On y était : Kill Your Pop Festival #10

On le pressentait l'année passée (lire) mais l'aventure Kill Your Pop, initiée dix bougies plus tôt par la toujours volontaire équipe de Sabotage, touche à sa fin - du moins dans sa configuration actuelle. Quelques murmures, quelques suppositions - dont la possibilité d'une union libre entre le Novosonic et le KYP -, mais décidément rien ne filtrera de la bouche de Boris, programmateur patenté (lire), qui préfère jouer la montre et le recul estival pour se prononcer sur la suite. C'est donc non loin des fameuses pompes funèbres Meurdra qu'on lâche la caisse, histoire d'entamer illico ladite oraison dans une Ferronnerie à moitié pleine. Le visage fermé, le révérend londonien Dave.I.D. est en plein séance ésotérique, assommant la foule de son prêche synthétique et syncrétique, convoquant à la fois Suicide et Burial sur l'autel d'un désespoir compassé. Si l'on regrette ne pas avoir été accueilli par les sémillants The Wave Pictures, remplissant les lieux de leur gouaille pop un jour plus tôt pour le coup d'envoi du festival, un sourire inonde malicieusement une assistance sans doute pétrie de réminiscences de l'édition précédente : oui, celui avec qui l'on dansera au son de Rihanna le surlendemain à la Péniche Cancale ferait un parfait mari pour la troublante Suédoise Molly Nilsson : le même goût pour les écrase-merde, les longues toges noires et les mines patibulaires. Seul détail, la perche blonde magnétise son auditoire à l'aide d'un seul lecteur CD quand l'Anglais chasse celui-ci vers le bar, lui et tout son tintamarre éprouvant la dissonance.

You Never Walk Alone. À Dijon, la bière a le même goût qu'ailleurs et la pluie fait autant chier qu'à Paris, c'est donc en voiture qu'on gagne l'Athéneum pour la soirée estampillée rencontre du deuxième sexe. Malgré les craintes d'affluence de l'organisation, liées au déluge déchirant le ciel, et la configuration un brin glaciale du lieu, surtout dans les prémisses de la soirée, Verity Susman, en parenthèses d'Electralane, désinhibe d'emblée les plus ponctuels.

Affublée de son attirail scénique un tantinet gaulois, son épaisse moustache-pastiche lui assurant une gémellité toute trouvée avec Astérix, la claviériste-chanteuse dégoise un set obnubilant, tout en loops de guitares et de synthétiseurs, de plain-pied avec un écran géant sur lequel tournent en continu de subversifs et militants collages animés. Et si certains s'ébrouent encore contre une supposée perte de valeurs liée au mariage pour tous, Verity pousse la confusion jusqu'à son paroxysme, entre masculinité féminine queer et utilisation ambiguë de son saxophone, véritable phallus clamant l'expression des genres. Clou du set, l'impeccable et onirique The Philip Glass Ceiling - conçue autour du texte Sustenance (lire) de Tenderware, auteure télescopant conjectures sci-fi et problématiques lesbiennes -, résonne telle une ode partisane à la tolérance, malgré quelques redondances dues à l'utilisation systématique de boucles vocales masculines et monocordes. Beaucoup plus conventionnel, le quatuor un gars une fille fois deux Fear of Men exécute séance tenante son introductif premier LP, Early Fragments paru sur l'aiguilleur Kanine Records. Manquant de moelle, de mordant et de maturité dans leur rendu live, les pourtant belles compositions dudit album semblent tourner en rond, tel un chien tentant en vain d'amadouer sa queue. Le pedigree, inspiré des groupes du label kiwi Flying Nun Records - et dont The Clean restera les plus mésestimés d'entre tous -, n'est pourtant pas à prouver, filtrant par la voix de la jeune Anglaise au look d'écolière, aussi haute que la guitare qu'elle manipule. Même si n'est pas Nico qui veut, il est difficile dans ses conditions pour la longiligne Anika de ne pas transcender la comparaison - niveau charisme et assurance. Mais sa fragilité, qui peut s’avérer touchante comme lors du Mo'Fo' 2013 (voir), verse dans la fêlure stylistique quand le backing band assure aussi peu que ce soir. À la base composé et exécuté par les membres de Beak> - avec Geoff Barrow de Portishead aux baguettes, excusez du peu -, le carénage sonique est aussi imprécis qu'un collage dadaïste, la finalité artistique en moins. La belle - exhibant sa poitrine retroussée - se sépare peu à peu des trois gaillards, préférant la proximité physique de quelques braillards houblonnés que celle d'un groupe salopant à satiété, de par son interprétation hésitante, ses mélopées hypno-dub. Quelques bribes de la nouvelle égérie du mythique label Stone Throw résistent à l'avanie, dont la reprise In the City des Chromatics. Assez en tout cas pour se perdre dans un Dijon détrempé, opter pour les délices d'un döner kebab et faire l'impasse sur l'électricité garage des Italo-Bordelais de J.C. Satàn. Nul n'est parfait.

Réveil douteux, en rang d'oignon à trois sur un canapé-lit, on prépare notre DJ-set du soir et l'on se projette dans l'après-midi : repas gastronomique, dégustation de vins, fromages, vins, apéro, bière, puis Ferronnerie pour les Italiens de Holidays. C'est peu de dire qu'on avait goûté et abusé des charmes juvéniles de Young Love (lire), leur LP paru l'année passée via KIY Records. C'est peu de dire que la Ferronnerie n'est pas vraiment adapté pour ce type de concert où tout fini par sonner aussi creux qu'un bénitier. Dodelinant amoureusement de la tête, quelques mèches bouclées s'échappant d'un bonnet rouge de circonstance, les Romains infusent leur doxa twee-pop, à équidistance de celle des Russes de Motorama et de l'écurie Captured Tracks, sans vraiment accrocher les cœurs. Dix-neuf heures tapantes, et comme l'on peut avec les moyens du bord, le Bistrot Quentin apérote au son de notre sélection plus lascive que régressive. Histoire d'aborder en bonne et due forme une nuit placée sous le signe de l’électronique jubilatoire. Monstre froid pour certains, vecteur d'émancipation des corps et de la psyché pour d'autres, inutile de gamberger : le plateau réuni à La Vapeur est aussi exceptionnel pour une ville comme Dijon qu'il n'est alléchant dans sa chimie combinatoire. Dans la plus petite des deux salles, le Britannique Luke Abbott, membre de la Border Community, fait tomber derechef les masques de son minimalisme discret et concret : le foule se presse mais n'attend qu'une chose, à savoir passer sans sommation au plat de résistance. Le binoclard originaire du Norfolk insinue pourtant avec une légèreté et une fluidité rares les formes fluctuantes et graciles d'une techno taillée dans la brume printanière.

Chauffé à blanc, le public transhume alors pour fondre sur le producteur français Rone, estampillé hype électronica du moment. Remarqué puis porté par le label Infiné, Erwan Castex de son vrai nom s'est fait connaître grâce à ses pairs, d'Agoria qui le compile dès 2007 sur At the Controls vol.4 - aux cotés de Danton Eeprom et de Fairmont -, à Lee Burridge, alors DJ résident à la Fabric, en passant par Tyler Pope, bassiste de LCD Soundsystem qui remixa La Dame Blanche, sa première sortie. Avec Tohu-Bohu (Infiné), acclamé à sa sortie l'an passée, le gringalet devient prophète en son pays et c'est en toute logique que l'ambiance monte d'un cran à son arrivée derrière les platines. La machine se met très vite en marche, tourne, tournoie, rameute et rabatte, mais merde, y'a un truc qui cloche : c'est propre mais lisse, c'est beau mais futile, c'est brillant mais en toc... car jamais l'on ne passera sous les fourches caudines de l'oubli de soi tant la musique proférée parle aux corps sans s'adresser à la mécanique de l'esprit. Point d'achoppement vital quand on espère supporter la comparaison avec le maître James Holden. Et puis, sérieux, un mec qui s'appelle Erwan et qui a le physique d'un acteur de Plus belle la vie... Initiateur et pierre angulaire de la Border Community, avec Nathan Fake et Fairmont (lire), l'autre physique hors-du-commun et au-delà du réel, débarque. Mais là, pas le temps de pavoiser ni de caricaturer un quelconque délit capillaire, James Holden - qui sort le 17 juin prochain The Inheritors après un silence discographique de près de sept ans (lire) - pousse d'un coup d'un seul ses machines au firmament et son public - certes moins nombreux - en transe. Difficile de décrire quoique ce soit, sinon cette perte de repères temporels, cet engloutissement dans un hyper-présent où l'esprit s'évade, tutoyant l'ailleurs, et où l'enveloppe corporelle transpire d'un bonheur terrestre par tous les pores. Une setlist insondable, cousue de quelques classiques dont de lointaines résonances de Lump, fera office de retour à la réalité. En sortir indemne devient une autre histoire, d'autant que le duo lyonnais Spitzer (lire) ne laisse aucun répit au quidam pour balancer des quenelles autrement plus grasses que celles du producteur house anglais. L'adjectif "brouillon" trotte dans les têtes pour décrire leur prestation mais les frangins canalisent peu à peu leur son, dynamitant Sergen - diamant brut de leur ultime album The Call (Infiné) - sur un dancefloor de plus en plus clairsemé. De quoi impulser un sursaut d’orgueil pour s'acheminer vers nos pénates, non sans quelques détours, haltes et péripéties saugrenus.

L’œil torve, l'horloge fuyante... adieu restaurant, gastronomie et gourmandise. Bonjour soleil, bifteck et apéro-terrasse... Qu'on est bien en Bourgogne ! On comprend mieux pourquoi toute la noblesse d'Europe se damnait fut un temps pour devenir membre émérite de la Toison d'Or, ordre créé par le plus célèbre des ducs du coin, Philippe le Bon. Les meilleurs choses ayant cependant une fin, le duo Chinese Army - auteur en mars dernier de l'EP Runaways via le label des Balades Sonores -, attire un contingent non négligeable de curieux à la Ferronnerie, rendez-vous quotidien du KYP. On préférera mettre une fois encore le constat sur le dos d'une salle pas vraiment dédiée aux concerts car l'on reste de marbre devant les deux ex-Film Noir : la mayonnaise poisseuse, à mi-chemin entre les panoramas sonores, arides et délétères, de chez Kranky et la verve propre à Suicide - oui, encore... alors que même Alan Vega et Martin Rev ne savent plus eux-même faire du Suicide -, ne prend définitivement pas.

On aura largement le temps de leur redonner une chance, vu leur prolixité actuelle. Le magnifique Consortium, accueille pour sa part Sinkane et les véritables têtes d'affiche de l'édition - Oui Chantal ! - A Certain Ratio. Savoir que le Soudanais d'origine Ahmed Gallab a trempé avec les Yeasayer fait craindre du pire, savoir que cet Américain d'adoption a également participé au cirque Caribou rassure. C'est donc sans a priori que l'on découvre Sinkane, responsable en fin d'année 2012 de Mars sur DFA, la prestigieuse maison de disque de James Murphy. Aussi carré et propre que son DJ-set noctambule fut improbable, le garçon, chapeau en paille et chemisette, est plus que bien entouré : le groove, sensuel, issu d'un télescopage entre sonorités eighties et afro-pop, s'éprend peu à peu des guibolles et ça tombe bien, nous aussi, on est très bien entouré. Le moment idoine pour les légendes post-punk A Certain Ratio de se radiner pour un concert exceptionnel - selon toute la polysémie que le terme peut avoir : ils sont aussi rares que bons, et la rareté conjuguée à la beauté fait souvent office de dénominateur de valeur. Inestimable donc. Le set ne sera pas un récital, le groupe abordant tant les classiques des premiers albums - de The Graveyard and the Ballroom (1980) à Sextet (1983), dont Do the Du et Flight dès l’introduction, puis Rialto, Forced Laugh et Shack Up - que les quelques OVNI contemporains de leur riche discographie - dont Mind Made Up et I Feel Light de leur ultime effort phonographique. Ce qui frappe, au-delà de la remarquable aisance de chacun, c'est l'actualité de leur son : les yeux rivés sur le quintette, on ne se sent pas télétransporté trente années plus tôt, dans les folles nuits du Madchester de Factory Records et consorts, non, on admire un groupe déployant une vitalité punk-funk sans doute insoutenable pour bon nombre d'apprentis parvenus sévissant actuellement. D'autant que le set est balayé d'arrangements électroniques à mille lieues d'être superflus. Si les pieds avaient quelque peu battu la mesure sur Sinkane, là, c'est carrément avec le cul qu'on a envie de foudroyer le sol. La clameur ne s'y trompe pas, le groupe ayant toutes les peines du monde à tirer définitivement sa révérence. Deux rappels, de la joie, de la bonne humeur, voilà comment tourner une page dans l'histoire de la musique indépendante à Dijon. Car oui, on ne verra plus rien de valable ce soir là - les George Kaplan Conspiracy ayant joué concomitamment à la péniche Cancale - ni même le lendemain - ayant regagné Paris avant même les concerts de Evening Hymns, The Soft Moon et Cut Hands. Plus rien de valable, si ce n'est un karaoké dantesque porté à bout de bras, jusqu'aux premières lueurs du jours, par un professionnel de la profession qu'on ne nommera pas. Les vidéos parlent d'elles-mêmes.

Crédits Photos : Vincent Arbelet

Un immense MERCI à Roxane, Chantal et Boris. Et à toute l'équipe de Sabotage !

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Crédits : Sébatsien Faits-Divers

A CERTAIN RATIO

ANIKA


Police des Moeurs - Échéance (PREMIERE)

CAPTUR~1On avait quitté le trio montréalais Police des Moeurs en fin d'année dernière avec deux morceaux parus chacuns dans le cadre de collaborations transatlantiques. Le label Visage Musique (lire) sortait le second split 7" d'une série entamée avec Gold Zebra, apposant La Politique de la Division (lire) en face A d'un EP partagé avec le trio franco-américain Frank (Just Frank), quand la structure romaine  conférait à Mushy la direction artistique de la compilation The End of Civilization (lire) faisant apparaitre Tout Ce Qui Te Fait Mal Te Fait Du Bien en tête du tracklisting. Et comme annoncé, le retour discographique des agités de la synth-pop canadienne s'opère via un EP 12", Les Mécanismes de la Culpabilité, à paraitre le 20 mai prochain sur le label sans faute de goûts Atelier Ciseaux. Un disque, en pré-commande dès aujourd'hui sur le site de ce dernier, laissant entrevoir un changement perceptible d'orientation du groupe, certes moins pugnace et belliqueux, mais néanmoins tout autant acide et torturé. Taillant sa maturité discographique dans d'inextricables lignes de synthétiseurs, chantant toujours à deux voix - masculine et féminine - ses odes post-apocalytiques, Police des Moeurs inocule sa perception d'un monde résonnant tel un hédonisme pessimiste, un abandon jubilatoire. Echéance, dont la mise en images est signée Emilie Serri, en atteste, escrimant ses claviers sous un verni vespéral et nostalgique.

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Échéance - Police des Moeurs from Police des moeurs on Vimeo.

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Tracklisting

Police des Moeurs - Les Mécanismes de la Culpabilité (Atelier Ciseaux, 20/05/2013)

01. Echéance
02. Nos tristesses se rejoignent ici
03. Tu as honte parfois

04. Encore une fois
05. Ce sera un temps de malheur
06. No Time to Be 21 (The Adverts cover)


Robedoor - Stagnant Venom / Mayerling - La Mort N'en Saura Rien

Le label Hands in the Dark - dont on sait à peu près tout (lire) - poursuit son petit bonhomme de chemin dans les limbes transfrontalières de la psyché-pop expérimentale. Après les sorties en début d'année des LP du duo toulousain Saåad (lire) et du Montpellierain Cankun (lire), la structure bisontine s'apprête en effet à faire coup double le 15 mai prochain avec deux sorties, d'envergure différente certes, mais d’intérêt tout à fait équivalent. Mayerling d'abord - projet de Sylvain Bombled, également originaire de Besançon, entouré de Boris Magnin à la guitare et Sébastien Lemporte au violoncelle - inoculera avec Cut-Up son spleen sur des espaces-temps dilatés, à mi-chemin entre l'électronique planante des pères fondateurs germaniques - de Klaus Schulze à Irmin Schmidt - et la mélancolie douce-amère de formations américaines telle qu'Amen Dunes. Le chant grave et désabusé de La Mort N'en Saura Rien s'immisce ainsi au bout d'une longue introduction crépusculaire, s'effilant par la suite sur une rythmique suspendue et élastique, délayée d'une guitare lead aussi discrète que pénétrante. Robedoor ensuite - duo angelin composé d'Alex et Britt Brown, anciennement Pocahaunted et co-fondateur du label Not Not Fun (lire) - dont on a déjà évoqué le précédent Too Down to Die sorti en 2011 (lire), et qui fera paraître via Hands in the Dark son tout nouvel et essentiel Primal Sphere. À la fois primitifs et industriels, viscéraux et démesurés, les drones, lardés de beats, galopant sur ce LP - et sur l’introductif Stagnant Venom, ci-après en écoute - résonnent tel un échos terrestre, obscur et puissant, à la fin d'une civilisation consommant jusqu'au chaos le peu de ressources naturelles qu'il lui reste. Une apocalypse selon Saint Britt à vivre le 25 octobre 2013 à Paris dans le cadre d'une soirée co-produite par Hartzine et le Collectif MU.

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Tracklisting

Robedoor - Primal Sphere (Hands in the Dark, 14/05/2013)

01. Stagnant Venom
02. Blasted Orb
03. Flannel Shroud
04. Concrete Brother

Mayerling - Cut Up (Hands in the Dark, 14/05/2013)

01. Pure As Gold
02. Salomon’s Ring
03. La Mort N’en Saura Rien
04. Ghost River
05. Shaggy Shadows
06. Cut Up


Vår - The World Fell

Depuis la sortie d'In Your Arms de Vår en avril de l'année passée - divulguée notamment via une vidéo à visionner ci-après - nombreux étaient ceux guettant les annonces du label Sacred Bones avec la promesse de voir figurer le tant attendu LP du groupe de Copenhague, comprenant en son sein deux des activistes les plus prolifiques de la capitale danoise. À savoir, Loke Rahbek, co-fondateur du label Posh Isolation et chanteur du groupe Sexdrome, et Elias Bender Rønnenfelt, guitariste d'Iceage et membre de Marching Church et Pagan Youth. Une attente récemment récompensée puisque le label new-yorkais vient de lâcher dans la nature The World Fell, deuxième morceau de l'album à paraître le 14 mai prochain et joliment baptisé No One Dances Quite Like My Brothers. On y retrouve ceux qui se dénommaient encore début 2012 War - à l'occasion d'un debut EP, At War For Youth - en bien meilleure forme que leurs projets respectifs, embrassant d'une voix sombre d'immenses étendues synthétiques, entre minimalisme polaire, clin d’œil post-punk et revivalisme eighties.

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Tracklist

Vår - No One Dances Quite Like My Brothers (Sacred Bones Records, 14/05/2013)

01. Begin to Remember
02. The World Fell
03. No One Dances Quite Like My Brothers
04. Motionless Duties
05. Hair Like Feathers
06. Pictures of Today / Victorial
07. Boy
08. Into Distance
09. Katla


Dream Affair - From Now On

Si Dream Affair est sorti de sa torpeur avec un premier EP All I Want, très vite suivi d'un second, Endless Days, sur Avant! Records, les voilà partis pour prendre leur envol discographique via Artificial Records, division du label canadien Hand Drawn Dracula (lire). Avec un EP 12", paru le 09 avril dernier - et prophétiquement dénommé From Now On -, le groupe, emmené par le ténébreux Hayden Payne, se fend d'un conséquent effort de production autour de morceaux intensément tournés vers le passé et plus précisément vers Madchester, mais d'une densité mélodique et d'une agressivité rythmique prenantes. Mention spéciale au morceau-titre From Now On qui n'est pas sans rappeler ce que font leurs amis de Philadelphie, Night Sins (lire).

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Phantom Love - 12" EP

Il y a tout juste un mois, Phantom Love révélait son insidieuse essence via un 12″ EP à paraître aujourd’hui sur  - et partiellement divulgué par le blog 20JazzFunkGreats et le morceau introductif Lotus -, le tout sans dévoiler une once de son existence, ni même de son identité véritable. Contrecarrant donc la fameuse assertion sartrienne avec cet énigmatique projet, qu'on nous laisse situer quelque part au sud de l’Europe, et plus certainement en Italie, Phantom Love ravive par ses instrumentations denses et hypnotiques cette fascination morbide, aux ornements gothiques, pour l’obscurité, mère de toutes les mystères. Désormais marque de fabrique de la structure romaine - ayant récemment édité la compilation End of Civilazation (lire) -, l'électronique minimale inoculée sur les quatre pistes dudit EP - en écoute exclusive ci-après - témoigne d’un syncrétisme sans frontière - conciliant la fantasmagorie propre au cinéma de Carpenter (lire) aux soubassements rythmiques d’une kosmische music proférant encore et toujours que d’une discipline stricte peut naître une liberté absolue -, créant par analogie un jeu de miroirs par le biais duquel on ose quelques comparaisons plus contemporaines : dans le sillage d’artificiers américains tels que Xander Harris (lire) et Umberto (lire) du label Not Not Fun, passés maître dans l’art d’ensorceler les foules, Phantom Love magnétise l'attention avec une lascivité qui n'est pas sans rappeler celle de Tropic of Cancer, le chant en moins. S'étirant sur dix minutes, qui en paraissent moitié moins, Lotus initie la cabale introspective par la répétition primaire de motifs séquencés, dans lesquels s’immiscent les germes psycho-actifs du voyage spatio-temporel : arpèges de synthétiseurs obsédants, tintements de cymbales lointains et nébuleuses réverbérations. Odeon Columns prolonge cet état traumatique, que Psychic June, en face B, fait voler en éclat par ses vitupérations discoïdes. Tropical Illness, et ses claviers en suspension, conclut un premier EP, bientôt suivi d'un second, paru le même jour que deux autres albums sur l'hyperactif Mannequin : le LP de Cult of Dom Keller, ainsi qu'un autre 12" de The Coombe, collaboration de Karen Sharkey et Samuel De La Rosa de Led Er Est.

Streaming (PREMIERE)

Tracklist

PHANTOM LOVE - 12" EP (09/04/2013, Mannequin)

01. Lotus
02. Odeon Columns
03. Psychic June
04. Tropical Illness


Suuns - Images Du Futur

Fin novembre 2012, le Guess Who? Festival d'Utrecht (lire) avait la commode idée d'inviter le même soir Clinic et Suuns. Hasard circonstancié puisque les Anglais de Clinic venaient à peine de sortir Free Reign, leur septième long format, via Domino Records, quand les Montréalais de Suuns remettaient le pied à l'étrier scénique histoire d'annoncer Images du Futur, prévu pour début 2013. Coïncidence fortuite encore, la bande d'Ade Blackburn dévoilait le 4 mars avec Free Reign II une nouvelle mouture de ses compositions, faisant la part belle à celles initialement écartées et produites par Daniel Lopatrin (Oneohtrix Point Never) quand, le jour suivant, les quatre Québécois dévoilaient l'entièreté du successeur de Zeroes QC (2011) par le biais, une nouvelle fois, de Secretly Canadian. Même débarrassé d'un quelconque esprit superstitieux, inutile de tourner plus longtemps autour du pot pour remarquer qu'une telle synchronisation prête à confusion tant Suuns semble s'inspirer à tout va des chirurgiens-dentistes de Liverpool. Mais aussi improbable que cela puisse paraître, si Zeroes QC portait les stigmates d'une telle comparaison, semblant condamner ses géniteurs à la voie de garage - on prédisait aux Canadiens un futur aussi court que n'étaient évidents PVC ou Sweet Nothing, les deux incontestables sommets de ce dernier -, Images du Futur s’enorgueillit d'une telle influence tout en déplaçant celle-ci sur le terrain d'une double hybridation faite de minimalisme et d'électronique. En témoigne le triumvirat Power of Tens, 2020 et Mirror Work où la voix lancinante de Ben Shemie charrie l'accent scouse avec un aplomb que ne démordront pas les chirurgicales saillies d'électricité contrites. Remarquable tour de force que de creuser avec autant de singularité le sillon d'une terre arable aussi souvent défrichée, Suuns n'hésite d'ailleurs pas à diluer ces consonances post-punk dans une production qui sépare plus qu'elle n'agrège, tout en carénant ses morceaux de soubassements rythmiques estampillé Kraut.

Actionnant ainsi deux leviers concomitants, matrice d'une disco maladive que l'on retrouve sur Bambi et Music Won't Save You, la répétition enivrante nourrit la tension propulsive qui induit la dimension dramatique. Si l'origine de cette dernière est également à mettre en perspective avec le printemps d’érable, immense mouvement de contestation de la jeunesse québécoise s'étant cristallisé en 2012 sur la hausse des frais de scolarité, période lors de laquelle le groupe a couché sur bandes ses Images du Futur et dont le morceau-titre à l'instrumentation viciée pourrait en constituer la bande-son, Suuns apprivoise la retenue statique de ses émotions avec autant d'audace et de liberté que Liars ne l'a préalablement fait sur WIXIW (lire) : amples, aérés et presque rassérénés, Minor Work comme Edie’s Dream, le premier single, percent de luminescentes brèches à l'électronique rampante - que Sunspot châtie de guitares délétères -, dans un ensemble à la cohérence recherchée à équidistance entre intensité et distanciation. En plus d'avoir une passion inédite pour la redite, Clinic a le plus souvent expérimenté ses limites quand Suuns, s'appropriant la filiation, s'affranchit de celles-ci de la tête et des épaules. En deux mots, Images Du Futurest grand disque, celui que n'aura jamais composé Clinic.

Vidéos

Tracklisting

Suuns - Images du Futur (Secretly Canadian, 2013)

01. Powers of Ten
02. 2020
03. Minor Work
04. Mirror Mirror
05. Edie’s Dream
06. Sunspot
07. Bambi
08. Holocene City
09. Images du Futur
10. Music Won’t Save You


V.A. - The End Of Civilizati​on

Dans la droite ligne d'une immixtion quasi symbiotique de Mushi au sein du label  - structure sur laquelle l'Italienne a sorti ses deux premiers longs formats, Faded Heart (2011) et Breathless (2012, lire), et dont l'initiateur, Alessandro Adriani, s'occupe des claviers lors de ses prestations live -, rappelant de près ou de loin celle d'Ela Orleans (lire) au sein de Clan Destine Records, une carte blanche a été accordée à Valentina Fanigliulo, de son vrai nom, pour compiler une douzaine de morceaux inédits selon ses propres accointances musicales. Ainsi est née l'idée de The End of Civilization, témoignant une nouvelle fois de l'ouverture internationale du label romain pour les scènes actuelles issues des mouvements cold wave, dark wave, minimal synth et post-punk - en sus d'un flair qui n'a d'égal que celui de Dark Entries ou Desire Records dans l'art de la réédition de trésors cachés. Prolongeant la série de splits du label unissant sur deux faces d'un même vinyle formations transalpines et étrangères - tel le 7" d'Ancien Regime et Led er Est - et illustrant les propos tenus par Alessandro lors d'une interview en 2011 (lire) - concernant justement ce lien vrai et profond entre la scène italienne et étrangère -, The End of Civilization juxtapose styles et influences, faisant la part belle à la scène nord-américaine. Ainsi on chemine avec un intérêt non feint de la coldwave francophone et euphorisante des Montréalais de Police des Moeurs - que l'on retrouvera bientôt via un EP six titres sur Atelier Ciseaux - au post-punk décharné des Angelinos de Deathday, du duo orégonais minimal-noise ASSS aux (faux) Irlandais de Tablets - qui ne sont autres que ceux de Low Sea (lire) -, de la pop synthétique de Jim Smith aka Teeel à celle spectrale de Brandy St. John et son projet The Long Wives, et ce, avec une attention toute particulière pour les formations que l'on connait moins, ou pas du tout, que ce soit la machinerie froide et statique des résidents de Chicago, The Circa Tapes, ou celle luminescente des Londoniennes de Phosphor. Et si une touche plus Krautrock est apportée à l'édifice par les Berlinois de The Strange Forces, les Anglais de The Murder Act coulant la leur dans une no-wave plombée de saturations, l'un des plus beaux mystères restera pendu aux lèvres de Rosemary, projet de la chanteuse iranienne Sahar et du producteur danois Lasse, jetant un pont synthétique entre Téhéran et Copenhague avec un singulier détour par Portland et l'italo-disco de Glass Candy. En plus d'excuser à elle seule toutes les insultes proférées par ce satrape de Materazzi, Valentina Mushy a autant de bons amis que de bon goût à revendre. L'inquiétante pochette de la compilation, réalisée par ses soins, en atteste.

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Tracklisting

V/A - The End of Civilization (11 février 2013, Mannequin)

A1. Police des Moeurs - Tout Ce Qui Te Fait Mal Te Fait Du Bien
A2. ASSS - Clean Up
A3. The Circa Tapes - Olane Dementia
A4. TEEEL - Imperial
A5. Rosemary - Blind Myself

B1. Deathday - After Dark
B2. Phosphor - Skull
B3. The Murder Act - Rapture
B4. The Strange Forces - Shizer In The Shadows
B5. Tablets - I Feel Uneasily Loved
B6. The Long Wives - Odd Funerals


Opale - Les Champs Magnétiques

Le label Stellar Kinematics - déjà présenté à l'occasion d'une mixtape d'Hartzine pour la jeune structure (lire) - et Heia Sun - comptant Kikiilimikilii et Feu Machin dans ses rangs - s'associent pour sortir en mai prochain le premier LP d'OpaleL’incandescent. Établi à Paris et formé de Rocío Ortiz et Sophia Hamadi - œuvrant préalablement au sein de Playground, dont un EP, voyant la participation de Brian Pyle d'Ensemble Economique, avait été digitalement édité par Stellar Kinematics -, le duo féminin franco-espagnol sculpte par ses compositions un trouble halo mélodique, où se confondent lascivement brume ambiant et luminescence psyché, tapissant leurs pérégrinations lunaires d'un voile mélancolique que révèle Les Champs Magnétiques, premier extrait dudit LP, que Claire Elise Tippins, moitié de Featureless Ghost (lire), a éminemment mis en images.

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In Aeternam Vale l'interview

In Aeternam Vale a été initié à Lyon en 1983 par Laurent Prot, Pascal Aubert et Chrystelle Marin - projet punk expérimental devenu vite celui d'un seul homme, Laurent Prot jetant les bases d'une techno industrielle aujourd'hui consacrée par le collectif Sandwell District, dont procèdent Juan Mendez (Silent Servant) et Karl O'Connor (Regis) - boss du label Downwards. De fait, on perçoit déjà le lien souterrain, et aujourd'hui mis à nu, unissant ses deux extrémités historiques. Car, tout comme le Hot-Bip de Philippe Laurent, In Aeternam Vale constitue à la fois le témoignage d'un certain minimalisme électronique agitant la scène post-punk française au début des années quatre-vingt - bien loin d'une new wave "soft" en réponse au punk -, en plus d'alimenter par ses productions l'un des épi-phénomènes discographiques contemporains les plus intéressants outre-Atlantique et partagé par des labels tels que Minimal Wave et Dark Entries : la réédition. Ainsi, si Philippe Laurent s'apprête à sortir un split en compagnie des Américains de Soft Metals sur Electric Voice Records - auteurs d'une récente compilation remettant au goût du jour Martin Dupont et ADN’ Ckrystall, deux autres projets français d'une sensibilité proche (lire) -, le label de Veronica Vasicka, Minimal Wave (lire), puise depuis 2009 dans l'incroyable et inépuisable répertoire de Laurent Prot pour éditer deux compilations LP - une éponyme (2009), l'autre répondant au titre de Dust Under Brightness (2012) - en plus de deux EP - Dust Under Brightness/Highway Dark Veins (2012) et le dernier en date, La Piscine (2012). Ce travail de réédition, qui peut s'avérer n'être qu'un prisme réducteur à l'encontre d'un artiste quel qu'il soit, prend ici une dimension tout particulière puisque quasiment l'entièreté de la discographie d'In Aeternam Vale est alors parue en format cassette, en auto-production ou sur les labels R.R. Products et Émergence du Refus, quand la plupart de ses enregistrements depuis 1995 sont méticuleusement conservés en studio par son auteur. C'est dire l'ampleur d'une tâche que l'on scrute avec intérêt et - paradoxalement - goût de la nouveauté. Rencontre et écoute aléatoire.

In Aeternam Vale sera en concert, partageant l'affiche avec Frank Alpine, le vendredi 22 mars prochain à l'Espace B (Event/FB).

Entretien avec Laurent Prot

In Aeternam Vale n'est pas ton premier projet musical. Qu'as-tu fait avant, et quelles ont été les circonstances qui t'ont conduit à monter ce projet ?

Non effectivement In Aeternam Vale n'est pas mon premier projet musical. Avant ça je jouais dans un groupe punk nommé Sordid Blanket ou j'officiais en tant que guitariste. J'ai ensuite expérimenté un peu tout et n'importe quoi après la fin de Sordid Blanket en 1982 dans divers groupe lyonnais comme guitariste/bassiste/batteur.

Parmi les circonstances qui m'ont conduit à faire In Aeternam Vale il y avait principalement l'envie d’être détaché des contingences imposées par la musique rock au sens large et d'échapper à la structure groupe/local/répétitions, je voulais pouvoir faire de la musique à chaque instant et pouvoir la capturer quand elle était là.

Au départ, In Aeternam Vale n'était pas un groupe électronique. Qu'est-ce qui t'a poussé à emprunter cette voie ?

C'est vrai, au départ c'était un groupe expérimental au sens ou nous ne répétions pas, nous faisions des prestations scéniques chaotiques où chacun jouait ce qu'il voulait. Ce qui m'a poussé vers l’électronique c'est les possibilités de recherche et d’expérimentation que je ne trouvais plus dans une structure de groupe conventionnel mais également l'aspect mécanique minimal et horloger des premières boites à rythme et séquenceurs qui faisaient que si on ne focalisait pas la composition et les sons sur l'essentiel alors on pondait immédiatement une pure merde.

Comment décrirais-tu In Aeternam Vale et qui sont tes plus grandes influences pour ce projet ?

In Aeternam Vale était, est et restera un laboratoire. Les influences sont les Flying Lizards, The Normal, PIL, Yello, Kraftwerk, Throbbing Gristle, Suicide, Ravel.

La musique d'In Aeternam Vale a muté avec le temps, d'un son industriel à un son plus électronique et minimal. Est-ce du fait des évolutions technologiques ou de ton approche musicale et esthétique ?

Un peu des deux mon capitaine, mais également du fait du temps qui passe, de l'âge et de l'évolution de ma perception du monde.

Entre 1984 et 1995, ta discographie est plus que fournie. Pourquoi avoir décéléré depuis ? Ton besoin de produire de la musique est-il moins immédiat ?

Il y a eu en effet moins d'urgence à produire, néanmoins beaucoup de choses ont été produites depuis 1995, mais peu sont éditées.

Durant cette période, In Aeternam Vale à sorti un bon nombre de disques soit en autoproduction, soit via des labels radicaux tels que R.R. Products et Émergence du Refus de Stenka Bazin. Quels souvenirs as-tu de ce mode de diffusion pour ta musique ?

De bons souvenirs. Tous ceux qui ont trempé dans ce « mail art » musical principalement sur cassettes à l'époque étaient les artisans de quelque chose de nouveau qui consistait à mon sens à prendre possession d'un espace artistique réservé jusqu'alors à l'industrie ou aux élites mais dont la seule prétention était d’exister et de s'exprimer hors des codes et de manière autonome.

A contrario, comment expliques-tu l'intérêt pour ta musique d'un label comme Minimal Wave ? Comment Veronica t'a-t-elle contacté ?

Je ne peux pas parler au nom de Veronica, et je ne l'ai jamais questionnée sur les raisons de son intérêt pour ma musique. Ce que je peux dire c'est qu'elle m'a contacté en 2006 car elle était en possession de certaines de ces cassettes distribuées et diffusées via ces « labels radicaux » que tu citais précédemment.

Tu as sorti récemment deux EP, La Piscine et Dust Under Brightness/Highway Dark Veins. Dans quelles dispositions les as-tu composés et qu'expriment-ils à tes yeux ?

Je n'ai pas d'explication à ce qui donne l’impulsion à tel ou tel morceau, ils expriment, quand ça fonctionne, ce qui était dans l'air et les émotions d'un moment. Si c'est sincère alors peut-être que ça résonne en nous.

Tu ne fais plus beaucoup de concerts car pour toi un concert suppose énormément de préparation. Peux-tu nous en dire plus ?

Je suis davantage un animal de studio qu'une bête de scène, je n'ai pas à proprement parler de répertoire hormis ces « captures d'écrans » qui sont les morceaux que j'ai faits tout au long de ces années. Chaque concert est donc unique.

Disques, collaborations, rééditions, quel est ton futur proche ?

Un 12" à venir chez Minimal Wave. Des rééditions, oui, mais je ne peux rien dire pour l'instant. Pour les collaboration, un remix de The KVB pour bientôt chez Cititrax.

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Beliefs - Lilly

Après le single cassette Catch my Breath paru en novembre de l'année passée, et révélant autre chose qu'un copié/collé référencé et désuet dans la cuisine shoegaze de Beliefs, les labels Hand Drawn Dracula (lire), Manimal et No Pain in Pop viennent de sortir le 3 mars dernier le premier long format des Canadiens confirmant cette disposition à insuffler, dans un halo de saturations blêmes, un sémillant songwriting, à la fois honnête et pénétrant, rappelant les meilleures heures de The Pains of Being Pure at Heart (lire). Né de la rencontre de Josh Korody - officiant également dans Breeze (lire) - et de Jesse Crowe - artiste pluridisciplinaire et tenancière d'un salon de coiffure à Toronto -, en novembre 2010 autour de quelques monuments du genre, schématiquement de Slowdive à My Bloody ValentineBeliefs est le résultat d'un dialogue créatif rigoureusement égalitaire, chacun des deux apportant à part égale sa pierre à l'édifice, tant au niveau des textes que des compositions. Ce que figure métaphoriquement la transposition à l'image de Lilly, signée Benjamin Portas & Ivy Lovell.

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Who are you Visage Musique ?

Appréhender Visage Musique, c'est être subjugué par la beauté et la cohérence d'une compilation, leur première. Tenter de s'immiscer dans le monde de Visage Musique, d'en démasquer les contours, c'est contacter Dino Secondino. Et questionner Dino, c'est attendre les réponses d'un collectif de groupes - Gold ZebraBrusque TwinsTony CopsPolice des Moeurs et Violence -, unis et soudés autour de leur existence comme label. Pas d'entremetteur donc, mais un relatif et excitant anonymat pour ce label montréalais initié en août 2010 via un premier EP de Gold Zebra, et dont la discographie s'est récemment étoffée par le biais d'un split 7" de Police des Moeurs et Frank (Just Frank) (lire) et d'un maxi de Violence - dernier groupe ayant rejoint la micro-structure -, défloré cette semaine à peine (lire). Mais questionner Dino, c'est aussi penser plus que consciemment au truculent Bernardino Femminielli (lire ici et ), qui partage, outre la feuille d'érable et la consonance transalpine des noms d'emprunt, un irrépressible attrait pour une musique européenne, mélange d'italo-disco et de synth-pop, le tout sur fond d’atmosphères rétro-futuristes. Bernardino m'expliquait ce choix, que l'on fera leur, signifiant un amour certain "pour la sensualité des ambiances des discothèques et des pulsions de la musique disco". Pourquoi ? "C’est une musique qui possède une base assez simple pour la complexifier à sa guise". Visage Musique est ainsi assimilable à ces curieux anachronismes avant-gardistes revisitant une esthétique minimaliste eighties - musicalement grimée aux sons de synthétiseurs d'époque et graphiquement froide et épurée - tout en conservant une tonalité résolument moderne, voir post-mortem, Police des Moeurs se définissant tel "un moment transitoire vers un monde post-technologique et post-écologique". Contrebalançant adroitement la rigidité d'une image déshumanisée propre à l'ère digitale par une certaine dose d'humour et d'auto-dérirision - leur blog en atteste - et par la récurrente volonté de se produire sur scène, chaque groupe délaye à sa manière une palette de sentiments qui en font sa spécificité au sein du label : il en va de la magie noire et sensuelle des deux Brusque Twins, de la mélancolie d'alcôve propre à Gold Zebra - en concert le 7 juin prochain à Paris -, de la vindicte acide de Police des Moeurs - s'invitant cette année le temps d'un EP sur Atelier Ciseaux -, de l'érotisme feutré du duo Violence ou encore de l'hédonisme ludique d'un Tony Cops auteur d'une mixtape à (re)découvrir ci-après et dont le tracklisting révèle deux inédits du futur LP de Gold Zebra.

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01. Gold Zebra - Love, French, Better
02. Gold Zebra - Dark Musique
03. Brusque Twins - Speaking in Colors
04. Brusque Twins - What Else Is There to Say
05. Tony Cops - Eventide
06. Tony Cops - Umberto
07. Police des Moeurs - La Politique de la division
08. Police des Moeurs - Incertitude et démission
09. Police des Moeurs - Monde Fallacieux
10. Violence - Façades

Entrevue avec Dino Secondino

D’où est venue l’idée et la volonté de créer Visage Musique ? Quels sont vos modèles et influences ?

C'est en voyant l'engouement pour notre musique à l'étranger ainsi que le manque d'intérêt du public et des médias montréalais que nous avons eu l'idée de créer VM. En nous regroupant, nous voyions l'avantage de s'associer entre groupes locaux, autant pour la facilité de bâtir une confiance entre tous, mais aussi la possibilité de faire la promotion de la musique sous cet angle, organiser des spectacles...

Nous ne suivons pas de modèle pré-établi, car y en a-t-il un encore aujourd'hui ? Pour ce qui est des labels qui nous ont influencés, il y a d'abord Factory pour l'esthétique et le travail graphique. Certains labels français comme Kitsuné et Tigersushi nous avaient impressionnés par leur approche "boutique" et une sélection raffinée. Nous aimons beaucoup les labels qui s'efforcent de faire de bon repress de disque maintenant cultes comme Minimal Wave et .

Peux-tu nous expliquer la signification d’un tel nom, Visage Musique ? Est-ce lié à cette obsession de donner corps à l'immatériel, le digital ?

Effectivement, (le) Visage est la somme de notre identité commune, l'interface avec laquelle nous présentons notre musique. L'idée de travailler face à face, sous une identité commune, semblait être bien exprimée de cette façon. Nous voulions un nom en français pour illustrer notre identité montréalaise francophone, même si paradoxalement le nom a été suggéré par un de nos membres anglophone (Derek de Brusque Twins) !

Le fait d’être basé à Montréal n’est-il pas un avantage conséquent quand on veut faire vivre ce type de structure ?

Oui dans la mesure où Montréal est reconnu pour sa créativité et son rayonnement à l'international. En revanche les scènes sont nombreuses mais petites, donc il y a d'une part un travail rassembleur à faire, et d'une autre la nécessité de s'exporter.

Les groupes du label semblent proches aussi bien esthétiquement qu'humainement. Visage est-il tourné vers ce qui se fait ailleurs, comme le laisse penser la collection de split entamée avec Gold Zebra et Police des Moeurs ? Y-aura-t-il un jour des artistes étrangers ? 

C'est une question que nous nous posons toujours. Serait-ce dévier de nos intentions initiales ou plutôt manquer l'opportunité d'offrir cette modeste plateforme à d'autre, puisqu'elle existe ? La série de splits 7” donne un début de réponse à cette question tout en reflétant les liens que nous avons tissés avec des groupes étrangers.

Comment définis-tu l’esthétique musicale et graphique du label ?

L'esthétique graphique minimale vient du désir de mettre la musique à l'avant-plan. Tous les groupes ont leur propre style et influences, mais l'utilisation des synthétiseurs, le contexte sonore rétro et la mélancolie définissent l'homogénéité entre les groupes, le son VM.
Visage compte aujourd'hui neuf sorties physiques. Votre mode de production est essentiellement DIY.  Pouvez-vous décrire votre fonctionnement ? 

Le design graphique, l'assemblage et le shipping des releases se font de manière collective. Nous avons trouvé notre vitesse de croisière avec la sortie des derniers 7". Le cycle de fabrication des disques vinyles est de plusieurs semaines, ce qui nécessite un ajustement si on a l'habitude de faire des sorties mp3 ou CD.

Gold Zebra, Brusque Twins, Police des Moeurs, Tony Cops... Peux-tu nous présenter les artistes du label ?

Gold Zebra : amoureux et pourvoyeurs de disco noir bouleversante et déchirante. Parfois en français, parfois en anglais, ils célèbrent le passé, entourés d’instruments analogiques, de mélodies et de mélancolies.

Brusque Twins : perdus quelque part dans la captivité d'un vol chamanique, les Brusque Twins refont occasionnellement surface, offrant des morceaux d'eux-mêmes, nous donnant ainsi un bref aperçu de l'émotion fervente de leur esprit venant d'un monde lointain.

Police des Moeurs : groupe de musique pop synthétique fondé à Montréal qui propose une musique froide, mélodique et nostalgique pour les coeurs brisés et les âmes noires. Police des Moeurs est la trame sonore de la nuit nucléaire, un moment transitoire vers un monde post-technologique et post-écologique.

Tony Cops : un projet solo sous un pseudonyme, célébrant le côté leftfield des productions discos électroniques du début des années 80.

Quels sont les projets immédiats et futurs du label ? 

2013 sera l'année des LP ! D'abord avec le premier long jeu de Gold Zebra en mai, suivi du premier LP des Brusque Twins dû pour la fin de l'année. Gold Zebra et Police des Moeurs planifient présentement des tournées européennes pour l'été. La série de splits 7" se poursuivra avec VM09 et VM10. La compilation Volume II est aussi prévue pour la fin de l'année.

La première compilation Visage Musique donne un seul indice en la personne de Femminielli. Quels sont les amis de Visage Musique ?

Nous avons partagé la scène avec plusieurs groupes d'ici et de l'extérieur comme Automelodi (lire), Chevalier Avant GardeDigitsFrank (Just Frank)Dream AffairMartial Canterel (lire) et Kontravoid. De plus nous avons développé de bonnes relations avec des groupes comme The Golden FilterSoft MetalsNeud Photo et aussi avec l'excellent blog de Toronto Silent Shout, ainsi que le label français Chez Kito Kat.


Violence - Façades

Si la formation québécoise 011 n'est pas allée plus avant que son premier album pop électronique, Calcul Désintégral - produit par Xavier Paradis d'Automelodi (lire) et comportant une reprise de Tombé Pour la France de Daho - Eric Trottier et Julie Morand-Ferron ne se sont pour autant pas arrêtés en si bon chemin, publiant le 19 févier dernier via le label Visage Musique un inaugural EP sous le patronyme énigmatique de Violence. Rythmes discoïdes en clair-obscur, entrechoquant nappes de claviers chères aux Orégonais de Glass Candy et certaines parties chantées qu'une Mylène Farmer consentante ne renierait pas - dont Dernier Cri en écoute ci-après -, Violence réussit le tour de force de flirter avec l'ensemble du spectre new wave eigties sans jamais s'y perdre complètement, effeuillant un futurisme synthétique parfois proche de la perfection. Façades - mixé par ce même Xavier Paradis - en atteste, avec addiction.

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Tracklisting

Violence EP 12" (Visage Musique, 19/02/2013)

A1. Steps
A2. Rubis
A3. Dernier Cri
B1. Façades
B2. Eurydice
B3. Istiyorum


Spectral Park - Ornaments

Qu'il s'agisse de la vidéo de L'appel du Vide, dévoilée en janvier dernier à l'occasion de la sortie sur Mexican Summer de son premier LP éponyme, ou de celle d'Ornaments révélée il y a peu - chacune étant visionnable ci-après - le jeune Luke Donovan ne se fait pas prier pour façonner, seul, l'univers psyché-pop de Spectral Park, tout en éclaboussant son monde d'une inventivité à faire pâlir une palanquée d'apprentis monteurs-musiciens. Utilisant comme à peu près 90% de la planète indie pop la technique éculée du found footage, l'Anglais, natif de Southampton, donne plus dans le tournis que dans la paresse, utilisant des images du film Global Groove (1973) du Coréen Nam June Paik telle une véritable matière première sujette à un collage compulsif, déroutant, obnubilant. Le tout en parfaite résonance avec un songwriting déluré et frénétique à mi-chemin entre un Ariel Pink ayant délaissé la kétamine pour la cocaïne et une pop lo-fi à la Cloud Nothings sous acide. Le tout, bien sûr, en étant sain de corps et d'esprit.

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Gonzaï papier : Bester Langs l'interview

Quand on s'entiche de Gonzaï.com, on se fade avec un plaisir certain et non dissimulé des kilomètres d'articles signés, entre autres, Bester Langs. Le tout, en ayant constamment en tête cette facétieuse contraction entre gonzo et banzaï, entre journalisme camé et ultra-subjectif et cri de guerre kamikaze et nippon. Références auto-proclamées, elles seraient un brin ridicules si elles n'étaient pas étayées par un indéniable savoir-faire tant sur la forme que le fond. Car si certains papiers versent parfois inutilement dans une provocation à ras de caniveau - telle cette pénible interview de Clara Clara (lire), goutte d'eau dans un océan de polémiques biens senties (lire) -, Gonzaï se lit et s'apprécie autant pour son mordant stylistique, acide et bien troussé, que pour son contenu résolument prescripteur. Quand fin 2012, le site s'annonce également "papier", nos méninges ne font qu'un tour et les questions fusent : Pourquoi ? Comment ? Pour combien de temps ? Si les premiers éléments de réponse apparaissent avec un copieux un numéro inaugural reçu le 15 janvier dans nos boîtes-aux-lettres, quoi de plus naturel que de chatouiller pour y répondre l’intellect de son principal instigateur, Thomas Ducrès aka Bester Langs, adaptant au 2.0 des concepts vieux comme la presse - le Canard Enchaîné ne se finançant par exemple que par le biais de ses lecteurs. L'occasion aussi de soutirer les grandes lignes d'un second numéro à commander via Ulule pour sept malheureux euros.

Entrevue avec Thomas Ducrès

Contre-culture, références musicales, humour potache... quelle est l'alchimie, la lettre et l'esprit propres à Gonzaï ?

Au départ (et à l'arrivée aussi), tout part de la contre-culture, à voir comme une résistance au suivisme généralisé. J'aime bien l'idée qu'on soit autant guidé par la contre-culture que par la culture contre, c'est-à-dire un rejet viscéral de ce qui est aujourd'hui vendu par les marchands du cool comme nouveau mode de pensée érigé en dictature ; ça vaut autant pour American Apparel que The Kooples, Sébastien Tellier, Katerine, Woodkid, The Shoes et toutes ces fanfrelucheries indie qu'on essaie de nous vendre à longueur de journées comme des messies débraillés. L'alchimie de Gonzaï, c'est d'être autant force de proposition que de résistance. Savoir autant découvrir que tuer, à mon sens ça définit notre ligne sur le site et sur le magazine.

Gonzaï existe depuis 2007 sur internet. On t'a sans doute posé la question dix mille fois, mais d'où vient cette volonté de passer au format papier ?

C'est vrai qu'on nous la pose souvent, et je comprends pourquoi du reste. Il y a un certain antagonisme à s'être fait connaître par le web, au nez et à la barbe de la vieille presse, tout ça pour y retourner cinq ans plus tard. C'est une bonne question, mine de rien.

L'idée du papier, pour moi, tient autant à un problème d'ergonomie - très difficile de lire des reportages de 20.000, 30.000 signes, sur un écran - qu'à la volonté de grandir sans grossir, ce qui veut dire qu'à mon sens on a atteint notre vitesse de croisière sur le site, puisque qu'on parle d'une culture de niches, de groupes pas connus, de cultures émergentes, etc. Partant de ce constat, pour toucher un nouveau public il n'y a pas trente-six solutions, soit tu ouvres la ligne éditoriale de ton site et tu te retrouves à faire des interviews de Mathieu Chédid ou des copier-coller de news Pitchfork pour annoncer le nouveau Depeche Mode, soit tu crées un nouveau média, complémentaire, qui permet de toucher une nouvelle audience sans avoir à renier ce que tu es, dans tes valeurs ou tes choix éditoriaux. C'est vers cette solution qu'on est allé. Gonzaï est un média de niche et ça n'a pas vocation à changer, nous n'avons pas les yeux plus gros que le ventre mais juste envie de diversifier les contenus, les formats et donc, peut-être, les publics.

La ligne éditoriale du magazine papier se veut résolument anti-plan com. Est-ce une façon de laisser au tamis du temps la charge du sommaire ?

Anti-plan com', tu trouves ? Si tu entends par là qu'on ne verse pas dans le copinage médiatique ni la génuflexion pour faire tomber des papiers qui parlent de nous, la réponse est oui et c'est une volonté. Trop de médias versent dans la consanguinité pour soutenir leurs propres actions et l'agitation de ce petit monde qui se regarde le nombril me donne envie de gerber. C'est un parti-pris qui frôle l'inconscience, je le sais, mais on préfère effectivement laisser le "produit" parler pour lui-même. L'autre constat que je dresse après ce premier numéro, c'est que les lecteurs qui s'abonnent via Ulule le font parce que nous allons les chercher nous-mêmes, que nous les contactons nous-même ou parce qu'ils font partie de notre "communauté". En comparaison, le peu de promo qu'on a pu faire dans les médias traditionnels (Inrocks, Libé, Le Mouv', etc.) ne nous a pas rapporté un seul abonnement. PAS UN SEUL. C'est assez intéressant comme constat. Les médias dits "traditionnels" t'offrent une reconnaissance, une légitimité, mais en aucune façon ils ne te permettent de toucher une audience plus large. Ce qui est plutôt logique vu qu'on offre une ligne éditoriale qui s'adresse à un lectorat très ciblé, qui ne "consomme" pas ou plus ces médias. La conclusion pour un magazine comme Gonzaï, c'est qu'user les mollets sur le racolage par médias interposés est une perte de temps, je préfère perdre le mien sur la relecture des papiers, les conférences de rédaction et la maquette du magazine.

"Des faits, des freaks, du fun" pour l'un, "Seul le détail compte" pour l'autre : quelle distinction fais-tu entre le site internet et le magazine papier ?

Comme dit précédemment, les deux ne parlent pas de la même chose. Le site fait son boulot depuis bientôt six ans et rien ne change, on parle majoritairement de musique, d'actualité, de groupes en défrichage, de dossiers bizarres et étranges, bref de culture subjective telle qu'on la vit au quotidien. Le magazine est clairement axé anti-promo - à quoi bon monter un mag pour parler d'actualité, à l'heure d'Internet, franchement ? -, il s'oriente sur les formats longs, voire très longs, tout en pastichant dans ses pages de début la presse française qui nous fait rigoler (jaune), davantage qu'elle ne nous passionne. La course à l'actu, au scoop, telle que la vivent les titres de presse écrite, me fait marrer. Sincèrement, qui veut encore lire des chroniques de disque dans un mag ? Franchement, t'as pas l'impression d'être ringard avec ton dossier tendances du moment qui raconte rien du tout ?

Alors, on s'y prend comment pour étonner le lecteur... ?

Franchement, j'en sais rien. J'en suis encore à chercher à m'étonner moi-même, avec ce magazine. On préfère partir du postulat que si un sujet, un papier, nous fait marrer, qu'il nous surprend, et bien ça vaut la peine de le publier, de le mettre en avant. C'est un principe subjectif, pas une leçon de morale à la concurrence. On aurait évidemment intérêt à faire l'inverse pour plaire à tout le monde, mais ce n'est pas le but. Je peux déjà prédire que je ne roulerai pas en Porsche Cayenne à quarante ans.

Globalement quels sont les retours depuis la sortie du premier numéro ?

Excellents. Du moins ce qui me revient aux oreilles laisse entendre une certaine satisfaction à lire des sujets comme on n'en lit pas ailleurs. Comme on ne traite pas de sujets promo ni de vieux marronniers, c'est déjà un bon point. Après les points de vue divergent sur la maquette mais certains lecteurs évoquent Actuel comme référence. C'est évidemment flatteur puisque c'était l'un des objectifs, même si personnellement je ne l'ai - la faute à mon jeune âge - jamais lu.

Sans citer de noms, depuis votre première campagne de financement par Ulule, une palanquée de daubes tentent de se financer de la sorte. Crois-tu que c'est un mode de financement viable sur le long terme pour un magasine culturel ?

Excellente question. À vrai dire, avant de lancer notre magazine via Ulule, je ne croyais pas à ce système de financement pour le coté caritatif "envoyez-nous des sous s'il vous plaît" qui continue à me donner la nausée. Nous c'est l'inverse : on met à disposition un produit pas cher qui responsabilise le lecteur ; soit il veut l'acheter pour 7 € frais de port compris et il contribue à notre viabilité sur le long terme, soit il ne veut pas et on coule. Voilà donc l'enjeu principal du magazine Gonzaï : ne pas décevoir le lecteur, puisqu'il est au centre de notre modèle économique. C'est une stratégie risquée sur le moyen terme, mais je préfère qu'on se plante par manque de lecteurs plutôt que de vivoter pendant trois ans en étant sous respiration artificielle. Une partie de la presse musicale française fonctionne sur ce principe de 1/3 de lecteurs, 1/3 de pub et 1/3 de magouilles type publi-rédactionnels et/ou achat de couverture honteuse. C'est un vieux modèle, usé jusqu'à la corde, pas innovant. Autant pousser la logique à son extrême en ne comptant quasi exclusivement que sur le lecteur pour financer ton magazine. Quant à la viabilité de ce système, je n'en sais pas plus que toi en fait, time will tell. Certainement que si nous parvenons à durer, alors nous prendrons notre envol indépendamment d'Ulule car nous aurons fédéré assez d'abonnés pour être indépendants sur ce point. Mais d'ici-là et très franchement, les types d'Ulule ont tout compris à notre projet et nous ont soutenu sans faille, soit tout l'inverse des éditeurs et autres marchands du temple. Question de génération, certainement.

Dans les grandes lignes, l'argent récolté finance quoi ? Les reportages ou principalement les coûts de fabrication ?

Alors donc comme dit précédemment l'argent ne finance pas ma Porsche Cayenne. Pour l'heure, les abonnements servent à payer l'impression et le choix du papier, qui représente plus de la moitié de notre budget. C'est un choix. Nous ne voulions pas un papier glacé tout moche - mais moins cher - tel qu'on le subit dans 90 % des titres en kiosque. Le reste sert à payer les frais postaux pour l'envoi des magazines chez le lecteur, puis aussi l'équipe graphique qui bosse sur le magazine, ainsi que l'équipe de pigistes qu'on tente de payer symboliquement, par principe.

Tu nous fais un rapide topo du second numéro ?

Il est encore en cours de production et plusieurs sujets sont encore non validés, mais on peut déjà annoncer un cahier central de 30 pages sur les derniers résistants de l'industrie musicale (ceux qui n'ont pas troqué le saphir contre une calculette à deux chiffres, bref tout l'inverse des dossiers que je lis où les types ne parlent que de crise du disque sans se demander quels sont les derniers vrais insoumis), mais aussi notre rubrique "À rebours" consacrée aux Frères maudits de la pop (le saviez-vous ? Paul McCartney a un frère aussi musicien…) en sept dates-clefs de la pop culture, sans oublier un long reportage sur les derniers clubs new-yorkais où dansent les freaks, et puis aussi un énorme papier de rock theory sur Nico, le rock & roll et le Vatican. Je ne peux pas en dire plus pour l'instant, la démission du Pape est lié à la publication prochaine de ce papier, chut...