Obsequies - Organn

"Rien… si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ?" - Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse

La musique ne cesse de produire des surfaces sensibles inattendues. Des étendues d’imagination et d’interprétation multiples, des étendues de puissance et de sensations, des mondes entiers. Organn, l’EP d’Obsequies, artiste belge, sorti chez le très impressionnant label anglais Knives (Kuedo, v1984, J.G. Biberkopf ou encore d’Eon) fait partie de ces miracles inattendus. Organn s’inspire d’une œuvre canonique et bouleversante de la poésie : Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont. "A record about love and duality" nous dit-on dans le descriptif de l’EP. Amour et dualité. C’est surtout un EP troublant ; troublant d’une troublante beauté comme seule, parfois, la poésie peut nous en saisir.

Entre électronique et électro-acoustique, entre calme et monstruosité, tout l’EP tient sur un équilibre sensible. Une danse mentale, cérébrale qui confond, avec une tentative de travail sur ce que pourrait être une beauté monstrueuse, hybride, compliquée, entre terreur et douceur, entre violence et passion. Il y a un sensible bouleversant dans Organn, une poésie propre qui se fait jour dans l’entrechoquement de samples de piano, de voix et de froissements électroniques monstrueux. Quelque chose de l’ordre de la beauté hybride et non lisse. Quelque chose de la surprise et de l’inattendu de l’événement. C'est la force poétique comme moteur d’une force et d’une puissance sensible traduite dans le son, dans la musique. Organn crée ces brèches si précieuses à l’art, des ouvertures, des surprises, des temps et des contre-temps. Des reliefs dans une matière plate, une étendue infinie dans l’imagination. Organn crée des possibles, des agencements mentaux, des court-circuits, des temps dans le temps.

Organn est intense et produit des intensités, l'EP d'Obsequies densifie des manières d’envisager la poésie par le sonore. Il densifie quelque chose qui s’extraie sans cesse et toujours du réel. Organn est une force brute et douce, rugissante et vindicative, trouble et neutre, une force commune, un ensemble de mondes qui fait briller les yeux, une monade poétique. C'est un élan, poétique et sensible, un espace strié, une forme de conjuration du réel. Et conjurer le réel par des élans et des tentatives sonores sensibles et poétiques, c’est aussi là une manière, si ça n’est de "punir le réel", au moins de saisir l’effondrement des choses, de combattre l’accumulation des fantômes en produisant la nécessité partagée d’une politique sensible hors d’une critique du spectacle.

Organn a quelque chose à voir avec Isidore Ducasse, cela est certain, mais peut-être aussi avec cette fête trouble d’un tableau de Goya. Celle de l’enterrement de la sardine, beauté terrifiante, inquiétante et vitale, ô combien nécessaire dans un présent incapable de produire autre chose que son éternelle reproduction infinie.

Il est peut-être l’heure de produire les beautés et les horreurs monstrueuses pour conjurer le monde. Il est peut-être l’heure de convoquer les âmes troubles et complexes pour conjurer la vie morne. Il est peut-être l’heure de produire des mondes intenses dans la chute finale (espérons-le, enfin) du post-modernisme.

Il faut croire aux forces des monstres troubles, à ces puissances politiques et poétiques en devenir, à cette invasion des hybridités folles et galopantes. Il faut y croire et les produire. Organn nous fait toucher cela de notre oreille la plus attentive et c’est beau, définitivement très beau.

"Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai quelque temps ce spectacle" - Isidore Ducasse

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Tracklist

Obsequies - Organn (Knives, 17 novembre 2017)

01. Grace
02. Languish
03. Cell
04. Asthme
05. Consumed
06. But Beautiful...


Mun Sing - Witness

"It’s designed to be quite an intense record, about finding clarity within madness" - Harry Wright

Harry Wright est la moitié de l’excellent duo de Bristol Giant Swan qui nous a habitué à des sets techno improvisés, déstructurés, diffractés - pour le moins déformés. Un travail assez radical sur l’intensité et la matière électronique qu’on a déjà pu croiser chez les labels Howling Owl et Fuck Punk.

Premier album solo d’Harry Wright, alias Mun Sing, Witness sort chez le très très excellent label Infinite Machine, basé entre New York et Mexico, et c'est un EP brillant. Brillant parce qu’il travaille cette notion d’intensité radicale que peut produire la techno. Pour autant, on est relativement éloigné des canons de la scène et plutôt au coeur des monstruosités hybrides que la nouvelle vague électronique nous fait entendre depuis maintenant quelques années. Witness se propose quelque part de trouver la clarté dans la folie, rien de moins.

De cet EP, Harry Wright déclare dans The Wire : “I’m really interested in cross rhythms, and dialogues between instrument parts. I kind of approached the songs as though each drum had their own voice. It’s about building up a conversation and sometimes a conflict between the parts. I’m also looking at the rise of exclusivity within club culture, whether it’s the rising status of the DJ or the conventions used to elevate artists from their audience. I wanna get rid of this disconnect and look at ways to make club culture more accessible. I didn’t wanna use any fancy drum machines or synths and I’m not scrolling through hours of field recordings and samples, especially for my first release. I wanted the process and the statement to be clear and concise. I like the idea of using really basic common materials (like GarageBand 09). There was no special bit of kit that’s elevating me or separating me from anyone else being able to do the same thing”.

Sortir le DJ de son statut, réfléchir à la déconnexion croissante entre celui-ci et le public, utiliser GarageBand plutôt que des instruments coûteux et classistes, aborder chaque piste comme une polyphonie de voix sonores, créer un dialogue entre les différentes sonorités, hybrider les influences et les sons... Harry Wright dépoussière et croise une techno qui s’en tient souvent à la répétition des même tropes, des même figures où finalement, chaque club, chaque set devient un aller-retour en 4x4 pour une soirée identique à celle du week-end précédent, et cela ad vitam aeternam.

Witness tente, lui, d’amorcer une langue dans le langage global de la techno, c’est une tentative narrative, une fiction possible d’intensité, une manière de proposer un rapport au son et au corps qui est celui d’une puissance d’agir. C’est-à-dire une manière de faire face, de tenir en joue des façons de faire la fête de plus en plus lissées. Ramener et faire entendre le sauvage par l’hybridation des percussions et les dialogues sonores, puis construire des situations autres, petites brèches temporaires dans le lissage sonore global.

Ces cinq pistes présentent aussi un très bon remix du DJ et producteur chilien Tomàs Urquieta, une manière de faire des ponts dont Infinite Machine a le secret. Peut-être ? En tout cas, Witness est un EP qui expérimente sérieusement l’idée de positionnalité, soit de produire une position politique et sociale à travers le sonore.

Déplacer les espaces de la fête dans la fête globale, créer de la langue dans la langue, ouvrir des dialogues et des fictions possibles, vivifier l’imagination et intensifier une production à travers des outils communs, tout en produisant une force, une intensité et des puissances d’agir, voilà sans doute certains des traits de cette scène électronique plus hybride, plus monstrueuse et plus rugueuse que celles que le capitalisme sonore tente de nous faire écouter à longueur de club.

Si la poésie est une monstruosité de la langue, certaines productions sonores sont cette poésie monstrueuse de la musique. Et alors Witness en fait partie. C'est en cela que cet EP est aussi brillant qu’inattendu.

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Tracklist

Mun Sing - Witness (Infinite Machine, 29 septembre 2017)

01. Revenge
02. Eye
03. An Illusion
04. Emerald
05. Revenge (Tomás Urquieta Remix)


Fatima Al Qadiri - Shaneera

"On vit une guerre sémantique avant toute chose" - Fatima Al Qadiri, 2016.

Ok, ok, on va devoir s’arrêter quelques minutes. On connaît Fatima Al Qadiri pour ces deux albums remarquables, Asiatisch et Brute (sortis tout deux comme Shaneera sur l’excellent Hyperdub) ou encore son premier EP Warn-U qui a participé des prémices d’une certaine scène électronique chelou, foutraque, monstrueuse et clairement brillante. Fatima Al Qadiri est Koweïtienne, elle est artiste, curatrice, musicienne et s’intéresse particulièrement à l'expérience de la guerre, à la mémoire, aux perceptions occidentales d'autres cultures et aux identités socioculturelles.

Il ne va pas s’agir de refaire un point sur cette scène qu’on qualifie ici ou là de "monstrueuse", absence de hiérarchie des genres, hybridation totale, non-universalisme, rupture de l’ethnocentrisme musical occidental, bizarreries "queer-s", art du sample, de la boucle et critique du rythme, même si par prétérition on vient d’en faire une très brève cartographie. Là, il est question d’un album qui a la force de la politique, la force de creuser à l’endroit du plat et du gris conforme du monde occidental comme il aime à se penser et à se montrer. La force de la politique comme fiction réelle d’une tentative de brèche, de court-circuit dans cette étendue inétendue qu’est notre matière du monde. Une tentative de faire par le sonore un espace non lissé, bref une tentative de faire un peu de consistance dans l’oppression diffuse d’une normalité physique et sonore intégrée par chacun-e-s.

Le pitch de Shaneera est insurrectionnel et l’insurrection tient ses promesses. Shaneera est la prononciation anglo-saxonne du mot arabe shanee'a (شنيعة), littéralement "scandaleux, néfaste, hideux, majeur et fétide". Shaneera, argot queer utilisé au Koweït et dans certains pays arabes, argot de forces monstrueuses auxquelles on donne une puissance possible. Shaneera est une figure qui défie le genre, c’est une sorte de reine maléfique. Les paroles sont suggestives, implorantes, lugubres et tendres, elles viennent d’échanges réenregistrés de Grindr, des dragues en ligne et des sketches de femmes. La langue utilisée dans les différents textes est un mélange d'arabe koweïtien et égyptien, et de proverbes irakiens. Musicalement, Fatima Al Qadiri croise rythmiques occidentales, Khaleeji du golf persique et mélodies des musiques arabes. Synthétiseurs et boîtes à rythme.

Shaneera est un album qui révèle quelque chose d’un infra, quelque chose d’un dissimulé intime, d’une langue propre à la rencontre queer-s, pédé-e ou lesbienne. Après Brute, qui s’intéressait aux formes de répressions étatiques et policières, Shaneera s’intéresse à une forme de répression intégrée dans les corps, répression de l’intime, où chacun-e doit trouver des stratégies pour détourner, renverser, retourner la répression afin d’affirmer et de trouver des puissances d’agir, des puissances de désirs autres, des puissances de vivre. Entre Brute et Shaneera, il y a sans doute une forme de mise en abyme de ce que Foucault a nommé la biopolitique. La biopolitique est un néologisme utilisé pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des gens, sur des populations, sur la vie même. Au risque de faire tarte à la crème avec une énième citation de ce concept, Fatima Al Qadiri, avec Shaneera creuse non seulement une brèche dans la tentative générale de normalisation du sensible en expériences de consommation, mais elle produit également un album brillant, loin des discours plats ou exotisés de la musique comme elle se fait. Il n’est pas seulement question de musique ici mais bel et bien de politique. D’une politique ambitieuse et révolutionnaire, qui dégrade le réel pour en extraire des possibles, des puissances, des consistances, des densités. Un espace sensible qui, dans un parcours plus général, propose une critique, au sens étymologique du terme, entre pouvoirs qui agissent sur l’externe et pouvoirs qui agissent sur l’interne, l’intime, les singularités vitales. Faire d’une langue propre aux rencontres queer-s, pédé-e-s et lesbiennes une poésie, une poésie du retournement, de la dégradation, une poésie vitale. Une tentative d’insurrection possible dans la guerre sémantique. La poésie est monstrueuse, elle ne s’inscrit pas dans la communication, elle est a priori inutile, hors d’une sémantique immédiate et par là même elle a cette force de ne jamais pouvoir s’aligner sur l’absurdité creuse de la sémantique officielle.

Faire de l’intériorisation des pouvoirs oppresseurs, des puissances d’agir, des puissances de vivre, c’est là un des tours de force possible de Shaneera. C’est aussi une piste à prendre au sérieux avant de laisser la mollesse générale gagner définitivement nos têtes, nos langues, nos corps dans une robotique de la répétition du mème. C’est une piste que l’on doit retrouver sur nos murs, dans nos têtes, dans nos intimes de plus en plus normalisés. Faire consistance par l’hybridation d’une poésie secrète, cachée, et oubliée ; sonore, corporel et dégradante, c’est peut-être aussi, enfin, une tentative de sortir du fragmenté post-moderne, bref un plan de bataille contre le plat, le gris et la confiscation du sens et du sensible.

Audio

Tracklist

Fatima Al Qadiri - Shaneera (Hyperdub, 13 octobre 2017)

01. Shaneera feat. Bobo Secret and Lama3an
02. Is2aleeha feat. Bobo Secret & Chatham
03. Alkahaf feat Bobo Secret & Chaltham
04. Spiral feat. Bobo Secret
05. Galby feat. Nayglow


Patience - White Of An Eye

Si Roxanne Clifford n'est pas Rose McDowall, avec qui elle sera en tournée au Japon cet été, Roxanne Clifford n'est pas une inconnue au bataillon pop : Veronica Falls, ferraillant une pop évasive, un brin consensuelle, et responsable de deux albums sur Slumberland Records, c'était en partie elle, au chant. Et il faut croire que l'exil à du bon pour la (rétro)créativité, puisque c'est en se barrant de son Manchester natal pour la cité des Anges, que l'anglaise décide de remiser sa pédale fuzz au placard et dépoussiérer avec sobriété un clavier titillé selon la veine synth-pop propre aux eighties. Première saillie jouvencelle sous le patronyme de Patience l'année dernière avec le maxi The Pressure, pourtant bien détendu du beat, le temps de formaliser avec l'EP White Of An Eye, prévu pour le 22 septembre sur Night School Records, mais déjà épuisé en pré-commande, son véritable chef d’œuvre, condensant avec spontanéité et candeur toute une époque, des synthés anémiques d'Eli et Jacno aux arcanes mélodiques de New-Order, en squattant également les bravades de Chris and Cosey et notamment l’indémodable October Love Song. De quoi s'offrir un clip en bonne et due forme, telle une égérie lynchienne en salopette blanche.

Vidéo

Tracklisting

Patience - White Of An Eye (Night School Records, 22 septembre 2017)

01. White Of An Eye
02. Blue Sparks


SLIFT - Space Is The Key

par Gaël Bouquet

Toulouse est une terre de rock, nous l'avions bien compris, à l'image des soirées psychedelic revolution qui officient depuis maintenant trois ans dans la ville rose.

Parmi cette ébullition de fuzz, nos oreilles étaient déjà tombées il y a quelques mois sur SLIFT, avec dans un premier temps un coup de cœur en live pour ce trio assénant un garage acide et imagé. Le premier EP de SLIFT, intitulé Space Is The Key, est sorti le 16 juin chez Howlin' Banana et EXAG' Records et c'est une véritable tuerie.

Alors évidemment, dans l'esprit, on pense à tout un tas de groupes comme Hawkwind, période Space Ritual malgré des sonorités un poil différentes, à King Gizzard & The Lizard Wizard, dans l’esthétique sonore et visuelle mais aussi sur la rudesse du son. Car si Dominator, qui ouvre l'album, est un concentré de violence, on retrouve aussi quelque chose de très "Ty Segallien" dans le chant de Sound Of My Head, morceau génial amené par la construction progressive et minutieuse d'une certaine forme d'équilibre, que le groupe viendra ensuite détruire comme un chateau de carte, mêlant la saturation de la voix à la stridence des guitares... et inversement.

Vient alors The Sleeve, qui prend le temps de se poser un moment avant de repartir lui aussi dans une transe redoutable, menée par un duo basse/batterie obsédant. Ce cinq titres se referme par Space Is The Key, morceau titre de plus de dix-minutes déboulant comme une locomotive lancée à toute vitesse avant de couper court de façon un peu abrupte.

Ce premier EP est en résumé un chaud-froid constant, savant mélange entre des thèmes planants, prêt à s'envoler sur des refrains aiguisés d'une minute à l'autre. Nous voilà à présent habité d'une furieuse envie de revoir SLIFT sur scène défendre ce très beau disque. Profitons enfin de ces lignes pour évoquer le très bel artwork de Pierre Ferrero qui apporte une dimension supplémentaire à l'univers visuel du groupe.

Audio

Tracklist

SLIFT - Space Is The Key (Howlin' Banana Records / EXAG' Records, 16 juin 2017)

01. Dominator
02. The Sword
03. Sound In My Head
04. The Sleeve
05. Space Is The Key


Not Waving - Red Bull Studios Paris Session

Depuis quelques années, la marque autrichienne Red Bull s’enfonce un peu plus dans le microcosme électronique et étend par ce canal subtil le macrocosme de ses sponsorisations, autrement dit de son influence. À chaque grande ville son studio flambant neuf qui profite à une sélection de noms pointus, la "fine fleur de la création actuelle", invités à profiter à l’œil d’un matos de haute volée. Red Bull, partenaire d’une musique de qualité. Invité de marque au sein de l’espace créatif. Et Paris n’a pas dérogé à la règle, se dotant fin 2013 du neuvième studio de la marque... aux manettes duquel le producteur italien basé à Londres Not Waving, Alessio Natalizia à la ville, vient juste de rendre nos débuts de nuit plus beaux avec ces cinq titres, tirés dons de sa session au royaume de la boisson énergisante. Un EP qui sort plus d’un an après Animals, dernier album à saluer paru chez Diagonal, et alors qu’il est aussi la tête pensante du label Ecstatic qu’il gère avec Sam Willis (Walls), prouvant qu’il "wave" plus qu’il le dit.

Impossible et la nappe ambient tintinnabulante qu’elle propose en ouverture met un pied dans le pépère, invite à un état de répit qui sent fort les petites olives de la fin de la semaine et la déliquescence altérante des esprits travailleurs épuisés qui va de pair. L’apéritif est prêt, les glaçons grelottent et les verres s’entrechoquent. Puis I Would Have Not Been There vient briser l’affaissement général, la mise en bouche n’aura pas duré longtemps, et le plus britannique des Italiens de ressortir ses ascendances expérimentales de derrière les fagots. Un truc qui percute autant que ce que pouvaient cracher les enceintes UK des années 1990. La dance industrielle de Not Waving prend à la gorge avec une brutalité un peu sourde, dissimulée sous les boucles inoffensives aux effets troubles, moins naïves qu’elles n’y paraissent. Les séquences rythmiques accaparent l’esprit club, un son propre mais pas tout à fait nettoyé de sa filiation underground, à l’orée d’un espace obscur où les deux taureaux rouges sont vite oubliés. La liqueur se solidifie peu à peu et les petites olives du début prennent des teintes fluorescentes sur You Just Got (Right In There) dont le beat infernal risque d’en démanger plus d’un avant de boucler la boucle en slow motion sur Pigmentocracy. Capable d’un langage digital transversal, chinant aussi bien du côté d’Autechre ou d’Aphex Twin que de l’héritage punk des années 1980 dans ce qu’il cherche à apporter une rupture, à sortir des sentiers balisés du paysage techno actuel, Alessio Natalizia rince et rince bien. Un agrégateur puissant de bonnes vibes.

Audio

Tracklist

Not Waving - Red Bull Studios Paris Session (18 mai 2017)

01. Impossible
02. I Would Have Not Been There
03. If I Knew You Were
04. You Just Got (Right In There)
05. Pigmentocracy


Niagara - São João Baptista

Manifeste anti-house non-jazz. Ça commence bien, une petite rythmique jazz au clavier et, très vite, de la disco électronique. Des percussions toujours jazz, et d’autres plutôt kuduro, batucada. C’est sans une vision tout à fait partiale et loin de la volonté de la dernière sortie de Niagara chez Principe Discos. Pourtant, dès le premier morceau, Asa, rythmique jazz contrecarrée par des impétuosités électroniques. Percussions, pas trop loin de ce qu’on peut reconnaitre dans le kuduro, quelques samples, et bizarreries rythmiques. Tout ça avec des atmosphères à la Black Devil Disco Club ou Bernard Szajner.

Radicalisation house par l’instrumental et la distorsion des synthétiseurs, lecture non linéaire d’une histoire des musiques électroniques et discontinuité des récits sonores, São João Baptista peut faire penser à la sortie de Cotrim sur One Eyed Jacks (lire) qui avait pu émouvoir nos oreilles dans l’application d’une décontraction stricte, disons-le rapidement, d’une forme de techno.

C’est un EP bizarre, presque autotélique, qui dit sur les révolutions qui sont en train de secouer la musique européenne et, plus largement, la musique électronique internationale. Quand les clubs et les organisateurs de soirée en France louent un retour d’une house soporifique normalisée et blanchisée, les musiques électroniques répondent par des intersections géométriquement révolutionnaires.

Dire de São João Baptista que c’est un EP house est un parti pris un peu étrange, on pourrait aussi le qualifier d’expérimental, d’instrumental électronique ou tout simplement d’électronique bizarre. On peut aussi le lire comme la digestion d’un brassage non-hiérarchisé de ce qu’est la musique aujourd’hui, une application de l’idée de la "distortion culturelle" si chère aux avant-gardes de la fin du XXe siècle.

Dire de São João Baptista que c'est un manifeste est un parti pris tout aussi étrange. Manifeste conscient ou inconscient, Niagara réussit le tour de maître de faire avaler une relecture convaincante d’une house moribonde et ennuyeuse à souhait qu’on retrouve dans tous les clubs "branchés" de province et de Paris - vous savez, cette house worldie diffusée par des mecs avec des chemises à fleurs...

Un manifeste rythmique bizarre, étrange, qui se passe de linéarité pour amener dans la disjonction, le collage et le bizarre une sorte de batucada néo kuduro électronique house. Quatre morceaux, quatre manières de radicaliser des rythmiques et des sonorités. Le tout finissant par un très étrange titre, Laranja, entre flûte de pan, distorsion de synthé, boîte à rythmes bouclée sur une rythmique basique et sentiment d’être pris dans un flanger mouvant.

Manifeste ou pas, São João Baptista, est l'une des plus belles sorties de Niagara chez Principe Discos, en tout cas une sortie qui donne à penser que les hybridations et les monstruosités n’ont pas fini de repousser les frontières de l’électronique.

On vous engage aussi à aller écouter le dernier morceau acid kuduro de Dj Nigga Fox qui est dans doute un encore plus brillant manifeste et qui sort ces jours-ci chez le même Principe Discos. Gloire aux monstruosités radicales de l’électronique de Principe Discos.

Audio

Tracklist

Niagara - São João Baptista (Principe Discos, 29 octobre 2016)

01. Asa
02. IV
03. Amarelo
04. Laranja


X.I - Last Waves

Bon, autant y aller cash, en ce début d’année, vous allez bouffer du Mind Records (lire) par plâtrée, le label franco-nippon ayant décidé de soigner notre gueule de bois post réveillons à renfort de synthwave bien péchue comme le prouve ce 7 pouces de X.I, artiste australien qui a débuté sous l'ère Reagan... pour les plus curieux, Google is your best friend ! Last Waves, titre phare de mini EP, puise son inspiration dans le meilleur de Carpenter (lire) et Vangelis, dévoilant une électro discoïde aux accents frénétiques, reflétée par un clip totalement eighties tranché au stroboscope et cuté à grand renfort de taglight. La deuxième piste, Prince William Sound, même si moins galopante, n’en reste pas moins excitante, rappelant les BO emblématiques de Big John. Une galette essentielle, hélas limitée à 199 exemplaires, mais qui n’a pas fini de faire remuer sur les dancefloors.

Pour commander le disque, c'est par ici que ça se passe !

Vidéo

Tracklist

X.I - Last Waves (Mind Records, 06 décembre 2016)

01. Last Waves
02. Prince William Sound


Femminielli - O'Sodoma

Fait rare, assez inédit, voire quasi unique, c’est la deuxième fois que nous parlons du même disque (lire) dans nos colonnes. Mais l’occasion était trop belle. En attendant de vous confiez tout le bien que l'on pense de l’album de Femminielli Noir, chose que nous ferons très bientôt, revenons sur O’Sodoma, EP ô combien emblématique de Bernardino, repressé à raison à une poignée d’exemplaires. Cette sortie, toujours distribuée par la structure franco-nipponne Mind Records et supervisée par Abraham Toledano (qui nous livrera bientôt, autour d’une interview et d’une mixtape, les enjeux de son projet Moyo), offre un léger dépoussiérage à ce deux titres sur lequel figure l’inoubliable Fleur De Garçon, préfigurant déjà les sonorités qui allaient marquer le succès de l’indispensable Plaisirs Américains. Avec 99 exemplaires seulement, qui s’arrachent comme des petits pains à l’approche des fêtes, on ne saurait que trop vous conseiller de vous offrir ce petit plaisir et on prévient, Mère Noël a sorti le gode-ceinture !

Pour obtenir le précieux sésame c’est ici !

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Tracklist

Femminielli - O'Sodoma, repress (Mind Records, 01 décembre 2016)

01. O'Sodoma
02. Fleur De Garçon


Kamixlo - Angélico

Encore un EP de Kamixlo qui fera date, et c’est seulement le deuxième ! Après une première sortie sur Codes, le sublabel de PAN, où on pouvait entendre l’immanquable tube de tous les dancefloors qui se respectent, Paleta, le deuxième EP sort chez Bala Club, sa maison-mère. Bala Club, on en a déjà parlé, pas mal parlé, c’est Uli K, Blaze Kidd, Endgame, etc. Bref, toute la scène qui remue drastiquement Londres.

Kamixlo dit d’Angélico qu’il s’inspire autant de la lutte japonaise que du métal et de l’industrie du dancehall, et rien que pour ça on avait très envie d’y jeter une oreille. Qui plus est, l’EP est en téléchargement libre sur son SoundCloud. Pour mémoire, Kamixlo est l'un des piliers et des fondateurs du Bala Club, c’est en quelque sorte la face sombre de ce crew londonien qu’on aime absolument et inconditionnellement beaucoup. Un EP qui fera date donc, et qui tient sur deux choses : radicalisation de la rythmique dem bow/dancehall et voix sourdes, essoufflées, vocodées. Angélico est un EP percussif et radical qui provoque une sorte de physicalité immédiate et politique du son. Un talk, spoken word vocodé, un tube, trois signes évidant de radicalisation, et un bonus. Un remix gabber/ambient/vnr (ouais ouais) d’Evian Christ (sic!), Bloodless Y, le single de l’EP, qui est accessoirement un morceau de l’année, et sans doute aussi un des morceaux les plus représentatifs de l’ambiance approximative de 2016. VNR Ambient, émeutes, insurrections et meutes assagies.

Il y a un usage bien particulier de la basse dans Angélico, un usage qui la marque tout en la dépouillant. Elle est quasiment en avant des voix, ou en tout cas elle s’invite comme matière assez massive et dense des différents morceaux. Qu’il soit du dem bow accéléré, ou plutôt du dancehall énervé, le travail sur la basse d’Angélico en fait une sorte d’arme du son qui se fait entendre dans un dénuement bien particulier. Dans certains morceaux, il n’y a quasiment aucun médium (quasi tous), la basse, la voix et la rythmique qui s’accélère/décélère. Un dépouillement qu’on reçoit d’ailleurs à peine si on ne tend pas l’oreille. Il y a comme un travail pour faire entendre la basse et surtout son impact. La basse dans une durée en somme, une basse étendue et intensifiée en même temps. Kamixlo opère une radicalisation par simplification, dépouillement mélodique, et clairement ça donne une forme et une force assez singulière à des morceaux comme Ayuda ou Ice2CU. Il joue presque sur une trace mélodique qui est entièrement tenue dans les basses, qui font office de signes de reconnaissance. Ce jeu de trace, et de mélodies fantômes à travers les basses donne une puissance flagrante à son EP. Puissance flagrante, le mot est faible. Radicaliser les basses en les simplifiant au maximum pour en faire un phénomène musical singulier d’apparition et/ou de disparition de mélodie fantôme du prisme musical du Bala Club, pour en faire un médium qui fait impact dans sa durée. Une rythmique qui fonctionne comme une sculpture en négatif, un travail rythmique qui fait œuvre d’un renversement non symbolique où la basse et la voix deviennent au même titre un travail du rythme. Un travail du rythme qui repose sur l’évocation et l’imagination toujours renouvelées de mélodies fantômes. Tropes et dépouillements, radicalisation et intensification par la rythmique, la grande classe. Une sorte encore de musique figurale...

Si les basses font office d’un travail général d’intensification et de figuration, les voix ne sont pas en reste. Concrètement, tous les morceaux reposent sur ces deux composantes, voix et basse. Voix vocodées qui sont bouclées, décélérées, accélérées à la guise de Kamixlo. Non hiérarchie donc entre voix et basse, elles ne sont ni en avant, ni en arrière, mais font quasiment partie de la rythmique générale radicalisée. Il y a presque quelque chose de l’ordre d’une sérialité des voix. Sample et bande magnétique en rarement plus de dix mots vocodés. Peut-être d’ailleurs que ce travail des voix participe du dépouillement radical d’Angélico. Peut-être aussi que par ce phénomène de simplification extrême, Kamixlo fait surgir une puissance inédite, une durée sensible ou une puissance possible, qui marche donc sur ce phénomène de reconnaissance des fantômes.

Un morceau, un filtre de voix, une rythmique radicalisée. Encore une fois, il y a quelque chose d’un événement qui se matérialise singulièrement dans une sorte de critique du rythmique, de radicalisation de phénomènes et de sonorités connus. Quelque chose que Kamixlo tend et tord, pour en faire une forme intense et dense. Sans doute qu’il y a quelque chose de commun, une tension dense entre dancehall industrielle, sumo et métal. Intensification par explosion en un laps de temps très court, puissance dans une durée donnée à voir, à sentir ou à entendre.

Pour clôturer le tout, le remix d’Evian Christ est clairement le morceau qui pourrait faire la bande-son de l’année. Vnr et ambient, ambiant et vnr, avec quelque chose de l’ordre du gabber et quelque chose de l’ordre du mélodique presque new age. Comme on a pu le remarquer en fin d’année avec quelques sorties, notamment la dernière K7 de Dedekind Cut, on s’achemine sûrement vers un retour de l’ambient, mais de l’ambient comme on aime. Ambient et gabber - même si là, ça fait déjà un petit moment. En tous les cas, ce remix est vraiment cette bande-son potentielle de l’année, autant sonore que politique : émeutes, tentatives insurrectionnelles et relâchement général. Peut-être aussi, au fond, qu’il répond à une question, cette fameuse question : pourquoi ça ne tient pas ? On serait tenter de répondre "parce que le cortège de tête préfère écouter du rap semi-conscient ou de la trap digest à de la musique insurrectionnelle queer, sorcière ou racisée", alors qui sait!

Bref, Kamixlo est la figure vnr sombre du Bala Club et ça n’est pas vraiment pour nous déplaire, il nous file encore une bonne pichenette et fait entrevoir des possibles délicieux autour du vocodeur et de l’auto-tune, on attend donc avec patience, mais pas trop, l’insurrection autotunée... 2017 n’aura peut-être vraiment pas lieu les étranges espaces musicaux du Bala Club.

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Tracklist

Kamixlo - Angélico (Bala Club, 11 novembre 2016)

01. Angélico
02. Bloodless Y
03. Ayuda
04. Ice2CU
05. Xtremetonterias
06. Bloodless Y (Evian Christ Remix)


Coucou Chloé - Halo

Faire ou ne pas faire une chronique sur l’EP de Coucou Chloé, telle a été la question, et puis force est de constater qu’entre son très bon track sur la compilation de JEROME avec plein de petites cloches, une voix chelou, quelque chose d'une attraction irrésistible et son inédit avec WWWINGs, il fallait parler et chroniquer l’EP de Coucou Chloé. D’abord parce qu’il est sorti chez l’excellent label berlinois Creamcake, où on retrouve notamment Sky H, Keiska ou 333 Boyz et ensuite parce que c’est un très très bon EP. Trois pistes et un méga tube : Skin Like Sin.

Coucou Chloé, c’est l’évolution parfaite de la vaporwave à la scène hybride/monstrueuse, des premiers titres moins enthousiasmants et puis, d’un coup, un EP au milieu de toute la scène qu’on adore entendre, et un super premier EP. Mi-r’n’b, mi-électronique, un peu techno, en fait juste un EP classe, un EP qui met des calottes où il faut. Je ne sais pas si on peut faire du parcours de Coucou Chloé une sorte de cartographie de la scène néo-r’n’b électronique française super chouette mais, en tout cas, Halo nous a filé une belle claque et il faut l’en remercier. Entre Ok Lou qui sort des dingues morceaux chez Staycore, qui fait des lives tout fifou à la RBMA, et Coucou Chloé qui sort des EPs impeccables, on se dit que, peut-être, il se passe quelque chose dans nos contrées. Et quelque chose de bien cool. On vous engage d’ailleurs à écouter son set sur NTS Radio qui est assez parfait.

Bref trois pistes et un tube. Halo et Touched qui ouvrent et ferment respectivement, plutôt dans un genre expé contemplatif, avec voix travaillée sur ordinateur, basse toutes folles ou nappe sous vocodeur, et Skin Like Sin, sorte de tube r’n’b électronique qu’on a envie d’entendre sur tous les plus beaux parquets. Des chants de cathédrale, des beats angoissants, un travail sur une certaine frustration et des moments épiques de libération parfaits pour le dancefloor, ça donne un EP sensible, émotif et plutôt très sensuel, à l’image sans doute de ce qu’on aime aller voir dans nos clubs aujourd’hui, à l’image aussi d’une scène de plus en plus biscornue, diverse, bizarre et étrange.

Comme il n'y a que les imbéciles et les têtus qui ne changent pas d'avis, chapeau bas et respect pour Halo, Coucou Chloé ! Et on espère à très vite pour un deuxième EP.

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Tracklist

Coucou Chloé - Halo (Creamcake, 05 octobre 2016)
01. Halo
02. Skin Like Sin
03. Touched


Sikuri - Zafiro

Il y a des albums classiques, qui font date dans l’histoire de la musique, et puis il y a aussi, sans qu’il s’agisse moins d’un événement, des EPs qui collent aux oreilles dès la première écoute. C’est le cas de Zafiro, l’EP de Sikuri qui vient de sortir sur l’excellent Trax Couture, label historique de Rushmore...

Outre le blaze qui fait référence à la fois à la chicorée sauvage et à un style de musique andin, plus précisément péruvo-bolivien, Sikuri est l'un des dignes représentants de la folle épopée des musiques électroniques en Amérique du Sud. Il est plus précisément Bolivien et on avait déjà eu l’occasion de l’écouter sur le très cool label de La Paz, Omb Record Label. Bien sûr, on retrouve dans les quatre titres de l’EP de la flûte de pan et des percussions empruntées au sikuri. Quoi de plus logique quand on tire son nom de scène d’une musique vernaculaire ?

En dehors de cela, Sikuri (le producteur) signe quatre pistes subtiles, monstrueuses, hybrides et belles, très belles. Mi-house, mi-électronique, mi-percussions traditionnelles, mi-UK, mi-garage, c’est un EP, pour une fois dans la scène, assez aérien, jovial, lumineux... En tout cas un EP qui colle aux oreilles, avec cette douce sensation apaisante d’observer un panorama tout doux, tout étendu, tout infini. Quatre pistes donc, toutes aussi fabuleuses : Aamado, Zafiro, Noche et Llegada. En même temps, avec un EP qui porte le nom d’une pierre précieuse, on ne pouvait pas s’attendre à autre chose...

Sikuri, en tout cas, propose disons une sorte de croisement, d’hybridation entre musique club, Ballroom, Dem Bow, Footwork et Grime, Kalamarka, danses vernaculaires, mythologie andine, Chacarera, Sikuri (la musique andine) et Boleros... j’espère qu’on ne vous perd pas. L’EP s’articule entre musique traditionnelle, vernaculaire et électronique brillant. C’est tout en retenu, et assez sensuel, il faut l’avouer. On y retrouve des basses électroniques, des petites mélodies à la flûte, des percussions andines, et quelques mini samples de voix et de sirènes de la police. Encore une fois, une belle sortie chez Trax Couture, après le très bon LP de Rushmore sorti cet été...

Ce phénomène commence quand à même à devenir fascinant, l’été mondial queer de la musique ne semble pas finir de surgir d’absolument n’importe où ; au milieu de la Suède avec Staycore, en Afrique du Sud avec NON, dans toute l’Amérique latine avec NAAFI, dans les ghettos « camp » américains avec Fade To Mind, Night Slugs, Kunq et GHE20GOTH1K, avec les latinos de Londres de Bala Club, du fond de la Pologne avec Intruder Alert, de Montréal avec Infinite Machine, d’Angola et du Portugal avec Principè, et on pourrait continuer encore longtemps à citer ce panorama des changements d’hémisphères. Franchement, on ne sait presque plus où donner de la tête avec toutes ces insurrection musicales minoritaires.

En tout cas, quand la politique des identités n’est plus un repli communautaire mais une insurrection mondiale dans la musique, on peut dire que ça fait événement, et que ça nous donne quelques leçons... ça déplace notre champ auditif et sémantique. La monstruosité et l’hybridation ont apparemment de beaux jours devant eux, et ça n’est pas définitivement pas pour nous déplaire.

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Tracklist

Sikuri - Zafiro (Trax Couture, 21 octobre 2016)

01. Aamado
02. Zafiro
03. Noce
04. Llegada


FAKA - Bottoms Revenge

NON a réduit un peu la voilure de ses productions, se concentrant davantage sur la diffusion de son fanzine super cool sorti au printemps. Pourtant, ils ne sont quand même pas restés inaudibles cet été avec un incroyable album de VIOLENCE, A Ruse Of Power, qui se proposait de passer le "rock" à la moulinette de la diaspora électronique. C’était une chouette réussite, encore, et on n'avait pas pris vraiment le temps de vous en parler.

Et là, cette semaine, patatras, sort de manière impromptue le nouvel EP de FAKA. FAKA, c’est un duo sud-africain nourri au Gqom, mais un Gqom loin de son esthétique la plus tradi. Le Gqom, c’est quoi, c’est un son sud-africain qui vient entre autre de Durban et qui mêle house, kuduro et, disons-le pour être large, techno. Un genre électronique quoi. Ça donne pudiquement une sorte de d’afro-électronique bizarre, pour parler avec un langage clairement ethnocentré. Une très belle compilation est d’ailleurs sorti cet été sur Gqom Oh!, le label de Durban qui fait entendre depuis maintenant trois années ce son typiquement sud-africain. Compilation par ailleurs plutôt très sombre et loin de l’idée ensoleillée qu’on se fait de l’électronique sud-africaine en Europe. Eux aussi ont sorti un petit fanzine, WOZA, très bien d’ailleurs.

FAKA est un duo qu’on avait déjà eu l’occasion d’entendre sur la compilation NON Worldwide du label susnommé. Avec Bottoms Revenge, outre le titre clairement politique, queer, et en dehors des codes hiérarchiques et sociaux (pour ceux qui connaissent un peu les différentes significations de "bottom"), FAKA propose une expérimentation étrange et brillante, un peu glaçante aussi, du Gqom canonique. FAKA dégrade en tout cas pas mal d’idées reçues. On retrouve beaucoup de clochettes qui tintent, de machines qui font des bruits bizarres, de basses techno et de chants qui ont l’air tantôt incantatoires, tantôt gospel, tantôt juste flippants. Quant au mastering, c’est le Texan filou Rabit qui s’en est chargé... Un EP sorcier, à n’en pas douter !

Trois pistes sur cet EP dont, au milieu, une piste généreuse de dix-huit minutes qui ressemble à un collage ou à une collection de son mixée. On y retrouve des instrus avec des percussions sud-africaines, des bruits d’animaux, des expérimentations sur machine inconnue, du chant sombre et des moments techno.
Sur les deux autres morceaux, Isifundo Sokuqala et Kgotso, on est plutôt dans un spoken word électronique assez radical.

Bref, NON, comme d’habitude, nous file une belle baffe, et, comme d’habitude, on se laisse renverser allègrement par FAKA, qui clairement s’impose de plus en plus comme un incontournable de l’expérimentation électronique monstrueuse qu’on aime tant. Hybridation, non-hiérarchie, mandale.

NON a quand même un caractère tout à fait insurrectionnel,en tout cas clairement politique et il semble important de le souligner, le choix des titres des dernières sorties est une prise de position politique sur l’actualité locale et internationale, entre IZLAMIC EUROPE, A Ruse Of Power, et Bottoms Revenge, on peut dire que le message est assez clair. NON s’amuse et travaille les peurs, et les manières de gouverner des pouvoirs qui nous traversent, c’est sans doute, aussi, pour ça qu’on aime autant ce collectif queer de diaspora. Sans doute pour ça aussi, qu’on se prend à rêver d’en prendre de la graine dans nos contrées un peu mornes politiquement... Un collectif qui n’a pas peur de souligner les situations d’aliénation, de soulever des questions de racisation, de domination, de gouvernance et de hiérarchisation jusque dans les milieux queer, c’est quand même d’un intérêt plutôt très notable. Tout ça en sortant EP brillant sur EP brillant... Et c’est sans doute aussi pour ça que chaque sortie ne se contente pas de nous laisser simplement ébahi. Des mandales on vous dit...

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Tracklist

01. Isifundo Sokuqala
02. Bottoms Revenge : Ibutho Lamakhosazana
03. Kgotso


Lonely Life Lovers Club - Boys Do Cry

En école d’art comme ailleurs, parfois, il y a des petits miracles, un groupe affinitaire, des singularités, des étudiant-e-s qui utilisent brillamment des concepts pour faire des petites sculptures, des peintures ou des vidéos monstrueuses sensées et sensibles, un groupe ou un mouvement qui se crée autour d’un médium, d’une pratique,  et qui font des films ou des performances géniales, un-e étudiant-e qui fait des installations dingos sorties tout droit d'on ne sait où, des objets étranges, des costumes, etc. Bref, une émulation qui tend à faire dépasser la médiocrité du réel vécu et à s’engager dans des pratiques plastiques et théoriques.

Des fois, souvent, donc au milieu du grand creux, de la «subversion », ou de la « vie intense » qu’on devrait mener comme dans les plus belles injonctions /nominations du capitale, émergent des labels ou des œuvres bouleversantes de sincérité, le fond et la forme.

LLLClub commence comme une blague d’adolescent torturé au milieu d’une ville triste et désastreuse de bêtise. Une ville cathartique qui serait, disons le, une sorte de ville du pire. Un type décide de composer 100 morceaux pour apprendre à jouer de la musique, un autre ose enfin faire écouter les pistes qu’il faisait dans une autre chambre mansardée non-loin de là. De la rencontre des deux, naît l’envie de monter un label. Et de cette idée qui germe finit par sortir une K7.

Deux musiciens, Knut Vandekerkhove et D.A.S (Dead Acid Society), neuf titres et une grosse quarantaine de minutes plus tard, on est dans ce qui serait peut-être une tentative de techno bizarre. Une techno qu’on verrait bien entre quatre murs de béton, ou une friche ouverte pour l’occasion. Entre synthés modulaires, kick agressif, percussions étranges, voix sorties d’on ne sait où, des mélodies bien noise et parfois des rythmiques à contre-temps, la tentative est belle et vraiment réussie. Dans Boys Do Cry, c’est un peu comme si chaque morceau était la tentative d’explorer quelque chose. Un synthé particulier, une manière de concevoir la rythmique, une manière de créer la tension. Parfois très percussif, parfois très mélodique, il y a presque quelque chose d’un manifeste de gestes et de tentatives dans cet EP. Comme si au fond, Boys Do Cry n’était que la première tentative réussie d’une longue série d’expérimentation autour de la techno et disons-le grossièrement, de ce que véhicule son « genre ».

Il y a quelque chose d’une énergie particulière dans cette première sortie de Lonely Life Lovers Club et quelques morceaux qui marquent plus spécifiquement l’oreille. AT 152 ou AT 162 dans deux registres vraiment différents, l’un plutôt assez brut avec une percu dont on ne sait pas trop d’où elle vient, et l’autre extrêmement étendue et mélodique, avec une sorte de joyeuse base de synthés qui pourrait ressembler à une invitation à multiplier nos puissances d’agir. Et puis sur l’autre face B1, intro noise assez sourde et inquiétante, et B4 qui a quasi un côté ethno-techno dans le choix des percussions et dans la manière de tenir la tension de la rythmique.

Bref, Lonely Life Lovers Club semble offrir une belle perspective et ça semble être une bien jolie aventure qui s’ouvre. Gageons que la prochaine sortie arrive très vite, on en serait ravis!

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Tracklist

Lonely Life Lovers Club - Boys Do Cry (1er août 2016)

01. Knut Vandekerkhove - AT 151
02. Knut Vandekerkhove - AT 156
03. Knut Vandekerkhove - AT 152
04. Knut Vandekerkhove - AT 162
05. D.A.S - B1
06. D.A.S - B2
07. D.A.S - B3
08. D.A.S - B4
09. D.A.S - B5


Jesse Osborne-Lanthier - A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U.

Ça n’en finira donc jamais sur le label du Texan Rabit, une sortie, une calotte. C’est déjà la sixième. Et cette fois encore, elle est absolument monstrueuse. Toujours le même format, une trentaine de minutes, entre mixtape et EP, et toujours la même efficacité des sorties d’Halcyon Veil...

Jesse Osborne-Lanthier, est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il sort beaucoup de choses, dans des labels aussi différents que Raster-Noton, MIND Records, Where To Now? ou bien pour celle qui nous intéresse Halcyon Veil. Il vit également entre deux continents, à Berlin et à Montréal principalement. On pourrait dire qu’il est un croisement entre la techno, l’électro-acoustique et l’expérimentation large de l’électronique. Cette esthétique, hybride et chimérique, c’est ce qu’on trouve dans A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U. Mi mouvement mécanique, mi grime, mi expérimentation, mi électronique noire.

L’EP se découpe en huit petits mouvements qui vont du bruit mécanique à une sorte d’électroacoustique proche d’une esthétique GRM drone, en passant par quelques re-visitations des ossatures grime, ou encore un travail sur des fréquences sonores qui font penser à la voix humaine. On retrouve bien sûr aussi quelques traits des expérimentations néo-vogue, quelques signaux, quelques sonorités qui nous font nous figurer cela en tout cas. C’est comme si parfois Jesse Osborne-Lanthier réduisait à des figures minimales de reconnaissance possible les sons qu’il utilise. Tel mouvement évoquant telle esthétique. Il y a comme une sorte de dé-construction en tout cas, quelque chose de l’ordre du décortiqué pour n’en garder qu’une chair passée à la moulinette de la vitesse ou de la lenteur. Ce travail de la vitesse et du rythme est essentiel dans cet EP. Les accélérations et les décélérations sont permanentes, jusqu’à en faire une figure, un des tropes de l’EP. Ce travail du rythme est ici une manière de produire le sonore. Décélération et accélération, changeant parfois imperceptiblement les fréquences utilisées par Jesse Osborne-Lanthier.

Le tour de force est toujours de rendre une matière monstrueuse, narrative, à savoir donc une matière hybride ou chimérique, qui mélange les genres. Ici le pari est d’en faire une matière narrative non hiérarchique, une matière narrative sensible, où l’on peut broder à travers les différents mouvements de l’EP, ses propres histoires, ses propres fils d’imagination. Et dans ce cas précis, on peut dire que c’est un coup de maitre réussi par Jesse Osborne-Lanthier. Il y a presque quelque chose dans cet EP de la sorcellerie, ou d’une potion qu’on mélange à différentes vitesses pour en faire varier les effets ou les goûts. Quelque chose de l'ordre, en tout cas, d'un paganisme sonore. Presque une partition mystique, ou bien au contraire une partition solaire. Sans doute cette impression vient du dernier mouvement en featuring avec Bataille Solaire. On y retrouve des voix d'église bizarres, comme celles d'un rituel inconnu. Voilà, cet EP a quelque chose du rituel inconnu.

En tout cas, il y a cette idée d’une matière tendue, et d’une matière troublante. Les matières sonores sont tantôt très rugueuses, tantôt très bizarres, tantôt tourbillonnantes, tantôt linéaires, d’ici ou là surgissent des fréquences improbables, des court-circuits à la linéarité éventuelle de l’EP. On est toujours débordés par les pistes, toujours à côté de ce que l’on attend, toujours ailleurs de ce que l’on peut imaginer. Cette force-là est assez rare. Il n’est pas question, ici, d’expérimentation abstraite, mais bel et bien d’expérimentation sensible, de celles qui vous font pour un temps changer un rapport au quotidien, à la durée, au temps, à l’espace parcouru, à la médiocrité du réel. Ces sorties-là ne sont pas si nombreuses, et il nous paraissait nécessaire de le souligner. L’insurrection sensible par la musique a de beaux jours devant elle. Tentons d’imaginer nos fictions et nos récits pour l’accompagner.

C’est en tous les cas, encore une bien belle sortie chez Halcyon Veil, et on en est très heureux. On pense presque à aller s’installer au Texas, au moins sur Soundcloud.

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Jesse Osborne-Lanthier — A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U.

Tracklist

Jesse Osborne-Lanthier - A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U. (27 juillet 2016, Halcyon Veil)

01. North Face Killah
02. Microchipped
03. Submitting To A Pile
04. Weed Kit
05. Web MD
06. That Captagon Sting
07. CRS
08. Velocity, Bilocation, Pyrokinesis (feat. Bataille Solaire)