Jesse Osborne-Lanthier - A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U.

Ça n’en finira donc jamais sur le label du Texan Rabit, une sortie, une calotte. C’est déjà la sixième. Et cette fois encore, elle est absolument monstrueuse. Toujours le même format, une trentaine de minutes, entre mixtape et EP, et toujours la même efficacité des sorties d’Halcyon Veil...

Jesse Osborne-Lanthier, est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il sort beaucoup de choses, dans des labels aussi différents que Raster-Noton, MIND Records, Where To Now? ou bien pour celle qui nous intéresse Halcyon Veil. Il vit également entre deux continents, à Berlin et à Montréal principalement. On pourrait dire qu’il est un croisement entre la techno, l’électro-acoustique et l’expérimentation large de l’électronique. Cette esthétique, hybride et chimérique, c’est ce qu’on trouve dans A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U. Mi mouvement mécanique, mi grime, mi expérimentation, mi électronique noire.

L’EP se découpe en huit petits mouvements qui vont du bruit mécanique à une sorte d’électroacoustique proche d’une esthétique GRM drone, en passant par quelques re-visitations des ossatures grime, ou encore un travail sur des fréquences sonores qui font penser à la voix humaine. On retrouve bien sûr aussi quelques traits des expérimentations néo-vogue, quelques signaux, quelques sonorités qui nous font nous figurer cela en tout cas. C’est comme si parfois Jesse Osborne-Lanthier réduisait à des figures minimales de reconnaissance possible les sons qu’il utilise. Tel mouvement évoquant telle esthétique. Il y a comme une sorte de dé-construction en tout cas, quelque chose de l’ordre du décortiqué pour n’en garder qu’une chair passée à la moulinette de la vitesse ou de la lenteur. Ce travail de la vitesse et du rythme est essentiel dans cet EP. Les accélérations et les décélérations sont permanentes, jusqu’à en faire une figure, un des tropes de l’EP. Ce travail du rythme est ici une manière de produire le sonore. Décélération et accélération, changeant parfois imperceptiblement les fréquences utilisées par Jesse Osborne-Lanthier.

Le tour de force est toujours de rendre une matière monstrueuse, narrative, à savoir donc une matière hybride ou chimérique, qui mélange les genres. Ici le pari est d’en faire une matière narrative non hiérarchique, une matière narrative sensible, où l’on peut broder à travers les différents mouvements de l’EP, ses propres histoires, ses propres fils d’imagination. Et dans ce cas précis, on peut dire que c’est un coup de maitre réussi par Jesse Osborne-Lanthier. Il y a presque quelque chose dans cet EP de la sorcellerie, ou d’une potion qu’on mélange à différentes vitesses pour en faire varier les effets ou les goûts. Quelque chose de l'ordre, en tout cas, d'un paganisme sonore. Presque une partition mystique, ou bien au contraire une partition solaire. Sans doute cette impression vient du dernier mouvement en featuring avec Bataille Solaire. On y retrouve des voix d'église bizarres, comme celles d'un rituel inconnu. Voilà, cet EP a quelque chose du rituel inconnu.

En tout cas, il y a cette idée d’une matière tendue, et d’une matière troublante. Les matières sonores sont tantôt très rugueuses, tantôt très bizarres, tantôt tourbillonnantes, tantôt linéaires, d’ici ou là surgissent des fréquences improbables, des court-circuits à la linéarité éventuelle de l’EP. On est toujours débordés par les pistes, toujours à côté de ce que l’on attend, toujours ailleurs de ce que l’on peut imaginer. Cette force-là est assez rare. Il n’est pas question, ici, d’expérimentation abstraite, mais bel et bien d’expérimentation sensible, de celles qui vous font pour un temps changer un rapport au quotidien, à la durée, au temps, à l’espace parcouru, à la médiocrité du réel. Ces sorties-là ne sont pas si nombreuses, et il nous paraissait nécessaire de le souligner. L’insurrection sensible par la musique a de beaux jours devant elle. Tentons d’imaginer nos fictions et nos récits pour l’accompagner.

C’est en tous les cas, encore une bien belle sortie chez Halcyon Veil, et on en est très heureux. On pense presque à aller s’installer au Texas, au moins sur Soundcloud.

Audio

Jesse Osborne-Lanthier — A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U.

Tracklist

Jesse Osborne-Lanthier - A.T.L.H.F.V.A.M.L.T.H.A.T.U. (27 juillet 2016, Halcyon Veil)

01. North Face Killah
02. Microchipped
03. Submitting To A Pile
04. Weed Kit
05. Web MD
06. That Captagon Sting
07. CRS
08. Velocity, Bilocation, Pyrokinesis (feat. Bataille Solaire)


SKY H1 - Motion

Il manquait encore un album de l’été, tradition quasi millénaire des barbecues , c’est toujours un immanquable mélange entre mignon, fleuri et parfois neu-neu sucré. Bien, pour une fois, et on ne s’attendait pas trop à le trouver là, c’est Code, sublabel de PAN qui gagne la palme de la sortie « summer », et c’est très loin d’être neu-neu sucré.

Les lauriers reviennent à une très chouette productrice belge, SKY H1, dont on a déjà parlé puisqu’elle a collaboré entre autre avec le Bala Club et le plus confidentiel collectif berlinois Creamcake. La trame est un peu celle-ci : de l’ambient le plus mignon à une sorte de structure grime toute aérienne. Beaucoup de mélodies au synthé, de percussions clairsemées ici ou là, et beaucoup de cette émotion qu’on aime retrouver dans les sorties de PAN, un travail sensible quoi. SKY H1 explique que Motion est pour elle le moment d’un état émotionnel, une manière d’entrer dans un autre mouvement. Et effectivement ça se ressent à l’écoute, des morceaux sont plus tumultueux, presque plus sombres, à l’image de Night/Fall/Dream, Land ou I Think I Am. D’autres, au contraire, comme Air ou Hybrid qui ouvrent sont tout ce qu’il y a de plus vaporeux-jouissif à l’heure de l’été. Vaporeux mais pas neu-neu donc…

Il y a, en tout cas, une assez grande distinction et une assez grande précision dans les compositions proposées par SKY H1. Quelque chose de léché, de soigné, de très travaillé, notamment sur l’usage des percussions et autres petites basses, jamais elles ne viennent étouffer les nappes de l’Elysian qu’elle utilise, au contraire, il y a quelque chose d’un travail de ponctuation, quelque chose d’un travail de soulignement, de rythme. Vraiment, oui, il y a quelque chose de très distingué (au très bon sens du terme) dans ces mélodies, quelque chose qu’on retient pour sa qualité en tout cas.

Ce qui est certain en tout cas avec Motion, c’est qu’il a ce petit plus de sensible, d’émotion qu’on aime énormément et qu’on ne pensait pas retrouver dans ce qui s’apparentait parfois à une désespérante scène post-vaporwave, néo-R’n’B. Là, on est bel et bien dans une petite pièce de bravoure, dans une orfèvrerie vraiment très impressionnante, en d’autres termes une petite pépite. Le genre d’album qui vous fait changer d’humeur pour la journée, le genre d’album qui vous fait vivre un peu plus intensément le temps du quotidien. Parfois mélancolique, parfois euphorisant, et puis quand même avec un tube incroyable : Air...

Finalement, Motion, c’est un peu comme découvrir un jardin abandonné au bord de l’eau, ou une petite jungle à côté de la grande route. Ça donne un peu envie de s’y réfugier et d’y rester pour observer, mais d’un peu loin, ou d’y dormir, ou d’y batifoler, ou d’y donner des rendez-vous secrets, ou de retrouver un amour perdu, ou des âmes qui errent, ou d’y fonder des partis ou des patries imaginaires, c’est au choix, mais c’est vraiment ce genre de sensible-là qu’on y trouve, une multiplication des fictions possibles et c’est vraiment très beau. Juste grande classe et jolie petite claque.

Audio

SKY H1 - Motion

Tracklist

SKY H1 - Motion (PAN, 15 juillet 2016)

01. Air
02. Hybrid
03. Night/Fall/Dream
04. Tell Me
05. Land
06. I Think I Am


Mistress - Hollygrove

Mistress, producteur basé à la Nouvelle-Orléans, sort un album sur le décidément toujours excellent Halcyon Veil, label de Rabit. On pourrait dire qu’il s’agit d’un album de grime expérimental qui va du sample le plus classique du hip-hop au glitch le plus bizarre de l’expérimentation. Enfin, du grime on ne retrouve qu’une structure, disons, osseuse. Les codes et les tropes minimaux du genre. On est parfois face à un morceau électronique, parfois face à ce qui pourrait être une instrumentation hip-hop. On retrouve aussi quelques sonorités « vogue », ghetto house, UK, et bass music.

Six morceaux dans cette sortie, et une tension assez palpable, quelque chose de l’ordre d’un équilibre menaçant, d’une structure tendue qui ne tient que par des raccords, des accroches invisibles. Le tout s’articulant autour d’une géographie sonore imaginaire qui ferait des trajets permanents entre US et UK. C’est un album hybride et hétérogène, « monstrueux » donc, où l’on retrouve tout aussi bien les figures d’un genre aussi précis que le grime, que des nappes de synthés d’église, et des mélodies, disons, baroques. Kanagawa Homicide et Behemoth font penser quant à eux à une expérimentation US/Latino Club, un peu un croisement entre Bala Club et Kunq. Il y a une vraie émotivité dans Hollygrove, et c’est une chose assez rare pour la souligner. Quelque chose de l’ordre de la production de sensations et peut-être plus largement de sentiments. Un espace sonore sensible.

En tout cas, il s’agit d’une exploration et d’une expérimentation réussies, et Mistress signe avec Hollygrove la cinquième (déjà) brillante sortie du le label du Texan Rabit, voilà qui semble prometteur pour l’avenir proche et lointain. Par ailleurs, il est quand même assez incroyable de constater le retour des problématiques du baroque, cinq siècles après ses dernières explorations. En musique, comme en esthétique ou en philosophie… Hybridité, hétérogénéité, mélange et multiplication des genres, figure du monstre, de l’anormal, identité multiple, voire désidentification, etc… Mais peut-être que produire le baroque du XXIe siècle est, qui sait, un des objectifs d’Halcyon Veil.

Audio

Mistress - Hollygrove

Tracklist

Mistress - Hollygrove (2 juillet 2016, Halcyon Veil)
01. Lie Dormant
02. Hollygrove
03. MJOLNIR
04. Kanagawa Homicide
05. Behemoth
06. Gatekeeper


Nunu - Mind Body Dialogue

On pensait la scène « monstre » française bloquée dans le néo-R’n’B Tumblr. Force est de constater pourtant qu’avec le French Work sorti en avril, qui explore une french touch du footwork, et surtout avec la dernière sortie du label de Los Angeles Astral Plane, Mind Body Dialogue, que la France n’est pas en reste dans l’expérimentation électronique. Si depuis maintenant quelques années, la scène techno hexagonale s’est bien renouvelée et épaissie, on attendait qu’il en soit de même pour la scène électronique au sens plus large. C’est maintenant chose faite semble-t-il. Mais loin de là l’idée de faire un constat, ou un bilan de l’inventivité nationale concernant les musiques d’aujourd’hui. Mind Body Dialogue de Nunu, un type de la France souterraine, est juste vraiment assez brillant. On retrouve une touche propre à la scène monstrueuse dont on parle beaucoup, NON Worldwide, Janus en particulier. Une sorte de musique électronique à contre-temps, et pleine de matières denses.

On connait Astral Plane pour des compilations sorties autour de 2014/2015 où l’on retrouvait aussi bien Air Max 97, que Rushmore, Mechatok, Soda Plains, Malibu ou Divoli S’vere. Croisement déjà intéressant entre le Bala Club, la scène néo-ballroom, Fade To Mind, Night Slugs et la vogue music plus traditionnelle. Et voilà qu’au milieu de tout ce brassage, on retrouve Nunu. Dans Mind Body Dialogue on retrouve des sonorités qui ne sont pas sans nous rappeler Why Be ou Chino Amobi, Lotic ou Kablam, une manière d’approcher la musique club avec un esprit différent. Encore une fois c’est une musique qui produit des contre-mouvements du corps face au dancefloor traditionnel. Saccade plutôt qu’autoroute du bras levé et de la tête remuant discrètement. Des samples qui ressemblent à des cris de bêtes sauvages ou humaines, et un effet stroboscopique des basses, des boucles bizarres et quelques mini-nappes mélodiques réitérées en boucle plus ou moins accélérées. Bref, une évidente tentative d’imaginer par la musique une critique du rythme.

Si l’on considère qui plus est le titre de l’EP Mind Body Dialogue comme un énoncé performatif, on se retrouve presque dans un manifeste philosophico-musical, qui n’est pas sans rappeler les tentatives de nos réalistes spéculatifs préférés de dépasser le cogito cartésien. Et puis ça pose une question intéressante dans la musique, et particulièrement dans la musique électronique et club. Quel serait ce dialogue corps-esprit dans cet espace si particulier de l’écoute, ou bien au contraire, cet autre espace si particulier du club ? Est-ce que pratiquer le club, change notre rapport au temps, à l’espace, à la durée, à l’esprit, à la perception, au phénomène. A priori, on serait tenter de répondre oui. Pour autant, il y a aussi bel et bien aujourd’hui une norme du club. Un club qui n’est plus un espace autre ou hors du quotidien. Il y a le club comme parodie de la transgression, qu’elle soit communautaire ou non-communautaire, le club comme absolu lieu normal de la consommation, et puis, encore parfois, le club comme lieu bizarre, comme lieu sauvage d’une certaine émancipation du corps et de l’esprit, pour un temps, une soirée. Cette dernière pratique du club est bien évidemment minoritaire. Le club aujourd’hui est surtout une répétition du même, de la même soirée éternelle, autour des mêmes rythmes éternels, des mêmes parodies transgressives éternelles. Mais qu’est-ce que produit cette même musique « monstrueuse » quand elle rentre dans notre quotidien comme il va ? Quand elle rentre dans un club. Est-ce que ça ne changerait pas non plus notre rapport piéton au monde, ou notre rapport à notre appartement, à notre danse, à notre manière d’imaginer une soirée en créant d’autres manières de se déplacer, de penser et de danser en intérieur comme en extérieur, en club comme dans la rue ?

Le monstre est par essence indésirable et intolérable, il repose sur cette idée d’un corps (et peut-être d’un esprit) anormé. Un corps qui dépasse de ce que l’on perçoit d’habitude comme un corps. La question qu’on aurait envie de se poser alors, peut-être, c’est qu’est-ce que ça pourrait être un mouvement monstrueux ? Quelle brisure ça pourrait-être en tout cas. Et quelle brisure pourrait provoquer une musique monstrueuse dans nos rapports normés au corps et à l’esprit ?

Pour en revenir à Mind Body Dialogue, l’EP se compose de six morceaux, dont on dira qu’ils tiennent autour d’une sorte de centre en mouvement, « Core ». On retrouve, comme dit précédemment, des samples d’une scène qu’on commente abondamment, celle de Non ou celle de Janus, on retrouve aussi des choses qui nous font penser aux dernières productions de Lee Bannon. C’est un EP à la fois très angoissant et très dansant. Ça tient du mouvement étrange, c’est parfois très circulaire, parfois très saccadé, c’est assez difficile de s’y placer. Mais c’est surtout vraiment assez remarquable. On est quand même très heureux de constater que l’expérimentation ne s’en tient plus en France à la scène électroacoustique très dynamique. Très heureux d’entendre qu’on peut travailler autour d’une matière électronique élargie, et très heureux d’imaginer que peut-être la saccade et le bizarre remplaceront bientôt le 4x4. Peut-être qu’en fait c’est déjà le cas. Des petits glitches, des bruits mécaniques, des contre-temps, bref un mouvement permanent du son, une non-hiérarchie du ton, une densité des matières. Et si Pierre Boulez avait fait de la musique électronique, ça aurait ressemblé à quoi ?

Audio

Nunu - Mind Body Dialogue

Tracklist

Nunu - Mind Body Dialogue (Astral Plane, 01 juillet 2016)

01. Punani
02. Mind Body Dialogue
03. Core
04. Gear
05. Hateful
06. Cog


Kablam - Furiosa

On attendait très fort la sortie de Furiosa de Kablam sur Janus. Janus, vous le savez, on en a déjà parlé beaucoup avec Lotic, c’est un collectif berlinois tout fou qui organise des soirées et sort des mixtapes dont on ne peut pour l’heure en jeter aucune. Et surtout, c’est eux qui ont sorti sans doute le meilleur truc de l’année passée: Agitations de Lotic. Cette fois c’est au tour de la Suédoise Kablam de passer par les cerveaux bouillants de Janus. De Kablam on sait finalement pas mal de choses, qu’elle a grandi dans une petite ville de Suède au climat politique assez nauséabond et qu’elle a très vite rejoint des groupes locaux plutôt punk, radicalement anti-capitalistes et super féministes. Et son propos n’a pas vraiment changé.

Ce qui est marrant avec cette mixtape, c’est qu’on pourrait l’écouter comme une bande son politique et manifeste de la position de Furiosa, dernière héroïne de Mad Max, jusque là saga viriliste s'il en était. D'ailleurs, la mixtape se construit au fond comme une progression autour des mouvements du film. Pitch spoil, dans Fury Road, Max se retrouve dépassé par la lutte impossible d’un groupe de femmes mené par Furiosa, qui est l’imperator en cheffe du convoi de l’affreux patriarche dictateur tortionnaire Immortan Joe. D'ailleurs, point notable, dans Fury Road, c'est un peu comme si George Miller avait déconstruit et renversé l'ensemble des codes et des clichés qui traversaient la saga Mad Max, et on lui tire un grand coup de chapeau, d'avoir amené Mad Max vraiment ailleurs... On pourrait dire que le point de départ de Furiosa, la mixtape-ep de Kablam, est la fin de Fury Road, que l’on taira quand même.

À nouveau, on se retrouve avec une mixtape qui a une certaine ambition politique que l’on pourrait traduire par une prise de position anti-patriarcale, anti-phallocrate et anti-viriliste. En somme, l’absolu inverse de la société comme elle est. Si on lit Furiosa comme la narration d’une protagoniste de fiction, on peut aussi entendre cette mixtape comme une fiction politique. Une prise de position politique donc, autant que musicale.

Musicalement justement, on se retrouve encore autour d’un grand brassage tout à fait monstrueux. Du premier mouvement Crisis, qui pourrait être une droite ligne des expérimentations de Lotic en plus gabber ou moteur de voiture, en passant par une radicalisation des boucles trap historique/vogue/jersey dans Arch, le tout sur fond de voix d’église féminines que l’on retrouve dans Nu Metall, puis en passant par une sorte de mélodie suffocante et essoufflée avec des basses étrangement bouclées dans Choking pour finir enfin dans Intensia par retrouver ces voix d’église et des basses à contre-temps dans un final sous des bruits de moteurs, de pluie, des glitches minimaux et la possibilité d’envisager une nouvelle fiction politique radicalement autre et différente.

Bref, Kablam, vient de sortir sans doute une des très belles masterpiece de l’année, et on a hâte que la fiction politique dépasse son simple statut de narration musicale fictive. Et au fond, on pourrait se demander si Kablam n'est pas une sorte de Furiosa de la scène club comme elle se reconstruit ? Clairement, si c’est le cas, on risque de changer radicalement notre manière de pratiquer les dancefloors et les clubs… Enfin, si l’on peut dire!

Audio

Kablam - Furiosa

Tracklist

Kablam - Furiosa (Janus, 17 juin 2016)

01. Kablam - Crisis
02. Kablam - Arch
03. Kablam - Nu Metall
04. Kablam - Choking
05. Kablam - Intensia


Klein - ONLY + BAIT

Bandcamp est vraiment une plateforme mystérieuse. Parfois, tu te retrouves un peu comme sur Myspace, pour ceux qui ont connu cette interface de drague musicale interplanétaire, à errer de profil en profil, et là tu tombes sur une perle. C’est un peu comme ça que je suis tombé sur un album et un mini EP de Klein.

De Klein on ne sait pas grand-chose, sur Youtube une petite chaîne Klein1997, et puis quelques déclarations. Elle dit qu’elle vient d’une longue tradition pencôtiste nigérienne où elle n’était autorisée à écouter que Kirk Franklin ou Yinka Ayefele. On sait qu’elle habite entre Los Angeles et le sud de Londres et c’est à peu près tout.

On pourrait dire d’ONLY, l’album, et de BAIT, le mini EP, qu’il s’agit d’une sorte de gospel/spoken word/R’n’B expérimental… Ce sont en tout cas deux trucs extrêmement bizarres. Une sorte de patchwork qui mélange des milliers de trucs, autant des bruits d’ambiance, des bruits de fond, que des mots dits comme on récite un poème, des petites boucles de voix samplées, des prières passées à la moulinette d’effets étranges, des instrumentations idoines, des emprunts à des tubes plus ou moins connus, et tout un art du collage et de l’assemblage. L’impression est celle d’un gros brassage assez expérimental, souvent à contretemps, avec des bruits sourds, comme une bande sonore entropique qui se dégrade sous l’assaut de ses propres expérimentations, qui se dégrade peu à peu pour produire autre chose. On pourrait aussi voir BAIT et ONLY comme des contre-prêches, des prêches parasités et donc déjà et toujours ailleurs.

L’impression à l’écoute est vraiment assez étrange, assez étrange pour qu’on trouve ça vraiment très cool et très bien. Assez étrange pour que ça nous fasse penser à une K7 qu’on avait chroniqué il y a quelques temps, celle d’Olan (lire)… Les guitares en moins. Mais toujours un truc décharné bizarre.

Gospel expérimental. Voilà encore un genre qu’on ne pensait pas explorer un jour, et pourtant ! ONLY, tout comme BAIT, sont des petites baffes qu’on aime vraiment bien recevoir de temps en temps.

À suivre assez vigoureusement sans doute. Gageons que Klein ne reste pas trop longtemps loin d’un collectif qu’on aime tout aussi vigoureusement : NON.

Vidéo

Tracklist

Klein - BAIT (autoproduit, 06 mai 2016)
01. Make It Rain
02. U A Hoe ft. Portia

Klein - ONLY (autoproduit, 08 février 2016)
01. Hello ft. Jacob Samuel
02. Gaz City
03. Fine Wine
04. Right Here
05. Christmas Thirst
06. Babyfather Chill
07. Crime
08. Bust
09. Pretty Black
10. 16 Nor 22 Grind
11. Marks Of Worship
12. Arrange
13. Shoutouts


M.E.S.H - Damaged Merc

Ça commençait à faire quelques mois que nous n’avions pas parlé de PAN. Étrange sans doute étant donné la qualité assez égale des sorties du label et de ses sub labels. Pour fêter la sortie de l’EP filou de M.E.S.H sur ce même PAN on va faire un point linguistique, mathématique, philosophie et musique.

M.E.S.H c’est un peu l’art de la réitération, et comme chacun d’entre vous le sait peut-être la réitération n’est pas exactement la répétition. La répétition est le fait en linguistique, d’utiliser ou de ré-utiliser, le même mot, la même structure ou la même idée. Plus largement en architecture ou en art, c’est le fait d’utiliser ou de ré-utiliser le même motif, le même signe. Je ne sais pas, disons une banane par exemple. La répétition produit de ce fait un sens particulier, une appréhension particulière. L’itération ou l’aspect itératif comme on dit en linguistique, marque une habitude, une action répétée, un processus entier. Du type tous les jours j’écoute Damaged Merc le dernier EP de M.E.S.H. Il dénote d’une habitude, de la répétition d’un acte ou d’une action dans son entièreté.

En mathématique l’itération désigne la répétition d’un processus et non plus d’un motif, de la même manière en linguistique il désigne la répétition ou le ré-usage d’un process. Exemple l’algorithme qui va répéter un calcul à l’infini ou presque pour résoudre certains types d’équations ou de problèmes. La distinction semble faible, et fonctionner sur le même modèle, mais elle est importante. Si le réalisme spéculative d’un Quentin Meillassoux en fait une distinction philosophique de base pour comprendre la répétition d’un signe creux, c’est-à-dire sans sens a priori, si on l’applique à la musique on acquiert une autre approche de la composition. En somme, la réitération n’est plus la simple répétition d’un motif afin de produire un effet de style, de sens, mais la répétition d’un processus afin d’obtenir un résultat précis, ou bien une méthode qui permet de donner une autre lecture à un ensemble de signes creux. Exemple la répétition du même trait, en mathématique peut aussi devenir l’addition de ces traits. Faire un trait, faire trois traits. Faire un, faire trois, ou simplement trois signes creux. C’est ce que l’on y affecte qui « remplit » le sens du « signe creux ». En gros on peut écrire trois, répéter le chiffre trois, ou tracer trois traits. La différence est sensible voire infime, mais revenons en à M.E.S.H.

La musique sérielle, comme la musique électronique se base sur la répétition, elle est en quelque sorte fractale, elle répète, parfois dans un potentiel infini le même motif. La musique sérielle est à ce titre une musique de répétition. La ré-itération elle, fait passer de la répétition de l’exactement même à la répétition du processus du même, vitesse, décalage, contre-temps, assemblage. Chez M.E.S.H et notamment dans Damaged Merc on voit à l’œuvre ce procédé. Dans les quatre morceaux souvent la répétition, de trois lignes du même procédé, du même processus, donc si vous avez bien suivi, ré-itération. Ça n’est pas simplement un sample, c’est le processus d’un sample prit dans son instance  et son ensemble de vitesse et variation qui se répète. M.E.S.H comme toute une partie de cette scène monstrueuse, joue d’avantage sur le sensible, la sensation, le sens produit par la répétition d’un processus plutôt que d’un même signe. Accélération et décélération, parfois même entropie c’est à dire destruction interne des mélodies sont au programme.

Musicalement on se trouve un peu dans un feat. techno Détroit, Berlin bizarre, samples sans origine qui s’accélèrent ou décélèrent, perdus vaguement entre kuduro étrange, techno début de scène Detroit découverte des synthés, et un certain caractère très brut des mélodies. Une sorte d’approche cérébrale et figurale de la scène club… Une manière de digérer ailleurs et autrement une « culture club », pour aller vite. Il y a une question de vitesse qui est en jeu, et une question de politique du son en quelque sorte.

L’EP est en tout cas un intriguant mélange bizarre, et on a assez hâte de le voir programmé ici ou là pour observer ce que ça peut produire en live sur nos corps endoloris de normalisations diverses. Est-ce que la réitération bouge le corps différemment de la répétition ? En voilà une question…

Audio

M.E.S.H - Damaged Merc

Tracklist

M.E.S.H - Damaged Merc (PAN, 27 mai 2016)
01. Damaged Merc
02. Follow & Mute
03. Kritikal Thirst
04. Victim Lord


Darq E Freaker- ADHD

Faire de la « rave music », c’est l’ambition de Darq E Freaker. Le 1er Avril sortait sur BIG Dada un EP de cinq titres, un de ces EP un peu improbables qu’on met du temps à appréhender. Bon on ne va pas tomber dans le classisme et récupérer une analyse détaillée, universitaire et blanche de l’influence de la pop culture dans les tentatives pointues des musiciens d’aujourd’hui. Mais on vous demande d’imaginer un postulat. Une musique faite pour les raves de 2016 à Londres (c’est à dire à l’heure où les lieux qui interrogent la notion de fête ferment les uns après les autres), un truc qui mélange grime, trap et dance music.

C’est à peu près de ce postulat qu’il faut partir pour entendre ADHD l’EP de Darq E Freaker. Cinq titres qu’on ne sait pas bien classer entre ces « sous-genres » mais qui assurément proposent une version queer et radical des fêtes monotones où les soundsystems se comptent d’avantage en kilos qu’en propositions innovantes.

Darq E Freaker réussit le pari de réactualiser la rave sauce black, queer, trap, grime et dance, tout ça à la fois. À ce titre on vous engage vraiment à vous procurer au plus vite cette petite pièce de bravoure qui vous dévore de l’intérieur.

ADHD marche un peu comme une rupture dans notre monde tout gris, et on doit le dire, ça fait quand même un bien fou, tout à fait fou. Des nappes de synthés moches comme s’il en pleuvait, des beats tech-gabber bizarres, et des bass trap, franchement, ça mérite vivement d’y tendre l’oreille. Régressif mais jouissif on pourrait dire. Régressif mais assez essentiel pour imaginer une nouvelle géographie et une nouvelle définition de la fête. Une définition où il ne faudrait ne plus avoir peur ni du nightcore le plus dégoulinant, ni de ce méchant genre trap fourre-tout. Et puis de toute façon avec ADHD on est déjà dans autre chose. On en vient à se dire qu’il serait temps de faire insurrection dans la morne et molle techno grisâtre franco-française…

Audio

Darq E Freaker- Adhd (1er avril 2016, Big Dada)


Rendez-Vous - Distance

Les gars de Rendez-Vous deviennent sérieux, c’est la bagarre à la sortie du club. Elle est loin, l’accessibilité de Donna issue de quelques esprits nostalgiques des soirées batcave de leurs grands frères, cette espièglerie séductrice enroulée autour d’accords ingénus. Enfonçant le clou du précédent EP, le ton se fait toujours plus grave et sombre, les synthés dramatiques, le saxo geignard dans Foreseen Death: la nouvelle théâtralité du groupe le rapproche plus que les prods précédentes de ses aïeux darkwave aux inspirations gothiques et au khôl waterproof.

Il fallait une suite au single Distance sorti plus tôt cette année, il fallait d’autres morceaux cohérents, affirmés, virils, parce que quand on est prêt à la baston, il faut pouvoir l’assumer. Et sur ce point le quatuor s’en sort le menton haut, à guetter du coin de l’œil le prochain à entrer dans la mêlée. Les images du clip même ne sont plus du found footage de grenier de quadra au scénario distancié, ce sont nos contemporains, nos propres déchets qu’on se prend dans la gueule pendant qu’ils se tapent sur la leur.

L’EP non plus ne desserre pas les dents. Claviers et rythmiques agressifs, clameurs gueulardes qui s’étirent en échos infinis, allers-retours urgents sur les cordes: de l’autre côté de la composition on tient à s’assurer que le message est bien transmis. C’est de la new wave de bas-fonds, un Fad Gadget la main sur le cran d’arrêt, une synth pop alcoolique qui aura laissé sa morbidité couler comme la 8.6 dans le premier squat punk venu. Et quant à savoir s’il faut se sentir morbide pour être pris au sérieux, on répondra que non, mais qu’il est des périodes où ses humeurs, on préfère les cracher.

Vidéo

Tracklist

Rendez-Vous - Distance (Avant! Records, 28 avril 2016)
(Side A)
01. Distance
02. Workout
03. Foreseen Death

(Side B)
04. Euroshima
05. Demian
06. Ignorance & Cruelty


Sourdure - lo mes de mai, lo mes d'abrieu

Dans le cadre du Sonic Protest – festival parisien de fabuleux défricheurs, courant les deux premières semaines d’avril – Hartzine s’est porté volontaire pour anoblir une poignée de groupes du festival. La première salve portait sur les singuliers Rien Virgule, on s'attarde ici sur le projet solo d'Ernest Bergez - moitié de Kaumwald - Sourdure.

On a déjà pas mal écrit sur Sourdure – couramment révéré par la presse française depuis que le Lyonnais parcourt les scènes du pays, accompagné de son violon. Cela fait un peu plus de deux ans maintenant qu’Ernest Bergez répand ses ritournelles brisées, basées sur la langue d'oc, ancien langage de troubadours du tiers sud de la France, qu’il exploite ici d’une allure parfaitement psychédélique. Les vieux thèmes de son endroit, repris et salis, proviennent d’un répertoire oublié: des chants traditionnels d'Auvergne qu'il n'a eu de cesse de confronter aux sons durs et déviants de son pléthorique arsenal électronique.

C’est-à-dire que Sourdure laisse le violon s’animer tout en gorgeant ses pistes de matière, de solide, de sonorités extatiques. Son premier album, La Virée, en est le superbe témoin, et notamment ce titre, joana d'aime - lo mes de mai, lo mes d'abrieu, qui se perd petit à petit dans un tumultueux dédale doré: une hallucination qui gonfle comme une bulle de savon, démesurément grande, prête à exploser, qui s'emplit de lumière et chaleur à mesure qu'elle enfle, insatiablement. S’opère alors cette sensation ma foi remarquable : la rencontre entre la charge boisée, chaleureuse et infinie du violon, cette voix agile qui s’extrait des âges et s’enroule dans l’espace, et cette plage bourdonnante et grisonnante, qui s’amplifie seconde par seconde. Quelque chose de parfaitement sérieux se met alors en place, comme un moment-clé, une certitude de souveraineté, une ancestrale volonté de souvenir.

Le premier album d'Ernest Bergez, sorti chez Tanzprocesz, mi-2015, collectionne donc ces multiples rencontres entre le passé et le présent, entre le traditionnel et l'expérimental, et c'est en live qu'il faut véritablement le capter. Sentir le parquet vibrer sous ses coups de talon tout en se laissant porter par les ondes du violon: c’est là que la musique de Sourdure s’élève et s’envole, prend toute sa mesure. Ça tombe bien, il sera à l'affiche à Paris, ce mercredi 6 avril, en compagnie des consacrés Ellen Fullman et Wiliam Basinski, dans le cadre du Sonic Protest.

On fait d’ailleurs gagner des places pour le festival ici.

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Walleyed - Constantinople

Le premier EP de Walleyed nous baladait dans les spires déroutantes d’un imaginaire froid à la photographie travaillée, entre messes noires et autoroutes lysergiques. Pour Constantinople, le groupe parisien dilue son psychédélisme sans grain dans une shoegaze qui tire vers la dream pop, ou le propulse dans un space rock cataclysmique, du genre qui pourrait accompagner la fin du monde soufflé par une supernova. Pas de fuzz brouillon ou de saturation superflue, l’effort est propre, technique sans s’éloigner de l’amorce créative qu’on avait sentie dans le précédent quatre titres, et qui dévoile ici un onirisme sensible et lumineux, dans une contradiction évidente avec le précédent EP.

Ce qui frappe d’abord, c’est la voix, dont la musicalité opère un grand écart. Du ton autoritaire de Quest, on passe à un lyrisme suggestif porté par des vocales hautes et plaintives, qui n’intiment plus le prêche mais laissent déborder leur émotion en s’essoufflant sur les voyelles à grands coups de réverb. L’orchestration soutient l’élan en puisant dans l’esthétique du fantasme injecté avec précautions, sans toutefois craindre les ecchymoses en brisant l’enthousiasme de ses plages modulaires (et le rythme motorik de Quest) par des breaks exhaustifs. En essence, Constantinople peut se lire comme la deuxième étape d’une quête à prolonger hors apesanteur, au-delà de la stratosphère, en évitant la stupidité icarienne d’une chute précipitée par l’urgence et l’orgueil.

Avant la release party au Divan du Monde le 22 avril prochain en compagnie de The Underground Youth et Blondi’s Salvation, le groupe nous offre en exclu le clip de Parhelic Circles, co réalisé par Simonne Villamichel Borel & Spenser Stewart. Comme l’appareil photo fixe la fugacité du phénomène optique parhélique, la vidéo traduit dans un contexte naturaliste figé et une action ralentie un épisode de vie, l’embrasement progressif d’un corps féminin assujetti au passé, au souvenir. Le temps suspendu laisse se développer le fantasme, le dialogue gestuel de la sensualité puis de la sexualité, avec l’objectif d’abord, avec le groupe ensuite, dans une morbidité esthétisée par l’immobilisme d’animaux statufiés, sacrifiés sur l’autel de la science, et d’un bain aviné et enivrant, au paganisme cérémonieux et sublimé. Clairement il n’y a rien de très catholique, mais le péché en vaut la peine.

Vidéo

Walleyed - Parhelic Circles

Tracklisting

Walleyed - Constantinople
01. LA Imaginée
02. Parhélie Circles
03. Noyau de Nuit
04. La Brume
05. Voices


Angel Ho - Emancipation

Angel Ho revient avec 4 titres chez NON. Après son très remarqué premier EP Ascension (lire) signé chez Halcyon Veil, le label de Rabit, on était ravis à l’idée d’écouter les nouvelles productions de ce garçon de Cape Town.

Après Ascension, Emancipation donc. Pas de couplet sur les énoncés performatifs, néanmoins cette fois il est question pour Angel Ho de s’adresser aux communistes « black queer trans », d’obtenir réparation d’une spoliation, et de se ré-approprier un héritage, un ensemble de sons, de pistes, de samples, de travaux sonores, de faire peut-être collection pour produire une manière sonore de s’émanciper, une manière sonore de réagir, une manière sonore de s’engager.

L’EP – et c’est intéressant – est quasi entièrement collaboratif, on y retrouve un morceau produit à quatre mains, deux remixes et un seul morceau produit en solo. Dans les collaborateurs, on retrouve notamment Desire Marea, moitié de Faka. « L’avenir, c’est de collaborer – il s’agit de comprendre les gens et d’apprendre plus sur vous à travers eux » déclarait Angel Ho dans une interview accordée à The Fader.

Apprendre plus et apparemment également produire plus. Produire du sens plus fort en tout cas.
 Angel Ho procède par collage et boucle, qu’il s’agisse de telle ou telle chanson pop ou R’n’B, qu’il s’agisse de tel ou tel sample de vogue, d’un accord de piano, d’un bruit de moto ou d’une voix bizarre. Coller, c’est assembler et agencer, c’est avec cette matière qu’Angel Ho produit sa musique. Il collectionne, pioche, boucle, colle, surimprime, agence. Il réutilise une matière, un héritage pour en créer un autre, un donné bafoué, spolié, pour en faire autre chose, une autre sonorité, une autre manière de produire du sonore. Collecter, boucler, agencer pour s’émanciper, pour s’extraire.

Emancipation, c’est un programme. À l’heure où, en France, on lutte encore à côté contre une réforme de la loi du travail au lieu de lutter contre le travail lui-même, Angel Ho, lui, dessine un engagement qui a pour programme de s’émanciper. De s’extraire d’une histoire et d’un ensemble de structures, de forces oppressives qui traversent nos vies quotidiennes. Si Ascension était déjà un manifeste, Emancipation est un manifeste programmatique. Il s’agit à travers une matière de s’extraire, de trouver une autre voie, de faire acte de sens avec le réel et en travaillant ce réel. En travaillant les oppressions, les usages du pouvoir, les quadrillages de l’histoire, en travaillant en somme les situations dans l’ensemble de ce qu’elles peuvent être. S’émanciper, c’est aussi se libérer pour faire autrement. Faire autrement, c’est ce qu’a entrepris cette scène depuis déjà un bon moment…

Emancipation est encore une fois une production brillante, mais on va peut-être arrêter de le dire à chaque nouvelle sortie de NON. C’est une production encore une fois politique, manifeste, et une production qui fait sens, qui émancipe même dans sa création. Produire à plusieurs plutôt que seul, s’émanciper du concept moderne et ethnocentré d’individu pour aller ailleurs, pour faire autre chose et autrement. S’émanciper urgemment, il est temps, et Angel Ho tente, lui, de rendre cela possible par le son, collectivement et par le son. Ça fait sens, et on n'arrêtera pas de s’en émerveiller de si tôt !

Audio

Tracklisting

Angel Ho - Emancipation (NON, 10 mars 2016)

01. To The Cunt (Angel-Ho X Desire Marea)
02. CLOCCCC
03. I Dont Want Your Man (Keyshia Cole Remix)
04. Bury Me (Banished Remix X Desire Marea)


White Night Ghosts - Exorcism Party

Cranes Records, épisode 18. Ou comment Antoine Warneck est devenu White Night Ghosts le temps d’un exorcisme volontaire, dense et violent. Post Love accueille d’emblée sous une pluie battante de sonorités industrielles qui burine sans relâche à travers d’épaisses nappes d’un shoegaze compact. Neige et brouillard. Ce serait la rencontre parfaite entre A Place To Bury Strangers et The Soft Moon, sédition sourde et brute. Prends-toi ça dans la gueule, coule-toi dans un monstre de béton désaffecté et subis. Mais Exorcism Party n’est pas qu’une bourrasque de décibels agglomérés les uns aux autres et emmêlés dans un dédale fait de nuances de gris et d’une imagerie morbide présentée en accéléré. Ouais, il te fera même danser. Deviance, par exemple, aidé d’un beat martial à mettre quiconque en perdition - qui sévit sur tout l’EP. Une avancée inexorable au milieu d’une piste de danse zombie à la gestuelle mécanique, annihilée par une nuit désorientée et fauve. Même effet sur Fake, où le tropisme cold de White Night Ghosts laisse d’abord transi avant que des boucles technoïdes et mutilées jaillissent et s’emparent de ton problème pour te mettre en joue : danser ou continuer ?

Vidéo

Tracklist

White Night Ghosts - Exorcism Party (Cranes Records, 14 mars 2016)

01. Post Love
02. Deviance
03. Body Destruction
04. Fake


Isis Scott - King Isis

L’ostinato a sans doute été la première figure de la répétition en musique. On en retrouve des traces sur des partitions du XIIIe siècle. L’ostinato c’est la répétition d’un motif musical, on considérera sans doute Pachelbel, Ravel , Satie ou Bach comme des compositeurs qui en ont fait une forme canonique. Philip Glass et le minimalisme le pousseront sans doute dans un premier retranchement. Néanmoins on le sait aussi, la musique a été extrêmement marquée par ses évolutions techniques. Le premier enregistrement live date de la fin du XIXe et, dès le milieu des années 50, l’arrivée de la bande magnétique permet de faire varier l’ostinato en boucle qui se répète à l’infini. Boucle dont on pourra alors faire varier la vitesse à souhait. Steve Reich et Terry Riley donnant alors à cet art de la boucle une connotation particulière dans les tentatives de la musique sérielle. De même Heidsieck, ou Henri Chopin pour la poésie sonore, ou Schaeffer et Pierre Henry pour la musique du GRM. Pas besoin de faire une chronologie du hip-hop ou de la musique électronique pour parler du rôle central de la répétition dans ces musiques. Répéter c’est « saisir en-tendre » dit Blanchot dans son entretien infini à propos des commentaires du Quichotte. La répétition en musique, c’est sans doute une matière à part entière et un matériau à plier et déplier. C’est aussi une manière d’appréhender et de ré-utiliser différentes textures, sans les hiérarchiser.

Dans King Isis, l’EP qui vient de sortir chez les surproductifs NON dont on parlait il y a à peine quelques jours, la répétition, la boucle, la vitesse et le rythme sont au coeur du travail d’Isis Scott. Isis Scott c’est une meuf de 22 ans qui habite à Detroit. Plasticienne, musicienne elle nous offre un EP qui encore une fois pose des questions de position politique. Ou en tout cas une question d’engagement. Quand les « popular culture studies » proposent des points de vue sur le féminisme de telle ou telle pop star, ou analysent tel ou tel impact social de telle ou telle icône, la « popular culture » répond par un remix de Rihanna qui repose sur un travail de boucle, de sample, de rythme et de vitesse. Du mou au dur, peut-être.  De la question de la légitimité à son absence de sens et de consistance, et donc à l’absence de cette question. Juste faire, juste dire, juste produire. Beautiful $ea, le deuxième morceaux des trois qui composent l’EP est à ce titre plutôt extrêmement intéressant.

On ne cesse d’affirmer le caractère politique du collectif NON. Ici, on voit également qu’il est capable de proposer une fin des dépassements et des tentatives de transgression héroïque romantique liées à l’avant-garde toujours ethno-centrée. Diamonds de Rihanna n’est qu’une matière, une matière qui peu à peu s’oublie dans un travail du rythme, de la boucle, du sample. Pas d’ajout, pas de remix, juste le mouvement et la vitesse.
 « C’est pourquoi les intuitions théoriques des poètes — comme ce que disent les peintres sur la peinture —, étant un discours de la pratique, le langage d’une activité […] peuvent être des matrices qui valent plus que tous les livres des critiques ou des philosophes. » dit Meschonnic, dans sa Critique du Rythme. On pourrait en dire de même de la production des musiciens sur la musique.

King Isis fonctionne donc sur cette vieille recette de l’ostinato, de la répétition du motif. Ce qui est, je le crois intéressant, c’est qu’elle en fait consciemment ou non une matière politique. Le sample devient une boucle que l’on accélère ou ralentit à la manière d’une tradition de la musique expérimentale. Par ce biais on en déplace la nature et la matière, et on y donne à entendre et à saisir autre chose. Il n’y a aucun ajout de matière dans le travail d’Isis Scott et c’est en cela sans doute que l’intérêt est redoublé. En tous les cas, il y a quelque chose d’une affirmation de la non-hiérarchie des matériaux. Le paradoxe, mais peut-être qu’il est très ethno-centré ce paradoxe, que l’on ressent, est d’être confronté à une technique « expérimentale » et à des matériaux de « tube pop ». Mais si l’on considère que cette tentative dans l’EP est une production sonore et critique, je crois, et c’est peut-être tout l’intérêt des productions de NON, que ça crée une brèche plutôt intéressante sur la production critique. Une brèche non blanche, non journalistique, non critique, non universitaire. Une production de discours par le son et par le milieu que l’on ne cesse de fantasmer. Autodétermination du discours… Une production, du coup, que l’on doit considérer dans une certaine forme de radicalité. Pas de dépassement, pas de déconstruction, pas de mise à distance, pas d’épochè, simplement une production non hiérarchisée, une production qui met en mouvement et donc en sens un matériau que tous nous connaissons. Peut-être aussi que c’est faire acte de substance… Substance et sens n’étant pas nécessairement éloigné, peut-être.

En tout cas dans King Isis on est face à une matière vivante, une matière qui grouille et qui fourmille, une matière qui sent bon l’élan vital à l’heure d’un automatisme des gestes du pouce sur un écran tactile. Peut-être aussi que ce déplacement du travail de la boucle et du sample, doit se retrouver comme une autre historiographie de la musique. D’avantage tiré de la vogue music que des musiques sérielles. Peut-être aussi qu’on doit en faire un trait commun de ce que depuis plusieurs articles on  tente d’appeler « monster music » ou « musique monstre ». Une autre appréhension de l’ostinato, de la vitesse et du contre-temps. Une appréhension qui fait sens et discours de manière autonome, et dont se gardera bien de commenter le propos ou la finalité.

Bon on peut, peut-être juste dire que c’est bien, voire très bien, et que la musique électronique produit en ce moment de belles choses ou de belles tentatives. Tout simplement. Mais peut-être que ça sera aussi de notre côté, renoncer à quelque chose.

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Isis Scott - King Isis

Tracklisting

Isis Scott - King Isis (23 février 2016, NON Records)
01. Highness
02. Beautiful $ea
03. Thugs Love


Mhysa - Hivemind

Ça y est, je crois qu’on y est. Un EP au milieu de tout l’électronique. Je ne sais pas vous dire si c’est un EP de R’n’B expé, un EP expé tout court, un EP glitch, un EP néo-je ne sais quoi. Mhysa, alias E.Jane dans la vraie vie, alias la moitié de SCRAAATCH vient de sortir un EP remarquable sur NON records (encore). On parlait il y a quelques semaines de San Benito l’EP de Moro, sur les percussions perdues du tango argentin, et là on se retrouve au milieu d’un EP sous-titré: « Made for Black Women FIRST by a Black Woman in the USA with love for the folk and the resistance », « NON TODAY. NON TOMORROW. NON FOREVER. ». Six morceaux, cinq reprises dont un remix d’une chanson bien connue de Sade No Ordinary Love, réalisé avec une DJ de Philadelphie DJ Haram (dont je vous conseille l’écoute), et une reprise d’un morceau de No Doubt, Just A Girl (intéressante reprise par ailleurs, puisqu’elle déplace entièrement le genre de la chanson originale, n’en gardant que le texte).

Voilà pour la présentation brève de ce pavé dans la marre. Pour le reste je dois avouer une totale dépossession de tout critère habituel de description. Je dirais que c’est un EP à la manière NON. Un EP qui est basé sur le cut et le glitch, sur une voix à peine autotunée. Peut-être qu’on doit y voir simplement un EP comme position politique.  Si les universitaires mous de tous les pays commencent à envisager des lectures black féministes de Rihanna et Beyoncé, peut-être que Mhysa, comme Kelela, comme NON, y apportent une contre-vision, une contre-position. Une musique dont la matière est réellement une position politique et pas simplement une pensée molle qui tourne à vide autour d’une tyrannie de la normalité cool des « popular culture studies » ou de son avatar « pop philosophie » qu’on a bien connu dans les années 2000. Peut-être qu’on est enfin dans une tentative non parodique de musique comme position politique black et féministe. Ce qui est certain c’est qu’on se déhanche vachement moins que sur le dernier Rihanna, Nicki Minaj ou Beyoncé. Clairement on n'est pas dans une musique édulcorée FM. Pas de clip produit avec des millions d’euros, pas de transgression héroïque non plus. Juste une musique insoupçonnable. De Rihanna et Beyoncé, Mhysa en fait aussi sa matière, on a pu entendre quelques remixes hyper saturés de ces protagonistes sur un soundcloud ou sur un autre. Ça fait aussi partie de cette musique d’utiliser des matières non-hiérarchisées

Tiu Mag titrait il y a quelques temps un article: « El problema con el futuro: Una nueva conceptualización para la música electrónica ». Excellent article, sur justement cette situation là, d’être incapable de décrire ce qu’il se passe avec la musique électronique, et nos oreilles. En parlant de la dernière sortie de Lotic, on parlait de musique monstre. Je crois qu’avec cet EP de Mhysa on pourrait utiliser le même qualificatif. « Monster music ». « Monster music » comme référence à la queer culture, mais une queer culture plus radicalisée dans ses productions audio. Freak, queer, on a des qualificatifs mais ils restent sans doute trop genrés pour décrire ce qui se fait jour dans ces productions.

Bref, encore une fois NON produit un EP brillant, encore une fois NON produit une position politique réelle qu’on est en peine de commenter, encore une fois NON nous pousse dans des retranchements qui nous amènent à faire révolution, c’est à dire à décentrer complètement notre regard et nos oreilles sur la musique qui va se produire demain et qui est déjà en marche. En tout cas NON nous met en mouvement, et comme vous le savez sans doute, c’est dans le mouvement qu’on trouve le sens…

Est-ce qu’on serait en train de vivre un moment politique et musical et historique? Là est la question et pour l’instant nous ne pouvons pas y répondre.

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Mhysa - Hivemind

Tracklist

Mhysa - Hivemind

01. Jezebel
02. Feel No Pain
03. No Ordinary Love (Prod. Mhysa x DJ Haram)
04. bullshit, bullshit, bullshit
05. Jezebel Remix
06. Just A Girl