Jefre Cantu-Ledesma & Felicia Atkinson - Comme Un Seul Narcisse (FULL STREAM)

Jefre Cantu-Ledesma et Felicia Atkinson ne se sont rencontrés qu'une seule fois : à San Francisco en 2009. Depuis, chacun traça sa route, avec une élégance certaine, sur les sinueuses routes de l'expérimentation musicale. L'un et l'autre ont d'ailleurs sorti récemment de remarquables efforts discographiques, A Year With 13 Moons pour le premièr via Mexican Summer, A Readymade Ceremony pour la seconde, que l'on prit à cette occasion un malin plaisir à interviewer (lire). Conversation épistolaire post-moderne, selon les propres mots des artistes, le premier fruit de leur correspondance entre New-York et Les Alpes, trouvera le 21 mars prochain un écrin vinylique par le biais de Shelter Press, recelant une dizaine de pistes aux ambivalents fields recording, à la fois fragmentés, recomposés et constellés, où les sonorités de la ville heurtent poétiquement, et d'un battement d'aile, le langage d'une nature épanouie. A l'heure où les selfies sont plus dangereux pour l'homme que les dents de la mer, les deux artistes, adeptes de l’échantillonnage et du collage sonore, ont choisi de dénommer cette inclassable oeuvre, que l'on se plaît à écouter dans un havre de paix, Comme Un Seul Narcisse, en référence à Charles Baudelaire qui écrivait en 1859 dans Le public moderne et la photographie (Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1977) : « La société immonde se rua comme un seul Narcisse pour contempler sa triviale image sur le métal ». Dialogue certes, mais elliptique, l'ensemble de ces morceaux trace un chemin que l'auditeur est amené à emprunter les yeux fermés : à lui donc d’interpréter ces bruits, ces fourmillements, ces piaillements, ces fractales de mélodies et ces quelques bribes de spoken words que la Française livre ici au compte-gouttes. Plus en lien à l'art en général qu'à la musique en particulier, Comme Un Seul Narcisse est à écouter ci-après en intégralité.

Audio (FULL STREAM)

Tracklisting

Jefre Cantu-Ledesma & Felicia Atkinson - Comme Un Seul Narcisse (Shelter Press, 21 mars 2016)

A1. O
A2. B
A3. J
A4. E
A5. TS
B1. ME
B2. LA
B3. NC
B4. OL
B5. IQUES


Kassel Jaeger, Stephan Mathieu, Akira Rabelais - Zauberberg

C’est dans les œuvres concepts que la musique concrète lève chastement mais le plus ouvertement le voile sur sa poésie abstraite, détachée de toute figuration prosaïque et renvoyant à cet appendice immatériel inné à l’être humain depuis le développement de son hippocampe: la mémoire, et notamment ici sa charge émotive. En s’appuyant sur le contexte du classique de la littérature allemande La Montagne Magique de Thomas Mann, le trio électroacoustique se fait le vecteur d’une scénographie cognitive autour d’un lieu et d’une époque qui ne parleront à la génération de ses auteurs qu’à travers le prisme d’une mémoire associative mêlant footages de films classiques et cartes postales de brocante.

Il y a dans ces 49 minutes et quelques de panorama délavé une saveur nostalgique réinterprétée par trois performers qui lisent de leurs pratiques musicales contemporaines la mémoire de leur hérédité. Kassel Jaeger, ingénieur du Groupe de Recherches Musicales, Stephan Mathieu, prolifique auteur d’ambient dronienne, et Akira Rabelais, compositeur et développeur de filtres logiciels expérimentaux, revisitent dans un album monolithique et thématisé la valeur de la suggestion mémorielle et du détail émotionnel. La saveur du grain l’y dispute au suspens du bruit blanc tandis qu’un field recording pastoral sur fond d’incisions acousmatiques vient enrichir une ambient à la malléabilité exploitée sur la longueur. L’ambiance ne se lit pas mais se devine, à l’image en filigrane d’un souvenir dont on retiendra davantage les sensations que la perception.

Audio

Kassel Jaeger, Stephan Mathieu, Akira Rabelais - Zauberberg, extrait (23 février 2016, Shelter Press)


Gabriel Saloman - Movement Building Vol. 2

Chaque automne, depuis trois ans, Gabriel Saloman prend un malin plaisir à renverser le cours des choses. Là où tout semble mourir, tomber lentement de l’arbre puis se décomposer pour finir par ne faire qu’un avec le sol, l’ex-Yellow Swans choisit cette période précise pour s’abreuver de ces moisissures nouvelles et faire jaillir un énième mouvement d’une beauté, d’une noirceur et d’une froideur qui repoussent à chaque fois les limites que Saloman s’était lui-même fixées.

Il y eut le mélancolique Adhere en novembre 2012, l’angoissant Soldier’s Requiem en novembre 2013, avant d’entrer de plain-pied dans sa série Movement Building développée avec l’incontournable label néo-Rennais Shelter Press en 2014, toujours à la même époque. Un premier volume où Saloman semblait ne faire qu’un avec la thématique de la contrainte corporelle, une bande-son spécialement développées pour une compagnie de danse contemporaine. Rassembler en un point le bruit et le toucher, la sensation du frôlement des corps, une préoccupation régulière chez le compositeur. Comme à son habitude, c’est un amas de drones insidieux et d’éléments percussifs qui créent un sentiment d’oppression de plus en plus prégnant le temps des 34 minutes tendues au possible que durent les deux parties de The Disciplined Body. Une torture lente mais diablement efficace.

Saloman

Sans surprise, Saloman offre donc en cet automne 2015 un tout nouveau Movement Building Vol. 2 qui s’inscrit dans la droite lignée de son prédécesseur. Lorgnant sans détour vers l’hommage appuyé au gagaku, la musique de cour japonaise, ancêtre du drone moderne, Movement Building Vol. 2 est une nouvelle plongée dans une peinture sonique mi-drone mi-ambient comme seul Saloman sait les produire : une combinaison d’effets électroniques dérangeants et d’éléments sonores d’une profondeur troublante, comme pour générer un stimuli fort chez l’auditeur. A l’image d’un Ear Piercer au nom on ne peut plus équivoque, soit 4 minutes de tintements d’une cloche qui frôlent l’insoutenable, réplique crédible d’un acouphène angoissant qui, au-delà des tympans, engage littéralement le corps tout entier de l’auditeur dans l’écoute du disque.

Plus encore que pour son prédécesseur, de ce deuxième volume se dégage une beauté et une classe sorties tout droit d’un film japonais contemplatif qui n’aurait pour personnage principal que ces tambours habités d’une âme étrange qui semble hurler à la mort à chaque nouveau coup porté (Mountain Music). Un instant angoissant où Saloman ralentit encore davantage le temps pour finir par se sentir enfermé au sein du morceau, quasi statique. En somme, une démarche réellement opposée de celle entreprise par son ex-comparse Pete Swanson; deux faces d’une même pièce travaillant toujours plus loin vers les limites de ce que la musique moderne peut proposer.

Movement Building Vol. 2 est le départ de Gabriel Saloman pour un monde plus gris mais paradoxalement plus attirant, peuplé d’être vivants aux mouvements lents et décomposés à l’extrême. Une dynamique qui se rapproche du rythme de la nature : inexorable et sans commune mesure avec la dynamique explosive mais éphémère de l’être humain. Les compositions coulent, se déploient et s’infiltrent partout avec la sérénité d’un fleuve millénaire, depuis le pic d’une montagne antédiluvienne. Avec à son sommet un Gagaku d’une puissance incomparable, Movement Building Vol. 2 propose là un véritable instant méditatif singulier, démontrant à quel point la démarche de Saloman aujourd’hui n’a plus rien à envier aux tous meilleurs du genre.

Audio

Tracklist

Gabriel Saloman - Movement Building Vol. 2 (Shelter Press, 30 octobre 2015)

A1. Contained Battle / Ascend
A2. Ear Piercer
A3. Mountain Music
B1. Gagaku
B2. My Funny Valentine


Gabriel Saloman - Gagaku

Gabriel Saloman

Le performer expérimental Canadien Gabriel Saloman, adepte de la musique improvisée depuis presque quinze ans, donne une suite sur Shelter Press à son premier volume de Movement Building paru en 2014 - avant un troisième d'ores et déjà annoncé pour 2016. Celui qui fut l'alter égo de Pete Swanson au sein de Yellow Swans, plonge ici son inspiration dans un roman du prix Nobel Yasunari Kawabata, Snow Country, datant de 1956 et dans lequel la neige constitue plus qu'un décor, symbolisant la pureté perdue, pour un jeux amoureux triangulaire entre un jeune homme originaire de Tokyo venu retrouver Komako, une geisha, et Yôko, une jeune femme dont il fait la connaissance dans le train qui le mène au Pays de Neige. Reproduisant ainsi d'ondoyantes rythmiques traditionnelles japonaises, Gabriel Saloman plonge l'auditeur tout du long de cet Movement Building Vol.2, à paraître le 30 octobre prochain, dans une sensualité tout en retenue que le morceau Gagaku, en écoute ci-après, rend compte avec une infinie justesse - entre luminescences psychédéliques et aspérités prononcées des percussions.

Audio

Tracklisting

Gabriel Saloman - Movement Building Vol.2 (Shelter Press, 30 octobre 2015)

A1. Contained Battle / Ascend
A2. Ear Piercer
A3. Mountain Music
B1. Gagaku
B2. My Funny Valentine


Stephen O’Malley - Eternal Idol

Stephen O’Malley - Eternal Idol

D'habitude perclus dans l'obscurité la plus totale, Stephen O’Malley, moitié du mythique duo metal-drone Sunn O))), pare la première oeuvre orchestrale de son cru d'un blanc immaculé, épousant du long de ses quarante-sept minutes la mise en scène d'Eternelle Idole chorégraphiée par la franco-autrichienne Gisèle Vienne. Subrepticement apostrophé par les vocalises élégiaques de Jesse Sykes, le travail quasi-exclusif sur des synthétiseurs modulaires de l'américain s'intime avec un lyrisme débridé à quelques encablures d'une perfection glaçante. Enregistré entre Brest, Seattle et Rotterdam, et égrené le 4 septembre prochain via la maison d'édition Shelter Press de Félicia Atkinson (lire) et Bartolomé Sanson (lire), ce double LP est accompagné d'un livré reproduisant seize photographies réalisées par Estelle Hanania de la pièce en question, insinuant à un degré certain cette perfection sur le fil du patinage artistique. Totalement improbable, carrément inclassable, et bénéficiant des collaborations additionnelles de Steve Moore, Daniel O’Sullivan, Peter Rehberg, Bill Herzog & Randall Dunn, Eternelle Idole est défloré par le morceau-titre ci-après en écoute.

Audio

Tracklisting

Stephen O’Malley - Eternelle Idole (Shelter Press, 04 septembre 2015)

A1. L’étang
A2. Aurore theme
B1. Eternal Idol
B2. Arrival of the trainer
C1.
C2. Return / Escape


High Wolf l'interview

High Wolf

Souvent présenté comme un mystique français, mystérieux et peu disert sur sa propre personne, High Wolf est avant tout un rêveur. Depuis ses premiers trips il y a cinq ans en solo puis chez les Californiens de Not Not Fun, High Wolf a toujours mis un point d’honneur à proposer une musique du voyage et de l’évasion ; pour l’auditeur mais avant tout pour lui. Une expérience spirituelle pour mettre en son sa propre vision du monde qui l’entoure, nourrie de ses multiples voyages sur les différents continents.

Sans jamais dévier de sa route, High Wolf a conduit sa monture musicale en suivant son instinct qui l’a vite poussé à synthétiser ces influences exotiques et folkloriques qui lui parlent tant. Aujourd’hui porteur d’une patte musicale reconnaissable entre mille, enrichie de ses projets annexes Black Zone Myth Chant ou encore Iibiis Rooge, High Wolf s’en va explorer des territoires voisins et nouveaux pour lui, flirtant de près avec l’expérience dansante et électronique sur Growing Wild, son nouvel album prévu le 9 juin prochain chez le label californien Leaving Records.

High Wolf sera à l'affiche de la soirée FUTURA™ organisée par Imagenumerique​ et le Collectif MU​ dans le cadre du festival BARBES BEATS le 19 juin prochain au FGO Barbara (concours).

High Wolf l'interview

HIGH WOLF tokyo
Ces derniers mois, il y a eu une vraie effervescence autour de toi pour ton projet Black Zone Myth Chant sorti en 2011, à l'origine un projet annexe pour toi. Mais la ressortie du premier volet des aventures de BZMC fin 2014 par Laitdbac a donné une seconde vie, ou une "vraie" vie, au projet, alors que tu préparais la sortie d'un deuxième disque. Comment tu as perçu cette récente évolution ?

Disons que c'était un peu une surprise pour moi, en fait. Ce premier volet, je l'avais volontairement sorti de manière confidentielle, il y avait presque un côté expérience : je m'étais dit que je n'allais pas faire de promo, que j'allais sortir très peu d'exemplaires, donc avoir une visibilité très limitée du projet. Mais si la musique est bien et plaît, à un moment donné il trouvera son second souffle, soit dans l'immédiat, soit dans le futur. Même si ça n'est pas forcément un pari que j'étais sûr de remporter, évidemment. Au final, ça a pris un peu de temps, ça s'est construit au fil des ans. Quand Damien de Laitdbac a voulu le rééditer, quand on voit le résultat aujourd'hui, on se dit que c'est une bonne idée mais ça n'était pas si évident que ça que ça (re)trouverait son public.

Oui et non, je dirais. Je lui avais fait découvrir le disque lors de sa sortie, ça nous avait pas mal marqués à l'époque, la musique, la cover, etc. Et quand Damien m'a dit qu'il pensait à le ressortir, je me suis dit : "Mais oui, c'est une vraie bonne idée, en fait" : un projet singulier, avec ses qualités et ses défauts, qui n'a jamais vraiment été exploité par le passé mais que beaucoup de gens appréciaient.

Bien sûr, mais ça restait un pari risqué. Et ça a bien marché, le disque a été sold out très rapidement, Damien a fait du super bon boulot, le disque a eu une belle exposition médiatique dans notre milieu. Il y a eu aussi un buzz autour qui n'était pas forcément justifié selon moi. J'ai du mal à juger ça mais certaines chroniques allaient un peu loin dans une apologie du disque qui m'a un peu gênée par moments, que je trouvais un peu exagérée. D'autant que j'étais en train de préparer le second Black Zone (ndr : disponible depuis), et j'avais peur qu'on ne donne pas sa chance à une suite du projet en glorifiant trop le premier, avec des attentes démesurées pour le deuxième.

L'impact de Mane Thecel Phares, le second BZMC sorti chez Gravats, aurait probablement était moindre, cependant, sans la réédition du premier, non ?

C'est clair. Mais je me suis posé la question à un moment donné de le faire ou non. S'il se construit une espèce de "mythe", enfin c'est un grand mot mais tu vois ce que je veux dire, autour de ce premier Black Zone, même en donnant le meilleur de toi-même, quand tu essaies d'aller contre l'imaginaire qui se construit chez les gens, ça peut devenir très compliqué. Mais les choses se sont plutôt bien passées au final, le deuxième LP est sorti et a été bien accueilli.

Cette histoire pose la question du décalage, pour le musicien, entre le moment où un disque est écrit, puis enregistré, avant d'être sorti. Il peut se passer un, deux, trois ans parfois. Dans le cas présent, pour Black Zone, ç'a été assez long, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Tu n'as pas ressenti ça comme une exploitation de morceaux avec lesquels tu n'es plus du tout en phase aujourd'hui ? Pour travailler avec des musiciens régulièrement, je sais qu'ils pensent vite les morceaux datés et qu'ils ont besoin de passer à autre chose.

Oui, c'est un sentiment que je connais très bien. Quand on te présente un de tes disques comme "ton nouveau travail" alors que tu l'as fini il y a un an et demi, c'est clair qu'il est difficile d'être en phase avec ça. Dans le cas présent, il s'agissait d'une réédition, l'aspect temporel était moins important. L'ayant déjà sorti moi-même, sa parution à l'époque correspondait bien à l'état d'esprit dans lequel j'étais et au contexte dans lequel je m'inscrivais. Le ressortir aujourd'hui, ça n'était qu'invoquer en fait ces éléments du passé mais sans véritable tromperie, en gardant le principe que c'était une deuxième vie du projet, que ça n'était pas un nouveau High Wolf. Maintenant, je n'ai pas réécouté le disque récemment mais il y a forcément, au fond de moi, des éléments qui ne me parlent plus aujourd'hui, par rapport à ce que je produis et ce que je sors dernièrement.

En parlant d'évolution, comment tu vois ton parcours depuis 2009, 2010, tes premières sorties chez Winged Sun ? Te concernant, il est compliqué d'y voir une trajectoire ou un parcours évident, c'est moins clair et rectiligne que certains.

La principale évolution qui me marque, par rapport à mes premiers enregistrements, c'est la façon dont j'ai évolué en tant que musicien. A mes débuts, j'étais vraiment un "bedroom musician", je faisais ça chez moi, des impros, des trucs dans le genre. A un moment donné, j'ai voulu me rapprocher du live, il a donc fallu que j'apprenne à jouer de manière plus "efficace", c'est-à-dire laisser moins de place au hasard, contrôler davantage ma musique sur scène. Je n'ai jamais pris aucun cours de musique, étant plutôt autodidacte. Mais aujourd'hui, je sais que j'ai une vision plus claire et plus de maîtrise de ma musique. Depuis le premier High Wolf jusqu'au prochain qui va sortir sous peu, il a dû se passer cinq ou six ans, j'ai fait pas mal de concerts dans différents endroits, ça m'a aidé à mieux comprendre ce que je faisais et à le maîtriser.

HW

Il y a une constance évidente dans ta musique néanmoins, c'est le fait d'avoir creusé ce sillon, tes inspirations autour du voyage - l'Inde, l'Asie -, ce qui t'a aidé à créer l'imaginaire autour de ta musique. Ce sont ces éléments qui sont très prégnants et qui subsistent, au fil des ans.

En fait, je n'ai jamais vraiment arrêté de voyager depuis les premières sorties. Je voyage beaucoup moins "gratuitement", juste pour le plaisir, mais je bouge sur pas mal de continents, dans différents pays, grâce à ma musique. J'essaie de rester un peu sur place dans les endroits où je me rends et ça nourrit en continu cette inspiration intacte. Mais c'est compliqué de définir les déterminants d'une évolution artistique. Disons que je me pose peu la question de la direction musicale dans laquelle je vais. Mon seul désir c'est d'éviter de me répéter, c'est assez important pour moi, c'est ce qui me fait avancer, me permet de rester motivé à faire des albums, des concerts. L'excitation d'expérimenter des territoires nouveaux, des manières de faire ou des idées différentes, tout ça me fait me focaliser moins sur le résultat que sur le processus en lui-même. Je fais beaucoup de musique, c'est mon occupation principale, ce renouvellement est indispensable pour éviter de me faire chier.

Et cette envie de creuser dans des musiques dites "folkloriques", avec des idées de transe et de méditation très fortes, cela te vient d'où ?

C'est complexe d'expliquer ça en cinq minutes, il y a beaucoup d'inconscient, si ce n'est essentiellement, du moins en partie. Mais ce genre de musiques "folkloriques" me plaît car j'aime l'idée de faire de la musique sans avoir une véritable intention de créer une "œuvre d'art" ou un produit culturel. Dans ces cultures-là, la musique est un prétexte à autre chose et non pas une fin en soi. Un prétexte, souvent, à une pratique spirituelle. C'est un peu l'antithèse de la musique pop, à mes yeux. Faire cette musique de manière honnête, limite existentielle et passionnée, c'est ce qui me plaît. Je ne minimise pas la pratique de la musique mais ces musiques-là ont un rapport au monde différent, sans se dire : "Je fais de l'art". Ce que j'exprime à travers la musique, c'est important pour moi que ça présente aussi mon rapport au monde, pour le dire de manière un peu pompeuse. Comme je le dis souvent, si je savais exprimer ces choses-là différemment, je crois que je ne ferais pas de musique, j'utiliserais plutôt le langage pour le dire. Il y a du métaphysique ou du spirituel dans ce que je souhaite exprimer et c'est dans ces musiques-là que je retrouve le plus ça. Dans ces musiques africaines, asiatiques ou même occidentales (même si ça s'est beaucoup perdu aujourd'hui), les gens ne se considéraient pas comme des artistes ou des gens avec un statut à part. Ils pratiquaient une activité qui s'immergeait plus dans le quotidien. Et j'essaie de "désintellectualiser" un peu la pratique de la musique, pour retourner vers ça.

Pour revenir à ce que tu évoquais auparavant, le thème du voyage semble très important pour toi. Tu te déplaces beaucoup, on a l'impression que tu es en concert à de nombreux endroits une bonne partie de l'année. C'est ça aussi ton idée de la musique ? L'emporter dans de nombreux lieux et la vivre à travers ce déplacement ?

Oui, c'est vrai que tourner un maximum, je cherche ça en permanence. Il y a beaucoup de gens proches de moi qui font une tournée par an et qui se contentent de ça, pour plein de raisons : la famille, le boulot, etc. J'aime bouger à droite, à gauche. Mais j'ai beaucoup voyagé avant de le faire grâce à la musique. J'ai besoin d'avoir plusieurs voyages de calés dans le futur pour me sentir bien. J'aime beaucoup aussi ma vie chez moi, très stable, très agréable et équilibrée. Je l'aime beaucoup mais j'ai aussi besoin de beaucoup bouger, de rencontrer des gens, d'aller dans de nouveaux endroits. C'est très profond en moi. J'ai mis ce schéma en place très tôt quand j'ai commencé à faire de la musique. Mes albums sont, avant tout, à mes yeux, des outils de promotion pour pouvoir faire des concerts, très honnêtement. Je ne suis pas de ces musiciens qui passent des heures en studio et qui prennent plaisir à affiner ce qu'ils vont proposer. L'album reste pour moi l'occasion de me rendre sur le terrain, face aux gens, qu'ils soient au courant de mon son du moment en live.

Tu me fais penser à tous ces gars qui ont beaucoup pratiqué le field recording, qui ont même construit des "carrières" sur cette idée de la prise de son terrain, à la rencontre d'autres quotidiens, d'autres univers, proches ou lointains. Ce côté témoignage est assez présent, comme si tu étais parti visiter un pays et que tu en avais rapporté des sons, des idées.

Avant que la musique ne soit quelque chose d'un peu plus sérieux pour moi, le field recording, je l'ai pas mal pratiqué. Lors de voyage, à la rencontre de gens, c'est une pratique qui m'a toujours intéressé et qui transparaît peut-être dans ce que je fais.

Dans ta relation avec d'autres musiciens, il y a eu ce parcours un peu parallèle, à un moment, avec Vincent (Cankun) ou Sébastien (Holy Strays). Vous vous êtes retrouvés tous les trois chez Not Not Fun, les petits "Frenchies" avec leurs délires exotiques, ça a créé une forme de mini-scène imaginaire spontanée. Tu as senti un lien à un moment donné entre vous ?

Avec Vincent, on a le même âge, on a commencé ensemble avant que je ne fasse High Wolf, chez Not Not Fun, ou qu'il fasse Cankun. On était déjà lié avec toute la clique Ruralfaune, deux ou trois années en amont, on avait déjà joué ensemble. C'est un peu différent de Seb qui est plus jeune, je me souviens qu'il était venu me voir jouer à Paris en 2010, à mes débuts. Je n'ai jamais fait de musique avec lui à ce moment-là mais je pense que ça lui a permis de découvrir quelque chose qui l'intéressait, dans lequel il a sûrement trouvé une forme d'inspiration, j'imagine. Il a commencé à s'orienter là-dedans avant de complètement s'affranchir et de vraiment trouver son truc, sa patte personnelle, qu'il entretient très bien aujourd'hui. Je l'ai encore vu récemment, il y a quelques mois. On reparlait de cette époque où, au final, il y avait très peu de gens pour véritablement s'intéresser à cette musique. Tu te retrouvais fatalement connecté parce qu'il y avait cinq personnes intéressées par ce style de musique en France, à ce moment-là. Et parmi ceux-là, ceux qui faisaient cette musique-là, on était encore moins nombreux.

A votre façon, on retrouve chez tous les trois ces inspirations lointaines, des rythmes africains ou des mélodies asiatiques. De là se forme une connexion par la pensée, plus que par les faits, du coup.

Seb a une formation de batteur et c'est pour moi une des rares personnes qui saisisse vraiment l'importance des rythmes, de la rythmique, il a une vraie sensibilité pour ça et ces influences-là s'en ressentent franchement. C'est un sujet sur lequel on peut se retrouver. Je n'ai pas les mêmes connaissances que lui à ce niveau-là, on ne va pas parler du sujet de la même manière mais ça nous rapproche, dans un certain sens. Il comprend ce que j'essaie de faire à ce niveau-là, il voit la différence entre mes premiers enregistrements et là où je vais aujourd'hui. On partage cet intérêt, même si nos musiques sont complètement différentes aujourd'hui.

(Bartolomé du label français Shelter Press, organisateur de la soirée, se joint à l'interview.)

Bart, vous semblez assez proches, Max et toi. Comment vous vous êtes rencontrés ?

Bart : Je vais répondre à ta question mais je voudrais saisir l'occasion, si tu me le permets, pour poser une question à Max que j'ai toujours voulu lui poser (rires).

Vas-y je t'en prie (rires).

Bart : Hé bien, en fait, quand je t'ai connu, Max, les musiques africaines, ce mélange avec le drone/ambient, tous ces éléments-là, il n'y avait pas beaucoup de gens intéressés par ça en France. Aujourd'hui, il y a pas mal de structures qui véhiculent tout ça, Awesome Tapes of Africa, etc., qui sont quasi mainstream pour certaines. Tu vas à Paris aujourd'hui, tu as au moins cinq disquaires qui vendent des trucs de Mississippi Records, par exemple. Beaucoup de gens se disent influencés par ça aujourd'hui : tu prends Cut Hands, tout le concept du gars est basé sur ce mélange noise dure/musiques africaines, comme une marque de fabrique. Comment tu vois le fait que cet élément soit devenu aujourd'hui un élément commercial évident ?

High Wolf : Je pense qu'on n'en est qu'au début, de cette dynamique. L'afrofuturisme, dont personne ne me parlait il y a quelques mois, on me le sort à toutes les sauces aujourd'hui alors que je n'ai jamais vraiment changé là-dessus, même si ma musique évolue (et le prochain High Wolf en sera la preuve évidente). Je ne cherche pas à prouver que je m'y intéressais avant ou pas, je reste dans mon truc.

Bart évoquait cette scène drone/ambient, très Côte Ouest des Etats-Unis. Tu as senti un lien avec cette musique à un moment, ce qu'il se passait dans la première moitié des années 2000 ?

High Wolf : Ça m'a essentiellement montré que des mecs comme eux qui ne savaient pas faire grand-chose étaient capables de faire de la musique. Ç'a été un tournant décisif pour moi. Quand j'étais adolescent, j'étais très branché sur les musiques du monde, le free jazz, etc., des musiques où les gars maîtrisaient leur instrument suite à un long apprentissage, la plupart du temps. Même les musiques traditionnelles, tu ne te mets pas aux tablas du jour au lendemain, tu mets quinze ans à apprendre à en jouer. Je n'ai pas eu d'éducation musicale particulière mais j'adorais la musique, je faisais de la radio à la fac. Et quand est arrivée toute cette scène DIY avec une idée, une manière de faire, ça m'a vraiment marqué. Je n'ai pas forcément commencé par l'auto-édition parce que j'avais besoin qu'on légitime mon travail, avant tout. Je ne me sentais pas de le faire seul. Il a fallu que deux ou trois labels s'intéressent à ce que je fais pour vraiment me faire à l'idée que j'avais quelque chose à proposer.

Bart : Tu as aussi commencé un label quasi en même temps, non ?

High Wolf : Oui c'était suite à un séjour en Finlande, je suis resté quelques mois là bas en 2005-2006. Ils ont une grosse culture DIY, des groupes comme Avarus ou Kemialliset Ystavat / Tomutonttu qui avaient eu un beau papier dans Wire l'année où j'étais là-bas. En revenant, j'ai eu envie de faire ça en France. Je ne connaissais quasi personne qui le faisait, Ruralfaune commençait juste je crois. J'avais envie d'apporter ma pierre à l'édifice. Je n'étais pas encore dans le schéma où je voulais faire de la musique mais c'était le moyen d'être dans le truc sans produire directement des disques.

Bart : Je me souviens de Maxime à l'époque. J'habitais Rennes et Maxime avait sorti une petite compil' qui m'avait bien marqué. C'est là que tu vois que c'est important  d'avoir des tous petits labels qui touchent des petites sphères. Je comprenais que les groupes de sa compil', ça m'intéressait, mais je n'en connaissais aucun vraiment. Ça peut paraître anecdotique mais pour les gens qui ont chopé cette compilation à l'époque, ç'a été une porte d'entrée importante.

BZMC

C'est à ce moment-là que vous vous êtes rencontrés ?

High Wolf : Oui, c'était vers 2006-2007, en gros. On habitait tous les deux Rennes sans se connaître.

Bart : A Angers, il y avait la scène avec Ruralfaune, des labels plus électroniques genre Ego Twister, etc. Je connaissais bien Yann d'Ego Twister. A l'époque, il y avait un forum sur leur site. Bruno de Ruralfaune le fréquentait, des mecs qui sortaient des CD-R sur des labels américains. Plus ça allait, moins je m'intéressais à ce que faisait Ego Twister et plus je m'intéressais à ce que faisaient ces mecs-là. Par extension, Bruno poste un truc sur une compil', je la commande. Je comprends par hasard que c'est un mec de Rennes qui l'a sortie. Je pensais que le mec vivait en Finlande ou à Austin. Je lui ai écrit, on boit un coup et on devient potes. Peu de temps après, on s'est installé en colocation ensemble. Une rencontre très aléatoire mais qui m'a fait réaliser que le terreau local est super important.

High Wolf : Mais il n'y avait pas vraiment de scène à Rennes, on était trente à écouter ce genre de musique, tu vois. Et nous on était surtout tous les deux, dans notre coloc', à aimer ce son et à vibrer dessus.

A cette époque-là, ou peu après, qui achetait les disques Winged Sun ? Surtout des étrangers ?

High Wolf : Oui, surtout des Etats-Unis, un peu du Japon, etc. Je n'en ai jamais vendu un en France au début, à part une poignée en tournée. C'était surtout du mailorder, de la commande à distance.

Bart : C'est la limite du DIY sur Internet, je dirais : c'est souvent en anglais, tous avec la même esthétique ou presque, c'est difficile de savoir d'où ça vient, de soutenir de la création locale.

High Wolf : Je les vendais bien néanmoins, les cent exemplaires sortaient sans trop de soucis, mais c'est vrai que c'était peu visible en France, peut-être en raison du manque d'intérêt pour cette forme de musique hybride, ici.

Parmi la liste des projets que tu as sortis, il y en a un que j'apprécie tout particulièrement, c'est ta collaboration avec Neil Campbell, Iibiis Rooge. C'est beaucoup plus électronique que le reste de ta musique à l'époque. Comment s'est construit le projet ?

High Wolf : Neil, c'était un de mes héros, enfin ça l'est toujours d'ailleurs. Dans le délire DIY, dont on parlait tout à l'heure, mais aussi l'homme en tant que tel, son rapport à la musique. Il n'en a rien à foutre de la notoriété ou quoi que ce soit, il fait son truc. C'est un vrai modèle pour moi, j'ai un profond respect pour lui. A l'époque du premier MySpace, une époque dorée où tu pouvais très vite chatter avec n'importe quel musicien, je lui avais envoyé un friend request, il avait écouté ma musique, on a commencé à sympathiser et on s'est dit qu'on allait faire un split. Je lui envoie ma musique et lui me dit : "Ca te dérange si je rajoute des éléments, si je triture un peu tout ça ?" Et c'est devenu le premier Iibiis Rooge, Pink Hybrid, sorti en CD-R chez Winged Sun en 2009. C'était Bart qui avait fait la pochette un peu au dernier moment, parce que je lui avais demandé.

Bart : On avait fait une pochette avec quelques éléments limite un peu tropicaux. On pouvait encore faire ça à l'époque sans que ce soit trop grillé (rires). Ce que faisaient Ducktails ou Sun Araw, dans leur genre.

On a l'impression d'une vraie connexion entre Neil et toi alors que le projet s'est construit presque par hasard, sans forcément y avoir pensé.

High Wolf : Le premier disque, Iibiis Rooge, sorti chez Dekorder, s'est construit comme ça, de manière un peu improbable. Le deuxième LP, Hesperides, sorti chez Weird Forest, on l'a vraiment construit et travaillé ensemble. On avait booké une journée en studio ensemble. On a ensuite refait une cassette sur Winged Sun. Récemment, on s'est dit que ce serait cool de donner une suite à ce projet mais on ne le fera que lorsqu'on aura le temps de se retrouver dans la même pièce, d'enregistrer ensemble. Mais on ne se prend pas la tête, qu'il se passe un an ou cinq ans entre deux disques, ça n'est pas un soucis.

Hormis ce projet-là, tu as une approche assez "solitaire" de ta musique. Tu travailles beaucoup dans ton coin, tu collabores peu, de manière générale.

High Wolf : En fait, ça n'est pas très flatteur pour moi mais je peux être un peu un connard si je fais de la musique avec d'autres gens. J'ai envie de prendre toutes les décisions, ce qui peut poser un problème. Même si j'ai fait quelques collabs par le passé et ça s'est toujours bien passé. Disons que je peux avoir du mal avec le compromis quand il s'agit de musique.

Bart : Je me permets d'intervenir pour contrebalancer ça et donner une image un peu différente, mais les deux premières années de tournée de High Wolf, Max se rend dans une ville, il rencontre des musiciens de cette scène qu'il écoutait et aimait et leur propose de jouer ensemble, de manière improvisée. Il déboule au Japon ou ailleurs, ils sont cinq, il est tout seul et se met à organiser une session live improvisée. Ou sur la Côte Ouest, de Seattle à Los Angeles, les mecs peuvent avoir une culture free jazz ou autres, Max débarque là-bas et se met à jouer avec eux.

High Wolf : A l'époque, mes sets étaient totalement improvisés. Du coup ça me rassurait certainement un peu d'être avec d'autres musiciens, même si je ne me l'avouais pas vraiment. Et puis c'était un peu casse-gueule d'improviser tout seul. Je connaissais quand même un peu les gars avec qui je collaborais un soir, de loin, et je connaissais bien leur musique surtout. On sortait sur les mêmes labels, c'était naturel pour moi de collaborer avec ces gars-là.

Aujourd'hui tu ne fais plus trop ça, au final.

Avec le temps, j'ai monté des tournées un peu plus structurées, des dates dans des endroits un peu plus formels. Il a fallu que j'aie des choses plus construites. Maintenant, ce serait plus compliqué de laisser des musiciens improviser sur une musique qui l'est beaucoup moins. Sur disque, si c'est une collaboration, c'est une collaboration mais si c'est ma musique que je joue, j'ai du mal à partager. Même si je vais en refaire, j'ai des projets en tête.

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Si je reviens au projet Black Zone, qu'est-ce qui a changé pour toi sur ce deuxième disque, sorti chez Gravats ?

Déjà, il a fallu me convaincre de le faire, ça n'était pas si évident. Et Phil (ndr : Low Jack, fondateur de Editions Gravats) m'a vraiment poussé, en me disant qu'il fallait que je le fasse. Je me méfiais un peu : il s'était passé plusieurs années, je ne savais pas si j'allais retrouver le feeling, si j'allais vraiment sentir le projet de la même manière. J'ai accepté d'essayer de reconstruire quelque chose sans savoir si ça allait véritablement aboutir. J'ai réfléchi un peu, j'ai laissé le temps passer, pour saisir une esthétique qui ne soit pas trop proche du premier disque mais pas trop éloignée non plus. Tout ça sans réécouter le premier disque, ce qui est un peu compliqué car tu te raccroches souvent à des souvenirs qui ne sont pas vraiment totalement fiables. A un moment donné, j'ai senti une couleur, une intuition forte qui m'a fait me dire : "Il va être comme ça, ce disque", et j'ai eu un déclic pour me replonger dans Black Zone.

Les approches sont différentes mais on sent un lien entre les deux disques. Ton matériel a sûrement évolué, ta manière de procéder aussi, mais on sent une connexion forte néanmoins. 

En fait je l'ai travaillé en plusieurs fois. J'ai commencé à travailler sur le nouveau disque durant le printemps et l'été 2014. A ce moment-là, je tournais pas mal : je bougeais deux semaines, puis je rentrais à la maison deux semaines avant de repartir. Quand je repassais chez moi, j'essayais de faire trois ou quatre morceaux à chaque fois, pour que cela avance. En termes de méthode de travail, avec Black Zone je suis plutôt proche de la manière dont je travaillais sur le High Wolf du début : tout est très intuitif, j'essaie de passer un minimum de temps sur les morceaux. Pour High Wolf, j'ai justement voulu sortir de ça afin de pouvoir aboutir à des choses différentes entre les projets, ne pas refaire tout le temps la même chose. Pour Black Zone, je n'avais qu'un disque de sorti quand j'ai travaillé sur Mane Thecel Phares, je me suis dis que je pouvais me permettre de rester dans un truc assez inconscient, naturel, qui pourrait s'avérer répétitif si à terme j'aboutis à dix albums de ce projet. Mais pour le moment, le problème ne se pose pas.

Sur High Wolf, les disques sont plus travaillés, cela s'entend évidemment. Notamment sur ton nouvel album à venir que j'ai pu écouter. On sent que tu vas explorer un nouveau territoire tout en restant dans cet esprit exotique à la High Wolf, mais plus travaillé et maîtrisé. Et surtout j'ai l'impression qu'il est plus "joyeux", lumineux, plus électronique aussi, moins dans une forme de transe mystique sombre que tu as pu avoir par le passé.

Oui, j'ai un album qui sort en juin sur Leaving Records. Je l'ai commencé en 2012-2013 en fait, cela remonte un peu, mais j'ai mélangé avec des choses plus récentes. J'ai essayé de faire en sorte que le disque ne soit pas trop bordélique. Pour ce côté lumineux, comme tu dis, je pense que Black Zone a aspiré pas mal de vibes dark qui pouvaient exister dans High Wolf, même à la marge. Ce nouveau disque a été pas mal influencé par mes tournées et mes concerts, dans un esprit davantage tourné vers la fête, un délire plus dansant, où les gens sont là et s'amusent. J'ai beaucoup pensé à ça en le préparant. Je voulais quelque chose de plus physique, d'un peu moins purement cérébral, tout en restant connecté à ces musiques rituelles, très axées sur le rythme, la participation du corps dans la musique, ça m'a beaucoup influencé.

Et pourquoi Leaving Records ? Tu connaissais déjà Matthew David, le boss du label ?

Je l'ai rencontré il y a quelques années. La véritable histoire de cet album c'est que j'avais cherché à mettre davantage l'accent sur les beats et les sonorités électroniques mais j'avais quelques soucis dans la conception des morceaux. Matthew, c'est un vrai beatmaker, qui vient de la scène post-hip-hop ou ce que tu veux, du côté de L.A. Du coup, au départ, je lui avais envoyé l'album pour lui poser quelques questions techniques, un peu geek sur les bords, traitement du son, etc. Et il est rentré à fond dans le disque, il a vraiment souhaité le sortir lui-même et ça me paraissait être une bonne idée. Le seul frein que j'ai eu à un moment c'est que Matthew c'est un pote, je ne voulais pas rentrer forcément dans ce type de relation avec lui, je trouve ça souvent compliqué. C'est parfois délicat quand tu connais les gens. Je n'ai pas envoyé mon disque à Bart, par exemple, parce que je ne veux pas le mettre dans une situation inconfortable où il pourrait se dire : "J'ai pas envie de le faire mais je le fais pour faire plaisir à Max." Avec Matthew, on s'envoyait beaucoup de mails sur plein de sujets, on discutait pas mal, mais il est à L.A., c'est différent, on ne se voit pas tous les jours comme avec d'autres potes. Finalement je suis passé au-dessus de ça et le disque a pu aboutir.

Tu as d'autres projets à venir pour High Wolf, Black Zone ou un autre alias ?

High Wolf : Tout sort un peu en ce moment, le Black Zone, le High Wolf, du coup ça me donne pas mal de temps pour réfléchir à la suite. Il y a des inédits de Black Zone qui arrivent aussi chez Gravats, ils sont chauds pour me faire bosser comme un petit Chinois (rires). On réfléchit à un projet de duo avec Low Jack, on a des dates de bookées, ça commence à prendre forme. Phil est en train de faire un truc hyper important pour la scène française, je trouve. On est tous en train de se plaindre qu'il n'y a rien de vraiment fort en France, que tout le monde reste séparé et qu'on ne fait rien pour que ce soit autrement. Et lui, même s'il bosse avec In Paradisum et la techno française qui cartonne, il crée un label lui-même pour ramener des mecs d'un autre réseau et mélanger les délires, je trouve ça important. La connexion entre Phil et moi, c'est assez marrant : il kiffait la K7 de Black Zone que Damien a rééditée mais il ne savait pas que j'étais français. Il a fallu deux ou trois ans avant qu'il le sache, puis on s'est envoyé cinquante mails et on s'est appelé plusieurs fois avant qu'il apprenne que j'habite Rennes. Lui aussi à habité là-bas pendant cinq ans, il a grandi à Saint-Malo pendant quinze ans, on vient du même coin sans le savoir. Moi, c'est un mec des Etats-Unis qui m'avait fait découvrir In Paradisum et Low Jack alors qu'à la base on est de la même région ! Notre rencontre s'est faite par des détours improbables, mais on avait vingt piges dans la même ville, on faisait les mêmes concerts, etc.

Bart : C'est d'ailleurs assez drôle parce qu'au final, Max et moi, on aurait pu aussi ne pas se rencontrer tout de suite, tout en habitant dans la même ville.

High Wolf : Disons qu'à l'époque de MySpace et autres, personnellement j'étais super proche de mecs de Los Angeles mais pas du tout de gars autour de chez moi. Avant, il y avait le schéma scène locale/scène nationale mais ce truc a complètement explosé. Aujourd'hui, les rencontres se font dans tous les sens, peu importe la situation géographique, presque. A vingt piges, on a sûrement essuyé un peu les plâtres de ce changement qui était compliqué à appréhender mais je me rends compte aujourd'hui que ça a créé une forme de richesse différente mais super importante, qui a contribué à créer le paysage musical d'aujourd'hui.

Audio

Tracklisting

High Wolf – Growing Wild (Leaving Records, 9 juin 2015)

1. Wild At Heart
2. Girls, Amen
3. 1314
4. Savage Beasts Be Wise
5. Life Don't Care
6. Maithuna
7. Exploratory Impatience


Felicia Atkinson l'interview

Figure singulière de la création contemporaine, l'artiste pluridisciplinaire Felicia Atkinson dénombre à elle seule plus d'une trentaine de références discographiques à seulement 33 ans - que ce soit sous son propre nom ou le patronyme Je Suis Le Petit Chevalier par le biais duquel, et le disque An Age Of Wonder paru en 2012 sur La Station Radar, on s'est amouraché de sa poésie lunaire -, preuve s'il en est de sa perpétuelle recherche de conciliation entre les arts auxquels elle consacre son quotidien entre les alpages suisses et la côte ouest étasunienne. Entre digressions expérimentales au bruitisme étrangement magnétique et laconisme d'une voix se refusant à chanter pour mieux émerveiller de son timbre perturbant, celle qui est à l'origine avec Bartolomé Sanson de l'érudite et hyper-esthétique maison d'édition Shelter Press sera en concert le vendredi 17 avril au Chinois à Montreuil aux côtés de Brian Where's my guitar dude!? Pyle d'Ensemble Economique (concours ci-après, Event FB) afin de présenter A Readymade Ceremony, album paru le 17 mars dernier. On en a profité pour lui poser quelques questions, embrassant de quelques mots son parcours et ses ambitions.

Felicia Atkinson l'interview

Felicia Atkinson 2
Félicia, afin de présenter ton travail, peux-tu nous retracer les quelques grandes étapes de ton parcours ?

Eh bien j’ai commence la musique enfant, tout d’abord en ayant la chance de tester les structures des frères Baschet a la maternelle et de découvrir la méthode Martenot : deux manières intuitives de découvrir la musique, directement par l’instrument et le rythme, qui m’ont beaucoup marquée. Mais c’est seulement au début de la vingtaine que je me suis mise à la musique, quand j’étais étudiante aux Beaux-Arts de Paris, cela juste après avoir fait partie de BOCAL, un projet expérimental de danse contemporaine avec le chorégraphe Boris Charmatz - où pendant un an j’ai fait de la danse contemporaine devant un public alors que je n’avais jamais dansé de ma vie. Je crois que ça m’a appris l’improvisation !

Aux Beaux-Arts, j’avais créé un groupe avec deux copines, qui ne dura que quelques mois, Anti-Chambre, où on jouait dans le noir et où on échangeait les instruments à chaque chanson. On a fait un seul concert dans un amphithéâtre de dessin académique. Mais c’était le debut finalement. Je pense que ça sonnait comme un mélange maladroit qui se voulait entre Spire That In The Sunset Rise et Vibracathedral Orhestra.

Juste après, j’ai fait partie du duo STRETCHANRELAX avec mon amie la danseuse Elise Ladoue avec qui je travaille toujours de temps en temps sur des projets de performance, même si le groupe est fini : on jouait surtout avec des objets, comme des bouteilles d’eau ou des peaux, on s’asseyait sur des guitares en collants fluos avec des masques de catch. C’était assez noise et aussi assez punk dans l’esprit. Elise, par exemple, jouait du grelot en pointes de danseuse classique pendant que je posais des verres d’eau sur un piano. C’était d’inspiration Fluxus, on pourrait dire. On a fait une dizaine de concerts maximum, surtout à Paris, dont un aux Instants Chavirés à Montreuil, à la Générale quand c’était à Belleville à Paris, ou pendant le Placard qu’organisait Eric Minkinnen. C’était très performatif. On a même eu la chance de jouer devant la pièce mythique Etant Donnés de Marcel Duchamp dans un musée de Dusseldorf avec deux violoncellistes et le musicien néo-classique Hauschka qui nous avait invitées car il nous trouvait justement surréalistes ! Je crois qu’on a fait très peur à tout le monde, mais j’en garde un très bon souvenir.

Je faisais en même temps partie de mon projet guitare/spoken word  avec Sylvain Chauveau, où je faisais de la voix et parfois de la harpe ou du mélodica et du xylophone. Nous avons fait un disque, Roman Anglais, et des concerts dans le Midwest et sur la côte est des Etas-Unis jusqu'en 2008. J’ai aussi fait partie d’un groupe éphémère qui s’appelait Louisville.

Et puis ensuite j’ai déménagé a Bruxelles, en 2009, et c’est là où j’ai commencé la musique en solo. Un premier album sur le label japonais Spekk, et juste après, Lakes and Losses sur Kaugummi… Puis toute une série de cassettes et de vinyles sous mon nom et sous le pseudonyme Je Suis Le Petit Chevalier (Ruralfaune, Digitalis, Stunned, Aguirre et La Station Radar).

En 2011, on a créé le label Shelter Press avec Bartolomé Sanson, qui m’a permis d’être beaucoup plus indépendante et de rassembler la musique, l’art, les livres sous un même toit. C’est à partir de cette date-là aussi que j’ai commencé à développer un nouveau type de sets live, qui m’ont permis de faire la première partie de gens comme Grouper, Sun Araw, ou Gabriel Saloman, des musiciens avec qui j’ai beaucoup appris tout simplement en les regardant jouer. Et puis voilà, ca nous mène à aujourd'hui !

A quels saints te voues-tu ? Quelles sont les grandes influences qui ont emprunt tes recherches artistiques ? 

Disons que la personne la plus importante reste John Cage, car il m’a donné, je crois, une philosophie de la vie, un rapport à la musique et à l’art en étroit dialogue avec le hasard, la nature et les bruits du monde. Une pièce comme Roratorio par exemple, qui est une interprétation de Finnegans Wake de James Joyce, avec du field recording et une manière très distancée d’utiliser la voix, me fascine encore. Ce sont des éléments que je retrouve aussi chez d’autres compositeurs comme Robert Ashley ou Luc Ferrari.

Au niveau plus rock, des groupes comme Low, Smog, Palace ou Mount Eeerie m’ont indirectement marquée quand j’avais 20 ans, car ils ont dessiné un espace poétique un peu rugueux, mélancolique, et intense à la fois, dans lequel j’ai pu grandir, sortir de l’adolescence et aborder le monde adulte. Une éthique peut-être aussi ? Tout ce côté Do It Yourself/culture underground que je trouve finalement très fondateur, tant dans ma pratique musicale que dans notre manière d’aborder Shelter Press, en restant très indépendants. En tout cas un sentiment de liberté que je trouvais chez ces groupes m’a marquée, dans la simplicité et l'intensité de leurs chansons, quelque chose dans leur musique qui m’a donné le goût de voyager, de passer maintenant quasiment un tiers de mon temps aux Etats-Unis. Je pense que ça allait avec une découverte des comics de Daniel Clowes, Charles Burns, la découverte de la culture indie au tout début des années 2000. Des films de Hal Hartley et de Harmony Korine.

Depuis j’ai eu d’autres chocs, d’autres rencontres, comme par exemple la musique de Yellow Swans qui a été une énorme claque. Des disques-armures qui s’écoutent pour arriver à affronter la violence du monde. C’est un peu mon Wagner à moi peut-être. J’avoue que le fait, avec Shelter Press, d’avoir eu la chance de sortir des albums solos de Gabriel Saloman et Pete Swanson nous a rendus très fiers.

Je suis aussi très excitée par la scène d’aujourd’hui : il y a tellement de projets intéressants, des gens que je trouve fantastiquement inventifs comme Rene Hell, Dolphins Into The Future, Oren Ambarchi, Valerio Tricoli, James Hoff, KTL, D/P/I, Sun Araw, Klara Lewis, John Wiese… Nous allons souvent à la Cave 12 à Genève, la salle la plus proche de chez nous, qui a une programmation hallucinante, on peut presque y aller les yeux fermés. C’est très enthousiasmant, ça donne de l’espoir !

Récemment aussi, je m’intéresse beaucoup aux rééditions qu’ont entrepris des labels comme RVNG ou Flnder Keepers. Light On The Attic avec K. Laimer, Craig Leon, Suzanne Cianni, Ariel Kalma, Ruth White, Emerald Web, Lewis… Les rééditions du GRM par Mego aussi.

Mais j’écoute parallèlement beaucoup de choses qui n’ont rien a voir avec ma musique : énormément d’americana, de Neil Young à Townz Vand Zandt, du calypso jamaïcain, les compilations et les rééditions world et blues de Mississipi Records,  et du jazz, comme cette harpiste de Chicago des années 60, Dorothy Ashby, ou Rashad Roland Kirk...

Felicia Atkinson 1

Tes œuvres sont au carrefour de multiples inspirations, qu'elles soient poétiques, littéraires, plastiques ou musicales. Tu brouilles volontairement les pistes afin de signifier quelque chose de précis par ce biais, ou est-ce simplement que tu n'as jamais voulu réellement trancher entre tes multiples pratiques ?

Je crois juste que l’oreille veut entendre, la bouche veut parler, et les yeux veulent voir. J’ai toujours eu une grande conscience de tous mes sens, et j’ai besoin de chacun d’entre eux. Du coup, le fait de trancher me semble artificiel et violent. C’est peut-être aussi une version féministe et cosmogonique de l’art. Comme disaient les situationnistes : jouissons sans entrave.

Quelle est la place de l'expérimentation dans ta démarche ? Est-ce une composante de l’improvisation ou seulement une résultante ?

Composition et expérimentation se donnent la main. Il s’agit toujours d’un ajustement entre les deux. Je compose à partir de mes improvisations et j’improvise à partir de mes compositions, qu’elles soient sonores ou picturales. C’est Lucky Luke et son cheval, ensemble ils explorent. Ou comme dans le film Vanishing Point, où cet homme se perd dans le désert en voiture. Sans la voiture, il ne pourrait pas se perdre. Il a besoin d’un outil rationnel, plus mécanique que lui, mais il a aussi besoin de l’immensité sans nom du désert.

L’un sample l’autre et inversement.

Ce qui donne le cadre réellement, c’est l’espace et le temps. Une logique propre se dégage toujours du contexte : une exposition dans un white cube réalisée en une semaine, un disque vinyle de quinze minutes par face, un concert de trente minutes dans un espace sonique particulier… tous ces paramètres participent énormément aux choix opérés lors de la conception d’une œuvre. C’est finalement très concret.

A Readymade Ceremony est présenté comme une sorte de transcendance artistique puisque tu sembles dépasser tes projets précédents, sous ton propre nom et celui de Je Suis Le Petit Chevalier, pour créer une entité renouvelée, régénérée. Comment présenterais-tu ce disque, cet objet ? 

Bon, transcendance, je ne sais pas. En tout cas, une volonté de liberté et de plaisir. Finalement, c’est peut-être bien un disque situationniste ! Plus simplement, c’est le disque d’une femme de 33 ans. Je pense que c’est un âge important, dans le sens où je ne me sens fondamentalement ni vieille, ni jeune, mais simplement là, pour la première fois... J’ai l’impression d’être une tâche de couleur au milieu d’une feuille de papier pliée en deux. C’est une sentiment étrangement agréable.

J’ai enregistré ce disque dans les Alpes, dans mon grenier-atelier, pendant un an. Je l’ai pensé comme j’aurais fait une de mes sculptures, un mélange de matériaux hybrides, de terre, de tissus, de peinture, de poèmes, assez simplement mais sur un temps relativement long, au gré d’une pratique régulière. C’est un disque avec une certaine écologie a l’intérieur. C’est pour cela qu’il s’appelle A Readymade Ceremony, il s’agit de déplacement de contextes, d’une forme déplacée vers un lieu autre, régulièrement. C’est une référence à la fois à Marcel Duchamp, mais aussi au moment particulier qu’est par exemple un concert ou le vernissage d’une exposition, surtout si l’un ou l’autre convoquent des formes éphémères ou improvisées. On assiste à quelque chose d’unique qu’on ne reverra jamais de la même manière. Je me suis alors demandé : comment transmettre ce sentiment particulier sur un disque ? Alors que le disque est justement le contraire de cela, alors que le disque peut-être joué à l’infini ? Qu’il est, par essence, une répétition ?

Je me suis alors souvenu des disques/histoires que j’écoutais enfant. Par exemple Pierre et le Loup de Prokoviev ou L’Enfant et les Sortilèges de Ravel. J’étais émerveillée et terrifiée, et du fait même du récit, quelque chose de particulier se mettait en place dans la répétition, quelque chose d’étrangement nouveau. Un paradoxe s’opérait. Il s’agit peut-être de quelque chose de proche de ce dont parle Gilles Deleuze dans son texte sur la ritournelle dans Mille Plateaux. Eh bien j’ai pensé ce disque comme ça. Comme une espèce d’Oratorio, où la voix serait l’élément de surprise, de discorde non résolue, qui nous permettrait d’écouter encore et encore le morceau, sans jamais tout saisir. Evidemment c’est un voeu pieux, et je ne sais pas si je l’ai réussi. Mais en tout cas, c’était mon intention.

Une autre chose, c’est que je voulais qu’il y ait une dimension inquiétante dans le disque. Car je me suis rendu compte que les musiques qui m’avaient le plus marquée étaient les musiques qui m’avaient fait peur, dans le sens où elles m’avaient montré un espace inconnu. L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry m’a fait par exemple cet effet. C’est flippant. C’est comme quand on regarde Twin Peaks, on a accès à quelque chose de sombre, sombre dans le sens ou on ne voit pas très bien ce que c’est. La vue est troublée. D’autres sens alors entrent en jeu pour y pallier. Il ne s’agit pas d’épouvante, ou de gore, mais juste de ce sentiment d’inquiétante étrangeté qui libère l’imagination et l’inconscient.

Dans l'alcôve de ton ambient-drone, tu uses d'un spoken word très littéraire, voir référencé, mais qui semble spontané. Quelle est l'influence de la littérature française et étrangère sur tes paroles ? Et pourquoi plus particulièrement Char et Bataille ? 

La littérature et la poésie sont très importantes pour moi. J’aime beaucoup lire à haute voix, ou qu’on me lise à haute voix. J’aime les voix dans le cinéma, celles d'Emmanuelle Riva dans Hiroshima Mon Amour, d'Anna Karina dans les films de Godard ou les voix dans les films de Robert Bresson. J’aime la radio aussi, beaucoup. La voix de Lee Hazlewood me rassure beaucoup aussi.

C’est étrange quand une voix semble à la fois lue et spontanée, entre les deux, c’est un état qui m’intéresse beaucoup. Car je pense que même dans la vie de tous les jours, on a plusieurs voix en nous, selon les situations. Du coup, j’aime l’idée de pouvoir lire un livre dans un disque, de manière très concrète, cette possibilité de créer des situations à la fois complètement réelles (je lis un livre) et fictives (je lis une fiction avec une histoire inventée). C’est ce paradoxe qui m’a amenée à écrire ce livre, Improvisings Sculpture As Delayed Fictions, que je lis dans le morceau L’Oeil. Ce livre est un peu le tome premier de mon disque dans le sens où il est sa partition.

Pour revenir à Char et Bataille : René Char pour son amour de la peinture et des autres écrivains. Dans Recherche de la Base et du Sommet, il écrit sur les autres, et en écrivant sur les autres il n’a jamais été tant lui-même. C’est du sampling, du tribute, de la cover avant l’heure. Du coup, ça m’amusait beaucoup de l’intégrer dans ma musique, comme un instrument. De voir René Char comme un bluesman. Pour Bataille, c’est le rapport à l’érotisme, la voix comme un objet insaisissable, un prisme pour exprimer et convoquer le désir, dans toute sa potentielle monstruosité ici. J’y voyais quelque chose d’assez noise en fait, en perpétuelle metamorphose. Une chimère noise.

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A Readymade Ceremony sort sur ton label Shelter Press que tu copilotes avec Bartolomé Sanson. Celui-ci nous déclarait en 2012 que l'unité sonore et visuelle autour de Shelter Press était à la base du projet. Dans quelle mesure conçois-tu ton travail sonore qui tient sur le fil de l'improvisation en relation avec l'aspect graphique et esthétique de l'oeuvre qui semble ultra aboutie, précise et ne laissant rien au hasard ? 

C’est justement cette tension qui me plaît, entre un cadre très précis et un mouvement à l’intérieur très libre. Ce dialogue-là. C’est par exemple ce qui m’intéresse dans le modernisme. Comme la Schindler House a Hollywood, par exemple : une maison extrêmement précise et rigoureuse mais qui a peut-être accueilli les fêtes les plus déjantées, on ne peut qu’imaginer !

De manière générale, on joue avec l’improvisation dans Shelter Press aussi, dans le sens où l’on s’autorise aussi des projets expérimentaux, comme la résidence que l'on vient de faire aux Los Angeles Contemporary Archives, un centre dédié aux livres d’artistes à Los Angeles, où nous avions carte blanche pendant huit jours. Là-bas, nous avons exploré librement les archives et nous avons réalisé un livre géant assez fou, imprimé à la Risograph, que nous avons donc pensé, conçu et imprimé avec nos cerveaux et nos mains en huit jours !

A Readymade Ceremony aura-t-il une vie propre sur scène ? Ou sera-t-il intégré dans une setlist plus classique ? 

Oui ! J'ai commencé à faire des concerts à partir du disque, où je travaille en direct des collages qui prennent pour base les sons du disque mais dans des ordres variables, qui se mélangent avec des field recordings et des sons improvisés que je fais par-dessus au synthétiseur. J’ai pu essayer cette configuration au Treize à Paris en décembre dernier et en Californie où j’ai eu la chance de pouvoir jouer au MOCA de Los Angeles et a l'université Cal Arts. C’était une super expérience !

Est-ce le détachement lié à ta vie dans les alpages qui te permet de concevoir les formules musicales et théoriques adaptées à ta sensibilité créatrice ? A contrario, l'urbanité est-elle étouffante ?

Il est certain que cette ascèse me permet, quand je reviens de tournée ou d’un montage d’exposition, de me remettre très vite au travail. Et puis les montagnes sont si majestueuses, c’est une source infinie d’inspiration. Je passe aussi beaucoup de temps sur la côte pacifique nord-ouest des Etats-Unis et dans le désert du Mojave (trois voyages en un an sur la côte ouest), et ces lieux magiques me nourrissent beaucoup, que ce soit les falaises de l’Oregon ou le désert de Joshua Tree. Ce sentiment de se faire avaler par l’immensité est très métaphysique.

Ensuite, j’ai grandi à Paris de 0 a 28 ans, puis j'ai habité à Bruxelles cinq ans, mes racines sont fondamentalement urbaines. Mais disons que, encore une fois, me sentir étrangère à un environnement est quelque chose de très enrichissant. Pour l’instant, la nature reste un mystère total pour moi, qui me fascine, j’aime être dans un élément où il y a peu d’humains, où le paysage est très fort, nous écrase quasiment. Ensuite, nous revenons juste de Los Angeles avec Bartolomé où beaucoup de nos amis musiciens habitent (dont bien la moitié des artistes Shelter Press) : idéalement j’aimerais bien habiter entre les Alpes et là-bas !

Quels sont tes projets futurs une fois A Readymade Ceremony sorti ?

J’ai deux collaborations qui me réjouissent beaucoup : un projet qui s’appelle LA NUIT, avec Peter Broderick, qui sortira sur le label de Portland Beacon Sound en juin 2015. Et un autre projet avec le musicien californien Jefre Cantu qui sortira sans doute en 2016… Je reste un peu secrète dessus pour le moment, mais j’en suis très fière !

Par ailleurs, j’ai de nouvelles expositions à venir (France, Suède, Danemark, Belgique), et je commence déjà à travailler sur mon prochain album, tranquillement. J’ai envie d’enregistrer de nouveaux sons dans le desert de Joshua Tree et au Nouveau-Mexique. J’aimerais bien aussi jouer plus régulièrement en France, on verra ce qui se présente…

Concours

Felicia Atkinson 4

Hartzine vous offre deux places pour le concert de Felicia Atkinson au Chinois le 17 avril. Pour cela, remplissez le formulaire ci-dessous ou envoyez vos nom et prénom à l'adresse hartzine.concours@gmail.com. Les gagnants seront prévenus dans l'après-midi.

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Audio

Tracklisting

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Felicia Atkinson - A Readymade Ceremony (Shelter Press, 17 mars 2015)

A1. Against Archives
A2. L'Oeil
B1. The book is the territory
B2. Carve the concept and the artichoke
B3. Recherche de la base et du somme


Chicaloyoh - The Sun’s Path (PREMIÈRE)

Chicaloyoh - Folie SacréeAlice Dourlen, aussi discrète que magnétique, possède un rare charisme scénique. Si l'idée d'aligner Chicaloyoh à la Mécanique Ondulatoire ce 9 janvier dernier (lire) aux côtés d'Ensemble Economique et Kikiilimikilii semblait enthousiasmante - ayant particulièrement apprécié Evaporation Of Widows sorti en ce même début d'année sur Storm As He Walks -, on était loin de se figurer à quel point les odes brumeuses et méandreuses de la Normande s'intimeraient jusqu'au plus profond de l'assistance, laissant chacun tituber d'un trop plein d'émotions. En parfaite résonance avec les échos tournoyants de cette froide soirée, le LP Folie Sacrée - à paraître le 30 septembre prochain sur l'inestimable maison d'édition bruxelloise Shelter Press - s'égraine tel un bréviaire imageant une nébuleuse balade emprunte de mysticisme, à mi-chemin entre les halos vaporeux de Grouper et l'obscurantisme acrimonieux de Chelsea Wolfe. On flotte benoîtement dans des paysages sonores nimbés de guitares et de claviers, merveilleusement hanté par le fantôme d'une Nico désincarnée. En témoigne The Sun’s Path, insidieuse complainte en clair obscur.

Audio

Tracklisting

Chicaloyoh - Folie Sacrée (Shelter Press, 30 septembre 2013)

A1. All The Nights
A2. Gloves And Tie
A3. The Skeleton
A4. The Sun’s Path
B1. A Man In A Street
B2. Look My Eyes
B3. Turn Into Windy Sand
B4. Gancel


DVVLLXNS - Xochitl

DVVLLXNS aurait pu être un groupe à acronyme de plus, remplaçant tendancieusement et sans raison la lettre u par le v. Aurait pu, car ledit patronyme tient sa justification dans l'hommage appuyé de Jon Porras - moitié de Barn Owl (voir), mythique duo drone san franciscain - à Dorothy Vallens, le personnage joué par Isabella Rosselini dans Blue Velvet (David Lynch). Et c'est un euphémisme de dire que cet occulte side-project électronique, entre sourdes réverbérations et pulsations saccadées, sied dans toute sa splendeur spectrale et inquiétante au surréalisme lynchien, notamment à l'écoute du EP Lxtvny - dont est extrait Xochitl, sobrement porté à l'image ci-dessous - paru le 28 septembre dernier via Shelter Press (lire) et sous-tendu par l'énigmatique organisation digitale THX NXW MXNVMXNTS.

Vidéo


Who are you Shelter Press ? : interview & mixtape

On ne va pas se mentir, mon intérêt pour Shelter Press s'est éveillé par un jeu de circonstances plutôt heureux. L'album de Pete Swanson sorti chez Type (le double album pour être plus juste : Man With Potential/Man With Garbage) est selon moi l'une des meilleures, si ce n'est la meilleure production de l'année écoulée. En creusant le back catalogue de l'ex-Yellow Swans, une étape de sa discographie demeurait introuvable ou presque : un LP partagé avec Rene Hell.

Au détour d'un mail, la bonne nouvelle tombait : le LP en question était réédité par Shelter Press, maison d'édition aux contours pluriels et la suite promise par Bartolomé Sanson à la fin de Kaugummi Books. L'entretien ci-dessous vous permettra de faire le lien entre passé proche et projections, nouveaux médias et pertinence artistique.

Entretien avec Bartolomé

Cette rubrique sert d'habitude à présenter un label, mais Shelter Press n'a pas vocation à ne sortir que des disques. Comment souhaites-tu qu'on en parle ?

Shelter Press tire son nom de l'ouvrage Shelter de Lloyd Kahn, un utopiste californien qui a dédié sa vie aux abris faits main et fait encore aujourd'hui du skate board à 80 ans. Sa vision généreuse, politique et philosophique de l'habitat était une belle inspiration pour une structure d'édition de livres et de disques !

Le support s'adapte aux idées et les idées seront épaulées par le support ; comme dans cette architecture toute particulière. Cette "polyvalence décidée" définit ainsi le questionnement dans lequel je me trouve. La structure est très jeune et est encore en pleine mutation. Dans l'immédiat, je crois que Shelter Press peut être considérée comme étant simplement une structure éditant des disques vinyle et des livres d'art, mais cette plateforme devrait être amenée à muter d'ici la fin de l'année vers quelque chose de plus ambitieux et de plus "global". Un univers en soi !

Tu as été, dans un passé proche, éditeur d'un certain nombre de zines graphiques (Kaugummi Books). Tu avais également sorti quelques albums (sous différents formats) d'artistes dont tu es assez proche (Felicia AtkinsonHigh Wolf) qui n'auraient peut-être pas vu le jour ailleurs. Défends-tu la même idée avec Shelter Press ? Le nom de cette nouvelle structure pourrait le laisser penser...

C'est justement toute la raison d'être de cette structure. J'ai travaillé par le biais de Kaugummi Books avec plus de 250 artistes différents en moins de quatre ans, et si certains m'étaient totalement inconnus et le sont restés, d'autres étaient ou sont devenus des amis très proches. Et c'est justement cette situation qui m'a motivé à arrêter une structure pour en démarrer une nouvelle : resserrer au maximum le nombre de collaborateurs pour travailler intimement avec chacun, sur un temps plus long, pouvoir défendre leurs travaux plus intensément et créer une structure abritant cette communauté d'artistes dont je suis proche.

Et au-delà du travail et des collaborations, nous sommes tous très connectés sur cet axe nord-ouest de la France, avec ces gens qui sont d'abord mes amis comme Alice Dourlen (Chicaloyoh) qui était à l'origine de Kaugummi avec moi et dont j'ai sorti les premiers disques, High Wolf avec qui j'ai habité, Gilles Etasse (Marsh Cavern) qui est derrière le label Tamed Records… Et Félicia Atkinson, bien sûr (Je Suis Le Petit Chevalier), qui copilote maintenant Shelter Press avec moi…

Peux-tu nous en dire plus sur ta première sortie vinyle, ce LP partagé entre Pete Swanson et Rene Hell, vierge de tout tirage continental (autoproduit par les deux artistes en 2010) et que tu ressors en quelque sorte en Europe ? C'est quelque chose que tu avais dans tes cartons depuis un moment ?

Pas forcément dans mes cartons depuis longtemps, mais l'anecdote est assez amusante pour mériter d'être racontée. Quand Max (High Wolf) est rentré de son premier US tour, il a rapporté dans ses valises une masse assez incroyable de disques, dont ce fameux split Pete Swanson/Rene Hell limité à 250 copies et alors introuvable à un prix décent. Bien jaloux de mon colocataire qui ne manquait pas de me rappeler que je n'aurais sûrement plus l'occasion de réécouter ce disque une fois que j'aurais déménagé, j'ai plaisanté avec Pete Swanson sur l'idée que ma seule chance de l'avoir un jour serait de le rééditer. Plaisanterie qui s'est vite transformée en réel projet et quelques mois plus tard, le disque était l'occasion de lancer Shelter Press.

Pete Swanson apparaît également aux crédits de ta prochaine sortie (master du Age Of Wonder de F.A). Est-ce une volonté d'unifier la signature sonore de tes sorties ? Le label a t-il d'ailleurs vocation à afficher une unité quelconque (aussi bien sonore que visuelle) ?

Je ne sais pas si c'est une volonté d'unification, mais il s'avère que Pete (en plus d'avoir sorti le meilleur disque de 2011, Man With Potential) est une des personnes produisant les meilleurs masterings aujourd'hui. Il était donc évident pour nous de faire appel à lui pour le disque de Félicia. Il s'est d'ailleurs aussi occupé du disque précédant de Je Suis Le Petit Chevalier (L'Enfant Sauvage sur l'excellent label Aguirre) qui est en quelque sorte la première partie du diptyque que formeront ces deux disques. À noter que An Age Of Wonder est co-édité avec le super label La Station Radar !

Concernant une unité sonore ou visuelle autour de Shelter Press, c'est très important pour moi et c'est la base de ce projet. Elle sera visible mais plutôt d'un point de vue thématique ou spirituel. Créer une forme d'univers invisible qui reliera toutes les sorties entre elles.

Le clip vidéo a peu à peu remplacé la diffusion gratuite et systématique de mp3 comme outil de promo. Est-ce un format sur lequel Shelter Press sera amené à travailler ?

Je ne sais pas, et cela pour plusieurs raisons. Comme tout support, la vidéo peut être vecteur du meilleur comme du pire et ce systématisme a provoqué une telle quantité d'horreurs ces derniers mois que je ne crois vraiment pas que ce soit nécessairement une bonne idée. Aussi, peu de personnes ont les épaules pour fournir une vidéo de qualité pour un titre durant plus de 15 minutes ! Pour répondre sans détour à ta question, je dirais oui, dans le cadre d'un trailer. Plus difficilement pour un titre en entier.

Concernant ton activité d'éditeur, tu expliquais de manière détaillée les raisons pour lesquelles tu arrêtais l'édition de zines. Les activités d'édition de SP semblent davantage tournées vers la production d'objets plus conventionnels d'un point de vue formel (livres, magazines). À moins que je me trompe, il y a un pan sur lequel tu n'as pas encore travaillé : le roman et sa réduction, la nouvelle. Y a-t-il déjà eu une tentative par le passé ? As-tu un intérêt pour la chose ? 

Comme je te le disais plus haut, je ne sais pas encore très bien vers quoi je me dirige exactement avec cette structure et il m'est donc difficile de te répondre. Mais pour être honnête, je me sentirais assez mal à l'aise et incompétent pour publier du texte de fiction. Par contre, j'aimerais bien publier des essais théoriques sur l'art un jour...

Il y a un facteur très pragmatique qui entre aussi en compte : vendre des livres d'images ou des disques est relativement aisé car tu te situes alors dans un contexte mondial qui permet d'écouler assez rapidement tes stocks et avancer. Éditer du texte induit que tu t'adresses alors à un nombre bien plus restreint de personnes qui partagent ta langue… Ce qui complique beaucoup de choses du point de vue logistique et économique.

Ton travail est très lié à l'activité de tes contemporains, qu'ils soient dessinateurs, photographes, graphistes ou musiciens... T'imagines-tu travailler à la réédition d'archives ou de documents tombés dans le domaine public ?

OUI ! Avec Félicia, on est très attaché aux images d'archives ! L'archive est au centre de son travail. La toute dernière publication Kaugummi Books était justement un livre très limité qu'on avait fait ensemble à l'occasion d'une exposition à Chicago l'été dernier.

Que peut-on souhaiter à Shelter Press en 2012 ?

Des nouveaux projets ?! À commencer par le LP de Je Suis Le Petit Chevalier et un livre de l'artiste Julien Langendorff pour février, un livre de Nicolas Poillot et un livre de Félicia Atkinson pour le printemps, un livre d'Estelle Hanania et un LP de Chicaloyoh à l'automne, et sûrement pas mal d'autres choses entre temps…

Mixtape

Cold Winter Playlist

01. RxRy "A1 - A4" (Sweat Lodge Guru)
02. Xela & Jefre Cantu Ledesma "Love Is An Echo" (Type)
03. Chicaloyoh "In My Garden Shed" (Self Released)
04. Pete Swanson "A&O&0" (Type)
05. Leslie Keffer "Untitled 04 - Split w/ Inca Ore" (Cherried-Out Merch)
06. Keith Fullerton Whitman "Generator 01" (Root Strata)
07. Je Suis Le Petit Chevalier "No Talisman" (Aguirre)
08. Rene Hell "Bending (Voice)" (Shelter Press)
09. Andy Stott "We Stay Together (Part1)" (Modern Love)
10. Astral Social Club "Skelp" (Happy Prince)

Vidéo