Light Pollution - Apparitions

light-pollution-apparitions_frontAvez-vous déjà entendu parler de pollution lumineuse ? Oui ? Non ? Donc petit rappel pour ceux qui s'ébahissent devant leur éclairage 10 000 Volts digne d'une armée d'atomic 3000 : une partie de la faune se meurt car les ténèbres sont aussi capitales à sa survie que la lumière naturelle l'est à l'homme. Vous saisirez peut-être un peu mieux le contexte dans lequel se place notre quatuor venu tout droit de Chicago. Armés de leurs instruments de musique en guise de lampe torche, nos quatre petits gars s'épanchent sur leurs dérèglements internes et leurs désorientations face au monde de la manière la plus lunaire qu'il soit. Il y a parfois de la beauté lorsque l'on sonde l'obscurité.

Et là je vous vois venir... Non, non, Light Pollution n'est ni un croisement de Panda Bear et de Yeasayer, ni une copie de Grizzly Bear, c'est bien plus que ça. Non mais c'est dingue aussi, sous prétexte d'avoir un peu la tête perchée dans les étoiles, vous vous retrouvez si vite catalogué. Mais Drunk Kids versant adroitement dans la ligne des tubes fifties balaiera rapidement les idées perçues. Neuf tracks à la croisée des genres, sublimés par la voix à la fois profonde et diaphane de James Michael Ciccero, dont les intonations sublimes vous feraient verser quelques larmes même sur les morceaux les plus shoegaze. Et à ce jeu, le leader de Light Pollution rappellera celui d'Animal Collective, mais aussi de nombreux Anglais comme MorrisseyIan McCulloch,Ian Brown... Il ne semble donc pas hasardeux que le label Carpak (Toro y MoiBeach House...) ait décidé d'en faire sa nouvelle coqueluche.

light-pollution Apparitions se parcourt d'une traite comme un rêve éveillé, ou non pardon, plutôt comme un circuit sillonné à l'aveugle, éclaboussé par le trop plein de lumière rendant nos sens oculaires insignifiants. De là, on se laisse embarquer par les flux new-wave d'un Fever Dreams qui rappelle à nos sens la signification du mot « désorientation ». On s'égare en chemin, porté par un Deyci, Right On empreint de mélancolie, dont les sonorités aquatiques nous laissent avec une sensation de flottement. Cette même impression est poussée à l'extrême tout au long d'un Ssslowdreamsss élégiaque et neurasthénique, mais d'une beauté que seuls les êtres nyctalopes arrivent à percevoir. Le réveil se fait d'autant plus dur sur un Bad Vibes terriblement sec et douloureusement introspectif. Confrontation brute de l'obscurcisme  et de l'embrasement dans un bouillonnement orchestral où le groupe révèle un talent bouleversant pour les mélodies micro-apocalyptiques.

Ce premier album ne devrait donc pas laisser indifférent tant par ses mélodies tortueuses, ses atmosphères nébuleuses, ses sous-entendus angoissants que par son halo éblouissant, son confinement chaleureux et angélique. Un premier opus dont la noirceur vous éclairera les nuits les plus sombres.

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Light pollution – Bad Vibes

 

Vidéo

Tracklist

Light Pollution– Apparitions (Carpak, 2010)

01. Good Feelings
02. Oh, Ivory!
03. Drunk Kids
04. Fever Dreams
05. Deyci, Right On
06. Bad Vibes
07. All Night Outside
08. Witchcraft
09. Ssslowdreamsss


Kurt Vile - Square Shells EP

kurt_vileLe garçon traîne ses guêtres et sa drôle de tignasse dans les rues d'un Philadelphie suranné, noyant son amertume d'une nonchalance éperdue. Sa réputation le précède, la gloriole lui pend au nez, fendillant subrepticement son visage anguleux d'un sourire esquissé. Kim Gordon se repait de ses balades étirées, cahoteuses, nimbées d'électricité réverbérée. Et pourtant, il vous toise timidement, préférant dans l'instant mirer cette boue sèche auréolant ses godillots. Sa voix fait défaut au duo The War On Drugs quand sa guitare confère à celui-ci l'écrin d'un unanime enthousiasme. L'Amérique, orpheline d'un Kurt éteint d'une balle en pleine tête, s'en cherche un autre, flirtant tout autant avec l'insidieuse obsession du morbide. Et c'est Matadors Records qui rapièce le spleen décharné du bonhomme, au nez et à la barbe de ses précédents labels (Woodsist, Mexican Summer et Richie), sur un album, Childish Prodigy (2009), à la luminescence automnale, baigné de saturations chaotiques. Sans gamberge aucune, l'illustre homonyme - à deux lettres près - du musicien allemand Kurt Weill, ami et collaborateur de Bertolt Brecht, se meut en stakhanoviste de la bande faisant étal en deux courtes années de trois disques flanqués de deux EP, dont le dernier en date, Square Shells, sorti le 25 mai, me sert de prétexte à l'évocation dans nos pages de ses divagations psyché-pop à l'épure vagabonde. En porte-à-faux d'une transhumance chill-wave ou noise-surf, Kurt Vile décline, sur de variables durées, un songwriting trouvant ses aïeux dans la verve pop d'un Elliott Smith, plus froid que jamais, ou d'un David Freel, architecte du regretté duo Swell, tout en dépeignant des paysages sonores attelant au Mystery Train d'un Jim Jarmusch dévotement mentionné (Losing Momentum - For Jim Jarmusch). Tour à tour enjoué (Ocean City), enivrant (Invisibility: Nonexistent) ou lunaire (I Wanted Everything), Square Shells se fait le parfait prélude cotonneux à un quatrième effort prévu pour novembre en compagnie de son backing band, The Violators, et enregistré derechef par un pape du son nineties, John Agnello (Sonic Youth, Dinosaur Jr, Madrugada). D'ici là, sa flegme versatile matinée de delay aura eu le temps de s'inviter à nouveau à vos oreilles, sur scène comme sur disque. Ne la loupez pas.

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Kurt Vile - Invisibility: Nonexistent

Video

Tracklist

Kurt Vile - Square Shells EP (2010, Matador)

01. Ocean City
02. Invisibility: Nonexistent
03. Losing Momentum (For Jim Jarmusch)
04. I Wanted Everything
05. I Know I Got Religion
06. The Finder
07. Hey, Now I'm Movin'


Ganglians

ganglians

Il faut bien le dire, certains groupes font tout pour échapper à la moulinette critique. Deux mois que Monster Head Room et sa pochette colargol traînassent sur le coin de ma table, me rappelant sans cesse ô combien l'art de la procrastination est irréductible à ma volonté. Avec Ganglians, les natifs de Sacramento ont de toute évidence voulu, par ce nom de scène si peu ragoûtant, se soustraire à la verve abrasive de tous ceux pourfendant l'incurie néo-hippie. Et une rapide et allusive écoute avait sonné le glas d'un intérêt bien placé : le supplice aurait dû être de courte durée. Sauf que la bête est tenace et truste actuellement quasi tous les festivals de notre vieille Europe. Alors soit, ne crevons pas idiots et jetons-nous à l'eau. Si Monster Head Room n'est pas une franche réussite, bien trop inégal pour y prétendre, certains morceaux de bravoure hallucinée mérite bien l'acte de contrition. Sur l'autel de l'ignorance, je confesse ce trop peu d'attention renégat et j'incline ma bonne foi sous les cieux de cette pop à haute teneur en THC. Le trio de troufions parle de "pure acid pop naïve" s'agissant de ses comptines mutantes. A vous de vous faire une idée avec Valient Brave et The Void. Pour ma part, je vois bien les Beach Boys et leur candeur mélodique se fondre dans l'expérimentalisme béat du Beta Band de The Three Ep's. Ok, demain j'arrête.

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Sleepy Sun – Fever

ssfeverwebC'est à peine si j'ai eu le temps de terminer de siffloter les dernières notes de White Dove, que les Sleepy Sun nous reviennent déjà avec un nouvel album intitulé Fever. Hmmmm ! Rien que le titre me fait frissonner. Pas rassasié des élans chamaniques et des vapeurs de Quechua émanant de leur précédent single, c'était tout naturellement que j'allais me jeter sur ce bonbon qui fait mal à la tête le lendemain. Ainsi pour ceux qui ne les connaissent pas, Sleepy Sun fait partie de ce que l'on nommera la vague néo-psychédélique. Enfin il ne s'agit là que d'un terme choisi par l'un de nous autres scribouillards, cataloguant comme tel chaque groupe donnant un peu trop de reverb' ou s'amusant un peu trop longtemps sur ses pédales à effets.  Pourtant, bien qu'un maigre degré de filiation avec des artistes contemporains comme The Black Angels ou Black Mountain ne soit pas à exclure, ce second album prouve que nos six petits coyotes californiens n'ont pas été élevés pour rien dans la Mecque de la musique psyché. Il y a un peu de Love et de Jefferson Airplaine qui coule dans leur veine.
Dès l'ouverture de Marina, le sextet pose les bases de son album. Une grosse distorsion lance les festivités, quelques notes poussées dans la saturation, puis vient le matraquage de batterie, aussi sec que mesuré. Le tempo ralentit et nos deux chanteurs soufflent de leurs voix suaves sur ce qui se révèle être l'une des plus belles mélodies folk entendues cette année. Mais nos petits Indiens s'emballent et font monter la cadence. Rythme tribal et danse de la pluie, les voix de Bret Constantino et de Rachel Fannan se croisent autour d'un dernier couplet héroïque qui se clôturera comme il avait commencé. Cette recette deviendra peu à peu la marque de fabrique du groupe tout au long de l'album et Wild Machines en est un autre exemple parfait. On dénote d'ailleurs cette remarquable envie de se démarquer, de ne jamais rééditer un morceau semblable que ce soit dans la narration ou bien dans la structure harmonique. Et à ce jeu, les Sleepy Sun se révèlent fortiches. Rigamaroo ressemble à une de ces vieilles comptines folk que l'on fredonnerait autour d'un feu, perdu dans le désert aride de la Vallée de la Mort alors que Desert God renverra l'auditeur autant vers le rock psyché de The 13th Floors Elevators que le stoner de Kyuss. Là où White Dove avait marqué les esprits sur Embrace, Open eyes devrait en faire de même sur ce Fever décidément brillant. Pierre angulaire stigmatisant tout le savoir-faire de notre jeune révélation, ce morceau construit en montagne russe hypnotise et captive de par sa construction en chausse-trappe, de son habillage faussement calme, de sa voix vocodée...  Un track rusé dans lequel sombrerait même le plus hardi des cowboys. Et si Freedom Line ne surprend guère, réutilisant une recette rôdée tout au long de l'album, le schéma mélodique continue de fonctionner à merveille grâce à une gymnastique  basse/batterie incroyable.
Fever se clôt sur l'immense Sandstorm Woman, faramineux morceau psy-folk qui soulève une dure question : « Les Sleepy Sun sont-ils des têtes à claques ? ». Une pointe de jalousie ne peut être contenue après l'écoute de ce second effort. Il aura fallu moins d'un an au juvénile band californien pour s'affirmer en tant que référence même d'un mouvement à suivre. Plus qu'une simple copie, Sleepy Sun impose un son unique, une décontraction  à toute épreuve et un sens de la mélodie qui n'a rien à envier à ses pairs. Encore un disque qui devrait scotcher longtemps vos platines cette année.

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Sleepy Sun – Open Eyes

Tracklist

Sleepy Sun – Fever (ATP, 2010)

1. Marina
2. Rigamaroo
3. Wild Machines
4. Ooh boy
5. Acid love
6. Desert boy
7. Open eyes
8. Freedom line
9. Sandstorm woman


On y était - Band Of Skulls

band-of-skulls-38-webPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Band Of Skulls, Le Nouveau Casino, Paris, 25 mai 2010

Band Of Skulls... un groupe au nom prometteur dont le premier album mi-figue, mi-raisin, Baby Darling Doll Face Honey, m'avait laissée sur une impression de pas assez. Commencer sur l'excellent Light Of The Morning et finir sur un Stun Me All Wonderful relativement chiant, c'était comme offrir un repas sans mousse au chocolat : frustrant. Les très bons morceaux de la première partie de la galette (I Know What I Am, Patterns, Impossible) étaient ainsi plombés par un final feignant et mou du genou. Probablement la faute au trop grand nombre de compositeurs au sein du groupe - trois membres sur trois, mon capitaine -, qui rendait difficile le mélange homogène de la mixture. Néanmoins, on m'avait dit le plus grand bien de leur dernière performance à la Flèche d'Or et depuis ce rendez-vous manqué, j'attendais patiemment de pouvoir constater de mes yeux de quoi il en retournait.

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Malheureusement pour le trio de Southampton, la concurrence était rude ce soir-là. Voyez plutôt : Muse au Casino de Paris, Gossip au Zénith... que des poids-lourds (ha ha). La salle a du mal à se remplir et l'ambiance n'y est pas bien folichonne, malgré l'effort conséquent des ados du premier rang qui se racontent leurs exploits : "La dernière fois, tu te souviens, j'ai fait un sourire au batteur, hi hi hi, attends je te prends en photo." Et puis il faut dire qu'aucun groupe ne s'est dévoué pour assurer la première partie et tenter de réchauffer l'atmosphère. Car oui, malgré les 30°C extérieurs et l'orage qui gronde, il ne fait même pas trop chaud dans la fosse. Un comble.

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Le groupe arrive donc sur scène comme un cheveu sur la soupe un peu avant 21h. Le suspense est à son comble : vont-ils réussir à se dépêtrer de cette situation catastrophique ? En balançant d'entrée le fameux Light Of The Morning cité plus haut, Emma, Russel et Matt soulèvent en un pincement de corde la fosse neurasthénique. Enfin on a déjà vu mieux, mais étant donnée la situation, on salue l'effort. Ce morceau, qui ouvre parfaitement l'album, ne vaut pas moins en live. Son riff dépouillé, sa batterie cinglante et son chant asséné comme une lame tranchante en font presque un manifeste qu'on pourrait intituler Trois leçons pour réussir son entrée. Le groupe a beau compter deux chanteurs dans ses rangs, c'est bien Russel Marsden qui mène le jeu, brillamment secondé par une Emma Richardson sombre et racée - comme quoi on peut oublier son soutien-gorge au vestiaire et être sexy ; j'aurais au moins appris un truc ce soir. Sa basse incisive cisèle lourdement les morceaux, leur donnant cette assise blues qui a sans doute incité Rolling Stone à les comparer à The Dead Weather. Emma, plus grande et plus élégante qu'Alison Mosshart, n'a d'ailleurs pas grand chose à lui envier, si ce n'est ce magnétisme sexuel qui a rendu célèbre la chanteuse des Kills - mais ça, ça ne s'apprend pas, jeune Padawan. Un court moment, le couple se rapproche pourtant, Russel pose sa tête un instant sur l'épaule de son immense comparse, mais le résultat est plus tendre qu'érotique. Pendant cet attendrissant interlude, Matt Hayward tient la chandelle derrière sa batterie qu'il honore de litres et de litres de sueur. Gage de qualité ? Dans ce cas-là, oui. Quoi qu'il en soit, on ne m'avait pas menti : même les morceaux les moins intéressants sont ici plus convaincants que sur l'album. Bien que le plus souvent cantonnés à leur portion de scène, on sent une plus grande cohérence entre les membres du groupe que celle dont ils ont fait preuve en studio. Studio où on espère qu'ils vont remettre les pieds rapidement, leur stock de morceaux étant épuisé en quarante-cinq minutes. Et moi qui pensait naïvement qu'après plusieurs mois passés sur la route et mille occasions de composer, Band Of Skulls aurait un peu plus à nous proposer...

Mais il n'est même pas 22h que le public est déjà raccompagné sur le trottoir sans avoir eu droit à son dessert. Dans le ciel, encore le jour, et sur mes lèvres un goût de trop peu.

Photos

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Setlist

1. Light Of The Morning
2. Death By Diamonds And Pearl
3. Friends
4. Patterns
5. Fires
6. Cold Fame
7. I Know What I Am
8. Bomb
9. Blood
10. Impossible


On y était - Tweak Bird + Real Estate + Ted Leo And The Pharmacists

real-estate-11-webPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Tweak Bird + Real Estate + Ted Leo And The Pharmacists, Le Café de la Danse, Paris, 26 mai 2010

En ce 26 mai, je me suis dirigé vers Bastille le cœur léger. Ça devait bien faire trois mois que je n'avais pas écouté Real Estate. A vrai dire ça ne m'avait pas manqué. Énième groupe pop de l'année 2010 aux guitares réverbérées et inoffensives, leurs chansons ne m'ont pas plus marqué que ça. Les deux autres groupes présents ce soir-là ne m'évoquaient rien de plus qu'un flux rss fraichement consulté.

tweak-bird-11-webLe Café de la Danse a cette particularité de proposer une quantité non-négligeable de places assises. Cela dit, « se taper un cul » s'avère peu compatible avec la mixture psyché/stoner/southern rock proposée par Tweak Bird. Formation réduite (une guitare qui fait le bruit de deux + une batterie), des riffs super simples et qui marchent tout le temps, des changements de tempo adaptés et une lookance hippie... C'est ça Tweak Bird. La preuve que le métal à deux accords n'est pas forcément toujours beauf, d'autant plus quand les interminables solos de guitare sont remplacés par des phases tribales de tambourin. Honnête et franc du collier.

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Cohérence quand tu nous tiens... La pop cocktail de Real Estate se matérialise sous la forme de quatre bonshommes tous contents d'être là mais manquant clairement d'assurance au moment d'enclencher la première (mention au batteur). Leur son est petit... Il paraît que c'est spécifique au style. Un peu plus de basse n'aurait pourtant fait de mal à personne. Visiblement, ils étaient de toute manière plus enthousiastes à l'idée de mixer au Motel. C'était quand même bien.

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Pour moi, le punk à roulette se résume aux bandes-son des vidéos de 411vm. La prestation de m'a donc fait penser à ces moments où s'entrechoquent admiration et incompréhension quand tu vois défiler tous ces mecs venant des quatre coins du globe et mettant à l'amende les mecs qui étaient à leur place le mois précédent tout en sachant que la vidéo du mois d'après projettera sur les feux de la rampe des mecs encore plus forts.

Photos

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Holiday for Strings - Favorite Flavor + Thieves Like Us - Again and Again

cover1Thieves Like Us, souvenez-vous, a sorti son premier album, Play Music, en décembre 2008 chez Sea You records et distribué en France via Kitsuné. Drugs in my Body, le débilitant single d'un album plutôt bon dans sa tentative pop cold wave, empruntant autant à New Order qu'à la trilogie berlinoise de Bowie, résonnait dans nos oreilles pile poil au sommet de la hype pour l'onéreuse marque au renard. Maintenant que les compilations Kitsuné en sont au volume 31 et que Gildas et Masaya, les créateurs du magasin de fringues / label, s'adonnent aux interviews filmées à Figaro Madame (), inutile de préciser qu'il s'agissait pour le trio suédo-américain basé à Paris de fiche le camp et de voguer là où le courant se veut porteur. Fini les pompes pointues et les gilets à deux cent boules, il convient de se mettre à nu pour être cool et vendre des disques. C'est ce qu'ont dû baratiner les petits nouveaux de deBonton, qui par leur positionnement électro-pop enfantin, tendancieusement inspiré, ont récupéré le bébé, Again and Again, enregistré dans une cave parisienne voilà un an et sorti le 7 mai dernier, en plus de l'eau du bain, tiède et gorgée d'un tenace sentimentalisme à la mousse bien trop éphémère. Ce deuxième effort porte si bien son nom qu'il est inutile de se le fader encore et encore, une seule et unique écoute suffisant pour le juger, sans pitié et sans remord, telle une daube intégrale au sein de laquelle il s'avère tristement difficile de s'y retrouver afin de sauver ne serait-ce qu'un seul titre. Gloubiboulga nauséeux, débordant de formules maintes fois ressassées, chaque morceau tente - avec cette même réussite proche du risible - le pari de s'affranchir de Play Music et de ses beats délectables pour titiller à nouveau les dancefloors d'une jeunesse passant ses plus belles heures à guincher mollement dans l'excès. Faut-il être jeune et con pour accepter une si piètre invitation à l'ennui ? Probablement. Encore que le pot aux roses est sacrément rose et ostensiblement triquard. Qui a dit "dommage" ? Pas moi.

hfs_cdsleeveLe plus surprenant dans tout ça, au delà de l'écueil monumental du si fameux "second disque", séparant pour le commun des mortels le bon grain de l'ivraie, c'est qu'en quasi simultané les cinq Holidays for Strings sont tenus pour coupables d'un LP, Favorite Flavor, sorti fin mars sur Sea You records, faisant suite à leur anecdotique disque éponyme étrenné en 2006 (Still Recordings). A priori pas de quoi sauter au plafond rayon coïncidence, à ceci près qu'il s'agit d'un projet comprenant un Thieves Likes Us à la batterie (Pontus Berghe), un Peter, Bjorn and John au piano, à la guitare et aux percussions (John) et trois anciens "chefs" (!) scandinaves dont Magnus Magnusson et Oscar Tillman. Dire que Peter, Bjorn and John est un groupe soupe au lait, tout juste bon à fomenter une palanquée de jingles cathodiques, confine à l'euphémisme pur et dur, ce qui par voie de conséquence fait reposer le génie - oui, le génie - d' Holidays for Strings sur les épaules de nos trois apprentis musiciens à l'allure de bûcherons ayant perdu trace de leur rasoir. Nuance de taille, les Suédois ont l'air bien plus créatifs et productifs une fois rapprochés de leurs racines : enregistré dans les faubourgs de Stockholm à l'Imperial Murlyn Studios, autrefois connu pour être la résidence estivale du Roi de Suède, Favorite Flavor égraine neuf morceaux balayant de son souffle cold wave les immensités géographiques d'un pays fait de glace et de mystères tout en égayant paisiblement le coeur du profane étourdi par l'indolente candeur d'une disco atmosphérique et lancinante. Favorite Flavor, morceau-titre de l'album, distille une multitude de contrastes résumant à eux seuls la profondeur d'une musique explosant ses carcans initiaux : loin de se conformer à son ornement disco, éthéré et fuyant, le morceau s'emballe littéralement sous la puissance d'une guitare saturée et insistante, avant de s'évaporer par de lointains beats claquemurés. Calling Out, morceau repris d'un double 7" paru  en 2008 sur Kanine Records, résonne telle une invitation à se mouvoir irrémédiablement d'un pas syncopé, tant la basse saturée prend aux tripes, laissant libre cours à un chant transfigurant de la plus belle des manières cette reprise du compositeur américain Arthur Russell. Love comme  Light Years Ahead marquent un break inspiré, où la répétition est dressée en exercice de style, empruntant en cela les maîtres maximes kraut, quand les instrumentaux - le discoïde Practice, posant une subtile griffe vintage à leur divagation, et le lunaire Shelter Island, étourdissant l'oreille par sa langueur molletonnée - apportent une touche plus expérimentale à l'édifice sonore. Véritable pièce maîtresse, Unvilling Not Able est une longue mélopée ne trouvant son chant, telle une caresse suave surgie d'un dancefloor du siècle dernier, que trois minutes après une amorce drapée de nappes de claviers à peine cisaillées ça et là d'une lead guitar s'amusant d'un motif sonore répété jusqu'à satiété, lorsque l 'instrumental I Cry clôt Favorite Flavor par sa rythmique hypnotique et sa basse minimale réverbérée. S'avérant être la reprise d'un morceau du groupe The Egyptian Lover, tiré du premier album On the Nile (1984) des pionniers de la dance music américaine, I Cry jette un pont à travers le temps - à la manière de l'album - des plus convaincants. Obnubilé, on en redemande.

Audio

Thieves Like Us - Shyness

Holiday for Strings - Unvilling Not Able

Vidéo

Tracklist

Thieves Like Us - Again and Again (DeBonton, 2010)
1. Never Known Love
2. Shyness
3. Mercy
4. One Night With You
5. Silence
6. Lover Lover
7. Love Saves
8.The Walk
9. So Clear
10. Forget Me Not

Holiday for Strings - Favorite Flavor (Sea You records, 2010)

1. Favorite Flavor
2. Calling Out
3. Love
4. Light Years Ahead
5. Particles
6. Two Of You
7. Shelter Island
8. Unvilling Not Able
9. I Cry


Steve Mason - Boys Outside

masonCher Steve Mason, tu crois sincèrement t'en tirer comme ça ? D'une chiquenaude confinant à la minauderie ? Tu penses nous semer, nous faire oublier qui tu es ? De King Biscuit Time à Black Affairs, tu imagines que l'on n'a pas démasqué la supercherie ? Te tapir dans l'ombre reste pourtant l'une de tes meilleures idées tant tes ersatz euphorisant ne vaudront jamais une demi-mesure de ton Beta Band galvaudé et très tôt mis à mal. Comment ne pas haïr ta mièvrerie désormais resplendissante, collant à tes basques telle une ombre ostentatoire à ton talent ? Va-t-on t'excuser en brandissant tes déboires amoureux, ta dépression et ton sombre bilan psychiatrique ? On ne pardonne qu'aux innocents, tu le sais bien. C'est salaud, mais tu connaissais la règle du jeu avant de lancer les dés de cette renommée vertement glanée. Souviens-toi et fais la parallèle. A l'époque Animal Collective ne trustait pas les charts de l'avant-garde, c'était le temps béni du rien, du néant, de la porte ouverte à vos élucubrations dégingandées mais absolument géniales, toutes contenues dans The Three EP (1998). Le futur de la pop semblait contenir dans votre vision cinétique de la création, entre boucles électro, guitares folk et mantras hippies fredonnés jusqu'à satiété. Et si le grand bug de l'an 2000 fut une escroquerie à peine maquillée, que dire de cet album éponyme imbuvable et des deux autres qui ont péniblement suivi dans la même veine éculée et ampoulée ? Qu'ajouter sur l'unique LP de King Biscuit Time que tu as mis cinq ans à pondre, Black Gold (2006) et que tu qualifias non sans ménagement, une fois balancé en pâture à l'auditeur désabusé, de "pure daube", quitte à te brouiller une seconde fois avec ta maison de disque (Regal puis Poptones d'Alan McGee) ? Tu joues désormais à la sainte-nitouche clean et conventionnelle, rependant ton spleen amoureux à chaque plage éthérée d'un disque, Boys Outside, sorti le 3 mai dernier sur Double Six / Domino. Et tu supposes sans doute que débaucher Richard X à la production (Saint Etienne) suffira à calmer ma fièvre réprobatrice ? Tu ne manques pas de toupet ! Dégoiser ainsi tes évidences stylistiques sur de telles platitudes électro-acoustiques (Am i Just a Man, Hound On My Hell) confine à la basse provocation et confère d'invariables envies de carnage. Surtout lorsque que tu daignes exhiber d'infimes réminiscences de beauté céleste suspendues à la nonchalance légendaire de ton chant (Boys Outside, Yesterday) ou lorsque tu nargues ton monde en figurant d'amorphes bribes stellaires le futur hypothétique d'un Beta Band à jamais congédié par ta faute dans les affres de l'oubli (Lost and Found, Stress Position). Il n'y a plus rien à faire de toi et de tes disques. La haine et l'amour, c'est pareil qu'on nous dit, qu'un papier de cigarette les sépare, et que passer de l'un à l'autre nécessite juste un peu de folie et de vexation. C'est pas faux, loin de là, mes lèvres écument ce terrible ressentiment, celui que tu n'as de cesse d'aviver en singeant ta verve créative, ma bouche se déforme à mesure que ton disque renâcle à mes oreilles ton passé pas si lointain. En gardant pour la première fois ton état civil sur la pochette d'un disque tu réussiras peut-être à brouiller les pistes et à te faire passer pour le suceur de boules en guimauve que tu n'es pas. Mais je suis loin d'être le seul à ne pas être dupe. Alors un conseil, fais gaffe à ton ombre.

Bio

001The Beta Band

Tandis qu'à Glasgow, dès 1995, les ébauches bouillonnantes de Mogwai font trembler les murs, mariant le post-rock hérité d'oncles de Chicago (Slint, Tortoise) au son brut des Pixies, le ciel d'Edinbourg, lui, demeure gris. Placidement gris, lorsque, l'année suivante, débute l'une des aventures les plus tordues que l'histoire de la pop ait connu avec la décision de Steve Mason et Gordon Anderson de fonder The Pigeons. L'arrivée de deux autres acolytes et la sortie d'un premier EP, Champions Versions (1996), précipitent les choses et un nouveau nom, The Beta Band. Le sang des rock critic londoniens ne fait alors qu'un tour : la révolution folk rock, attendue sur terre depuis tant d'années, couve très certainement dans l'imaginaire de ces quatre étudiants en cinéma. Compilant avec dextérité une nébuleuse incroyable d'influences autour de mélodies foutraques et déglinguées, d'une demi-douzaine de minutes chacune, The Beta Band préfigure un son folk psyché, bidouillé et synthétique. Avec la parution de deux autres EP, The Patty Patty Sound et Los Amigos del Beta Bandidos (1998), leur réputation n'est plus à faire d'autant que leurs prestations scéniques captivent. Ils s'amusent, se déguisent et ne comptent pas les minutes. Les trois premiers EP sont alors regroupés au sein d'un disque marquant d'une pierre blanche leur emprise fin de siècle. Dès 1999, sort leur premier disque, éponyme. Il sonne comme le début de la fin. Déjà. L'expérimentation tourne au bordel sans nom, au capharnaüm pas forcément dénué de charme, mais bien loin de ce qu'avait laissé présager The Three EP. En bisbille perpétuelle avec leur maison de disque, Regal, ils côtoient les cimes des charts le temps d'un single To You Alone (2000) avant de sortir leurs deux derniers disques, inégaux et plus conventionnels, Hot Shot II (2001) et Heroes to Zeros (2004). Si la machine tourne à vide, leur talent pour l'arty cinématographique perce avec humour et inventivité l'écran cathodique, en attestent les clips ici et . Gondry n'est pas loin. La séparation inéluctable est effective en 2004. Chacun dérive depuis, avec plus ou moins de justesse, au gré de divers projets parallèles (King Biscuit Time, The Aliens, The General and Duchess Collins).

Audio

Steve Mason - Boys Outside

The Beta Band - The House Song

Vidéo

Tracklist

Steve Mason - Boys Outside (Double Six, 2010)

1. Understand My Heart
2. Am I Just A Man
3. The Letter
4. Yesterday
5. Lost & Found
6. I Let Her In
7. Stress Position
8. All Come Down
9. Boys Outside
10. Hound On My Heel


How To Destroy Angels

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C'est avec un nom inspiré une nouvelle fois du répertoire de Coil que nous retrouvons Trent Reznor, puisque How To Destroy Angels fait référence au premier album du band indus monté par Peter Christopherson et John Balance. Adjoint  de sa femme Mariqueen Maandig au chant et d'Atticus Ross à la programmation, l'ex-NIN reprend du service comme il l'avait promis en tout début d'année.  Après A Drowning, premier single plutôt propre, The Space In Between dessine une facette plus sombre, dont le romantisme morbide rappelle les heures «fragiles » de son auteur. L'imagerie choc et percutante du réal Rupert Sanders illustrant parfaitement la musique indie-goth du trio. Aussi atmosphérique que brutal.

Vidéo


On y était - Fol Chen & Liars

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Fol Chen, Liars, Paris, La Maroquinerie, le 19 mai 2010

Vous avez déjà foutu les pieds en enfer ? Le malin a-t-il déjà joué de votre trop facile concupiscence, susurrant délicieusement ses charmes vils au creux de vos oreilles avant de vous les rabattre brutalement dans la plus complète stridence apocalyptique ? Oui ? Non ? Dans tous les cas, lisez attentivement ce qui suit. Ma journée commence pourtant bien : gagnant mon lieu de travail aux aurores, tel un angelot dévotement pétri de professionnalisme, je besogne sans interruption une montagne de chiffres dans le plus pur espoir ascétique de trouver grâce aux yeux de mes employeurs. La personnification du bonheur terrestre comme n'importe lequel des catéchismes économiques l'entend et le défend. Quand l'heure de l'apéro tinte, faut pas déconner quand même, je me soustrais au monde, me retrouvant, quelques arrêts de métro plus loin, aux abords d'une Maroquinerie faisant étal d'une excellence constamment avérée en programmant ce soir Fol Chen et Liars. Le houblon humecte délectablement mes lèvres quand bien même je discute de notre nouvelle newsletter. Rien ne me laisse présager de ce qui est en passe d'advenir. (Presque) inopinément je retrouve Virginie, collègue d'Hartzine et fan inconditionnelle des Liars. Quoi de plus logique ? A la sortie de Sisterworld, dernier album en date du trio, nous avions accordés nos violons pour mettre les petits plats dans les grands : interview, chronique, revue discographique et compilation vidéo. Rien de moins.

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Une clope avidement mégotée plus loin, je pénètre dans l'antichambre infernale. Signée chez Asthmatic Kitty (DM Stith, Sufjan Stevens), Fol Chen m'est totalement étranger. Une découverte intégrale donc, d'autant que la présentation de la soirée avait de quoi titiller une curiosité bien placée, le groupe étant censé "préserver son anonymat à de masques scéniques lors de ses performances live explosives". Forte d'un disque paru l'année dernière, Part 1: John Shade, Your Fortune's Made, et d'un second à sortir ces jours-ci, Part II: The New December, la bande des quatre apparaît sur scène à visage découvert, chacun de ses membres étant néanmoins vêtu d'une combinaison rouge à bandes noires. D'une, les groupes "masqués", bon ok ça passe, de deux, les groupe en combi, bahhh depuis Devo, ok c'est fait et refait. Première déception. Le morceau introductif pose d'entrée les bases de leur rock à synthé solidement caréné d'une batterie omniprésente : presque dix minutes où se répondent claviers, trompette et guitare à mesure que Samuel Bing (promis, je ne ferai pas de jeux de mots foireux avec son nom) minaude ses paroles en usant de l'ensemble de ses muscles faciaux. Ce n'est pas franchement beau à voir, d'autant que Bing, aussi petit que ne l'est sa guitare, n'a de cesse de repousser les attaques récurrentes d'une mèche balayant l'ensemble de son visage. Mes yeux se reportent donc insidieusement vers la demoiselle au chant et au synthé, nettement plus agréable au regard, tandis que mes oreilles se repaissent du martellement dionysiaque que le batteur fait subir à ses fûts. Aussi baraque et presque aussi grand qu'Angus Andrew, j'imagine ces deux-là se rencontrer dans un fight club d'une banlieue paumée de Los Angeles. Le coup de foudre et le coup de poing. N'empêche que deux chansons s'écoulent et on en est toujours au même point : j'admire auditivement le cognement furibard de l'esthète ténébreux, je contemple, médusé, le charme de la clavièriste - qui par malheur chante faux - j'évite du regard le Bing de poche trépignant et je tressaille à chaque invective de trompette. Sérieux, c'est cool de faire du syncrétisme musical, surtout quand on habite dans un coin ultra-blindé de mariachis, mais à part les Texans de , la trompette c'est vraiment l'apoplexie du rock. Peu à peu le public s'ennuie et le bar commence à s'emplir. Dans les chuchotements d'escaliers, une question lancinante s'invite à toutes les bouches : pourquoi un tel groupe dénué d'originalité en première partie d'un groupe réputé pour son excentricité ? Très vite, on comprendra, mais moi, j'ai mon idée : un bon fight club, ça scelle une amitié.

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J'en viens à la substantifique moëlle de vos interrogations. Peut-être par naïveté, je ne suis pas de ceux qui ont la peur du complot dans le sang. Pourtant, là, rien à dire, j'ai de suite senti l'entourloupe maléfique : Virginie était destinée, que dis-je, pré-programmée à ce report, elle qui déclarait dans sa récente chronique avoir un bonheur fou à "retrouver un vieil amant". Dès lors, comment ne pas sentir cette lame aiguisée pointer dans mon dos, chacun de mes mots devenant prétexte à une déchirure sanguinolente. Et d'aller de mal en pis à l'apparition du surhomme Angus, démesurément grand pour la scène d'une Maroquinerie prenant instantanément les atours d'un mouchoir de poche. J'aperçois de biais le regard de Virginie, je fais face au Goliath, à la crinière noire ébouriffée, souriant de toutes ses dents et s'emparant du micro pour saluer une foule massée de son épais tapis dans les moindres recoins de la salle. L'étreinte du couteau dans le dos, je me perds dans le blanc des yeux d'Angus qui, très vite, vire au rouge. Le masque tombe et Méphistophélès s'empare de sa créature : mon cœur bat la chamade, je me sens embringué dans une machination à l'artifice meurtrier, persuadé de ne pas en sortir indemne. N'est-ce pas la couleur de l'enfer ? J'ai pourtant déjà vu les Liars, lors de leur passage, l'année dernière, à la Villette Sonique. L'alcool m'a sans doute poussé à omettre un détail. Un putain de détail. Le rythme malsain d'A Visit for Drum entonné par Julian Gross retentit depuis déjà deux bonnes minutes, Aaron Hemphill à droite de la scène insufflant des échos de guitares spasmodiques, quand le golgoth australien daigne enfin poser sa voix, usurpant la folie de ses pupilles dilatées. Le groupe est accompagné de Bing à la guitare et de son acolyte trompettiste, ici bassiste, tout deux légèrement en recul sur la gauche. Le pourquoi du comment de Fol Chen donc. No Barrier Fun est enchaîné sans interruption aucune, et sera l'un des huit titres de Sisterworld entendus ce soir : autant dire que les Liars sont là avant tout pour promouvoir un album qui, par la clameur de l'accueil réservé, est loin d'être une pièce mineure dans la discographie du groupe. Au contraire, Sisterworld et son ferraillage de bon aloi paraissent être taillés à merveille pour la présence intensément physique d'Angus se mouvant au rythme des claquements de caisse claire : la fausse quiétude égrainée sur le disque se meut en véritable cavalcade nimbée de décibels. Dès Clear Island les premiers rangs se mélangent dans la ferveur d'un pogo anarchique que We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own ne fera qu'amplifier dans un final thaumaturgique. La jeunesse relative de l'assistance fait que Scissor, ultime single du groupe, tout en montagne russe, est salué à gorge rougeoyante. Les riffs sombres d'Aaron se font de plus en plus tranchants, enfonçant net là où ça fait mal. Les oreilles bourdonnent, Angus vitupère sauvagement son micro d'incantations blasphématoires, fixant ça et là le vide et chorégraphiant de son visage déformé la violence extatique se dégageant des deux épures de stupre saturé, The Overacheivers et Scarecrows On A Killer Slant. Les deux joués presque en suivant et seulement entrecoupés de The Other Side of Mt. Heart Attack, rare comptine du groupe dédiée à une de leur amie enceinte. Ces trois-là sont donc humains, le détail est d'importance. Après quelques palabres joliment énoncés dans la langue de Molière par un Angus dégoulinant de transpiration, le groove vénéneux de Sailing Back To Byzantium s'empare des guiboles du tout un chacun, ouvrant la voie à la paranoïa distordue de Plaster Casts Everything, jetant de l'huile sur le feu en embrasant une nouvelle fois une fosse de plus en plus large. Les Liars ne s'abandonnent jamais à la facilité, seul démon conjuré, déchirant, dans une luxuriante forêt de sonorités alambiquées, leurs motifs sonores les plus évidents. En témoigne Pround Evolution, morceau conclusif du set, à l'apparence discographique aussi volubile qu'il ne se transforme en live en véritable messe noire résonant indéfiniment dans la moiteur environnante. Le groupe quitte la scène et la regagne presqu'en suivant, sous les acclamations ininterrompues d'un public fiévreux, Aoron en tête, suivi de Julian, frappant dans le vide tel un boxer montant sur le Ring. Pour la rime, Bing reste à quai, Angus complétant le trio en formation originale pour ces quelques dernières minutes. La rythmique lourde et obnubilante de Be Quiet Mr. Heart Attack!, perçant dans le mur de réverbérations brumeuses élevé par Aaron, invite à une nébuleuse constatation, au-delà de sa fausse répétition jouissive : de par leur setlist les Liars n'expurgeront ce soir que leur premier effort, They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top, pourtant pas le plus dégueulasse. Et s'il fallait une fin à mon irrésistible calvaire, celle-ci prend corps dans un Broken Witch écumant jusqu'à l'étourdissement mes ultimes restes de fiel : batterie saccadée, voix éraillée, guitares épileptiques, psaumes rabâchés jusqu'à satiété : "blood, blood, blood, blood"...

Dès les premières lueurs signifiant la fin définitive du concert, je m'échappe, je cours, je dévale la rue direction Ménilmontant. L'ambiance glauque du métro me monte à la tête, alerte, la trouille me colle aux basques. Les yeux noirs d'Angus me poursuivent dans la nuit tandis que je repense constamment au schlass affûté de ma compère chroniqueuse. Depuis je vis claquemuré dans ma turne, je ne vais plus au boulot. Je pèse mes mots aussi. Que ceux-ci gagnent ma rédemption. La lumière du jour me manque.

Setlist

Liars

1. A Visit From Drum (Drum's not dead)
2. No Barrier Fun (Sisterworld)
3. Clear Island (Liars)
4. I Can Still See The Outside World (Sisterworld)
5. We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own (They Were Wrong, So We Drowned)
6. Scissor (Sisterworld)
7. The Overacheivers (Sisterworld)
8.The Other Side of Mt. Heart Attack (Drum's not dead)
9. Scarecrows On A Killer Slant (Sisterworld)
10. Sailing Back To Byzantium (Liars)
11. Here Comes All The People (Sisterworld)
12. Plaster Casts Everything (Liars)
13. Goodnight Everything (Sisterworld)
14. Proud Evolution (Sisterworld)
15. Be Quiet Mr. Heart Attack! (Drum's not dead)
16. Broken Witch (They Were Wrong, So We Drowned)


The Dead Weather - Sea Of Cowards

pochette-sea-of-cowardsIl y a un an à peine, la nouvelle bande réunie autour du prolifique Jack White donnait son premier concert dans les locaux de Third Man Records, à Nashville. C'était en mars 2009. Les réactions ont d'abord été prudentes : side-project de trop, The Dead Weather incarnait l'énième menace qui retardait une fois de plus le retour des White Stripes. Mais il a suffit d'un seul concert à la Cigale trois mois plus tard pour que les médisants - du moins les médisants parisiens - revoient leur avis. Sur scène, c'était une évidence : Alison Mosshart et Jack White avaient été créés pour jouer ensemble. Cette ressemblance physique, ces voix qui s'entremêlaient jusqu'à l'unisson... Quelque chose de divin. Il y avait entre eux une alchimie tellement parfaite qu'elle nous dépassait, nous, pauvres humains, ridicules microbes désespérément pendus aux lèvres de la chanteuse des Kills. Mais ce couple de l'enfer aurait fini par s'étouffer ou s'entretuer s'il ne s'était adjoint les services de deux loyaux comparses qui traînent avec Jack depuis ses débuts à Détroit. Jack Lawrence et Dean Fertita apportaient juste ce qu'il fallait d'oxygène, d'équilibre et de solidité sans lesquels ce tandem infernal aurait sombré dans l'antichambre du génie, là où les talents s'étouffent et s'annulent. Le premier, post-ado imberbe à lunettes et joueur de banjo émérite d'un naturel plutôt discret, s'est trouvé transcendé par ce nouveau projet qui a poussé son sombre jeu de basse dans ses retranchements les plus puissants. L'autre, enfin, le seul vilain petit canard à n'avoir pas les cheveux noirs, est venu napper l'ensemble de la substance mélodique qui lui manquait. Quelque chose de divin, définitivement, une rencontre comme seul le hasard sait les arranger. Un groupe suprême, dont le mystère était encore épaissi par un artwork dépouillé, presque gothique. The Dead Weather était né pour incarner l'élégance rock, l'ultime classe.

"One day I'm happy and healthy, next I ain't doing so well."

Quelques mois, trois concerts et des centaines d'écoutes plus tard, The Dead Weather trouvait toujours grâce à mes yeux. Enfin presque... Avec le temps et le recul, je me suis presque lassée de leur premier album, Horehound. Difficile à expliquer quand, pourtant, ceux qui l'avaient conçu remplissaient absolument toutes les conditions qui me font dire d'un groupe qu'il est parfait. Rien à faire, je n'arrivais pas à imaginer The Dead Weather comme une entité qui tiendrait le coup des années, ni comme davantage qu'un projet éphémère porté par un artiste qui a peur de s'ennuyer. J'ai eu tort, car depuis l'annonce de leur association, les quatre fantastiques n'ont cessé de tourner aux quatre coins du monde. Et il est de notoriété commune que le fait de partager un tour bus constitue l'épreuve ultime d'admissibilité au sein de la sainte dynastie des groupes de rock, des vrais, de ceux qui sont capables de braver ensemble les odeurs de chaussettes sales, les pizzas froides et les aires d'autoroute. Et même si je ressentais moins le besoin d'écouter Horehound, je devais bien me résoudre à l'idée que Jack s'était rarement autant surpassé que sur Cut Like A Buffalo, qu'aucun couple ne serait jamais aussi sulfureusement sexy que celui de Treat Me Like Your Mother, qu'Alison avait rarement été aussi désirable que sur 60 Feet Tall, et que les White Stripes étaient probablement bel et bien morts.

"Yeah, all the neighbors get pissed when I come home, I make 'em nervous."

De toute façon, l'hystérie ne m'a jamais quittée. Jack White a l'art et la manière d'entretenir la névrose de ses fans. Depuis mars 2009, il ne s'est pas passé une semaine sans que Third Man Records ne distille une information exclusive, une vidéo, une image, l'annonce d'un événement ou la sortie d'une édition limitée. Il n'a pas cessé un seul instant de souffler sur les braises de ma passion. Jusqu'à ce mois de mars 2010 où un nouveau single a été mis en ligne. Les trépignements d'impatience ont rapidement laissé place à la déception : Die By The Drop ressemblait un peu trop à un laissé-pour-compte de Horehound qu'on nous aurait refilé pour nous faire patienter. J'ai eu peur que le deuxième album, annoncé pour le 10 mai, ressemble une nouvelle fois à un heureux jam réalisé par quatre virtuoses réunis par l'opération du Saint-Esprit. Si les Dead Weather voulaient exister comme un vrai groupe, il fallait qu'ils fassent leurs preuves maintenant. J'ai laissé le temps faire son oeuvre, me doutant bien que les membres du Vault - le club secret des fans de Third Man Records - auraient droit à un deuxième avant-goût. Au mois d'avril, nous avons en effet eu le privilège d'écouter Gasoline, un morceau au titre évocateur qui ravivait les souvenirs poussiéreux et l'odeur de souffre du clip de Treat Me Like Your Mother. Deux minutes et quarante-quatre secondes de blues-rock violent et crasseux. La bête s'était enfin réveillée.

"I don't want a sweetheart, I want some machine."

Vint enfin le 1er mai, où j'allais pouvoir rendre mon verdict : Third Man Records annonçait que le nouvel album serait disponible en streaming pendant vingt-quatre heures. Ce soir-là, calée devant mon écran, j'ai regardé le vinyle tourner pendant plusieurs heures (oui, Jack White n'est pas homme à se contenter d'un simple mp3 ou d'une diffusion sur YouTube). Et j'ai regretté d'avoir douté. Je me suis pris en pleine face les onze déflagrations de Sea Of Cowards, manifeste blues-garage expérimental éminemment plus mélodique que Horehound. L'opus, incroyablement lourd et orageux, traîne derrière lui des histoires tragiques qu'on ne dit qu'à demi-mot, des amours dramatiques qu'on préfère asperger d'essence, des prières inavouables. Infiniment plus fouillé et mieux produit que le précédent, l'album, dont les transitions sont maîtrisées à merveille, sonne si vintage qu'il en est vraiment moderne. Les Dead Weather vivent dans un monde où tout est excessif, un espace au sein duquel Alison, Jack, L.J. et Dean se lâchent comme si personne ne les regardait. Ce groupe semble être un catalyseur qui révèle les plus grandes qualités de chacun, grâce auquel ses membres repoussent leurs limites musicales et humaines.
Jack White, qui chante moins souvent que sur Horehound, semble avoir trouvé sa juste place : son aura n'écrase plus ses acolytes mais les transcende. Il est désormais The Invisible Man, la partition, l'homme de l'ombre, mais plus le leader. Difficile en effet de garder le devant de la scène face à une Alison plus déchaînée que jamais, qui enchaîne The Difference Between Us - qui a un curieux air de Smells Like Teen Spirit - et I'm Mad, sommets de l'album, avec une furie qui glace le sang. On peine à reconnaître la chanteuse des Kills derrière cette bête à l'apogée de son art. Le fauve qui tournait en rond dans sa cage est désormais retourné à l'état sauvage. Borderline du début à la fin, elle nous assène sans interruption ses feulements agressifs. Elle en fait sûrement trop, imite souvent le chevrotement de la voix de Jack White, mais ne sonne jamais faux. Celle qui, cachée derrière sa tignasse, ouvre à peine la bouche dans la vraie vie, transpire ici le stupre et la luxure. Difficile de s'attacher à décrire chacun des titres en détail quand on s'est pris une telle claque. On remarque néanmoins l'harmonie des instruments, la richesse de leurs stratifications, bien plus réussies que sur le premier album, et surtout ce clavier qui baigne l'oeuvre d'une musicalité inédite dans ce groupe et qui permet aux morceaux de s'enchaîner parfaitement jusqu'au dernier et tragique titre, Old Mary, une sorte de requiem dédié à une Marie-Madeleine encore plus pécheresse que dans la version originale.

"Carry this burden now until the moment of your last breath."

Beaucoup plus expérimental et complexe que bien des projets de Jack White, Sea Of Cowards a le mérite de prouver que The Dead Weather n'est pas une lubie sans lendemain. Au contraire, cet album apparaît comme l'une des productions les plus abouties de la tête pensante de Third Man Records, qui n'en est pourtant pas à son coup d'essai. Et s'il a toujours l'air aussi sûr de lui, on ne peut pas nier que Jack s'est mis en danger en se mettant en retrait au sein du groupe et en laissant une Alison fiévreuse et hors de contrôle mener la barque vers des récifs dangereux. Mais la belle sait tourner la barre au dernier moment et maîtriser son excès. Jamais un faux pas quand elle nous emmène, douée d'intentions perverses, au bord de l'abîme, et qu'elle s'amuse à nous y faire presque sombrer. She's mad, et son ricanement diabolique me hantera encore longtemps.

Audio

The Dead Weather - I'm Mad

Vidéo

Tracklist

The Dead Weather - Sea Of Cowards (Third Man Records, 2010)

1. Blue Blood Blues
2. Hustle And Cuss
3. The Difference Between Us
4. I'm Mad
5. Die By The Drop
6. I Can't Hear You
7. Gasoline
8. No Horse
9. Looking At The Invisible Man
10. Jawbreaker
11. Old Mary


Ghost Society - The Back Of His Hands, Then The Palms

ghostsocietyCertains disques mettent du temps à arriver à nos oreilles, étant plus dénichés là, au hasard de quelques recherches noctambules, que par le biais de personnes vous invitant à les chroniquer. Pour autant, aucune date de péremption ne figure nulle part et l'envie reste intacte d'en parler, quand bien même The Back of His Hands, Then the Palms est paru en janvier. D'ailleurs je pourrais très bien vous dire qu'il sort dans deux semaines, vous n'y verriez que du feu. Les Danois de la Ghost Society portent si parfaitement leur nom qu'ils demeurent malencontreusement dans les limbes de la renommée, à mille lieux des formes visibles du mainstream. Pourtant, bien qu'éloignés de nos contrées, les Scandinaves ne sont pas les derniers venus ni connus puisque la Ghost Society réunit Sara Savery, chanteuse des élégants People Press Play, signés sur l'excellent label berlinois Morr Music, Tobias Wilner aka Bichi, laborantin du groupe The Blue Fondation pillé à des fins cinématographiques (Miami Vice, Twillight), Lasse Herbst des Choir of Young Believers que l'on avait très peu goûtés lors d'un concert d'Atlas Sound au Point FMR et Frederik Sølberg, guitariste des Lake Placid. Du beau monde donc pour un premier album empreint de cette grâce vaporeuse chère aux groupes nordiques et qu'ils partagent aussi bien avec leurs compatriotes exilés à Brooklyn d'Alcoholic Faith Mission qu'avec leurs voisins suédois du label Labrador (The Radio Dept). Tout au long de l'album, les voix éthérées de Sara et Tobias s'entremêlent délicatement dans un halo de brume nimbé d'une électricité shoegaze au souffle glacial et à la précision clinique. L'évanescente mélancolie (Road, The Fool), tout comme l'incurable onirisme (Falling Leaves, Isolated), qui se dégagent de The Back of His Hands, Then the Palms, se parent de ces distorsions froides et immaculées, les recouvrant tel un écrin de neige sur lequel se réfléchit avec splendeur la lumière du jour naissant. Et si l'étincelant hymne dreampop Recognize évoque les sœurs Haden de That Dog, jouant de leurs synthés dans un immense frigidaire, Under the Sun comme Twisted Mind suggèrent, de leur beauté diaphane, la rémanence d'un sentiment amoureux arraché au domaine des possibles. A peine égratigné de déflagrations instrumentales du plus bel effet (Dark Moon), ce premier album de la Ghost Society recèle de cette infinie évidence mélodique qui tournoie encore et encore dans la nuit. Blotti que l'on est dans sa couette à regarder défiler par la fenêtre ce monde des ombres, tout se passe comme si l'hiver se dissipait, laissant flotter à dessein l'une de ses plus belles émanations. De la neige en été chantait Diabologum.

Audio

Ghost Society - Under the Sun

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Tracklist

Ghost Society - The Back of His Hands, then the Palms (A:larm, TBA, 2010)

1. Intro
2. Better Days
3. Road
4. Falling Leaves
5. The Fool
6. Recognize
7. Twisted Mind
8. Under The Sun
9. Dark Moon
10. Isolated
11. Love Love
12. Back Of His Hands
13. Rush Hour


On y était - Black Rebel Motorcycle Club

brmc-32-webPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Black Rebel Motorcycle Club, Le Bataclan, Paris, mercredi 12 mai 2010

Ce soir-là, le boulevard Voltaire est envahi par les uniformes noirs et les blousons en cuir de bikers qui ont préféré le métro à la moto pour se rendre au Bataclan, éphémère lieu de rendez-vous des aspirants rebelles venus prendre leur dose de cambouis musical. Le Black Rebel Motorcycle Club, malgré un nouvel album décevant, joue à guichets fermés. La réputation, que voulez-vous, celle qui fait qu'on admire le chef du gang alors qu'en réalité, il n'est même pas foutu de changer une roue.

Le public, encore clairsemé pendant la première partie, Zaza - qui concoure au nom de groupe le plus ridicule du monde, bravo, vous avez gagné - se densifie peu à peu et fait monter la température de la salle de quelques degrés. L'un des roadies - une pâle copie de Jack Lawrence ; honte à toi, usurpateur de style - scotche la setlist au pied des micros, et j'en profite pour y jeter un œil curieux. Pas envie de garder la surprise, je veux m'assurer que le groupe va jouer autre chose que les morceaux ennuyeux de Beat The Devil's Tattoo. Rassurée, je retrouve l'impatience qui m'avait presque manquée avant le concert.

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L'arrivée sur scène de Robert Levon Been, Peter Hayes et Leah Shapiro ne provoque pas l'hystérie à laquelle je m'attendais ; c'est à peine si je suis bousculée. BRMC a choisi d'ouvrir avec deux morceaux du nouvel album, War Machine et Mama Taught Me Better, qui ne remportent pas franchement l'adhésion du public. Le mutisme et les visages fermés des deux leaders ne sauvent pas vraiment cette entrée molle du genou. Chacun à une extrémité de la scène, apathiques, les deux motards ont du mal à faire chauffer le moteur. Après deux premiers toussotements décevants, ils démarrent enfin franchement le concert avec un Red Eyes And Tears repris en choeur par le public. Finalement, la machine est lancée et ne s'arrêtera plus pendant les presque deux heures de show. Tandis que Peter fascine par ses mouvements lents et hallucinés, Robert, plus nerveux, provoque sauts, slams et cris de groupies en nombre. Il faut dire que physiquement, il est bien plus charismatique que son copain édenté et double-mentonné. On se demande comment la nouvelle batteuse, Leah, peut garder une telle classe face à tant de testostérone. Régulière et précise, sexy dans son t-shirt informe et trop large digne d'une Alison Mosshart des années Discount, elle n'est en aucun cas la minette de la bande. Personne ne semble d'ailleurs regretter son prédécesseur, Nick Jago.

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Après douze titres incandescents, elle et Peter quittent la scène pour laisser Robert seul face au public. Assis sur un retour, presque dans la fosse, il finit de conquérir le coeur des filles - et sûrement celui de quelques garçons aussi - avec une reprise de Dylan émouvante. Ses camarades le rejoignent pour un Shuffle Your Feet acclamé et achèvent leurs fans avec six morceaux grondants et un Shadow's Keeper final à peine éclairé par mille lasers verts dessinant une étrange galaxie sur les murs du Bataclan. Emu aux larmes, Levon Been quitte à regret la scène en remerciant son public avec force sanglots dans la voix. A son "You're beautiful, take care..." de sainte N'y-Touche, on aurait quand même préféré un bon "Adios, motherfuckers !" ; honore ta réputation de black rebel, Robert, nom de dieu !

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Quoiqu'il en soit, il faut croire que ce dernier n'en avait pas encore eu assez. Sur le trottoir, entre un Lavomatic et un vendeur de panini, il improvise un show acoustique devant les centaines de fans ébahis qui avaient tardé à quitter la salle - à raison. Au milieu d'une foule pressante qui escalade tout ce qu'elle peut pour apercevoir un bout de guitare, il chante des titres de Howl dont un The Line intense, murmuré en choeur par l'assistance. Il y a deux heures, je n'aurais pas cru que celui qui a débarqué sur scène la basse au niveau des genoux, désinvolture faite homme, aurait pu offrir un moment si généreux. C'est tout un art d'être heartbreaker.

Photos

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Bonus

Robert Levon Been joue The Line sur le trottoir

Setlist

1. War Machine
2. Mama Taught Me Better
3. Red Eyes And Tears
4. Bad Blood
5. Beat The Devil's Tattoo
6. Love Burns
7. Ain't No Easy Way
8. Aya
9. Berlin
10. Weapon Of Choice
11. Annabel
12. Whatever Happened To My Rock’n'Roll
13. Visions Of Johanna (Bob Dylan)
14. Shuffle Your Feet
15. River Styx
16. Half-State
17. Conscience Killer
18. Six Barrel Shotgun
19. Spread Your Love
20. Stop
21. Shadow's Keeper


Beach Fossils - s/t

beach-fossils-cvoerDustin Payseur est un doux rêveur qui s'embarrasse de peu de réalité pour entreprendre ses projets. Pour un millier d'autres avant et après lui, il y a largement matière à repartir la queue entre les jambes dans sa Caroline natale et remiser sa gratte au profit d'un beau tablier de serveur de fast-food. Oui mais voilà, le jeune homme, fraîchement débarqué à Brooklyn dans l'espoir de vivre de sa lo-fi crasseuse, a suffisamment la musique dans le sang et de compositions derrière les fagots pour attirer l'attention sur son groupe, étrangement dénommé Beach Fossils, dans lequel il compose seul, se faisant uniquement accompagner lors de ses tumultueux concerts. Ce qui n'est pas une mince affaire tant la jungle musicale est dense à Big Apple. Pourtant l'idylle new-yorkaise aurait pu tourner court mais Dustin a le cul bordé de nouilles : pile au moment de remballer son baluchon, le label de Mike Sniper, Captured Tracks, l'invite à distiller sur un EP, Daydream / Desert Sand 7', deux de ses pop songs irradiées de soleil et de réverbérations. L'histoire s'emballe quelque peu grâce à la ferveur de la blogosphère et le voilà parti pour enregistrer un LP autoproduit à paraître le 25 mai 2010. Tel son jeune compatriote et voisin de quartier That Ghost, les guitares de Beach Fossils possèdent ce code génétique indie-américain que Galaxie 500 et Pavement ont transmis à toute une génération de fieffés slackers et qui a engendré, bon gré mal gré, une palanquée de pâles copies aussi jetables qu'interchangeables. Sauf qu'avec Dustin, l'évidence mélodique transperce immédiatement le mur de sonorités garage que les morceaux de son LP éponyme dressent à nos oreilles. Là où on aurait pu dire, "ok, un de plus...", on se prend à battre la mesure du pied en écoutant son disque les yeux fermés. Alors, on s'imagine rêvasser à l'ombre d'un cocotier en s'envoyant à petites gorgées une bière bien fraîche, laissant dériver le temps et ses méandres de quotidienneté. Émanant d'un substrat sonore homogène, recouvrant de part en part l'album d'un voile d'échos et de distorsions granuleuses, la puissance évocatrice de ces onze morceaux tient autant au dénuement des arrangements cher au label (Blank Dogs, The Beets, The Mayfair Set) et laissant libre court à une lead guitare minimaliste au son clair (Youth, Twelve Roses), qu'à la voix du jouvenceau remémorant par moment un Jeremy Jay éraillé et dénué de ses atours de dandy européen (Daydream). Oscillant entre mélancolie juvénile (Golden Age, Gathering) et surf music joyeusement démantibulée (Vacation, The Horse), les Beach Fossils de Dustin parviennent benoitement à remettre en cause toute certitude calendaire : l'été, cette année, commencera avec un mois d'avance. On est prévenu.

Audio

Beach Fossils - Youth
Beach Fossils - The Horse

Vidéo

Tracklist

Beach Fossils - S/T ( Captured Tracks, 2010)

01. Sometimes
02. Youth
03. Vacation
04. Lazy Day
05. Twelve Roses
06. Daydream
07. Golden Age
08. Window View
09. The Horse
10. Wide Awake
11. Gathering


Wild Nothing

l_2ba6f58f13d4435fbb4693ece4cde26aLa vingtaine à peine entamée et déjà Jack Tatum alias Wild Nothing fait preuve d'une maturité musicale qui pourrait faire raccrocher les guitares à une tripoté d'artistes écoutés ces temps-ci.  A l'instar d'Oberhofer chroniqué récemment, Jack fait parti de cette nouvelle vague américaine de jeunes adultes surdoués qui insufflent à la musique lo-fi une intelligence "phil spectorienne"  dynamisante .  Avec pour seule aide leur culture musicale débordante et la lecture si particulière qu'ils en font,  ces artistes sont capables de construire des édifices musicaux spectaculaires mais tellement imprégnés de cette innocence poétique propre à leur âge qu'ils en deviennent de véritables objets naïfs, comme si  l'art brut devenait soudainement avant-gardiste.

Gemini, son premier album,  sortira chez Captured Tracks (meilleur label du moment!) le 25 mai prochain et pourrait pousser certains  à ouvrir une galerie d'art moderne sur l'île de Pâques.

Audio

Wild Nothing - Live In dreams

Wild Nothing - Summer Holiday

Vidéo