Obsequies - Organn

"Rien… si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ?" - Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse

La musique ne cesse de produire des surfaces sensibles inattendues. Des étendues d’imagination et d’interprétation multiples, des étendues de puissance et de sensations, des mondes entiers. Organn, l’EP d’Obsequies, artiste belge, sorti chez le très impressionnant label anglais Knives (Kuedo, v1984, J.G. Biberkopf ou encore d’Eon) fait partie de ces miracles inattendus. Organn s’inspire d’une œuvre canonique et bouleversante de la poésie : Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont. "A record about love and duality" nous dit-on dans le descriptif de l’EP. Amour et dualité. C’est surtout un EP troublant ; troublant d’une troublante beauté comme seule, parfois, la poésie peut nous en saisir.

Entre électronique et électro-acoustique, entre calme et monstruosité, tout l’EP tient sur un équilibre sensible. Une danse mentale, cérébrale qui confond, avec une tentative de travail sur ce que pourrait être une beauté monstrueuse, hybride, compliquée, entre terreur et douceur, entre violence et passion. Il y a un sensible bouleversant dans Organn, une poésie propre qui se fait jour dans l’entrechoquement de samples de piano, de voix et de froissements électroniques monstrueux. Quelque chose de l’ordre de la beauté hybride et non lisse. Quelque chose de la surprise et de l’inattendu de l’événement. C'est la force poétique comme moteur d’une force et d’une puissance sensible traduite dans le son, dans la musique. Organn crée ces brèches si précieuses à l’art, des ouvertures, des surprises, des temps et des contre-temps. Des reliefs dans une matière plate, une étendue infinie dans l’imagination. Organn crée des possibles, des agencements mentaux, des court-circuits, des temps dans le temps.

Organn est intense et produit des intensités, l'EP d'Obsequies densifie des manières d’envisager la poésie par le sonore. Il densifie quelque chose qui s’extraie sans cesse et toujours du réel. Organn est une force brute et douce, rugissante et vindicative, trouble et neutre, une force commune, un ensemble de mondes qui fait briller les yeux, une monade poétique. C'est un élan, poétique et sensible, un espace strié, une forme de conjuration du réel. Et conjurer le réel par des élans et des tentatives sonores sensibles et poétiques, c’est aussi là une manière, si ça n’est de "punir le réel", au moins de saisir l’effondrement des choses, de combattre l’accumulation des fantômes en produisant la nécessité partagée d’une politique sensible hors d’une critique du spectacle.

Organn a quelque chose à voir avec Isidore Ducasse, cela est certain, mais peut-être aussi avec cette fête trouble d’un tableau de Goya. Celle de l’enterrement de la sardine, beauté terrifiante, inquiétante et vitale, ô combien nécessaire dans un présent incapable de produire autre chose que son éternelle reproduction infinie.

Il est peut-être l’heure de produire les beautés et les horreurs monstrueuses pour conjurer le monde. Il est peut-être l’heure de convoquer les âmes troubles et complexes pour conjurer la vie morne. Il est peut-être l’heure de produire des mondes intenses dans la chute finale (espérons-le, enfin) du post-modernisme.

Il faut croire aux forces des monstres troubles, à ces puissances politiques et poétiques en devenir, à cette invasion des hybridités folles et galopantes. Il faut y croire et les produire. Organn nous fait toucher cela de notre oreille la plus attentive et c’est beau, définitivement très beau.

"Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai quelque temps ce spectacle" - Isidore Ducasse

Audio

Tracklist

Obsequies - Organn (Knives, 17 novembre 2017)

01. Grace
02. Languish
03. Cell
04. Asthme
05. Consumed
06. But Beautiful...


Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism

Escape-Ism, inconnu au bataillon ? Cherche plutôt à Ian Svenonius, une entrée synonyme de Chain & The Gang, de David Candy, des Make-Up, de Nation Of Ulysses, de Weird War, de XYZ, et tu comprendras alors pourquoi parler de premier album fait doucement rigoler. Le grand dadais de D.C. est du coin. Il connaît même plutôt bien la chanson, auteur d’un paquet de brûlots bien engagés comme il faut, du genre à briser les chaînes pour se libérer du gang.

Une fois de plus, il n’y a qu’à lire le nouveau patronyme qu’il s’est dégoté et le nom du disque pour comprendre qu’Ian Svenonius n’est pas près de lâcher le morceau ; Introduction To Escape-Ism sera libertaire ou ne sera pas. C’est donc délesté de tout superflu, avec pour seuls alliés boîte à rythmes, cassette et guitare, qu’il s’est mis en tête de composer son nouveau pamphlet. Un truc qui a de la gueule, plein d’une énergie vintage envoyée le souffle court, et qui te requinque volontiers. Ce pourrait être la traduction musicale d’un Alan Vega plus jeune qui aurait foutu des beignes à Prince. Comme ça, juste pour le plaisir. Avant que ses potes des Black Lips (Zumi et Cole Alexander), gavés aux Gories, maravent à leur tour avec les titres The Stars Get In The Way et Lonely At The Top comme si c’était Lora Logic qui la ramène sous l’œil averti de Kim Fowley. Ou des frères Asheton sur Rome Wasn’t Burnt In A Day, hein ?

Pour parfaire le reluisant tableau, I Don’t Remember You explose le compteur émotionnel, ballade chantée ou mouchée en réalité augmentée, sublime et moche d’un amour-propre un peu piétiné. Iron Curtain est un lieu de perdition qui donne envie de tout abandonner sur place pour se jeter à corps perdu dans cette diatribe sensuelle, soulignée de lignes de guitare enivrantes. Il y a aussi They Took The Waves qui balance des hanches avec une classe folle, et le reste… C’est dire si Merge, adepte des recettes dépouillées à l’insolence punk depuis le bon flair de Sneaks, a eu raison de poser ses pattes sur ce damn good Introduction To Escape-Ism qui hurle à pleins poumons son pouvoir de rébellion. Putain, on voudrait mille satires électriques comme celle-ci.

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Tracklist

Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism (Merge, 10 novembre 2017)

01. Walking In The Dark
02. Lonely At The Top
03. Rome Wasn’t Burnt In A Day
04. Iron Curtain
05. Almost No One (Can Have Me Love)
06. They Took The Waves
07. The Stars Get In The Way
08. I Don’t Remember You
09. Crime Wave Rock


Mun Sing - Witness

"It’s designed to be quite an intense record, about finding clarity within madness" - Harry Wright

Harry Wright est la moitié de l’excellent duo de Bristol Giant Swan qui nous a habitué à des sets techno improvisés, déstructurés, diffractés - pour le moins déformés. Un travail assez radical sur l’intensité et la matière électronique qu’on a déjà pu croiser chez les labels Howling Owl et Fuck Punk.

Premier album solo d’Harry Wright, alias Mun Sing, Witness sort chez le très très excellent label Infinite Machine, basé entre New York et Mexico, et c'est un EP brillant. Brillant parce qu’il travaille cette notion d’intensité radicale que peut produire la techno. Pour autant, on est relativement éloigné des canons de la scène et plutôt au coeur des monstruosités hybrides que la nouvelle vague électronique nous fait entendre depuis maintenant quelques années. Witness se propose quelque part de trouver la clarté dans la folie, rien de moins.

De cet EP, Harry Wright déclare dans The Wire : “I’m really interested in cross rhythms, and dialogues between instrument parts. I kind of approached the songs as though each drum had their own voice. It’s about building up a conversation and sometimes a conflict between the parts. I’m also looking at the rise of exclusivity within club culture, whether it’s the rising status of the DJ or the conventions used to elevate artists from their audience. I wanna get rid of this disconnect and look at ways to make club culture more accessible. I didn’t wanna use any fancy drum machines or synths and I’m not scrolling through hours of field recordings and samples, especially for my first release. I wanted the process and the statement to be clear and concise. I like the idea of using really basic common materials (like GarageBand 09). There was no special bit of kit that’s elevating me or separating me from anyone else being able to do the same thing”.

Sortir le DJ de son statut, réfléchir à la déconnexion croissante entre celui-ci et le public, utiliser GarageBand plutôt que des instruments coûteux et classistes, aborder chaque piste comme une polyphonie de voix sonores, créer un dialogue entre les différentes sonorités, hybrider les influences et les sons... Harry Wright dépoussière et croise une techno qui s’en tient souvent à la répétition des même tropes, des même figures où finalement, chaque club, chaque set devient un aller-retour en 4x4 pour une soirée identique à celle du week-end précédent, et cela ad vitam aeternam.

Witness tente, lui, d’amorcer une langue dans le langage global de la techno, c’est une tentative narrative, une fiction possible d’intensité, une manière de proposer un rapport au son et au corps qui est celui d’une puissance d’agir. C’est-à-dire une manière de faire face, de tenir en joue des façons de faire la fête de plus en plus lissées. Ramener et faire entendre le sauvage par l’hybridation des percussions et les dialogues sonores, puis construire des situations autres, petites brèches temporaires dans le lissage sonore global.

Ces cinq pistes présentent aussi un très bon remix du DJ et producteur chilien Tomàs Urquieta, une manière de faire des ponts dont Infinite Machine a le secret. Peut-être ? En tout cas, Witness est un EP qui expérimente sérieusement l’idée de positionnalité, soit de produire une position politique et sociale à travers le sonore.

Déplacer les espaces de la fête dans la fête globale, créer de la langue dans la langue, ouvrir des dialogues et des fictions possibles, vivifier l’imagination et intensifier une production à travers des outils communs, tout en produisant une force, une intensité et des puissances d’agir, voilà sans doute certains des traits de cette scène électronique plus hybride, plus monstrueuse et plus rugueuse que celles que le capitalisme sonore tente de nous faire écouter à longueur de club.

Si la poésie est une monstruosité de la langue, certaines productions sonores sont cette poésie monstrueuse de la musique. Et alors Witness en fait partie. C'est en cela que cet EP est aussi brillant qu’inattendu.

Audio

Tracklist

Mun Sing - Witness (Infinite Machine, 29 septembre 2017)

01. Revenge
02. Eye
03. An Illusion
04. Emerald
05. Revenge (Tomás Urquieta Remix)


Fatima Al Qadiri - Shaneera

"On vit une guerre sémantique avant toute chose" - Fatima Al Qadiri, 2016.

Ok, ok, on va devoir s’arrêter quelques minutes. On connaît Fatima Al Qadiri pour ces deux albums remarquables, Asiatisch et Brute (sortis tout deux comme Shaneera sur l’excellent Hyperdub) ou encore son premier EP Warn-U qui a participé des prémices d’une certaine scène électronique chelou, foutraque, monstrueuse et clairement brillante. Fatima Al Qadiri est Koweïtienne, elle est artiste, curatrice, musicienne et s’intéresse particulièrement à l'expérience de la guerre, à la mémoire, aux perceptions occidentales d'autres cultures et aux identités socioculturelles.

Il ne va pas s’agir de refaire un point sur cette scène qu’on qualifie ici ou là de "monstrueuse", absence de hiérarchie des genres, hybridation totale, non-universalisme, rupture de l’ethnocentrisme musical occidental, bizarreries "queer-s", art du sample, de la boucle et critique du rythme, même si par prétérition on vient d’en faire une très brève cartographie. Là, il est question d’un album qui a la force de la politique, la force de creuser à l’endroit du plat et du gris conforme du monde occidental comme il aime à se penser et à se montrer. La force de la politique comme fiction réelle d’une tentative de brèche, de court-circuit dans cette étendue inétendue qu’est notre matière du monde. Une tentative de faire par le sonore un espace non lissé, bref une tentative de faire un peu de consistance dans l’oppression diffuse d’une normalité physique et sonore intégrée par chacun-e-s.

Le pitch de Shaneera est insurrectionnel et l’insurrection tient ses promesses. Shaneera est la prononciation anglo-saxonne du mot arabe shanee'a (شنيعة), littéralement "scandaleux, néfaste, hideux, majeur et fétide". Shaneera, argot queer utilisé au Koweït et dans certains pays arabes, argot de forces monstrueuses auxquelles on donne une puissance possible. Shaneera est une figure qui défie le genre, c’est une sorte de reine maléfique. Les paroles sont suggestives, implorantes, lugubres et tendres, elles viennent d’échanges réenregistrés de Grindr, des dragues en ligne et des sketches de femmes. La langue utilisée dans les différents textes est un mélange d'arabe koweïtien et égyptien, et de proverbes irakiens. Musicalement, Fatima Al Qadiri croise rythmiques occidentales, Khaleeji du golf persique et mélodies des musiques arabes. Synthétiseurs et boîtes à rythme.

Shaneera est un album qui révèle quelque chose d’un infra, quelque chose d’un dissimulé intime, d’une langue propre à la rencontre queer-s, pédé-e ou lesbienne. Après Brute, qui s’intéressait aux formes de répressions étatiques et policières, Shaneera s’intéresse à une forme de répression intégrée dans les corps, répression de l’intime, où chacun-e doit trouver des stratégies pour détourner, renverser, retourner la répression afin d’affirmer et de trouver des puissances d’agir, des puissances de désirs autres, des puissances de vivre. Entre Brute et Shaneera, il y a sans doute une forme de mise en abyme de ce que Foucault a nommé la biopolitique. La biopolitique est un néologisme utilisé pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des gens, sur des populations, sur la vie même. Au risque de faire tarte à la crème avec une énième citation de ce concept, Fatima Al Qadiri, avec Shaneera creuse non seulement une brèche dans la tentative générale de normalisation du sensible en expériences de consommation, mais elle produit également un album brillant, loin des discours plats ou exotisés de la musique comme elle se fait. Il n’est pas seulement question de musique ici mais bel et bien de politique. D’une politique ambitieuse et révolutionnaire, qui dégrade le réel pour en extraire des possibles, des puissances, des consistances, des densités. Un espace sensible qui, dans un parcours plus général, propose une critique, au sens étymologique du terme, entre pouvoirs qui agissent sur l’externe et pouvoirs qui agissent sur l’interne, l’intime, les singularités vitales. Faire d’une langue propre aux rencontres queer-s, pédé-e-s et lesbiennes une poésie, une poésie du retournement, de la dégradation, une poésie vitale. Une tentative d’insurrection possible dans la guerre sémantique. La poésie est monstrueuse, elle ne s’inscrit pas dans la communication, elle est a priori inutile, hors d’une sémantique immédiate et par là même elle a cette force de ne jamais pouvoir s’aligner sur l’absurdité creuse de la sémantique officielle.

Faire de l’intériorisation des pouvoirs oppresseurs, des puissances d’agir, des puissances de vivre, c’est là un des tours de force possible de Shaneera. C’est aussi une piste à prendre au sérieux avant de laisser la mollesse générale gagner définitivement nos têtes, nos langues, nos corps dans une robotique de la répétition du mème. C’est une piste que l’on doit retrouver sur nos murs, dans nos têtes, dans nos intimes de plus en plus normalisés. Faire consistance par l’hybridation d’une poésie secrète, cachée, et oubliée ; sonore, corporel et dégradante, c’est peut-être aussi, enfin, une tentative de sortir du fragmenté post-moderne, bref un plan de bataille contre le plat, le gris et la confiscation du sens et du sensible.

Audio

Tracklist

Fatima Al Qadiri - Shaneera (Hyperdub, 13 octobre 2017)

01. Shaneera feat. Bobo Secret and Lama3an
02. Is2aleeha feat. Bobo Secret & Chatham
03. Alkahaf feat Bobo Secret & Chaltham
04. Spiral feat. Bobo Secret
05. Galby feat. Nayglow


Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson

par Xavier Mazure

Au siècle dernier, ce filou de Jorge Luis Borges inventa dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Fictions, 1944) un étonnant écrivain. Ce personnage nourrit le projet de réécrire à l'identique le premier tome du Don Quichotte de Cervantes. Borges nous explique alors, en divers arguments savants, la nouveauté et la supériorité de la réécriture de Pierre Ménard sur l’œuvre originale. Cette célèbre nouvelle au ton satyrique, exemple typique du postmodernisme littéraire, revient toujours en mémoire lorsqu'il s'agit de gloser sur un nouvel album d'Ariel Pink, le personnage de réinventeur imaginé par Ariel Rosenberg. La comparaison – encore plus marquante depuis l'EP Myth 002 avec Weyes Blood – pourrait néanmoins faire passer le Californien pour un terrible raseur, en occultant le caractère immédiat de ses mélodies et son amour presque naïf pour la pop.

En plus de quinze années d'enregistrements, en solitaire puis en groupe, peu de choses ont changé dans l’œuvre de recréation du génial Ariel Pink. Celle-ci, en apparence disparate (entre la lo-fi des débuts et les récents passages en studio), retrouve son unité lorsqu'on répertorie les quelques éléments constants de la discothèque rose de notre éternel nostalgique. Pour commencer, il y a cette obsession pour l'âge d'or des différentes formes de la musique pop radiophoniques des années 1960 à 1980 (de la soul à la new wave) auxquelles viennent se marier toutes sortes d'expérimentations et autres hérésies de production, des ponts improbables et un humour absurde. On retrouve aussi le refus permanent de sacrifier aux modes de production de l'époque ; le choix systématique de l'enregistrement sur bande magnétique et de sa compression lo-fi en est l'exemple le plus flagrant. Dès Another Weekend, le premier single issu de Dedicated To Bobby Jameson, on reconnaît un style, une manière inimitable de concevoir des refrains magnifiques. Le sourire aux lèvres, on se demande qui d'autre – même parmi ses nombreux copistes – serait capable d'écrire une aussi belle mélodie, d'un tel équilibre entre l'humour et la confidence mélancolique. On repense à la splendide Dazed In Daydreams qui venait clore Pom Pom...

En cela, le nouvel album n'est guère une surprise, on retrouve aussi à plusieurs reprises l'ancienne habitude qu'avait notre Hibernatus de la pop de bruiter la batterie à la bouche et de juxtaposer des couches et des couches de voix. Les fantaisies expérimentales de Death Patrol (sa disco et son violon déglingués), Santa's In The Closet (épopée haletante et burlesque), Time To Live (invraisemblable hymne hard-glam rythmé par un fragile cri de guerre) et Acting (sorte d'hybride de soul et de G-funk) rappellent les plus grandes fresques imaginatives de Worn Copy. Notons aussi que la chanson I Wanna Be Young, réenregistrée pour l'occasion, était déjà présente sur Scared Famous, paru en 2001. S'il existe une évolution dont témoigne Dedicated To Bobby Jameson, elle n'est pas à rechercher d'un point de vue formel où se côtoient les habituelles dévotions d'Ariel Pink : la dream pop (Feels Like Heaven, Kitchen Witch), The Doors (Dedicated To Bobby Jameson), The Shadows (Dreamdate Narcissist) et la bubblegum (Bubblegum Dreams). En faisant appel au personnage de Bobby Jameson, chanteur de folk des sixties détruit par l'industrie du disque, présumé mort puis réapparu dans les années 2000 au fil d'une série de vidéos autobiographiques publiées sur YouTube, le timide Ariel a trouvé un moyen pudique de nous livrer sa musique et ses émotions. Si c'est ça, la maturité ; qu'elle soit louée ! Un disque d'Ariel Rosenberg a rarement été aussi émouvant, drôle et éloigné de l'image de fanfaron qui lui colle aux pompes. À peu de choses près, Dedicated To Bobby Jameson est un chef-d’œuvre d'inventivité et de sensibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? Gageons qu'à quatre-vingt berges, Ariel Rosenberg écrira toujours des chansons merveilleuses !

Audio

Tracklist

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (Mexican Summer, 15 septembre 2017)

01. Time To Meet Your God
02. Feels Like Heaven
03. Death Patrol
04. Santa's In The Closet
05. Dedicated To Bobby Jameson
06. Time To Live
07. Another Weekend
08. I Wanna Be Young
10. Dreamdate Narcissist
11. Kitchen Witch
12. Do Yourself A Favor
13. Acting (feat. DāM-Funk)


Patience - White Of An Eye

Si Roxanne Clifford n'est pas Rose McDowall, avec qui elle sera en tournée au Japon cet été, Roxanne Clifford n'est pas une inconnue au bataillon pop : Veronica Falls, ferraillant une pop évasive, un brin consensuelle, et responsable de deux albums sur Slumberland Records, c'était en partie elle, au chant. Et il faut croire que l'exil à du bon pour la (rétro)créativité, puisque c'est en se barrant de son Manchester natal pour la cité des Anges, que l'anglaise décide de remiser sa pédale fuzz au placard et dépoussiérer avec sobriété un clavier titillé selon la veine synth-pop propre aux eighties. Première saillie jouvencelle sous le patronyme de Patience l'année dernière avec le maxi The Pressure, pourtant bien détendu du beat, le temps de formaliser avec l'EP White Of An Eye, prévu pour le 22 septembre sur Night School Records, mais déjà épuisé en pré-commande, son véritable chef d’œuvre, condensant avec spontanéité et candeur toute une époque, des synthés anémiques d'Eli et Jacno aux arcanes mélodiques de New-Order, en squattant également les bravades de Chris and Cosey et notamment l’indémodable October Love Song. De quoi s'offrir un clip en bonne et due forme, telle une égérie lynchienne en salopette blanche.

Vidéo

Tracklisting

Patience - White Of An Eye (Night School Records, 22 septembre 2017)

01. White Of An Eye
02. Blue Sparks


Brian Case - Spirit Design

Brian Case n'est pas que le mec qui a réussi à radiner dans son groupe, depuis implosé, le subtil et légendaire Steve Shelley (lire). Faut dire que Disappears, aux ressorts pourtant érodés et rouillés sur le conclusif Irreal (lire), se suffisait à lui-même, le plus souvent capable d'étreindre l'auditeur suffocant d'une poigne acérée et gantée de fer, vitupérant l'ennui en le recrachant en assourdissantes mélodies noires. Pas mal donc pour un groupe de Chicago, expurgeant sur Kranky les tablatures d'un post-rock aujourd'hui muséifié. Frontman déchu, Brian Case sait aussi être seul, bien entouré d'un innommable bordel, mais seul. Un homme moderne ou post- quelque chose, sachant porter son fardeau discographique sur des sentiers déjà moult fois rebattus, prenant ainsi le risque de l'aventure anodine et ressassée. Mais effleurant, à force d'épures amoncelées et éperdument retravaillées, quelques sommets d'électronique industrielle, nébuleusement dardés de grisaille, où la tension que ses claviers triturés induise supplante celle qu'autrefois il grimait d'électricité et de batterie revêche. Brin Case, un homme seul, à la voix froide et éparpillée, inquiétante et laminée, hantant épisodiquement les plages labyrinthiques de ce second disque, Spirit Design, en totale discontinuité avec les circularités de son premier essai Tense Nature paru en juin 2016, déjà sur Hands in the Dark (lire). Et ce par d'infinis dédales minimalistes, aux entournures chahutées de psalmodies lysergiques (Shipbuilding, Said Your Name), et par une inquiétante liturgie, où la lex humana semble irrémédiablement détournée au profit de machines sonnant le glas, dès l'introductive Uncanny Valley ou White Chapel. Brian Case offre un glaçon à l'orée de l'été, un glaçon confondant de beauté sournoise.

Deux morceaux sont à écouter en exclusivité ci-après : No Immediate Threat et White Chapel. 

Audio (PREMIERE)

Video

Tracklisting

Brian Case - Spirit Design (Hands in the Dark, 25 août 2017)

01. Uncanny Valley
02. Shipbuilding
03. No Immediate Threat
04. White Chapel
05. Ubu
06. Control
07. Cold Space
08. Divider
09. Said Your Name
10. Spirit Design


Jay Watson remixe Le SuperHomard

par Gaël Bouquet

Le SuperHomard, c’est l’histoire d’un projet sorti en 2015 et injustement passé au travers de beaucoup trop de radars. Pas tous, fort heureusement, ce qui nous aura permis entre autres de voir le quintette avignonnais sur scène au festival This Is Not A Love Song à Nîmes au début de l’été. Séance de rattrapage pour les plus tête en l’air d’entre vous.

Vous en seriez presque excusés tant l’ambiance de ce premier mini-album appelle au rêve, carrément iodée pour le tubesque Dry Salt In Our Hair, remixé en juin par Jay Watson, multi-instrumentiste dans Pond, Gum, Tame Impala, etc.

Une pop classe et élaborée qui évoque tantôt les mélodies vaporeuses de Sean O’Hagan (The High Llamas) période Hawaii comme sur Bituminized ou l’émotionnel From My Window. Mais aussi quelque chose de plus Stereolabesque dans la voix sur Mister Corn ou Maple Key. Rayon influences, si certains évoquent des ressemblances avec Jacco Gardner - et l'on se demande encore pourquoi -, on sent chez Le SuperHomard une ambiance psyché sixties avec ce petit quelque chose en plus dans l’efficacité de la ligne de basse, dont on sent qu’elle pourrait à tout moment nous échapper et s’emparer du morceau, un peu à la manière de l’excellent Bertrand Burgalat Meets A.S Dragon.

Alors qu’il se murmure qu'un deuxième album est dans les tuyaux, nous en sommes convaincus, si l'un des projets pop le plus sexy de 2016 était Bon Voyage Organisation, pour nous 2017 devrait être l’année du SuperHomard.

Audio

Tracklist

Le SuperHomard - Maple Key (Mega Dodo, 25 mars 2016)

01. Intro
02. Maple Key
03. On A Sofa
04. Bituminized
05. Dry Salt In Our Hair
06. On A Sofa (Part 2)
07. Mr Corn
08. From My Window


SLIFT - Space Is The Key

par Gaël Bouquet

Toulouse est une terre de rock, nous l'avions bien compris, à l'image des soirées psychedelic revolution qui officient depuis maintenant trois ans dans la ville rose.

Parmi cette ébullition de fuzz, nos oreilles étaient déjà tombées il y a quelques mois sur SLIFT, avec dans un premier temps un coup de cœur en live pour ce trio assénant un garage acide et imagé. Le premier EP de SLIFT, intitulé Space Is The Key, est sorti le 16 juin chez Howlin' Banana et EXAG' Records et c'est une véritable tuerie.

Alors évidemment, dans l'esprit, on pense à tout un tas de groupes comme Hawkwind, période Space Ritual malgré des sonorités un poil différentes, à King Gizzard & The Lizard Wizard, dans l’esthétique sonore et visuelle mais aussi sur la rudesse du son. Car si Dominator, qui ouvre l'album, est un concentré de violence, on retrouve aussi quelque chose de très "Ty Segallien" dans le chant de Sound Of My Head, morceau génial amené par la construction progressive et minutieuse d'une certaine forme d'équilibre, que le groupe viendra ensuite détruire comme un chateau de carte, mêlant la saturation de la voix à la stridence des guitares... et inversement.

Vient alors The Sleeve, qui prend le temps de se poser un moment avant de repartir lui aussi dans une transe redoutable, menée par un duo basse/batterie obsédant. Ce cinq titres se referme par Space Is The Key, morceau titre de plus de dix-minutes déboulant comme une locomotive lancée à toute vitesse avant de couper court de façon un peu abrupte.

Ce premier EP est en résumé un chaud-froid constant, savant mélange entre des thèmes planants, prêt à s'envoler sur des refrains aiguisés d'une minute à l'autre. Nous voilà à présent habité d'une furieuse envie de revoir SLIFT sur scène défendre ce très beau disque. Profitons enfin de ces lignes pour évoquer le très bel artwork de Pierre Ferrero qui apporte une dimension supplémentaire à l'univers visuel du groupe.

Audio

Tracklist

SLIFT - Space Is The Key (Howlin' Banana Records / EXAG' Records, 16 juin 2017)

01. Dominator
02. The Sword
03. Sound In My Head
04. The Sleeve
05. Space Is The Key


The Bug Vs Earth - Concrete Desert

Au départ, on n'aurait pas vraiment misé un kopeck sur Concrete Desert tant l’aventure nous paraissait casse-gueule. D’un côté The Bug, figure de proue du renouveau dubstep UK et, de l’autre, les Américains de Earth, légendes du drone doom. Sur le papier, la rencontre des genres orchestrée par Ninja Tune sentait l’écorchage d’oreilles à plein nez, pourtant le pari est réussi et le projet fait l’unanimité. Il faut dire que si le label londonien a longtemps été l’étiquette de jazz sous acide, de hip-hop ambient ou de breakbeat vaporeux, la maison de disque piloté par Matt Black et Jonathan More s’attache depuis trois quatre ans à renouveler son catalogue en s’ouvrant à des registres plus osés. Et, qu’on le veuille ou non, Concrete Desert offre un curieux contraste alchimique entre les univers de Kevin Martin et le groupe de Dylan Carlson, et fonctionne de façon détonante. Augmentée de deux tracks où le toujours vénéneux JK Flesh vient pousser quelques vocalises bien gutturales, cette nouvelle version se révèle être un must-have d’expé comme on n'en avait plus entendu depuis longtemps.

Dès l’ouverture, on se retrouve happé dans cet univers somptueusement nébuleux qui nous emporte très loin. City Of Fallen Angels se pose ici en introduction parfaite, une entrée en matière à la fois lyrique et inquiétante au fur et à mesure que le titre prend de la hauteur. On sort des sentiers battus pour se retrouver pris au piège d’un tunnel, nous plongeant dans un incroyable morceau de sludge seulement rompu par un Gasoline où les beats et les fractales synthétiques viennent reprendre leurs droits. Agoraphobia emprisonne l’air de son aura suffocante et met le feu à l’oxygène, nous préparant à la déflagration Snake Vs Rats, gros morceau de l’album. Symbiose de drone maladif et de 2-step industriel, le track pioche autant dans les itérations bruitistes d’un J.G. Thirlwell que dans une approche minimaliste d’un merzbow sous valium. Justin Broadrick, invité à remanier deux titres, touchera à peine au track tant celui-ci frôle la perfection, y apposant uniquement sa voix caverneuse et en ajoutant une bonne dose de noirceur à ce Snake Vs Rats, renommé Dog pour l’occasion. Pray, quant à lui, est une véritable ode à la noirceur où les instincts primitifs semblent prendre le dessus. Alors certes, après tant de majesté et d’ingéniosité, le reste pourrait sembler anecdotique, pourtant, que ce soit sur Don’t Walk These Streets, petit bijou dubstep ténébreux et visqueux, Hell A, tourbillon de bass saturé, véritable hymne à la noirceur ou encore Concrete Desert, morceau épopée aussi flamboyant que funeste, The Bug et Earth continuent de se montrer à la hauteur de leurs ambitions.

On ne va pas se mentir, si des exercices comme celui-ci sont aujourd’hui légion, peu restent gravés dans nos mémoires et à jamais dans le vinyle. Mais Concrete Desert a cet avantage d’être accessible sans forcement plaire au tout venant, l’album est assez bien foutu pour séduire à la fois les fans de dubstep, de métal, d’expé ou d’ambient. Une bien belle œuvre qui devrait s’offrir de belles années avant d’être surpassée.

Audio

Tracklist

The Bug Vs Earth - Concrete Desert (Ninja Tune, 24 mars 2017)

01. City Of Fallen Angels
02. Gasoline
03. Agoraphobia
04. Snakes Vs Rats
05. Broke
06. American Dream
07. Don't Walk These Streets
08. Other Side Of The World
09. Hell A
10. Concrete Desert
11. Dog feat. JK Flesh
12. Pray feat. JK Flesh
13. Another Planet


Not Waving - Red Bull Studios Paris Session

Depuis quelques années, la marque autrichienne Red Bull s’enfonce un peu plus dans le microcosme électronique et étend par ce canal subtil le macrocosme de ses sponsorisations, autrement dit de son influence. À chaque grande ville son studio flambant neuf qui profite à une sélection de noms pointus, la "fine fleur de la création actuelle", invités à profiter à l’œil d’un matos de haute volée. Red Bull, partenaire d’une musique de qualité. Invité de marque au sein de l’espace créatif. Et Paris n’a pas dérogé à la règle, se dotant fin 2013 du neuvième studio de la marque... aux manettes duquel le producteur italien basé à Londres Not Waving, Alessio Natalizia à la ville, vient juste de rendre nos débuts de nuit plus beaux avec ces cinq titres, tirés dons de sa session au royaume de la boisson énergisante. Un EP qui sort plus d’un an après Animals, dernier album à saluer paru chez Diagonal, et alors qu’il est aussi la tête pensante du label Ecstatic qu’il gère avec Sam Willis (Walls), prouvant qu’il "wave" plus qu’il le dit.

Impossible et la nappe ambient tintinnabulante qu’elle propose en ouverture met un pied dans le pépère, invite à un état de répit qui sent fort les petites olives de la fin de la semaine et la déliquescence altérante des esprits travailleurs épuisés qui va de pair. L’apéritif est prêt, les glaçons grelottent et les verres s’entrechoquent. Puis I Would Have Not Been There vient briser l’affaissement général, la mise en bouche n’aura pas duré longtemps, et le plus britannique des Italiens de ressortir ses ascendances expérimentales de derrière les fagots. Un truc qui percute autant que ce que pouvaient cracher les enceintes UK des années 1990. La dance industrielle de Not Waving prend à la gorge avec une brutalité un peu sourde, dissimulée sous les boucles inoffensives aux effets troubles, moins naïves qu’elles n’y paraissent. Les séquences rythmiques accaparent l’esprit club, un son propre mais pas tout à fait nettoyé de sa filiation underground, à l’orée d’un espace obscur où les deux taureaux rouges sont vite oubliés. La liqueur se solidifie peu à peu et les petites olives du début prennent des teintes fluorescentes sur You Just Got (Right In There) dont le beat infernal risque d’en démanger plus d’un avant de boucler la boucle en slow motion sur Pigmentocracy. Capable d’un langage digital transversal, chinant aussi bien du côté d’Autechre ou d’Aphex Twin que de l’héritage punk des années 1980 dans ce qu’il cherche à apporter une rupture, à sortir des sentiers balisés du paysage techno actuel, Alessio Natalizia rince et rince bien. Un agrégateur puissant de bonnes vibes.

Audio

Tracklist

Not Waving - Red Bull Studios Paris Session (18 mai 2017)

01. Impossible
02. I Would Have Not Been There
03. If I Knew You Were
04. You Just Got (Right In There)
05. Pigmentocracy


Jane Weaver - Modern Kosmology

Berceau du groupe considéré (à juste titre) comme la plus grande formation pop de tous les temps, Liverpool avait tout pour devenir la capitale européenne de l’indépendance musicale, celle-là même capable d’insuffler ce fameux esprit de liberté à toute personne décidant d’emprunter les sentiers les moins balisés de la culture dite "populaire". Mais force est de constater que cinquante ans plus tard, dans l’idéologie des adorateurs de musique indie, c’est sa voisine mancunienne qui remporte aisément le titre de ville la plus influente dans ce domaine artistique. Il est vrai qu’entretemps, Tony Wilson et sa Factory avait balayé toute concurrence, assénant un premier uppercut du droit à sa voisine à l’orée des années 1980 en donnant naissance à une flopée de groupes aussi indispensables que novateurs, dont les fers de lance Joy Division et New Order. Une décennie plus tard, Manchester mettra la cité liverpuldienne définitivement au tapis, lui administrant un fatidique direct du gauche via le mouvement Madchester dont l’Haçienda, les Stones Roses et autres Happy Mondays seront les plus emblématiques représentants. Ajoutez à cela les quatre à cinq années glorifiées par les productions de The Smiths et vous comprendrez aisément que le défi s’avérait particulièrement difficile à relever pour la Merseyside. Pour autant, Liverpool, au fil des années, n’a pas été avare de talents, loin s’en faut. Des personnalités comme Michael Head au travers des Pale Fountains, Shack, des formations comme The La’s ou encore The Coral se sont montrées et se montrent encore largement à la hauteur de leurs voisins mancuniens. Mais, dans l’imagerie collective, leur influence est rarement considérée comme étant aussi majeure que celle de leurs meilleurs ennemis.

Jane Weaver, artiste liverpuldienne basée depuis plusieurs années à... Manchester, ne déroge nullement à cette règle. Déjà plus de quinze années qu’elle distille à intervalles réguliers des albums aussi merveilleux qu’indispensables dans une indifférence quasi-totale, quinze ans que son essai inaugural, l’inaltérable Like An Aspen Leaf, émeut au plus haut point à chaque écoute. Teintant sa pop-folk initiale (jetez une oreille à sa somptueuse reprise de Heart Of Gold de Neil Young) d’une coloration plus électronique depuis quelques années maintenant (le mirifique The Silver Globe sorti il y a trois ans étant certainement le représentant le plus emblématique de cette évolution), son huitième album, Modern Kosmology, sorti chez Fire Records le 19 mai, mérite amplement d'être mis à l’honneur de la plus respectueuse des manières que ce soit tant les dix pièces d’orfèvrerie le composant sont en tout point renversantes.

En effet, au travers de ce nouvel essai, véritable invitation au voyage et à l’évasion, Jane Weaver nous ouvre les portes d’un monde kaléidoscopique empreint d’une culture psychédélique totalement assumée mais également porteur d’une constante recherche de sonorités résolument à la pointe de la modernité pop. Elle conjugue ainsi sa musique à tous les temps, cherchant à retranscrire le krautrock des seventies tout en l’alimentant de gimmicks et autres trouvailles résolument contemporaines afin d’insuffler à son œuvre une dimension résolument futuriste. L’introductif et ascensionnel H>A>K, ode à l'artiste abstraite suédoise Hilma af Klint en est la parfaite illustration, ce morceau nous remémorant les émotions ressenties lors des premières écoutes de The Echo Show de Yeti Lane, dernier grand voyage cosmique en date qu’il nous ait été donné d’entreprendre. Il ne reste alors plus à Jane Weaver qu’à dérouler le fil de ses émotions. Du classicisme de Did You See Butterflies, jonglant entre couplets aériens tout droit sortis d’un inédit de Lush et refrains dans la plus pure tradition de Stereolab, à l’élégance de Modern Kosmology aux accents "Broadcastiens" jusque dans l’évocation de la si regrettée Trish Keenan, les mélodies en apesanteurs s’enchainent avec une aisance en tout point déconcertante. Et lorsqu’il s’agit d’accentuer le caractère psychédélique du propos, la Liverpuldienne dose ses effets avec ingéniosité afin de ne pas tomber dans la caricature du genre, témoin ce Loops In The Secret Society qui n’est pas sans rappeler la délicatesse et la subtilité des meilleures compositions de The New Lines. Un retour au classicisme de ses débuts (tant Valley pourrait figurer sur Like An Aspen Leaf), une accentuation du caractère électronique du propos, d’abord discrète sur The Lightning Back, morceau à la boucle synthétique et aux cœurs envoûtants lorgnant sans vergogne du côté de Still Corners, puis ouvertement affirmée sur l’explosif The Architect, autant de subtiles variations que la songwriter se plaît à mélanger sur sa palette musicale afin d’illuminer sa toile. Ingénieux mélange des genres qui, sur Ravenspoint, prend son virage le plus surprenant grâce à la collaboration de Malcom Mooney, premier chanteur de Can, qui vient marteler de son inimitable phrasé une architecture musicale synthétique des plus raffinées. Ce même Malcom Mooney qui avait d’ailleurs déjà travaillé, à l’orée des années 2000, avec (le Mancunien !) Andy Votel, fondateur du feu label Twisted Nerve et compagnon de Jane Weaver. Mais c’est très certainement au travers de Slow Motion, ritournelle électro-pop aux richesses insoupçonnées rappelant une Sally Shapiro empreinte de mélancolie, que cette alchimie des sens atteint l'apogée. Un morceau taillé pour la reconnaissance qu’il serait extrêmement dommageable de considérer comme un simple trésor caché. Puisse cette véritable pépite mener un maximum de dénicheurs vers le coffre à merveilles que représente la discographie de cette (très) grande artiste. L'ultime et délicat morceau sobrement intitulé I Wish semblerait presque porter en lui cette aspiration.

Soutenue par une distribution plus importante pour ce dernier essai, l’espoir de voir Jane Weaver accéder à une notoriété plus conséquente et enfin recevoir toute la considération qu’elle mérite apparait envisageable. Non pas que ce soit une ambition affichée de la part de la créatrice de Modern Kosmology, elle qui se plaît à assumer son extrême lenteur en matière de création artistique, produisant elle-même ses albums au rythme de ses envies. Mais ce disque, sans doute le plus abouti de sa carrière, recèle en lui cet équilibre nécessaire entre références usitées à bon escient et explorations musicales novatrices, cette alchimie transformant notre intérêt pour une œuvre musicale en véritable affection. Il est si rare et difficile d’être à la fois originel et original. Et cette fois-ci, sans aucun doute possible, c’est bien la native de Liverpool qui survole les débats.

Tracklist

Jane Weaver - Modern Kosmology (Fire Records, 19 mai 2017)

01. H>A>K
02. Did You See Butterflies
03. Modern Kosmology
04. Slow Motion
05. Loops In The Secret Society
06. The Architect
07. Lightning Back
08. Valley
09. Ravenspoint
10. I Wish


Chino Amobi - Paradiso

"L’individu ne peut être considéré ni comme un néant ni comme un absolu mais comme un terme de relation réelle"

"L’histoire de la pensée ne doit donc pas être nécessairement considérée comme séparée des autres processus d’individuation ; elle est seulement condition sine qua non de l’explication à une époque donnée de telle ou telle forme d’individuation, ce qui est la condition à l’accès à l’existence de telle forme ultérieure qui exige l’antériorité de telle autre forme réfléchie ; le postulat de cette méthode est que l’accès à la réflexivité d’une forme d’individuation peut se comporter comme condition d’apparition d’une forme (…)" Gilbert Simondon

"Welcome to Paradiso, it’s Chino Amobi" - Il serait outré de parler d’une composition symphonique, pour parler du dernier coup de maître de Chino Amobi. Comment décrire ça ? Un album qui rentre directement dans l’histoire. Sample, ritournelle, poésie, field recording, radicalisation de tout, carte mentale, géographie musicale d’une diaspora vécue, électronique bizarre, vraiment bizarre, absence de rythmique linéaire, création de tropes sonores, Paradiso est un putain de chef d’œuvre dense. Un monstrueux patchwork, un prêche bien chelou, un manifeste d’une avant-garde qui n’est finalement peut-être plus sans avant-garde. On vit peut-être enfin un temps où il n’est plus le moment de jouer avec ironie sur les codes d’un vieux monde occidental en désuétude et en proie à des démocraties fantoches, à des entreprises et des applications qui remplacent peu à peu des intensités vécues en suggestions et inductions tellement intégrées qu’elles ont l’air plus réelles que le réel encore possible.

Paradiso est une fresque épique qui requalifie une certaine idée de l’intensité, du politique, et de la composition, au sens le plus strict du terme. Il n’est pas question d’une nature morte sonore mais bel et bien d’une intensité dense, d’un récit puissant couturé autour des figures angoissantes d’un monde empêché dans sa "vérité". La vérité n’est qu’une fiction politique parmi d’autres et, s’il ne reste que la mort comme vérité ultime, il faut bien dégager des voies pour vivre un peu sérieusement, un peu conséquemment.

Chino Amobi, ex-Diamond Black Hearted Boy, cofondateur de NON Worldwide, dont on a déjà beaucoup parlé et dont le but avoué et manifeste est un rejet de la culture de masse dominante blanche digérée internationalisée, et des conditions politiques existantes. Paradiso, comme NON, compte un nombre assez fou de collaborations : Nkisi, FAKA, Haleek Maul, le modèle trans Aurel Haize Odogbo, Benja SL, Rabit, Dutch E Germ aka Tim DeWit, ex-Gang Gang Dance et, pour ouvrir le tout, un poème d’Edgar Allan Poe, The City In The Sea, qu’Elysia Crampton récite sur des bruits de vagues et de tonnerre.

Paradiso est une sorte de zigzag plein d’entraves sonores, de collages de textes et de détritus mentaux et sonores. Indus des années 1980, pop music, électronique lancinante, rythmique latino méga ralentie, synthés d’un autre âge, tout se cogne et se contre-cogne, tout rentre en collision, en intrusion dans les linéarités habituellement binaires entre mélodique et rythmique. Tout se télescope toujours dans Paradiso. Déchets sonores de la vie urbaine, jingles radio démoniaques, gadgets défectueux et alarmes de voiture sont là comme autant d’embuches et d’éléments d’une critique radicale de ce qui ressemble à un purgatoire contemporain.

Peut-être que ce qui conviendrait le mieux à Paradiso pour le décrire, c’est cette idée de chant épique… une sorte de Dante sonore. Il y a quelque chose de séduisant, de malin, qui pourtant surgit, déborde toujours de cette apparente cacophonie déjà plus que post-moderne. Aucune perception linéaire n’est possible dans ce manifeste, le flux est constamment interrompu et le chaos semble y être une certaine règle de composition. Impossible de faire l’expérience d’une écoute passive de cet album tant la fragmentation et les torsions sont inhérentes à la composition. Il y a quelque chose d’une tentative de ramener l’auditeur dans un présent vécu, dans un ici et maintenant, ou peut-être même dans le postulat d’une temporalité qui serait celle d’un "no présent" radical mais pas nihiliste. Quelque chose de l’ordre de trouver le chemin vers une intensité sensible insurrectionnelle. Certains tropes sont tordus à l’extrême jusqu’à en devenir quasiment surréalistes. On connaît la prépondérance de l’usage du bris de verre dans les productions de NON et d’une certaine scène club de la déconstruction, dans Paradiso il y a une torsion extrême de ces tropes mêmes. Une critique in progress. Radicaliser jusqu’à produire la sensation d’un cauchemar épuisant ou le son d’une parade monstrueuse qui viendrait réveiller un degré enfoui d’une forme de conscience au monde ; horror show politique.

Paradiso fonctionne sur le modèle d’une prolifération sensible, d’une surcharge sensorielle chaotique, une sorte de bombardement sensible. Pour autant, il n’est pas question d’être effrayé mais bien de sortir de ce marché de la peur, de la norme qui n’en a plus l’air et de réagir avec vitalité à des circonstances de plus en plus extrêmes politiquement. Plus personne ne semble se cacher pour produire son fascisme potentiel. Paradiso est une insurrection sensible contre un espace qui peut sembler de plus en plus vide. Une tentative de sens par surcharge au milieu d’un vide et d’une solitude de plus en plus crasse. Contre les oppressions, quelles qu’elles soient, il reste une arme massive, celle de l’intensité de nos vies vécues, bizarres et chaotiques.

Paradiso décrit un monde sauvage et propose, si ça n’est une radicalisation, en tout cas une politique du sauvage, sauvage non pas au sens Rousseauiste, occidental, mais bien au sens de politique de l’émeute sensible, du souterrain, et de l’intensité réelle. Il n’y a plus d’éthique de la vérité possible ni souhaitable, seulement un maintenant à radicaliser pour s’extraire, autant que faire se peut, d’un marasme politique et intellectuel qui ressemble de plus en plus à une tentative de castration organisée des têtes et des corps. Une castration mentale et sensible induite, enjointe et acceptée sans broncher au détour de son agenda Google ou de son flirt Tinder. Paradiso a le mérite de proposer une voie, celle de la surcharge sensible comme mode de lutte et de production possible contre la désintensification d’un espace vécu toujours plus vide, segmenté et routinier.

La collision, le rythme, la surcharge sensible comme autant de court-circuits possibles, comme autant d’armes critiques et pratiques contre un espace lisse et plat qui semble de plus en plus infini. Peut-être finalement que pour radicaliser maintenant, il n’est plus question de s’interroger sur la vérité au sens strict et étymologique du terme, ou bien d’envisager des modes de vie alternatifs, mais bien d’armer nos luttes par des modèles visant à détruire tout le connu, tous les espoirs encore souhaités pour rentrer dans le désespoir radical d’une destruction complète de toute idée de vérité au profit d’ensembles intenses. En somme, produire des tentatives fluides de formes de vie sensibles, se désassimiler par collision et surcharge permanente de productions de sensations et de sensibles politiques inconnus. En d’autres termes, simplement tenter de faire sens. Faire sens non plus en cherchant la vérité, l’universel mais bel et bien en pratiquant l’hybridation extrême utile à la création de monstruosités chimériques, nécessaires pour punir et sortir de la médiocrité du réel. Voilà en tout cas une des fictions possibles que dégage Paradiso, voilà en tout cas une manière d’envisager le monstrueux comme forme d’ingouvernabilité nécessaire. Paradiso est un fragment de réel chaotique et politique possible et c’est une arme dense pour penser et envisager le Maintenant.

Audio

Tracklist

Chino Amobi - Paradiso (NON, 05 mai 2017)

01. Law I (The City In The Sea)
02. Gænova
03. Blood Of The Covenant
04. Negative Fire III
05. The Failed Sons And Daughters Of Fantasia
06. Blackout
07. Antikeimenon
08. Nkisi (edit)
09. Eigengrau (Children Of Hell II)
10. Law II (Demolition)
11. Polizei
12. White Mætel
13. White Mætel Narrative
14. Radical Zero
15. Paradiso
16. Law III (Adam)
17. The Floating World pt. 1
18. The Floating World pt. 2
19. Dixie Shrine
20. Kollaps
21. End (The City in the Sea)


The Big Idea - La Passion Du Crime 3

par Gaël Bouquet

The Big Idea fait partie de ces heureux hasards, rencontré sur internet au détour d’une page Bandcamp et qui, tout d’un coup, vous donne envie de remercier chaque jour les cerveaux bouillonnants ayant imaginé et mis au point le réseau internet mondial tel que nous le connaissons aujourd’hui. Réseau permettant à un individu A de tomber sur la musique d’un individu B.

Cet individu B s’appelle donc The Big Idea et derrière cette entité se cache la musique de sept Rochelais établis à Paris qui viennent de sortir leur premier album, La Passion Du Crime 3, ce samedi 06 mai. Et c’est une véritable tuerie.

Ce qui frappe chez The Big Idea, outre le jeune âge des membres du sextet, c’est la démarche DIY radicale du projet. Enregistré à la maison, sorti sous la forme d’un quadruple album CD chez Meteor Shower Production (label/boite de production montée par le groupe), qui organise aussi le Cremafest à domicile.

Après avoir sorti deux premiers EPs qui avaient déjà attiré mon attention il y a quelques mois, le groupe récidive en sortant ce disque massif de vingt-trois titres.

On pourrait alors se dire, au premier abord, que ne sachant faire un choix parmi leurs morceaux, le groupe aurait privilégié la quantité à la qualité. Et quelle erreur ce serait de penser ça. Le disque s’avère extrêmement rythmé, entre des thèmes fuzzy, psyché, boogie-woogie voire même carrément glam. Et c’est là que repose pour moi le gros potentiel de ce tout jeune groupe : la capacité à enchainer à la perfection plusieurs thèmes sur un même morceau sans créer de longueur. Chose que l’on retrouvait sur les deux premiers EPs et qui marche particulièrement bien sur l’ensemble de cet album, évoquant ainsi dans sa structure ... And Star Power, l’avant-dernier Foxygen, paru en 2015. Exemple probant : la maturité de la composition de VIII, morceau de quatorze minutes figurant sur le troisième CD.

Rayon influences, on peut citer sans trop se tromper King Gizzard & The Lizard Wizard (époque Paper Mâché Dream Balloon autant que I'm In Your Mind Fuzz) mais aussi Pond, le final de CXXXIV (sur le quatrième CD, aussi présent sur l’EP) évoquant le dénouement de Midnight Mass (dernier morceau de l’album Hobo Rocket de Pond). Il s’agit d’ailleurs de l’un des morceaux phares de l’album, subtilement repris par passage sur plusieurs autres titres.

Cet album concept étale donc sur près de deux heures l’histoire de l’inspecteur Lawrence, balloté d’interludes téléphoniques en interludes téléphoniques par une inconnue, jusqu’à un rendez-vous mystérieux. Habile dénouement et véritable création sonore que cette rencontre que l’auditeur attentif aura attendu et appréhendé depuis le début du disque. Disque clôt par un ultime thème final d’une vingtaine de minutes, ambiant, instrumental et remarquablement juste.

The Big Idea a réussi son pari, reste à défendre ce projet sur scène.

Audio

Tracklist

The Big Idea – La Passion du Crime 3 (Meteor Shower Production, 06 mai 2017)

CD1

INTRO
XXI
LVII
XV
XVIII
LXVI
CII

CD2

LV
III
XL
MXI
LXXV
XXVI
XXXII
CDXL
LXXII
LXXXVIII

CD3

LXXXIII
VIII
XXXIII
CXXXIV

CD4

Le Rendez-Vous
Thème Final


Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi

« Sur cet album, j’ai essayé de trouver des points positifs et de ne pas me reposer uniquement sur mon mépris total du monde qui nous entoure »

C’est pétri d’enthousiasme et écorché de bonnes intentions que David Best présente ce nouvel album éponyme de Fujiya & Miyagi, trio slash quatuor qui pianote des trucs sur des synthétiseurs depuis plus de quinze ans maintenant. Et chez le groupe de Bristol, le dédain du monde qui nous entoure a souvent l’emballage pop et le goût électro-kraut. Un rock qui n’en est pas vraiment, quoi. Et cela tombe bien, Fujiya & Miyagi n’est pas vraiment un album non plus. Pour préciser, c’est la compilation de leurs trois derniers maxis, respectivement EP1, EP2 et EP3, parus au cours de l'année dernière, soit la réunion un brin flemmarde de compositions précédentes où l'ambiance claire des dancefloors montent d'un cran sur l'échelle du digital. Des sonorités très numériques pour des danses nettes aux couleurs acidulées, mélancoliques malgré tout. Fijuya & Miyagi présente donc une cohésion un peu chelou, forcément disqu-ontinue, pour ne pas dire inégale, qui n’enlève rien à la découpe super précise et fascinante du fake duo nippon. Le format est toujours carré, rien n’en dépasse, c’est clean à piquer les yeux tellement le son est lustré. Calibrage maximal et émotion stérilisée. Solitaire a les mêmes atomes crochus que les notes emblématiques de l'introduction du In The Grace Of Your Love des Rapture de 2011. Sans virer 100% DFA, hein. Mais là-dessus, une sensation demeure, ce petit balancement de tête qui demeure bien vivace malgré les beats un peu coincés. Le dernier tiers du disque veut d'ailleurs son pesant de cacahuètes, se révélant à qui veut bien l’attendre. Et entendre. Fijuya & Miyagi se mérite, passé le mur des répétitions. L’effort est long à savourer mais il reste en bouche longtemps, et c'est juste ici que les choses prennent tout leur intérêt. Putain de point positif !

Tracklist

Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi (Impossible Objects Of Desire, 07 avril 2017)

01. Magnesium Flares
02. Serotonin Rushes
03. Solitaire
04. To The Last Beat of My Heart
05. Extended Dance Mix
06. Outstripping (The Speed Of Light)
07. Swoon
08. Freudian Slips
09. Impossible Objects Of Desire
10. Synthetic Symphonies
11. R.S.I.