Jay Watson remixe Le SuperHomard

par Gaël Bouquet

Le SuperHomard, c’est l’histoire d’un projet sorti en 2015 et injustement passé au travers de beaucoup trop de radars. Pas tous, fort heureusement, ce qui nous aura permis entre autres de voir le quintette avignonnais sur scène au festival This Is Not A Love Song à Nîmes au début de l’été. Séance de rattrapage pour les plus tête en l’air d’entre vous.

Vous en seriez presque excusés tant l’ambiance de ce premier mini-album appelle au rêve, carrément iodée pour le tubesque Dry Salt In Our Hair, remixé en juin par Jay Watson, multi-instrumentiste dans Pond, Gum, Tame Impala, etc.

Une pop classe et élaborée qui évoque tantôt les mélodies vaporeuses de Sean O’Hagan (The High Llamas) période Hawaii comme sur Bituminized ou l’émotionnel From My Window. Mais aussi quelque chose de plus Stereolabesque dans la voix sur Mister Corn ou Maple Key. Rayon influences, si certains évoquent des ressemblances avec Jacco Gardner - et l'on se demande encore pourquoi -, on sent chez Le SuperHomard une ambiance psyché sixties avec ce petit quelque chose en plus dans l’efficacité de la ligne de basse, dont on sent qu’elle pourrait à tout moment nous échapper et s’emparer du morceau, un peu à la manière de l’excellent Bertrand Burgalat Meets A.S Dragon.

Alors qu’il se murmure qu'un deuxième album est dans les tuyaux, nous en sommes convaincus, si l'un des projets pop le plus sexy de 2016 était Bon Voyage Organisation, pour nous 2017 devrait être l’année du SuperHomard.

Audio

Tracklist

Le SuperHomard - Maple Key (Mega Dodo, 25 mars 2016)

01. Intro
02. Maple Key
03. On A Sofa
04. Bituminized
05. Dry Salt In Our Hair
06. On A Sofa (Part 2)
07. Mr Corn
08. From My Window


The Bug Vs Earth - Concrete Desert

Au départ, on n'aurait pas vraiment misé un kopeck sur Concrete Desert tant l’aventure nous paraissait casse-gueule. D’un côté The Bug, figure de proue du renouveau dubstep UK et, de l’autre, les Américains de Earth, légendes du drone doom. Sur le papier, la rencontre des genres orchestrée par Ninja Tune sentait l’écorchage d’oreilles à plein nez, pourtant le pari est réussi et le projet fait l’unanimité. Il faut dire que si le label londonien a longtemps été l’étiquette de jazz sous acide, de hip-hop ambient ou de breakbeat vaporeux, la maison de disque piloté par Matt Black et Jonathan More s’attache depuis trois quatre ans à renouveler son catalogue en s’ouvrant à des registres plus osés. Et, qu’on le veuille ou non, Concrete Desert offre un curieux contraste alchimique entre les univers de Kevin Martin et le groupe de Dylan Carlson, et fonctionne de façon détonante. Augmentée de deux tracks où le toujours vénéneux JK Flesh vient pousser quelques vocalises bien gutturales, cette nouvelle version se révèle être un must-have d’expé comme on n'en avait plus entendu depuis longtemps.

Dès l’ouverture, on se retrouve happé dans cet univers somptueusement nébuleux qui nous emporte très loin. City Of Fallen Angels se pose ici en introduction parfaite, une entrée en matière à la fois lyrique et inquiétante au fur et à mesure que le titre prend de la hauteur. On sort des sentiers battus pour se retrouver pris au piège d’un tunnel, nous plongeant dans un incroyable morceau de sludge seulement rompu par un Gasoline où les beats et les fractales synthétiques viennent reprendre leurs droits. Agoraphobia emprisonne l’air de son aura suffocante et met le feu à l’oxygène, nous préparant à la déflagration Snake Vs Rats, gros morceau de l’album. Symbiose de drone maladif et de 2-step industriel, le track pioche autant dans les itérations bruitistes d’un J.G. Thirlwell que dans une approche minimaliste d’un merzbow sous valium. Justin Broadrick, invité à remanier deux titres, touchera à peine au track tant celui-ci frôle la perfection, y apposant uniquement sa voix caverneuse et en ajoutant une bonne dose de noirceur à ce Snake Vs Rats, renommé Dog pour l’occasion. Pray, quant à lui, est une véritable ode à la noirceur où les instincts primitifs semblent prendre le dessus. Alors certes, après tant de majesté et d’ingéniosité, le reste pourrait sembler anecdotique, pourtant, que ce soit sur Don’t Walk These Streets, petit bijou dubstep ténébreux et visqueux, Hell A, tourbillon de bass saturé, véritable hymne à la noirceur ou encore Concrete Desert, morceau épopée aussi flamboyant que funeste, The Bug et Earth continuent de se montrer à la hauteur de leurs ambitions.

On ne va pas se mentir, si des exercices comme celui-ci sont aujourd’hui légion, peu restent gravés dans nos mémoires et à jamais dans le vinyle. Mais Concrete Desert a cet avantage d’être accessible sans forcement plaire au tout venant, l’album est assez bien foutu pour séduire à la fois les fans de dubstep, de métal, d’expé ou d’ambient. Une bien belle œuvre qui devrait s’offrir de belles années avant d’être surpassée.

Audio

Tracklist

The Bug Vs Earth - Concrete Desert (Ninja Tune, 24 mars 2017)

01. City Of Fallen Angels
02. Gasoline
03. Agoraphobia
04. Snakes Vs Rats
05. Broke
06. American Dream
07. Don't Walk These Streets
08. Other Side Of The World
09. Hell A
10. Concrete Desert
11. Dog feat. JK Flesh
12. Pray feat. JK Flesh
13. Another Planet


Jane Weaver - Modern Kosmology

Berceau du groupe considéré (à juste titre) comme la plus grande formation pop de tous les temps, Liverpool avait tout pour devenir la capitale européenne de l’indépendance musicale, celle-là même capable d’insuffler ce fameux esprit de liberté à toute personne décidant d’emprunter les sentiers les moins balisés de la culture dite "populaire". Mais force est de constater que cinquante ans plus tard, dans l’idéologie des adorateurs de musique indie, c’est sa voisine mancunienne qui remporte aisément le titre de ville la plus influente dans ce domaine artistique. Il est vrai qu’entretemps, Tony Wilson et sa Factory avait balayé toute concurrence, assénant un premier uppercut du droit à sa voisine à l’orée des années 1980 en donnant naissance à une flopée de groupes aussi indispensables que novateurs, dont les fers de lance Joy Division et New Order. Une décennie plus tard, Manchester mettra la cité liverpuldienne définitivement au tapis, lui administrant un fatidique direct du gauche via le mouvement Madchester dont l’Haçienda, les Stones Roses et autres Happy Mondays seront les plus emblématiques représentants. Ajoutez à cela les quatre à cinq années glorifiées par les productions de The Smiths et vous comprendrez aisément que le défi s’avérait particulièrement difficile à relever pour la Merseyside. Pour autant, Liverpool, au fil des années, n’a pas été avare de talents, loin s’en faut. Des personnalités comme Michael Head au travers des Pale Fountains, Shack, des formations comme The La’s ou encore The Coral se sont montrées et se montrent encore largement à la hauteur de leurs voisins mancuniens. Mais, dans l’imagerie collective, leur influence est rarement considérée comme étant aussi majeure que celle de leurs meilleurs ennemis.

Jane Weaver, artiste liverpuldienne basée depuis plusieurs années à... Manchester, ne déroge nullement à cette règle. Déjà plus de quinze années qu’elle distille à intervalles réguliers des albums aussi merveilleux qu’indispensables dans une indifférence quasi-totale, quinze ans que son essai inaugural, l’inaltérable Like An Aspen Leaf, émeut au plus haut point à chaque écoute. Teintant sa pop-folk initiale (jetez une oreille à sa somptueuse reprise de Heart Of Gold de Neil Young) d’une coloration plus électronique depuis quelques années maintenant (le mirifique The Silver Globe sorti il y a trois ans étant certainement le représentant le plus emblématique de cette évolution), son huitième album, Modern Kosmology, sorti chez Fire Records le 19 mai, mérite amplement d'être mis à l’honneur de la plus respectueuse des manières que ce soit tant les dix pièces d’orfèvrerie le composant sont en tout point renversantes.

En effet, au travers de ce nouvel essai, véritable invitation au voyage et à l’évasion, Jane Weaver nous ouvre les portes d’un monde kaléidoscopique empreint d’une culture psychédélique totalement assumée mais également porteur d’une constante recherche de sonorités résolument à la pointe de la modernité pop. Elle conjugue ainsi sa musique à tous les temps, cherchant à retranscrire le krautrock des seventies tout en l’alimentant de gimmicks et autres trouvailles résolument contemporaines afin d’insuffler à son œuvre une dimension résolument futuriste. L’introductif et ascensionnel H>A>K, ode à l'artiste abstraite suédoise Hilma af Klint en est la parfaite illustration, ce morceau nous remémorant les émotions ressenties lors des premières écoutes de The Echo Show de Yeti Lane, dernier grand voyage cosmique en date qu’il nous ait été donné d’entreprendre. Il ne reste alors plus à Jane Weaver qu’à dérouler le fil de ses émotions. Du classicisme de Did You See Butterflies, jonglant entre couplets aériens tout droit sortis d’un inédit de Lush et refrains dans la plus pure tradition de Stereolab, à l’élégance de Modern Kosmology aux accents "Broadcastiens" jusque dans l’évocation de la si regrettée Trish Keenan, les mélodies en apesanteurs s’enchainent avec une aisance en tout point déconcertante. Et lorsqu’il s’agit d’accentuer le caractère psychédélique du propos, la Liverpuldienne dose ses effets avec ingéniosité afin de ne pas tomber dans la caricature du genre, témoin ce Loops In The Secret Society qui n’est pas sans rappeler la délicatesse et la subtilité des meilleures compositions de The New Lines. Un retour au classicisme de ses débuts (tant Valley pourrait figurer sur Like An Aspen Leaf), une accentuation du caractère électronique du propos, d’abord discrète sur The Lightning Back, morceau à la boucle synthétique et aux cœurs envoûtants lorgnant sans vergogne du côté de Still Corners, puis ouvertement affirmée sur l’explosif The Architect, autant de subtiles variations que la songwriter se plaît à mélanger sur sa palette musicale afin d’illuminer sa toile. Ingénieux mélange des genres qui, sur Ravenspoint, prend son virage le plus surprenant grâce à la collaboration de Malcom Mooney, premier chanteur de Can, qui vient marteler de son inimitable phrasé une architecture musicale synthétique des plus raffinées. Ce même Malcom Mooney qui avait d’ailleurs déjà travaillé, à l’orée des années 2000, avec (le Mancunien !) Andy Votel, fondateur du feu label Twisted Nerve et compagnon de Jane Weaver. Mais c’est très certainement au travers de Slow Motion, ritournelle électro-pop aux richesses insoupçonnées rappelant une Sally Shapiro empreinte de mélancolie, que cette alchimie des sens atteint l'apogée. Un morceau taillé pour la reconnaissance qu’il serait extrêmement dommageable de considérer comme un simple trésor caché. Puisse cette véritable pépite mener un maximum de dénicheurs vers le coffre à merveilles que représente la discographie de cette (très) grande artiste. L'ultime et délicat morceau sobrement intitulé I Wish semblerait presque porter en lui cette aspiration.

Soutenue par une distribution plus importante pour ce dernier essai, l’espoir de voir Jane Weaver accéder à une notoriété plus conséquente et enfin recevoir toute la considération qu’elle mérite apparait envisageable. Non pas que ce soit une ambition affichée de la part de la créatrice de Modern Kosmology, elle qui se plaît à assumer son extrême lenteur en matière de création artistique, produisant elle-même ses albums au rythme de ses envies. Mais ce disque, sans doute le plus abouti de sa carrière, recèle en lui cet équilibre nécessaire entre références usitées à bon escient et explorations musicales novatrices, cette alchimie transformant notre intérêt pour une œuvre musicale en véritable affection. Il est si rare et difficile d’être à la fois originel et original. Et cette fois-ci, sans aucun doute possible, c’est bien la native de Liverpool qui survole les débats.

Tracklist

Jane Weaver - Modern Kosmology (Fire Records, 19 mai 2017)

01. H>A>K
02. Did You See Butterflies
03. Modern Kosmology
04. Slow Motion
05. Loops In The Secret Society
06. The Architect
07. Lightning Back
08. Valley
09. Ravenspoint
10. I Wish


Chino Amobi - Paradiso

"L’individu ne peut être considéré ni comme un néant ni comme un absolu mais comme un terme de relation réelle"

"L’histoire de la pensée ne doit donc pas être nécessairement considérée comme séparée des autres processus d’individuation ; elle est seulement condition sine qua non de l’explication à une époque donnée de telle ou telle forme d’individuation, ce qui est la condition à l’accès à l’existence de telle forme ultérieure qui exige l’antériorité de telle autre forme réfléchie ; le postulat de cette méthode est que l’accès à la réflexivité d’une forme d’individuation peut se comporter comme condition d’apparition d’une forme (…)" Gilbert Simondon

"Welcome to Paradiso, it’s Chino Amobi" - Il serait outré de parler d’une composition symphonique, pour parler du dernier coup de maître de Chino Amobi. Comment décrire ça ? Un album qui rentre directement dans l’histoire. Sample, ritournelle, poésie, field recording, radicalisation de tout, carte mentale, géographie musicale d’une diaspora vécue, électronique bizarre, vraiment bizarre, absence de rythmique linéaire, création de tropes sonores, Paradiso est un putain de chef d’œuvre dense. Un monstrueux patchwork, un prêche bien chelou, un manifeste d’une avant-garde qui n’est finalement peut-être plus sans avant-garde. On vit peut-être enfin un temps où il n’est plus le moment de jouer avec ironie sur les codes d’un vieux monde occidental en désuétude et en proie à des démocraties fantoches, à des entreprises et des applications qui remplacent peu à peu des intensités vécues en suggestions et inductions tellement intégrées qu’elles ont l’air plus réelles que le réel encore possible.

Paradiso est une fresque épique qui requalifie une certaine idée de l’intensité, du politique, et de la composition, au sens le plus strict du terme. Il n’est pas question d’une nature morte sonore mais bel et bien d’une intensité dense, d’un récit puissant couturé autour des figures angoissantes d’un monde empêché dans sa "vérité". La vérité n’est qu’une fiction politique parmi d’autres et, s’il ne reste que la mort comme vérité ultime, il faut bien dégager des voies pour vivre un peu sérieusement, un peu conséquemment.

Chino Amobi, ex-Diamond Black Hearted Boy, cofondateur de NON Worldwide, dont on a déjà beaucoup parlé et dont le but avoué et manifeste est un rejet de la culture de masse dominante blanche digérée internationalisée, et des conditions politiques existantes. Paradiso, comme NON, compte un nombre assez fou de collaborations : Nkisi, FAKA, Haleek Maul, le modèle trans Aurel Haize Odogbo, Benja SL, Rabit, Dutch E Germ aka Tim DeWit, ex-Gang Gang Dance et, pour ouvrir le tout, un poème d’Edgar Allan Poe, The City In The Sea, qu’Elysia Crampton récite sur des bruits de vagues et de tonnerre.

Paradiso est une sorte de zigzag plein d’entraves sonores, de collages de textes et de détritus mentaux et sonores. Indus des années 1980, pop music, électronique lancinante, rythmique latino méga ralentie, synthés d’un autre âge, tout se cogne et se contre-cogne, tout rentre en collision, en intrusion dans les linéarités habituellement binaires entre mélodique et rythmique. Tout se télescope toujours dans Paradiso. Déchets sonores de la vie urbaine, jingles radio démoniaques, gadgets défectueux et alarmes de voiture sont là comme autant d’embuches et d’éléments d’une critique radicale de ce qui ressemble à un purgatoire contemporain.

Peut-être que ce qui conviendrait le mieux à Paradiso pour le décrire, c’est cette idée de chant épique… une sorte de Dante sonore. Il y a quelque chose de séduisant, de malin, qui pourtant surgit, déborde toujours de cette apparente cacophonie déjà plus que post-moderne. Aucune perception linéaire n’est possible dans ce manifeste, le flux est constamment interrompu et le chaos semble y être une certaine règle de composition. Impossible de faire l’expérience d’une écoute passive de cet album tant la fragmentation et les torsions sont inhérentes à la composition. Il y a quelque chose d’une tentative de ramener l’auditeur dans un présent vécu, dans un ici et maintenant, ou peut-être même dans le postulat d’une temporalité qui serait celle d’un "no présent" radical mais pas nihiliste. Quelque chose de l’ordre de trouver le chemin vers une intensité sensible insurrectionnelle. Certains tropes sont tordus à l’extrême jusqu’à en devenir quasiment surréalistes. On connaît la prépondérance de l’usage du bris de verre dans les productions de NON et d’une certaine scène club de la déconstruction, dans Paradiso il y a une torsion extrême de ces tropes mêmes. Une critique in progress. Radicaliser jusqu’à produire la sensation d’un cauchemar épuisant ou le son d’une parade monstrueuse qui viendrait réveiller un degré enfoui d’une forme de conscience au monde ; horror show politique.

Paradiso fonctionne sur le modèle d’une prolifération sensible, d’une surcharge sensorielle chaotique, une sorte de bombardement sensible. Pour autant, il n’est pas question d’être effrayé mais bien de sortir de ce marché de la peur, de la norme qui n’en a plus l’air et de réagir avec vitalité à des circonstances de plus en plus extrêmes politiquement. Plus personne ne semble se cacher pour produire son fascisme potentiel. Paradiso est une insurrection sensible contre un espace qui peut sembler de plus en plus vide. Une tentative de sens par surcharge au milieu d’un vide et d’une solitude de plus en plus crasse. Contre les oppressions, quelles qu’elles soient, il reste une arme massive, celle de l’intensité de nos vies vécues, bizarres et chaotiques.

Paradiso décrit un monde sauvage et propose, si ça n’est une radicalisation, en tout cas une politique du sauvage, sauvage non pas au sens Rousseauiste, occidental, mais bien au sens de politique de l’émeute sensible, du souterrain, et de l’intensité réelle. Il n’y a plus d’éthique de la vérité possible ni souhaitable, seulement un maintenant à radicaliser pour s’extraire, autant que faire se peut, d’un marasme politique et intellectuel qui ressemble de plus en plus à une tentative de castration organisée des têtes et des corps. Une castration mentale et sensible induite, enjointe et acceptée sans broncher au détour de son agenda Google ou de son flirt Tinder. Paradiso a le mérite de proposer une voie, celle de la surcharge sensible comme mode de lutte et de production possible contre la désintensification d’un espace vécu toujours plus vide, segmenté et routinier.

La collision, le rythme, la surcharge sensible comme autant de court-circuits possibles, comme autant d’armes critiques et pratiques contre un espace lisse et plat qui semble de plus en plus infini. Peut-être finalement que pour radicaliser maintenant, il n’est plus question de s’interroger sur la vérité au sens strict et étymologique du terme, ou bien d’envisager des modes de vie alternatifs, mais bien d’armer nos luttes par des modèles visant à détruire tout le connu, tous les espoirs encore souhaités pour rentrer dans le désespoir radical d’une destruction complète de toute idée de vérité au profit d’ensembles intenses. En somme, produire des tentatives fluides de formes de vie sensibles, se désassimiler par collision et surcharge permanente de productions de sensations et de sensibles politiques inconnus. En d’autres termes, simplement tenter de faire sens. Faire sens non plus en cherchant la vérité, l’universel mais bel et bien en pratiquant l’hybridation extrême utile à la création de monstruosités chimériques, nécessaires pour punir et sortir de la médiocrité du réel. Voilà en tout cas une des fictions possibles que dégage Paradiso, voilà en tout cas une manière d’envisager le monstrueux comme forme d’ingouvernabilité nécessaire. Paradiso est un fragment de réel chaotique et politique possible et c’est une arme dense pour penser et envisager le Maintenant.

Audio

Tracklist

Chino Amobi - Paradiso (NON, 05 mai 2017)

01. Law I (The City In The Sea)
02. Gænova
03. Blood Of The Covenant
04. Negative Fire III
05. The Failed Sons And Daughters Of Fantasia
06. Blackout
07. Antikeimenon
08. Nkisi (edit)
09. Eigengrau (Children Of Hell II)
10. Law II (Demolition)
11. Polizei
12. White Mætel
13. White Mætel Narrative
14. Radical Zero
15. Paradiso
16. Law III (Adam)
17. The Floating World pt. 1
18. The Floating World pt. 2
19. Dixie Shrine
20. Kollaps
21. End (The City in the Sea)


The Big Idea - La Passion Du Crime 3

par Gaël Bouquet

The Big Idea fait partie de ces heureux hasards, rencontré sur internet au détour d’une page Bandcamp et qui, tout d’un coup, vous donne envie de remercier chaque jour les cerveaux bouillonnants ayant imaginé et mis au point le réseau internet mondial tel que nous le connaissons aujourd’hui. Réseau permettant à un individu A de tomber sur la musique d’un individu B.

Cet individu B s’appelle donc The Big Idea et derrière cette entité se cache la musique de sept Rochelais établis à Paris qui viennent de sortir leur premier album, La Passion Du Crime 3, ce samedi 06 mai. Et c’est une véritable tuerie.

Ce qui frappe chez The Big Idea, outre le jeune âge des membres du sextet, c’est la démarche DIY radicale du projet. Enregistré à la maison, sorti sous la forme d’un quadruple album CD chez Meteor Shower Production (label/boite de production montée par le groupe), qui organise aussi le Cremafest à domicile.

Après avoir sorti deux premiers EPs qui avaient déjà attiré mon attention il y a quelques mois, le groupe récidive en sortant ce disque massif de vingt-trois titres.

On pourrait alors se dire, au premier abord, que ne sachant faire un choix parmi leurs morceaux, le groupe aurait privilégié la quantité à la qualité. Et quelle erreur ce serait de penser ça. Le disque s’avère extrêmement rythmé, entre des thèmes fuzzy, psyché, boogie-woogie voire même carrément glam. Et c’est là que repose pour moi le gros potentiel de ce tout jeune groupe : la capacité à enchainer à la perfection plusieurs thèmes sur un même morceau sans créer de longueur. Chose que l’on retrouvait sur les deux premiers EPs et qui marche particulièrement bien sur l’ensemble de cet album, évoquant ainsi dans sa structure ... And Star Power, l’avant-dernier Foxygen, paru en 2015. Exemple probant : la maturité de la composition de VIII, morceau de quatorze minutes figurant sur le troisième CD.

Rayon influences, on peut citer sans trop se tromper King Gizzard & The Lizard Wizard (époque Paper Mâché Dream Balloon autant que I'm In Your Mind Fuzz) mais aussi Pond, le final de CXXXIV (sur le quatrième CD, aussi présent sur l’EP) évoquant le dénouement de Midnight Mass (dernier morceau de l’album Hobo Rocket de Pond). Il s’agit d’ailleurs de l’un des morceaux phares de l’album, subtilement repris par passage sur plusieurs autres titres.

Cet album concept étale donc sur près de deux heures l’histoire de l’inspecteur Lawrence, balloté d’interludes téléphoniques en interludes téléphoniques par une inconnue, jusqu’à un rendez-vous mystérieux. Habile dénouement et véritable création sonore que cette rencontre que l’auditeur attentif aura attendu et appréhendé depuis le début du disque. Disque clôt par un ultime thème final d’une vingtaine de minutes, ambiant, instrumental et remarquablement juste.

The Big Idea a réussi son pari, reste à défendre ce projet sur scène.

Audio

Tracklist

The Big Idea – La Passion du Crime 3 (Meteor Shower Production, 06 mai 2017)

CD1

INTRO
XXI
LVII
XV
XVIII
LXVI
CII

CD2

LV
III
XL
MXI
LXXV
XXVI
XXXII
CDXL
LXXII
LXXXVIII

CD3

LXXXIII
VIII
XXXIII
CXXXIV

CD4

Le Rendez-Vous
Thème Final


Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi

« Sur cet album, j’ai essayé de trouver des points positifs et de ne pas me reposer uniquement sur mon mépris total du monde qui nous entoure »

C’est pétri d’enthousiasme et écorché de bonnes intentions que David Best présente ce nouvel album éponyme de Fujiya & Miyagi, trio slash quatuor qui pianote des trucs sur des synthétiseurs depuis plus de quinze ans maintenant. Et chez le groupe de Bristol, le dédain du monde qui nous entoure a souvent l’emballage pop et le goût électro-kraut. Un rock qui n’en est pas vraiment, quoi. Et cela tombe bien, Fujiya & Miyagi n’est pas vraiment un album non plus. Pour préciser, c’est la compilation de leurs trois derniers maxis, respectivement EP1, EP2 et EP3, parus au cours de l'année dernière, soit la réunion un brin flemmarde de compositions précédentes où l'ambiance claire des dancefloors montent d'un cran sur l'échelle du digital. Des sonorités très numériques pour des danses nettes aux couleurs acidulées, mélancoliques malgré tout. Fijuya & Miyagi présente donc une cohésion un peu chelou, forcément disqu-ontinue, pour ne pas dire inégale, qui n’enlève rien à la découpe super précise et fascinante du fake duo nippon. Le format est toujours carré, rien n’en dépasse, c’est clean à piquer les yeux tellement le son est lustré. Calibrage maximal et émotion stérilisée. Solitaire a les mêmes atomes crochus que les notes emblématiques de l'introduction du In The Grace Of Your Love des Rapture de 2011. Sans virer 100% DFA, hein. Mais là-dessus, une sensation demeure, ce petit balancement de tête qui demeure bien vivace malgré les beats un peu coincés. Le dernier tiers du disque veut d'ailleurs son pesant de cacahuètes, se révélant à qui veut bien l’attendre. Et entendre. Fijuya & Miyagi se mérite, passé le mur des répétitions. L’effort est long à savourer mais il reste en bouche longtemps, et c'est juste ici que les choses prennent tout leur intérêt. Putain de point positif !

Tracklist

Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi (Impossible Objects Of Desire, 07 avril 2017)

01. Magnesium Flares
02. Serotonin Rushes
03. Solitaire
04. To The Last Beat of My Heart
05. Extended Dance Mix
06. Outstripping (The Speed Of Light)
07. Swoon
08. Freudian Slips
09. Impossible Objects Of Desire
10. Synthetic Symphonies
11. R.S.I.


ADULT. - Detroit House Guests

L’électroclash, un vague souvenir dans le paysage musical qui n’aura guère laissé de marque intarissable. Né au début des années 2000, quelque part entre New York et Détroit, ce mouvement avait pour ambition de révolutionner l’électro à grand renfort de new-wave, synth-pop, punk et j’en passe. Un croisement étrange entre cuir et paillette, libéralisme culturel et iconographie du troisième sexe, l’électroclash deviendra d’ailleurs rapidement LA bande son des soirées LGBT.  Mais apparaissant rapidement comme un fourre-tout étriqué pour moults revival eighties en devenir, le style musical se désagrège peu à peu, entraînant avec lui certains de ses principaux fers de lance - quelqu’un a des nouvelles de Felix Da Housecat ou de Fischerspooner ? Et pourtant, s’il y a bien un groupe qui aura su tirer son épingle du jeu durant cette période pas vraiment mémorable de la musique électronique, c’est le duo ADULT. composé de Nicola Kuperus et d’Adam Lee Miller. Hors-norme, hors-cadre, hors-champs, ADULT., depuis le premier album Nausea, n’a jamais vraiment aspiré à entrer dans une case, se renouvelant à chaque essai depuis vingt ans maintenant. La preuve encore avec Detroit House Guests, dernier LP composé uniquement de collaborations et qui fout un sacré pied de nez à ceux qui les pensaient rangés de toutes exubérances.

Il faut dire que The Way Things Fall était peut-être jusqu’ici le disque le plus symbolique du combo, à la fois tendu et péchu mais aussi ouvert à des mélodies parfois plus sages, non moins sournoises, combinant ce que le duo avait fait de mieux jusqu’à présent tout en s’offrant le luxe de plaire à un plus large auditoire. Mais voilà, avec Detroit House Guests, les cartes sont redistribuées et le passé balayé sans être oublié. D’ailleurs, il est plutôt question ici de mettre un sacré coup dans le rétroviseur, tant sur le plan musical qu’à la citation de certains de leurs invités (Douglas McCarthy, Michael Gira). Avec Detroit House Guests, nos deux adeptes de l’électro-punk ont décidé de sortir de leur zone de confort, habitués à composer en couple dans leur studio, ils ont cette fois-ci loué un espace de 4000 m2 dans lequel ils se sont immergés jours et nuits avec leurs "invités" afin de rendre cet album le plus unique possible. Une démarche qui, ma foi, leur aura donné raison, puisqu’une fois de plus la musique d’ADULT. fait mouche et sort l’auditeur des sentiers battus.

À ce titre, les morceaux They’re Just Words (feat. Douglas McCarthy) et We Chase The Sound (feat. Shannon Funchess) sont les plus attendus. Calibrées EBM, les deux tracks s’inscrivent parfaitement dans ce qu’a pu nous offrir l’ADULT. des débuts même si l’on restera plus scotchés par We Are A Mirror, toujours accompagné par McCarthy, pépite synthwave mid-tempo aux accents industriels qui a vite fait de nous vriller la caboche. Et que dire de cette balade électro-tribale, As You Dream, où Micheal Gira nous envoûte littéralement de sa voix caverneuse, ou du claudiquant et mystique Enter The Fray auquel la talentueuse Dorit Chrysler insuffle une bonne dose de malice. Bref, encore une fois, rien à jeter dans ce nouvel opus d’ADULT. qui se dévoile toujours un peu plus au fil des écoutes et qui, comme à l’habitude du groupe, réjouit autant nos esgourdes que nos guiboles. On serait bien tentés de demander leur recette pour qu’à chaque rendez-vous la magie opère. Mais une fois le secret révélé, cela ne perdrait-il pas un peu de son charme ?

Vidéo

Tracklist

ADULT. - Detroit House Guests (Mute, 17 mars 2017)

01. P rts M ss ng feat. Robert Aiki Aubrey Lowe
02. Breathe On feat. Michael Gira
03. Into The Drum feat. Lun*na Menoh
04. We Are A Mirror feat. Douglas J McCarthy
05. Enter The Fray feat. Dorit Chrysler
06. Uncomfortable Positions feat. Lun*na Menoh
07. We Chase The Sound feat. Shannon Funchess
08. They're Just Words feat. Douglas J McCarthy
09. Inexhaustible feat. Dorit Chrysler
10. Stop (And Start Again) feat. Shannon Funchess
11. This Situation feat. Robert Aiki Aubrey Lowe
12. As You Dream feat. Michael Gira


Noveller - A Pink Sunset For No One

Samedi 28 janvier. Paris, quatorzième arrondissement. Du béton à perte de vue, une poignée de visiteurs se promènent d’un bloc gris à un autre, les gobelets de vin chaud et les cigarettes fument. Voici le chantier de la résidence Chris Marker, projet ambitieux visant à réunir centre de bus urbains et logements sociaux en un même lieu, transformé le temps d’un long après-midi en festivités privées en milieu BTP. C’est là, dans cette atmosphère inerte et frigide que Lee Ranaldo, guitariste de Sonic Youth, s’est fendu d’une performance à la guitare dont il était le seul héros à balancer, gratter, frotter, râper son instrument contre le vide et les murs imposants de fixité du chantier. Un moment d’expérience pur, une dialectique au concept vite fait touche la nouille de mise en résonance entre un espace brut et l’épreuve sonore qui en découle, suspendue à la Fender triturée comme jamais de l’ami Lee.

Cette même idée d’investir une temporalité différente, d’entrer dans un jeu de construction solide qui vise à superposer nappes, enveloppes et boucles sonores est palpable chez Sarah Lipstate, a.k.a. Noveller. Avec son dernier album tout disponible chez Fire Records, A Pink Sunset For No One, elle assiège le blanc du silence et fait défiler neuf pièces comme autant de plans-séquences d’une humeur de l’instant. Structuré comme un moyen-métrage, avec son lot d’ambiances captées en 70 mm, le son panoramique et les émotions intensifiées, le déploiement du disque précise à lui seul que Noveller est également à l’œuvre du côté du cinéma : c’est la musique faite image. Et le courant électrique concrétisé, éveillé à la force de la musique contemporaine ; Rituals rend hommage à Steve Reich et au fondateur Music For 18 Musicians.

Les longues plages instrumentales, propices aux entrelacs à six cordes, électrifient les harmonies et les énergies. Le format est moins inhabituel que la conception. A Pink Sunset For No One s’envisage comme une exploration étagée de l’intimité de l’instrument et l’expérimentation de ses possibles sans quitter le giron rassurant de la mélodie. Jeux de guitare pas vilains, avec les mains mais sans bagarre. Noveller délimite les contours d’une musique d’ambiance pas loin d’être abrasive, la superposition gracieuse et le larsen tapi dans l’ombre, prêt à jaillir à tout instant. Si les acouphènes pouvaient être agréables, ils seraient ici en ébullition, accompagnés d’un effet atmosphérique, et le résultat est planant. Belle chambre d’échos que celle installée ici par Sarah Lipstate, loin de perdre les pédales.

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Tracklist

Noveller - A Pink Sunset For No One (Fire Records, 10 février 2017)

01. Deep Shelter
02. Rituals
03. A Pink Sunset For No One
04. Lone Victory Tonight
05. Trails and Trials
06. Another Dark Hour
07. Corridors
08. The Unveiling
09. Emergence


Tristesse Contemporaine - Stop And Start

Depuis 2009, le trio all living in Paris Tristesse Contemporaine cultive son côté arty : le nom qui sonne comme un manifeste d’art contemporain, ou une étude de la pensée comportementale du XIXe siècle selon Hippolyte Fierens Gevaert (lire), et la tête qui rappelle les bienfaits de la discrimination positive, un "united sounds of Benetton" plus haut de gamme et plus branché. Les deux associés au port très posé décalé d’un masque d’âne à la performance, le groupe affichait tous les stigmates de l’effet de mode, par définition vain et éphémère. Cette troisième fournée, Stop And Start, née dans le giron de Record Makers, remet les choses à leur place, loin de l'aseptisation des ambiances de podiums.

Musique sur papier glacé, la partition des émotions du trio polyglotte s’écrit blanc sur noir dans un cadre étudié. Rien n’est laissé au hasard, des motifs carrés découpés au bistouri à l’écho lancinant du propos, susurré et resserré autour d’une idée qui transpire pas la joie (Girls, It Doesn’t Matter, No Hope), incision de spleen à trois instruments chirurgicaux - quatre si l’on compte les services du batteur dont le trio s’est adjoint ici. Il rôde toujours une certaine idée de la frugalité sur ces dix pistes ; qui peut le moins peut le mieux. Ce qui vaut à de beaux moments d’émerger comme avec, en tête, Ceremony, point d’orgue de cet album, strict "stop" de fin qui souffle le chaud au-dessus du vent glacial des eighties, toutes voiles et références dehors.

Sorti de l’urgence un peu rêche et métronomique de la boîte à rythme, délesté du dogmatisme synthétique, Tristesse Contemporaine reprend des couleurs et diffuse un peu plus de chaleur et de catchy dodelinements de tête, sans aller jusqu’au booty shake s’entend. Et l'aspect blues back to basics de Know My Name le lui rend bien. Comme quoi, avant de commencer, s’arrêter a parfois du bon. Les pichenettes électriques secouent l’écriture à la bile noire que recrache le trio à partir de sa lecture du théâtre de l’ordinaire, sans en extraire les scories. Une allure émaciée, lot de la griffe Tristesse Contemporaine. Entre Londres, Paris, Stockholm et Tokyo.

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Tracklist

Tristesse Contemporaine - Stop And Start (Record Makers, 20 janvier 2017)

01. Let's Go
02. Dem Roc
03. Girls
04. Know My Name
05. Get What You Want
06. Everyday
07. It Doesn't Matter
08. Stop and Start
09. No Hope
10. Ceremony


NV - Binasu

Quand on vous disait qu’on vous reparlerait très vite de Mind Records ! C’est par le biais de l’album Binasu de la jeune NV que le label fait un retour fracassant. Mais d’abord NV, c’est quoi, c’est qui ? Derrière ces deux lettres se cache Kate Shilonosova, productrice et chanteuse moscovite qui prêta un temps ses talents de vocaliste, maniant aussi la gratte au sein du grunge-band russe aux accents pop, Glintshake. Malgré le support de MTV et des antennes radio, le succès n’est pas au rendez-vous et le groupe rapidement oublié... Ou du moins en pause. En parallèle, la jeune femme voyage pas mal, notamment au Japon, et commence à sortir une poignée de EPs sous le pseudo de Kate NV ou tout simplement NV, elle prêtera également sa voix à la sublime ballade pop de Larry Gus, Belong To Love, et s’ouvre la carte vers une carrière internationale. Binasu a d'abord été édité en catimini chez Orange Milk à une poignée de cassettes avant que Mind Records récupère les droits de ce génial ovni discographique, faisant la part belle, grâce à une superbe galette, à ce petit bijou de synthpop passé trop injustement inaperçu.

On pourra être désarçonné par prime abord par la prise de risque du label, puisqu’on est assez loin des fulgurances lugubres et pleines de testostérones auxquelles nous avait habitués des artistes comme Bataille Solaire, Femminielli ou encore Night Musik. Ici NV habille habilement, de sa voix gracile et vaporeuse, des mélodies synthétiques envoûtantes et très largement minimalistes. Impossible dès les premiers titres de ne pas penser à des artistes comme The Human League époque Travelogue, Yellow Magic Orchestra (faut-il choisir un album ?) mais le plus souvent à Kate Bush, comme notamment sur les titres Inn et Binasu. La jeune russe connaît ses classique sur le bout des doigts et offre des mélodies rafraichissantes, un brin rêveuses, sans jamais céder au copier/coller. Il y a ce sens de l’harmonie qui fait fondre notre petit cœur mais qui ne tombe jamais dans la niaiserie, bien au contraire. On retrouve derrière Binasu le même génie qui fut derrière The Kick Inside, ce mariage indécent entre simplicité, innocence pure et travail d’orfèvre, expérimentations cristallines… Plus qu’un joyau, un œuf de Fabergé ! Certainement la perle rare de ce début d’année et assurément une artiste à suivre.

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Tracklist

NV - Binasu (Mind Records, 15 février 2017)

01. Bells Burp
02. Inn
03. Grass In The Woods
04. Binasu
05. 3Arms
06. Kata
07. kku
08. Dance
09. Nobinobi
10. YYG


VvvV - VvvV

Besoin impérieux de tout quitter, courir comme un dératé à travers champs et s’arrêter à la première friche croisée pour prendre la pose, vêtu de noir, une cagoule sur la tête et un fusil porté à l’épaule. Le Korg en second plan. Portrait de la nouvelle garde de défense du clavier, organisation obscure pour l’indépendance des notes noires et blanches. Sentiment d’imminence quand les gyrophares sonores du duo bordelais VvvV prophétisent l’émeute dès Like, premier morceau de l’album du même nom qui, sorti à l’automne dernier, a réussi à invoquer et faire rugir les sirènes de l’enfer. Un moment de grandiloquence qui n’effraie que ceux qui ne seront jamais préparés à recevoir telle envolée symphonique, concerto maléfique pour synthpunk.

VvvV, c’est l’apocalypse fait synthé, baroque et faste, le sceau du diable dessiné à travers les quatre consommes onomatopéiques d’un faux palindrome baveu qui semble dire : vite, violent, vénère et vif. Les sens en ébullition, la furie d’une réunion des genres pop, punk, kraut et cold déferle, sur fond de chant cabalistique et de sonorités qui flirtent parfois avec l’indus à la Soft Moon. Démonstration ci-après avec la doublette Clean et Nation.

Esprit malin, le duo capture ses victimes sous les feux d’un style téméraire et joue avec l’instinctivité de la réaction qui s’en suit. On devient adepte, discipline. Les barrières tombent, c’est prêt à être sacrifiés qu’on fonce vers le brasier VvvV, pris sous les coups de boutoir de The Beast. L’étau des nappes opaques se resserre mais les respirations Alive et Your Life maintiennent hors de l’eau, geste salutaire et manifestation du diable, rengaine entêtante n’apaisant que pour mieux assaillir. V Le Virulent. Sur les terres du Graves, le rouleau compresseur de neuf titres de cet album prend de court, la procession laisse suffoquant mais prouve que Bordeaux rocke toujours, merci beaucoup pour elle.

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Tracklist

VvvV - s/t (Detonic Recordings / À Tant Rêver Du Roi, 18 novembre 2016)

01. Like
02. Slugs
03. Getaway
04. Your Life
05. Clean
06. Nation
07. The Beast
08. Alive
09. Light


Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider

par Nastasia Hadjadji

De Jefferson Aircrash on ne connait que peu de choses : side-project de l’artiste italien pluridisciplinaire Rodolfo Valenti - qui officie également sous l’alias V/Plasm lors de performances visuelles et VJing -, adepte de techno rugueuse et agressive. Alchimie instable entre sonorités doom, industrielles et samples synthétiques, Large Hadron Collider est une tape dense, concentré de six tracks de techno expérimentale ombrageuse.

À quelques variations de gris près, c’est la noirceur qui domine dès le premier track (Set Particles), et qui se prolonge dans des textures abrasives et rugueuses de Hangar. Influences industrielles donc, auxquelles s’ajoutent parfois des expérimentations noise (Proton Decay). Plus loin, Jefferson Aircrash nous emmène dans un tunnel long et brumeux de dix minutes (Large Hadron Collider), pour ensuite nous plonger dans une atmosphère kaléidoscopique, sombre, répétitive (Totem).

Musique de danse, musique de transe, musique d’aube : la techno de Jefferson Aircrash est expérimentale et moléculaire. Riche de sonorités originales, la tape offre une synthèse de dark techno aux influences diverses sans y imposer de lourdeur trop évidente.

Techno expérimentale ombrageuse, intransigeante ; elle conviendra aux adeptes de dancefloors introspectifs (voire autistiques) plus qu’à celles et ceux en recherche de partages extatiques. Une sortie judicieuse de plus pour l’exigeant label de musiques électroniques expérimentales Hylé Tapes.

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Tracklist

Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider (Hylé Tapes, 16 décembre 2016)

01. Set Particles
02. Hangar
03. Proton Decay
04. Large Hadron Collider
05. Totem
06. Rêverie


LLLClub - Été d'urgence, volume 1 & 2

"L'opposition de deux attitudes qui toutes les deux peuvent recourir à l'intro-spection ou à l'extro-spection, mais dans des mentalités différentes" Paul Ricœur, Philosophie de la volonté

Et si on disait une fois pour toute, qu’en France, beaucoup, pour ne pas dire tout, se passe en province. Dans des coins mystérieux, énigmatiques, reculés ou en plein cœur de villes atroces, mystiques ou enchanteresses. La première sortie des niçois de LLLClub était une petite baffe, la deuxième est une plus grosse baffe et, qui plus est, une baffe en aller-retour. Volume 1. Volume 2. Ça vient de sortir sur leur bandcamp, en format  CD-R, on ne se moque pas, artwork mignon et pack anti-sécheresse mentale assuré.

Quelque chose de l’ordre d’une prise de position émerge de cette sortie, et les prises de position réelles et sensées, on le sait, sont rares aujourd’hui. Bref, Nice, Été d’urgence, déjà le titre est un énoncé-manifeste, à défaut d’être performatif étant donné l’assagissement général du mouvement social dans notre été 2016. On y retrouve les deux comparses de la très bonne première sortie, D.A.S. et Knut Vandekerkhove.

Été d’urgence, c’est une techno bizarre. Indus bizarre pour D.A.S., assez chimérique pour Knut Vandekerkhove. Intro-spection/Extro-spection. Ça marque aussi, un souci d’une techno non-autocentrée, brassée, diverse, multiple et émergente. Une techno qui croise, qui s’hybride pour produire une forme plus étrange, plus intense, plus bizarre, plus plastique aussi, peut-être. Il n’y a pas dans les deux volumes d’Été d’urgence seulement du 4x4 radicalisé d’une manière ou d’une autre. Mais une prise de position concernant le rythme et l’hybridation des choses. Des morceaux comme des petits monstres, comme des chimères d’une techno électronique large et ouverte.

Volume 1, D.A.S. alias Dead Acid Society

Brutales ruptures de rythme, proto-techno, une atmosphère presque Pulp suant un dimanche matin et une sorte de techno modulaire imaginée en trois mouvements coupés d’interludes. A, B et C. Triangle rectangle d’une techno noire et sombre où l’on se retrouve aux prises avec une sorte d’intro-spection surplombante... Parfois très radical, brutal, parfois plus enlevé, presque world sur certaines pistes, l’excellente B1 notamment, c’est le croisement d’un moment techno plus tourné peut-être vers l’indus que le R’n’b mais qui fait place à une étonnante jouissance. Une techno technique au sens Simondonien du terme, peut-être.

Volume 2, Knut Vandekerkhove

Expérimentation hybride extro-spective. Des voix, un background presque Koudlam et des incursions dans les mouvements monstrueux de l’électronique actuelle. Quelque chose d’assez Grenoblois paradoxalement... Knut Vandekerkhove, ça pourrait être un blaze taggué entre deux murs d’une friche au milieu des montagnes. Techno plus extro-spective donc que son comparse D.A.S. On y sent l’influence de la scène bizarre d’aujourd’hui, un peu moins en dedans peut-être, plus au-dehors mais tout aussi sombre et bizarre. Ça n’est pas complètement sans rappeler les productions de N Prolenta ou de Jesse Osborne Lanthier. AT178, par exemple, pourrait être un tube des dancefloors comme on aime, bizarre, raide, assez reich, mais tout chatoyant dedans.

Bref, volume 1 et volume 2 comme les deux faces d’un même souci d’imaginer la techno, d’un même souci de prendre position face à une urgence plus large qu’une urgence exclusivement musicale. Été d’urgence est sans doute l'une des tentatives les plus réussies de faire sens au milieu de notre désastre, qui soit sortie en France cette année. Il n’y est pas question d’apocalypse mais de faire monstruosité vers un sens, vers une politique physique, vers une politique sensible.

Ce qu’on comprend avec LLLClub, c’est que, même au milieu du pire, pour éviter que ça soit "mou partout", il suffit parfois juste de radicaliser ses pratiques de la situation, du quotidien, pour tracer des lignes de sens... Pour savoir reconnaitre aussi que le temps est nécessaire dans l’urgence et que l’auto-enfermement ne peut durer trop longtemps. Les carapaces de répétition du quotidien réglé/réifié, les injonctions à faire, les castrations mentales, ne peuvent durer une vie. Ou alors c’est renoncer à tout sous prétexte du plus petit possible, du plus attendu possible, du plus facile quoi.

Le présent est un matériau suffisant aux constructions intenses. VNR n’est pas qu’une énième attitude, une énième posture, ce sont des actes, mentaux, sonores, politiques, etc. Tout, est une insurrection possible et nécessaire. LLLClub est une insurrection possible et nécessaire.

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Tracklist

LLLClub - Été d’urgence, vol. 1, D.A.S. (11 novembre 2016)

01. A1
02. A2
03. A3
04. A4
05. Interlude
06. B1
07. B2
08. B3
09. Interlude
10. C1
11. C2
12. C3
13. C4
14. End

LLLClub - Été d’urgence, vol. 2, Knut Vandekerkhove (11 novembre 2016)

01. AT174
02. AT160
03. AT176
04. AT192 x Désir d'enfant
05. AT178
06. AT183
07. AT190
08. AT164
09. AT188
10. AT191


Electric Electric - III

Troisième album du trio strasbourgeois, le bien nommé III s’affirme pareil à un travail manuel sur la roche, le minéral, à le polir puis l’affiner jusqu’à ce que celui-ci reflète un véritable caractère, complexe et profond. Le chemin parcouru depuis le premier album dessine une trajectoire réfléchie, une volonté d’éviter la redite et de toujours chercher à donner une manière d’individualité à sa musique plus que de la laisser trainer comme un simple gueuleton. Quelques mots sur cette nouvelle sortie de Murailles Music et Kythibong, dans le cadre du BB Mix, excellent festival où se produira le groupe ce samedi.

Electric Electric a cette façon très dense d’officier, puissamment rigide, comme une âme immobile en pleine bourrasque. Leur album précédent se nomme Discipline, et ce titre résonne comme une ultime promesse, comme un suprême désir de tendre vers l’absolu, vers l’infini, vers cet état d’extrême pureté laissant le corps et la conscience s’entrechoquer dans une définitive parade, de celles où l’on capte avec une surnaturelle acuité le sens des choses qui nous entourent. Cette discipline, ce sérieux, cette folle concentration, c’est ce qui fait le sel des strasbourgeois, qui les emmène au-delà de la catégorie où l’on voudrait les conscrire – de la musique brute, syncopée, sans véritable intention et calculée pour les corps – et les amène à proposer plus qu'une musique qui ne s’adresse qu’aux jambes, qui conquit uniquement par le rythme, mais qui conçoit plutôt tout un caractère mélodique autour d’un robuste squelette, d’ailleurs souvent dirigé par la voix d’Eric Bentz, noyée sous un brouillard de guitare, lancinante et incertaine. Cette attention portée à l’ambiance, la pleine volonté d’instaurer une atmosphère rugueuse, tranchante, presque froide, confère une profonde identité à la musique du trio, les pose maîtres de leur art.

Un ambassadeur de cette gouvernance de soi sans cesse plus rude et plus prompt à la souffrance est Vincent Redel, métronome de la bande absolument impressionnant en live où celui-ci martèle sa batterie comme un mécanisme implacable et complexe, comme une machinerie fumante et transpirante. C’est sur les morceaux d’ouverture et de fermeture de III qu’il se révèle le plus sévère, imprimant une infernale dynamique aux morceaux les plus intenses de l’album, notamment les dix minutes d’Obs7 qui propulsent le mental si loin que le gamelan du second morceau, Pointe Noire, parait comme un rêve qui carillonne dans un certain chaos. Electric Electric maintient cette pression tout le long de l’album avec l’art des sages, de ceux qui savent où ils vont et qui ne s’éparpillent pas : le groupe de Strasbourg semble se diriger vers une posture plus radicale, suivant un chemin qui les amène à délaisser les légèretés du premier et la puissance du second pour fouiller du côté d’une certaine noirceur – de cette émotion précisément nichée entre les gris nuages de l’inquiétude et la sèche lumière de la révolte. Le troisième album du groupe s’inscrit dans tout les cas dans une évolution naturelle, dans une noble démarche de raffinement de leur son.

On retrouvera le trio lors de l’édition 2017 du fantastique BB Mix, ce samedi, avec les pointures de The Pop Group, les incroyables japonais de Goat et les paresseux sensibles de Fantastic Mister Zguy. On fait d’ailleurs gagner des places pour l’occasion !

Audio

Tracklist

Electric Electric – III (Murailles Music/Kythibong, 23 septembre 2016)

01. Obs7
02. Pointe Noire
03. Black Corée
04. Klimov
05. The River
06. Dassault
07. Les Bêtes
08. 17°00


Exploded View - Exploded View

Ah, la belle affaire de la reconversion professionnelle ! On savait la culture perméable à ce genre de pratique avec ces acteurs, souvent des actrices d’ailleurs, qui s’aiment à pousser la chansonnette à un moment donné de leur carrière, la plupart du temps pour le pire, mais dans ce cas, si le grand écart part du journalisme politique et débouche aussi sur la musique, l'opération a atterri directement dans les tuyaux de Sacred Bones. C’est déjà plus classe. Comme quoi, il n’y a parfois qu’un riff à trouver et des carnets de textes à dérouler pour accoucher d’un beau projet. Et cette histoire, celle d’Exploded View, commence à Mexico en 2014. En pleine tournée pour son projet précédent, Annika Henderson y rencontre Hector Melgarejo, Hugo Quezada et Martin Thulin, producteur de Crocodiles, qui l’accompagnent sur ses dates locales. Deux bidouilles de répétition plus tard, ils se rendent tous compte qu’un truc hybride, entre Can (Disco Glove), post-punk léthargique et alchimie ténébreuse on the rocks, est en train d’émerger, suffisamment stimulant pour qu’il donne naissance à Exploded View, association musicale à but incandescent.

Voulu enregistré en une seule prise, en condition de live, l’album fixe les obsessions expérimentales du bien inspiré groupe et livre une matière distordue, résonnante, où les notes sont exhumées de "six feet under" (One Too Many), déterrées depuis les profondes inspirations de la blonde tête pensante d’Exploded View qui offre une écriture engagée et délicate, relevée d’un chant cristallin éparpillé, comme surimprimé, sur lequel la batterie solide mais pas viking du suédois Martin Thulin enfonce le clou et s’emploie à consolider la charpente des improvisations musicales du quatuor : le bel interlude Beige, par exemple, qui fait suite à Gimme Something, exceptionnel de ses modulations sensuelles. Un son à l’équilibre précaire et aux errements expérientiels, le frisson de l’instant, c’est pile ce qu’Exploded View, nouvelle mouture des projets musicaux d’Annika Henderson, a réussi à sculpter à travers ses sessions de travaux pratiques mexicaines. Il est fini, le temps des reprises.

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Tracklist

Exploded View - s/t (Sacred Bones, 19 août 2016)

01. Lost Illusions
02. One Too Many
03. Orlando
04. Call On The Gods
05. Disco Glove
06. Stand Your Ground
07. No More Parties In The Attic
08. Lark Descending
09. Gimme Something
10. Beige
11. Killjoy