On y était : Musiques Volantes aux Trinitaires

On y était - Musiques Volantes le 6 novembre 2015, Les Trinitaires, Metz

Assister à la soirée violente des Musiques Volantes, c’était vivre cinq heures de la surdité progressive d’un ouvrier sidérurgique chinois, ou franchir l’Atlantique planqué dans le train d’atterrissage d’un long courrier. Un cimetière de tympans noyé de sueur et de bière. Wire, J.C. Satàn et T.I.T.S réunis dans une même soirée à 110 décibels ponctuée de projets noise, drone et punk, la virée promettait de toutes façons de désensabler nos portugaises, on le savait et on le voulait.

Tout commence pourtant sobrement par Nibul, un duo à la tradition bruitiste mâtinée d’ambiance ethnique et partagé entre saxo et batterie de fortune. Les complaintes interminables et sirupeuses de la drone cuivrée, secondées par un fond sonore ronronnant et chuintant émanant du binôme séquenceur/disto, sont secouées par les soubresauts rythmiques du batteur qui semble tout autant succomber à la transe générée par l’atmosphère musicale qu’à une expérience mystique sous ayahuasca. Le contact avec le public se crée rapidement et ne fait pas défaut sur toute la longueur du set improvisé, tant le fond expérimental et progressif du tandem peine à lasser. La transition est incertaine une fois la chapelle atteinte et les premières notes de Destroyer égrenées: il y a tout un monde entre une formation binaire bruitiste et le simili-orchestre de pop composé de Dan Bejar et ses sept musiciens. Les prods du Canadien sont fignolées aux petits oignons, le backing band joue à la croche près, et bien que fortement malade et limité dans son chant, Dan se donne beaucoup de mal pour assurer un set raccourci à 45 mn au lieu de 80. Mais la sauce trop coulante ne prend pas, une partie du public scande et s’enthousiasme mais l’approche mielleuse fait tache dans la programmation et décourage les masos qui attendent de saigner des oreilles. Ce n’est pas le bon groupe pour la bonne soirée, ou l’inverse, et c’est sur le terme de “fromageux” soufflé par une voisine et validé par l’assemblée qu’on s’extrait promptement de la salle pour gagner le cloître et se délecter de Fort Crèvecœur.

Destroyer © Damien Electrophone

Destroyer © Damien Electrophone

Comme Nibul, avec qui ils partageaient ce soir là le projet Raga du Soir en Trois Mouvements, Fort Crèvecœur est un duo noise à prédominance folk minimale. Face à face sur leurs chaises respectives et ceints par le public, les deux bruitistes réduisent leur appareil musical au cheap le plus rudimentaire, communiquant tour à tour et parfois de concert, qui avec un banjo à cinq cordes ponctuellement joué à l’archet, qui avec un Mélodica Bontempi vintage ou un harmonica. Le fond sonore, diffusé par un lecteur/enregistreur de l’âge de son propriétaire, oscille entre field recording naturel et sons dissonants dans une version concrète de musique de chambre qui impose à l’assistance un silence respectueux et contemplatif. La rythmique elle-même est atténuée, discrète, jouée à même la cuisse, s’élevant progressivement sitôt que la chaise sert de caisse claire, un chapelet de cloches jouant finalement le rôle de charley de fortune. L’atmosphère est sourde et intime, et le public finit assis, dans le calme, comme de bons élèves. La torpeur, repoussée par une ou deux gorgées de bière, est définitivement balayée par le punk empoisonné d’Avale, duo de messines autoqualifié d’“amour froid” se répartissant basse et batterie dans une ambiance bitchy agréablement surjouée. Le set commence dans la retenue malgré les maracas qui tombent lourdement sur les fûts de la batteuse, et la fausseté du chant associée à l’espace du caveau résonnent comme un concert de squat, quand bien même on ne peut pas allumer sa clope. Soutenues par leurs expériences respectives dans des groupes locaux, les deux garces au look rockab ne manquent ni d’humour ni de technique, mais Avale ne crache pas: même avec des amorces plus que correctes, les morceaux peinent à décoller et sur la longueur la motivation s’estompe doucement — il faudra la folie dévastatrice de J.C. Satàn dans la chapelle pour se dégourdir les mollets.

Avale © Damien Electrophone

Avale © Damien Electrophone

Que dire du quintet garage rock qui n’ait déjà fait l’objet de multiples reports? Fidèles à leur réputation et malgré une chaleur tenace dans une nef au bord de l’Enfer sonore, les Bordelais déversent leur psychédélisme méphistophélique sur un parterre de bigots transformés, reprenant dévotement leurs paroles et implorant la damnation. On croit un instant assister à une cérémonie sacrificielle lorsqu’une pécheresse en courte bure tente d’agiter sa choucroute blonde sur scène, mais elle est prestement rejetée dans les abysses soufrés de la fosse, rejoignant le commun des succubes pour assister à la fin du concert qui s’achèvera, comme de bien entendu, torse nu dans les vapeurs de sueur et d’alcool. En aparté de l’intensité satanique se tenait dans le cloître la troisième et conclusive performance du triptyque Raga du Soir en Trois Mouvements, cette fois menée par Gugayage, un autre duo à l’approche noise mais à dominante techno dont l’énergie finira par pousser une partie du public à entamer une queue-leu-leu imprévue et franchement drôle sur fond de micro réverbéré et de minimale tirant parfois vers l’IDM. Retour au caveau pour découvrir les Montréalais deChocolat en live, dont l’album Tss Tss, lui-même enregistré en live dans la foulée de quelques répètes, avançait une psyché garage aux ressorts progressifs. Mené par Jimmy Hunt, dont les antécédents cheesy imprègnent les compositions sans toutefois les transformer en guimauve, le groupe balance un set rôdé mais pas lisse, basculant facilement d’une texture pop un peu lustrée à un garage discordant fondu au larsen. Hunt, les bras noueux écorchant sa guitare et à moitié caché derrière des lunettes de presbyte, jabote ses maigres versets en anglais comme en français d’une voix à la limite de la féminité, dans une ambiance hypnogène et douillette qui étourdit à peine tant elle reste cachée au milieu des saturations et des élans frénétiques du clavier.

JC Satan © Damien Electrophone

JC Satan © Damien Electrophone

Gagnant les tympans les plus profonds, la saturation sucrée des Canadiens finit d’être boursouflée par les Britanniques de Wire dans un élan transatlantique de solidarité acouphénique. Entre punk et art rock, feedbacks enthousiastes et synthétiseurs expérimentaux, Wire a contribué à graver les microsillons de la sainte galette post-punk et enfanté presque autant de sous-genres que d’enfants terribles. Wire en live, c’est reprendre quarante piges de circonvolutions métalliques, c’est toucher du doigt l’atemporalité du rock dans ses déclinaisons les plus empiriques et alternatives, c’est… visiter un musée du classicisme. À l’exemple du mouvement pictural, une fois l’intellectualisation mise derrière soi, une fois le plaisir prêt à recouvrir la moindre parcelle de réflexe analytique, reste un arrière-goût de déjà-vu regrettable prenant la forme d’un set ultra propre, où la crainte du moindre pain empêche le quatuor londonien d’oublier un temps son perfectionnisme pour se lâcher un peu, obligeant un public pourtant acquis à sa cause à se focaliser davantage sur le détail technique que sur la composition générale, histoire de ne pas s’ennuyer avant de passer au tableau suivant. La répète était parfaite, vivement le concert. Autant dire que c’est sur T.I.T.S, derniers à se produire sur les coups d’une heure du matin, que se portaient nos espoirs de conclure la soirée en bousculant un peu la bière du voisin. Une pression qui n’a effectivement pas empêché le groupe de nous faire renverser les nôtres, le quatuor aux horizons divers (Catholic Spray, The Feeling of Love, Pierre & Bastien, Chimiks) se renvoyant la patate chaude cacophonique dans un exemple strident d’orgie garage aux effluves punks panachés de sueur. Boostés par l’acoustique catacombesque du caveau, les accords lo-fi frisant l’indéfinissable se répercutent sur la voûte basse et les corps chauds, pourrissant définitivement et dans la plus grande allégresse les reliquats de nos nerfs auditifs. C’est brutal et intense comme une claque sur le cul pendant le coït, et suffisamment addictif pour justifier un rappel malgré la fatigue et la chaleur. T.I.T.S finira par nous laisser vannés, essorés, les esgourdes empâtées et les pattes engourdies, mais ravis de cet épilogue à la plus dissonante des soirées de cette vingtième édition de Musiques Volantes.

Wire © Damien Electrophone

Wire © Damien Electrophone


Wire à la Machine du Moulin Rouge


On connaît bien Wire pour son intransigeance, son refus de se compromettre à quoi que ce soit, encore moins aux désirs présumés de son public. En bref, une démarche qui revient à "on donne au public non pas ce dont il pense qu'il a envie mais ce dont on sait qu'il a besoin". Et sa prestation de ce soir colle bien à cet esprit. Introduit par une première partie assurée par l'homme-orchestre français Lonesome Cowboy, mis à mal par des problèmes techniques assez loufoques, le groupe anglais attaque très raide, enchaînant des morceaux d'intello-punk monochorde souvent issus d'albums récents ou des moins reconnus A Bell Is A Cup Until It Is Struck et Ideal Copy. Ça tombe plutôt bien, car leur dernier Red Barked Tree est une sorte d'inventaire des meilleurs atouts du groupe, sur une note forcément moins cruciale et avec une détente propre à l'expérience. La verve cockney de Colin Newman, à la fois ravi mais typiquement distant, la sécheresse de l'interprétation, l'intelligence et le minimalisme des titres choisis… Tout ça crée l'étincelle par moment - à d'autres, on sent quand même le coup de vieux. Et quand un quidam monte sur scène pendant que le groupe s'enfonce dans les distos du très bon Boiling Boy pour gueuler "I Am The Fly" dans le micro (probablement en réclamation d'une setlist plus accessible), il se fera remettre à sa place par un Colin Newman hargneux à la fin du morceau : "If he gets on stage again, I fucking kill him". Ambiance. On s'emporte un peu sur le dernier tiers du concert, avec quelques coups de nerfs issus de 154 et Pink Flag, le groupe nous gracie de deux rappels, et on terminera dans un chaos légèrement surjoué à la fin de Pink Flag, seulement à moitié convaincu mais avec la sensation d'avoir eu du Wire authentique quoiqu'on en dise.

Vidéos


Wire - Send Ultimate

send-ultimateSymbole, à l'instar de The Fall, d'une excellence constante et d'une exemplaire longévité, Wire, mené par Colin Newman, a sorti en 2003 l'un de ses albums les plus vindicatifs, Send, qui se voit ici réédité, doublé d'un second CD au contenu aussi probant que celui de l'album d'origine.
Ce dernier offre, d'un In The Art Of Stopping plutôt shoegaze à 99.9 et ses penchants indus féroces, onze morceaux sans concessions, dont ce Comet ravageur, à l'énergie punk dévastatrice ou Being Watched, lancinant, lézardé par des riffs mordants. L'ensemble ne souffre aucune critique négative et tient ses promesses sans faiblir, que ce soit sur The Agfers Of Kodack, rythmé et lui aussi punk dans l'esprit, ou Nice Streets Above, proche de Ministry dont il parvient à égaler la performance sur Psalm 69.
Plus loin, Spent réitère la démarche pour un résultat égal, cru et jouissif, de même que ce Read And Burn galopant, porté par des riffs détournés du meilleur effet. Le savoir-faire de Newman et ses collègues n'est plus à démontrer, et Send vient s'ajouter aux autre standards de la troupe comme Pink Flag ou Chairs Missing, sans oublier le petit dernier, Object 47, qui nous apporte la preuve apaisée, mais non dénuée de virulence, que Wire n'a pas, loin s'en faut, perdu la main. Les réjouissances se poursuivent sur You Can't Leave Now, à la fois sombre et allégé par un chant obscur et mélodique, puis un Half Eaten court et frontal, au rythme électro-indus auquel se greffent des guitares une fois de plus jouissives. Avec le 99.9 décrit plus haut, il va sans dire que Wire frappe un grand coup avec ce disque remonté et batailleur, dont le second volet lié à cette réédition augmente l'intérêt déjà conséquent.
En effet, c'est d'entrée de jeu un Don't Understand aux riffs killers qui nous est livré, donnant le ton de ces onze titres additionnels parfaitement en phase avec le contenu du premier CD. Et jamais la tension ne se relâchera, l'atmosphère plus posée de Trash/Treasure, mélodique mais pervertie par un arrière-plan sonore déviant, poursuivant la marche avec panache. Le tout aboutira à un 12 Times X punk-rock digne de Pink Flag, livrant au passage de nombreuses pépites « maison » telle Raft Ants, assez similaire dans son contenu bien que brièvement modéré par des breaks courts. Il y a aussi Germ Ship, aux grattes bavardes, noisy, suivi de 1st Fast, lui aussi court et brutal, ces titres formant une série punk-rock de haute volée dont Artificial Gravity viendra casser l'élan avec brio, tout en amenant autre chose sur le plan stylistique avec ses prétentions e-électro portées par des séquences indus récurrentes et obsédantes. DJ Fuckoff et son psychédélisme sonique agité prend ensuite le relais, 12 Times U s'en tenant, lui, à cet indus mâtiné d'electro décidément très présent sur Send, et d'une efficacité, d'une inspiration aussi, à toute épreuve.
Ce sont ensuite deux «mix » différents ; celui de Our Time, posé et châtoyant, puis celui de Desert Diving, en parfait mid-tempo à mi-chemin entre attitude « sage » et passages plus colériques, qui nous sont offerts. Ceci pour le plus grand bonheur de nos écoutilles, émoustillées par cette grosse vingtaine de titres plus que solides, et de notre esprit, mis à mal par ces alternances entre plages punk-rock directes et morceaux indus non-moins puissants, achevées avec brio par 12 Times X. Une ressortie de haute volée donc, à porter à l'actif d'un Wire plus que jamais en verve, qui outre son extrême qualité nous donne l'irrépressible envie d'aller remettre le nez dans la discographie du groupe.

Audio

Wire -The Agfers of Kodack

Vidéo

Tracklist

Wire - Send Ultimate  (2010, Pinkflag)

CD 1 :

1. In The Art Of Stopping
2. Mr Marx's Table
3. Being Watched
4. Comet
5. The Agters Of Kodack
6. Nice Streets Above
7. Spent
8. Read And Burn
9. You Can't Leave Now
10. Half Eaten
11. 99.9

CD 2 :

1. Don't Understand
2. Trash/Treasure
3. Raft Ants
4. Germ Ship
5. 1st Fast
6. Artificial Gravity
7. DJ Fuckoff
8. 12 Times U
9. Our Time (minimal mix)
10. Desert Diving (alt mix)
11. 12 Times X


On y était - WIRE + APSE

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APSE + WIRE, Paris, La Maroquinerie, le 21 mai 2010

Il est 22 heures 56, la salle de la Maroquinerie s'enflamme sous les hurlements de Colin Newman, je reste coi devant un bouquet final grandiose et regarde ébahi jeunes et vieux se débattre dans des pogos violents qui n'épargnent personnes au dam de certains. Wire transcende les foules dans une catharsis musicale explosive qui se clôt par un Lost Space abrupt, et qui vaudra au groupe une pluie d'applaudissement.

Il est 20 heures, je lambine devant les portes de la Maroquinerie. Je n'aime pas arriver trop tôt aux concerts, on se fait chier, on croise des têtes connues qu'on se sent obliger de saluer, on tourne en rond... Je préfère de loin me glisser discrètement dans l'obscurité, et jouir en solitaire du spectacle auditif et visuel de la représentation qui m'est offerte. Une certaine forme d'onanisme si vous préférez. Je ramasse donc les dix mille fly à l'entrée, et fait la queue pour récupérer mon ticket. Cependant la guichetière m'annonce que la première partie ne commence qu'à 20 heures 45. Je sors les crocs, puis me calme, après un Coca bien frais, je verrai la vie pleine de bulles.

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Il est 22 heures 16, presqu'une demi-heure que Wire a pris les manettes et nos papis semblent enfin décoller. C'est étrangement dans leur répertoire le plus ancien que les Brittons vont trouver de quoi faire remuer la salle. Lowdown est l'étincelle qui met le feu aux poudres, avant que de grosses déflagrations post-punk n'assènent la fosse de la salle de concert qui peu à peu va se métamorphoser en arène sanglante. Les bras volent, les corps se heurtent... Je n'ai pas mon protège-dents mais porté par les saccades sèches de batterie et les violentes riffles de guitares, je m'élance dans la partie. Avec ma bite et mon couteau, comme on dit du côté de chez Swan.

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Il est 23 heures 23, j'ai des acouphènes plein les oreilles. Je m'extirpe douloureusement de cette chantre à bestiaux. Je croise Adrien de Jordan en sortant avec qui je discute quelques minutes, puis reprends ma route. Un demi-sourire vissé sur le visage, je rumine de n'avoir entendu Mannequin, MON classique du groupe, et reste sur cette impression un peu agaçante que la magie n'y était pas tout à fait... Le set avait beau être parfait, millimétré et réglé comme du papier à musique, il manquait un certain brin de folie. Le charisme bougon de Graham Lewis a beau être ce qu'il est, Wire accuse les années, et ça se ressent malheureusement. Un aficionado comme moi aurait sûrement préféré un set plus compact et incisif, plus bruitiste et donc centré sur la trilogie Pink Flag/Chairs Missings/154... Mais on ne va pas jouer les rabat-joies, ce n'est pas tous les jours non plus que l'on reçoit les demi-dieux du post-punk en France, et rien que pour ça, le jeu en valait la chandelle.

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Il est 20 heures 50 et APSE monte enfin sur scène. Il était temps car cela faisait quinze minutes que je me tournais les pouces dans le noir. Pire, seulement une trentaine de personnes présentes dans la salle se dévisageaient avec ce qui paraissait être un brin de méfiance, ambiance Twilight Zone, brrrrrr. Première déflagration, mes tympans sifflent, à la seconde, je défaille. Le sextet envoie la purée, et sonne sacrément fort. Quelques obligations m'ayant un moment éloigné des salles de concerts, je me souviens à présent à quel point les chocs sismiques provoqués par la résonance acoustique peuvent être destructeurs. Seul bémol, APSE n'est pas le messie attendu, pire, sous des faux airs de cool Californians (ils viennent pourtant du Connecticut), ces jeunes fous furieux sont au prog-rock bizarre ce que Stabbing Westward est à Nine Inch Nails, une copie bruyante et sans saveur. Coincé entre un jeune vioque qui schlingue comme un putois et une blondasse figée dans les 80's se déhanchant méchamment dans sa robe rétro avec son look Kim Basinger, je commence à perdre pied. Le son ne fait que monter et accélère mon pouls d'un coup d'un seul. J'en aurais presque oublié à quel point la Maroquinerie est une salle à l'acoustique incroyable et l'ingé lumière se surpasse ce soir-là. Tambourinage carabiné, jeu de pédale (oui je parle du chanteur) maîtrisé, APSE prend finalement son rythme de croisière et transforme son set en brûlot rageur. Mes intestins en prennent un coup, la blonde me sourit et je lâche tout dans mon pantalon. Merde, fallait pas le chilli con carne.

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Il est 21 heures 46, le changement de plateau s'est éternisé. Mais c'est sous des acclamations tonitruantes que Colin Newman, Graham Lewis, Graham Gotobed et un petit nouveau dont j'oublie le nom grimpent sur le plateau. En face de moi, trentenaires furieux et néo-soixante-huitards (nés en 1968 j'entends) se tirent la bourre. Le show commence mollement comme les derniers albums de nos « câblés » adorés. En retrait, leur jeune nouveau guitariste semble à la traîne, et complétement hors-piste. Sorte de clone aux cheveux longs de Billy de True Blood, le gamin ne paraît pas tout à fait à son aise face aux vieux routards qu'il accompagne. Heureusement, on peut toujours compter sur la grogne et la sale trogne de Lewis pour l'ambiance, et la mécanique bien huilée d'un groupe qui baloche quand même 35 ans de carrière bien tassés. Là où des newbies se seraient cassé les incisives, nos pépés londoniens soignent leur retour à la scène, croisant britpop et expérimental-punk.

Il est 19 heures 48, la chaleur est assommante. Il y a quelques minutes encore je me trimbalais torse nu et en calcif dans l'appart de mes potes. Juste le temps de m'enfourner deux double-cheese, et me voici piégé comme une centaine d'autres dans le sauna de la rame de métro qui me conduit vers Gambetta. A cette heure-ci, je hais mes baskets, je hais mon jean qui me colle à la peau, je hais mon cuir qui se plaque à mon torse transpirant et malodorant... Mais je dois avouer que ces petits détails sont rapidement oubliés au fur et à mesure que la distance qui me sépare de la Maroquinerie se réduit. Je me demande alors innocemment si j'aurais dû me replonger dans la discographie des porte-étendard du mouvement post-punk ou si j'ai eu raison d'avoir souhaité rester sur mes souvenirs grandioses, me remémorant les tonnes de morceaux sur lesquels je m'étais tant déchaîné par le passé... Ce concert sera-t-il semblable à l'image que je m'en fais ? Mes héros seront-ils au rendez-vous ? Il n'y a qu'une façon de le découvrir.