Motorama - Many Nights

Il arrivera peut-être un moment où écrire sur Motorama dans ces pages s'avèrera particulièrement complexe, tant le groupe a été l'objet de notre attention depuis leurs débuts: taper "Motorama+Hartzine" dans un moteur de recherche suffit pour s'en rendre compte. De chroniques de leurs albums en interviews, en passant par des reports de leurs concerts, on pourrait penser que tout a déjà été dit tant sur leur musique que sur notre indéfectible affection pour celle-ci. Et pourtant, elle a cela d'incroyable qu'elle provoque toujours le même enthousiasme malgré les années inexorablement écoulées, comme seule une histoire d'amour idéale peut le faire. Il faut dire que la première rencontre avec la bande de Vladimir Parshin tient du coup de foudre, de ceux qui provoquent un tourbillon émotionnel sans équivalent: quand Alps, premier LP du groupe est apparu (lire), c'est ce fantasme un peu fou de voir se matérialiser la synthèse entre Factory et Sarah qui se concrétisait en partie. Un choc entre cold wave martiale et arpèges twee, qui ouvrait alors une voie vers la félicité à peine entrevue jusqu'alors, au travers d'un album à la profondeur folle. La suite tiendra du miracle: accueillis à bras ouverts par l'écurie Bordelaise Talitres, les russes démontreront avec Calendar (lire) une virtuosité et une maturité artistique proprement hallucinantes, dépassant tout complexe pop pour dérouler une œuvre à la fois puissante et implacable, mais aussi délicate et fragile. Et si chaque album penchera d'un côté de la balance (coldwave pour le premier, twee pop pour le second), Motorama réussira, avec Poverty (lire) puis Dialogues, a trouver la formule parfaite, symbiose entre Alps et Calendar, tout en renforçant sa propre identité, en inventant son propre style. Rythmiques parfaites, mélodies addictives et fibre émotionnelle fissurant n'importe quel cœur de pierre, une recette qui ne cessera d'entretenir notre romance avec le groupe de Rostov.
C'est donc sans une once d'appréhension qu'on accueille ce cinquième effort du quintette certes devenu trio, mais pas dépossédé de ses forces pour autant. Enregistré en six mois dans l'appartement de Vlad puis dans le studio du groupe, Many Nights est une nouvelle preuve du talent sans limite de la formation, qui confirme ce don unique pour sembler reprendre les choses exactement où ils les avaient laissées tout en démontrant à l'auditeur que le voyage continue, que toute stagnation est exclue. Empreint d'une légèreté, d'un détachement davantage à l'œuvre que dans les précédents albums, Many Nights ouvre une partie des volets de la maison Motorama, mais n'allume toujours pas la chaudière: si les lunettes de soleils sont de sortie, la doudoune reste de mise, tant le feu le dispute encore à la glace. Certes, Parshin chante moins grave, délaisse une partie de sa tension narrative habituelle, et les percussions sont de sortie. Mais ces changements ne suffisent pas à en faire un disque solaire pour autant: traversé par une urgence sans baisse de régime, baigné dans des nappes de synthés omniprésentes et verglaçantes (coucou The Wake), c'est finalement dans un tiraillement constant mais jamais néfaste que le disque trace sa route, soutenu par ce jeu de guitare si particulier et des lignes de basses à la profondeur et à la sophistication d'une dimension nouvelle. Tiraillement entre part d'ombre et de lumière d'abord, et si de trompeurs oripeaux comme Second Part et Voice From The Choir, tubes en puissance, habillent Many Nights et peuvent laisser croire dans un premier temps à un emballement pop rassurant, la mélancolie froide, à la fois pernicieuse et libératrice de la musique de Motorama  rattrape très vite l'auditeur, comme le rappellent les redoutables Kissing The Ground, This Night ou encore la plus synthétique et voluptueuse He Will Disappear. Tension aussi entre passé ( le bien nommé Homewards ou You And The Others, qui auraient pu trouver place dans les deux premiers LP du groupe)  et un futur toujours aussi incertain et excitant, comme le laisse entrevoir le trompeur Devoid Of Color, que chante Vladimir Pershin en conclusion de ce cinquième album. Devoid Of Color? C'est sans compter sur l'infinité de nuances présentes sur la palette de Motorama, qui avec cet album, nouvelle invitation au voyage d'une petite demi-heure, continue d' écrire une histoire éminemment singulière: celle d'un groupe à la classe et à l'humilité rares, en perpétuelle évolution, et transcendant nos références les plus chères, ne nous laissant ainsi d'autre choix que de continuer à les regarder avec les yeux de l'amour, comme au premier matin.

Tracklist

Motorama - Many Nights (Talitres, sortie le 21/09/18)
1 - Second Part
2 - Kissing The Ground
3 - Homewards
4 - Voice From The Choir
5 - No More Time
6 - This Night
7 - He Will Disappear
8 - You & The Others
9 - Bering Island
10 - Devoid Of Color

Vidéo

https://youtu.be/x6h7SiYnsNE


Flotation Toy Warning - Bluffer's Guide To The Flight Deck

Talitres est un label fort respectable : une structure discrète qui a tracé son chemin comme d’autres poursuivent dans le plus artistique des silences une espèce de noble pureté, de ce genre de cheminement qui ne s’arrête que rarement pour jeter des coups d’œil dérobés à d’infinies façons de faire. La musique proposée par le label m’a toujours donné cette impression d’attitude racée, spirituelle sans être moribonde, d’une connaissance profonde de l’agencement des choses, de ces petites sautes de l’âme qui montent l’intégralité d’une vie. Les valeurs sûres et reconnues – The Walkmen, Motorama ou The National – se mêlent à des références plus obscures ou à des albums parfois en retrait de la discographie de certains groupes – Take Fountain des Wedding Present, notamment, vraiment superbe, ou encore The Lone Gunman d’Idaho.

Talitres – label bordelais crée à l’orée du 21ème siècle – fête de plus ces quinze ans. La célébration est de taille et sera multi-localisée : des soirées à Bordeaux comme à Paris seront organisées pour leur rendre justice, et une date a particulièrement retenu notre attention, celle du 10 novembre à la Maroquinerie. Pourquoi ? C’est bien simple : entre les évanescents Motorama et le bonhomme Will Samson se trouve un groupuscule d’anglais qu’on pourrait qualifier de – selon la formule connue – criminellement ignoré, alors même qu’ils ont sorti un album en 2004 honnêtement capable d’enterrer les plus grands : Bluffer’s Guide To The Flight Deck.

Cet album a été récemment réédité par le label en double LP – jusqu’alors indisponible – greffant une paire d’inédits à l’ensemble. À l’occasion de leur concert à Paris, on a décidé de revenir sur ce chef d’œuvre, en espérant les poings serrés l'hypothétique arrivée d'une prochaine livraison : un nouvel album dont les contours s’annoncent de plus en plus clairs pour 2017.

Il y a quelque chose qui tient du sublime, chez eux, d'une imperceptible aura propre aux évidences que l'on arrive jamais à saisir, que l'on admire d'une certaine distance, les yeux arrondis, l'esprit lancé vers cette intarissable source qui ne semble jamais se dévoiler. Flotation Toy Warning porte la marque de l'excellence en cela que leur musique s'incarne d'une profondeur absolue, de celle qui permet de construire un personnage de toute pièce, d'inventer une personnalité aux mille facettes, de lui donner cette allure singulière, subtile et complexe que l'on loue toujours aux héros les plus justes. Ces extraordinaires caractères, forts d'une assurance vaste comme le ciel et d'une interprétation du monde sans cesse plus sûre, plus avouée, plus certaine, sachant manier la sagesse comme un enfant provoquerait l'instinct et ne levant que partiellement l'obscure pièce de tissu recouvrant leur vérité, l'épaisse brume enveloppant le fond de leur conscience.

Car, en toute honnêteté, c'est cela qu'est arrivé à créer Flotation Toy Warning. Une musique qui s'évade et vit par elle-même, pour elle-même, qui pourfend d'une pleine aisance le rythme apaisé de la médiocrité : il est ici question d'une collection de chansons qui perce le temps, qui fait blêmir les années, d'une nature imperturbable, éternelle et universelle, d'une âme en propre, aux uniques spécificités. Les anglais m'ont toujours semblé renvoyer l'image de l'infini, d'une mélancolie infinie, discrète, de celle par laquelle on observe d'un trou de serrure l'existence que l'on mène, par une aiguille à tricoter, par l'entrebâillement d'une porte : c'est une vie qui se déroule sous nos yeux, une vie traversant une multitude d'humeurs touchant pour chacune d'elles au plus éclatant. Cet état d'ultime extase qui ne semble ni s'associer à la tristesse, ni sombrer dans l'abandon, mais qui souligne le destin sermonnant sans succès : Donald Pleasance pourrait en être l'éminent exemple, mais l'on retrouve ces sensations de manière encore plus profondes sur certains passages, plus furtifs, moins mis en avant, des espèces de vignettes qui paraissent sans valeur au premier abord mais révèlent un monde entier lorsqu'on y prête attention : le final de Fire Engine On Fire Pt. I - avec ses hallucinantes ascensions de cordes - l'exemplaire seconde partie de Losing Carolina: For Drusky - abattant son incroyable soleil psychédélique sur les dernières mesures… C'est une étape, une énorme aventure, car cet album laisse le goût délicat de l'initiation, mène par la main à travers les années comme un ami que l'on admirerait : il y a quelque chose qui résiste définitivement au temps, dans Bluffer's Guide To The Flight Deck, quelque chose qui ne renouvelle rien, qui ne surprend pas, qui n'avoue rien, mais qui s'impose comme une vérité, comme quelque chose qui parait précisément pensé pour atteindre un objectif clair, concis, sans débat possible. Laisser glisser un goût d'impalpable, de gigantesque, d'infini.

Bluffer's Guide To The Flight Deck date de 2004. Les Anglais, depuis, n'ont daigné libérer qu'un 45 tours à Talitres, on attend toujours de leurs nouvelles pour un long format. Fort heureusement, le label bordelais, à l'occasion de leur quinze ans, ramènera le groupe sur la scène de la Maroquinerie le 10 novembre prochain, en compagnie de Motorama et de Will Samson. Il serait inutile de dire à quel point cette date est immanquable, d'autant plus que les anglais ne sont pas passés à Paris depuis ce qu'on pourrait appeler des lustres, et qu'il serait sage d'aller célébrer l'un des plus forts labels de l'Hexagone.

Les soirées de l’anniversaire se trouvent ci-après :

PARIS / La Maroquinerie
09.11 : MOTORAMA - EMILY JANE WHITE (billetterie)
10.11 : MOTORAMA - FLOTATION TOY WARNING - WILL SAMSON (billetterie)

BORDEAUX / Le Rocher de Palmer
11.11 : FRÀNCOIS AND THE ATLAS MOUNTAINS (joue "Plaine Inondable") - STRANDED HORSE - WILL SAMSON (billetterie)
12.11 : MOTORAMA - EMILY JANE WHITE - FLOTATION TOY WARNING (billetterie)

Tracklist

Flotation Toy Warning - Bluffer’s Guide To The Flight Deck (Talitres, 15 juin 2016)

01. Happy 13
02. Popstar Researching Oblivion
03. Losing Carolina: For Drusky
04. Made From Tiny Boxes
05. Donald Pleasance
06. Fire Engine On Fire Pt. I
07. Fire Engine On Fire Pt. II
08. Even Fantastica
09. Happiness Is On The Outside
10. How The Plains Left Me Flat
11. This Is Not A Lifesaver
12. Even Fantastica (Goodbye To The Flight Deck Mix)

http://www.flotationtoywarning.co.uk
https://www.facebook.com/Flotation-Toy-Warning-16066408099

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Audio


On y était : Motorama au Nouveau Casino

Haim @ le Trianon, Paris, 01/03/2014

Photos © Soul Kitchen

Il y a un peu plus d'un an, on avait assisté, médusés, dans un Petit Bain copieusement garni, à la prestation de nos meilleurs amis russes (report), qui prouvèrent ce soir-là que leur talent, en plus de ne rencontrer visiblement aucune limite, semblait adopter une courbe de croissance exponentielle. Si on ne peut en dire autant du nombre de fans, là aussi la progression est pourtant bien là : en ce 3 février 2015, le Nouveau Casino affiche complet pour accueillir Motorama, et une certaine fébrilité semble parcourir le public à l'idée d'enfin découvrir sur scène les nouveaux titres du combo, quelques jours seulement après la sortie de Poverty, troisième album parfait d'un groupe définitivement installé dans l'excellence (lire la chronique). Une salle comble, donc, qui prouve que Motorama n'est désormais plus un secret bien gardé. On s'en réjouit pour eux, tant ces chansons au rayonnement sans fin mériteraient d'épouser les espaces les plus vastes. La petite bande de Rostov-sur-le-Don semble en tous les cas parfaitement à son aise ce soir-là à l'idée de rencontrer une nouvelle fois ses fans parisiens dans la petite (mais costaude) salle de la rue Oberkampf, à l'image d'un Vlad vendant tranquillement son merch au public durant la prestation de Dead Sea, première partie en forme de modeste croque-en-bouche avant le festin annoncé. Un festin qui tiendra toutes ses promesses, tant Motorama semble aujourd'hui sûr de ses forces. Car les quelques maladresses scéniques qui survivaient encore sont désormais toutes gommées, ou presque : un set propre, sans bavure, à l'image de nouveaux titres plus anguleux, mais aussi plus sombres, que ceux de Calendar. Vlad semble maîtriser mieux que jamais son chant, qui sied à ravir aux nouveaux écrins ténébreux du groupe. La part belle sera ainsi faite à Poverty, les Russes mettant en lumière de manière implacable la somptuosité de leurs nouvelles compositions : de la sourde noirceur de Dispersed Energy à l'aveuglante lumière de Red Drop - à faire pâlir d'envie ou de nostalgie Robert Smith -, en passant par l'addictive Lottery qui pourrait sans mal décrocher le gros lot au petit jeu des tubes de l'année, aucune baisse de régime ne sera à noter, ni du côté du groupe, ni du côté du public, captivé par tant de talent. On arrêtera d'ailleurs là de sortir du lot tel ou tel titre, tant l'on aura admiré durant plus d'une heure l'homogénéité de ce concert parfait, mené de main de maître et à un rythme effréné, durant lequel la qualité ne l'aura guère disputé qu'à la générosité (deux rappels, tout de même). Une soirée rêvée, qui restera sans doute gravée dans les mémoires, tout comme les albums du groupe sont d'ores et déjà promis à l'éternité.

Retrouver notre chronique de Poverty par ici.


Motorama - Poverty

L’attachement que nous portons à certains musiciens peut parfois s’apparenter à nos plus belles et intenses histoires d’amour. Un coup de foudre au détour d’une rencontre plus ou moins fortuite, le sentiment d’être enfin compris, l’assurance de ne jamais se sentir déçu mais cependant avec en filigrane l’acceptation de vivre constamment dans la peur que tout prenne soudainement fin. On se rassure alors en cultivant les doux moments passés pour mieux vivre le présent, ce présent qui nous transporte et nous fait croire en un avenir radieux. Mais toute belle histoire d’amour a ses incertitudes, ses moments de doute, ses étapes à surmonter.

A l’aube de découvrir le troisième long format de Motorama, implacablement, le constat s’imposait. Depuis plus de cinq ans, je cultive un indéfectible amour pour ce groupe. Le choc émotionnel procuré par les premiers EP suivis de l’atemporel Alps, ma première rencontre scénique avec ce groupe dans un anonymat quasi total mais très vite érigé au panthéon des plus belles émotions musicales qu'il m'ait été donné de vivre, la sortie de Calendar, disque onirique transcendant codes et références afin d’ouvrir grandes les portes de la félicité, tant de pierres constituant (déjà) un édifice d’une solidité sans faille pourtant empreint d’une douce fragilité si caractéristique de la formation de Rostov-sur-le-Don. Sarah et Factory main dans la main, unis uniquement pour le meilleur. Alors qu’écrire de plus que ce qui n’a déjà été gravé dans le marbre si cette nouvelle offrande renforçait encore un peu plus ce sentiment de perfection caractérisant si bien chaque production du quintette ? Aurais-je pu rédiger ne serait-ce qu’une seule ligne si une once de lassitude ou de déception m’avait guetté à l’écoute de ces nouvelles compositions ?

Motorama - Poverty2

L’excitation et l’appréhension se sont donc logiquement mêlées à l’orée de jeter mon dévolu sur les morceaux composant Poverty, disque distribué comme son prédécesseur par le label bordelais Talitres. Il n’aura pas fallu beaucoup de temps afin de se rendre à l’évidence : à l’instar des plus belles histoires d’amour, celles qui se plaisent à jouer les équilibristes sur le fil des sentiments, c’est bien la capacité à encore et toujours surprendre l’autre qui nourrit la passion. Car non seulement Motorama parvient au détour de ce nouvel essai à effectuer la parfaite symbiose entre Alps et Calendar, mais la formation de Rostov réussit en sus le tour de force d’accentuer son propre style, à la fois si familier et inimitable. L’introductif Corona plante derechef le décor avec son entame toute en finesse, avant que la communion ne se fasse entre Vlad Parshin et ses acolytes autour d’une ritournelle à la rythmique digne des meilleurs morceaux des Feelies, première des neufs banderilles assénées, toutes plus addictives les unes que les autres. Tout droit sorti de la plus pure tradition « factorienne » réveillant le fantôme de Saint Ian, Dispersed Energy fait alors honneur à la noirceur sépulcrale de la pochette avant que Red Drop ne rétablisse l’équilibre des influences, la somptueuse et indépendante ligne de basse d’Irene Parshina, comme le plus bel hommage à Michael Hiscock des Field Mice, rendant ses lettres de noblesse à un instrument trop souvent utilisé comme faire-valoir. Mais c’est sur la fibre émotionnelle encore une fois que Motorama abat ses plus belles cartes, Heavy Wave s’inscrivant au summum des merveilles si caractéristiques que peut réaliser ce groupe, ce nouvel hymne à la mélancolie nous renvoyant aux frissons procurés lors des premières écoutes de Wind In Her Air ou encore In Your Arms. Comment parvenir à nous captiver après tel coup de maître ? En surprenant, encore et toujours. L’entêtant Impractical Advice s’impose tout d’abord, son incessante boucle mettant en avant une production d’une extrême légèreté soufflant conjointement le chaud et le froid, jouant avec le feu et la glace avant que Lotteryvéritable tube en puissance, ne laisse définitivement plus de place au hasard. Ce groupe, dans sa voie musicale, fait preuve d’une rare intelligence mise au service de la simplicité au sens le plus noble du terme. Ni Old et son rythme effréné digne de Primary de The Cure, ni le très atmosphérique Similar Way et ses gimmicks savamment distillés apportant une nouvelle touche d’originalité à la déjà très riche palette de couleurs des Russes ne démentiront le propos. Motorama ne demeure pas devant la meute des poursuivants, il accentue encore un peu plus son avance. C’est tout logiquement qu’est porté en guise d’épilogue le coup de grâce (expression à laquelle on peut véritablement donner plusieurs sens) par l’intermédiaire de Write To Mesupplication noyée sous un clavier vintage sous forte influence de The Wake, instaurant une bonne fois pour toute entre cette bande de gamins bénis des Dieux et nous l’Harmony parfaite, celle-là même qui nourrit les plus belles et intenses histoires d’amour.

A la fois respectueux d’un passé musical assumé avec subtilité et ancré dans une démarche personnelle en perpétuelle progression, Motorama élève encore un peu plus le débat au travers de Poverty. Une fois de plus, l’immédiateté du plaisir procuré par les compositions n’a d’égale que la déconcertante facilité avec laquelle cette formation se joue des codes, réinvente le passé afin de mieux écrire sa propre histoire. Plus que jamais, il n’y a rien de nouveau à l’Ouest. Le renouveau, c’est à l’Est qu’il convient d’aller le chercher. Cold hands, warm heart, définitivement.

Audio

Tracklisting

Motorama - Poverty (Talitres, 26 janvier 2015)

01. Corona
02. Dispersed Energy
03. Red Drop
04. Heavy Wave
05. Impractical Advice
06. Lottery
07. Old
08. Similar Way
09. Write To Me


Motorama - Calendar

Comme un signe du destin, certains artistes semblent venir hanter votre quotidien à des moments clés de votre existence. Réalité ou simple interprétation personnelle, vous êtes tentés d’assimiler chaque nouvelle parution de leur part à des évènements heureux ou tragiques, en tout état de cause, toujours marquants de votre vie. Le quatrième art est très certainement celui qui génère le plus d’émotions immédiates, qu’elles soient contrôlées ou non, la voie la plus rapide à l’identification, le vecteur le plus direct à l’accomplissement ou à l’autodestruction. Plaisir innocent ou révélateur de nos tendances masochistes, il démontre finalement que la marge entre ces deux états d’apparence si antagonistes est bien plus étroite qu’on pourrait le soupçonner.

2010 et 2011 furent des années riches, particulièrement intenses pour moi. Entre incommensurables bonheurs, déterminantes rencontres et splendides désillusions, elles demeureront les années des sentiments à fleur de peau, quasi décharnés, sans faux-fuyant ni compromis, les années des relations vraies, qu’elles soient jubilatoires ou terriblement douloureuses. Comme une évidence au milieu de ce tourbillon émotionnel est alors venu se déposer sur ma platine Alps, premier opus de Motorama, groupe originaire de Rostov, contrée dont j’ignorais jusqu’alors l’existence mais immédiatement édifiée au rang de terre bénite. Une bonne centaine d’écoutes et une divine prestation dans une salle lilloise bien trop petite pour contenir tant de talents plus tard, l’évidence s’est imposée : Vladimir Parshin et sa bande détenaient la recette secrète, celle qui conjugue passé et présent, celle qui allie Bristol à Manchester, Sarah à Factory, celle permettant la fusion des deux époques de The Wake en quelque sorte. L’avènement du groupe fédérateur par excellence. Une autoproduction rendant le précieux sésame rare, le système de duplication s’organise alors très vite. Comment résister au plaisir de partager cette œuvre profonde et mélancolique, comment résister au plaisir de partager sa propre existence avec autrui ? Car Alps, avec ses allures de classique des temps modernes, s’est intronisé avec une déconcertante aisance en à peine une année au panthéon de nos disques favoris, ceux-là même qui détiennent cet art ultime de l’introspection et du recueillement.

Comme un signe du destin, la tempête succédant à l’accalmie bat de nouveau son plein en ce mois de septembre 2012 lorsque j’apprends que le label bordelais Talitres (aux références plus que respectables, Maison-Neuve, Idaho ou encore The Apartments ayant trouvé refuge récemment au sein de cette institution) hébergera le second essai des jeunes et talentueux Russes. Voici un des groupes sinon LE groupe le plus prometteur de notre époque face à la véritable épreuve de vérité que représente le second album, montagne au pied de laquelle grand nombre d’espoirs trop vite élevés au rang de génies ont bien souvent laissé inspiration voire dignité. À ce jeu du « tant de choses à gagner mais infiniment plus à perdre », l’écoute de Calendar, sorti le 5 novembre, démontre l’intelligence du combo de Rostov. En effet, si le groupe semble de prime abord reprendre les choses exactement là où il les avait laissées deux ans plus tôt, quelques écoutes suffisent à apprécier le chemin parcouru depuis Alps et à transformer notre bonheur en félicité.

Mais comment diable de si jeunes gens peuvent-ils faire preuve d’autant de maturité artistique ? Alors qu’ils étaient déjà bien loin devant la meute des poursuivants, Calendar illustre leur inéluctable progression. Chaque instrument semble s’affirmer encore un peu plus tout en respectant cette implacable justesse rythmique caractérisant ce groupe au son clair si particulier. Image, alerte et enjoué, affiche en ouverture un groupe totalement décomplexé et sûr de sa virtuosité, les mélodies de guitares s’entremêlant dans un déferlement de notes distinctes que n’aurait pas renié un Johnny Marr à la recherche d’une petite sœur pour Girl Afraid ou Stil Ill. Cette affirmation manquait quelque peu au premier opus mais nous nous en accommodions parfaitement, faisant nôtre cette retenue. Cependant, le coup de maître de nos jeunes pousses est d’être parvenu à transcender cet état tout en conservant le caractère fragile et délicat de leurs compositions. Si White Light et ses ondulantes nappes de synthétiseur surfe sur la vague du morceau inaugural, To The South réinstaure l’invitation au voyage, thématique baudelairienne de prédilection du collectif avant que Rose In The Vase et surtout In Your Arms, véritable pierre angulaire de cet album, renforcent encore un peu plus cet état de contemplation et instaurent un sentiment d’apesanteur dont nous le savons pertinemment, il nous sera bien difficile d’effacer le souvenir. Car c’est un pas supplémentaire vers la perfection qui est atteint au travers  d’In Your Arms, délicate pièce convoquant entre autres à la Ceremony les fantômes de Brighter et des Field Mice. Motorama reprend alors sa course effrénée vers les sommets, Young River et Sometimes dévoilant un Vladimir Parshin aérien et relâché, nouvelle preuve d’une formation de plus en plus convaincue de ses capacités.  Si Two Stones pourrait faire figure d’inédit d’Interpol, tant la similitude du chant avec celui de Paul Banks est saisissante, il nous permet cependant de souligner à quel point la rigueur peut prendre toute sa dimension quand les aspects mélodiques, lyriques et surtout émotionnels ne sont pas occultés… et qu’il est tout à fait possible de véhiculer beaucoup plus d’émotions en short qu’en costume cintré. Mais que dire du « tinderstickien » During The Years avec son chant habité et sa rythmique saccadée, intrépide chevauchée sur laquelle le simple fait de remplacer les sons du clavier (imposant de justesse tout au long de cet album) par quelques cordes pourrait suffire à retranscrire la magie des plus belles compositions de l'ami Stuart et de ses acolytes. Ce morceau, tel un clin d’œil aux détracteurs des Russes jugés par certains constants dans la qualité mais ne sachant pas se renouveler, surprend par son audace et surtout ouvre de nouveaux horizons, forcément lointains, à cette jeunesse triomphante nous prouvant qu’avec Motorama, nous ne sommes très certainement pas au bout de nos surprises et de nos émerveillements.

« L’amitié parasite le jugement, je sais, laisse-moi te dire que l’inverse est vrai aussi » affirmait Pierre Bondu dans Mieux Que Personne, somptueuse réflexion introspective sur la connaissance de soi et des autres. L’interprétation que l’on donne aux évènements jalonnant nos vies ne peut bien évidemment être dénuée de subjectivité, de rencontres jugées fortuites, de hasards qualifiés d’improbables. Mais au final, il s’agit toujours de nous face à nos propres émotions et à la manière de les gérer. Les amis précieux, dans les bons comme les mauvais moments jugés déterminants, ne se distinguent alors pas par leurs avis tranchés et leur verbe haut mais par leur présence, leur action silencieuse et compréhensive emplie d’un soutien sans faille et réconfortant. Leur humilité les rend uniques à nos yeux, je les connais, je sais qui ils sont. Si Motorama pouvait être érigé au rang d’ami, il ferait indéniablement partie de cette caste de personnes, rares, se caractérisant par une immense classe dénuée du moindre esprit de prétention, ces mêmes personnes qui, en toutes circonstances, vous aident dans l’ombre à regarder vers la lumière, cette radieuse lumière qui, plus que jamais, se lève à l’est.

Vidéos

Tracklist

Motorama - Calendar (Talitres, 2012)

01. Image
02. White Light
03. To The South
04. Rose In The Vase
05. In Your Arms
06. Young River
07. Sometimes
08. Two Stones
09. Scars
10. During The Years


Stranded Horse - Humbling Tides

stranded_horse-humbling_tidesA en juger la pochette du nouvel album et cette photo très "nature et découverte" qui appelle à l'évasion, son instrument, qu'il a lui même fabriqué, semble le tirer des eaux, en équilibre parfait entre le ciel et la mer, la ligne d'horizon et la kora dans le prolongement de son bras se coupent au centre, formant un X. On comprend d'emblée que Yann Tambour a atteint avec sa kora  une sagesse évidente, et on devine que Ballake Sissoko, maître de cet instrument traditionnel africain, lui a sûrement beaucoup appris lors de leur dernière tournée commune. On passe à l'écoute, sur le morceau Les Axes Déréglés la voix de Yann est claire et calme, on l'imagine les yeux fermés, plongé quelque part dans une mélancolie doucereuse, oubliant Paris, ses pavés humides, sa grisaille et ses tracas. Le Bleu et l’Ether rappelle avec délice Le Sel du précédent album. Les mots qui s'entrechoquent ont ce pouvoir d'abstraction dès lors que l'on cherche leur sens. Comme chez Jean-Louis Murat, l'écriture n'est pas là pour dire mais pour laisser voir...  Les notes de la kora qui se démultiplient dans un axe vertical, de bas en haut et de haut en bas et les accords de violons qui forment des lignes d'horizon confirment l'idée d'équilibre présent sur la pochette. Si la kora symbolise la pluie avec son flux continu de notes, les violons qui la pénètrent  sont des brises.

Photo @ Patrice Bonenfant pour hartzine

Halos se découpe en trois parties. L'introduction est lente, elle nous plonge dans une relaxation profonde, il y a le silence qui a une vraie fonction, plusieurs pauses s'articulent comme des paliers qui nous invitent à descendre notre respiration pour rentrer dans un état de méditation, le vide atteint Yann ouvre les yeux, sa voix monte d'un ton, il semble appeler quelqu'un, sort-il d'un mauvais rêve ? Ce sursaut est troublant, la paix instaurée est remise en question, et le trouble finit par être pris dans une accélération étourdissante, un disque de dentelle tournoyant dans une lumière divine qui se soulève et nous emporte.

Jolting Moon est une chanson médiévale entêtante qui cherche sa vitesse et roule sur elle même, elle est assez difficile à écouter car très répétitive et très longue. Encore une fois le silence a une place importante dans cette composition, on croit le morceau terminé et il tressaute pendant une minute pour reprendre son motif originel. Yann, en intégrant le silence, fait se rencontrer pureté et maîtrise, Humbling Tides est un mantra.

Si ce second album de Stranded Horses respire toujours autant l'exotisme, sa sagesse a des effets anxyolitiques incontestables que la Sécu devrait prendre en charge. Ses compositions recherchent l'éternité, elles se muent constamment, la voix s'effaçant derrière la kora, la kora s'effaçant derrière le silence, les notes s'égrainant dans un sablier d'or.

Audio

Tracklist

Stranded Horse - Humbling Tides (Talitres, 2011)

1. And The Shoreline It Withdrew In Anger
2. Shields
3. Les Axes Déréglés
4. They've Unleashed The Hounds For The Wedding
5. Jolting Moon
6. Le Bleu et l'Ether
7. What Difference Does It Make
8. Halos


Frànçois And The Atlas Mountains - Plaine inondable

3700398704654Un Charentais répondant au doux nom de Frànçois, nous envoie l'air de rien depuis Saintes  des pop songs à la beauté impénétrable, naufragées d'un monde jusque-là inconnu.  Nous le disons tout de go, rarement autant d'émotions, dangereusement transmissibles, n'auront transpiré sur un disque depuis qu'un certain Dominique A dévoila au grand jour son inégalable fossette.  Toute comparaison mise à part, l'auteur de Plaine inondable - terre musicale fertile où coule encore une douce et lumineuse  mélancolie -  ne s'arrête pas, comme parfois certains nuages chimiques, aux frontières du pays qui le vit naître. Résultat d'un long, laborieux  mais chanceux séjour dans la contrée voisine de l'albion, ce disque  donne aussi à entendre une honorable et respectueuse leçon de pop anglaise à tous ceux qui s'y sont essayés depuis que Belle&Sebastian ont usé leurs dernières cartouches de franc-tireur sur l'impeccable Your Hands Child, You Walk Like a Peasantusable . Mais arrêtons-là les grands discours, car finalement aucun commentaire, même le plus enjoué, ne pourra saisir ce qui fait véritablement la force de cette vitrine d'orfèvreries, force qui se situe du côté de l'indicible et qui n'a de vérité que dans l'expérience onirique à laquelle inévitablement elle nous invite.

Benoît

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Frànçois & The Atlas Mountains - Moitiée

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Tracklist

Frànçois And The Atlas Mountains - Plaine inondable (Talitres, 2009)

1. Friends
2. Be Water (Je suis de l’eau)
3. Wonders
4. Moitiée
5. Remind
6. Do You Do
7. Otages
8. Nights = Days
9. Years Of The Rain
10. Pic - Nic