On y était : The Space Lady à l’Espace B

The Space Lady

On y était : The Space Lady le 2 octobre 2014 à l’Espace B, par Sonia Terhzaz

Il y a quelques années, je tombais par hasard, de manière fortuite et mystérieuse, sur une compilation gravée qui me fit le plus grand effet : un assemblage de « musiques incorrectes » et dissonantes, de sons bruts produits au moyen d’instruments mal accordés, d’un goût des plus suspects, des morceaux mélodiques exécutés « à la mode » karaoké avec des synthétiseurs de fortune, des voix chevrotantes, sonnant faux mais toujours habitées. Je l’appelais ma compilation Cono va, l’affublant ainsi d’un nom énigmatique et régressif (me dira-t-on) à l’image de son contenu. Ignorant tout de ces artistes, inconnus du grand bataillon médiatique, dans cette compilation surannée et non légendée, il a fallu les retrouver un par un, chercher méthodiquement sur internet en tapant : « weirdest music ever », « awesomely strange music », « mad singer with a crazy voice »…

Je retrouvais ainsi les Shaggs ou Daniel Johnston parmi les plus médiatiques, jusqu’aux personnalités les plus hermétiques, Hermine Demoriane, Johnny Arcesia, Shooby Taylor, Gloria Balsam ou encore Dean Milan : tous les nouveaux chantres de ma cosmogonie Cono va, évoluant dans un monde musical interlope… J’appréhendais, par la même occasion, une communauté de fidèles, dévoués à la cause de l’outsider musique, plongés dans la découverte de petites perles d’étrangeté musicale, partageant un engouement pour des figures artistiques atypiques émergeant du grand fatras mélodique. Cet enthousiasme pour une musique ou, plus généralement, un art hors-normes, semble plus manifeste aux Etats-Unis, sans doute en raison d’un cloisonnement moins systématique des genres, dans un pays quelque peu privé d’une tradition artistique vraiment ancienne. Ce jeune terreau favoriserait une approche plus décomplexée, ne privilégiant pas nécessairement la distinction des genres, et davantage ouverte à différentes expressions d’art populaire… Là où les individualités expriment leur singularité et par-là même leur liberté, cette liberté de créer et d’être en marge de façon non refoulée ou même inconsciente. Pure inventivité et authenticité… C’est le doux rêve de chaque créateur inspiré !

C’est alors que Tibo m’a fait découvrir un Cono va que je ne connaissais pas, la chanteuse Suzy Soundz aka The Space Lady, avec pour titre d’introduction Major Tom, une reprise élégante et éthérée d’un morceau de Peter Schiling, un musicien de synth pop allemand, issu de son album Error In The System sorti en version anglaise en 1983. Le morceau était déjà bien halluciné et pourtant, Susan Dietrich Schneider se l’approprie avec une facture tout aussi inusitée mais avec grâce, singularité et sombre sobriété que je n’ai, par la suite, cessé de retrouver, à l’écoute de ses autres « tubes », revisités et réunis dans une compilation intitulée The Space Lady’s Greatest Hits chez Night School Records. Elle avait commencé dans les années 70 à se produire dans les rues de San Francisco, toute frêle, munie de son accordéon et son éternel accoutrement (un casque de Gaulois rehaussé d’une lumière clignotante rouge). C’est désormais avec un Casio qu’elle synthétise et immortalise, trente ans après, ces mêmes reprises. Elle confère à chaque morceau une nouvelle intensité, donnant ainsi de la fragilité à un titre musclé de Steppenwolf, Born To Be Wild, imitant le son des heavy bikers et leur « lourd tonnerre métallique » avec son synthé enchanteur. Le choix des morceaux, tout comme celui des titres, est si évocateur de l’univers idiosyncratique et poétique de The Space Lady : de I Had Too Much To Dream Last Night des Electric Prunes (sélectionnée dans la compilation Songs in the Key of Z – The Curious Universe Of Outsider Music, une autre compilation dans le champ de la « musique incorrecte » concoctée par Irwin Chusid) au titre de Stan Jones, Ghostriders In The SkyImagine de John Lennon, ou encore à Synthesize Me – titre qui lui sera dédié, au plus près de son univers spiritu-alien, écrit et composé par Joël, son premier mari, à une époque où ils vécurent heureux dans une grotte au-dessus du Mont Shashta et eurent trois enfants cosmiques. Ces chansons (exceptée la dernière) lui servent de canevas et permettent d’exprimer sa créativité et de développer son univers singulier. Son style et sa force expressive s’affirment en toute liberté en dépit du fait qu’elle souhaitait ardemment rester au plus près des originaux. « People began telling me how “different” and “original” my interpretations were, when I was actually trying my best to recreate what the original artists had done. » Une involontaire inventivité… C’est peut-être ce qui caractérise un Cono Va, à savoir cette propension à créer, de manière presque non intentionnelle, sans même prendre conscience du décalage, et par-là même, de la puissance créative qu’il induit. C’est, finalement, la douceur de Suzy et son humilité, notamment au cours des petits intermèdes mélodiques, qui nous font chavirer. Les termes « psychédélique» et « cosmique », qui ponctuaient joyeusement tous ces interludes, comme des gimmicks envoûtants en guise de présentation, apparaissaient comme des tentatives un peu maladroites d’animation scénique. En effet, elle qui effectuait, après toutes ces longues années passées à chanter dans les rues, sous l’indifférence des passants, faisant de son univers sub-terranéen son gagne pain, sa première tournée européenne, semblait médusée à la découverte de cette petite notoriété.

L’un des aspects les plus frappants de la musique outsider est sans doute sa tendance à représenter le monde en termes transcendants et métaphysiques. Les Cono va recréent une cosmogonie personnelle qui étaye « la réalité » de leur monde et qui finalement est intimement liée à l’esprit de révolte, de par ce refus de se voir infliger un univers. Outre ce que peut signifier un tel regain d’intérêt pour un art des marges évoluant en dehors des circuits traditionnels (même si très souvent récupéré), pour un public érudit cultivant par tendance un art du décalage et se targuant d’être à la pointe de l’intelligibilité, et bla bla bla, ces Cono va m’ont laissée coite et m’emballent secrètement, et je n’aurai de cesse, désormais, de les chercher là où les rencontres et la recherche digitale me porteront.

The Magic Girls

The Space Lady & Microcheval – The Space Girls © Svn Sns Rcrds