Mark Linkous

01Le froid est salement tenace, la fin de semaine sans lumière. L’hiver ne passe pas tandis que son souffle mortifère s’amuse à dépeupler notre quotidien de ses figures les plus tourmentées : après Vic Chesnutt et Jay Reatard, c’est au tour de Mark Linkous de se donner la mort. Un samedi 6 mars comme un autre. Pas de rapprochement incongru à faire entre ces trois regrettables disparitions sinon l’étrange impression que l’époque actuelle se meut en fatalité indépassable pour une poignée de musiciens marginaux, lâchant peu à peu prise. Comme si l’air du temps et ses relents d’indicible vénalité étaient devenus irrespirables pour ces grands accidentés de la vie. Comme s’il n’y avait pas autre chose à faire que de se foutre en l’air. Et à dire vrai, Mark Linkous était sursitaire.

02Peu disserte sur sa personnalité, ses origines ou sa vie en dehors de la musique, on le sait fils d’ouvrier et jeune délinquant notoire, composant ses premières gammes à Arlington en Virginie. Afin d’échapper aux mines, il quitte rapidement le bercail pour New York où, durant huit longues années, il s’évertue à faire de the Dancing Hoods, formé avec Bob Bortnick, Don Short et Mike Garacino, autre chose qu’un groupe foireux. En vain. Regagnant ses pénates natales après un détour à Los Angeles, il bricole seul dans son coin un folk lo-fi inspiré jusqu’à se faire remarquer, via son ami David Lowery, par le géant du disque Capitol Records. Les emmerdes, les vraies, ne font que commencer. Sous le pseudonyme de Sparklehorse, il sort Vivadixiesubmarinetransmissionplot en 1995 qui rencontre un indéniable succès d’estime. Tom Yorke invite alors l’homme-groupe afin d’assurer la première partie des concerts de Radiohead au Royaume-Uni. La machine commerciale the Bends jouant à plein, elle se transforme vite en véritable calvaire pour un Mark Linkous dépassé par un tel aréopage « music business« . En plein milieu de la tournée, il s’envoie un cocktail de valium et d’antidépresseurs quasi létal. S’il est à deux doigts de perdre l’usage d’une de ses jambes, l’homme est éprouvé par ces interminables mois d’hôpital et ce morne handicap. Miraculé dépressif et claudiquant, il traînera à jamais cette ombre cabossée de sempiternel convalescent telle la cicatrice béante insinuant son mal-être. Finalement la seule qu’il laissera transparaître ailleurs que dans ses chansons.

04Étreignant la fin des années quatre-vingt dix et le début de notre siècle d’un folk tortueux et d’un rock cafardeux, où le fantôme de Johnny Cash croise dans l’incandescence de cette âme foncièrement punk les atours d’un song-writter pop lumineux, Mark Linkous est à l’origine d’une discographie éparse épousant chaotiquement les affres de sa psychose mentale. Si la noirceur que recèle Good morning Spider (1998) n’est pas totalement imputable à sa difficile « remise sur pieds », une seule chanson en est inspirée (St. Mary dédiée au personnel hospitalier de Paddington), cinq années séparent It’s a Wonderful Life (2001), le troisième album de Sparklehorse, de son dernier disque connu, Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain (2006) : à savoir un trou noir immense mâtiné de déréliction claustrophobe, prostré qu’il était dans sa torpeur maladive. Il n’en reste pas moins une œuvre fondamentale, schizophrène et troublante, où la grâce d’intimes couplets fredonnés côtoie sans accroc la crasse de distorsions acérées. De la violence sourde des trois premiers albums aux ambiances feutrées de son ultime effort, Mark Linkous conférait à sa mélancolie poisse les oripeaux d’un savoir-faire exigeant, l’intronisant de fait au panthéon d’un rock contemporain désormais orphelin. S’il détestait se mettre en avant, il n’hésitait pas à collaborer avec ce que compte l’Amérique de grands persécutés tels Tom Waits, David Lowery (Cracker), Daniel Johnston ou Vic Chesnutt tout en invitant pléiades de voix féminines au timbre si particulier, de PJ Harvey à Nina Persson.

03Ironie du sort ou pas, l’actualité de ce touche à tout de génie était ces temps-ci des plus foisonnantes : un cinquième album de Sparklehorse était écrit, prêt à être enregistré à Knowville dans le Tennessee – la ville où il s’est suicidé – quand deux collaborations, issues de rencontres faites à l’occasion de l’enregistrement de Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain, fructifièrent de leur superbe l’année 2009. Son projet expérimental d’abord avec l’Autrichien Christian Fennesz, In The Fish Tank, où se déploie de glaçants paysages sonores presque dépouillés de chant et qui fut l’occasion de son ultime performance scénique en terre francilienne. Dark Night of the Soul ensuite, l’œuvre pharaonique réalisée conjointement avec Brian Burton, alias Danger Mouse (producteur hyper-actif et moitié de Gnarls Barkley et de Broken Bells) et illustrée visuellement par David Lynch. Une superproduction largement diffusée mais non encore éditée – du fait d’un imbroglio juridique imputable à EMI – qui, outre les deux précités, réunit Julian Casablancas, Nina Persson, Iggy Pop, Jason Lytle, the Flaming Lips, Black Francis, Suzanne Vega, Vic Chesnutt, Gruff Rhys et James Mercer. Preuve en est que Mark Linkous était adulé de ses pairs. Un projet qui sonne paradoxalement comme un testament discographique rasséréné en attendant la sortie sur Anti- dudit cinquième album ébauché en compagnie d’un Steve Albini admiratif : “j’ai travaillé avec Mark pendant seulement quelques semaines, mais il reste la personne la plus ouverte, sincère et naturelle que j’ai jamais rencontrée. Il était totalement ouvert et enthousiaste par rapport aux choses qu’il aimait, et il donnait assez de liberté à ses musiciens pour les inspirer, pour qu’ils excellent. Avant de le voir au travail, je n’avais jamais vraiment fait attention à sa musique, mais il m’a tellement impressionné durant ces sessions que j’attendais avec impatience de le revoir pour finir l’enregistrement. (…) Je voudrais juste dire que c’était un type bien, et que son œuvre était authentique. Je ne vois pas ce que l’on peut demander de plus à quelqu’un”.

On croyait sa fragilité existentielle vaincue, vouée aux gémonies de l’effort collectif et du partage artistique. Il n’en était rien : Mark Linkous s’est tiré une balle en pleine poitrine un après-midi d’hiver, atteignant fatalement son cœur et transperçant les nôtres d’une même détonation.

Adieu l’ami.