On y était : Baleapop #6

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Photos & vidéo © David Fracheboud

On y était : Baleapop #6, du 5 au 9 août 2015 à Saint-Jean-de-Luz.

Après l'excellente ambiance de l'année dernière on avait hâte de remettre ça du côté de Saint-Jean-de-Luz et comme l'an passé, le parc Duconténia, cadre très agréable en centre-ville, sera le cœur de cette sixième édition du Baleapop. J'arrive le jeudi, à temps pour choper le live de High Wolf. J'avais déjà vu le breton un certain nombre de fois et je crois que je préférais son approche plus ambiante des débuts. Là, l'ensemble est plus attendu, les beats africains et les motifs ethniques synthétiques répétitifs ne prennent pas malgré leur caractère dansant/transe. Le problème vient peut-être du dispositif du gars : une gratte et un sampler. Tous les sons rythmiques et les nappes provenant de la même source (le sampler donc), les éléments ne sont pas ou du moins trop peu spatialisés les uns par rapport aux autres, sans réelle dynamique, ce qui rend l'ensemble finalement assez plat, dommage, d'autant plus que le mec brille pas mal en ce moment avec son autre projet Black Zone Myth Chant.

Si l'une des qualités du festival est de faire de la place aux groupes locaux, une prog en comprenant trop peut risquer de paraître faiblarde et c'est malheureusement le cas ce soir mais bon, restons vacances. On se tape ensuite un groupe brésilien, Fumaça Preta, le genre de musique qu'un gars aviné en train de faire griller du churrasco écouterait en matant des meufs mal roulées danser avec des plumes dans le cul. Big up pour l'utilisation du spandex en revanche.

C'est ensuite au tour d'Odeï, exception qui confirme la règle par rapport à ma tchatche sur les groupes locaux. On a affaire à un vrai live avec de bons musiciens qui savent bien faire le job. Des projections vidéo de motifs géométriques à l'esthétique 90ies décorent la scène, les montées harmoniques sont parfois un poil pompier mais l'ensemble reste bien classe. Le vibraphone introduit une touche intéressante et il y a dans la musique d'Odeï ce mélange marrant difficile à expliquer propre au collectif Moï Moï, entre modernité et tradition made in Euskadi. Paranoid London clôture la soirée avec leur acid bien racée et ils arriveront à chauffer le public en se contentant du minimum syndical, loin du niveau de leur performance au dernier Sonar.

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Le lendemain direction la plage pour le showcase Antinote. Le label parisien a aligné un trident offensif de haute volée cet après-midi avec Zaltan, Geena et D.K. pour un B2B2B avec une belle animation collective. Si les artistes jusqu'à présent sortis sur le label sont tous de qualité, ce trio présente l'avantage d'être hyper cohérent dans les choix musicaux, un bon bloc équipe si tu préfères. Entre French Boogie, House mongole matinée de flamenco et autres chelouseries entre passéisme et modernité décalée, on passe une super journée. Mention spéciale à ce track balancé tel une boule puante dans une salle de classe par le gars Zaltan, d'après les maigres informations en ma possession il s'agirait de Rien d'un certain Jean-Claude (Quentin, balance moi le track steuplé, je galère avec les internets).

Retour au parc pour la soirée et on démarre par une petite balade afin de checker la sélection artistique du festival. Parmi les différentes œuvres proposées nous retiendrons surtout l'installation de Polar Inertia qui reproduit la sensation d'être piégé dans un épais blizzard polaire tout en proposant une expérience immersive et ludique.

Du côté de la petite scène Flavien Berger fait sonner les premières notes de sa pop gracile et plutôt classe. Le tout est distillé avec maîtrise même si l'on sent bien la culture Burgalat du bonhomme, le côté tendancieux en moins. Je ne passe pas un mauvais moment mais c'est quand même assez précieux comme délire et les petits discours pétés entre les morceaux étaient de trop. Le pays basque décidera ensuite de nous gratifier d'un aspect pas si inconnu de son climat mais qui pour le coup tombe super mal : la pluie. La putain de pluie même tellement on va bien se faire saucer. Résultat : on essaye de résister en s'abritant comme on peut pour capter des bribes de Camera et Jessica 93 avant de vite déclarer forfait même si le reste de la prog du soir me branchait pas mal.

parapluie

Le samedi se passera également sous la pluie, Baleapluie.

La charmante équipe du festival va essayer de palier au problème en trouvant une solution pour abriter le public mais le taux d'humidité et la grisaille flinguent un peu l'ambiance habituellement si hédoniste de Baleapop. Ceci étant dit, fait assez remarquable pour être noté, la grosse équipe de bénévoles garde le sourire malgré les circonstances et l'accueil reste au top. Finalement c'est eux les vraies stars de cette édition.

On capte le DJ set peu inspiré, pour ne pas dire pauvre, de La Decadanse puis c'est au tour de Lena Willikens d'envoyer un bon set bien deep qui pour le coup passe très bien sous la pluie. La meuf a dû refaire ses EQ ou ses sons sur clefs USB sont de meilleure qualité, je ne sais pas, mais tout de suite ça sonne mieux, deutsche qualität. Sonorités post indus, rythmiques tribales, festivaliers pieds nus dans la boue avec des parapluies de branchages, c'est cool. Superpitcher enchaîne et sans son binôme, la moitié allemande des Pachenga Boys va nous faire chier du coup direction la petite grotte dans laquelle l'équipe de La Fête Triste passe des disques. La sélection est pointue et bien mortelle, je kiffe mais putain la pluie... Baleatriste. Cette année la formule du festival a un peu changé, il faut toujours composer avec la municipalité donc de nouvelles choses ont dû être tentées, comme ce samedi soir sous forme de parcours dans différents lieux/bars de la ville à la place de la soirée club. On découvre le bel intérieur du bar éphémère Chez Renauld et on boit des coups avec les potos mais le merdier tourne vite au parcours du combattant entre espaces bondés et bourrasques de flotte.

baleaboue

La programmation du lendemain est peut-être celle qui me motivait le plus mais des obligations m'emmènent loin de Saint-Jean-de-Luz, je suis vert mais que veux-tu ? Entre temps pourri et planning perso mal branlé c'est parfois la poisse. Mais je me console comme je peux, l'année prochaine Baleapop sera toujours là et le 7 c'est mon chiffre porte-bonheur.

Vidéo


Route Du Rock #25: Bilan et Interview antidatée de François Floret & Alban Coutoux

Ride - Route Du Rock 2015

Quelques semaines avant que l'évènement malouin ne débute, on avait posé quelques questions à François Floret, Directeur du festival, et Alban Coutoux, programmateur, en goguette à Paris. Maintenant que le rideau est tombé sur cette 25e édition, il est temps de vérifier mathématiquement et de manière incroyablement objective si La Route Du Rock a tenu ses promesses.

De la soirée inaugurale et The Notwist

Alban Coutoux: "Pour être totalement transparents, The Notwist avaient déjà deux dates de prévues en Allemagne ce week-end là, et donc ça n'était possible de les faire jouer au festival que le jeudi, à La Nouvelle Vague. Comme ce projet Neon Golden nous excitait, on s'est dit qu'on voulait absolument le faire, et que ça serait donc en salle et pas au Fort. Mais au final, avec en plus Sun Kil Moon, ça fait une très belle affiche pour une soirée inaugurale."

Tu m'étonnes, que l'affiche était belle! On vous l'a déjà dit, avec sa prestation stupéfiante de puissance et de sens mélodique, les allemands auront sans doute livré la meilleures prestation de cette Route Du Rock, transformant la Nouvelle Vague en véritable étuve et savonnant bien la planche à ses petits camarades de l'affiche 2015. Alors oui, The Notwist auraient certainement retourné le fort, mais on ne regrette pas une seconde cette programmation en salle, prompte à amplifier les dégâts causés par les déflagrations soniques du groupe (lire notre report du jour 1).

Promesse tenue à 100%.

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Électronique, Organique et Progression.

Alban Coutoux: "On est très attachés à la dimension live de la musique électronique. On est pas un festival purement électro comme Astropolis ou les Nuits Sonores, la dimension live concert est vraiment importante chez nous, avec des groupes comme Ratatat... Sur l'équilibre entre organique et électronique, on a pas de quotas. Si le groupe qui nous excite le plus est électro, on ira sur l'électro, et inversement. Mais c'est vrai que depuis quelques années on aime bien finir les soirées par des groupes électroniques "

François Floret: « Tout dépend de l'arborescence de la soirée: il doit y avoir de la progression.On ne réfléchit pas seulement sur l'intérêt intrinsèque d'un artiste, mais aussi sur comment on va construire une soirée avec lui, avec une logique qui nous ressemble, une progression, et un point d'orgue en fin de soirée qui puisse faire danser 10 000 personnes. On a un public de connaisseurs, de gens exigeants, mais qui ont aussi envie de s'amuser et danser en fin de soirée, si le groupe correspond à l'ADN du festival. On va pas inviter un DJ lambda juste pour  finir par de l'électro, il faut que ce DJ ou ce groupe corresponde à l'identité du festival."

Sur ce coup, on est bien obligés de revenir sur la prestation de Ratatat: il ne suffit pas de faire péter les lasers sur scène, projeter des images animalières pseudo arties et pousser les amplis des guitares sur de l'électro bien peignée pour soulever la foule (lire notre report du jour 2). Et si l'on parle de progression, on parie que The Soft Moon, le samedi soir, aurait fait bien plus de dégâts que l'inoffensif Daniel Avery à une heure tardive. En effet, parfois, tout est une question de timing.

Promesse tenue à 50%.

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De Björk et son attraction

Alban Coutoux: "Björk est une artiste qui reste pour nous pertinente dans son projet artistique. (...) Évidemment, que Björk, c'est aujourd'hui artistiquement valable pour le festival. Sur le côté bankable, c'est une artiste tellement rare en Bretagne (de mémoire, elle n'y a fait qu'une seule date, aux Transmusicales en 1993) qu'il est difficile de savoir combien pèse Björk en public, en Bretagne, en 2015. C'est un pari. Après, elle n'est pas totalement inconnue, y'a un intérêt assez fort pour elle, les locations marchent bien, on est pas inquiets"

François Floret: "Logiquement, on devrait faire une soirée complète avec Björk, on a une petite jauge, il faut le rappeler: on arrête de vendre des billets à 12000/13000 personnes. C'est beaucoup et peu en même temps. Est-ce que Björk peut attirer 12000 personnes au Fort? Moi je pense que oui. Je suis pas inquiet non plus".

Il fallait peut-être s'inquiéter, finalement. Le chapon de Rekjavik aura au final réussi à réunir 11000 personnes le soir de sa non-venue, annoncée dix jours avant la fête,sans pouvoir chiffrer, donc, combien de personnes supplémentaires se seraient déplacées si la diva n'avait pas eu "un trop plein d'émotions". Une belle performance, donc, qui aura en plus permis à tout un contingent de personnes venues uniquement pour elle de s'en prendre plein la tronche avec le parfait Only Real, le toujours aussi charismatique Luis Vasquez et le concert surpuissant de Spectres, très belle révélation du festival.

Promesse tenue à 90%

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Parlons Topographie des lieux: la scène des Remparts

Alban Coutoux: "Cette année, la scène des remparts bouge dans le fond du fort qui sera totalement consacré aux concerts, l'ancien emplacement devenant une zone de repos et de restauration. Les deux scènes se feront donc face, et celle des remparts sera plus grande, une vraie scène, qui ne relève plus du bricolage."

François Floret: " Il devrait y avoir moins de problèmes cette année: l'intérêt, aussi, c'est que désormais les deux régies seront dos à dos, et les techniciens, en cas de galère, pourront switcher rapidement. En terme de fonctionnalité cette année, ça sera plus facile avec un pôle régie et des spectateurs qui n'auront qu'à tourner la tête pour changer de scène. C'est je pense une vraie amélioration, avec effectivement une plus jolie scène des Remparts. On est conscients qu'il y a eu des galères l'année dernière, c'est moi qui voulait garder ce flux et amener les gens à bouger un peu plus dans cet espace, mais il y avait un goulot d'étranglement plus que gênant, limite dangereux en cas de mouvement de foule...On essaye d'améliorer les choses pour le public, si ça ne marche pas on avisera mais je pense que ça devrait marcher."

Et ça a marché: disons-le tout net, la nouvelle configuration des lieux est idéale et améliore d'autant l'expérience du public. Et puis surtout, il y aura eu cette année une vraie seconde scène, enfin digne des artistes s'y produisant: on y aura ainsi vécu de très beaux moments, qu'il s'agisse de la prestation détendue du slip de Only Real, de celle des espagnoles de Hinds et leur garage pop toute fraîche, ou du dantesque concert de Spectres (lire notre report du jour 3). Le souvenir des superbes et méritants Real Estate, bien seuls avec leurs soucis de son l'année dernière, semble loin.

Promesse tenue à 100%

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De la fosse à purin

François Floret: "Ça fait quelques années qu'on réclame qu'il se passe quelque chose, quasiment depuis qu'on a mis un pied sur ce site (...) On a eu un accord financier en 2012 avec Saint-Malo Agglomération avec un co-financement du département de l'Ille-et-Vilaine et de la mairie de Saint-Père, avec une collaboration de notre association sur la partie technique et logistique, pour une enveloppe de 700 000 euros dédiée en priorité à La Route Du Rock, puisque c'était la volonté de la structure intercommunale de Saint-Malo.Ça a mis du temps, mais en avril il y a eu un drainage du sol de la partie concerts, et il n'y aura plus de boue devant les live." 

Bon, là-dessus, on ne va pas faire la fine bouche: la différence est bien là, et même si le boulot n'a pas été fait à 100% (une grosse moitié de la surface du fort semble avoir profité des améliorations), on n'aura pas pataugé dans une fosse à purin cette année, et on se sera même permis de rechausser les baskets rapidement malgré une pluie bien dégueulasse toute la journée du vendredi. Une vraie révolution pour qui a déjà vécu une Route Du Rock humide.

Promesse tenue à 75%.

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De l'accueil du public

François Floret: "On a la volonté très forte d'améliorer l'accueil du public (...) On sait qu'on merde un peu à ce niveau depuis des années, faute de moyens, de place."

On aura pissé dans un urinoir pendant tout le festival, et on se sera lavé les mains presque jusqu'à la fin.

Promesse tenue à 90%

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De Maxime Lecerf

François Floret: "On a le meilleur  Responsable Presse, Web et Promotion de France"

Jusqu'à ce que le festival le laisse voguer librement vers de nouvelles aventures. C'était donc la dernière édition durant laquelle on a profité de l'une des chevilles ouvrières de l'évènement malouin.

Promesse tenue à 50%

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Des Dinosaures

Alban Coutoux: "Depuis quelques années, on a des figures mythiques de la musique qu'on écoute, comme Portishead, Nick Cave ou Björk cette année. Mais au delà du côté mythique, ce sont des artistes qui pour nous demeurent pertinents artistiquement, on ne fait pas une tête d'affiche pour faire un dinosaure du rock. La question peut se poser pour Ride: c'est un groupe qui a été important à une certaine époque, on a déjà fait jouer My Bloody Valentine et Slowdive, et là la boucle est bouclée, on aura eu la Sainte Trinité Shoegaze."

François Floret: " My Bloody Valentine, c'était pas leur meilleur concert, chez nous... C'était vachement mieux deux ans plus tard aux Eurocks, c'était plus maîtrisé, plus mélodique, moins porté sur le bruit blanc, moins violent. Chez nous, c'était du dur.

Tout comme Slowdive avant eux, Ride aura tenu toutes ses promesses. Les gars n'ont pas perdu la main, et semblent sûr d'eux comme jamais. C'est puissant et mélodique, parfaitement maitrisé, noisy à souhaits. On en viendrait presque à regretter un certain manque de sauvagerie devant tant d'harmonie. Mais le pari est réussi haut la main.

Promesse tenue à 80%.

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BILAN FINAL: Promesses tenues à 80%

Très bon bilan pour cette 25ème Route Du Rock, qui au-delà des améliorations logistiques indéniables, aura été un très bon cru d'un point de vue artistique. Grâce à ces 80% de promesses tenues, la Route Du Rock gagne de facto le droit de revoir nos tronches en 2016.

Pour un report artistique plus constructif, rendez-vous sur nos résumés des Jour 1, Jour 2 et Jour 3.


On y est : La Route Du Rock #25 - Jour 3

La Route Du Rock 2015

On y est : La Route Du Rock #25 - Jour 3

Les organismes se fatiguent peu à peu, mais c'est avec abnégation et le soleil en pleine poire qu'on revient le samedi au Fort Saint-Père, qui plus est tôt, pour ne pas rater l'ouverture de la soirée assurée par ce gredin d'Only Real: une entrée en matière idéale, tant la musique du londonien semble parfaite pour adoucir les gueules de bois les plus sévères mais aussi réveiller les palais les plus assoiffés: même s'il s'en défend, Niall Galvin s'inscrit dans une tradition slacker du haut du panier qui fait toujours plaisir, et tape juste avec sa pop bancale et son chant half spoken. On pense à Demarco, Malkmus et The Streets à l'heure de l'apéro, et c'est plutôt bon signe. Puis c'est au tour du duo Kiasmos d'ambiancer le fort, sur le créneau horaire apéricube par excellence: le duo l'a bien compris et balance sans cérémonie son IDM bien smooth, à consommer avec une paille. Ça s'écoute de loin, ça n'agresse pas l'esgourde, c'est anecdotique. Par la suite, les filles de Hinds, elles, auront à cœur de convaincre le public qu'elles ne sont pas seulement là pour promener leurs quatre jolis minois sur scène. C'est plutôt réussi, tant la garage pop juvénile des espagnoles se révèle être un agréable coup de fouet musical, plein d'envie et de plaisir. Burger Records a sans doute eu le nez fin sur ce coup.

Il était temps par la suite de passer aux choses sérieuses avec The Soft Moon, gros morceau de la soirée. Devant un public étonnamment sage, Luis Vasquez balancera lui aussi sans précaution aucune sa sauce coldwave, entamant pied au plancher un set presque parfait. Au travers du récent Deeper, Vasquez a dépassé les frontières qu'il s'était lui-même fixé précédemment, laissant une plus grande place à son chant et allant gratter du côté de l'indus, du lofi, de la pop. Le résultat n'en est que plus riche, et le romantisme synthétique et lugubre de Vasquez impressionne par sa puissance et son pouvoir évocateur.  Avec la volonté affichée de ne pas faire de prisonniers, le combo nous sera  apparu hier soir définitivement implacable, au travers d'un concert rare. L'autre moment rare, on l'aura vécu juste après grâce à Spectres, qui aura brillamment réussi  à reprendre le flambeau tendu par The Soft Moon: là aussi ça joue vite, ça joue -très- fort, et c'est sacrément abrasif. Guitares saturées, fûts éventrés, la bande de Bristol aura séché tout le monde sur place avec ses cabrioles soniques surfant sur la frontière séparant shoegaze et noise. Impec. On en dira pas forcément autant de Foals, qui en remplaçant au pied levé le chapon de Reykjavik s'est visiblement senti investi d'une mission sacrée. Il va sans dire, donc, que le groupe d'Oxford donne tout ce qu'il a pour faire le show, pour créer l'évènement. La conséquence directe en sera un manque de sobriété, de spontanéité, qui donnera un léger parfum de toc au set des anglais. Non pas que tout cela soit foncièrement mauvais: Foals a de belles cartouches à décocher, et ne s'en prive pas, pour le plaisir de la foule. Mais en trainant bien trop en longueur, les anglais auront fait tout de même apparaitre progressivement quelques effluves d'ennui bien inutiles et évitables. Tout de même satisfaits de la qualité globale de la soirée, on se sera même décidés à rester pour Daniel Avery, le pape de la Fabric, dont on sera restés malheureusement imperméables à la sauce: le gars a du chemin à faire avant de pouvoir faire une once d'ombre à Andrew Weatherall. Dont acte. A demain pour un programme sacrément chargé, et des paupières de plus en plus lourdes, façon 16/9.


On y est: La Route Du Rock #25 - Jour 2

La Route Du Rock 2015

On y est : La Route Du Rock #25 - Jour 2

Petite descente de Suze en ce second jour de festival, après une première soirée dantesque durant laquelle Sun Kil Moon et surtout The Notwist auront bien savonné la planche à leurs colistiers: difficile en effet de passer sans encombre l'étape du contrôle qualité quand la barre a été placée si haut dès le concert inaugural. À ce petit jeu, rares auront été hier soir les groupes à réellement nous taper dans l'œil. Une promesse aura au moins été tenue pendant cette première soirée au vénérable Fort de Saint-Père: malgré une météo bien dégueulasse pendant une bonne partie de la journée, on ne patauge pas cette année dans une fosse à purin, et ça suffit à mettre de bonne humeur à peu près tout le monde. Life's a -dry- pitch. Wand, en ouverture, aura su en profiter et convaincre le public déjà présent avec, à vrai dire, pas grand chose: "Tu l'as vue ma grosse pédale fuzz?". Des titres plats, servis tièdes, et en dessert une reprise de The End des Doors à chialer, au choix, de rire ou d'ennui. Comme quoi, certains protégés de l'omniprésent Ty Segall méritent juste de tomber du nid, droit sous les roues d'un 30 tonnes.

Le Thurston Moore Band, sans surprise, remontera le niveau d'un claquement de fût, même si l'on regrettera l'absence de Steve Shelley. L'ami Thurston n'en finit plus de rajeunir depuis la fin de Sonic Youth, et ça s'entend: ça joue vite, ça joue fort, ça joue juste, voire un peu trop juste. On a déjà connu Moore plus audacieux dans la dissonance, mais peu importe. Le groupe, visiblement content d'être là, a de l'énergie à revendre et vrille les tympans bien comme il faut, faisant tout le nécessaire pour placer définitivement la soirée sur de bons rails. Et c'est au tour de Ty Segall, justement, d'assurer la suite avec ses acolytes de Fuzz. Cette fois à la batterie, le californien, maquillé comme la Ford Falcone de Gene Simmons, aura envoyé du bois sans se poser de question: un shoot sonique et sonore sec comme un coup de trique, débarrassé de tout maniérisme superflu et à la sauvagerie communicative. De quoi déclencher quelques batailles d'apéricubes dans la fosse, et énergiser encore un peu plus un public en mal de sensations fortes. Malheureusement, le soufflé retombera durant la prestation d'Algiers, qui eux, question maniérisme, se posent là. Avec leurs protest songs bourgeoises, mélangeant post-punk et gospel sans le moindre sens de la sobriété - s'agissant même de la gestuelle de Franklin James Fisher - on s'ennuie ferme et on sourit poliment devant cette tentative lolcat de concert pop et politique, qui sonne bien creuse.

Fort heureusement, Timber Timbre effacera rapidement ce mauvais moment, avec une prestation de haute volée. Le décor est planté en moins de deux, et l'ambiance est du style velours et merisiers. Tout en tension rentrée et sophistication bienvenue, Timber Timbre aura délivré un set crépusculaire à la puissance évocatrice étonnante. Se permettant même de jouer sans complexe dans la cour des Tindersticks - arrangements somptueux, claviers brûlants - les Timber Timbre auront tenu leur rang sans la moindre difficulté apparente, et réchauffé les cœurs fragiles. Après cela, tout ira très vite: que dire de Girl Band? Pas grand chose, si ce n'est que les nouveaux petits irlandais de chez Rough Trade auront fait beaucoup de bruit, avec les guitares, avec le chant, avec les fûts. Ça amuse les gamins en manque de consultation ORL, ça laisse le temps aux autres d'aller se taper une bonne frite. Et puis vint Ratatat, visiblement très attendu par la foule, et bien décidé à faire le show. A grands renforts de lasers et projections vidéos animalières, les mecs feront le job, s'agitant aux quatre coins de la scène et enchainant leurs vignettes électro pop instrumentales, arrosées de guitare tranchante. Bon, avouons-le d'emblée, c'est pas notre came, et l'intérêt semblait davantage résider dans la scénographie que dans la musique, bien trop scolaire. Suite à ce constat bien froid et devant la perspective d'un samedi bien chargé et prometteur, on s'arrêtera donc là, pliant les gaules avant l'arrivée de Rone. Une première soirée au Fort finalement mi figue, mi raisin, donc, mais qui aura tout de même donné lieu à de beaux moments. Vivement demain.


On y est : La Route Du Rock #25 - Jour 1

The Notwist - 760

On y est : La Route Du Rock #25 - Jour 1

"I'm sorry that Björk cancelled". Dès l'arrivée de Mark Kozelek et ses sbires sur la scène de La Nouvelle Vague pour cette soirée d'ouverture au programme royal, on aura donc eu droit à la première mouture d'une plaisanterie qui risque bien de devenir le running gag du festival, à l'heure ou le chapon de Reykjavik fait marrer la toile au travers de ses justifications vaseuses pour l'annulation du reste de sa tournée. Fort heureusement, le line up de La Route Du Rock ne tenait pas qu'à la venue de la diva, loin de là, et Sun Kil Moon aura démarré cette nouvelle édition de manière idéale. Non pas que Kozelek ait brillé par sa chaleur humaine, digne de celle d'un vétéran du Vietnam en manque de neuroleptiques et de bourbon, mais le génie excuse quand même pas mal de choses: avec ses compositions sombres, mais à la causticité lumineuse, l'américain aura non seulement hier soir satisfait à coup sûr ses fans de la première heure, mais aura aussi sans doute remporté la timbale auprès d'un public plus large, intrigué, voire hypnotisé par ces chansons à la beauté noire, traversées régulièrement par la mort mais scandées avec un tel élan vital qu'elles en deviennent dangereusement perçantes, hantant les recoins les plus cachés de l'âme humaine. Un concert débuté sur la pointe des pieds, mais qui prendra progressivement du corps et de l'ampleur, jusqu'à un final sous haute tension qui finira de nous convaincre.

La voie était donc ouverte idéalement pour l'arrivée sur scène de The Notwist, très attendus à l'heure de rejouer intégralement leur album Neon Golden, sorti il y a déjà 13 ans. Un bon moyen, pour de nombreux groupes d'un seul disque "culte",  de payer ses arriérés d'impôts. Les Allemands, eux, qui n'ont jamais connu de véritable panne d'inspiration au cours de leur carrière, ne mangent pas de ce pain là. Ou du moins, ils y mettent les formes: car l'évènement aura bien lieu, au-delà des espérances. Un concert dantesque, monstrueux, inspiré, dans une Nouvelle Vague transformée en étuve. Pourtant, Markus Acher, tout en modestie, avait bien caché son jeu: "On va rejouer un disque sorti il y a quelques années, mais un peu différemment" lancera-t-il au public déjà acquis à la cause du groupe. Il se passera évidemment bien plus que cela. Avec une puissance de feu stupéfiante, The Notwist va ainsi dérouler sa collection de classiques instantanés comme autant de déflagrations sonores dont on ne sort définitivement pas indemne. On évitera de se perdre dans un listing sans fin, tout en retenant pour longtemps, la larme à l'œil, les petites révolutions soniques entendues au travers d'un Neon Golden technoïde et hypnotisant, d'un Pilot transfiguré de 10 minutes, lancé au public comme une allumette sur un bidon d'essence éventré, ou encore d'un Trashing Days à se taper le cul par terre. Que cet album soit intemporel, on le savait déjà. Qu'il puisse nous surprendre encore autant aujourd'hui, beaucoup moins. Cela grâce au génie mélodique d'un groupe décidément précieux: à la sortie du récent Close To The Glass, on écrivait dans nos pages qu'il était "impressionnant de constater à quel point The Notwist est capable de trouver un point d'équilibre parfait entre expérimentation et classicisme, extraversion et sobriété de chaque instant". Ce constat ne nous sera jamais apparu autant d'actualité, alors que l'on parle bien d'un album vieux d'une grosse décennie. Pas avare de sucreries à l'endroit de son public, le groupe finira même son concert en nous offrant une dernière brochette de tubes en forme de mini best of , en enchaînant tranquillement des bijoux comme Kong, Boneless ou Gloomy Planets. La 25e Route Du Rock peut dérouler sans pression le reste de son programme: pour le public présent hier soir, le contrat de confiance est d'ores et déjà presque rempli.


On y était : Paris International Festival of Psychedelic Music

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Photo © Hellena Burchard

On y était : Paris International Festival of Psychedelic Music, Paris, le 3 juillet 2015 à La Machine du Moulin Rouge

"Tout comme Alice au pays des merveilles qui "se demandait (dans la mesure où elle était capable de réfléchir, car elle se sentait toute endormie et toute stupide à cause de la chaleur) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever et d’aller cueillir les pâquerettes", il fallait réfléchir à deux fois avant de se persuader d'entrer dans la machine et affronter les fiévreuses pulsations rock psychédéliques que nous promettait cette soirée caniculaire. Pas moins de cinq formations se sont succédé en quelques heures seulement, au rythme d'un marathon, pour distiller des hallucinations sonores ayant pour effet de nous déréaliser.

L'envie de fraîcheur nous attirait irrémédiablement dans les soubassements. Nous nous promenions çà et là pour découvrir le décor de carton pâte aménagé à cette occasion, constitué de champignons et autres sculptures florales surdimensionnés. Le décor était enfantin et presque ironique à l'image du premier groupe qui officiait en cette toute première partie de soirée. Rendez-Vous, un hybride synth pop cold wave français conformes en tous points stylistiques à cet âge d'or romantique ou triomphaient synthétiseurs et boîtes à rythmes. Les titres entêtants de The Others ou Plasticity issus de leur premier EP sorti cette année (sur Zaprudder Records) étaient emprunts de cette énergie et sincérité "juvénilescente", qui les rendait attachants même si l'effet suscité était hilarant. Le côté re-enactment ostensiblement affiché jusqu'aux moindres détails semblait malheureusement parodique à l'image d'un faux groupe de synth-punk qui aurait été créé pour accompagner un défilé de mode branché. "Au synthé, nous avons Elliott Berthault, jeune éphèbe à la tonsure décolorée façon Martin Gore qui arbore ce soir un t-shirt "indépendant", écrit en français (attention) sobre et seyant"….

En quittant des yeux la scène pour contempler l'assemblée, je remarquai alors toutes les coupes de cheveux strictes et déstructurées qui proliféraient sur les têtes de ces jeunes et beaux visages. Cette homogénéité laissait perplexe... L'âge moyen du public allait-il augmenter au cours de la soirée et finalement quel public visait cette programmation? Qu'en était-il de Clinic? Force est de constater que la salle s'était considérablement vidée à leur arrivée.

Nous sommes ensuite entrés au vif du sujet psyché avec Wall/Eyed, propice à l'immersion lascive dans un environnement hypnotique quasi transcendantal. La belle pochette de l'EP intitulé A Quest, une photographie de jeunes vierges en prière sur un vieux papier dont les plissements les font onduler comme de charmantes danseuses de Tiki, ne laissait planer aucun doute sur l'aspiration musicale quasi mystique du groupe. Les ambiances étaient plutôt réussies, faites de riffs shoegaze entêtants, d'échos démultipliés et d'arrangements de guitare space rock. La voix du sympathique Nicolas Prokopialis était élancée et élégiaque et tout concourrait finalement à assurer le plus bel effet… Mais il manquait ce petit plus, ces irrégularités et infimes sonorités vectrices d'étrangeté qui ne peuvent qu'intensifier notre perception et notre appréciation et, en dépit des invocations, les voix du seigneur étaient impénétrables… Je prêtai alors attention aux paroles en français du titre Mirror et m'interrogeai sur les niveaux de lecture insondables: "Prosterne-toi, poussiéreusement (oui oui c'est bien ça) devant ton maître / Là contemple sa grandeur brisée décadente falsifiée / Crois moi Dieu c'est toi".

Ouais ouais ouais…

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Je retrouvai en courant ma Jessica du 93 dans le sous-sol humide de la Machine, qui ne se permettrait pas ELLE de verser dans la parodie, quoique, sous ce corps fragile penché en avant et ces riffs désespérés, pouvait-on y voir la plus belle expression du mal-être adolescent se réfugiant dans une pratique solitaire DIY esseulée (sans parler de Pornography). Cette musique sombre et viscérale aux inlassables boucles réverbérées nous entraînait dans les méandres tourmentés de l'âme. L'équilibre entre la voix "complaintive" de Geoff et sa musique hypnotique agressive permettait cette totale immersion. Comme il est parfois si bon de s'ennuyer, je me complaisais dans cette mélancolie qui devenait source de plaisir à l'évocation d'un passé doux-amer consommé et semblait crier toute la solitude de l'homme. J'observais au premier rang ces ribambelles de têtes/girouettes vriller de bas en haut, de gauche à droite, à contre sens, à contre courant, comme happées par l'envoûtement. Il n'y avait que Geoff qui réussissait ce soir là à exalter véritablement son public le plongeant dans une transe abyssale. Jessica, toi seule sait, parce que tu as écouté, senti et compris ce que d'autres n'ont pas su assimiler.

Le garage hybride des sept australiens de King Wizzards and the Lizard Wizzard, qui sortaient cette année leur cinquième album intitulé Quarters s'est ensuite frotté à un public déchaîné, avide de pirouettes aériennes en tous genres. Le public était si possédé par les sonorités garage qu'il semblait se désintéresser complètement des moments folk et psyché qui venaient ponctuer ces riffs endiablés, couvrant par ses applaudissements les quelques modelés sonores réellement dignes d’intérêt. Le titre fleuve The River, rappelant l'album Just a Poke de Sweet Smoke, une petite perle dans ce brouhaha garage standardisé, n'était malheureusement pas au goût des gentils abrutis qui ne pensaient qu'à pogoter. Nos chairs huileuses s'entrechoquaient violemment sous la chaleur harassante qui s'abattait. Nous n'étions qu'un tas de vers grouillants en adoration luttant pour la survie dans un environnement tropical et hostile. Le svelte Stu Mackenzie nous illuminait de sa joyeuse présence désinvolte et slamait magnifiquement pour clôturer cette belle prestation, parcourant majestueusement toute l'étendue de la marée humaine infestée.

C'est alors que nous nous engouffrions dans la salle tarabiscotée du sous sol pour assister au concert du trio berlinois Camera. Que d'incessants et épuisants va et vient alors que nous rêvions simplement de nous figer dans la glace. L'excitation était à son comble à l'issue du concert précédent et les AAAAAllemands ont su réguler nos pulsations par le truchement d'une musique répétitive et primitive . Un seul et unique titre s'est étiré tout le long telle une transe robotique, martelée inlassablement par l'excellent percussionniste autiste Michael Drummer. L'écoute de l'album Radiate sorti en 2012 n'est pas d'un grand intérêt mais ce sont les performances live réalisées dans divers lieux insolites, parkings, lieux désaffectés et autres espaces urbains qui se révèlent être particulièrement intéressants, faisant intéragir cette musique motorik avec l'espace environnant et le public.

Je remontai à la surface, un peu avant la fin du set, pour ne rien rater du concert de Clinic et découvrais avec étonnement que la salle s'était considérablement vidée. Nous partîmes 500 mais par un prompt renfort nous nous vîmes 50 en remontant. Ils sont apparus sur scène, affublés de leur traditionnel accoutrement munis de masques et blouses de chirurgiens. Je retrouvais cette voix molle et haut perchée d'Adrian "Ade" Blackburn, rappelant les lamentations tonales de Thom Yorke (qui a toujours cité Clinic comme une référence majeure) préférant les titres de leur premier album International Wrangler sorti en 2000. Les deux derniers LP aux accents dub m'intéressaient beaucoup moins. Je préfère tant la singularité de leurs débuts. Belle surprise ce soir là, le titre Porno, du tout premier EP I.P.C. Subeditors Dictate Our Youth (1997), une belle balade dans un univers post punk chaotique. Le magnétisme de ce groupe est très mystérieux, leur présence quasi fantomatique, comme des figures passéistes devenues anachroniques alors qu'il n'a pourtant jamais quitté la scène musicale. Leur déguisement has been abondait également dans ce sens, évoquant les accessoires théâtralisés des Residents (chapeaux haut-de-forme et globes oculaires démesurément agrandis) ou les tenues de flic du groupe de post punk Crime. On retrouve chez Clinic, comme pour les groupes précédemment énoncés, cette veine arty cultivant l'étrangeté distillant des mélodies expérimentales délibérément dissonantes. J'étais très touchée par leur prestation démodée, en revanche je déplorai largement le peu de sons émis par le synthétiseur vintage, arrangé comme un orgue désaccordé, mais qui n'était guère audible ce soir là. C'est pourtant ce qui me plaisait le plus chez ce groupe. Les petits bruits du cloaque m'ont manqué mais je les retrouverai !


On y était : Lightning Bolt au Trabendo

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All photos © Emmanuel Lavergne

On y était : Lightning Bolt, le 30 juin 2015 au Trabendo - Par Sébastien Falafel

Lightning Bolt – soit l’un des plus légendaires duos fouteurs de zbeulh dans les conditions du live – a récemment publié Fantasy Empire sur Thrill Jockey (lire), pour le tarif habituel : l’auditeur s’avère sévèrement rudoyé par une riffaille barbare et nécessairement insensée ; c’est tout à fait excessif, parfaitement irraisonné, et, bien entendu, définitivement plaisant. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fallait, comme à chaque fois que ces jeunes stoïques passent sur Paris, être présent au Trabendo, le 30 juin dernier, tant ces excellentes personnes ont sereinement ravagé une foule ferme et compacte, prête à recevoir les dures graines de la démence ensemencées à coups d’élégante batte par les deux américains de Providence.

Car Lightning Bolt caractérise si bien ce mécanisme définitif, cet instant d’abandon : j’admire cette folle propension à taper crânement dans le lard, à produire toutes les bassesses de l’hystérie, incessantes remontées électriques d’énormes coups de semonce. On s’embourbe plaisamment dans les tumultueuses affres de l’irrémédiable dépense physique, c’est une enfantine sensation, lorsqu’on ne taille pas plus haut que trois pommes et que l’on souhaite ardemment s’exciter sur la première distraction venue, la bouffer toute crue, ne jamais s’en repaître, répéter inlassablement le même rituel, c’est profondément névrotique, mais superbement libérateur. Car au-delà de l’aspect tellurique que provoque la musique du duo, de l’immense délire épileptique qui jaillit de leurs amplis comme mille fantômes hurlants, se dessine cette très pure ambition d’une répétition sans fin, presque absurde, sans lendemain, avec pour seul objectif d’inlassablement se briser la face contre le même mur. Cette volonté cérémoniale et jusqu’au-boutiste d’atteindre la maximum de saturation, ce fait magnifique d’aborder le plus extrême de la transe à coups d’infatigables comme impossibles jeux de riffs et d’irrationnels coups de toms. Telle sera la teneur des quelques premiers morceaux joués ce soir, tous issus du dernier album, se plaçant avec une discrète noblesse dans la traditionnelle volonté du groupe de défoncer sans une once d’émotion toute forme de réflexion.

Mais ce sera toujours sur ses vieilles gloires que Lightning Bolt fera paraître le spectre agile de l’excellence et de l’infini, à grands coups d’infamantes et monstrueuses vagues de frénétiques bourrinades, telles que cette fameuse et incroyable bombonne de vie qu’est Megaghost. Cet incroyable passage au milieu de ce morceau me filera toujours les plus électriques des frissons : cette ultime et définitive charge, lorsque la basse ne se contente même plus d’extorquer d’hystériques mélodies de ces quatre putains de corde mais terrasse librement le pêcheur de précieuses bastonnades et de mortels soubresauts, jusqu’à ne plus sentir que la terre qui vibre, qui s’écroule, qui s’effondre. C’est fantastiquement beau, c’est profondément resplendissant dans la mesure où le groupe ne fait que s’enfoncer et s’enterrer dans son délire terrible jusqu’au plus profond des entrailles d’une positive illumination. Même perception pour la paire de morceaux suivants, Colossus et son riff de damné qui pourrait aisément venir défier, le menton levé et les yeux brillants, une armée complète d’infâmes scélérats, et Dead Cowboy, avec cette si merveilleuse trace de lumière façon poussière d’étoile, qui vient sèchement sabrer la dynamique de pur jobard d’un morceau qui résume à lui tout seul la beauté d’un groupe comme Lightning Bolt : cette volonté sans cesse écrasante et toujours plus affirmée de vertement s’ensevelir sous une avalanche de gravats tremblants, sans bornes, sans limites, sans vision et sans espoir.

Brian Gibson, le placide et mutique Brian Gibson, celui-là même qui projette des riffs aussi larges et lourds que des troncs d’arbres centenaires, n’apparait pas le moins du monde troublé par l’intenable cascade de ciment électrique ramonées par ses quatre grosses et grasses cordes, et ne bougera pas d’un sublime iota lorsqu’il entamera l’hymne perfide de toute une salle baignant sans déplaisir dans une intense sueur de joie : Dracula Mountain, dernier morceau du set, quasiment torché, mais porté aux nues par une masse globale d’imprudents venu gouter aux vertes remontrances d’un duo toujours aussi impressionnant, notamment l’illustre Chippendale, battant la mesure comme jamais et convulsant comme un possédé ses massifs bâtons à la main. Aucune surprise, le duo de Providence aura étalé le revers d’une main pleine de générosité, d’abondance, et, surtout, d’une parfaite et joyeuse brutalité à l’encontre de l’intégralité de la foule.

Vidéo


Photoshoot : Hartzine fait son Summer Here Kids

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All photos © Patrice Bonenfant

L’objectif d’Hartzine était (forcément) au Trabendo à Paris le 2 juillet dernier à l’occasion de la Soirée Summer Here Kids programmant sans faute de goût au Trabendo le jeune Hollandais Parrish Smith, la néo-Française Valentina Mushy aka Phantom Love et les deux formations affiliées à l'écurie francilienne Svn Sns Rcrds, Night Riders et All Night Wrong. Il faisait chaud.

Photos


On y était : Pissed Jeans @ Le Batofar

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All photos © Cédric Rizzo

On y était : Pissed Jeans au Batofar le 20 juin 2015 - Par Samuel Falafel

Les Pissed Jeans, ces infâmes bandits aux disques servant à la louche morgue de vandale et défonce véritable, venaient, pour la deuxième fois de leur courte mais vénérable existence, saccager la ville de Paris sur la scène flottante du Batofar. Autant dire que ces bons bâtards ont tout pété, point de surprise : ce qui se présentait déjà comme une avalanche de coups de mule sur enregistrement s’est révélé hautement définitif dans les conditions du live.

Ces renégats n’en font qu’à leur tête, une tête bien pleine d’une graisseuse et liquide boue qu’ils ont indécemment prit plaisir à brutalement verser sur nos frêles corps de sages mélodistes. Ce fût abject, crasseux, rural et sauvage : j’admire cette façon qu’ont ces parfaits crétins d’envoyer paître toute forme de réflexion, posant une colère maladive, virulente, presque abâtardie, se laissant traîner dans la saleté comme quelques enfants demeurés trop heureux d’agir comme les pires souillons. Tout est grossier, franchement  déplacé, les riffs fusent comme des masses d’argiles liquides : Bradley Fry gigote comme une anguille, balance sa guitare et molarde de son ampli une lourde et malpropre once de purin électrique.

Qu’il est bon d’encrasser nos simples et virginales figures, et qu’il est doux de nous faire asperger de cette sainte huile à la triple épaisse couche de larsens : le souple, l’agile, l’insaisissable Matt Corvette nous le rappelle à chaque instant, sur chaque mesure, entre chaque morceau, et s’équilibre à la perfection sur cette fine ligne qui sépare l’ivresse du génie. Il larde le premier rang de ses regards lubriques, ondule sensuellement son bassin, multiplie les poses équivoques : l’antithèse absolue d’un chanteur de bon rock. C’est ce juste entre-deux qui séduit le plus, cette espèce d’attitude dont on ne sait si elle naît d’une déficience mentale profonde et vicieuse ou d’une arrogante posture de jeune premier, distribuant son ironique mépris par souveraines pelletées : les deux cas m’enchantent fort, je ne demande que cela, de toute façon, me faire traîner dans cette insalubre fange, en ressortir purifié comme le premier des nouveaux-nés, vaincre ardemment les tyranniques signes de la bienséance. Moins définitifs qu’à Londres - l’année dernière lors de l’effondrement du Jabberwocky d’ATP - mais peut-être plus sérieux et efficaces, les Pissed Jeans d’Allentown n’oublieront nullement de nous gratifier de leur exceptionnelle connerie lors du rappel, qui verra paraître Corvette à la basse et Fry à la batterie pour une courte touchette grindcore, tandis que le batteur et son bel air de bon benêt nageait torse nu dans la foule. Le bassiste, quant à lui, avait disparu. Fantastique tacle à la gorge, concert d’honneur et d’excellence, si ces bons garçons repassent en France, voyez-les.

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On y était : MIMI 2015

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All photos © Edouard Hartigan

On y était : Festival MIMI, du 1er au 5 juillet 2015 à l'Iles du Frioul

À une époque où les festivals sont devenus des enjeux économiques et où leurs line-up se confondent, des entités comme le Mimi font un peu figure de résistance. À Marseille, ville où le la musique a pourtant plus de mal à s’implanter, les nouveaux évènements pullulent désormais, avec plus ou moins de bon goût et de pertinence culturelle. Rien pour autant qui ne concurrence le Mimi, à ranger plutôt sur le créneau alternatif d’un Sonic Protest, et cantonné à un formule de deux concerts par soir. Très identifié, jusqu’auprès des non-initiés grâce à son impayable spot insulaire, le festoche nous sert cette année une trentième édition qui condense toutes ses qualités. Et peu importe si certaines ambitions de programmation pour cette date anniversaire ont du être abandonnées (Eno ou David Sylvian ont été considérés en coulisse pendant un temps), le Mimi fait déjà des miracles avec un budget modeste pour une telle organisation.

E.E.K

Même les propositions les plus exigeantes se font accessibles à tous les publics sur les Îles du Frioul. C’est le cas d’Aki Onda, qui ouvre le jeudi soir avec une prestation plus proche de l’installation sonore que du concert. La configuration est celle d’un atelier, et le Japonais dispose dans l’espace, à l’instinct, des field recordings qu’il a recueillis ces derniers jours dans la ville (vagues, ambiance de crèche, bruissements divers), et quelques sifflements de micros. Son approche est raide mais figurative, et lorsqu’elle pencherait un peu trop vers l’un ou l’autre, il décale le point de vue en déposant une mini-baffle dans les gradins, avec cet air impassible de celui qui pourrait faire un sale truc à tout instant dans un Takeshi Miike. Pourtant, sa conclusion se résumera à des vagues dark-ambient décentrées, ponctuées de billes tombant dans des cymbales amplifiées, sans plus de fracas. On retrouvera cette précision et cette science du silence sous une forme plus spectaculaire avec les Percussions de Strasbourg qui lui succèdent. Le premier mouvement du Drumming de Steve Reich claque dans les ruines de l’Hôpital Caroline, c’est une introduction sèche et élémentaire au programme de ce soir. Deux autres longues pièces donneront l’occasion à l’orchestre de s’emparer de l’imposant matériel affrété sur l’île : des mouvements brusques, drôles, un théâtre maîtrisé et tendu, où le sonore est massif mais furtif, et fait de cris, de rafales, et de vides.

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En ouverture du vendredi, les quinze claviers des Anglais d’HIMMEL s’annulent un peu dans ce mix adapté au plein air, et le climax auquel l’ensemble aspire n’a pas lieu - reste la sensation, pas désagréable, d’avoir assisté à une jam légère entre Bitchin Bajas et Tortoise. Après eux, les discrètes légendes galloises des Young Marble Giants prennent la scène, et assurent la caution tendresse de cette édition. Ils retranscrivent aussi simplement que possible l’unique LP et quelques singles qu’ils sortirent en 1980, dont le reflet si pur, la facture si sommaire, ont traversé les époques avec une grâce unique. À un volume si faible qu’on couvrirait le groupe entier en demandant du feu à son voisin, ces tubes de peu font doucement couler leur mélancolie de table de chevet - ou résonner le micro-funk de leurs lignes de basse pour certains. Tout aussi attachants, les musiciens passeront la semaine dans la ville à faire du tourisme - et à fondre sous la langue quand on discute avec eux.

Le dimanche de clôture prend la forme d’un volcan nippon, compact et abondant. Collaboration franco-japonaise mélangeant électronique, cordes et rock, Gunkanjima ouvre sur un rituel bruitiste, puis vire progressivement hystérique façon Plastic Ono Band/Boredoms, flirte avec un rock-fusion un peu limite, pour chaque fois se rattraper avec l’étincelle de folie nécessaire. Sous sous leur incarnation « Cosmic Inferno », les piliers du psych-rock Acid Mothers Temple en donnent à tout le monde, du prog au disco, avec l’empoigne et le chamanisme d’un Psychic TV japonais sous tension. C’est bien plus friendly qu’on ne l’aurait cru, mais le magma opère, et ce jusqu’au traditionnel bain de nuit sur le trajet du retour.


On y était : Dead Rider @ Espace B

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On y était : Dead Rider, le 16 juin à l'Espace B - par Samuel Falafel.

Dead Rider venait assurer vertes pantalonnades et style de patron début juin, à Paris, en massive présence d’une trentaine de personnes qui n’avaient point d’autre choix que de se laisser glisser dans la moite et trouble atmosphère d’un groupe qui, de manière on ne peut plus claire, s’en bat sagement les couilles. Retournons donc patiemment sur cette soirée, sobrement accueillie par l’Espace B.

J’aime ce style. J’aime leur attitude de maraudeurs. J’aime cette interlope collection de délectables anormalités. Ces personnages possèdent l’élégance et l’aplomb de ceux qui se lancent sans gêne aucune dans la plus crapuleuse et lascive des décontractions. Todd Rittmann arbore sur son vierge crâne un bob qui donne cet air louche au bonhomme, cet air de vieille ganache complètement tarée : cela le rend parfaitement charmant, aguicheur, mesurant chacun de ces amples et imprévisibles mouvements. J’adore ça. Putain, vraiment, c’est très excitant. Cette ambiance étrange aux humides contours s’appose doucement sur la foule, perle lentement comme une goutte de sueur sur le front d’un athlète massivement bodybuildé, c’est extrêmement délicieux, d’autant plus que ses associés ne sont pas en reste, proposent une allure de nababs : je n’arrive décidément pas à choisir entre le batteur – son diaphane béret comme ses gestes nerveux traduisant une haute démence – et le mec au synthé, au visage sobrement habité par l’envie d’émasculer tout un chacun, au regard absent, froid et pervers, souvent perdu dans un sombre coin de mur.

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All photos © Céline Non

Ce groupe possède un style définitif, de celui qui sublime et fait même écho à la musique ici déployée. Car, musicalement, on se situe sans peine dans la noblesse d’esprit d’un groupe comme U.S. Maple – soit l’ancienne bande légendaire de Rittmann – sauf qu’ici, précisément, s’ajoute à l’atmosphère élastique, mollasse et sexuelle une délétère ambiance d’une ringardise absolu, parcourue d’improbables passades de riffs, de psychotiques revirements de situations et de basses et félones sonorités. Dead Rider déroute complètement, c’est cela qui fait que ce groupe défonce, que l’on assiste enfin à quelque chose qui semble parfaitement personnel et renvoie sauvage au seuil de la porte d’un monde nouveau - certes peuplé d’infâmes solos et d’absurdes gimmicks funk - mais dont il est bon de laisser passer la fraîche élégance sur nos frêles corps défraichis, tel le vent révélateur de la pleine Vérité. Putain de concert, honnêtement, jetez-vous sur les disques si vous le pouvez.


On y était : Sonar Festival 2015

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On y était : Sonar Festival, 18 au 20 juin 2015 à Barcelone - Par Alex P. & photos par Hélène Peruzzaro

L'édition précédente à peine terminée, on se préparait déjà mentalement et physiquement à cette cuvée 2015 du Sónar. Un an, ça passe vite, et voilà, on y est, prêt à se frotter aux samouraïs du dancefloor du monde entier dans la chaleur catalane. Le Sónar c'est officiellement trois jours et deux nuits mais en vrai, c'est une compète qui se joue sur une semaine, événements off obligent. La première soirée sera d'ailleurs un préambule plutôt soft avec le concert de Steve Gunn dans un petit club du centre-ville, même si la tournée des bars qui a suivi a mis un peu de piment dans l'histoire et dans mon crâne.

Le lendemain, on continue mais ce coup-ci, c'est un entraînement à balles réelles avec le showcase Hivern Discs au Monasterio, point culminant du Poble Espanol. Dorisburg est déjà sur scène et envoie un live machines pas dégueu d'une house aux contours mélodiques et sombres pour une ambiance finalement très relax dans un cadre bucolique. Barnt enchaîne et muscle le jeu avec sa techno hypnotique matinée de beats indus. C'est cool mais le garçon se démerdera quand même pour claquer deux, trois pains assez embarrassants, ce qui l'a d'ailleurs peut-être poussé à terminer son set façon saucisson avec des tracks bien bas du front.

Côté public, on est sur un mélange de cagoles de haute voltige, de touristes ricains aux larges torses et d'aryens quasi à poil droits sortis d'une jaquette DVD de porno gay, le tout encadré par une sécu commandée par une version bodybuildée de Didier Drogba. Je note cependant avec grand plaisir le retour de la banane comme accessoire indispensable à l'élégance des jeunes gens modernes.

Joy Orbison détend l'atmosphère avec un set entre tam-tam et rayons lasers bourré de vocaux pour carrément finir sur une ambiance disco-funk. Viens ensuite la surprise du chef, le créneau 21h30-23h stipulant simplement "guest". C'est finalement Jamie XX qui fait son apparition derrière les platines. Je dois dire que, même si je conchie son groupe et que je ne suis pas un grand fan de sa sauce en général, le mec va balancer un DJ-set aux allures de sans faute, propre comme un Stephen Curry derrière la ligne des trois points. En bon patron de label, John Talabot clôture l'affaire comme il sait si bien le faire, il est minuit et demi et on se dit que c'est une bonne idée d'aller de finir au Moog, mini-club en plein barrio chino, devant DJ Haus et Legowelt. La sélection officielle n'a pas encore commencé que je suis déjà carbo, comme un claquage à l'entraînement d'avant match.

Mais c'est dans le combat que les vrais joueurs se révèlent et le lendemain après-midi, on est prêt pour retourner au charbon, celui du By Day cette fois. On tombe sur Kindness sur la grande scène extérieure et ce que je remarque, c'est que le type est finalement plus occupé à sautiller sur scène et à taper dans ses mains qu'à faire de la musique, laissant ça à son backing band afro beat par moment et carrément nu soul le reste du temps. Le tout ressemble finalement plus à un jam incorporant même des medleys de reprises qu'à un véritable concert. Je pars m'enfermer dans la salle de cinéma du Fira Montjuic pour assister à la performance audiovisuelle The Well, collaboration entre Koreless et l'artiste Emmanuel Biard. Cette collaboration soutenue par le festival mancunien Future Everything consiste en un dispositif complexe et évolutif. Le jeune Gallois commence par envoyer de grosses déflagrations d'infra basses, la scène est inondée de fumée, les arpèges de synthé montent doucement et les mélodies se croisent. Un grand film plastique sur lequel la lumière rebondit est tendu au fond de la scène et réagit comme la surface d'une mare dans laquelle on aurait jeté un caillou à chaque coup de kick. L'utilisation du glitch est de plus en plus marquée et le spectacle continue d'évoluer, on fait pivoter un grand miroir circulaire et des rayons lumineux se mettent à dessiner un sorte de plan à tisser laser, encore mieux que la harpe de Jean-Michel. On pivote le miroir une dernière fois pour transpercer l'audience de ces rayons laser, le résultat est saisissant, je suis hébété - faut dire que les quelques lattes de blue kush inhalées juste avant m'ont bien aidé à fondre dans mon siège.

On reprend l'air deux minutes avant de repartir pour une courte apnée avec la fin du concert de Nazoranai, supergroup composé de Stephen O'Malley, de l'Australien Oren Ambarchi et de Keiji Haino, figure de proue de la scène expérimentale et psychédélique japonaise. Feedbacks assourdissants de guitares saturées, rythmique doom et phrases de synthés vrillées, le Sónar Dome est quasi vide, l'ambiance est chelou, les gens n'ont rien compris mais putain, je rigole bien quand même avec ma blue kush.

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All photos © Hélène Peruzzaro

Vient ensuite le tour d'Alejandro Paz et là l'atmosphère va changer du tout au tout, en même temps difficile de faire pire contraste. C'est parti pour une heure de grosse body music latino avec le poto qui toast en short comme au barrio. Et pour saucer, ça sauce, gosse bassline, gros dancefloor, joooooder comme on dit ici, tu réfléchis pas, avec lui c'est tu danses ou tu te casses.

Direction le Sonar Hall pour le concert d'Autechre. La salle est entièrement plongée dans le noir, on ne voit rien, le malaxage de neurones et de côtes flottantes peut commencer. Je dois avouer que bien qu'adorant Autechre, je ne savais pas trop à quoi m'attendre avec ce live, j'avais même un peu peur de me faire chier, pour tout dire, mais cette crainte est vite dissipée. L'ambiance est immersive et à part un bref moment durant lequel la salle sera inondée de lumière (ce qui a eu pour effet d'exciter tous les Robert Gil de Catalogne et d'Europe), la grande halle est immédiatement replongée dans le noir. On ferme les yeux et on plonge dans un espace en quatre dimensions fait de textures, de mélodies sous-jacentes et de parasites rythmiques. Une transe en alerte à la fois taxante et incroyablement méditative. Et puis j'ai glissé, je ne me souviens plus trop, j'ai rouvert les yeux et j'ai eu comme l'impression d'avoir fait un rêve prémonitoire. Après ça, tout le reste semble insignifiant et plutôt que d'aller se remettre du son dans les oreilles on passera la soirée avec l'ami Ricardo Tobar à pillave tout ce qu'il y avait à pillave et à disserter sur les bienfaits du pisco et la notion de bookeur pété.

Deuxième jour du By Day, j'arrive juste à temps pour choper le live de Vessel, sorte de rituel tribal et industriel accompagné de projections vidéo rappelant le boulot des actionnistes viennois. C'était l'un des artistes que j'étais le plus curieux de voir et, torse nu derrière ses machines, il m'a mis une grosse gifle. C'est un peu con dit comme ça mais c'est exactement ce que j'avais envie de voir à ce moment-là.

Vient ensuite le tour de la sensation féminine UK hip-hop, Kate Tempest. Trop souvent réduite au qualificatif de version meuf de The Streets, la petite rouquine boulotte et son groupe composé d'un batteur, d'une claviériste et d'une choriste va prendre le contrôle de la scène. Flow tranchant, voix sûre, elle a l'assurance d'un vétéran mélangée à la fraîcheur et la candeur de quelqu'un d'hyper sincère et de content d'être là. Son concert sera interrompu par une coupure son mais c'est pas grave, elle peut se consoler en se disant que le taff a été fait et bien fait.

Je me cale ensuite en plein cagnard pour choper un bout du set d'Owen Pallett et son violon avec sa came grandiloquente cul-cul suivi du DJ-set d'Arthur Baker. Le papa ricain de la production, qui a notamment bossé avec des gens comme Afrika Bambaataa ou New Order, a décidé de partir dans un délire estival, ce qui ne passera pas inaperçu auprès de la frange la plus drogue des festivaliers. Gros bide, barbe, combo cheveux longs/calvitie et selecta pour gens désinhibés, lui dans un truc bien carnaval comme le Burning Man, ça doit être un carnage.
Petit tour du côté des stands du Sonar +D et de la Novation Synth Heritage Exhibition où les gens peuvent manipuler les modèles phares de la marque ainsi que d'autres machines cultes comme la TR 808, 909 ou encore un clavier Oscar. En bon nerd, je vais passer près d'une heure a tripoter la 808 et la 909, que du fun. Il est temps de retirer le casque que j'ai sur la tête et de retourner voir ce qu'il se passe dans le festoche.

Je tombe sur DJ Ossie dans le Sónar Dome et le Londonien va me casser les pieds, voire même carrément me déprimer avec son mix ultra putassier digne des pires campings de la Costa Brava. Le gars va même balancer Gypsie Woman de Crystal Waters en filmant le public avec son iPhone en bougeant, tout content à l'idée d'envoyer une jolie carte postale vidéo à sa maman. On enchaîne avec une session d'hypnose sensuelle avec le live de Xosar qui est accompagnée à la vidéo par Torn Hawk, qui diffuse ses visuels sur des écrans disposés sur les côtés de la scène et qui honnêtement ne servent pas à grand chose tant le regard est attiré par la belle créature à la gestuelle bizarre au milieu de la scène qui manipule ses machines pour délivrer une performance labyrinthique et mentale tout en tapant en-dessous de la ceinture.

Asap Rocky

Il est temps de bouger sur le site du By Night pour choper le concert d'A$AP Rocky. Le pretty flacko est évidemment accompagné de son A$AP Mob, et c'est parti pour un gros show à l'américaine. Le mec n'est clairement pas un rappeur de scène, faisant le minimum syndical au niveau du micro, laissant le soin à ses acolytes de gueuler à sa place tout en bougeant partout en prenant de belles poses pour les photographes. Ce n'est pas une grosse performance de musicien, d'accord, mais on est en présence d'un entertainer et c'est finalement plaisant à mater, surtout pour le côté débauche comme sur Wild for the Night, où des canons à fumée et à confettis vont nous faire croire l'espace d'un instant qu'on est en plein spectacle de la mi-temps du Superbowl.

On part faire un tour du côté du Sonar Car, la petite scène devant le stand d'autos-tamponneuses, pour choper Powell et son délire musclé, puis le live de Paranoid London. Le duo est accompagné de Mulato Pintado, sorte de MC au look improbable, comme si John C. Riley avait eu le rôle de Dennis Hopper dans Easy Rider avec un bob de pêcheur sur la tête. La TB 303 tourne autant que ta soeur et la 808 de cochon met de bonnes claques aux fesses. Gros défouloir, cabrage violent, katas sur le dancefloor. Et puis faut dire que mettre des auto-tamponeuses devant une scène techno dure, c'est à la fois le truc le plus con et le plus cool qui soit. En plus d'en n'avoir rien à foutre des limitations sonores, nos amis espagnols ont vraiment le goût de la fête et savent comment introduire juste ce qu'il faut de mongolisme pour rendre le moment parfait.

Petite pause pour retourner dans le grand hall et jeter un oeil au live de Die Antwoord. Les narvalos d'Afrique du Sud sont typiquement ce genre de gros monstre débile que tu ne vois qu'en festival (moi en tout cas). Le bordel commence par une projo d'un gros plan sur le visage de leur poto atteint de progéria et décédé récemment, histoire de bien appuyer sur l'imagerie freak qui constitue leur fond de commerce avant d'enchaîner sur leurs titres plus flingués les uns que les autres. A chaque morceau son changement de costumes et de mise en scène, on est en pleine Foire du Trône, entre pyjamas Pikachu et vidéo de petits bonhommes en couleur avec des bites géantes qui volent en éjaculant dans le ciel, trop c'est trop.

On se balade ensuite façon zapping pour prendre quelques bourrasques de Randomer, survoler un peu le live de Tiga et capter quelques morceaux de Hot Chip qui finiront d'ailleurs sur une reprise du Dancing in the Dark de Bruce Springsteen, comme une dédicace à la collègue photographe qui m'accompagne, puis retour devant les auto-tamponneuses pour un DJ-set toujours aussi impeccable d'Helena Hauff. Sexy austère, sympa mais sévère, de la punition qui fait plaisir, du cabrage de compète frère.

Instant détente mérité au bar presse sur fond de Jamie XX et de parties de jeux vidéos sur bornes d'arcade. Sur la sortie, on chopera un bout de Skrillex et de son brostep pour fils de pute, soit le truc le plus blanchot qu'il m'a été donné de voir depuis la vendange de Dugarry en finale de la coupe du monde 98, un truc entre le sentiment de haine et le rire gêné.

Troisième et dernier jour du By Day, je retourne tripoter quelques synthés avant de capter le set de Valesuchi. La Chilienne de chez Comeme envoie un délire chaloupé bien cool avant de laisser là place à Zebra Katz. Je suis le rappeur de Brooklyn depuis son Ima Read de 2012 et j'étais vraiment curieux de voir ce que ça donnait en live et tout ce que je peux dire, c'est que le lascar ne m'a pas déçu.

Après une intro consacrée au Everybody's Free de Quindon Tarver, notre beau gosse en salopette blanche fait sonner les infra basses et entame une démonstration de contrôle scénique. Le mec dégage une grosse puissance, son flow axé sur une articulation et une diction parfaite est impeccable et son art rap dur soutenu par des productions de Leila Arab va foutre le public en feu. De phases ghetto club au bain de foule en passant par des petits enchaînements voguing queer, le mec étale les différentes facettes de sa personnalité trouble et met le public dans sa poche malgré la singularité du propos. Un futur grand.

Un dernier petit tour du coté du Sonar Planta pour apprécier la belle installation réalisé par le studio berlinois ART+COM intitulée RGB/CMY Kinetic, et rideau histoire de profiter des douceurs de Barcelone avant de reprendre l'avion direction Paris en compagnie de Blaise Matuidi. Sonar, més que un festival.

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On y était : Beak à Petit Bain

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On y était : Beak à Petit Bain, le 27 juin 2015 - Par Sonia Terhzaz

Les poèmes électroniques de nos rêves synthétiques sous l'influence de Beak.

Le jour ou la Musique concrète électronique a rencontré la pop à la fin des années 60's, de nouvelles hybridations musicales ont été rendues possibles en élaguant un nouveau champ d'expérimentations : Du Revolution number 9 des Beatles, à la musique de Frank Zappa fasciné par Edgard Varèse, aux explorations électroniques des Silver Apples (du nom d'une composition de Morton Subtnonik pour synthétiseur Buchla «Silver Apple of the Moon»), de Faust (avec leur titre Krautrock dans l'album Faust 4 en 1973), ou encore du Velvet Underground aux expérimentations de Can sous la houlette de Holger Czukay, tous ces exemples attestent de l'incursion de la musique électronique expérimentale d'avant garde dans le champ de la pop et du rock prog. L'écoute d'une compilation sur les premiers gourous de la musique électronique de 1948 à la fin des années 70's prolongeait mes rêveries et me faisait dresser des passerelles et de nouvelles généalogies, sans doute hasardeuses, dans un désir d'appréhender les connaissances dans leur globalité. J'en venais finalement à dresser des ramifications en tous genres qui se bousculaient dans ma tête comme autant de visions quasi cauchemardesques d'objets gigognes se formant et s’emboîtant progressivement dans mon esprit et l’assaillant jusqu'à couvrir la quasi totalité de ma boite crânienne. Dans mes digressions, j'en venais inéluctablement au Krautrock, qui, dans mon esprit, constituait l'exemple parfait de cette hybridation. Autant dire que, ce jour là, j'étais dans les meilleurs dispositions d'esprit pour assister au concert de Beak et je retrouvais conformément à mes aspirations, ces magiques ramifications à l'issue de leur performance qui était d'une grande intensité à la qualité sonore riche et modulée.

Ce retour stylistique était d'ailleurs assez prématuré au regard de toutes ses résurgences contemporaines dans la scène musicale actuelle. En effet, ce projet instrumental avait été inauguré en 2009 avec l'album BEAK, sous la houlette de Geoff Barrow, et préfigurait, avant les autres, le retour d'un style caractéristique si largement revendiqué et surexposé aujourd'hui. Autant, faudrait-il se méfier de ces nouvelles modes réactivées, fruit d'un immobilisme et d'un opportunisme, autant nous pouvons saluer ce retour gagnant, tout aussi pertinent dans le temps (sortie en 2012 du 2e LP Beak >>). Geoff Barrow a bien fait de chercher si longtemps, pour prolonger ses explorations sonores à la recherche de vérité.

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Les différentes plages instrumentales s'écoutaient distinctement comme autant de parties mélodiques progressivement épurées et tendant à une parfaite abstraction. Car finalement c'est peut être là qu'on touche à la spécificité du son de Beak. Point trop n'en faut de cette inventivité qui fait souvent défaut dans la musique actuelle mais, les influences Krautrock qui leurs sont indéniables et même admises par le groupe, sont régurgitées d'une manière tout à fait inédite. Les teintures sonores et les modulations progressives de l'ère caienne sont simplifiées, synthétisées, minimales et de cette compression naît une nouvelle abstraction.

En réalité, je pensais davantage au groupe Neu qui empruntait à l'époque une voie plus primitive avec ce rythme substantifique « Motorik » tout en pulsation et ces paysages sonores hypnotiques (à l'écoute du titre « Yatton » dans l'album >> sorti en 2012 ) ou encore Silver Apples (il suffira d'écouter « Oscillations » juste après « Spinning Top » de Beak pour en sentir l'étroite proximité) .

Geoff Barrow a une manière si particulière de jouer de la batterie, se plaisant à frôler l'arythmie et de cette dissonance surgit l'émotion. Le titre Battery Point, joué en toute fin (juste avant le rappel), opérant sur ce mode, n'a pas manqué de m'ébranler. Le martellement subtil et lancinant sur les cymbales ne cessait de ponctuer ce morceau élégant générant une émotion graduelle, non pas ostentatoire, ne cherchant pas l'effusion. Cette musique ne revêtait pas les artifices de la fausse séduction immédiate, mais arrivait pour autant à générer de profondes évocations mobilisant tous les mouvements de l'âme. L'abstraction, recherche bien souvent l'émotion pure sans passer par ses évocations directes dans la réalité. La répétition si manifeste dans chacun des titres contribuait également à l'immersion progressive au travers de laquelle l'auditeur se laissait doucement transporter et la mélancolie le gagnait… du moins elle me gagnait et j'en percevais l'expression même de la vérité.


On y était : Festival Stéréolithe #2

Seabuckthorn 2

Photos © Fred Gosselin

Festival Stéréolithe #2, Nancy, le 13 juin 2015

À l’heure où les festivals indés captifs d’un seuil de rentabilité parfois difficile à atteindre s’arrachent des têtes d’affiche en itinérance promotionnelle, quitte à reléguer leur programmation plus pointue aux horaires tardifs et aux jours moins fréquentés, Stéréolithe se positionne comme un micro évènement de découverte musicale à l’ambiance barbecue conviviale et rafraîchissante. Perchée sur les hauteurs de Nancy dans un parc boisé pourvu d’un belvédère à la vue imprenable, la salle aux faîtage et guirlandes champêtres encadre paisiblement les conditions d’une écoute décontractante, et c’est allongé sur des tapis persans que le public déchiffre les premières notes de folk atmosphérique lancées par Seabuckthorn (lire) le projet d’Andy Cartwright. Le regard rivé sur ses genoux supportant sa douze cordes, le britannique se lance dans une performance fluide et marine dans le ton de son cinquième album, They Haunted Most Thickly. Seul sur sa chaloupe, il décrit au finger picking un panorama hors champ: l’horizon démesuré d’un navigateur en solitaire livré aux embruns, mais apaisé par l’humeur saline et cette liberté frissonnante qu’on gagne à se laisser déporter loin de la civilisation. Se jouant des contrastes, le passage à la Resonator dessèche l’écume dans une ballade sablonneuse et aride à en faire craqueler la peau, l’archet servant ponctuellement une complainte crissante propre à sublimer les déambulations fantasmées d’une audience captivée. L’errance développe une dimension plus abstraite aux premiers accords plaqués par Dean McPhee, arc-bouté sur sa Telecaster et délivrant une folk mescalinique. Virevoltantes, les mélodies psychés douces et frémissantes finissent par occuper toute la spatialité du lieu, les vibratos jouant sur l’endurance et enveloppant l’assistance d’une torpeur euphorisante qu’appuient un soleil filtrant et les premières bières: c’est une ambiance berçante qui se pose avec douceur sur une programmation à peine entamée mais étudiée pour aller crescendo jusqu’à minuit.

Dean McPhee

S’il est difficile, même au soleil et sans l’ombre d’un moustique, de rassembler deux cents personnes autour d’un line up sélectif de sept groupes aux univers et approches entrecroisés mais pluriels, Monolithe, l’association à l’origine de l’évènement, s’est toujours attachée à offrir une programmation pertinente revendiquant des pointures indés comme Earth, Peter Kernel, Caspian, Aucan, AU et d’autres. Le pari d’une programmation progressive sur une seule scène et sur une seule journée allait visiblement de soi, tout comme la pop psychédélique de Chicaloyoh (lire), dont la douceur sur enceintes revêt en live une force insoupçonnée, parfois piquante. Alice Dourlen arbore une voix grave et suave à la musicalité réservée mais travaillée qui rattrape un peu la discrétion d’une prod qu’on préférerait appuyée d’une guitare plutôt que ronronnée par un clavier et quelques consoles. À la regarder, la normande donne l’impression de privilégier l’esthétique, à calculer au millimètre près le déroulement de son set quitte à laisser traîner des transitions un peu longues et à donner le sentiment d’un travail superficiel, ce qu’il n’est pourtant pas lorsqu’on écoute Les Sept Salons, son dernier EP sorti récemment chez Shelter Press. La langueur un peu inattendue de Chicaloyoh est promptement compensée par l’afrobeat de High Wolf (lire), dont le snare tropical arythmique et caractéristique chatouille rapidement les bassins. Le background africain transpire dans les balafongs numériques que le griot électro arrange sous une multitude de strates technoïsantes qu’il complète d’accords grattés en live dans un hommage senghorien à la musicalité ethnique. Si l’influence culturelle est omniprésente, elle ne monopolise pas l’écoute et la surcouche très européenne empêche le concept de sombrer dans la world music. C’est une musique de concert, qui tire parfois un peu sur la longueur mais dont les contrastes sémantiques riches mais pas déroutants dynamisent l’assistance et les papilles, pile pour l’apéro, que certains prendront au belvédère en écoutant distraitement le Nintendo-punk dance un peu surfait et déclassé du concert surprise gratuit. Mais la vue était belle.

Oiseaux tempete

Gratuit, lui, n’est pas gratuit, et en live on prend cher. Le projet d’Antoine Bellanger frappe fort, au point de dépoussiérer le plafond sur les deux premiers morceaux avant que l’ingé son ne sauve la charmante architecture du lieu. Les textes volontairement simplistes et rythmiques sont soutenus par un beat lourd et des textures fracassantes ponctuées de plages stridentes sans être trop agressives. C’est une ouverture de soirée balistique qui file plus vite que le son pour vriller les tympans, entre paroles percutées et cadence exaltée, et que vient apaiser de son amertume alanguie la première plainte électrique d’Oiseaux-Tempête (lire). De quatuor en studio à trio sur scène, le groupe parisien se passe de son clarinettiste mais la tourmente sourde entre blues râlant et free rock saxophoné. Le doigté délicat se transforme en folie tactile sur les cordes, le fuzz est exploité sur toute la longueur du manche et le jeu épisodique à l’archet propulse un vibrato sifflant. La maîtrise se veut totale, jusqu’à l’attitude un peu surjouée des trois quadras qui, en rupture avec leur acoustique, ne déparieraient pas dans un groupe de rock à la française des années 90. En live le discours, tellement important chez Oiseaux-Tempête, se perd dans la méthode, laissant l’audience sensible à la seule esthétique de morceaux longs et submergeants, tout en progression, basculant d’une subtilité mélodique à une rage expiatoire. On en oublie les thèmes, on en oublie le temps. On en oublie Room 204, dernier groupe à se produire, qui nous rappelle à son bon souvenir dans une approche noise congestive qui fait rapidement monter le sang à la tête. Sous l’apparence de la compulsivité, le trio performe une structure musicale propre qui tire parfois vers l’expérimental sans s’accrocher à une complexité qui risquerait de leur faire perdre la décontraction que dégagent leurs personnalités. Sporadiquement, les soubresauts énergiques font basculer la partie math rock de leurs compos dans une frénésie délétère propre à débusquer le moindre afflux sanguin pour le transmuer en caillot. La rupture d’ambiance est totale et frôle celle de l’anévrisme, le public ayant délaissé les tapis pour agiter ses membres en même temps que les dernières brassées de bière dans une bouillonnante et chaleureuse conclusion malheureusement dépourvue de saucisses blanches au munster, dont le stock s’est épuisé beaucoup trop tôt.


On y était : TINALS 2015

TINALS

This Is Not A Love Song Festival, du 29 au 31 mai 2015 à Nîmes - par Sonia Terhzaz

La surprenante programmation de l'année précédente m'avait hautement satisfaite, et avant même de consulter le line up 2015 du festival, je me décidai déjà à y retourner. J'avais apprécié, au-delà de la sélection musicale de qualité, le cadre champêtre et l'ambiance paisible et bucolique qui régnait sur le site. Le patio entre les deux salles de la SMAC, dont les alcôves suspendues au-dessus de nos têtes, nous abritaient de la chaleur harassante de la journée, devenait un espace de convivialité symbole d'unité et d'amitié retrouvée. Nous nous perdions de vue pendant le concert et célébrions nos retrouvailles autour d'un verre. Quant aux musiciens, non contents de regagner leurs loges, ils préféraient flâner dans cette cour aérée et nous observaient discrètement. Sans doute désiraient-il faire ami-ami mais nous n'étions pas là pour ça bien évidemment ! Ils n'étaient, à nos yeux, présents que pour nous offrir un spectacle de qualité et nous divertir. Nous n'en avions que faire, de leur amitié, voyons !

La programmation ne m'enthousiasmait pas autant cette année et je me suis rendue à Nîmes dans l'espoir de découvrir quelques nouvelles têtes, fraîchement labellisées, à l'énergie scénique vivifiante. Je mobilisai ma foi et mon optimisme, pour ne pas devenir un de ces retardataires grabataires, passant à côté des sensations musicales du moment. Malgré ma quête de jouvence, mes espoirs auront été déçus : Mikal Cronin, Teenanger, Morgan Delt,Bagarre, Wand, Drenge, et tous ces petits poulains ne seront hélas pas chroniqués, préférant ainsi m'inscrire dans le consensus musical et le réactionnisme primaire plutôt que de chroniquer des artistes nécrophiles. Le pire groupe de cette catégorie étant les Allah Las ! Starfullah !

J'ai fait, tout de même, preuve de bonne volonté, et me suis motivée pour assister au concert de Kevin Morby qui devait ouvrir les festivités, mais j'appris, en pénétrant dans l'enceinte du site, que le planning avait été modifié au dernier moment, soit la veille pour le lendemain, perturbant tous mes plans. Je passai ainsi mon temps collée devant le nouveau programme pour essayer (tant bien que mal) de mémoriser les ordres et lieux de passage des artistes que je ne souhaitais pas rater et appris avec stupéfaction que Swans jouait en toute fin d'après midi au lieu des 21h30 initialement affichées... Voyez-vous cela ! Pourtant, leurs fans n'en avaient que faire des petits rejetons surf pop néo-psyché qui devaient ouvrir le bal. Beaucoup ne se déplaçaient que pour assister au concert de Swans, mais mal leur en a pris d'arriver plus tard, d'autant qu'il s'agissait d'un événement rare ! L'horaire se prêtait si peu à l'atmosphère. Nous entrions alors, au vif de cette après-midi ensoleillée, dans une salle à l'ambiance mortifère. Le décalage était saisissant ! Ils ont commencé par Frankie M, un titre-fleuve d'une vingtaine de minutes, au son lancinant, répétitif et transcendantal, ponctué par les incantations mystiques de Michael Gira et les battements de gong et autres percussions occultes maniées par le multi-instrumentiste Thor Harris. Thor, dieu du tonnerre dans la mythologie nordique, héros wagnérien muni de son Mjollnir (marteau de guerre), charpenté comme un bourreau, arborant son torse à poil bâti dans le ciment, martelait sans répit un rideau de tiges métalliques, lorsqu'il ne jouait pas du Dulcimer ou du trombone. Nous contemplions avec amusement les trois figures de proue positionnées au premier plan, composées de Michael Gira, Christoph Hahn et du guitariste Norman Westberg, trois authentiques têtes de taulards au regard ombrageux et à l'allure impassible. Norman Westberg éveillait tout particulièrement ma curiosité car il déliait à peine ses doigts, enchaînant les titres avec un flegme et une morosité hilarantes, palpant très légèrement les cordes de sa guitare jusqu'à ce qu'on assiste, en plein milieu du titre Just a Little Boy, à son réveil tonitruant. Il s'emballait tout à coup, jouant ainsi frénétiquement pendant quelques minutes, et s'arrêtait aussi net, retrouvant son jeu désinvolte. C'était parfaitement étrange. Le concert s'est fini par Bring the Sun/Black Hole Man, un titre se rapprochant davantage de la première époque post-punk du groupe de par sa rythmique accélérée et la partition chantée (pour une fois). C'était le crépuscule des idoles incantatoires qui sévissait jusque-là et cette touche finale n'a pas manqué de provoquer un soubresaut revigorant, et me sortir de ma passivité, car je commençais quelque peu à me fatiguer de toutes ces diableries et adjurations solennelles ritualisées.

Je me précipitais alors dans la salle Club pour voir les Montréalais de Ought, les seuls petits poulains que je souhaitais ardemment voir concourir. Je tentais tant bien que mal de me frayer un chemin dans cette petite salle obstruée de toutes parts, contrainte de me caler tout au fond. Je regardai alors les ombres se dessiner sur les parois latérales de la salle et contemplai, non sans ravissement, la silhouette gracile mais démesurément agrandie de Tim Beeler. C'était beau à écouter et à regarder. Ought aurait bien mérité de jouer en plein air ou dans la grande salle, d'autant que la sortie de l'album More Than Any Other Day (sur Constellation Records) et la tournée qui s'en est ensuite, les avait propulsés et rapidement révélés. Je venais de les voir une semaine auparavant à la Villette Sonique et demeurais pourtant tout aussi enthousiasmée. J'affirme avec la plus grande conviction que Habit est un des plus beaux titres de l'année, sublimé par ce chant élégant et élancé, à la fois clair et vibrant, puissant mais tremblant, bref, aux infinies variations. Tim Beeler passait du chant à la déclamation, et par toutes sortes d'émotions en un si court instant, de l'ennui au vif engouement. Il y a des titres évidents, ceux qu'on aime dès la première écoute parce qu'ils contiennent en eux tous les ingrédients nécessaires à leur appréciation. On pense alors à cette balade « habitée » précédemment énoncée ou au titre Pleasant Heart, qui sonne d'ailleurs comme une intro des Battles et qui fait sens dès la première écoute (en revanche le clip est ca-tas-trophique, dans la lignée de tous ces clips aux nouvelles chorégraphies atypiques pathétiques). Puis il y a ces titres dont la beauté surgit à un instant précis, et c'était Clarity, qui ce soir a su m'élever au dessus des marées humaines compactes et engluées, rappelant de façon troublante les envolées urgentes et haletantes de Titus Andronicus.

Dan Deacon

Puis vint le temps de la déconne avec Dan Deacon. C'était d'ailleurs la toute première date de sa longue tournée européenne. Mais alors, quelle énergie solaire véhiculait-il alors même que le jour déclinait ! L'aspect performatif et participatif était hautement qualitatif. Nous tressaillions d'allégresse dès les premiers instants sur Sheathed Wings et nos corps se libéraient aussitôt en toute naïveté et spontanéité. Je restais, sans doute pour de mauvaises raisons, étrangère, voire quelque peu distante face aux instants de communion fraternels et interactifs qui venaient ponctuer ce spectacle immersif : nous devions, à un moment, nous écarter de part et d'autre de la fosse et suivre, de chaque côté, un leader déjanté, désigné par gourou Dan afin de l'imiter. La foule s'unissait dans un syncrétisme absolu mais je ne m'englobais pas dans cette pensée de la totalité. La machine à fumée, les draps tendus aux visuels édulcorés, les rythmes répétitifs entêtants, tout concourait finalement à nous fondre dans un spectacle global dans lequel Dan l'omniscient, le thérapeute (avec son titre Learning to Relax), ou encore le clown dément officiait généreusement et nous faisait passer par diverses émotions, de la mélancolie à l'hystérie, à travers des titres super-soniques construits comme des génériques emphatiques.

S'est ensuite ensuivi le Thurston Moore Band, composé de Debbie Googe (My Bloody Valentine), James Sedwards et Steve Shelley, en tournée pour la sortie de Best Day (Matador, 2014). Je me dis, à chaque fois, que plus jamais je ne reverrai mon Thurston adoré car la multiplication de ses prestations et collaborations ternit son inventivité (et même son aura à l'ère de sa reproductibilité) au fil du temps. Le sentiment que j'ai à l'égard de cet album est assez difficile à décrire. Je lui trouve tant de belles qualités mais ce langage musical qui a façonné l'identité de ce groupe mythique pendant autant d'années ne devrait peut-être plus être ravivé. Avec Speak to the Wild, on retrouve tous les ingrédients : les mélodies minimales et riffs entêtants tout en progression, les guitares électriques qui montent qui montent qui montent et qui… constituent le style absolu à la fois mélodique et noisy (dont l'incarnation absolue se trouve, à mon sens, dans le titre Rain on Tin issu de l'album Murray Head pourtant relativement tardif). Ils ont ensuite joué Forevermore et tous les morceaux qui se sont ensuivis me faisaient le même effet. Tout se ressemblait et se faisait écho. Les structures intrinsèques étaient les mêmes et se répétaient invariablement. Bien sûr que j'étais prise d'émotions pour ne pas dire de convulsions, comme un pincement aigu que l'on ressent lorsqu'on ravive subitement de vifs émois après tant d'années passées à aimer. Alors pour sortir de la mélancolie : on aimerait qu'il fasse autre chose mais, en dépit de ses expériences et de son érudition, il ne sait rien faire d'autre que ce qu'il sait et aime faire. Et du moment qu'il aime ce qu'il aime ! C'était vraiment bien mais… c'est fini tout ça pour moi !

Fallait que je me balade après ça. J'en avais le ventre noué, et quoi de mieux pour oublier sa morosité que d'aller voir Gaz Coombes se singer et s'auto-parodier. C'était tellement mauvais que ça a su me redonner tout l'enthousiasme dont j'avais besoin pour finir la soirée en beauté. Ne parlons pas de Caribou ! Bouh hou hou hou ! Qu'est-ce que c'était que cette musique de dancefloor pseudo-hédoniste ? Du coup, j'ai jeté mon sac à terre et dansé sur Our Love histoire de faire passer l'alcool qui commençait sérieusement à m'attaquer et me laisser aller. Allez quoi, je me disais ! Amuse-toi ! Laisse-toi aller ! Tu verras, ça va bien se passer. Et bien non non non ! Je me faisais VIOLER par la musique et il me fallait réagir et déguerpir au plus vite.

J'attendais finalement Thee Oh Sees sans y croire vraiment, sachant que le meilleur était passé en début de soirée. Comment se fait-ce que nous érigions, que nous portions aux nues un groupe qui contient si peu d'impulsion créatrice ? La puissance (oui oui il y avait deux batteurs ce soir-là et John Dwyer, le petit baigneur, imposait le respect, hell yeah) et la dextérité constituent des éléments importants, mais que faire quand on ne fait que traîner sa propre histoire sans jamais véritablement la raviver, surtout quand on est censé être « le meilleur groupe du monde » ou le « plus grand groupe de rock en activité » . Mais qui dit ça au fait (ok on sait) et pourquoi tout le monde s'évertue à le répéter ? Tout cela est très suspect, n'est ce pas, ou suis je complètement paranoïaque et à côté de la plaque ? Cela ne m'a absolument pas empêchée de slamer sur Carrion Crawler (album Carion Crawler/The Dream), de porter les gens autour de moi, de crier à tue-tête. J'avais mis mon cerveau et mes analyses prétentieuses de côté pour apprécier leur férocité (John a même dû s'arrêter de jouer et demander à des jeunes illuminés déchaînés de ne pas tout casser), réactivant dans mes souvenirs nîmois, le concert de Ty Segall de l'an dernier. Leur dernier album, Castle Face Record, était tout de même plus travaillé, hybridant quelque peu le garage avec des sonorités krautprog (il suffit d'écouter leur titre Lupine Ossuary pour en attester). J'ai l'impression également que cette tendance « Krautrage » émerge tout particulièrement (White Fence/Feeling of Love/Toy/Wooden Schjips). Certes les frontières sont perméables ! Ce ne sont pas quelques exemples qui justifieront mon argumentation ou mes élucubrations mais je note cependant que les titres des Oh Sees s'étirent progressivement vers des contrées plus psychédéliques. Digérons le passé pour mieux le régurgiter de manière compressée ! Faisons tous du GARAGE/ROCK/KRAUT/LO-FI/PSYCHE/JAMBON/BECHAMARSHMALLOW !

Thee-Oh-Sees

La nuit passe. Le jour se lève. Il fait soleil. Je nage, m'alimente et regarde Roland Garros. Puis je reprends les choses là ou je les ai laissées en regardant Aquaserge en tout début de soirée J'étais contente de les voir jouer. Un ami toulousain, qui les connaissait bien me disait :
- Aquaseergeuh ? Tu ne les as jamais vus ? C'est simple : est-ce que tu aimes le rock prog ?
- Ah ouais ouais !
- Alors tu vas aimer.
- Ah ok.

Effectivement, ça n'a pas manqué. J'ai aimé. J'ai toujours eu un petit penchant pour les longs développements instrumentaux qui partent à la dérive et se confondent en sonorités diverses nourries par un imaginaire poétique idéique. Les critiques ont pu déprécier une si vive esthétique en se basant spécifiquement sur les excès épiques et autres riffs pompeux au son sirupeux privilégiant les emphases musicales devenues surannées que se plairait tant à plagier un STSanders avec ses Shreds hilarants. Mais Il s'agit seulement d'un versant. L'autre flanc est plus doux plus imaginatif et s'engage dans les méandres du jazz rock. Jazz rock ? Aquaserge ? Pas du tout, ce n'est pas du tout mais alors PAS DU TOUT ce qu'ils font et pour preuve. Ils ont créé « la ligue anti jazz rock » en contrepoint et ont joué ce morceau manifeste dès l'introduction, rappelant, de manière complètement fortuite, bien évidemment, Soft Machine pour sa palette instrumentale, ses rythmiques atypiques et cette voix haute-contre presque dissonante. Mais alors que j'écoutais en rêvassant quelque peu, j'associais alors cette musique au lyrisme pop mélancolique moog music de Stereolab et, en cherchant, j'ai vu que Julien Gasc officiait au sein de cette dernière formation. Mais je l'ignorais complètement et je comprends TOUT maintenant ! Chaque partie musicale jouée était intelligible et déliée et c'est si bon de se laisser bercer par la fluidité d'autant que, bien souvent, tout n'est que bruit et saturation. J'écoutais avec délectation les plages instrumentales cinématographiques du titre Travelling, bandes sonores d'obscurs films d'animation sur les origines du monde. Tout cela s'est fini très sensuellement, avec Tout arrive, un titre rétro-gainsbourien, et au-delà des références qui fusent et ce petit côté « rock de collectionneurs de disques » (encore toi Simon Reynolds), je trouvais cela tout à fait et revigorant.

La prestation des Australiens de Twerps qui s'ensuivit me plongea en revanche dans l'ennui. Ils délivraient, sur la scène en plein air, une pop mignonne (ce qui dans mon jargon est tout à fait méprisable) et mollassonne, passablement inspirée, et si elle l'était, ce serait de par leurs influences réactivant la nostalgie 90's à travers la nonchalance et l'insouciance des mélodies des Vaselines. Je ne pouvais m'empêcher de ricaner à l'écoute du titre Shoulders (sur Range Anxiety, 2015) tant le chant, la mélodie et l'indolence étaient scolairement régurgités. Bah en même temps, ils s'inscrivaient bien dans le paysage festivalier et les jeunes filles en fleur se dodelinaient gracieusement au rythme des ballades éthérées.

Je retrouvais ce cher Howe Gelb de Giant Sand et sa « Queencess » de choriste (pour reprendre ses termes chevaleresques) en tournée pour la sortie de son album Heartbreak Pass pour un concert introspectif hautement qualitatif. L'americana sudiste n'a jamais été une de mes spécialités mais je dois dire que Howe Gelb est un être d'exception si charismatique qu'on se délectait à l'écouter chanter mais surtout parler entre les morceaux. Il a cette capacité à captiver l’audience avec humour et élégance. J'entendais néanmoins quelques abrutis lui balancer des : « Allez joue, arrête de parler ! » Mais ces individus dénués d'esprit et d'humour, ignoraient tout de l’intérêt que revêtaient ces intervalles riches à maints égards. Howe a fini son concert au piano sur un air de Satie dénotant quelque peu avec ses titres country folk revenus en force sur son dernier album, et cet intermède évoquait, comme par le passé, ses diverses inspirations (on pense alors à sa reprise de classiques dans l'album Ogle Some Piano, 2004) qui ont jalonné ses trente ans de carrière. Mes respects.

C'était ensuite au tour d'Ariel Pink d’enflammer, d'électriser, de pulvériser, d'atomiser le public avec son groupe de déglingos psychédéliques. Les balances étaient prêtes, comme avant chaque représentation, mais le groupe, en bon dissident, a tenu à faire ses propres réglages, et nous avons assisté, pendant une vingtaine de minutes, à tous leurs ajustements comme pour une répétition et avons observé leurs va-et-vient incessants et leurs divers commentaires sur le son comme s'il s'agissait d'une véritable performance. C'était un moment parfaitement intéressant. En réalité, alors qu'ils feignaient de répéter, le concert était déjà commencé. Les ingés sons étaient les premiers étonnés et n'avaient d'autre choix que de se plier à leur exigence sonore et par conséquent… Que c'était fort ! La voix d'Ariel était fracassante et résonnait incroyablement. Apparemment les techniciens se plaignaient du son horrible qui émanait alors que le public jubilait complètement. Ce décalage était si drôle. Pour ces puristes du son, un concert d'Ariel Pink doit les pousser dans leurs retranchements. Comment assurer des réglages alors même que la qualité sonore s'en trouve être constamment chamboulée. Ariel Pink se plaît tant à travailler ce son « retrolicious » pour reprendre ses termes, bourré d'échos et d'ingénieuses salissures, reproduisant la qualité de vieux enregistrements 60's. C'est une fois de plus cette nostalgie qui les pousse à imiter diverses sonorités allant de la pop sixties, du glam au hard rock. Je retrouvais, avec un plaisir intense, la virtuosité psychédélique aux variations incessantes et bordéliques d'un Frank Zappa. Autant réactiver cette nostalgie avec les meilleurs génies ! Ce n'était pas un plagiat, absolument pas, mais le plus bel hommage qu'il était possible d'adresser à ce génie de l'irrespect qui a su, de manière inégalée, mélanger divers genres et attitudes protéiformes, aussi bien dans sa carrière discographique qu'au sein même d'un album ou d'une chanson. Ariel Pink est à mon sens son plus digne héritier. Il suffisait d'écouter le titre Jell-o (sur Pom Pom), se présentant comme une musique de générique en plusieurs parties, bourrée d'onomatopées, de rythmes syncopés tantôt satyri-comiques tantôt faussement émouvants et sensationnalistes, pour s'en féliciter. C'était en tout état de fait LE MEILLEUR CONCERT EVER (du festival, faut pas déconner).

Ariel Pink

Je plaçais pourtant toutes mes envies du côté de la Divine Comedy. J'ai développé assez peu d’obsessions musicales mais, en y repensant, l'écoute des albums de Divine Comedy (jusqu'à Fin de Siècle) avait constitué une part si importante de mon errance adolescente. Je chéris d'ailleurs aujourd'hui ces belles années de néant absolu passées à tromper l'ennui en écoutant des disques et lire toutes sortes de littératures enrichissant mon imaginaire décadent. Je comblais si bien ce vide que je commençais alors à en éprouver un plaisir intense et Divine Comedy faisait partie de mes premiers véritables émois adolescents. J'appréciais tant ce savant mélange de mélodies bucoliques et raffinées ponctuées de références littéraires abondantes et de notes humoristiques franches ou sous-jacentes. Tout cet imaginaire me parlait, me plaisait, m'enthousiasmait et cette musique condensait à elle seule toutes mes aspirations. Quelle erreur pourtant que de penser 15 ans après retrouver ces mêmes émotions. La prestation que Neil Hannon nous a livrés, sur la scène en plein air, était totalement désincarnée. Il en aurait peut être été autrement s'il lui avait été donné de jouer dans l'intimité d'une salle. Il n'en avait que faire de nous distraire et ses musiciens livraient une piètre prestation. Un peu de nerf bon sang! Même Neil Hannon déplorait leur indolence. Il comptait peut être sur un soubresaut rythmique utopique pour retrouver son énergie. Il avouait publiquement sa faute et s'excusait presque de ne pas nous honorer comme nous l'aurions rêvé. Et même Daddy's Car, un adorable titre si vivifiant, n'arrivait même pas à les ressusciter . Heureusement que nous retrouvions son flegme et son humour, si utiles dans ces moments. Il commentait néanmoins avec esprit le fait d'oublier les paroles d'un titre ou de se tromper sur des accords de guitare, ayant même le culot de nous demander combien de temps il lui restait à jouer ou de se demander quel serait son prochain titre à jouer. "Ah yes, Mutual friend ! Alright. I almost forgot this one. Right. Here we go." Et pour ne pas pleurer devant mon idole du passé, je chantais alors à tue-tête, en bonne fan illuminée qui se soucie finalement si peu de la finesse d'une interprétation, et me rendais compte, par la même occasion, que je connaissais une bonne partie des paroles par cœur. Cela m'a pétrifiée. J'ai alors compris que j'avais été prise d'un amour idolâtre et irrésistible et, au moment même ou je m'en apercevais, le sortilège commençait à ne plus faire effet, enfin, presque, car le Tonight We Fly de fin n'a pourtant pas manqué de me faire replonger dans les affres de la passion née de cette nostalgie de l'ennui.

La soirée du lendemain a si bien débuté…. On était dimanche, le site s'était quelque peu vidé, et l'esprit de convivialité s'intensifiait. Les festivaliers commençaient à se reconnaître et le signifiaient par de petits gestes, des saluts timides mais spontanés ou même quelques amorces de discussion. Je revoyais, en arrivant sur le site, mes « neds » adorés de Sleaford Mods. Ils n'avaient rien perdu de leur verve et de leur insolence. Le chanteur Jason Williamson, que je retrouvais après l'avoir vu à la Dynamo (Pantin), quelque temps auparavant, s'appliquait encore davantage à parfaire ses imitations animalières : du singe mâle et femelle, au rhinocéros dans la plus pure tradition satirique. Il beuglait de profil, comme à chaque fois, lâchant avec véhémence des hordes de postillons se confondant dans l'espace, la tête penchée en avant pendant qu'il déchiquetait le micro, maintenant rigoureusement son bras en arrière tel un autiste. Je réitérais, une fois de plus ce soir là, mes vœux d'amour et de fidélité.

J'ai dû malheureusement quitter la salle pour aller à la rencontre et tomber à la renverse des non moins infects métalleux de Weedeater. J'étais plutôt étonnée de voir qu'ils avaient été programmés à TINALS. Leur style dénotait complètement avec le reste de la programmation. C'était tout à fait plaisant et assez PUISSANT. Ce groupe, né au milieu des années 90, commençait tout juste sa tournée européenne pour la sortie de Season of Mist, album de stoner sludge metal, produit par Steve Albini. Le batteur Travis Owen jouait lui aussi de profil, et au centre de la scène. Sa longue silhouette spectrale totalement désarticulée s'agitait de façon démente. Il effectuait un numéro de cirque tel une majorette sataniste avec ses baguettes. Elles tournoyaient dans l'espace et retombaient juste à temps pour gifler violemment les caissons. Les jambes de Travis frappaient également les cymbales et je distinguais enfin son profil et son sourire démoniaque, cachés sous sa longue chevelure et des frissons me « passaient au corps. » Cette musique sludge marécageuse aux riffs basiques, lents et lourds accompagnée d'une performance grand guignolesque m'emballait parfaitement. Dixie vociférait tout le long, en s'accompagnant d'une bouteille de bourbon qu'il avait descendue intégralement à la fin du set. Le chanteur de Vietcong, qui jouait juste après, se plaignait de l'odeur fétide qui émanait du micro et demandait à l’assistance qui avait bien pu jouer juste avant pour l'avoir autant pourri. Je criais alors « Weedeater Motherfucker! ».

Je dois reconnaître (oui oui, si si je reconnais) que je n'étais pas encore tout à fait convaincue par ce groupe de post-punk canadien (remarque anodine : les musiciens de Ought le sont également et leurs pochettes d'album se ressemblent étrangement) à l'écoute de l'album Continental Shelf, estimant, après quelques écoutes quelques peu passives, qu'il manquait globalement d'unité et partait dans diverses directions sans aboutir véritablement. J'attendais en revanche avec impatience de les voir en concert, pressentant que leurs recherches expérimentales, déjà explorées dans l'album, aboutiraient triomphalement sur scène. Sur ce point je ne m'étais pas trompée. En effet, le rendu live était si différent qu'on entrait alors en territoire inconnu. Les titres étaient comme réinventés de par l'incorporation de diverses strates et nappes sonores complexes, d'une rare intensité. Cet aspect étant, à mon sens, tout à fait déterminant pour l'appréciation d'un groupe et me permet d'expliquer le fait qu'il n'y ait que peu d’intérêt à assister à un concert d'Interpol (je les cite comme exemple car ils jouaient quelques heures après) étant donné les similitudes entre les versions live et studio. Il y a aussi des titres, au sein même d'un album, qui se prêtent plus ou moins bien à cet exercice. En effet, pour en revenir à Vietong, un titre comme Continental Shelf est tout à fait efficace mais ne présentait que peu d’intérêt en concert, alors que des titres tels que March of Progress ou Death étaient magistraux, ce soir là, car ils pouvaient s'étendre et s'étirer en toute liberté dans une nouvelle temporalité. Je remarquais en passant, le jeu ostentatoire mais ô combien pertinent du batteur performeur, Mike Wallace (arborant un tshirt « Tago Mago ») dans ces deux interprétations.

Je me félicitais d'un si bel enchaînement mais, au cours de la soirée, la qualité se détériorait et nous voguions alors de scène en scène de manière indéterminée. Foxygen a su, au départ, éveiller ma curiosité avec une prestation scénique rocambolesque tout à fait digne d’intérêt. Le chanteur, Sam France, figure archétypale quelque peu caricaturale d'une esthétique glam rock bourgeoise se contorsionnait dans tous les sens adoptant d'interminables poses et postures cliché. Il était accompagné de trois choristes affriolantes exquisément bizarres et individualisées qui composaient des chorégraphies inhabituelles. Pendant les intervalles musicaux, les musiciens s'amusaient à improviser (je l’espérais tout du moins) des petites saynettes humoristiques à la manière d'un vaudeville. Nous assistions à ce spectacle burlesque, non sans une certaine curiosité, mais au bout d'un moment, la distraction faisait place à l'ennui. L'ennui, ENCORE et TOUJOURS l'ennui ! Le sempiternel ennui. En réalité, l'originalité de la performance n'arrivait pas à combler les réelles lacunes de ce groupe. Leur musique était constamment parodique et nous ne parvenions à nous accrocher à la moindre mélodie. Si encore les musiciens se distinguaient par leur virtuosité…. Mais à force de pasticher sans relâche, ils en perdaient leurs attaches. L'album Star Power, sorti en 2014, attestait de cette dangereuse orientation qui les menait inéluctablement à leur perdition.