On y était: Pelican à la Maroquinerie

On y était: Pelican à la Maroquinerie de Paris, le 5 mai

Pelican venait fouler les planches de la Maroquinerie trois ans après une grosse soirée en compagnie des anciens d’OM et des discrets Barn Owl : début mai 2016, les Américains remettaient ça sans véritable nouveauté sous le bras. Pas de physique, en tout cas, puisque la seule actualité récente du groupe se trouvait être la sortie d’un live en digital enregistré en Russie, fin 2015.

Presque une quinzaine d’années maintenant que les Américains commandent cette scène aux riffs lourds et au vaillant entrain : Pelican, en une poignée d’albums, a toujours su se faire hautement respecter, de la sage considération que l’on voue à ceux qui sont à la base d’un certain style. Ce style, cette dynamique, cette façon d’emmener la riffaille par-delà les montagnes et les courants : Pelican a toujours eu ce son qui convie au naturel, aux forces telluriques, aux arbres centenaires, et – particulièrement pour moi – à l’océan, à la mécanique infinie de l’océan, à ces immenses vagues qui se fracassent les unes contre les autres lors de sauvages et terribles tempêtes. On retrouve d’ailleurs souvent cette imagerie de la nature dans la discographie du groupe, que ce soit par les artworks ou les titres des morceaux, atmosphère profondément marquante qui trouva son pinacle lors de la sortie de The Fire in Our Throats will Beckon the Thaw. Cet album, sorti en 2001, s’imposait magnifiquement, posait les bases lourdement terrestres et marines sur de longs morceaux évoquant pour la plupart l’environnement dans tout ce qu’il a d’immuable, de grandiose et d’éternel.

Les Américains ont depuis changé la donne en raccourcissant leurs titres, en jouant bien plus sur une force metal peut-être plus traditionnelle mais toujours équipée de leurs reconnaissables et féroces mélodies, de leur façon sourde et titanesque de faire sonner leurs amplis. Sur scène, Pelican reproduit à l’identique une variété de morceaux issus de l’intégralité de leur catalogue, du plus vieillot (Mammoth, du tout premier EP de 2001) au plus récent, avec quelques extraits de What We all Come to Need, et ménage l’ensemble des ses adorateurs par une présence assez sobre, sans extras, sans éclat: un déficit important de charisme qui fait principal état du groupe depuis leurs débuts mais qui n’impacte que peu la qualité intrinsèque des compositions et la bonne présentation de ces espèces de bourrasques héroïques et immobiles. L’impact négatif par contre que l’on ressent proprement et depuis toujours est probablement l’inflexibilité complète d’Herweg derrière sa batterie, droit et rigide comme un véritable poteau, depuis quinze ans : clairement, son jeu m’a toujours donné l’impression de prendre une douche tout habillé. Il est d’ailleurs systématiquement dénigré depuis ses débuts – certaines chroniques ne le pardonnent que très froidement – et contribue paradoxalement à l’identité du groupe, de par ses touches au manque absolu de finesse et ses anguleuses prises de décisions.

Quoi qu’il en soit, un bon concert, donc, que l’on pourrait presque qualifier de standard tant on peut être presque sûr que chacune des performances du groupe se ressemble, est reproduite à l’identique date après date depuis maintenant un bout de temps. J’ai obtenu ce que je suis venu chercher – à savoir proprement vivre ce que je ressentais alors dans ma chambre d’adolescent à l’époque de leur deuxième album – le public également, pour sûr, par ces morceaux directs, efficaces et concis, alors même qu’en filigrane, derrière cette soirée, il était amusant de constater que Pelican est un groupe qui résiste comme il peut au temps qui passe, loin de l’époque où le genre était véritablement à son apogée avec Isis et consorts. Pelican s’est doctement livré, s’est produit comme on attendait qu’ils se produisent, n’ont surpris personne et ont probablement ravi tout le monde. Et c’est bien là l’essentiel.

Vidéo

The Creeper (live)

Setlist

01. Dead Between the Walls
02. Deny the Absolute
03. The Tundra
04. Ephemeral
05. The Creeper
06. Vestiges
07. Immutable Dusk
08. Threnody
09. Strung Up from the Sky
10. Last Day of Winter
11. GW
12. Mammoth


The Intelligence au Divan du Monde

The Intelligence au Divan du Monde, Paris, le 26 mars 2016

The Intelligence, au BB Mix, a déçu. C’était en 2014, au théâtre Bellefeuille, et les conditions n’étaient pas optimales : le groupe s’est empêtré dans un lieu trop grand, laissant ses morceaux s’étioler dans une triste obscurité. Le mal était de toute façon déjà fait puisque les américains passaient après Trans Am – soit le seul groupe connu exclusivement composé d’Êtres Supérieurs - qu’il est mathématiquement impossible de surpasser, quel que ce soit le domaine. Cette nuit était donc à oublier.

Pourtant, The Intelligence est le meilleur groupe du monde. Clairement. C’est absolument incontestable. C’est-à-dire que la troupe à Lars Finberg balance fraîchement sur album, c’est une chose, mais sur une scène, la taxe n’est pas la même : le style est absolument inimitable. Matez-moi ces joueurs. Regardez donc Dave Hernandez, à gauche, souvent agité, aux gestes nerveux, à la diction précise, au visage radieux, aux riffs aigrelets mais terriblement précis. Il enthousiasme. Comparez-le à Drew Church, solide rocaille derrière sa basse, impassible, puissant, presque menaçant, relevant par moment son instrument comme il mettrait une droite : je crois qu’il me fait de l’effet. N’oubliez pas le discret Capponi, sur sa batterie, négociant d’une discipline de fer les atours rythmiques du groupe, transpirant élégamment dans sa chemise rouge aux manches rigides et courtes.

Enfin, la star, la brillante célébrité, l’inestimable accumulation d’atomes de classe depuis plus d’une dizaine d’années : Lars Aldric Finberg. Lars est un homme à multiples facettes, niant l’évidence et proposant toujours une façon de double lecture pour chacun de ces titres. Cela se retrouve jusque dans sa garde-robe : Finberg, ce soir, arbore ce qu’on appelle une veste réversible. Sans blague. C’est cette vision des choses qui séduit, dans The Intelligence, cette manière de second degré quasiment permanent que l’on retrouve dans les paroles de la tête pensante du groupe, ce détachement souverain qui qualifie son attitude sur scène, stoïque, délicat, distingué, qui mâchonne sereinement son chewing-gum, signe ultime d’un cynisme toujours réjouissant.

© Thomas Karamazov
© Thomas Karamazov

« It’s clean, but it’s not that clean to me. » Voilà qui résume en une bravade toute la juste ambiance que The Intelligence peut diablement poser. Cette ligne – issue de Cleaning Lady, sur le tout dernier album des Américains – débutera le concert, et ne fera qu’accumuler une sourde et grinçante tension jusqu’au titre suivant, Sex, qui signera sans équivoque le commencement véritable des hostilités. Le reste de la setlist ne traitera que d’un éternel toboggan de tubes où l’on retrouvera une poignée fournie de titres de Vintage Future, mêlé à de plus anciennes références de Fake Surfers, Males ou Everybody’s Got it Easy But Me.

Le rappel, quant à lui, n’épargnera personne, et finira de convaincre les égarés, les mornes et les sceptiques : le groupe se remet sur scène et entame une version complètement approximative – et surtout ultra-bourrée - du classique Tequila, ce qui a le don de rendre les gens littéralement fous : certains se roulent par terre, d’autre sont pris de spasmes nerveux tandis que le reste navigue dans une haute et hilare incompréhension, tout cela dans un flash à la vitesse d’un bolide, jusqu’à ce que le quatuor lâche l’affaire et reprenne sans attendre le cours des choses par Platinum Janitor. Passé ce pur instant de haute fusion, The Intelligence mettra un terme sec à toute cette entreprise d’intense délire et achèvera toute âme encore présente par un Males – comme à leur habitude depuis une paire de concerts maintenant – clairement emprunt du sceau de Lucifer, puisque Finberg sera pris de démence et accomplira sa gymnastique quotidienne en prenant comme support son petit clavier. Excellent concert des Américains, qui seront d’après les on-dit présents à Paris à la rentrée.

Avant The Intelligence, il y avait Meatbodies, collègues de label sur In the Red, avec la notable présence d’un membre de Fuzz, Chad Ubovich. Machine sauvage et rutilante, aux riffs terriblement saturés en excellente graisse, à l’incomparable dose de pur amusement : une grande partie du public s’est déplacée pour eux ce soir, ce qui peut aisément se comprendre tant les Américains de San Fransisco maîtrise sur le bout de leurs doigts de charpentiers l’art exquis de tout défoncer. A la manière de Fuzz, on voit de plus en plus de groupes de garage élargir leur expérience et administrer une bonne dose de heavy à leur petite tambouille, pour des concerts de manière générale très propres et sacrément efficaces, mais rarement inoubliables. Les Meatbodies auront donc clairement fait leur taff, juste avant la grosse et lourde tatane des Intelligence.

Setlist

Cleaning Lady
Sex
Moody Tower
Debt & ESP
We Refuse to Pay the Dues
Romans
Whip My Valet
Evil Is Easy
Thank you God for Fixing the Tape Machine
Estate Sales
(They Found Me in the Back of) the Galaxy
Hippy Provider
Dim Limelights
Platinum Janitor
Males


Battles à la Cigale le 25 mars 2016

Battles revenait dispenser ses liquides sommations à la Cigale, fin mars dernier : après une date vacillante à la Villette Sonique, l’année dernière, le trio revenait cette fois-ci à Paris, assuré d’un nouvel album sorti il y a quelques mois sur Warp, La Di Da Di.

Crédit photos: Cédric Oberlin

La première chose qui frappe lorsque l’on voit Battles sur scène, c’est que Ian Williams ressemble de plus en plus à Jim Carrey. Clairement. Sans mentir. Il y a quelque chose. Il verse régulièrement dans la grimace, la plupart des riffs qu’il joue affichent une bouche tordue, des sourcils relevés, une langue qui se déploie. Ses pas de danse sont chaloupés, mollassons, collent au maximum les sonorités qui s’extraient de sa guitare, parfaitement extra-terrestre. C’est criant, sur scène, amplifie à l’extrême cet effet d’énorme et globale boule de chewing-gum à l’écoute de la musique de Battles. Bien sûr, cette vision des choses s’inscrit dans la parfaite continuité de l’identité visuelle du groupe, mais la musique des trois Américains est par elle-même intensément colorée, élastique et malléable. Très enfantine, finalement, comme la nouvelle obsession d’un gamin qui découvrirait un nouveau jouet, une nouvelle façon de canaliser son attention, qui l’obligerait à retirer le maximum de cette situation par une série d’opérations précises et minutieusement misent en action.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

C’est-à-dire que la musique de Battles se traduit de façon assez riche par le comportement de ses membres sur scène : Williams – le gosse et facétieux –, Stanier – le puissant et déterminé – et Konopka – le sobre et appliqué. Toute cette équation se retrouve doctement compilée dans ce que donne la musique du groupe. L’attitude de Stanier prend d’ailleurs le contre-pied de celle de Williams : humainement besogneux derrière son kit - la mine est particulièrement sévère et contractée lorsqu’il essaye d’atteindre cette cymbale haut-placée – il frappe durement ses toms comme au premier jour, lorsqu’il terrorisait les foules chez Helmet. Plus qu’accompagner les divagations de ses deux collègues, il les maîtrise, les assujettit, puis leur montre le chemin. Stanier insuffle une telle dynamique au groupe – solide, impérieuse, essentielle – qu’il dirige robustement la musique du trio et l’enferme dans une espèce de marche forcée donnant au groupe cet aspect si particulier. Konopka, lui, est en arrière, plus discret. Il gère obscurément ses boucles de manière studieuse, assurant une base certaine et tranquille sur laquelle Stanier et Williams peuvent aisément s’embarquer.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Battles peut alors soit amuser ou fasciner, soit carrément repousser, mais difficilement laisser indifférent, tant ce mélange peut parfois sembler instable, risqué, voir carrément hors de propos ; particulièrement lorsque les couches et boucles s’accumulent jusqu’à provoquer une lourde indigestion, lorsque les sons de synthé s’encroûtent sans peine dans le pire du ridicule ou que les morceaux s’étirent en longueur comme d’interminables suites d’impuissance. Mais à son meilleur, Battles parvient à des cimes quasiment naturelles, d’une évidence assez lumineuse et d’une redoutable efficacité. C’est cette ambivalence qui capte dans ce groupe, cette façon qu’ils ont d’associer le pire et le meilleur, le hors-sujet comme le judicieux dans un univers à l’imagerie profondément travaillée.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Quoi qu’il en soit, le trio, ce soir, à la Cigale, aura opté pour l’efficacité : mieux calibrés qu’à la Villette Sonique, le Américains auront habilement déroulé leur art, avec quatre morceaux du petit dernier à la clé, les quasi-classiques Atlas, Futura et Ice Cream en point d’orgue, et deux titres issus des premiers EPs, comme pour mieux souligner le chemin parcouru par le groupe depuis maintenant plus d’une dizaine d’années.

Setlist

01.       Dot Net
02.       Ice Cream
03.       FF Bada
04.       Futura
05.       Hi/Lo
06.       Atlas
07.       Summer Simmer
08.       B + T
09.       The Yabba


William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

Avec une affluence monstre (30 minutes de queue) et un instrument monumental trônant en son sein (30 mètres de cordes), jamais la nef de Saint-Merri n’a ressemblé à un si réjouissant bordel que ce 6 avril pour Sonic Protest. L’affiche en vaut la chandelle, puisque pour sa soirée « musique minimaliste », le festival réunit deux poids lourds et un entre-deux décalé. C’est la pionnière Ellen Fullman, 69 ans, qui inaugure et fait donc parler son fameux « long-string instrument », installation enchanteresse de deux rangées de cordes qu’elle pince ou caresse, laissant place à un corridor dans lequel elle va et vient pas à pas. Les aspects visuels et manuels sont tellement prépondérants qu’on ne peut les détacher du résultat sonore, et que l’ensemble se doit d’être pris comme une sorte de performance. Conçu pour jouer avec des fréquences et des phénomènes acoustiques inhabituels, le dispositif donne une qualité surnaturelle au son, à croire qu’on entend un harmonium ou des cornes de brume, et non un instrument à cordes. À l’hypnose du captivant spectacle d’équilibriste qui se répète devant nous, s’ajoute celle du son, d’une beauté pure, rassurante, à vitesses multiples. On est bien à l’école des minimalistes américains, mais pas dans le formalisme raide d’un La Monte Young. Fullman est plus accueillante, portée vers une spiritualité qui s’apprivoise, et aurait même mérité un bon quart d’heure de plus (et davantage de places assises !) pour se déployer vraiment.

Ellen Fullman
Ellen Fullman

Après cette amorce divine, le live de Sourdure nous fait basculer dans un folklore de feu de camp, traditions médiévales et rituels religieux inclus. C’est audacieux dans ce contexte, d’autant qu’un problème technique le prive de son enrobage électro-bruitiste et le limite à une configuration violon/voix qui parvient pourtant à s’élever dans l’église et faire son effet. C’était peut-être ça qu’il fallait poser entre deux séances de méditations électroniques : un chant en occitan, dépaysant et familier à la fois, qui parvient à faire surgir des montagnes quand il est tout juste repris en écho par un magnétophone. On goute alors volontiers à cette relecture fervente et inventive des musiques traditionnelles, déjà bien entreprise par le collectif de la Novia.

William Basinski
William Basinski

Mais la vraie surprise de la soirée, c’est de découvrir que William Basinski, enseigne incontournable de l’ambient contemporaine, ressemble en personne à un croisement entre DJ Hell et Yves-Noël Genod. Redingote pailletée dans un halo bleuté, silhouette svelte, tignasse blonde : ce n’est pas parce qu’on fait de l’électro expé qu’on va se priver d’un peu de glamour. Pour la deuxième date parisienne de sa carrière, l’Américain tente quelques mots en français - il semble avoir parlé de messe, d’acoustique, et de David Bowie - puis enclenche la machine à rêves sans plus attendre. On est instantanément happé par l’ensevelissement ultra-gradué de ses boucles baroques, figure de style qu’il a quasiment brevetée devant l’éternel. Les tonalités sont proches de celles de son dernier travail, The Deluge, ou de celles de Pinkcourtesphone, projet de Richard Chartier avec lequel il a collaboré dernièrement. Deux séquences se rencontrent et s’éloignent à intervalles croissants, déroulant immuablement leur petite tragédie, puis s’affaissent progressivement, au rythme de ces bandes magnétiques qui se délitent petit à petit. Faite de peu de choses, la grandeur indéniable de la prestation nous dépose dans un espace-temps résolument poétique, qu’on souhaiterait ne jamais quitter. Les effets de lumières dans l’église s’y prêtent tellement bien (une croix écrasante derrière un Basinski magnifié en contre-plongée), qu’ils sont vite atténués pour ne pas virer au pompier. Beaucoup auraient souhaité un peu plus de volume pour s’enfoncer davantage dans l’expérience, mais c’est peut-être là le geste infime de Basinski pour éviter de forcer l’immersion, et amplifier plutôt cette douce irréalité. Nous restons juste au bord, entre conscience et état second, comme le dictaient les fondamentaux de l’ambient : une musique censée échapper à notre attention, à la fois présente et absente. On regrettera un peu que le deuxième et dernier mouvement de son concert prenne une tournure plus horizontale, nous cajolant dans un nuage certes angélique, mais moins consistant. Qu’importe, la magie est bien là, et on la ramènera jusque dans notre lit ce soir là.


La Route Du Rock Collection Hiver 2016

La Route Du Rock Collection Hiver 2016, du 24 au 28 Février 2016 à Rennes & Saint-Malo

Inaugurée sur les chapeaux de roues avec une première soirée rennaise illuminée, paraît-il, par une prestation dantesque des montréalais de Jerusalem In My Heart, on était pas mécontents pour notre part de démarrer cette édition hivernale avec l'alléchante programmation de cette seconde soirée: Car Seat Headrest, Kevin Morby et Here We Go Magic, autant dire que ça sentait bon la dentelle. Will Toledo, premier à fouler la scène de l'Antipode, ne décevra pas nos attentes, provoquant même un enthousiasme réel et des dodelinements de tête garantis sans coup du lapin: avec sa dégaine et ses chansons définitivement laid back, Car Seat Headrest délivre une slacker-pop délicieusement addictive et définitivement détendue du gland, piochant dans les qualités d'un certain nombre de nos héros, de Yo La Tengo à Teenage Fanclub en passant, bien sûr, par Stephen Malkmus. Le petit Will est sans doute promis à des lendemains enchanteurs. Kevin Morby, lui, sera la déception de la soirée: non pas que l'individu manque d'inspiration, ou que l'on remette ses qualités d'écriture en cause. Avec Woods, Morby a prouvé ces derniers temps qu'il était capable du meilleur (même si le prochain album du groupe, City Sun Eater In The River Of Light, à paraître en avril prochain, divisera sans doute un peu plus...). Mais sur ce coup, il convient de reconnaître que le garçon, seul sur scène, agira sur nous comme si on on nous avait collé trois Temesta dans la bière: une prestation gentiment soporifique, sans être désagréable, mais terriblement convenue et plan-plan. Les fans seront restés fans à la fin du set, les autres se seront poliment et progressivement détournés de la scène, un peu engourdis. Par la suite, Here We Go Magic, qui avec leur dernier album Be Small sont revenus à une formule plus épurée et plus intimiste, remplira son contrat sans difficultés: avec un Luke Temple serein aux manettes, le groupe délivre un show empreint d'une classe naturelle et d'une finesse qui lui sied à ravir. C'est beau, c'est juste, et constitue une conclusion idéale de la parenthèse rennaise avant le coup d'envoi des réjouissances malouines.

Cavern Of Anti Matter
Cavern Of Anti Matter

Et il convenait d'être à l'heure à La Nouvelle Vague le lendemain pour assister à ce qui restera comme l'un des highlights de cette édition: Novella, le quintette de Brighton aux trois-quarts féminin, aura remporté la mise haut la main avec un show mêlant mélodies légères, raffinées, et puissance sonique entêtante. Certes, tout ne semble pas totalement abouti chez Novella, mais ces chansons armées d'une sensibilité mélodique typiquement twee, d'une dimension hypnotique non sans rappeler DIIV, et d'une efficacité digne de leurs glorieuses ainées Elastica ou Lush, ont toutes les qualités pour faire sacrément parler d'elles. Un concert réjouissant, énergisant, galvanisant. Et de l'énergie, il nous en faudra pour supporter la suite des évènements: La Priest, qui aura choisi son plus beau pyjama pour investir seul la scène de la Nouvelle Vague, délivrera un set pour le moins... anecdotique. Enchaînant ses vignettes electro-pop se voulant plus érudites qu'il n'y paraît mais sonnant pourtant inexorablement datées, l'ancien leader de Late Of The Pier ne déclenchera pas un enthousiasme débordant, bien qu'il semble décidé à s'agiter un maximum pour honorer le festival. Pas foncièrement désagréable, mais tout sauf mémorable. Dans tous les cas, le pire était à venir: le collectif Bon Voyage Organisation, dont on se demande bien comment ils ont pu atterrir dans la programmation, constitue sans doute l'un des pires traumatismes vécus durant une Route Du Rock, été et hiver confondus. Visiblement plus soucieux de leur apparence que de la qualité de leur musique, et probables malheureuses victimes d'une hypertrophie égotique carabinée, les Bon Voyage Organisation tournent à vide, sans que l'on comprenne pourquoi ils semblent si réjouis de la vacuité de leur œuvre. Qu'ils tentent à l'occasion de faire guincher quelques commerciaux du BTP dans des afterworks niortais, ou qu'ils ambiancent des retours de mariage à Juan-les-Pins, d'accord. Mais pitié, qu'ils nous laissent en dehors de ça, on a rien demandé. Heureusement, Flavien Berger aura réussi par la suite à nous ramener à la vie, et c'est une sacrée performance quand on a été précédé d'une telle catastrophe. Berger, fidèle à ce qu'on connaît de lui, promènera sur scène sa touchante singularité, ses chansons surréalistes en bandoulière, qui allient à merveille poésie contemplative et froideur techno. Une parenthèse spatiotemporelle, à la fois bucolique, urbaine et intersidérale, qui aura sauvé les meubles de la soirée avec brio, avant que Benjamin John Powers, moitié des délicieux Fuck Buttons, ne s'occupe de clôturer en beauté la nuit avec son projet solo Blanck Mass. Nappes de synthés saturés, rythmes extatiques, incandescence du son et des sens: quoi de mieux pour terminer une soirée nichée au cœur de l'hiver breton qu'une bonne gifle de ce type, à la fois capable de faire rosir les joues et glacer les synapses. Il était temps de rentrer se pager, un peu étourdis par tant d'émotions contradictoires, pour remettre à nouveau le couvert le lendemain.

Hookworms
Hookworms

Malheureusement, intervient ici une ellipse que commande un minimum d'honnêteté: des raisons impérieuses nous ayant conduit à manquer une partie de la soirée, exit tout commentaire sur la pop argentée de l'Écossais C Duncan, et de celle de son voisin Irlandais Villagers. Mais notre arrivée tardive ne l'aura heureusement pas été assez pour manquer Hookworms, combo de Leeds qui avec son second album a considérablement gagné en cohérence et en puissance. Leur psych-rock bien frontal fait merveille sur scène, éructé avec urgence, sincérité, et à une vitesse folle. Excellente entrée en matière, donc, avant que Cavern Of Anti-Matter, nouveau projet de Tim Gane de Stereolab pour faire court, ne déboule sur scène. Avec une galette convaincante en poche ne s'éloignant pas de l’œuvre "stereolabienne" mais incluant des éléments kraut et parfois garage, on était en effet impatients de voir la puissance de frappe de ces morceaux sur scène. Et elle se révèle considérable: dans une formule guitare/batterie/machines à l'efficacité sans faille, chaud comme la braise, le trio jouera à merveille la carte de l'hypnotisme et finira par remporter la mise auprès d'un public pourtant quelque peu désarçonné en début de set. La soirée se conclura sur la même dynamique vertueuse avec Drame (lire notre interview), nouveau projet kraut-disco de Rubin Steiner. Bien plus enjouée que son nom ne l'indique, cette nouvelle entité, sans complexe et en toute décontraction, aura su s'occuper de fournir au public une dernière secousse avant de renvoyer tout le monde à ses pénates. La dimension impro et éminemment collective saute aux yeux et fait plaisir à voir et entendre, tant ces types semblent s'amuser sur scène. Avec en cadeau bonux un Quentin Rollet des grands soirs, chaud-bouillant au saxo, on ne cachera pas notre plaisir d'avoir pris un bon shoot de cette sauce kraut-disco-techno bien fêlée du casque et jamais prétentieuse.

Drame
Drame

Et la fin d'une édition hiver nous amenant invariablement à envisager sa prochaine homologue estivale, on en profite donc, satisfait de notre week-end malouin, pour nous faire l'écho d'une initiative plutôt originale du festival: faisant appel aux talents de pronostiqueurs de son public, La Route Du Rock organise en effet  un concours sortant des sentiers battus. Vous pouvez en effet laisser dès maintenant libre cours à vos fantasmes de line-up parfait, en imaginant celui de la prochaine édition été sur cette page dédiée. Les affiches les plus approchantes de la réalité gagneront deux passes VIP. De quoi goûter, en plus des concerts, à l’inénarrable ambiance de l'espace pro du Fort Saint-Père.


Dernière nuit avant travaux - Confort Moderne

Dernière nuit avant travaux, Confort Moderne, Poitiers, le 13 février 2016

Parfois il y a des papiers un peu plus difficile que d’autres à écrire parce qu’ils ont une petite, ou une grosse charge émotionnelle. Chacun d’entre nous, d’entre vous a été construit par des lieux et des rencontres, c’est comme ça que ça marche en théorie. C’est comme ça qu’à un moment donné on pousse une porte, un peu curieux, et puis là dans l’entrebâillement notre vie s’en trouve un peu, beaucoup, même entièrement changée.

La première fois que j’ai poussé la porte du Confort Moderne j’étais tout petit, et je me suis retrouvé au milieu de quelque chose qui m’avait vraiment dépassé. Je me souviens qu’il y avait des choses vraiment partout. Des expositions, dont une est restée un peu mythique dans le monde de l’art Concrete Castle, un labo de sérigraphie et une fanzinothèque avec des éditions et des impressions un peu partout, et plein de concerts, à droite, à gauche, tout ça dans une friche de quelques milliers de mètres carrés au cœur du Poitou-Charentes, à Poitiers. Oui oui à Poitiers. Je me souviens, ça devait être en 2005 mais j’y avais vu dans l’exposition des gens aussi différents et fous que les Reena Spaulings, Brian DeGraw, Richard Kern, Harmony Korine, Bernadette Corporation, Agathe Snow, Rita Ackermann, Michael Portnoy, Mirka Lugosi et j’en passe.Bien sûr c’est après, que j’ai compris que c’était vraiment fou, mais souvent, c’est après , parfois même bien après qu’on comprend ce qui change notre vie.

Je me souviens aussi d’un concert de Bastard vraiment fou, d’un set de Chloé et d’Optimo (joué au sol dans un angle de la salle), et d’un habillage lumière fait par Ingrid Luche… Bref, je crois que maintenant je peux dire qu’à partir de là ma vie avait un peu changé. Depuis 10 ans donc, c’est un lieu que j’ai fréquenté, aimé, dans lequel j’ai vécu des choses que peu de lieux en France ou ailleurs  permettent de vivre. C’est là où j’ai vu Sunn O))) pour la première fois, là où j’ai vu WHY?, là où j’ai vu Jay Reatard, là où j’ai vu Ivan Smagghe, là où j’ai vu Hair Police, Jad Fair, Daniel Jonhston, Sun Araw, Noetinger, I Cube, Koudlam, La Chatte, etc etc. Là que l’art a changé ma vie quand j’ai compris qu’il était sensible, immédiat, et absolument toujours politique. C’est le lieu où j’ai compris que la culture au sens large et sans hiérarchie de genre était, peut-être, ce qui avait un sens et un sens profond, un sens qui fait qu’on se lève le matin, aux aguets. Là où s’est chevillé profondément l’art et la vie confondus, là où cette formule n’est pas une petite phrase marketing. Là où pour un vernissage de Yann Gerstberger devant Clara 3000 on bouffe des hot dogs offert pour l’occasion. Là où Matthew Barney décide de se payer un billet d’avion pour venir voir jouer son pote Stephen O’Malley pour le vernissage d’une expo sur le métal et avec qui on bouffe des soupes chinoises, là ou Peter Halley vient voir sa femme Ann Craven venir faire son premier solo show d’envergure en France.

JULIEN-KORS-11

Photos © Julien Kors

Bref, je vais arrêter cette longue introduction histoire d’amour, parce que je pourrais sans doute y passer des heures, raconter ce qu’on faisait alors que tel groupe tournait tel ou tel clip, raconter comment parfois les montages d’exposition ressemblent à des utopies dans la vie même, mais hier c’était la dernière nuit avant les travaux, la dernière nuit qui venait clore 30 ans d’histoire d’un lieu qui sait justement faire vivre cette réplique si lointaine aujourd’hui de l’art et la vie confondus. Et la faire vivre radicalement et souvent sans concession. Le Confort Moderne a ce caractère fou de toujours plus ou moins malgré nous, plus ou moins malgré lui, produire du sens dans le réel, et d’en faire son histoire.

Alors voilà, le Confort ne ferme pas, heureusement pour l’art, pour la musique et pour les idées, mais le Confort sera en travaux pour 18 mois. Dernière soirée d’ouverture avant une réouverture qu’on espère encore plus belle. De la programmation comme souvent on ne connaît pas grand chose. Et puis toujours un peu la même histoire, toujours une soirée comme seul, ou quasiment, le Confort peut nous en faire vivre. Une exposition Distopark, transformée en terrain de paintball pour la soirée, et des concerts. Des concerts on retiendra sans doute Gugayage, une sorte d’électro noise au milieu d’un atelier vidé pour l’occasion, sorte de masse sonore hyper dense et possessive, Fiction au milieu du labos de sérigraphie et puis l’impeccable set d’Helena Hauff. Le tout avec les amis, la famille, on recroise Mirka Lugosi venue danser pour l’occasion, un peintre, un sculpteur, d’anciens membres de l’équipe, des programmateurs d’ailleurs, bref on est dans une histoire qui se joue, une histoire de lieu au sens le plus fort du terme. Une histoire aussi qui marque une position qui depuis trente ans n’a presque pas pris une ride, une position radicale. Pas de posture au confort, pas de course à l’avant-garde de l’avant garde, pas de course au dépassement du dépassement, juste la vie dans des murs en béton d’un ancien magasin de bidet, d’une ancienne fonderie.

Il y avait quelque chose de beau et quelque chose de triste. Mais quelque chose aussi de l’absolue singularité de ce lieu qui existe vraiment. Des fois si on était amené à rêver un lieu, je crois que ça pourrait ressembler au Confort Moderne. Un lieu où la vie, la théorie, l’art et la musique se font sans posture, sans allure, un lieu où ça se fait pour de vrai et simplement. Alors bien sûr pas toujours, mais souvent, ça dépasse! Quoi qu’il arrive au fil des années, ça surgit si j’ose dire. Au milieu d’un vernissage, au milieu d’un concert… C’est un lieu qui depuis 30 ans crée sa propre mythologie, en permanence et toujours à nouveau. C’est je crois, après en avoir écumé pas mal, un des lieux en tout cas les plus singuliers de l’hexagone, et on lui souhaite pour ça, de toujours persister, persévérer et de toujours se radicaliser. Encore et encore. Il y a sans doute une école Confort Moderne, en Art, en Musique. Il y a surtout des choix et souvent le choix c’est de ne pas renoncer, de ne pas être dans la facilité. Si je devais résumer en un exemple le Confort Moderne, je crois que je me souviendrais ému, d’une scène monochrome construite par Olivier Mosset sur laquelle je vois Rhys Chatham jouait de la trompette. Le tout au milieu d’un entrepôt immense, éclairé par la lumière du jour qui passe par une tôle en éverite transparente… Ou je ne sais pas, c’est peut-être voir Nico Vascellari performer un monolithe en bronze de 4/5 mètres de haut dans la cour du Confort, le tout accompagné de John Duncan, ou je ne sais pas peut-être voir le chargé de diff de l’équipe passer des disques dans une chapelle en bois de Nicolas Milhé devant Elke Krystufek à côté des sauces pour les patates du buffet du vernissage… Des fois c’est à se demander si le Confort Moderne en plus de créer du sens dans le réel, ne crée pas du réel tout court.

En tout cas ce qui est sûr c’est que le Confort Moderne est un lieu vital, un lieu à côté et un lieu devant, un lieu qui vous fouette et qui chasse. Un lieu qui peut-être changera, ou a changé votre vie. Et puis mince à la fin vous en connaissez beaucoup vous des lieux ou vous pouvez en plein mois de février vers 10h du matin, entendre un poème arabe sur l’infini devant un container qui contient une âme?

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On y était : Teen Daze et Teknomom à Mains d'Oeuvres

Teen Daze et Teknomon, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, le 31 janvier 2016

Seconde soirée de concerts pour Mains d’Œuvres depuis la reprise de la programmation: la salle accueillait en son sein le sympathique Jamison, plus connu sous l’alias Teen Daze, dans le but certain de sereinement auréoler le dimanche soir d’une pleine couronne de sérénité. Au-delà de ces niaises et basses considérations, le Canadien venait prioritairement présenter son dernier album, Morning World, épaulé pour la première partie du duo parisien de Teknomom, affilié à la sémillante famille du Turc Mécanique.

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All images © François-Marc Loze

Il faut l’avouer : la musique de Teen Daze est belle. Elle s’allonge et s’enroule autour de la conscience, la prend à part pour la soulager, pour lui dicter une réalité parallèle. Une vision des choses passablement engourdie qui se repose paisiblement sur le mol édredon de la rêverie : cela s’agite comme les ondes un peu brumeuses de l’esprit, lorsque l’on ferme les yeux, que l’on se concentre, que l’on visualise cet horizon bourdonnant, chaleureux, un brin vert d’eau, qui s’écoule tranquillement comme un flot de saines pensées. On se perd assez facilement à travers cette atmosphère éthérée, un peu chancelante mais toujours juste, dirigée par une ample rythmique, peut-être à la façon d’un élégant personnage qui s’élance d’un pas large et léger à la fois.

La première partie du concert lorgne vers les morceaux les plus doucereux du Canadien, conversant régulièrement avec son micro, jusqu’à ce que celui-ci se hisse lentement vers la partie la plus élevée de sa setlist, renforce la rythmique et durcisse l’intensité sur les quelques derniers titres. Étrange ambiance pour un dimanche soir, qui ne se prête pas nécessairement à cette débauche d’énergie, que l’on verrait plus à propos en club passé minuit, mais qui ici interpelle – pas de façon négative, au contraire, car donnant un effet intriguant au décalage, presque tendre, assez caressant. Les vapeurs soufflées par le synthétiseur résonnent alors comme une suite de couleurs se déployant dans l’intégralité de la salle avec la force d’une exclamation. Le Canadien aura joué une méthodique sélection de sa florissante production, puisqu’il compte pas loin de six albums, pour pas moins du double d’EP. Parfait concert du natif de Vancouver.

Il fallait voir Teknomom, en première partie. Teknomom joue une musique plus ou moins lente, se hissant progressivement et durement vers d’inatteignables sommets : c’est assez plaisant d’entendre ces longues plages s’étirer et prendre leur temps. Disons que c’est assez solennel, que cela se présente de manière presque cérémoniale : les mélodies s’interprètent comme une personnalité voilée, parfois froide, souvent distante. Quelque chose de taiseux, assez sombre et discret, presque ample et majestueux dans son minimalisme. J’apprécie la façon dont cette musique se déploie de manière sobre et parcimonieuse, le détail lourd de conséquence et l’émotion camouflée par une sourde tension, une indicible volonté d’agir, certainement troublée par les méandres d’un esprit retors, prêt à accomplir le mal, prêt à semer les germes du vice sur le chemin tout tracé par sa destinée.

Disons que ces gars-là, c’est du sérieux. On a à faire, à travers cette musique, à quelqu’un qui ne se dévoile que peu, découvrant ses pensées à travers une paire d’idées murmurées, presque glissées comme on indiquerait par énigme la juste voie, le droit chemin, la véritable route vers l’infini. La musique de Teknomom se développe en effet comme un charme, très langoureusement, presque sensuellement, de manière autrement subtile, apparaissant à la fois vive et secrète comme un mystère. Le duo aura laissé s’exposer quatre mouvements d’une dizaine de minutes chacun avec, à chaque reprise, une ineffable propension à se diriger tel le fatal serpent vers les sombres et obscures cavernes de la menace. Fameux concert des deux parisiens, nous pouvons le dire.

Photos © François-Marc Loze

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Setlist TEEN DAZE

01.Narrow Road, Too Deep
02.Along
03.New Life
04. Waves
05. It Start at the Water
06. Shine on You, Crazy White Cap
07. Another Night
08. Homesick
09. Carmel
10. Sunset Theme
11. Divided Loyalties
12. Célébrer


On y était: Lotic et Rabit à la Java (Bye Bye Ocean)

Bye bye Ocean, la Java, Lotic, Rabit. Ça fait beaucoup de bonnes raisons d’imaginer que la soirée va être belle. Bye Bye Ocean a le nez, Young Marco, M.E.S.H, Photonz, Visionist, Kid Antoine, etc. Toujours de bon goût, toujours de bon ton. Toujours le parquet humide de la Java. 1h30, on croise comme d’habitude à la Java quelques connaissances d’un milieu ou d’un autre. On descend sur la piste, on s’assoit un peu, on foule le parquet. Tout au fond, on voit déjà la tête de Lotic dépasser. Ça fait longtemps que je voulais voir Lotic en DJ set. Sa Boiler Room m’avait interrogé, son mix Janus encore plus. Un type capable de remixer dingue de toi de Sofiane, bon clairement, ça présage d’une touche et d’un style bien particuliers. Les deux sorties de l’an dernier nous ont pour la plupart laissés sur le derrière, on s’était dit qu’il y avait vraiment un truc chez ce type là, un truc de la frustration, un truc du travail sur une musique monstrueuse, une musique à contre-temps, une musique qui ne se veut pas que celle d’un dancefloor automatique et mécanique, mais celle d’un temps traversé par des durées et des intensités différentes, un temps plein de sentiments.

Et il n’en a pas été autrement. Très vite on entend ce qui fait la marque de Lotic, des transitions bien à lui, ou simplement des cuts, une manière de faire un rythme et une durée. Une manière de donner à danser, de donner à se regarder, de s’exaspérer parfois de frustration. Il y a toujours un temps, puis un contre-temps, une manière de lâcher le corps, puis un temps où il faut le retenir. Pas de calibrage donc dans ses DJ sets mais une manière d’être dans la sensation, le sentiment, le ressenti. Des DJ sets qui laissent place à une intériorité, à une manière de vivre différemment la musique. On ne va pas parler d’expérimentation, mais c’est certain qu’entre un remix de Beyoncé, et un remix de Rihanna, se retrouver au milieu d’une des pistes d’Agitation, produit un effet étrange, un effet bizarre. On a donc une danse bizarre, on ne sait pas trop comment faire avec son corps entre les différentes intensités. Il y a des libérations, comme il y a des « en soi ». On ressent ça sur la piste, on voit des accélérations et des décélérations dans les manières de danser, dans les manières de vivre la musique en commun. Et il y a une certaine beauté là-dedans, une certaine surprise aussi. C’est certain qu’on est pas à la Weather, techno 4 x 4, monter et descendre sur un même tempo. Là, on est dans une forme de profondeur qui ne joue pas sur la répétition ni sur une forme de possession mais sur la surprise sans cesse renouvelée, sur l’à côté, l’arythmie. D’une certaine façon Lotic libère une forme, ou revient à une forme plus « disco » du DJ set. Une forme disco qui n’est pas rejouer une ancienne forme, mais imaginer une autre manière de faire le dancefloor.

La foule s’est amassée; et au bout de deux heures c’est autour de Rabit d’assurer la soirée. On retrouve chez lui ce même soucis d’aller à contrepied, de créer autre chose au milieu du calibrage habituel. Une manière de jouer sur le réceptif et sur le circuit de la récompense. R’n’b, expé, techno, hip hop, drum’n’bass, UK bass. Encore une fois, c’est une manière de libérer la musique électronique de son côté genré. On est au milieu d’un dancefloor, tout en étant tout à fait ailleurs, dans une très forte singularité et dans une manière d’appréhender une autre histoire et une autre pratique. Disco, House, Vogue, une autre route de la musique électronique. Écrire sur la musique, c’est souvent travailler sur un support fixe, avant de travailler sur une réalité vécue. Passer de l’enregistrement au live, c’est un peu entrer différemment dans l’objet d’une recherche. Travailler sur la substance même de cette recherche et lui donner corps. Avec Lotic et Rabit, on n'a pas vraiment été déçus. Au contraire, ça confirme, je crois, qu’un changement se fait dans la musique électronique. Qu’il y a des brèches -- et des brèches intéressantes -- dans le calibrage techno des dernières années. Il va falloir compter et être aux aguets de cette scène là! S’il fallait tirer une certaine leçon au fond ça serait la boucle plutôt que le BPM. D’une certaine façon à nouveau et dans un genre différent c’est passer de la tonalité à l’atonalité du DJ set. Créer des fictions émotives et non des continuités linéaire, bref jouer la profondeur, la densité et surtout la sueur. En d’autres termes, faire du sens et du sensible sur un parquet humide.

Vraiment, je crois, qu’il va falloir se tenir là, et s’étonner de cette scène là pour encore quelques années!


On y était : Transmusicales 2015

On y était – Les Transmusicales, du 3 au 5 décembre 2015 à Rennes

Les années se suivent et se ressemblent. Arrivés fin octobre, on se pose l’éternelle question du bon breton mélomane ; « Est-ce qu’on va aux Trans cette année ? ». Et si tous les ans l’affiche nous laisse initialement perplexe (la plupart du temps plongée vers l’inconnu le plus total), les réflexions ne font pas long feu tant ce festival nous colle à la peau. C’est un peu comme un bon vieux repas de famille de Noël, où les convives se regardent vieillir autour de quelques bonnes bouteilles. On est ici désormais dans le registre de la tradition. Il semble bien d’ailleurs que c’est grâce à cela que l’équipe de l’ATM a réussi à sauver ce rendez vous depuis 10 ans, alors que le passage du centre-ville vers le Parc Expo avait été difficile à négocier. Comme chaque année désormais, le festival affiche complet ou quasi complet les vendredi et samedi, cette dernière soirée étant placée sous le signe de la danse aux sons majoritairement électroniques et techno, après un jeudi soir souvent plus instrumental, et aussi plus light tant en terme de groupes que de fréquentation. La bonne idée a aussi été au fil des éditions de retarder le début des soirées pour laisser le temps au festivalier de s’acheminer doucement et non moins sûrement sur le site situé à quelques kilomètres du centre-ville de Rennes qui reste lui animé par les Bars en Trans, festival off mais pour autant de très bonne tenue.

Doucement: pourquoi ? Parce qu’une venue aux Trans en ce début décembre est toujours signe de retrouvailles annuelles avec des vieux potes de fac (et oui, vos deux chers envoyés spéciaux d’Hartzine ont écumés dans leurs folles années les UBU, Antipode, Mundo Bizarro, et évidemment tout ce que Rennes pouvait compter de bars en ce début de siècle…) et que toute rencontre programmée ou fortuite en ville dans la journée se transforme immanquablement en pinte de bière, avant de dégénérer presque toujours en apéro plus ou moins violent qui mettent en ébullition les corps leur permettant ainsi de tenir jusqu’au petit matin, et les têtes via des débats de comptoirs de toute sorte (la prime cette année à celui sur les Régionales qui s’est conclu par un projet de création de parti politique... C’était après le saumon gravlax/vodca !).

Bon, bien sûr cette préparation a un prix ; l’impasse faite sur quelques groupes - souvent d’ailleurs les plus attendus du grand public qui les a fraîchement découvert sur la toile quelques jours avant - dont nous ne pourrons par conséquent pas vous relayer les exploits dans ces lignes.

Mais là n’est pas l’important parce qu’en général, la claque des Trans est toujours inattendue.

JOUR 1

 

Le jeudi est généralement le soir de la discipline; arriver tôt et repartir tôt, boulot le lendemain pour les uns, nécessaire préservation pour les autres.

Cette année n’a pas fait exception. Après un fort fameux repas étoilé (risotto de céleri, suivi de son effilochée de queue de bœuf sauce coing menthe, et son pesto roquette épinard… Croquant gourmand, surtout quand le tout est accompagné d’un bon pichet de côtes du Rhône !), on commence donc notre transhumance par le concert de Her. On parle ici de produit purement local, élevé au club musique du lycée Émile Zola, qu’on a fait s’encanailler dans un groupe devenu une petite gloire locale chez les 16-20 ans : les Popopopops. Ces anciens très jeunes gens sont toujours jeunes, mais ont bien sûr muri musicalement, en changeant d’influences passant à l’époque des non indispensables Foals à un mélange de grands noms de la soul d’antan aux gloires actuelles du R'n'B que sont les Franck Ocean et autres Kendrick Lamar. Leur nouveau projet se veut une musique assez épurée et légèrement groovy, portée par des voix graves et soul. C’est original, d’autant qu’on croit relever un ou deux tubes potentiels, la mise en scène est soignée, le show travaillé et sobre. Ce groupe a un potentiel indéniable même si on est ici dans quelque chose de très actuel largement usé par les anglo-saxons ces dernières années, comme James Blake ou encore les XX.

Il semble bien que la scène pop rennaise largement mise en avant depuis 5 ans, mais pour autant sans qu’aucun de ses représentants ne perce vraiment, bouge encore. On suivra avec attention dans les mois qui viennent la sortie des deuxièmes essais de Manceau et de Juveniles.

Autre bon moment de la soirée, cette fois-ci totalement surprenant ; la pop dite « transgenre » - et c’est une bonne définition – de 3somesisters. Là on est dans un registre Objet Volant Non Identifié, du jamais vraiment entendu comme sait le programmer le festival. Une sorte de chorale glam teintée d’électronique, mais où les voix restent le principal. Des harmonies tordues, des envolées lyriques… Un grand mélange de tout avec pleins de choses dedans. Too muchmais justement bon pour cela.

La soirée s’achève par un bref détour dans le Greenroom, lieu où sont programmés les plus pointus set électroniques, où le trio de DJ Apollonia est en plein milieu de son concert All Night Long de 4 heures. Pas suffisant pour nous retenir sur site.

JOUR 2

 

Les Transmusicales en journée, c’est au lieudit l’Etage en centre-ville. Gratuité oblige, le lieu est pris d’assaut pendant le week end, ce qui a rapidement un effet répulsif au grand profit des troquets avoisinants. Mais l’invitation de Trempolino, structure nantaise d’accompagnement artistique, ne nous a pas laissé insensibles vu les arguments développés : une huître-muscadet party pour conclure le concert de O. Il s’agit là d’un musicien bien connu des popeux parisiens pour avoir participé à divers projets par le passé, notamment Syd Matters et Los Chicros. On est agréablement surpris par la singularité du garçon ; des textes qui font mouche sur une musique proche de l’univers d’un Robert Wyatt, pour un ensemble assez cohérent. On jettera une oreille à l’album qui sort sous peu. Son Little, un des noms de l’affiche ayant fait un buzz en début de semaine, était programmé à 23h dans le hall 8 au Parc Expo. On l’a raté lamentablement, pour cause d’arrêt traditionnel chez Nelly, du petit nom de la généreuse tenancière d’un bar de soiffards de l’arrière gare, sur le chemin des navettes… La tournée fut si générale, et le lieu si retourné, que le temps en fut suspendu ! L’album du garçon, très bonne synthèse de musique black US, est à priori de bien meilleure facture que sa prestation scénique, semble-t-il décevante car trop classique selon la mythique presse locale. Le futur de la scène rennaise est peut être dans les mains de Totorro. Notre soirée sur site commence par la fin de leur set plutôt énergique (nous aurions aimé que cette énergie soit communicative lorsque le groupe a ouvert pour le match SRFC-OM de la veille… Et une défaite de plus, une !). C’est un post rock puissant, mélodique et atmosphérique dont nous gratifie ces jeunes gens. On est assez proche de Mogwai ; c’est aujourd’hui finalement assez classique mais ça tient la route.

Juste le temps d’une bière, on se risque à un arrêt devant Grand Cannon décrit dans le programme comme « un excellent cru de blues rock »… De quoi faire peur ! Franchement pas terrible et hors sujet dans la soirée. C’est du plan plan, pas du tout compatible avec une scène de cette taille. Notre bière sera donc terminée dans la Greenroom où Marc Pinol entame son set crescendo. Pas de surprise : on savait le catalan génial ambianceur, et il nous a encore une fois exposé tout son talent. Dansant à souhait, et ultra éclectique.

Un grand écart nous fait réintégrer le hall 3 pour le chaud show annoncé de Vintage Trouble. Aguichant sur le papier puisqu’on nous signale ici le meilleur du R'n’B vintage, chanté par le soulman charismatique Ty Taylor. Le buzz aura fonctionné puisque les portes de la salle auront même été fermées devant l’affluence soudaine. Le type est un bon sosie de James Brown, il bouge bien, le groupe est carré et looké, mais le tout est assez académique. Et puis une chose essentielle manque : de véritables bonnes chansons. Un bon moment quand même si on cesse de faire la fine gueule, mais cela restera le coup d’un soir.

Le groupe qui suivra un peu plus tard, De Wolff, Hollandais se rêvant les Doors, sera du même acabit. Tout sur la posture mais pas assez dans le contenu. Au final, très loin derrière leurs compatriotes de Birth Of Joy passés sur cette même scène en 2012. Le grand frisson de cette soirée - et du festival - viendra par la suite de Dralms, groupe canadien mené par Christopher Smith. Si la prestation est sans chichi, à l’image de la sobriété des chansons de son leader, ce dernier faisant les cents pas au milieu de ses compagnons restant statiques, la production est quand à elle exceptionnelle.

Le guide du festival parle de « rencontre fusionnelle entre un rythm and blues lent et sensuel, une pop délicate et spectrale et des touches électroniques sobrement psychédéliques »…et bien, c’est exactement ça ! C’est d’une grande finesse, et forcément rafraichissant et apaisant dans une soirée plutôt bruyante. Une sorte de clair obscure d’où jailli une diversité d’émotions : touché... Coulé ! Tout ce qui viendra après n’arrivera pas à nous reconnecter. La fin deMawimbi Live ne nous fera pas regretter de ne pas avoir quitté Dralms en cours de route : on va dire pas vraiment notre truc ce mélange de rythmes tribaux, de musique africaine et de techno. Jacques ne réussira pas non plus à nous faire rester dans ce hall 9, grande cathédrale électronique que nous n’aurons finalement que peu fréquenté durant ces jours… Une histoire d’envie.

JOUR 3

 

Le grand ratage de cette soirée sera sans conteste la jeune chanteuse Monika. Autant la veille, on plaidait coupables pour notre arrivée tardive et honteuse au Parc Expo, autant là, le prévenu se nomme Jean-Louis Brossard pour avoir programmé la belle en tout début de soirée à 22H00… C’est un peu la même histoire tous les ans, mais bon, on l’aime bien quand même. Frustrant tant la Grecque nous avait fait bonne impression sur disque, avec son disco rock à la Blondie… Comme le titre de son tubesque single, son concert restera donc pour nous un « Secret In The Dark ». On doit vous l’avouer d’emblée, cette dernière soirée ne restera pas dans les annales. On a pourtant essayé, en allant voirSteve’N Seagulls, groupe finlandais de reprises de classiques heavy metal, version country bluegrass. Amusant cinq minutes, mais au final on a un peu l’impression de voir les Pogues à une fête des battages. Ensuite, City Kay, à priori nouvelle gloire du reggae local… No comment… Ou plutôt si : pourquoi ?

Mieux tout de même, les Thaïlandais de Khun Narin’S Electric Phin Band avec leur musique traditionnelle saupoudrée de psychédélisme « sans le vouloir ». Une vraie fanfare barrée et hypnotisante, tout en étant complètement kitsch. On a franchement l’impression d’avoir mangé un champignon magique dans un resto thaï de la zone industrielle de Velizy 2. Impossible de voir ça ailleurs qu’aux Transmusicales. Le groupe touareg  Imarhan nous laissera quant à lui un bon souvenir avec son blues du désert lui aussi psyché, bien que évidemment assez proche des Tinariwen et Terakaft donc pas une très grande découverte.

Ce faisant, nous a pris une grosse envie de se prendre une bonne dose de bpm dans les tympans, et on a été servis par Powell. Si du festival nous n’avons fait que passer dans le Greenroom, l’Anglais a su nous y scotcher, nous saisissant les jambes tout en nous glaçant le sang avec sa techno expérimentale et industrielle. Sa musique est sans concession mais elle reste dansante, et réussit à fédérer une partie des fêtards ayant fuit la grande masse du hall 9. On s’est bien fait bougés, mais sans regret. Dans le hall 9 justement, on a pu voir Idiotape (« l’enfant de Cut Copy, Daft Punk et Chromeo » selon MTV !) ; des coréens du sud (mondialisation!) qui font de l’électro rock qui envoie sans limite un gros son, pas très fin, mais terriblement efficace. On pensait finir gentiment le festival au bar, comme à l’habitude, autour de cocktails bien serrés, quand un texto nous arrive à 3h30 : « France : énorme ! » . On pense alors que notre pote en tient une bonne pour se lancer dans cette déclaration patriotique comme celle là… Et en fait, non (enfin presque non) : c’est un groupe français de krautrock qui joue au hall 3. Une petite galette saucisse pour tenir (ce n’aura pas été la seule du week-end, forcément) et là, plein phares : mélodie lancinante noyée dans des boucles de bruit. Une parfaite conclusion.

Il est 5 heures : Paris ne s’éveille plus mais Rennes n’est pas encore couchée.

Bilan: Pas la meilleure des 37 éditions des Trans - pas sûr que beaucoup d’artistes présents cette année fassent parler d’eux en 2016 - mais certainement la plus nécessaire après les évènements que vous savez. Le public a répondu présent, même si une partie de son insouciance a probablement disparu le 13 novembre dernier. L’histoire continue et continuera encore longtemps, puisque que comme Beatrice Mace, la co-directrice du festival , le dit - et nous l’approuvons - « L’inconnu vaut la peine d’être connu » (... Enfin presque tout l’inconnu…).


On y était : Ought à la Maroquinerie

On y était : Ought à la Maroquinerie, le 25 novembre

À l'occasion de la sortie de Sun Coming Down, le deuxième LP sorti sur Constellation, je revoyais Ought à la Maroquinerie pour la troisième fois de l'année. Fallait-il s'inquiéter d'une telle assiduité? Étais-je en train de développer un quelconque syndrome, ou une addiction compulsive pour ce groupe ? Désireuse de pénétrer les arcanes du milieu indé, je péchais plutôt par excès de mondanité. Oh Yeah! Euh Yes pardon. Le terme « Yes » est plus stylé comme le souligne Stuart Berman dans sa chronique pitchforkienne de Sun Coming Down, consacrant un paragraphe tout entier à la différence ontologique qu'il y aurait entre les deux termes : « La musique Pop s'incarne toute entière dans le terme « Yeah ». Celui-ci renvoie à une forme de rébellion inoffensive et décontractée. Il n'y a pas plus je-m'en-foutiste que dire Yeah. Enlever le s c'est décliner tout sens des responsabilités alors que l’énoncer correctement atteste d'une vraie forme d'engagement »… Je ne traduirai pas la suite du corpus qui pourtant ne cesse de broder sur la valeur de ce nouveau « Yes » révolutionnaire et post-postmoderne car sa métacompréhension en langue anglaise me dépasse quelque peu, par contre je me propose à mon tour de digresser autour d'une autre définition qui à mon sens reflète parfaitement l'esprit de ce quatuor de postpunk classique….

Le terme «Ought» marque une intention, qui tend à la résolution d'une action mais le conditionnel rend la démarche vacillante. Il n 'y rien de moins fiable en effet qu'un piètre conditionnel en guise de réponse donnée, d'autant que le conditionnel est souvent utilisé pour marquer un langage soutenu. Il est l'apanage des gens bien élevés, qui, de manière courtoise, n'imposent pas avec perte et fracas mais suggèrent avec finesse et délicatesse. Ce nom sied ainsi tout à fait à ces quatre garçons sensibles au charme discret. Tim Beeler incarne à lui seul cet esprit nobiliaire, avec sa joliesse de dandy, son cou racé, ses chemises en daim légèrement froissées et ce visage de poupin aux traits émaciés. Sa voix est galante, et malgré son faible timbre, qui manquait d'ailleurs cruellement d'amplification à cette occasion, elle sait se faire impérieuse car le ton fluctue incessamment. Et si son ton s'entend, on est content, faudrait-il dire en allitérations car il s'agissait bel est bien d'une constante constitutive de sa diction. Autre manifestation, j'appréciais tout particulièrement sa manière de scander les textes de manière théâtrale et son goût de la répétition avec une voix presque aussi nasillarde que celle d'un Mark E Smith, lui donnant des airs de garçon prolétaire. Celle-ci pouvait pourtant tout aussi bien s'élever et gravir les échelons de l'humaine condition. Tout ce panel sociologique et cette palette de tons qu'il nous mettait à disposition étaient hautement distrayants. Les titres Men For Miles ou encore Beautiful Blue Sky illustraient bien ces différents points : la répétition et les registres variés à satiété pour un effet théâtralisé.

Ought

Les détracteurs de Ought pourront justement lui reprocher cet excès de théâtralité et ce phrasé emphatique presque ironique, à l'image du « I've given up love » dans le titre Passionate Turn. S'agit-il de sur-interprétation ? Dois-je leur prêter des intentions qu'ils n'ont pas?  N'allant pas jusqu'à dire qu'il ont la dérision d'un Frank Zappa, il y a tout de même des dimensions qui à première vue n'apparaissent pas. J'évoquais dernièrement, avec un ami, le cas de Lawrence Hayward, le chanteur de Felt. Ce poto soutenait être terriblement indisposé par le timbre et les modulations d'Hayward. En dépit de son amour immodéré pour la pop britannique des années 80, il exécrait au plus haut point ce groupe seulement à cause de l'artificialité de la voix de son chanteur (notamment au sujet de Sunlight Bathed The Golden Glow sur Gold Mine Trash). Cette haine invétérée me fascinait et je me rendais compte que j'aimais précisément ce groupe pour cet aspect.

Certes on peut reprocher à cette voix maniérée et aux arrangements musicaux léchés et bien souvent empruntés, un certain manque de naturalité. C'est du post punk de garçons bien élevés à qui il manquerait la fougue et la radicalité. L'introspection y est mais le chant a beau tenter de s'encanailler, la musique ne cesse d'être appliquée. Ought en concert n'a rien de révolutionnaire. C'était même plutôt très mou en première partie de soirée... Quel serait finalement l’intérêt d'assister à un concert reproduisant le disque dans son intégralité sans aucune altération ou improvisation ?

Il nous aura fallu un certain pour entrer dans le vif du sujet. C'est même à la fin que l'émotion a commencé à nous gagner sensiblement. Curieusement, le public qui jusque là, ne bougeait pas d'un iota s'est tout à coup emballé à la fin du concert et les rappels ont été si intenses et les applaudissements si denses que le groupe est revenu une troisième fois sur scène. Tim Beeler, répondant poliment aux injonctions du public, s'est alors exclamé avec sa plus belle voix de canard: « We're not the Beatles » pour indiquer qu'il avaient déjà quasiment épuisé la quasi totalité des titres de leur répertoire. Ce plébiscite inattendu n'a pas manqué de me faire sortir de ma langueur et je me mettais alors à applaudir avec la même ferveur idolâtre en criant « Yeah! » à tout-va alors même que je m'ennuyais quelques secondes auparavant. J'ignore ce qui s' est passé, sans doute, une fois de plus, cette fameuse envie de communier et de se prendre dans les bras... Cela va-t-il cesser enfin? Je souhaiterais retrouver mon esprit critique et retrouver la verve irascible d'un Mark E Smith ou tout simplement m'arrêter d'écrire...

 


On y était : Os Mutantes & Faust à Petit Bain

On y était - Os Mutantes et Faust, les 20 et 21 novembre à Petit Bain

Comment aimer de nouveau après une longue séparation? Cette question, qui pourrait faire l'objet d'un déchirant sujet dans une émission télévisée pour mère au foyer, s'est posée tout au long de la prestation des Os Mutantes. Il était de bon ton de se retrouver dans une salle remplie de personnes fermement décidées à célébrer l'hédonisme en toute insouciance et l'hilarité à l'occasion de la 3e édition du festival How To Love à Petit Bain. Après Tahiti Boy, l'heure était à l'esprit carnavalesque et le public réservait son plus bel accueil à Os Mutantes pour communier chaleureusement et partager un moment de douce ébriété. Leur entrée, quelque peu ratée puisque Sergio Dias, n'arrivant pas à amplifier sa guitare, fut contraint de quitter la scène pour quelques ajustements, était à l'image de ce rendez-vous manqué aux espoirs ô combien déçus. Allons donc... Fallait-il vraiment s'étonner ? Quelle vaine illusion que de croire qu'ils pourraient ressusciter ou même se réinventer après tant d'années ! Du trio facétieux il ne reste que Sergio. Rita Lee et Arnaldo Battista, les anciens amants sulfureux, se sont à jamais éloignés, et Sergio porte désormais l'héritage funeste d'un groupe céleste déchu avant même d'avoir triomphé. Aujourd'hui, leur rayonnement s'étend sur toutes les contrées indés et les Os trônent désormais au Panthéon de l'Outsider. Quelles sont les raisons d'une telle fascination? Le mystère de l'incarnation reste intact.

Depuis leur reformation en 2006, deux albums ont vu le jour et le dernier LP intitulé Fool Metal Jack sorti l'an dernier et chanté en anglais, marquait un revirement important quelque peu alarmant. Malheur et damnation! Le glas sonna aux premiers riffs dignes de ceux d'un Carlos Santana, dénaturant un style estampillé qui pourtant faisait leur spécificité. Les velléités guitaristiques de Sergio s'en donnaient à cœur joie et plombaient la légèreté des douces mélodies psychés au profit d'interminables solos dégoulinants. Vade Retro Santanos Mutantes! Le plaisir qu'il prenait à jouer était pourtant évident et il s'amusait, tel un enfant, à presser indifféremment les cordes de son jouet et à appuyer sur tous les boutons.

La formation était restreinte ce soir là, seuls quatre membres officiaient, et nous étions loin du joyeux bordel foutraque et coloré auquel ils nous avaient habitués. La fantaisie n'était soulignée que par des artefacts compassés. L'adorable Sergio arborait un costume à la Paul Revere and The Raiders, accompagné de bottines à talonnettes et d'une redingote de capitaine de vaisseau en pleine époque coloniale tandis qu'Esmeria Bulgari, toute de noir vêtue, portait également des bottes montantes au fétichisme sexuel vicié, délaissant ainsi leurs traditionnelles tuniques de farfadets au profit d'un look glam outrancier.

En dépit d'une chaleureuse ambiance, je préférais rester dans mon coin et boudais bêtement comme une petite sotte ingrate, au lieu de me laisser submerger par le plaisir et me réjouir d'être en aussi bonne compagnie... J'étais en effet entourée de jeunes représentants de la diaspora brésilienne, composée à 80 % de charmantes petites soubrettes plantureuses au déhanché et décolleté vertigineux qui m'invitaient à danser. Parmi l'assemblée, Il n'y avait aucun vétéran de l'ère psyché et encore moins de garageux 60's, seulement de joyeux boute-en-train prêts à danser sur les rythmes endiablés de la Bat Macumba !

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Photo © Vincent Arquillière

Bien heureusement, dès le lendemain, Faust m'a réconciliée avec l'idée que je ne pourrai plus jamais assister à un concert de pépés. Hé hé ! Grand bien m'a fait de communier en collectivité et d'entrer dans la danse de l'irréalité. Ce groupe de krautrock a pourtant 40 ans d'existence mais il continue de croire en ses forces vives et de vouloir œuvrer pour le bien de l'humanité. Les époques changent, les mentalités évoluent, les idéologies s'alternent, les régimes se succèdent mais Le monde selon Faust s'indiffère de ces mutations. Le premier titre renommé Paris pour l'occasion, faisait écho aux récents évènements et donnait le ton de cet engagement dès l'introduction. À la fin du morceau, le bassiste Jean Hervé Péron a ensuite brandi un papier dressant la liste des grands dictateurs (déchus), parmi lesquels Augusto Pinochet ou encore le général Franco! Révélation ultime et prise de risque absolue! Engagement total au mépris des conséquences! Oui oui en effet… Faust a fauté. L'intervention était surréaliste et plutôt anachronique, mais en dépit de l'apparent ridicule de la situation, la sincérité et l'engagement était tels que nous finissions par adhérer pleinement.

L'expérience était inédite, d'autant qu'elle ne se reproduirait sans doute jamais. Leur prestation nous plongeait dans une faille spatio-temporelle pour un voyage dans un passé utopiste et antimilitariste. Nous commencions à nous prendre au jeu et à saluer leur ferveur idéologique. Le rythme martial de la batterie, martelé par le mastodonte Werner « Zappi » Diermaier nous faisait marcher au pas et facilitait cette adhésion. Cependant, les discours avaient beau être bienveillants, l'angoisse nous saisissait tout du long car leur musique était glaciale. L'effet de répétition, les collages électroniques fantomatiques, les sonorités stridentes obtenues au moyen d'objets fétiches informes et tranchants, d'écuelles en métal renversées suspendues à des mobiles, concouraient à cette plongée dans les abîmes en vue d'un fatal envoûtement. Faust a triomphé et a ravi notre âme pour la damner éternellement. Nous ne voyions plus les choses de la même façon. Un filtre abject couvrait ainsi les visages de mes condisciples qui commençait à agir de manière étrange. Un voisin se grattait frénétiquement le crâne en grimaçant notamment à l'écoute d'un extrait incorporé du document sonore d'Antonin Artaud (Pour en finir avec le Jugement de Dieu), une femme pécheresse s'est jetée tout à coup dans les bras d'un parfait étranger pour le couvrir de baisers. Je vis ensuite débouler un mec défoncé arborant un look de métalleux salafiste, tenant sa housse de guitare sous le bras, et les pires visions se bousculaient tout à coup. Je me voyais déjà, prête à bondir dans un élan désespéré, pour contenir le geste furieux d'un illuminé. L'esprit de Faust avait eu raison de moi. J'étais devenue folle à lier.

Le très beau titre éponyme et archétypique intitulé Krautrock (issu de l'album Faust IV), a clôturé ce secte.. euh set pardon et je pensais alors à la multitude de formations actuelles qui se réclamaient de cette obédience…. Finalement, leur soi disant approche passéiste, que je raillais au début de leur prestation, n'était pas irréaliste. L'histoire se répète inlassablement, à l'image de ce mouvement musical, qui ne cesse de réapparaître et dont les forces n'ont jamais été plus vives qu’aujourd’hui.

Le visage grimaçant du cynisme se propage mais l'utopisme avant/arrière-gardiste de Faust entend fortement résister à cet état irréversible des choses. Telle une poignée d'irréductibles révoltés (« Faust » signifie également « poing » en allemand ) ses membres réactivent un rêve et sont emprunts d'une ferveur qui leur donne encore à penser que l'art peut transformer le monde et qu'il peut même se fondre dans la vie. Aujourd'hui, il semble n'y avoir plus de lieu pour l'utopie, comme si nous étions imprégnés de la conviction désespérée que le monde court à sa perte et que le jugement critique tient du leurre. Les initiatives de ce type tendent à nous réconcilier avec certains principes prétendument oubliés et il ne pouvait y avoir de concert plus salutaire, en ces temps troublés, que celui auquel je venais d’assister.


Photoshoot : The Underground Youth au Point Ephémère

The Underground Youth, c'était le 3 novembre dernier au Point Ephémère, encore une fois grâce à Dead Boy et cette fois-ci avec les français de Biche et Future en première partie du groupe psych wave de Manchester. Une belle claque, nette et froide, qui nous laisse hypnotisés au fil des chansons principalement tirées de Sadovaya (2010) et Delirium (2011), depuis Lost Recording qui ouvre le set jusqu'au zenith porté par Rules of Attraction pendant laquelle le groupe descend au milieu du public partager sa transe... Retour en images.

Photos © Clémence Bigel


On y était : Bitchin Bajas & Raymond IV à l'AJMI

Bitchin Bajas + Raymond IV, AJMI, Avignon, le 6 novembre 2015 

Aussi docilement que le peuple hébreu se laissa conduire vers Jericho en 1493, la population avignonnaise se prit de son plein gré dans les filets métalliques tendus par le collectif Jericorp ce soir du 6 novembre 2015. Les activistes de la cité papale arrivent une fois de plus à réunir un plateau expérimental pointu dans une ville plus habituée aux longues tirades théâtrales qu’aux crissements analogiques. Ce sont les gourous Raymond IV et Bitchin Bajas que les outsiders ont sollicités pour répondre à notre quête spirituelle et nous offrir un moment hors du temps. Et l’initiation chamanique débute à peine passée les portes du club de jazz de l’AJMI.

Le lyonnais Raymond IV a l’honneur d’ouvrir le bal dronesque, installé avec son artillerie scintillante au milieu de la salle. Seule différence avec une cérémonie incantatoire, on ne danse pas autour du feu mais l’on médite les yeux fermés, assis en tailleur encerclant le marabout et ses boites à rythmes et cassettes. Des chants célestes nous pénètrent de part en part laissant fuiter des voix d’esprits africains qui nous alpague. La résistance est brève, rapidement déjouée par des percussions entêtantes projetées de parts et d'autres du club à la vitesse de la lumière grâce au système quadriphonique de l'AJMI. Après la vague africaine, ce sont les sonorités aquatiques et mécaniques qui s’entremêlent, des sons qui pourraient être tout droit sortis d’un thérémine claquent entre deux trainées euphorisantes. Le public est dans une sorte de transe interpersonnelle, les conflits intérieurs sont retranscrits par la musique, par la dualité entre des sons emplis de chaleur et d’autre d’une froideur hivernale. Comme victimes d’une communion silencieuse entre les esprits et eux-mêmes, les corps presque inertes des personnes du public se laissent portés au gré d’un vent imaginaire qui construit et déconstruit tout sur son passage.

Remis de ce moment de flottement hertzien, nous nous apprêtons à rentrer dans la deuxième phase de la procession chamanique : la procession façon nord américaine.

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Photo © Louis Bérenger

Débarqués de Chicago leurs vieilles machines sous les bras, les thaumaturges de Bitchin Bajas n’ont rien à apprendre en matière de charme. Le groupe initialement formé par Cooper Crain, également membre du groupe psyché motorik Cave, sème des trainées organiques derrière lui et montre ce que l’ambient sait faire de mieux.

Le set s’ouvre sur le fantasmagorique Inclusion de l’album Bitchitronics sorti chez Drag City. Rob Frye, assis en tailleur, nous téléporte jusqu’au pays du soleil levant grâce à la pureté du son qui émane de sa clarinette. Il n’aura pas fallu attendre longtemps avant d’entendre Marimba, titre phare de Transporteur, dernier album en date sorti chez Hands In The Dark. Flûte et synthés s’unissent dans un effort jouissif presque médicinal pour quiconque l’écoute, les répétitions lancinantes faisant office de remède. Et le Crumar DS 2 manié avec tant de dextérité par Daniel Quinlivan n’est sans doute pas étranger aux effets immédiats de ce traitement. C’est ça aussi le génie de Bitchin Bajas, utiliser des machines datées de plusieurs décennies mais surtout savoir les écouter et en exploiter tout le potentiel. Cette maîtrise, ils nous la prouvent notamment au moment de Parisan Jam, morceau créé et expérimenté un mois plus tôt à l'Espace B qui fit tant d'effet à la capitale qu'ils se voyaient mal en priver les villes suivantes. S’ensuivront des moments d’une pureté sans équivoque glorifiés par les variations d’un saxophone parfois lourd, parfois léger comme l’air. Chaque intervention de l’orgue électronique Ace Tone de Cooper Crain marque une renaissance dans une chaine sonore diaphane. Difficile pour le public d’ouvrir les yeux à nouveau lorsque vient le moment du rappel : des percussions qui s’emballent et enveloppent les sonorités analogiques immaculées pour une entrée que l’on ne peut refuser dans la troisième dimension. Les musiciens, eux, restent stoïques, à la merci de leurs instruments et de leurs émotions. Nos chakras sont plus que jamais ouverts et nos esprits s’imbibent de chaque note. L’effort des Bitchin Bajas marque son point culminant sur l’ultra mystique Rias Baixas, Everest de plus de 10 minutes, passant d’un son de flûte cristallin à la tension des frappes de batterie qui s’entrechoquent et nous prouvant encore une fois ce que les machines des années 70-80 ont dans le ventre.

Le set se termine et avec lui, le retour au monde réel que l’on aurait volontiers prolongé de quelques heures.

Vidéo

Setlist

1. Inclusion
2. Marimba
3. Parisan jam
4. Tilang
5. No tabac
6. Going home
7. Rias Baixas


On y était : Musiques Volantes aux Trinitaires

On y était - Musiques Volantes le 6 novembre 2015, Les Trinitaires, Metz

Assister à la soirée violente des Musiques Volantes, c’était vivre cinq heures de la surdité progressive d’un ouvrier sidérurgique chinois, ou franchir l’Atlantique planqué dans le train d’atterrissage d’un long courrier. Un cimetière de tympans noyé de sueur et de bière. Wire, J.C. Satàn et T.I.T.S réunis dans une même soirée à 110 décibels ponctuée de projets noise, drone et punk, la virée promettait de toutes façons de désensabler nos portugaises, on le savait et on le voulait.

Tout commence pourtant sobrement par Nibul, un duo à la tradition bruitiste mâtinée d’ambiance ethnique et partagé entre saxo et batterie de fortune. Les complaintes interminables et sirupeuses de la drone cuivrée, secondées par un fond sonore ronronnant et chuintant émanant du binôme séquenceur/disto, sont secouées par les soubresauts rythmiques du batteur qui semble tout autant succomber à la transe générée par l’atmosphère musicale qu’à une expérience mystique sous ayahuasca. Le contact avec le public se crée rapidement et ne fait pas défaut sur toute la longueur du set improvisé, tant le fond expérimental et progressif du tandem peine à lasser. La transition est incertaine une fois la chapelle atteinte et les premières notes de Destroyer égrenées: il y a tout un monde entre une formation binaire bruitiste et le simili-orchestre de pop composé de Dan Bejar et ses sept musiciens. Les prods du Canadien sont fignolées aux petits oignons, le backing band joue à la croche près, et bien que fortement malade et limité dans son chant, Dan se donne beaucoup de mal pour assurer un set raccourci à 45 mn au lieu de 80. Mais la sauce trop coulante ne prend pas, une partie du public scande et s’enthousiasme mais l’approche mielleuse fait tache dans la programmation et décourage les masos qui attendent de saigner des oreilles. Ce n’est pas le bon groupe pour la bonne soirée, ou l’inverse, et c’est sur le terme de “fromageux” soufflé par une voisine et validé par l’assemblée qu’on s’extrait promptement de la salle pour gagner le cloître et se délecter de Fort Crèvecœur.

Destroyer © Damien Electrophone

Destroyer © Damien Electrophone

Comme Nibul, avec qui ils partageaient ce soir là le projet Raga du Soir en Trois Mouvements, Fort Crèvecœur est un duo noise à prédominance folk minimale. Face à face sur leurs chaises respectives et ceints par le public, les deux bruitistes réduisent leur appareil musical au cheap le plus rudimentaire, communiquant tour à tour et parfois de concert, qui avec un banjo à cinq cordes ponctuellement joué à l’archet, qui avec un Mélodica Bontempi vintage ou un harmonica. Le fond sonore, diffusé par un lecteur/enregistreur de l’âge de son propriétaire, oscille entre field recording naturel et sons dissonants dans une version concrète de musique de chambre qui impose à l’assistance un silence respectueux et contemplatif. La rythmique elle-même est atténuée, discrète, jouée à même la cuisse, s’élevant progressivement sitôt que la chaise sert de caisse claire, un chapelet de cloches jouant finalement le rôle de charley de fortune. L’atmosphère est sourde et intime, et le public finit assis, dans le calme, comme de bons élèves. La torpeur, repoussée par une ou deux gorgées de bière, est définitivement balayée par le punk empoisonné d’Avale, duo de messines autoqualifié d’“amour froid” se répartissant basse et batterie dans une ambiance bitchy agréablement surjouée. Le set commence dans la retenue malgré les maracas qui tombent lourdement sur les fûts de la batteuse, et la fausseté du chant associée à l’espace du caveau résonnent comme un concert de squat, quand bien même on ne peut pas allumer sa clope. Soutenues par leurs expériences respectives dans des groupes locaux, les deux garces au look rockab ne manquent ni d’humour ni de technique, mais Avale ne crache pas: même avec des amorces plus que correctes, les morceaux peinent à décoller et sur la longueur la motivation s’estompe doucement — il faudra la folie dévastatrice de J.C. Satàn dans la chapelle pour se dégourdir les mollets.

Avale © Damien Electrophone

Avale © Damien Electrophone

Que dire du quintet garage rock qui n’ait déjà fait l’objet de multiples reports? Fidèles à leur réputation et malgré une chaleur tenace dans une nef au bord de l’Enfer sonore, les Bordelais déversent leur psychédélisme méphistophélique sur un parterre de bigots transformés, reprenant dévotement leurs paroles et implorant la damnation. On croit un instant assister à une cérémonie sacrificielle lorsqu’une pécheresse en courte bure tente d’agiter sa choucroute blonde sur scène, mais elle est prestement rejetée dans les abysses soufrés de la fosse, rejoignant le commun des succubes pour assister à la fin du concert qui s’achèvera, comme de bien entendu, torse nu dans les vapeurs de sueur et d’alcool. En aparté de l’intensité satanique se tenait dans le cloître la troisième et conclusive performance du triptyque Raga du Soir en Trois Mouvements, cette fois menée par Gugayage, un autre duo à l’approche noise mais à dominante techno dont l’énergie finira par pousser une partie du public à entamer une queue-leu-leu imprévue et franchement drôle sur fond de micro réverbéré et de minimale tirant parfois vers l’IDM. Retour au caveau pour découvrir les Montréalais deChocolat en live, dont l’album Tss Tss, lui-même enregistré en live dans la foulée de quelques répètes, avançait une psyché garage aux ressorts progressifs. Mené par Jimmy Hunt, dont les antécédents cheesy imprègnent les compositions sans toutefois les transformer en guimauve, le groupe balance un set rôdé mais pas lisse, basculant facilement d’une texture pop un peu lustrée à un garage discordant fondu au larsen. Hunt, les bras noueux écorchant sa guitare et à moitié caché derrière des lunettes de presbyte, jabote ses maigres versets en anglais comme en français d’une voix à la limite de la féminité, dans une ambiance hypnogène et douillette qui étourdit à peine tant elle reste cachée au milieu des saturations et des élans frénétiques du clavier.

JC Satan © Damien Electrophone

JC Satan © Damien Electrophone

Gagnant les tympans les plus profonds, la saturation sucrée des Canadiens finit d’être boursouflée par les Britanniques de Wire dans un élan transatlantique de solidarité acouphénique. Entre punk et art rock, feedbacks enthousiastes et synthétiseurs expérimentaux, Wire a contribué à graver les microsillons de la sainte galette post-punk et enfanté presque autant de sous-genres que d’enfants terribles. Wire en live, c’est reprendre quarante piges de circonvolutions métalliques, c’est toucher du doigt l’atemporalité du rock dans ses déclinaisons les plus empiriques et alternatives, c’est… visiter un musée du classicisme. À l’exemple du mouvement pictural, une fois l’intellectualisation mise derrière soi, une fois le plaisir prêt à recouvrir la moindre parcelle de réflexe analytique, reste un arrière-goût de déjà-vu regrettable prenant la forme d’un set ultra propre, où la crainte du moindre pain empêche le quatuor londonien d’oublier un temps son perfectionnisme pour se lâcher un peu, obligeant un public pourtant acquis à sa cause à se focaliser davantage sur le détail technique que sur la composition générale, histoire de ne pas s’ennuyer avant de passer au tableau suivant. La répète était parfaite, vivement le concert. Autant dire que c’est sur T.I.T.S, derniers à se produire sur les coups d’une heure du matin, que se portaient nos espoirs de conclure la soirée en bousculant un peu la bière du voisin. Une pression qui n’a effectivement pas empêché le groupe de nous faire renverser les nôtres, le quatuor aux horizons divers (Catholic Spray, The Feeling of Love, Pierre & Bastien, Chimiks) se renvoyant la patate chaude cacophonique dans un exemple strident d’orgie garage aux effluves punks panachés de sueur. Boostés par l’acoustique catacombesque du caveau, les accords lo-fi frisant l’indéfinissable se répercutent sur la voûte basse et les corps chauds, pourrissant définitivement et dans la plus grande allégresse les reliquats de nos nerfs auditifs. C’est brutal et intense comme une claque sur le cul pendant le coït, et suffisamment addictif pour justifier un rappel malgré la fatigue et la chaleur. T.I.T.S finira par nous laisser vannés, essorés, les esgourdes empâtées et les pattes engourdies, mais ravis de cet épilogue à la plus dissonante des soirées de cette vingtième édition de Musiques Volantes.

Wire © Damien Electrophone

Wire © Damien Electrophone


On y était : Acid Mothers Temple à Petit Bain

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Photo © Yoan-Loïc Faure

On y était - Acid Mothers Temple et Noyades, le 6 novembre 2015, Petit Bain, Paris

Je me préparais à quitter le pont pour une étrange croisière dans les méandres de la psyché et larguais les amarres pour voguer en direction des eaux territoriales. Je ratais ce soir là le prêche occulte de Sphaeros et arrivais juste à temps pour le concert de Noyades

« Noyades » à « Petit Bain », tout un programme marin ! Tel est le nom du trio lyonnais qui a performé avant l'arrivée des Acid Mother's Temple. Outre l'époilante association, que je ne manque pas de souligner lourdement, le choix de programmation était très opportun. Je les voyais pour la deuxième fois dériver sur le fleuve de la sainteté, après une première apparition remarquée, quelques semaines auparavant, en première partie de Cosmic Dead dans une péniche avoisinante. Sans doute étaient-ils galvanisés par l'enjeu de taille qui les attendait, celui d'officier avant les mythiques japonais, car ils se sont magistralement imposés. L'union fait la trinité et nos trois larrons se sont sublimés. Sans aucun doute fallait-il souligner ce soir là une drôle de particularité : le son émis par la basse de Vince, sosie interlope de Lucky Dube, était particulièrement audible. Les riffs de guitare avaient beau s'en donner à cœur joie nous n'en discernions pas moins la ligne de basse mélodique qui rivalisait sans peine jusqu'à finir par triompher à certains moments. On aurait pu ainsi arguer un défaut de sonorisation mais sous cet apparent équilibre imparfait et ce changement de paradigme, l'harmonie était respectée et nous suivions du regard les prouesses digitales respectives de nos deux guitare héros. Leurs sveltes et longilignes silhouettes se mouvaient d'une manière affolante et je manquais de défaillir à la vue du grand écart (approximant les 170°) initié par le crane bassiste. Leurs chevelures ondoyaient perpétuellement vers l'avant, obstruant la face de ... de nos protagonistes pour un effet shoegazing en bande organisée. C'était finalement pour Jessie que mon cœur battait, qui, reclus dans sa tranchée nous canardait inlassablement, faisant monter graduellement l'intensité et la fréquence des détonations. Le lancement dans la foule d'une bouée de sauvetage a clôturé le set de Noyades. Un peu à l'image du désespérant bouquet lancé à une célibataire esseulée, la capture de cette bouée m'aurait sans doute servi à me jeter dans la seine en cas d'accès de folie intempestif causé par une idylle déçue avec quelque ascète japonais… Il n'en a rien été. La folie a été malheureusement maîtrisée et tout s'est parfaitement déroulé.

Les Acid Motherfucking Temple dont ensuite entrés en scène. Je partageais quelque peu le sentiment de Lamerville40 sur son post YouTube figurant au bas du clip de Pink Lady Lemonade, titre issu de Devil's Triangle joué en toute fin de set et tout simplement éblouissant, indiquant que rien ne permettait de mieux apprécier cette musique aux contours indistincts que dans les conditions du réel. C'est surtout au travers de la performance que la magie s'opère, laissant libre cours à l'improvisation créatrice et initiatrice. Les effets et réactions sont imprévisibles à l'image de leurs orientations musicales passant du prog, au stoner aux ballades éthérées pour finir dans un chaos bruitiste constitué d'une armada de fuzzs spatiaux aux constantes interférences.

Higashi Hiroshi, le preux chevalier électronique, à la chevelure d'une blancheur irradiante, se laissait doucement bercer les yeux fermés par les ondes soniques surpuissantes émanant de son clavier. Sa noble expression touchait au sublime et j'admirais cet homme qui de sa reine indifférence suscitait des émotions contrastées, entre amour et crainte partagés. Tababa Mitsuru (Zeni Geva, Boredoms) penchait quant à lui du côté dyonisiaque et visait de par son accoutrement, ses mimiques et son chant à célébrer l'hubris sous tous ses aspects. La théâtralité prévalait, mais il s'agissait d'une théâtralité naturelle sans profusion d'effets, et chacun des membres incarnait un rôle spécifique propre à la résolution du drame psychédélique. Il ne manquait plus que les Mugen nô, des apparitions fantomatiques, qui dans la tradition théâtrale japonaise représentent démons et divinités. Pour finir, Makoto Kawabata levait sa guitare au ciel pour envoyer des riffs à la terre et les faire voltiger au dessus de nos têtes. Sa guitare encore frémissante a ensuite été suspendue en équilibre instable sur une corde et oscillait dangereusement telle une épée de Damoclès prête à s'abattre sur nous.

Pourtant, malgré la recherche de sensations et la démence de leur son, les musiciens ne perdaient jamais la raison. C'était ce paradoxe qui était plaisant, à l'image d'un groupe qui ferait scéniquement l'apologie de la folie sans pour autant y avoir un jour succombé. A cela pourrait-on avancer: comment l'incarner quand on ignore ses effets? Faut-il avoir vécu? Faut-il avoir aimé? Bah, ce sont des japonais! Même sobres et bien élevés, ils n'en restent pas moins incroyablement barrés (ça c'est de l'analyse poussée!). Les émotions entraient en collision et nous passions de l'émotion à l'hilarité tout au long de la soirée. Leur interprétation de Pink Lady Lemonade, en fin de set, a constitué une des plus belles performances à laquelle il m'ait été donné d'assister.

Sur Benzaiten (Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O) je les écoutais manier cette langue inconnue, à l'intonation martiale et au rythme saccadé, quand, tout à coup ils se sont mis à parler en anglais: Ce qui, à première vue, pouvait sonner comme un prêche chamanique, n'était en réalité qu'une intervention fortuite faisant la promotion de leur merch. Quelle n'était pas notre soulagement! Aucune parole satanique n'était proférée, aucun message politique ne nous parvenait, juste la simple et juste réalité économique d'un groupe en proie aux contingences mercantiles. Cet intermède était finalement à l'image de cette excitante prestation : un spectacle tragi-comique joué par de prodigieux acteurs maniant l'art de la démesure et de l'ubiquité."