Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi

« Sur cet album, j’ai essayé de trouver des points positifs et de ne pas me reposer uniquement sur mon mépris total du monde qui nous entoure »

C’est pétri d’enthousiasme et écorché de bonnes intentions que David Best présente ce nouvel album éponyme de Fujiya & Miyagi, trio slash quatuor qui pianote des trucs sur des synthétiseurs depuis plus de quinze ans maintenant. Et chez le groupe de Bristol, le dédain du monde qui nous entoure a souvent l’emballage pop et le goût électro-kraut. Un rock qui n’en est pas vraiment, quoi. Et cela tombe bien, Fujiya & Miyagi n’est pas vraiment un album non plus. Pour préciser, c’est la compilation de leurs trois derniers maxis, respectivement EP1, EP2 et EP3, parus au cours de l'année dernière, soit la réunion un brin flemmarde de compositions précédentes où l'ambiance claire des dancefloors montent d'un cran sur l'échelle du digital. Des sonorités très numériques pour des danses nettes aux couleurs acidulées, mélancoliques malgré tout. Fijuya & Miyagi présente donc une cohésion un peu chelou, forcément disqu-ontinue, pour ne pas dire inégale, qui n’enlève rien à la découpe super précise et fascinante du fake duo nippon. Le format est toujours carré, rien n’en dépasse, c’est clean à piquer les yeux tellement le son est lustré. Calibrage maximal et émotion stérilisée. Solitaire a les mêmes atomes crochus que les notes emblématiques de l'introduction du In The Grace Of Your Love des Rapture de 2011. Sans virer 100% DFA, hein. Mais là-dessus, une sensation demeure, ce petit balancement de tête qui demeure bien vivace malgré les beats un peu coincés. Le dernier tiers du disque veut d'ailleurs son pesant de cacahuètes, se révélant à qui veut bien l’attendre. Et entendre. Fijuya & Miyagi se mérite, passé le mur des répétitions. L’effort est long à savourer mais il reste en bouche longtemps, et c'est juste ici que les choses prennent tout leur intérêt. Putain de point positif !

Tracklist

Fujiya & Miyagi - Fujiya & Miyagi (Impossible Objects Of Desire, 07 avril 2017)

01. Magnesium Flares
02. Serotonin Rushes
03. Solitaire
04. To The Last Beat of My Heart
05. Extended Dance Mix
06. Outstripping (The Speed Of Light)
07. Swoon
08. Freudian Slips
09. Impossible Objects Of Desire
10. Synthetic Symphonies
11. R.S.I.


ADULT. - Detroit House Guests

L’électroclash, un vague souvenir dans le paysage musical qui n’aura guère laissé de marque intarissable. Né au début des années 2000, quelque part entre New York et Détroit, ce mouvement avait pour ambition de révolutionner l’électro à grand renfort de new-wave, synth-pop, punk et j’en passe. Un croisement étrange entre cuir et paillette, libéralisme culturel et iconographie du troisième sexe, l’électroclash deviendra d’ailleurs rapidement LA bande son des soirées LGBT.  Mais apparaissant rapidement comme un fourre-tout étriqué pour moults revival eighties en devenir, le style musical se désagrège peu à peu, entraînant avec lui certains de ses principaux fers de lance - quelqu’un a des nouvelles de Felix Da Housecat ou de Fischerspooner ? Et pourtant, s’il y a bien un groupe qui aura su tirer son épingle du jeu durant cette période pas vraiment mémorable de la musique électronique, c’est le duo ADULT. composé de Nicola Kuperus et d’Adam Lee Miller. Hors-norme, hors-cadre, hors-champs, ADULT., depuis le premier album Nausea, n’a jamais vraiment aspiré à entrer dans une case, se renouvelant à chaque essai depuis vingt ans maintenant. La preuve encore avec Detroit House Guests, dernier LP composé uniquement de collaborations et qui fout un sacré pied de nez à ceux qui les pensaient rangés de toutes exubérances.

Il faut dire que The Way Things Fall était peut-être jusqu’ici le disque le plus symbolique du combo, à la fois tendu et péchu mais aussi ouvert à des mélodies parfois plus sages, non moins sournoises, combinant ce que le duo avait fait de mieux jusqu’à présent tout en s’offrant le luxe de plaire à un plus large auditoire. Mais voilà, avec Detroit House Guests, les cartes sont redistribuées et le passé balayé sans être oublié. D’ailleurs, il est plutôt question ici de mettre un sacré coup dans le rétroviseur, tant sur le plan musical qu’à la citation de certains de leurs invités (Douglas McCarthy, Michael Gira). Avec Detroit House Guests, nos deux adeptes de l’électro-punk ont décidé de sortir de leur zone de confort, habitués à composer en couple dans leur studio, ils ont cette fois-ci loué un espace de 4000 m2 dans lequel ils se sont immergés jours et nuits avec leurs "invités" afin de rendre cet album le plus unique possible. Une démarche qui, ma foi, leur aura donné raison, puisqu’une fois de plus la musique d’ADULT. fait mouche et sort l’auditeur des sentiers battus.

À ce titre, les morceaux They’re Just Words (feat. Douglas McCarthy) et We Chase The Sound (feat. Shannon Funchess) sont les plus attendus. Calibrées EBM, les deux tracks s’inscrivent parfaitement dans ce qu’a pu nous offrir l’ADULT. des débuts même si l’on restera plus scotchés par We Are A Mirror, toujours accompagné par McCarthy, pépite synthwave mid-tempo aux accents industriels qui a vite fait de nous vriller la caboche. Et que dire de cette balade électro-tribale, As You Dream, où Micheal Gira nous envoûte littéralement de sa voix caverneuse, ou du claudiquant et mystique Enter The Fray auquel la talentueuse Dorit Chrysler insuffle une bonne dose de malice. Bref, encore une fois, rien à jeter dans ce nouvel opus d’ADULT. qui se dévoile toujours un peu plus au fil des écoutes et qui, comme à l’habitude du groupe, réjouit autant nos esgourdes que nos guiboles. On serait bien tentés de demander leur recette pour qu’à chaque rendez-vous la magie opère. Mais une fois le secret révélé, cela ne perdrait-il pas un peu de son charme ?

Vidéo

Tracklist

ADULT. - Detroit House Guests (Mute, 17 mars 2017)

01. P rts M ss ng feat. Robert Aiki Aubrey Lowe
02. Breathe On feat. Michael Gira
03. Into The Drum feat. Lun*na Menoh
04. We Are A Mirror feat. Douglas J McCarthy
05. Enter The Fray feat. Dorit Chrysler
06. Uncomfortable Positions feat. Lun*na Menoh
07. We Chase The Sound feat. Shannon Funchess
08. They're Just Words feat. Douglas J McCarthy
09. Inexhaustible feat. Dorit Chrysler
10. Stop (And Start Again) feat. Shannon Funchess
11. This Situation feat. Robert Aiki Aubrey Lowe
12. As You Dream feat. Michael Gira


Niagara - São João Baptista

Manifeste anti-house non-jazz. Ça commence bien, une petite rythmique jazz au clavier et, très vite, de la disco électronique. Des percussions toujours jazz, et d’autres plutôt kuduro, batucada. C’est sans une vision tout à fait partiale et loin de la volonté de la dernière sortie de Niagara chez Principe Discos. Pourtant, dès le premier morceau, Asa, rythmique jazz contrecarrée par des impétuosités électroniques. Percussions, pas trop loin de ce qu’on peut reconnaitre dans le kuduro, quelques samples, et bizarreries rythmiques. Tout ça avec des atmosphères à la Black Devil Disco Club ou Bernard Szajner.

Radicalisation house par l’instrumental et la distorsion des synthétiseurs, lecture non linéaire d’une histoire des musiques électroniques et discontinuité des récits sonores, São João Baptista peut faire penser à la sortie de Cotrim sur One Eyed Jacks (lire) qui avait pu émouvoir nos oreilles dans l’application d’une décontraction stricte, disons-le rapidement, d’une forme de techno.

C’est un EP bizarre, presque autotélique, qui dit sur les révolutions qui sont en train de secouer la musique européenne et, plus largement, la musique électronique internationale. Quand les clubs et les organisateurs de soirée en France louent un retour d’une house soporifique normalisée et blanchisée, les musiques électroniques répondent par des intersections géométriquement révolutionnaires.

Dire de São João Baptista que c’est un EP house est un parti pris un peu étrange, on pourrait aussi le qualifier d’expérimental, d’instrumental électronique ou tout simplement d’électronique bizarre. On peut aussi le lire comme la digestion d’un brassage non-hiérarchisé de ce qu’est la musique aujourd’hui, une application de l’idée de la "distortion culturelle" si chère aux avant-gardes de la fin du XXe siècle.

Dire de São João Baptista que c'est un manifeste est un parti pris tout aussi étrange. Manifeste conscient ou inconscient, Niagara réussit le tour de maître de faire avaler une relecture convaincante d’une house moribonde et ennuyeuse à souhait qu’on retrouve dans tous les clubs "branchés" de province et de Paris - vous savez, cette house worldie diffusée par des mecs avec des chemises à fleurs...

Un manifeste rythmique bizarre, étrange, qui se passe de linéarité pour amener dans la disjonction, le collage et le bizarre une sorte de batucada néo kuduro électronique house. Quatre morceaux, quatre manières de radicaliser des rythmiques et des sonorités. Le tout finissant par un très étrange titre, Laranja, entre flûte de pan, distorsion de synthé, boîte à rythmes bouclée sur une rythmique basique et sentiment d’être pris dans un flanger mouvant.

Manifeste ou pas, São João Baptista, est l'une des plus belles sorties de Niagara chez Principe Discos, en tout cas une sortie qui donne à penser que les hybridations et les monstruosités n’ont pas fini de repousser les frontières de l’électronique.

On vous engage aussi à aller écouter le dernier morceau acid kuduro de Dj Nigga Fox qui est dans doute un encore plus brillant manifeste et qui sort ces jours-ci chez le même Principe Discos. Gloire aux monstruosités radicales de l’électronique de Principe Discos.

Audio

Tracklist

Niagara - São João Baptista (Principe Discos, 29 octobre 2016)

01. Asa
02. IV
03. Amarelo
04. Laranja


Noveller - A Pink Sunset For No One

Samedi 28 janvier. Paris, quatorzième arrondissement. Du béton à perte de vue, une poignée de visiteurs se promènent d’un bloc gris à un autre, les gobelets de vin chaud et les cigarettes fument. Voici le chantier de la résidence Chris Marker, projet ambitieux visant à réunir centre de bus urbains et logements sociaux en un même lieu, transformé le temps d’un long après-midi en festivités privées en milieu BTP. C’est là, dans cette atmosphère inerte et frigide que Lee Ranaldo, guitariste de Sonic Youth, s’est fendu d’une performance à la guitare dont il était le seul héros à balancer, gratter, frotter, râper son instrument contre le vide et les murs imposants de fixité du chantier. Un moment d’expérience pur, une dialectique au concept vite fait touche la nouille de mise en résonance entre un espace brut et l’épreuve sonore qui en découle, suspendue à la Fender triturée comme jamais de l’ami Lee.

Cette même idée d’investir une temporalité différente, d’entrer dans un jeu de construction solide qui vise à superposer nappes, enveloppes et boucles sonores est palpable chez Sarah Lipstate, a.k.a. Noveller. Avec son dernier album tout disponible chez Fire Records, A Pink Sunset For No One, elle assiège le blanc du silence et fait défiler neuf pièces comme autant de plans-séquences d’une humeur de l’instant. Structuré comme un moyen-métrage, avec son lot d’ambiances captées en 70 mm, le son panoramique et les émotions intensifiées, le déploiement du disque précise à lui seul que Noveller est également à l’œuvre du côté du cinéma : c’est la musique faite image. Et le courant électrique concrétisé, éveillé à la force de la musique contemporaine ; Rituals rend hommage à Steve Reich et au fondateur Music For 18 Musicians.

Les longues plages instrumentales, propices aux entrelacs à six cordes, électrifient les harmonies et les énergies. Le format est moins inhabituel que la conception. A Pink Sunset For No One s’envisage comme une exploration étagée de l’intimité de l’instrument et l’expérimentation de ses possibles sans quitter le giron rassurant de la mélodie. Jeux de guitare pas vilains, avec les mains mais sans bagarre. Noveller délimite les contours d’une musique d’ambiance pas loin d’être abrasive, la superposition gracieuse et le larsen tapi dans l’ombre, prêt à jaillir à tout instant. Si les acouphènes pouvaient être agréables, ils seraient ici en ébullition, accompagnés d’un effet atmosphérique, et le résultat est planant. Belle chambre d’échos que celle installée ici par Sarah Lipstate, loin de perdre les pédales.

Audio

Tracklist

Noveller - A Pink Sunset For No One (Fire Records, 10 février 2017)

01. Deep Shelter
02. Rituals
03. A Pink Sunset For No One
04. Lone Victory Tonight
05. Trails and Trials
06. Another Dark Hour
07. Corridors
08. The Unveiling
09. Emergence


Tristesse Contemporaine - Stop And Start

Depuis 2009, le trio all living in Paris Tristesse Contemporaine cultive son côté arty : le nom qui sonne comme un manifeste d’art contemporain, ou une étude de la pensée comportementale du XIXe siècle selon Hippolyte Fierens Gevaert (lire), et la tête qui rappelle les bienfaits de la discrimination positive, un "united sounds of Benetton" plus haut de gamme et plus branché. Les deux associés au port très posé décalé d’un masque d’âne à la performance, le groupe affichait tous les stigmates de l’effet de mode, par définition vain et éphémère. Cette troisième fournée, Stop And Start, née dans le giron de Record Makers, remet les choses à leur place, loin de l'aseptisation des ambiances de podiums.

Musique sur papier glacé, la partition des émotions du trio polyglotte s’écrit blanc sur noir dans un cadre étudié. Rien n’est laissé au hasard, des motifs carrés découpés au bistouri à l’écho lancinant du propos, susurré et resserré autour d’une idée qui transpire pas la joie (Girls, It Doesn’t Matter, No Hope), incision de spleen à trois instruments chirurgicaux - quatre si l’on compte les services du batteur dont le trio s’est adjoint ici. Il rôde toujours une certaine idée de la frugalité sur ces dix pistes ; qui peut le moins peut le mieux. Ce qui vaut à de beaux moments d’émerger comme avec, en tête, Ceremony, point d’orgue de cet album, strict "stop" de fin qui souffle le chaud au-dessus du vent glacial des eighties, toutes voiles et références dehors.

Sorti de l’urgence un peu rêche et métronomique de la boîte à rythme, délesté du dogmatisme synthétique, Tristesse Contemporaine reprend des couleurs et diffuse un peu plus de chaleur et de catchy dodelinements de tête, sans aller jusqu’au booty shake s’entend. Et l'aspect blues back to basics de Know My Name le lui rend bien. Comme quoi, avant de commencer, s’arrêter a parfois du bon. Les pichenettes électriques secouent l’écriture à la bile noire que recrache le trio à partir de sa lecture du théâtre de l’ordinaire, sans en extraire les scories. Une allure émaciée, lot de la griffe Tristesse Contemporaine. Entre Londres, Paris, Stockholm et Tokyo.

Vidéo

Tracklist

Tristesse Contemporaine - Stop And Start (Record Makers, 20 janvier 2017)

01. Let's Go
02. Dem Roc
03. Girls
04. Know My Name
05. Get What You Want
06. Everyday
07. It Doesn't Matter
08. Stop and Start
09. No Hope
10. Ceremony


NV - Binasu

Quand on vous disait qu’on vous reparlerait très vite de Mind Records ! C’est par le biais de l’album Binasu de la jeune NV que le label fait un retour fracassant. Mais d’abord NV, c’est quoi, c’est qui ? Derrière ces deux lettres se cache Kate Shilonosova, productrice et chanteuse moscovite qui prêta un temps ses talents de vocaliste, maniant aussi la gratte au sein du grunge-band russe aux accents pop, Glintshake. Malgré le support de MTV et des antennes radio, le succès n’est pas au rendez-vous et le groupe rapidement oublié... Ou du moins en pause. En parallèle, la jeune femme voyage pas mal, notamment au Japon, et commence à sortir une poignée de EPs sous le pseudo de Kate NV ou tout simplement NV, elle prêtera également sa voix à la sublime ballade pop de Larry Gus, Belong To Love, et s’ouvre la carte vers une carrière internationale. Binasu a d'abord été édité en catimini chez Orange Milk à une poignée de cassettes avant que Mind Records récupère les droits de ce génial ovni discographique, faisant la part belle, grâce à une superbe galette, à ce petit bijou de synthpop passé trop injustement inaperçu.

On pourra être désarçonné par prime abord par la prise de risque du label, puisqu’on est assez loin des fulgurances lugubres et pleines de testostérones auxquelles nous avait habitués des artistes comme Bataille Solaire, Femminielli ou encore Night Musik. Ici NV habille habilement, de sa voix gracile et vaporeuse, des mélodies synthétiques envoûtantes et très largement minimalistes. Impossible dès les premiers titres de ne pas penser à des artistes comme The Human League époque Travelogue, Yellow Magic Orchestra (faut-il choisir un album ?) mais le plus souvent à Kate Bush, comme notamment sur les titres Inn et Binasu. La jeune russe connaît ses classique sur le bout des doigts et offre des mélodies rafraichissantes, un brin rêveuses, sans jamais céder au copier/coller. Il y a ce sens de l’harmonie qui fait fondre notre petit cœur mais qui ne tombe jamais dans la niaiserie, bien au contraire. On retrouve derrière Binasu le même génie qui fut derrière The Kick Inside, ce mariage indécent entre simplicité, innocence pure et travail d’orfèvre, expérimentations cristallines… Plus qu’un joyau, un œuf de Fabergé ! Certainement la perle rare de ce début d’année et assurément une artiste à suivre.

Vidéo

Tracklist

NV - Binasu (Mind Records, 15 février 2017)

01. Bells Burp
02. Inn
03. Grass In The Woods
04. Binasu
05. 3Arms
06. Kata
07. kku
08. Dance
09. Nobinobi
10. YYG


VvvV - VvvV

Besoin impérieux de tout quitter, courir comme un dératé à travers champs et s’arrêter à la première friche croisée pour prendre la pose, vêtu de noir, une cagoule sur la tête et un fusil porté à l’épaule. Le Korg en second plan. Portrait de la nouvelle garde de défense du clavier, organisation obscure pour l’indépendance des notes noires et blanches. Sentiment d’imminence quand les gyrophares sonores du duo bordelais VvvV prophétisent l’émeute dès Like, premier morceau de l’album du même nom qui, sorti à l’automne dernier, a réussi à invoquer et faire rugir les sirènes de l’enfer. Un moment de grandiloquence qui n’effraie que ceux qui ne seront jamais préparés à recevoir telle envolée symphonique, concerto maléfique pour synthpunk.

VvvV, c’est l’apocalypse fait synthé, baroque et faste, le sceau du diable dessiné à travers les quatre consommes onomatopéiques d’un faux palindrome baveu qui semble dire : vite, violent, vénère et vif. Les sens en ébullition, la furie d’une réunion des genres pop, punk, kraut et cold déferle, sur fond de chant cabalistique et de sonorités qui flirtent parfois avec l’indus à la Soft Moon. Démonstration ci-après avec la doublette Clean et Nation.

Esprit malin, le duo capture ses victimes sous les feux d’un style téméraire et joue avec l’instinctivité de la réaction qui s’en suit. On devient adepte, discipline. Les barrières tombent, c’est prêt à être sacrifiés qu’on fonce vers le brasier VvvV, pris sous les coups de boutoir de The Beast. L’étau des nappes opaques se resserre mais les respirations Alive et Your Life maintiennent hors de l’eau, geste salutaire et manifestation du diable, rengaine entêtante n’apaisant que pour mieux assaillir. V Le Virulent. Sur les terres du Graves, le rouleau compresseur de neuf titres de cet album prend de court, la procession laisse suffoquant mais prouve que Bordeaux rocke toujours, merci beaucoup pour elle.

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Tracklist

VvvV - s/t (Detonic Recordings / À Tant Rêver Du Roi, 18 novembre 2016)

01. Like
02. Slugs
03. Getaway
04. Your Life
05. Clean
06. Nation
07. The Beast
08. Alive
09. Light


X.I - Last Waves

Bon, autant y aller cash, en ce début d’année, vous allez bouffer du Mind Records (lire) par plâtrée, le label franco-nippon ayant décidé de soigner notre gueule de bois post réveillons à renfort de synthwave bien péchue comme le prouve ce 7 pouces de X.I, artiste australien qui a débuté sous l'ère Reagan... pour les plus curieux, Google is your best friend ! Last Waves, titre phare de mini EP, puise son inspiration dans le meilleur de Carpenter (lire) et Vangelis, dévoilant une électro discoïde aux accents frénétiques, reflétée par un clip totalement eighties tranché au stroboscope et cuté à grand renfort de taglight. La deuxième piste, Prince William Sound, même si moins galopante, n’en reste pas moins excitante, rappelant les BO emblématiques de Big John. Une galette essentielle, hélas limitée à 199 exemplaires, mais qui n’a pas fini de faire remuer sur les dancefloors.

Pour commander le disque, c'est par ici que ça se passe !

Vidéo

Tracklist

X.I - Last Waves (Mind Records, 06 décembre 2016)

01. Last Waves
02. Prince William Sound


Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider

par Nastasia Hadjadji

De Jefferson Aircrash on ne connait que peu de choses : side-project de l’artiste italien pluridisciplinaire Rodolfo Valenti - qui officie également sous l’alias V/Plasm lors de performances visuelles et VJing -, adepte de techno rugueuse et agressive. Alchimie instable entre sonorités doom, industrielles et samples synthétiques, Large Hadron Collider est une tape dense, concentré de six tracks de techno expérimentale ombrageuse.

À quelques variations de gris près, c’est la noirceur qui domine dès le premier track (Set Particles), et qui se prolonge dans des textures abrasives et rugueuses de Hangar. Influences industrielles donc, auxquelles s’ajoutent parfois des expérimentations noise (Proton Decay). Plus loin, Jefferson Aircrash nous emmène dans un tunnel long et brumeux de dix minutes (Large Hadron Collider), pour ensuite nous plonger dans une atmosphère kaléidoscopique, sombre, répétitive (Totem).

Musique de danse, musique de transe, musique d’aube : la techno de Jefferson Aircrash est expérimentale et moléculaire. Riche de sonorités originales, la tape offre une synthèse de dark techno aux influences diverses sans y imposer de lourdeur trop évidente.

Techno expérimentale ombrageuse, intransigeante ; elle conviendra aux adeptes de dancefloors introspectifs (voire autistiques) plus qu’à celles et ceux en recherche de partages extatiques. Une sortie judicieuse de plus pour l’exigeant label de musiques électroniques expérimentales Hylé Tapes.

Audio

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Tracklist

Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider (Hylé Tapes, 16 décembre 2016)

01. Set Particles
02. Hangar
03. Proton Decay
04. Large Hadron Collider
05. Totem
06. Rêverie


LLLClub - Été d'urgence, volume 1 & 2

"L'opposition de deux attitudes qui toutes les deux peuvent recourir à l'intro-spection ou à l'extro-spection, mais dans des mentalités différentes" Paul Ricœur, Philosophie de la volonté

Et si on disait une fois pour toute, qu’en France, beaucoup, pour ne pas dire tout, se passe en province. Dans des coins mystérieux, énigmatiques, reculés ou en plein cœur de villes atroces, mystiques ou enchanteresses. La première sortie des niçois de LLLClub était une petite baffe, la deuxième est une plus grosse baffe et, qui plus est, une baffe en aller-retour. Volume 1. Volume 2. Ça vient de sortir sur leur bandcamp, en format  CD-R, on ne se moque pas, artwork mignon et pack anti-sécheresse mentale assuré.

Quelque chose de l’ordre d’une prise de position émerge de cette sortie, et les prises de position réelles et sensées, on le sait, sont rares aujourd’hui. Bref, Nice, Été d’urgence, déjà le titre est un énoncé-manifeste, à défaut d’être performatif étant donné l’assagissement général du mouvement social dans notre été 2016. On y retrouve les deux comparses de la très bonne première sortie, D.A.S. et Knut Vandekerkhove.

Été d’urgence, c’est une techno bizarre. Indus bizarre pour D.A.S., assez chimérique pour Knut Vandekerkhove. Intro-spection/Extro-spection. Ça marque aussi, un souci d’une techno non-autocentrée, brassée, diverse, multiple et émergente. Une techno qui croise, qui s’hybride pour produire une forme plus étrange, plus intense, plus bizarre, plus plastique aussi, peut-être. Il n’y a pas dans les deux volumes d’Été d’urgence seulement du 4x4 radicalisé d’une manière ou d’une autre. Mais une prise de position concernant le rythme et l’hybridation des choses. Des morceaux comme des petits monstres, comme des chimères d’une techno électronique large et ouverte.

Volume 1, D.A.S. alias Dead Acid Society

Brutales ruptures de rythme, proto-techno, une atmosphère presque Pulp suant un dimanche matin et une sorte de techno modulaire imaginée en trois mouvements coupés d’interludes. A, B et C. Triangle rectangle d’une techno noire et sombre où l’on se retrouve aux prises avec une sorte d’intro-spection surplombante... Parfois très radical, brutal, parfois plus enlevé, presque world sur certaines pistes, l’excellente B1 notamment, c’est le croisement d’un moment techno plus tourné peut-être vers l’indus que le R’n’b mais qui fait place à une étonnante jouissance. Une techno technique au sens Simondonien du terme, peut-être.

Volume 2, Knut Vandekerkhove

Expérimentation hybride extro-spective. Des voix, un background presque Koudlam et des incursions dans les mouvements monstrueux de l’électronique actuelle. Quelque chose d’assez Grenoblois paradoxalement... Knut Vandekerkhove, ça pourrait être un blaze taggué entre deux murs d’une friche au milieu des montagnes. Techno plus extro-spective donc que son comparse D.A.S. On y sent l’influence de la scène bizarre d’aujourd’hui, un peu moins en dedans peut-être, plus au-dehors mais tout aussi sombre et bizarre. Ça n’est pas complètement sans rappeler les productions de N Prolenta ou de Jesse Osborne Lanthier. AT178, par exemple, pourrait être un tube des dancefloors comme on aime, bizarre, raide, assez reich, mais tout chatoyant dedans.

Bref, volume 1 et volume 2 comme les deux faces d’un même souci d’imaginer la techno, d’un même souci de prendre position face à une urgence plus large qu’une urgence exclusivement musicale. Été d’urgence est sans doute l'une des tentatives les plus réussies de faire sens au milieu de notre désastre, qui soit sortie en France cette année. Il n’y est pas question d’apocalypse mais de faire monstruosité vers un sens, vers une politique physique, vers une politique sensible.

Ce qu’on comprend avec LLLClub, c’est que, même au milieu du pire, pour éviter que ça soit "mou partout", il suffit parfois juste de radicaliser ses pratiques de la situation, du quotidien, pour tracer des lignes de sens... Pour savoir reconnaitre aussi que le temps est nécessaire dans l’urgence et que l’auto-enfermement ne peut durer trop longtemps. Les carapaces de répétition du quotidien réglé/réifié, les injonctions à faire, les castrations mentales, ne peuvent durer une vie. Ou alors c’est renoncer à tout sous prétexte du plus petit possible, du plus attendu possible, du plus facile quoi.

Le présent est un matériau suffisant aux constructions intenses. VNR n’est pas qu’une énième attitude, une énième posture, ce sont des actes, mentaux, sonores, politiques, etc. Tout, est une insurrection possible et nécessaire. LLLClub est une insurrection possible et nécessaire.

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Tracklist

LLLClub - Été d’urgence, vol. 1, D.A.S. (11 novembre 2016)

01. A1
02. A2
03. A3
04. A4
05. Interlude
06. B1
07. B2
08. B3
09. Interlude
10. C1
11. C2
12. C3
13. C4
14. End

LLLClub - Été d’urgence, vol. 2, Knut Vandekerkhove (11 novembre 2016)

01. AT174
02. AT160
03. AT176
04. AT192 x Désir d'enfant
05. AT178
06. AT183
07. AT190
08. AT164
09. AT188
10. AT191


Femminielli - O'Sodoma

Fait rare, assez inédit, voire quasi unique, c’est la deuxième fois que nous parlons du même disque (lire) dans nos colonnes. Mais l’occasion était trop belle. En attendant de vous confiez tout le bien que l'on pense de l’album de Femminielli Noir, chose que nous ferons très bientôt, revenons sur O’Sodoma, EP ô combien emblématique de Bernardino, repressé à raison à une poignée d’exemplaires. Cette sortie, toujours distribuée par la structure franco-nipponne Mind Records et supervisée par Abraham Toledano (qui nous livrera bientôt, autour d’une interview et d’une mixtape, les enjeux de son projet Moyo), offre un léger dépoussiérage à ce deux titres sur lequel figure l’inoubliable Fleur De Garçon, préfigurant déjà les sonorités qui allaient marquer le succès de l’indispensable Plaisirs Américains. Avec 99 exemplaires seulement, qui s’arrachent comme des petits pains à l’approche des fêtes, on ne saurait que trop vous conseiller de vous offrir ce petit plaisir et on prévient, Mère Noël a sorti le gode-ceinture !

Pour obtenir le précieux sésame c’est ici !

Audio

Tracklist

Femminielli - O'Sodoma, repress (Mind Records, 01 décembre 2016)

01. O'Sodoma
02. Fleur De Garçon


Electric Electric - III

Troisième album du trio strasbourgeois, le bien nommé III s’affirme pareil à un travail manuel sur la roche, le minéral, à le polir puis l’affiner jusqu’à ce que celui-ci reflète un véritable caractère, complexe et profond. Le chemin parcouru depuis le premier album dessine une trajectoire réfléchie, une volonté d’éviter la redite et de toujours chercher à donner une manière d’individualité à sa musique plus que de la laisser trainer comme un simple gueuleton. Quelques mots sur cette nouvelle sortie de Murailles Music et Kythibong, dans le cadre du BB Mix, excellent festival où se produira le groupe ce samedi.

Electric Electric a cette façon très dense d’officier, puissamment rigide, comme une âme immobile en pleine bourrasque. Leur album précédent se nomme Discipline, et ce titre résonne comme une ultime promesse, comme un suprême désir de tendre vers l’absolu, vers l’infini, vers cet état d’extrême pureté laissant le corps et la conscience s’entrechoquer dans une définitive parade, de celles où l’on capte avec une surnaturelle acuité le sens des choses qui nous entourent. Cette discipline, ce sérieux, cette folle concentration, c’est ce qui fait le sel des strasbourgeois, qui les emmène au-delà de la catégorie où l’on voudrait les conscrire – de la musique brute, syncopée, sans véritable intention et calculée pour les corps – et les amène à proposer plus qu'une musique qui ne s’adresse qu’aux jambes, qui conquit uniquement par le rythme, mais qui conçoit plutôt tout un caractère mélodique autour d’un robuste squelette, d’ailleurs souvent dirigé par la voix d’Eric Bentz, noyée sous un brouillard de guitare, lancinante et incertaine. Cette attention portée à l’ambiance, la pleine volonté d’instaurer une atmosphère rugueuse, tranchante, presque froide, confère une profonde identité à la musique du trio, les pose maîtres de leur art.

Un ambassadeur de cette gouvernance de soi sans cesse plus rude et plus prompt à la souffrance est Vincent Redel, métronome de la bande absolument impressionnant en live où celui-ci martèle sa batterie comme un mécanisme implacable et complexe, comme une machinerie fumante et transpirante. C’est sur les morceaux d’ouverture et de fermeture de III qu’il se révèle le plus sévère, imprimant une infernale dynamique aux morceaux les plus intenses de l’album, notamment les dix minutes d’Obs7 qui propulsent le mental si loin que le gamelan du second morceau, Pointe Noire, parait comme un rêve qui carillonne dans un certain chaos. Electric Electric maintient cette pression tout le long de l’album avec l’art des sages, de ceux qui savent où ils vont et qui ne s’éparpillent pas : le groupe de Strasbourg semble se diriger vers une posture plus radicale, suivant un chemin qui les amène à délaisser les légèretés du premier et la puissance du second pour fouiller du côté d’une certaine noirceur – de cette émotion précisément nichée entre les gris nuages de l’inquiétude et la sèche lumière de la révolte. Le troisième album du groupe s’inscrit dans tout les cas dans une évolution naturelle, dans une noble démarche de raffinement de leur son.

On retrouvera le trio lors de l’édition 2017 du fantastique BB Mix, ce samedi, avec les pointures de The Pop Group, les incroyables japonais de Goat et les paresseux sensibles de Fantastic Mister Zguy. On fait d’ailleurs gagner des places pour l’occasion !

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Tracklist

Electric Electric – III (Murailles Music/Kythibong, 23 septembre 2016)

01. Obs7
02. Pointe Noire
03. Black Corée
04. Klimov
05. The River
06. Dassault
07. Les Bêtes
08. 17°00


Kamixlo - Angélico

Encore un EP de Kamixlo qui fera date, et c’est seulement le deuxième ! Après une première sortie sur Codes, le sublabel de PAN, où on pouvait entendre l’immanquable tube de tous les dancefloors qui se respectent, Paleta, le deuxième EP sort chez Bala Club, sa maison-mère. Bala Club, on en a déjà parlé, pas mal parlé, c’est Uli K, Blaze Kidd, Endgame, etc. Bref, toute la scène qui remue drastiquement Londres.

Kamixlo dit d’Angélico qu’il s’inspire autant de la lutte japonaise que du métal et de l’industrie du dancehall, et rien que pour ça on avait très envie d’y jeter une oreille. Qui plus est, l’EP est en téléchargement libre sur son SoundCloud. Pour mémoire, Kamixlo est l'un des piliers et des fondateurs du Bala Club, c’est en quelque sorte la face sombre de ce crew londonien qu’on aime absolument et inconditionnellement beaucoup. Un EP qui fera date donc, et qui tient sur deux choses : radicalisation de la rythmique dem bow/dancehall et voix sourdes, essoufflées, vocodées. Angélico est un EP percussif et radical qui provoque une sorte de physicalité immédiate et politique du son. Un talk, spoken word vocodé, un tube, trois signes évidant de radicalisation, et un bonus. Un remix gabber/ambient/vnr (ouais ouais) d’Evian Christ (sic!), Bloodless Y, le single de l’EP, qui est accessoirement un morceau de l’année, et sans doute aussi un des morceaux les plus représentatifs de l’ambiance approximative de 2016. VNR Ambient, émeutes, insurrections et meutes assagies.

Il y a un usage bien particulier de la basse dans Angélico, un usage qui la marque tout en la dépouillant. Elle est quasiment en avant des voix, ou en tout cas elle s’invite comme matière assez massive et dense des différents morceaux. Qu’il soit du dem bow accéléré, ou plutôt du dancehall énervé, le travail sur la basse d’Angélico en fait une sorte d’arme du son qui se fait entendre dans un dénuement bien particulier. Dans certains morceaux, il n’y a quasiment aucun médium (quasi tous), la basse, la voix et la rythmique qui s’accélère/décélère. Un dépouillement qu’on reçoit d’ailleurs à peine si on ne tend pas l’oreille. Il y a comme un travail pour faire entendre la basse et surtout son impact. La basse dans une durée en somme, une basse étendue et intensifiée en même temps. Kamixlo opère une radicalisation par simplification, dépouillement mélodique, et clairement ça donne une forme et une force assez singulière à des morceaux comme Ayuda ou Ice2CU. Il joue presque sur une trace mélodique qui est entièrement tenue dans les basses, qui font office de signes de reconnaissance. Ce jeu de trace, et de mélodies fantômes à travers les basses donne une puissance flagrante à son EP. Puissance flagrante, le mot est faible. Radicaliser les basses en les simplifiant au maximum pour en faire un phénomène musical singulier d’apparition et/ou de disparition de mélodie fantôme du prisme musical du Bala Club, pour en faire un médium qui fait impact dans sa durée. Une rythmique qui fonctionne comme une sculpture en négatif, un travail rythmique qui fait œuvre d’un renversement non symbolique où la basse et la voix deviennent au même titre un travail du rythme. Un travail du rythme qui repose sur l’évocation et l’imagination toujours renouvelées de mélodies fantômes. Tropes et dépouillements, radicalisation et intensification par la rythmique, la grande classe. Une sorte encore de musique figurale...

Si les basses font office d’un travail général d’intensification et de figuration, les voix ne sont pas en reste. Concrètement, tous les morceaux reposent sur ces deux composantes, voix et basse. Voix vocodées qui sont bouclées, décélérées, accélérées à la guise de Kamixlo. Non hiérarchie donc entre voix et basse, elles ne sont ni en avant, ni en arrière, mais font quasiment partie de la rythmique générale radicalisée. Il y a presque quelque chose de l’ordre d’une sérialité des voix. Sample et bande magnétique en rarement plus de dix mots vocodés. Peut-être d’ailleurs que ce travail des voix participe du dépouillement radical d’Angélico. Peut-être aussi que par ce phénomène de simplification extrême, Kamixlo fait surgir une puissance inédite, une durée sensible ou une puissance possible, qui marche donc sur ce phénomène de reconnaissance des fantômes.

Un morceau, un filtre de voix, une rythmique radicalisée. Encore une fois, il y a quelque chose d’un événement qui se matérialise singulièrement dans une sorte de critique du rythmique, de radicalisation de phénomènes et de sonorités connus. Quelque chose que Kamixlo tend et tord, pour en faire une forme intense et dense. Sans doute qu’il y a quelque chose de commun, une tension dense entre dancehall industrielle, sumo et métal. Intensification par explosion en un laps de temps très court, puissance dans une durée donnée à voir, à sentir ou à entendre.

Pour clôturer le tout, le remix d’Evian Christ est clairement le morceau qui pourrait faire la bande-son de l’année. Vnr et ambient, ambiant et vnr, avec quelque chose de l’ordre du gabber et quelque chose de l’ordre du mélodique presque new age. Comme on a pu le remarquer en fin d’année avec quelques sorties, notamment la dernière K7 de Dedekind Cut, on s’achemine sûrement vers un retour de l’ambient, mais de l’ambient comme on aime. Ambient et gabber - même si là, ça fait déjà un petit moment. En tous les cas, ce remix est vraiment cette bande-son potentielle de l’année, autant sonore que politique : émeutes, tentatives insurrectionnelles et relâchement général. Peut-être aussi, au fond, qu’il répond à une question, cette fameuse question : pourquoi ça ne tient pas ? On serait tenter de répondre "parce que le cortège de tête préfère écouter du rap semi-conscient ou de la trap digest à de la musique insurrectionnelle queer, sorcière ou racisée", alors qui sait!

Bref, Kamixlo est la figure vnr sombre du Bala Club et ça n’est pas vraiment pour nous déplaire, il nous file encore une bonne pichenette et fait entrevoir des possibles délicieux autour du vocodeur et de l’auto-tune, on attend donc avec patience, mais pas trop, l’insurrection autotunée... 2017 n’aura peut-être vraiment pas lieu les étranges espaces musicaux du Bala Club.

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Tracklist

Kamixlo - Angélico (Bala Club, 11 novembre 2016)

01. Angélico
02. Bloodless Y
03. Ayuda
04. Ice2CU
05. Xtremetonterias
06. Bloodless Y (Evian Christ Remix)


Coucou Chloé - Halo

Faire ou ne pas faire une chronique sur l’EP de Coucou Chloé, telle a été la question, et puis force est de constater qu’entre son très bon track sur la compilation de JEROME avec plein de petites cloches, une voix chelou, quelque chose d'une attraction irrésistible et son inédit avec WWWINGs, il fallait parler et chroniquer l’EP de Coucou Chloé. D’abord parce qu’il est sorti chez l’excellent label berlinois Creamcake, où on retrouve notamment Sky H, Keiska ou 333 Boyz et ensuite parce que c’est un très très bon EP. Trois pistes et un méga tube : Skin Like Sin.

Coucou Chloé, c’est l’évolution parfaite de la vaporwave à la scène hybride/monstrueuse, des premiers titres moins enthousiasmants et puis, d’un coup, un EP au milieu de toute la scène qu’on adore entendre, et un super premier EP. Mi-r’n’b, mi-électronique, un peu techno, en fait juste un EP classe, un EP qui met des calottes où il faut. Je ne sais pas si on peut faire du parcours de Coucou Chloé une sorte de cartographie de la scène néo-r’n’b électronique française super chouette mais, en tout cas, Halo nous a filé une belle claque et il faut l’en remercier. Entre Ok Lou qui sort des dingues morceaux chez Staycore, qui fait des lives tout fifou à la RBMA, et Coucou Chloé qui sort des EPs impeccables, on se dit que, peut-être, il se passe quelque chose dans nos contrées. Et quelque chose de bien cool. On vous engage d’ailleurs à écouter son set sur NTS Radio qui est assez parfait.

Bref trois pistes et un tube. Halo et Touched qui ouvrent et ferment respectivement, plutôt dans un genre expé contemplatif, avec voix travaillée sur ordinateur, basse toutes folles ou nappe sous vocodeur, et Skin Like Sin, sorte de tube r’n’b électronique qu’on a envie d’entendre sur tous les plus beaux parquets. Des chants de cathédrale, des beats angoissants, un travail sur une certaine frustration et des moments épiques de libération parfaits pour le dancefloor, ça donne un EP sensible, émotif et plutôt très sensuel, à l’image sans doute de ce qu’on aime aller voir dans nos clubs aujourd’hui, à l’image aussi d’une scène de plus en plus biscornue, diverse, bizarre et étrange.

Comme il n'y a que les imbéciles et les têtus qui ne changent pas d'avis, chapeau bas et respect pour Halo, Coucou Chloé ! Et on espère à très vite pour un deuxième EP.

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Tracklist

Coucou Chloé - Halo (Creamcake, 05 octobre 2016)
01. Halo
02. Skin Like Sin
03. Touched


Sikuri - Zafiro

Il y a des albums classiques, qui font date dans l’histoire de la musique, et puis il y a aussi, sans qu’il s’agisse moins d’un événement, des EPs qui collent aux oreilles dès la première écoute. C’est le cas de Zafiro, l’EP de Sikuri qui vient de sortir sur l’excellent Trax Couture, label historique de Rushmore...

Outre le blaze qui fait référence à la fois à la chicorée sauvage et à un style de musique andin, plus précisément péruvo-bolivien, Sikuri est l'un des dignes représentants de la folle épopée des musiques électroniques en Amérique du Sud. Il est plus précisément Bolivien et on avait déjà eu l’occasion de l’écouter sur le très cool label de La Paz, Omb Record Label. Bien sûr, on retrouve dans les quatre titres de l’EP de la flûte de pan et des percussions empruntées au sikuri. Quoi de plus logique quand on tire son nom de scène d’une musique vernaculaire ?

En dehors de cela, Sikuri (le producteur) signe quatre pistes subtiles, monstrueuses, hybrides et belles, très belles. Mi-house, mi-électronique, mi-percussions traditionnelles, mi-UK, mi-garage, c’est un EP, pour une fois dans la scène, assez aérien, jovial, lumineux... En tout cas un EP qui colle aux oreilles, avec cette douce sensation apaisante d’observer un panorama tout doux, tout étendu, tout infini. Quatre pistes donc, toutes aussi fabuleuses : Aamado, Zafiro, Noche et Llegada. En même temps, avec un EP qui porte le nom d’une pierre précieuse, on ne pouvait pas s’attendre à autre chose...

Sikuri, en tout cas, propose disons une sorte de croisement, d’hybridation entre musique club, Ballroom, Dem Bow, Footwork et Grime, Kalamarka, danses vernaculaires, mythologie andine, Chacarera, Sikuri (la musique andine) et Boleros... j’espère qu’on ne vous perd pas. L’EP s’articule entre musique traditionnelle, vernaculaire et électronique brillant. C’est tout en retenu, et assez sensuel, il faut l’avouer. On y retrouve des basses électroniques, des petites mélodies à la flûte, des percussions andines, et quelques mini samples de voix et de sirènes de la police. Encore une fois, une belle sortie chez Trax Couture, après le très bon LP de Rushmore sorti cet été...

Ce phénomène commence quand à même à devenir fascinant, l’été mondial queer de la musique ne semble pas finir de surgir d’absolument n’importe où ; au milieu de la Suède avec Staycore, en Afrique du Sud avec NON, dans toute l’Amérique latine avec NAAFI, dans les ghettos « camp » américains avec Fade To Mind, Night Slugs, Kunq et GHE20GOTH1K, avec les latinos de Londres de Bala Club, du fond de la Pologne avec Intruder Alert, de Montréal avec Infinite Machine, d’Angola et du Portugal avec Principè, et on pourrait continuer encore longtemps à citer ce panorama des changements d’hémisphères. Franchement, on ne sait presque plus où donner de la tête avec toutes ces insurrection musicales minoritaires.

En tout cas, quand la politique des identités n’est plus un repli communautaire mais une insurrection mondiale dans la musique, on peut dire que ça fait événement, et que ça nous donne quelques leçons... ça déplace notre champ auditif et sémantique. La monstruosité et l’hybridation ont apparemment de beaux jours devant eux, et ça n’est pas définitivement pas pour nous déplaire.

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Tracklist

Sikuri - Zafiro (Trax Couture, 21 octobre 2016)

01. Aamado
02. Zafiro
03. Noce
04. Llegada