Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider

par Nastasia Hadjadji

De Jefferson Aircrash on ne connait que peu de choses : side-project de l’artiste italien pluridisciplinaire Rodolfo Valenti - qui officie également sous l’alias V/Plasm lors de performances visuelles et VJing -, adepte de techno rugueuse et agressive. Alchimie instable entre sonorités doom, industrielles et samples synthétiques, Large Hadron Collider est une tape dense, concentré de six tracks de techno expérimentale ombrageuse.

À quelques variations de gris près, c’est la noirceur qui domine dès le premier track (Set Particles), et qui se prolonge dans des textures abrasives et rugueuses de Hangar. Influences industrielles donc, auxquelles s’ajoutent parfois des expérimentations noise (Proton Decay). Plus loin, Jefferson Aircrash nous emmène dans un tunnel long et brumeux de dix minutes (Large Hadron Collider), pour ensuite nous plonger dans une atmosphère kaléidoscopique, sombre, répétitive (Totem).

Musique de danse, musique de transe, musique d’aube : la techno de Jefferson Aircrash est expérimentale et moléculaire. Riche de sonorités originales, la tape offre une synthèse de dark techno aux influences diverses sans y imposer de lourdeur trop évidente.

Techno expérimentale ombrageuse, intransigeante ; elle conviendra aux adeptes de dancefloors introspectifs (voire autistiques) plus qu’à celles et ceux en recherche de partages extatiques. Une sortie judicieuse de plus pour l’exigeant label de musiques électroniques expérimentales Hylé Tapes.

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Tracklist

Jefferson Aircrash - Large Hadron Collider (Hylé Tapes, 16 décembre 2016)

01. Set Particles
02. Hangar
03. Proton Decay
04. Large Hadron Collider
05. Totem
06. Rêverie


LLLClub - Été d'urgence, volume 1 & 2

"L'opposition de deux attitudes qui toutes les deux peuvent recourir à l'intro-spection ou à l'extro-spection, mais dans des mentalités différentes" Paul Ricœur, Philosophie de la volonté

Et si on disait une fois pour toute, qu’en France, beaucoup, pour ne pas dire tout, se passe en province. Dans des coins mystérieux, énigmatiques, reculés ou en plein cœur de villes atroces, mystiques ou enchanteresses. La première sortie des niçois de LLLClub était une petite baffe, la deuxième est une plus grosse baffe et, qui plus est, une baffe en aller-retour. Volume 1. Volume 2. Ça vient de sortir sur leur bandcamp, en format  CD-R, on ne se moque pas, artwork mignon et pack anti-sécheresse mentale assuré.

Quelque chose de l’ordre d’une prise de position émerge de cette sortie, et les prises de position réelles et sensées, on le sait, sont rares aujourd’hui. Bref, Nice, Été d’urgence, déjà le titre est un énoncé-manifeste, à défaut d’être performatif étant donné l’assagissement général du mouvement social dans notre été 2016. On y retrouve les deux comparses de la très bonne première sortie, D.A.S. et Knut Vandekerkhove.

Été d’urgence, c’est une techno bizarre. Indus bizarre pour D.A.S., assez chimérique pour Knut Vandekerkhove. Intro-spection/Extro-spection. Ça marque aussi, un souci d’une techno non-autocentrée, brassée, diverse, multiple et émergente. Une techno qui croise, qui s’hybride pour produire une forme plus étrange, plus intense, plus bizarre, plus plastique aussi, peut-être. Il n’y a pas dans les deux volumes d’Été d’urgence seulement du 4x4 radicalisé d’une manière ou d’une autre. Mais une prise de position concernant le rythme et l’hybridation des choses. Des morceaux comme des petits monstres, comme des chimères d’une techno électronique large et ouverte.

Volume 1, D.A.S. alias Dead Acid Society

Brutales ruptures de rythme, proto-techno, une atmosphère presque Pulp suant un dimanche matin et une sorte de techno modulaire imaginée en trois mouvements coupés d’interludes. A, B et C. Triangle rectangle d’une techno noire et sombre où l’on se retrouve aux prises avec une sorte d’intro-spection surplombante... Parfois très radical, brutal, parfois plus enlevé, presque world sur certaines pistes, l’excellente B1 notamment, c’est le croisement d’un moment techno plus tourné peut-être vers l’indus que le R’n’b mais qui fait place à une étonnante jouissance. Une techno technique au sens Simondonien du terme, peut-être.

Volume 2, Knut Vandekerkhove

Expérimentation hybride extro-spective. Des voix, un background presque Koudlam et des incursions dans les mouvements monstrueux de l’électronique actuelle. Quelque chose d’assez Grenoblois paradoxalement... Knut Vandekerkhove, ça pourrait être un blaze taggué entre deux murs d’une friche au milieu des montagnes. Techno plus extro-spective donc que son comparse D.A.S. On y sent l’influence de la scène bizarre d’aujourd’hui, un peu moins en dedans peut-être, plus au-dehors mais tout aussi sombre et bizarre. Ça n’est pas complètement sans rappeler les productions de N Prolenta ou de Jesse Osborne Lanthier. AT178, par exemple, pourrait être un tube des dancefloors comme on aime, bizarre, raide, assez reich, mais tout chatoyant dedans.

Bref, volume 1 et volume 2 comme les deux faces d’un même souci d’imaginer la techno, d’un même souci de prendre position face à une urgence plus large qu’une urgence exclusivement musicale. Été d’urgence est sans doute l'une des tentatives les plus réussies de faire sens au milieu de notre désastre, qui soit sortie en France cette année. Il n’y est pas question d’apocalypse mais de faire monstruosité vers un sens, vers une politique physique, vers une politique sensible.

Ce qu’on comprend avec LLLClub, c’est que, même au milieu du pire, pour éviter que ça soit "mou partout", il suffit parfois juste de radicaliser ses pratiques de la situation, du quotidien, pour tracer des lignes de sens... Pour savoir reconnaitre aussi que le temps est nécessaire dans l’urgence et que l’auto-enfermement ne peut durer trop longtemps. Les carapaces de répétition du quotidien réglé/réifié, les injonctions à faire, les castrations mentales, ne peuvent durer une vie. Ou alors c’est renoncer à tout sous prétexte du plus petit possible, du plus attendu possible, du plus facile quoi.

Le présent est un matériau suffisant aux constructions intenses. VNR n’est pas qu’une énième attitude, une énième posture, ce sont des actes, mentaux, sonores, politiques, etc. Tout, est une insurrection possible et nécessaire. LLLClub est une insurrection possible et nécessaire.

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Tracklist

LLLClub - Été d’urgence, vol. 1, D.A.S. (11 novembre 2016)

01. A1
02. A2
03. A3
04. A4
05. Interlude
06. B1
07. B2
08. B3
09. Interlude
10. C1
11. C2
12. C3
13. C4
14. End

LLLClub - Été d’urgence, vol. 2, Knut Vandekerkhove (11 novembre 2016)

01. AT174
02. AT160
03. AT176
04. AT192 x Désir d'enfant
05. AT178
06. AT183
07. AT190
08. AT164
09. AT188
10. AT191


Femminielli - O'Sodoma

Fait rare, assez inédit, voire quasi unique, c’est la deuxième fois que nous parlons du même disque (lire) dans nos colonnes. Mais l’occasion était trop belle. En attendant de vous confiez tout le bien que l'on pense de l’album de Femminielli Noir, chose que nous ferons très bientôt, revenons sur O’Sodoma, EP ô combien emblématique de Bernardino, repressé à raison à une poignée d’exemplaires. Cette sortie, toujours distribuée par la structure franco-nipponne Mind Records et supervisée par Abraham Toledano (qui nous livrera bientôt, autour d’une interview et d’une mixtape, les enjeux de son projet Moyo), offre un léger dépoussiérage à ce deux titres sur lequel figure l’inoubliable Fleur De Garçon, préfigurant déjà les sonorités qui allaient marquer le succès de l’indispensable Plaisirs Américains. Avec 99 exemplaires seulement, qui s’arrachent comme des petits pains à l’approche des fêtes, on ne saurait que trop vous conseiller de vous offrir ce petit plaisir et on prévient, Mère Noël a sorti le gode-ceinture !

Pour obtenir le précieux sésame c’est ici !

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Tracklist

Femminielli - O'Sodoma, repress (Mind Records, 01 décembre 2016)

01. O'Sodoma
02. Fleur De Garçon


Electric Electric - III

Troisième album du trio strasbourgeois, le bien nommé III s’affirme pareil à un travail manuel sur la roche, le minéral, à le polir puis l’affiner jusqu’à ce que celui-ci reflète un véritable caractère, complexe et profond. Le chemin parcouru depuis le premier album dessine une trajectoire réfléchie, une volonté d’éviter la redite et de toujours chercher à donner une manière d’individualité à sa musique plus que de la laisser trainer comme un simple gueuleton. Quelques mots sur cette nouvelle sortie de Murailles Music et Kythibong, dans le cadre du BB Mix, excellent festival où se produira le groupe ce samedi.

Electric Electric a cette façon très dense d’officier, puissamment rigide, comme une âme immobile en pleine bourrasque. Leur album précédent se nomme Discipline, et ce titre résonne comme une ultime promesse, comme un suprême désir de tendre vers l’absolu, vers l’infini, vers cet état d’extrême pureté laissant le corps et la conscience s’entrechoquer dans une définitive parade, de celles où l’on capte avec une surnaturelle acuité le sens des choses qui nous entourent. Cette discipline, ce sérieux, cette folle concentration, c’est ce qui fait le sel des strasbourgeois, qui les emmène au-delà de la catégorie où l’on voudrait les conscrire – de la musique brute, syncopée, sans véritable intention et calculée pour les corps – et les amène à proposer plus qu'une musique qui ne s’adresse qu’aux jambes, qui conquit uniquement par le rythme, mais qui conçoit plutôt tout un caractère mélodique autour d’un robuste squelette, d’ailleurs souvent dirigé par la voix d’Eric Bentz, noyée sous un brouillard de guitare, lancinante et incertaine. Cette attention portée à l’ambiance, la pleine volonté d’instaurer une atmosphère rugueuse, tranchante, presque froide, confère une profonde identité à la musique du trio, les pose maîtres de leur art.

Un ambassadeur de cette gouvernance de soi sans cesse plus rude et plus prompt à la souffrance est Vincent Redel, métronome de la bande absolument impressionnant en live où celui-ci martèle sa batterie comme un mécanisme implacable et complexe, comme une machinerie fumante et transpirante. C’est sur les morceaux d’ouverture et de fermeture de III qu’il se révèle le plus sévère, imprimant une infernale dynamique aux morceaux les plus intenses de l’album, notamment les dix minutes d’Obs7 qui propulsent le mental si loin que le gamelan du second morceau, Pointe Noire, parait comme un rêve qui carillonne dans un certain chaos. Electric Electric maintient cette pression tout le long de l’album avec l’art des sages, de ceux qui savent où ils vont et qui ne s’éparpillent pas : le groupe de Strasbourg semble se diriger vers une posture plus radicale, suivant un chemin qui les amène à délaisser les légèretés du premier et la puissance du second pour fouiller du côté d’une certaine noirceur – de cette émotion précisément nichée entre les gris nuages de l’inquiétude et la sèche lumière de la révolte. Le troisième album du groupe s’inscrit dans tout les cas dans une évolution naturelle, dans une noble démarche de raffinement de leur son.

On retrouvera le trio lors de l’édition 2017 du fantastique BB Mix, ce samedi, avec les pointures de The Pop Group, les incroyables japonais de Goat et les paresseux sensibles de Fantastic Mister Zguy. On fait d’ailleurs gagner des places pour l’occasion !

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Tracklist

Electric Electric – III (Murailles Music/Kythibong, 23 septembre 2016)

01. Obs7
02. Pointe Noire
03. Black Corée
04. Klimov
05. The River
06. Dassault
07. Les Bêtes
08. 17°00


Kamixlo - Angélico

Encore un EP de Kamixlo qui fera date, et c’est seulement le deuxième ! Après une première sortie sur Codes, le sublabel de PAN, où on pouvait entendre l’immanquable tube de tous les dancefloors qui se respectent, Paleta, le deuxième EP sort chez Bala Club, sa maison-mère. Bala Club, on en a déjà parlé, pas mal parlé, c’est Uli K, Blaze Kidd, Endgame, etc. Bref, toute la scène qui remue drastiquement Londres.

Kamixlo dit d’Angélico qu’il s’inspire autant de la lutte japonaise que du métal et de l’industrie du dancehall, et rien que pour ça on avait très envie d’y jeter une oreille. Qui plus est, l’EP est en téléchargement libre sur son SoundCloud. Pour mémoire, Kamixlo est l'un des piliers et des fondateurs du Bala Club, c’est en quelque sorte la face sombre de ce crew londonien qu’on aime absolument et inconditionnellement beaucoup. Un EP qui fera date donc, et qui tient sur deux choses : radicalisation de la rythmique dem bow/dancehall et voix sourdes, essoufflées, vocodées. Angélico est un EP percussif et radical qui provoque une sorte de physicalité immédiate et politique du son. Un talk, spoken word vocodé, un tube, trois signes évidant de radicalisation, et un bonus. Un remix gabber/ambient/vnr (ouais ouais) d’Evian Christ (sic!), Bloodless Y, le single de l’EP, qui est accessoirement un morceau de l’année, et sans doute aussi un des morceaux les plus représentatifs de l’ambiance approximative de 2016. VNR Ambient, émeutes, insurrections et meutes assagies.

Il y a un usage bien particulier de la basse dans Angélico, un usage qui la marque tout en la dépouillant. Elle est quasiment en avant des voix, ou en tout cas elle s’invite comme matière assez massive et dense des différents morceaux. Qu’il soit du dem bow accéléré, ou plutôt du dancehall énervé, le travail sur la basse d’Angélico en fait une sorte d’arme du son qui se fait entendre dans un dénuement bien particulier. Dans certains morceaux, il n’y a quasiment aucun médium (quasi tous), la basse, la voix et la rythmique qui s’accélère/décélère. Un dépouillement qu’on reçoit d’ailleurs à peine si on ne tend pas l’oreille. Il y a comme un travail pour faire entendre la basse et surtout son impact. La basse dans une durée en somme, une basse étendue et intensifiée en même temps. Kamixlo opère une radicalisation par simplification, dépouillement mélodique, et clairement ça donne une forme et une force assez singulière à des morceaux comme Ayuda ou Ice2CU. Il joue presque sur une trace mélodique qui est entièrement tenue dans les basses, qui font office de signes de reconnaissance. Ce jeu de trace, et de mélodies fantômes à travers les basses donne une puissance flagrante à son EP. Puissance flagrante, le mot est faible. Radicaliser les basses en les simplifiant au maximum pour en faire un phénomène musical singulier d’apparition et/ou de disparition de mélodie fantôme du prisme musical du Bala Club, pour en faire un médium qui fait impact dans sa durée. Une rythmique qui fonctionne comme une sculpture en négatif, un travail rythmique qui fait œuvre d’un renversement non symbolique où la basse et la voix deviennent au même titre un travail du rythme. Un travail du rythme qui repose sur l’évocation et l’imagination toujours renouvelées de mélodies fantômes. Tropes et dépouillements, radicalisation et intensification par la rythmique, la grande classe. Une sorte encore de musique figurale...

Si les basses font office d’un travail général d’intensification et de figuration, les voix ne sont pas en reste. Concrètement, tous les morceaux reposent sur ces deux composantes, voix et basse. Voix vocodées qui sont bouclées, décélérées, accélérées à la guise de Kamixlo. Non hiérarchie donc entre voix et basse, elles ne sont ni en avant, ni en arrière, mais font quasiment partie de la rythmique générale radicalisée. Il y a presque quelque chose de l’ordre d’une sérialité des voix. Sample et bande magnétique en rarement plus de dix mots vocodés. Peut-être d’ailleurs que ce travail des voix participe du dépouillement radical d’Angélico. Peut-être aussi que par ce phénomène de simplification extrême, Kamixlo fait surgir une puissance inédite, une durée sensible ou une puissance possible, qui marche donc sur ce phénomène de reconnaissance des fantômes.

Un morceau, un filtre de voix, une rythmique radicalisée. Encore une fois, il y a quelque chose d’un événement qui se matérialise singulièrement dans une sorte de critique du rythmique, de radicalisation de phénomènes et de sonorités connus. Quelque chose que Kamixlo tend et tord, pour en faire une forme intense et dense. Sans doute qu’il y a quelque chose de commun, une tension dense entre dancehall industrielle, sumo et métal. Intensification par explosion en un laps de temps très court, puissance dans une durée donnée à voir, à sentir ou à entendre.

Pour clôturer le tout, le remix d’Evian Christ est clairement le morceau qui pourrait faire la bande-son de l’année. Vnr et ambient, ambiant et vnr, avec quelque chose de l’ordre du gabber et quelque chose de l’ordre du mélodique presque new age. Comme on a pu le remarquer en fin d’année avec quelques sorties, notamment la dernière K7 de Dedekind Cut, on s’achemine sûrement vers un retour de l’ambient, mais de l’ambient comme on aime. Ambient et gabber - même si là, ça fait déjà un petit moment. En tous les cas, ce remix est vraiment cette bande-son potentielle de l’année, autant sonore que politique : émeutes, tentatives insurrectionnelles et relâchement général. Peut-être aussi, au fond, qu’il répond à une question, cette fameuse question : pourquoi ça ne tient pas ? On serait tenter de répondre "parce que le cortège de tête préfère écouter du rap semi-conscient ou de la trap digest à de la musique insurrectionnelle queer, sorcière ou racisée", alors qui sait!

Bref, Kamixlo est la figure vnr sombre du Bala Club et ça n’est pas vraiment pour nous déplaire, il nous file encore une bonne pichenette et fait entrevoir des possibles délicieux autour du vocodeur et de l’auto-tune, on attend donc avec patience, mais pas trop, l’insurrection autotunée... 2017 n’aura peut-être vraiment pas lieu les étranges espaces musicaux du Bala Club.

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Tracklist

Kamixlo - Angélico (Bala Club, 11 novembre 2016)

01. Angélico
02. Bloodless Y
03. Ayuda
04. Ice2CU
05. Xtremetonterias
06. Bloodless Y (Evian Christ Remix)


Coucou Chloé - Halo

Faire ou ne pas faire une chronique sur l’EP de Coucou Chloé, telle a été la question, et puis force est de constater qu’entre son très bon track sur la compilation de JEROME avec plein de petites cloches, une voix chelou, quelque chose d'une attraction irrésistible et son inédit avec WWWINGs, il fallait parler et chroniquer l’EP de Coucou Chloé. D’abord parce qu’il est sorti chez l’excellent label berlinois Creamcake, où on retrouve notamment Sky H, Keiska ou 333 Boyz et ensuite parce que c’est un très très bon EP. Trois pistes et un méga tube : Skin Like Sin.

Coucou Chloé, c’est l’évolution parfaite de la vaporwave à la scène hybride/monstrueuse, des premiers titres moins enthousiasmants et puis, d’un coup, un EP au milieu de toute la scène qu’on adore entendre, et un super premier EP. Mi-r’n’b, mi-électronique, un peu techno, en fait juste un EP classe, un EP qui met des calottes où il faut. Je ne sais pas si on peut faire du parcours de Coucou Chloé une sorte de cartographie de la scène néo-r’n’b électronique française super chouette mais, en tout cas, Halo nous a filé une belle claque et il faut l’en remercier. Entre Ok Lou qui sort des dingues morceaux chez Staycore, qui fait des lives tout fifou à la RBMA, et Coucou Chloé qui sort des EPs impeccables, on se dit que, peut-être, il se passe quelque chose dans nos contrées. Et quelque chose de bien cool. On vous engage d’ailleurs à écouter son set sur NTS Radio qui est assez parfait.

Bref trois pistes et un tube. Halo et Touched qui ouvrent et ferment respectivement, plutôt dans un genre expé contemplatif, avec voix travaillée sur ordinateur, basse toutes folles ou nappe sous vocodeur, et Skin Like Sin, sorte de tube r’n’b électronique qu’on a envie d’entendre sur tous les plus beaux parquets. Des chants de cathédrale, des beats angoissants, un travail sur une certaine frustration et des moments épiques de libération parfaits pour le dancefloor, ça donne un EP sensible, émotif et plutôt très sensuel, à l’image sans doute de ce qu’on aime aller voir dans nos clubs aujourd’hui, à l’image aussi d’une scène de plus en plus biscornue, diverse, bizarre et étrange.

Comme il n'y a que les imbéciles et les têtus qui ne changent pas d'avis, chapeau bas et respect pour Halo, Coucou Chloé ! Et on espère à très vite pour un deuxième EP.

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Tracklist

Coucou Chloé - Halo (Creamcake, 05 octobre 2016)
01. Halo
02. Skin Like Sin
03. Touched


Sikuri - Zafiro

Il y a des albums classiques, qui font date dans l’histoire de la musique, et puis il y a aussi, sans qu’il s’agisse moins d’un événement, des EPs qui collent aux oreilles dès la première écoute. C’est le cas de Zafiro, l’EP de Sikuri qui vient de sortir sur l’excellent Trax Couture, label historique de Rushmore...

Outre le blaze qui fait référence à la fois à la chicorée sauvage et à un style de musique andin, plus précisément péruvo-bolivien, Sikuri est l'un des dignes représentants de la folle épopée des musiques électroniques en Amérique du Sud. Il est plus précisément Bolivien et on avait déjà eu l’occasion de l’écouter sur le très cool label de La Paz, Omb Record Label. Bien sûr, on retrouve dans les quatre titres de l’EP de la flûte de pan et des percussions empruntées au sikuri. Quoi de plus logique quand on tire son nom de scène d’une musique vernaculaire ?

En dehors de cela, Sikuri (le producteur) signe quatre pistes subtiles, monstrueuses, hybrides et belles, très belles. Mi-house, mi-électronique, mi-percussions traditionnelles, mi-UK, mi-garage, c’est un EP, pour une fois dans la scène, assez aérien, jovial, lumineux... En tout cas un EP qui colle aux oreilles, avec cette douce sensation apaisante d’observer un panorama tout doux, tout étendu, tout infini. Quatre pistes donc, toutes aussi fabuleuses : Aamado, Zafiro, Noche et Llegada. En même temps, avec un EP qui porte le nom d’une pierre précieuse, on ne pouvait pas s’attendre à autre chose...

Sikuri, en tout cas, propose disons une sorte de croisement, d’hybridation entre musique club, Ballroom, Dem Bow, Footwork et Grime, Kalamarka, danses vernaculaires, mythologie andine, Chacarera, Sikuri (la musique andine) et Boleros... j’espère qu’on ne vous perd pas. L’EP s’articule entre musique traditionnelle, vernaculaire et électronique brillant. C’est tout en retenu, et assez sensuel, il faut l’avouer. On y retrouve des basses électroniques, des petites mélodies à la flûte, des percussions andines, et quelques mini samples de voix et de sirènes de la police. Encore une fois, une belle sortie chez Trax Couture, après le très bon LP de Rushmore sorti cet été...

Ce phénomène commence quand à même à devenir fascinant, l’été mondial queer de la musique ne semble pas finir de surgir d’absolument n’importe où ; au milieu de la Suède avec Staycore, en Afrique du Sud avec NON, dans toute l’Amérique latine avec NAAFI, dans les ghettos « camp » américains avec Fade To Mind, Night Slugs, Kunq et GHE20GOTH1K, avec les latinos de Londres de Bala Club, du fond de la Pologne avec Intruder Alert, de Montréal avec Infinite Machine, d’Angola et du Portugal avec Principè, et on pourrait continuer encore longtemps à citer ce panorama des changements d’hémisphères. Franchement, on ne sait presque plus où donner de la tête avec toutes ces insurrection musicales minoritaires.

En tout cas, quand la politique des identités n’est plus un repli communautaire mais une insurrection mondiale dans la musique, on peut dire que ça fait événement, et que ça nous donne quelques leçons... ça déplace notre champ auditif et sémantique. La monstruosité et l’hybridation ont apparemment de beaux jours devant eux, et ça n’est pas définitivement pas pour nous déplaire.

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Tracklist

Sikuri - Zafiro (Trax Couture, 21 octobre 2016)

01. Aamado
02. Zafiro
03. Noce
04. Llegada


FAKA - Bottoms Revenge

NON a réduit un peu la voilure de ses productions, se concentrant davantage sur la diffusion de son fanzine super cool sorti au printemps. Pourtant, ils ne sont quand même pas restés inaudibles cet été avec un incroyable album de VIOLENCE, A Ruse Of Power, qui se proposait de passer le "rock" à la moulinette de la diaspora électronique. C’était une chouette réussite, encore, et on n'avait pas pris vraiment le temps de vous en parler.

Et là, cette semaine, patatras, sort de manière impromptue le nouvel EP de FAKA. FAKA, c’est un duo sud-africain nourri au Gqom, mais un Gqom loin de son esthétique la plus tradi. Le Gqom, c’est quoi, c’est un son sud-africain qui vient entre autre de Durban et qui mêle house, kuduro et, disons-le pour être large, techno. Un genre électronique quoi. Ça donne pudiquement une sorte de d’afro-électronique bizarre, pour parler avec un langage clairement ethnocentré. Une très belle compilation est d’ailleurs sorti cet été sur Gqom Oh!, le label de Durban qui fait entendre depuis maintenant trois années ce son typiquement sud-africain. Compilation par ailleurs plutôt très sombre et loin de l’idée ensoleillée qu’on se fait de l’électronique sud-africaine en Europe. Eux aussi ont sorti un petit fanzine, WOZA, très bien d’ailleurs.

FAKA est un duo qu’on avait déjà eu l’occasion d’entendre sur la compilation NON Worldwide du label susnommé. Avec Bottoms Revenge, outre le titre clairement politique, queer, et en dehors des codes hiérarchiques et sociaux (pour ceux qui connaissent un peu les différentes significations de "bottom"), FAKA propose une expérimentation étrange et brillante, un peu glaçante aussi, du Gqom canonique. FAKA dégrade en tout cas pas mal d’idées reçues. On retrouve beaucoup de clochettes qui tintent, de machines qui font des bruits bizarres, de basses techno et de chants qui ont l’air tantôt incantatoires, tantôt gospel, tantôt juste flippants. Quant au mastering, c’est le Texan filou Rabit qui s’en est chargé... Un EP sorcier, à n’en pas douter !

Trois pistes sur cet EP dont, au milieu, une piste généreuse de dix-huit minutes qui ressemble à un collage ou à une collection de son mixée. On y retrouve des instrus avec des percussions sud-africaines, des bruits d’animaux, des expérimentations sur machine inconnue, du chant sombre et des moments techno.
Sur les deux autres morceaux, Isifundo Sokuqala et Kgotso, on est plutôt dans un spoken word électronique assez radical.

Bref, NON, comme d’habitude, nous file une belle baffe, et, comme d’habitude, on se laisse renverser allègrement par FAKA, qui clairement s’impose de plus en plus comme un incontournable de l’expérimentation électronique monstrueuse qu’on aime tant. Hybridation, non-hiérarchie, mandale.

NON a quand même un caractère tout à fait insurrectionnel,en tout cas clairement politique et il semble important de le souligner, le choix des titres des dernières sorties est une prise de position politique sur l’actualité locale et internationale, entre IZLAMIC EUROPE, A Ruse Of Power, et Bottoms Revenge, on peut dire que le message est assez clair. NON s’amuse et travaille les peurs, et les manières de gouverner des pouvoirs qui nous traversent, c’est sans doute, aussi, pour ça qu’on aime autant ce collectif queer de diaspora. Sans doute pour ça aussi, qu’on se prend à rêver d’en prendre de la graine dans nos contrées un peu mornes politiquement... Un collectif qui n’a pas peur de souligner les situations d’aliénation, de soulever des questions de racisation, de domination, de gouvernance et de hiérarchisation jusque dans les milieux queer, c’est quand même d’un intérêt plutôt très notable. Tout ça en sortant EP brillant sur EP brillant... Et c’est sans doute aussi pour ça que chaque sortie ne se contente pas de nous laisser simplement ébahi. Des mandales on vous dit...

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Tracklist

01. Isifundo Sokuqala
02. Bottoms Revenge : Ibutho Lamakhosazana
03. Kgotso


Exploded View - Exploded View

Ah, la belle affaire de la reconversion professionnelle ! On savait la culture perméable à ce genre de pratique avec ces acteurs, souvent des actrices d’ailleurs, qui s’aiment à pousser la chansonnette à un moment donné de leur carrière, la plupart du temps pour le pire, mais dans ce cas, si le grand écart part du journalisme politique et débouche aussi sur la musique, l'opération a atterri directement dans les tuyaux de Sacred Bones. C’est déjà plus classe. Comme quoi, il n’y a parfois qu’un riff à trouver et des carnets de textes à dérouler pour accoucher d’un beau projet. Et cette histoire, celle d’Exploded View, commence à Mexico en 2014. En pleine tournée pour son projet précédent, Annika Henderson y rencontre Hector Melgarejo, Hugo Quezada et Martin Thulin, producteur de Crocodiles, qui l’accompagnent sur ses dates locales. Deux bidouilles de répétition plus tard, ils se rendent tous compte qu’un truc hybride, entre Can (Disco Glove), post-punk léthargique et alchimie ténébreuse on the rocks, est en train d’émerger, suffisamment stimulant pour qu’il donne naissance à Exploded View, association musicale à but incandescent.

Voulu enregistré en une seule prise, en condition de live, l’album fixe les obsessions expérimentales du bien inspiré groupe et livre une matière distordue, résonnante, où les notes sont exhumées de "six feet under" (One Too Many), déterrées depuis les profondes inspirations de la blonde tête pensante d’Exploded View qui offre une écriture engagée et délicate, relevée d’un chant cristallin éparpillé, comme surimprimé, sur lequel la batterie solide mais pas viking du suédois Martin Thulin enfonce le clou et s’emploie à consolider la charpente des improvisations musicales du quatuor : le bel interlude Beige, par exemple, qui fait suite à Gimme Something, exceptionnel de ses modulations sensuelles. Un son à l’équilibre précaire et aux errements expérientiels, le frisson de l’instant, c’est pile ce qu’Exploded View, nouvelle mouture des projets musicaux d’Annika Henderson, a réussi à sculpter à travers ses sessions de travaux pratiques mexicaines. Il est fini, le temps des reprises.

Vidéo

Tracklist

Exploded View - s/t (Sacred Bones, 19 août 2016)

01. Lost Illusions
02. One Too Many
03. Orlando
04. Call On The Gods
05. Disco Glove
06. Stand Your Ground
07. No More Parties In The Attic
08. Lark Descending
09. Gimme Something
10. Beige
11. Killjoy


Flotation Toy Warning - Bluffer's Guide To The Flight Deck

Talitres est un label fort respectable : une structure discrète qui a tracé son chemin comme d’autres poursuivent dans le plus artistique des silences une espèce de noble pureté, de ce genre de cheminement qui ne s’arrête que rarement pour jeter des coups d’œil dérobés à d’infinies façons de faire. La musique proposée par le label m’a toujours donné cette impression d’attitude racée, spirituelle sans être moribonde, d’une connaissance profonde de l’agencement des choses, de ces petites sautes de l’âme qui montent l’intégralité d’une vie. Les valeurs sûres et reconnues – The Walkmen, Motorama ou The National – se mêlent à des références plus obscures ou à des albums parfois en retrait de la discographie de certains groupes – Take Fountain des Wedding Present, notamment, vraiment superbe, ou encore The Lone Gunman d’Idaho.

Talitres – label bordelais crée à l’orée du 21ème siècle – fête de plus ces quinze ans. La célébration est de taille et sera multi-localisée : des soirées à Bordeaux comme à Paris seront organisées pour leur rendre justice, et une date a particulièrement retenu notre attention, celle du 10 novembre à la Maroquinerie. Pourquoi ? C’est bien simple : entre les évanescents Motorama et le bonhomme Will Samson se trouve un groupuscule d’anglais qu’on pourrait qualifier de – selon la formule connue – criminellement ignoré, alors même qu’ils ont sorti un album en 2004 honnêtement capable d’enterrer les plus grands : Bluffer’s Guide To The Flight Deck.

Cet album a été récemment réédité par le label en double LP – jusqu’alors indisponible – greffant une paire d’inédits à l’ensemble. À l’occasion de leur concert à Paris, on a décidé de revenir sur ce chef d’œuvre, en espérant les poings serrés l'hypothétique arrivée d'une prochaine livraison : un nouvel album dont les contours s’annoncent de plus en plus clairs pour 2017.

Il y a quelque chose qui tient du sublime, chez eux, d'une imperceptible aura propre aux évidences que l'on arrive jamais à saisir, que l'on admire d'une certaine distance, les yeux arrondis, l'esprit lancé vers cette intarissable source qui ne semble jamais se dévoiler. Flotation Toy Warning porte la marque de l'excellence en cela que leur musique s'incarne d'une profondeur absolue, de celle qui permet de construire un personnage de toute pièce, d'inventer une personnalité aux mille facettes, de lui donner cette allure singulière, subtile et complexe que l'on loue toujours aux héros les plus justes. Ces extraordinaires caractères, forts d'une assurance vaste comme le ciel et d'une interprétation du monde sans cesse plus sûre, plus avouée, plus certaine, sachant manier la sagesse comme un enfant provoquerait l'instinct et ne levant que partiellement l'obscure pièce de tissu recouvrant leur vérité, l'épaisse brume enveloppant le fond de leur conscience.

Car, en toute honnêteté, c'est cela qu'est arrivé à créer Flotation Toy Warning. Une musique qui s'évade et vit par elle-même, pour elle-même, qui pourfend d'une pleine aisance le rythme apaisé de la médiocrité : il est ici question d'une collection de chansons qui perce le temps, qui fait blêmir les années, d'une nature imperturbable, éternelle et universelle, d'une âme en propre, aux uniques spécificités. Les anglais m'ont toujours semblé renvoyer l'image de l'infini, d'une mélancolie infinie, discrète, de celle par laquelle on observe d'un trou de serrure l'existence que l'on mène, par une aiguille à tricoter, par l'entrebâillement d'une porte : c'est une vie qui se déroule sous nos yeux, une vie traversant une multitude d'humeurs touchant pour chacune d'elles au plus éclatant. Cet état d'ultime extase qui ne semble ni s'associer à la tristesse, ni sombrer dans l'abandon, mais qui souligne le destin sermonnant sans succès : Donald Pleasance pourrait en être l'éminent exemple, mais l'on retrouve ces sensations de manière encore plus profondes sur certains passages, plus furtifs, moins mis en avant, des espèces de vignettes qui paraissent sans valeur au premier abord mais révèlent un monde entier lorsqu'on y prête attention : le final de Fire Engine On Fire Pt. I - avec ses hallucinantes ascensions de cordes - l'exemplaire seconde partie de Losing Carolina: For Drusky - abattant son incroyable soleil psychédélique sur les dernières mesures… C'est une étape, une énorme aventure, car cet album laisse le goût délicat de l'initiation, mène par la main à travers les années comme un ami que l'on admirerait : il y a quelque chose qui résiste définitivement au temps, dans Bluffer's Guide To The Flight Deck, quelque chose qui ne renouvelle rien, qui ne surprend pas, qui n'avoue rien, mais qui s'impose comme une vérité, comme quelque chose qui parait précisément pensé pour atteindre un objectif clair, concis, sans débat possible. Laisser glisser un goût d'impalpable, de gigantesque, d'infini.

Bluffer's Guide To The Flight Deck date de 2004. Les Anglais, depuis, n'ont daigné libérer qu'un 45 tours à Talitres, on attend toujours de leurs nouvelles pour un long format. Fort heureusement, le label bordelais, à l'occasion de leur quinze ans, ramènera le groupe sur la scène de la Maroquinerie le 10 novembre prochain, en compagnie de Motorama et de Will Samson. Il serait inutile de dire à quel point cette date est immanquable, d'autant plus que les anglais ne sont pas passés à Paris depuis ce qu'on pourrait appeler des lustres, et qu'il serait sage d'aller célébrer l'un des plus forts labels de l'Hexagone.

Les soirées de l’anniversaire se trouvent ci-après :

PARIS / La Maroquinerie
09.11 : MOTORAMA - EMILY JANE WHITE (billetterie)
10.11 : MOTORAMA - FLOTATION TOY WARNING - WILL SAMSON (billetterie)

BORDEAUX / Le Rocher de Palmer
11.11 : FRÀNCOIS AND THE ATLAS MOUNTAINS (joue "Plaine Inondable") - STRANDED HORSE - WILL SAMSON (billetterie)
12.11 : MOTORAMA - EMILY JANE WHITE - FLOTATION TOY WARNING (billetterie)

Tracklist

Flotation Toy Warning - Bluffer’s Guide To The Flight Deck (Talitres, 15 juin 2016)

01. Happy 13
02. Popstar Researching Oblivion
03. Losing Carolina: For Drusky
04. Made From Tiny Boxes
05. Donald Pleasance
06. Fire Engine On Fire Pt. I
07. Fire Engine On Fire Pt. II
08. Even Fantastica
09. Happiness Is On The Outside
10. How The Plains Left Me Flat
11. This Is Not A Lifesaver
12. Even Fantastica (Goodbye To The Flight Deck Mix)

http://www.flotationtoywarning.co.uk
https://www.facebook.com/Flotation-Toy-Warning-16066408099

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Jenny Hval - Blood Bitch

Blood Bitch est un album de l’expiation, de la purification. Comme une saignée pour la porphyrie, l’écoulement extraveineux est à la fois le mal et le remède. Le sang, symbole de vie comme de mort, vecteur religieux, garant de la virginité, composante biomécanique et vitale, est ici omniprésent : c’est le suc du mystère dans Untamed Region, l’œuvre de la malédiction dans Female Vampire et de la contamination dans The Plague, le sang écarlate dans In The Red, des menstruations dans Period Piece et celui de la purgation dans Conceptual Romance. L’humeur vermeille s’écoule dans tout Blood Bitch en un filet pourpre continu, indice d’une transformation / sanctification à venir mais aussi — et peut-être l’est-il justement pour cette raison — emblème de la féminité, de sa singularité physiologique. Parcourant ce filet rédempteur, les « blood bitches » sont les archanges purificatrices, personnages vampires à la vertu désacralisée et au discours ironique mais tendre pour le sexe qu’elles protègent.

Le vampire est une allégorie audacieuse pour revisiter la féminité, ses combats et paradoxes contemporains, mais il véhicule l’image romantisée, aseptisée du suceur de sang moderne qui, libéré de la conscience de sa propre fin par l’immortalité, se détache de la frénésie consommatrice et hyperconnectée (Conceptual Romance, The Great Undressing). Seule la métamorphose, associée à l’hémoglobine, est redoutée mais Hval sait mettre de l’eau dans son sang (« Don’t be afraid, it’s only blood ») et accompagner cette romantisation d’une electro-pop habile aux épisodes très expérimentaux, dont l’apogée est à chercher du côté de The Plague. Contemporaine de Glasser et Grouper, la Norvégienne explore ses propres jalons musicaux, développant jusqu’au minimalisme (In The Red) ou s’enrobant d’une approche drone (Ritual Awakening), et ne renâclant pas à compléter un héritage ambient assumé jusqu’aux modulations et nappes schulzéennes de The Great Undressing, et fondu tantôt dans une ligne de basse pulsatile et étouffée, tantôt dans une prose poétique (Untamed Region). Allégorique sans moralisation, à l’occasion érotique et avant tout féminin, Blood Bitch dilue quelques gouttes de sang frais dans une scène electro-pop sclérosée par le manque d’imagination.

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Jenny Hval - Conceptual Romance

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Jenny Hval - Period Piece

Tracklist

Jenny Hval - Blood Bitch (30 septembre 2016, Sacred Bones)
01. Ritual Awakening
02. Female Vampire
03. In The Red
04. Conceptual Romance
05. Untamed Region
06. The Great Undressing
07. Period Piece
08. The Plague
09. Secret Touch
10. Lorna


House Of Wolves - House Of Wolves

On se lasse facilement de la constance. Et pourtant, nous passons notre vie à courir après ce sentiment de sécurité sans pour autant pouvoir nous empêcher de le remettre régulièrement en question chaque fois que nous le touchons du bout des doigts. Ainsi semble être faite la nature humaine. Dans le pire des cas, on parlera d’insatisfaction chronique, dans le meilleur, de volonté d’évolution perpétuelle. Choisissez votre camp, chers lecteurs, et décidez de regarder la vie, ses surprises et ses vicissitudes du mauvais ou du bon côté. Quoiqu’il en soit, il sera toujours questions de mouvement. Ce phénomène est particulièrement prégnant dans le cadre de la création musicale. Nombreux sont ces artistes qui, avec plus ou moins de bonheur, ressentent au cours de leur carrière le besoin, parfois la nécessité, de faire évoluer leur style, voire d’opérer un changement radical de cap afin de mieux se réinventer. Rey Villalobos, déjà auteur sous le patronyme d’House of Wolves de deux albums délicatement folk aussi indispensables qu’atypiques dans le paysage musical actuel, le clair-obscur Fold In The Wind (lire ici) et le crépusculaire Daughter Of The Sea (lire ici), semble être à son tour à la croisée des chemins. Et c’est indéniablement vers la lumière et la clarté qu’il se dirige à l’écoute des huit nouveaux morceaux composant ce troisième essai éponyme sorti le 30 septembre sur le label rémois Discolexique. Point de révolution, non, mais une évolution certaine, assumée, qui l’amène à bousculer quelque peu les codes intimistes qu’il avait savamment mis en place jusqu’à présent afin de densifier son propos.

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L’utilisation plus discrète du piano, jusqu’alors centrale dans l’œuvre du Californien, apparaît comme le changement le plus important opéré par le compositeur. Non pas que Rey Villalobos ait renié son instrument de prédilection mais ce désir de le fondre dans un collectif instrumental plus ample (particulièrement palpable tout au long d’Alabama, morceau fleurant bon les racines de l’Amérique sous couvert du regard paternaliste de Neil Young) était certainement le prix à payer afin de changer de dimension. Car le but évident de cette évolution est d’offrir un écrin encore plus luxuriant mais toujours aussi soyeux aux pépites jalonnant ce disque. D’emblée, l’introductif I’m Here You’re There plante le décor : si le songwriter n’a strictement rien perdu de son sens mélodique, l’apport du quatuor à cordes ainsi que l’affirmation plus marquée d’une section rythmique élargissent notre champ de vision afin de nous emmener vers des contrées bien plus vastes… Mais ce, sans que notre hôte n’oublie encore et toujours de nous tenir la main. Cette (r)évolution de velours se poursuit alors tout au long de ce « Figure 8 » (huit morceaux, n’est-ce pas au final la meilleure structure possible pour un album?), appellation collant si bien aux aspirations d’House of Wolves, tant pour la référence au microphone que pour le regretté Elliott Smith dont Rey Villalobos s’affirme essai après essai comme le successeur idéal et légitime, en témoignent Firefly, douce ritournelle d’un classicisme renversant et Keep All Your Lovers, morceau tout en tension maîtrisée, qui ressuscitent l’âme du natif du Nebraska sous toute ses formes. Alors que Oh Little One soutenu par un chant aérien et des cordes aussi vertigineuses que bouleversantes déverse en nous, âmes consentantes, son pouvoir lacrymal en jouant la simple (mais si honorable) carte de l’honnêteté, apesanteur et pesanteur viennent s’entremêler sur Darkness, conférant à l’ensemble une ambiance aussi enivrante qu’addictive que n’aurait pas renié Low en pleine session d'enregistrement de I Could Live In Hope ou The Curtain Hits The Cast. Témoignage de cette mutation assumée, c’est sur les deux morceaux les plus lyriques et orchestrés que se clôt cette escapade de moins de trente minutes ; Time et sa structure en trois temps jouant sur les nuances du désespoir et Holy Roller Coaster, valse délicate toute en retenue, douce comme un Your Sweet Love de Lee Hazlewood contre laquelle il serait vain de tenter de ne pas succomber. Love And Other Crimes, définitivement.

Loin de se reposer sur un credo où il régnait déjà en maître, House of Wolves, au détour d’un album enregistré en trois jours, est parvenu à ajouter quelques cordes à son arc tout en conservant la quintessence même de ce qui le rend si original et originel. Les influences du passé ne sont nullement oubliées (l’amour de Rey Villalobos pour Chopin confère une certaine dramaturgie à son œuvre ou encore la réverbération, signe distinctif des Everly Brothers particulièrement appréciés par le Californien) mais elles alimentent désormais judicieusement un univers musical qui se veut plus riche en matière d’orchestration et d’arrangements. Cette évolution ne semblait pas si évidente à réaliser, surtout après Daughter Of The Sea qui se voulait volontairement dépouillé de (presque) tout artifice. Elle s’impose cependant à nous avec une déconcertante aisance nous confortant dans notre incommensurable amour pour ce songwriter hors-pair. Après le crépuscule, l’aube pointe le bout de son nez au pays d’House of Wolves, présageons une journée des plus radieuses.

Audio

House Of Wolves - House Of Wolves

Tracklist

House Of Wolves - House Of Wolves (30 septembre 2016, Discolexique)

01. I'm Here, You're There
02. Oh Little One
03. Darkness
04. Alabama
05. Firefly
06. Keep All Your Lovers
07. Time
08. Holy Roller Coaster


Tim Hecker - Love Streams

Le Canadien Tim Hecker s’est discrètement imposé comme une institution respectée de l’ambient, façonnant sa réputation par une poignée d’albums denses et difficilement pénétrables sur l’excellent label Kranky. Love Streams signifie peut-être plus qu’un nouvel LP pour le natif de Vancouver puisqu’il s’associe à la structure des anglais de 4AD sans toutefois trahir sa ligne esthétique en proposant cet inaltérable magma sonore, bouillant de toute part d’un mystère très compact.

Tim Hecker a cette façon assez fantastique d'absorber les couleurs. Il les regroupe, les mêle et les déverse comme une immense cascade de lumière, à l'infinie palette de tonalités, de variations, de microscopiques évènements qui, tous liés les uns aux autres, apportent un gigantesque univers. Il n'est pas chose aisée de plonger dans la musique du Canadien tant l'hallucinante collection de sonorités peut sembler insurmontable, n'arrive pas facilement à se fixer, à s'accrocher sur une solide émotion, à définir une présence stable. Love Streams semble s'étendre sur l'inconscient, développe et tisse ce que je m'imaginerais s'harmoniser dans les profondeurs de la conscience lors d'un évènement fort, d'une fantastique réalisation, d'un phénoménal changement. Tim Hecker vient allumer la caverne de l'âme, les fortes vagues qui viennent faire progressivement chavirer une personnalité, car l'ensemble de cet album ne se repose presque jamais sur une lisse réponse mais toujours perturbe cette sensation de quiétude qui semble s'installer à la base. Le Canadien laisse comme une évidence une série de questions en suspens, en construisant ses morceaux comme un arbre à mille feuilles dont les branches s'agiteraient en toutes directions mais prenant comme base et racine le robuste corps du végétal.

Cette musique est assez fascinante car elle représente un autre langage, elle ne s'évertue jamais à s'aligner sur un propos déjà établi mais au contraire s'incarne et se pare avec majesté d'une absolue singularité. Les séquences sont assez courtes pour le genre, rarement plus de cinq minutes pour évoquer à chaque reprise la composition d'un tableau. Tim Hecker me fait souvent penser à la conception d'une peinture, d'une fiction, d'un rêve au sens strict du terme, là où le beau est éphémère, insaisissable et peut d'une minute à l'autre se transformer en un parcours profondément abstrait, intenable et flou. La pochette de l'album est à ce sujet très parlante, où l'on devine ce qui pourrait ressembler à une chorale, amenant la lumière à la façon du somptueux Voice Crack, morceau clair et liquide mais parsemé de tâches de couleurs rendant presque illisible la réalité du titre, troublant du même coup son image par l'étalage d'une poignée de chaudes nuances donnant à l'atmosphère une ambiance parfaitement surréaliste.

Tim Hecker livre là une nouvelle pièce d’un puzzle immense et partiellement plongé dans la brume : un disque à la fois difficile à saisir mais qui révèle par à-coups sa pure identité. L’expérience prend une toute autre dimension en live où le ressenti devient véritablement physique : Hecker fera trembler les fondations de la Gaîté Lyrique le 27 octobre prochain afin de justement supporter la sortie de ce nouvel album. La soirée est organisée par la structure Latency et s’ouvrira sur Yves de Mey: on vous recommande chaudement d'en être.

Sunblind / Soundcloud

Audio

Tim Hecker - Voice Crack

Vidéo

Tim Hecker — Castrati Stack

Tim Hecker - Black Phase

Playlist

Tim Hecker – Love Streams (2016, 4AD)
01. Obsidian Counterpoint
02. Music Of The Air
03. Bijie Dream
04. Live Leak Instrumental
05. Violet Monumental I
06. Violet Monumental II
07. Up Red Bull Creek
08. Castrati Stack
09. Voice Crack
10. Collapse Sonata
11. Black Phase


Monsieur Crâne - Monsieur Crâne LP

par Nastasia Hadjadji

Année électorale. Absurdités politiques quotidiennes. Fronde sociale, débuts d’insurrections puis retour au statu quo. La “merde générale” en somme. Certainement le moment opportun pour sortir un album infusé dans la tise et la résignation, mais également nourri par les éruptions politiques et sociales de ces derniers mois.

Cet album c’est le dernier de Monsieur Crâne (et dixième pour ce projet), à sortir chez le Parisien sémillant Le Turc Mécanique, les Bordelais d'Iceberg et les mystiques de chez Ascèse Records. Quand on sait que l’animal turbine également aux côtés de Lonely Walk, Strasbourg et – fut un temps – la chorale des Crâne Angels, on se dit que son projet solo cherche certainement à creuser du côté de la subjectivité en se penchant sur ce qui construit l’intime et l’affect. Bien moins candide et bien plus hanté, Monsieur Crâne parle du temps, de l’estime de soi, des regrets; de violence et de résignation – le quotidien et le privé, au prisme du politique et de l’actuel. De ce climat général anxiogène, bien que rigolard, il tire des fulgurances : “Les années donnent des cris d’enfants / J’ai pas d’hormones / J’ai pas dormi” (Eva Joly), “Je fais du porte à porte, avec mes idées mortes” (Carnassier).

Monsieur Crâne louvoie entre résignation et prise de parti; parfois, la psalmodie des angoisses existentielles laisse place à l’expression du dépit et des convictions. Impossible de passer à côté du titre le plus sobrement insurrectionnel de l’album : GDF (dans lequel il est plus question de gaz lacrymogène que de gaz naturel). Au son d’une boîte à rythme implacable, Monsieur Crâne exhorte les goths de France à sortir de leur atonie et à y foutre la tronche. “Goth de France, lève toi et marche / Dis-moi, qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? / C’est la merde générale, j’ai les boules pour ça / On dirait que tout est perdu d’avance et ça passe, en urgence” (GDF).

L’insurrection ne vient pas assez vite, ça fout les boules de voir le torchon brûler puis s’éteindre. Le dernier titre de l’album, sombre et éthylique, sonne le glas des aspirations à la révolte (l’optimiste n’ayant jamais été une valeur cardinale dans la discographie du Crâne). Pour autant, s’il on en croit sa dernière prestation scénique (lors du festival du Turc Mécanique en septembre dernier à la Station), il semble que celui-ci conserve un certain sens de l’ironie – voire un sens certain du contre-pied stylistique : chanter le désespoir nihiliste en chemise hawaïenne c’est plus gold que cold.

Vidéo

Monsieur Crâne - Le Temps

Audio

Monsieur Crâne - Monsieur Crâne

Tracklist

Monsieur Crâne - Monsieur Crâne (29 septembre 2016, Le Turc Mécanique / Iceberg / Ascèse Records)
01. Le Temps
02. Buffet campagnard
03. GDF
04. La Horde
05. Cockpit
06. Je rêve de toi
07. Le Bus
08. Eva Joly
09. MDMA
10. SDV
11. Carnassier


Xarah Dion - Fugitive

par Stéphanie-Lucie Mathern

Xarah Dion vient de Montréal et fait de la minimale sur le label Visage Musique. Fugitive, son deuxième album, sort le 30 septembre et sonne un peu comme le Désenchantée de Mylène Farmer : un peu troisième sexe, un peu la voix des anges, un peu je-souffre-dans-ma-chambre-mais-danse-quand-même. Les titres sont joliment maniérés : Dysphorie, altération du support sonore, commence par « Je n'ai pas demandé à être ici ». Dans Anhédonie, qui symbolise un désintérêt diffus, il est question de l'odeur de sexe froid. Le naufrage n'est pas loin, mais sur une belle rive : Cap Tourmente, son tube, porte le nom de la ville du Québec qui subit la première attaque contre l'aviation civile. On pense aussi à Trust – autre groupe canadien de synthpop, mais de Toronto – où l'on se retrouve un peu trop habillé dans une boîte de province à regarder des poses et des cocktails colorés.

Xarah finira par se laisser pousser la frange après son premier LP, Le Mal nécessaire, où elle chante la douleur des amitiés perdues, les os et l'amour qui déraille. Sa poésie est celle du serpent ; on le constate dans Sottises : « Mon angoisse fond le doute / Et j'accueille cure et poison ». Les arrangements sont intelligents, les mélodies tristes et dansantes ; la puissance du synthé analogique est là. On sent les années d'étude de piano classique, puis de l'orgue à travers le répertoire baroque. De riches influences qui lui feront dire que « la musique est le meilleur moyen de communiquer à travers l'espace ». Propos mystiques qui signifient que la musique reste un langage de référence, résolument hors d'âge. Il s'agira de toutes les façons d'entrer en contact.

Connue pour ses performances, elle en parle comme de communions où le plaisir est partagé, d'un lien entre le corps et l'esprit. Dans sa quête de sagesse et de vérité, elle s'intéresse aussi à Naomi Klein, Noam Chomsky et le mouvement Black Bloc, ce collectif anarchisant anonyme vêtu de noir qui lutte contre le Grand Capital ainsi qu'à des choses plus confidentielles comme la convergence des luttes anti-capitalistes, une organisation canadienne. Dans ce sens, elle crée La brique, un loft communauté culturelle à l'esprit DIY prônant l'ouverture aux différents styles et folklores.

La pensée de Xarah peut être qualifiée de pensée underground ; on pense au girl power hybride d'Anne Clark – qui chanterait en français. Xarah dit d'ailleurs entretenir un rapport privilégié à sa langue maternelle, le français, langue de l'intime. Plus jeune, Xarah admirait le travail du label Constellation ; aujourd'hui, avec Le Mal nécessaire, elle a fait la première partie de la tournée européenne de Godspeed You ! Black Emperor. Xarah Dion est un ravissement pour tous ceux qui écoutent Xeno and Oaklander ou Peine perdue mais aussi pour les nostalgiques de Manureva.

Audio

Xarah Dion - Cap tourmente

Tracklist

Xarah Dion - Fugitive (30 septembre 2016, Visage Musique)
01. MTL KO
02. Fugitive
03. Dysphorie
04. Dérive
05. Le Dédale
06. Anhédonie
07. Station
08. Cap Tourmente
09. La Voie Intérieure