Sonic Protest 2017 : Cantenac Dagar

Stéphane Barascud au banjo, Aymeric Hainaux au human beatbox et bidouillages cassettes sont à l’origine de l'hypnagogique projet Cantenac Dagar, mystérieux binôme qui pratique une transe au banjo paludique façon délivrance en extase ; leurs invocations entraînent l’auditeur dans des boucles jouées live aux furies cataleptiques.

Le duo possède une riche discographie mariant CD, K7 et vinyles, parue sur le tout aussi énigmatique label toulousain Isola Records. Plus assagi mais tout aussi envoûtant, leur dernier effort, Stilletone, évoque une expédition façon Popol Vuh pour un Aguirre saturé. Les deux illuminés seront d’ailleurs, à partir de ce jeudi, en route pour une tournée épique qui débutera à Lyon, passera par Moscou en juillet et qui s'achèvera le 23 septembre à Liverpool. On aura le grand plaisir de les retrouver samedi, à la Marbrerie, à l’occasion de l’excellent festival Sonic Protest en compagnie méphistophélique puisque programmés avec Wolf Eyes et Scorpion Violente.

Vous pouvez retrouver toutes les informations liées à la soirée sur l'event FB.

Vidéos

https://www.youtube.com/watch?v=3MxX69C2ftU

https://www.youtube.com/watch?v=OkZ6fk_YCVA


Sonic Protest 2017 : Golden Oriole

The Approaching Of The Disco Void. Cela cerne plutôt pas mal l’ambiance absolument cheloue que peut réfléchir Golden Oriole. Une espèce de funk étirée et concassée, étendue puis broyée, quelque chose d’à la fois parfaitement élastique et relâchée mais également contrit, puissamment tendu. Cette musique agit sur deux niveaux bien distincts : l’inoxydable mécanique appuyée par un batteur absolument fantastique, monstre métronomique et suprême imprimant une dynamique de fer et un groove de démon, tout en laissant soin au guitariste d’évider toute la substance d’une telle rythmique en injectant à la place ces riffs malléables, incertains, une blanche et froide ambiance. La musique de Golden Oriole agit comme un flash puissamment aveuglant, une source vive d’une lumière absorbant toute espèce de volonté, de pensée, de réflexion.

Les deux Norvégiens – et comme la plupart de leurs compatriotes œuvrant dans la même scène, comme Noxagt ou Ultralyd -  ont cette façon de construire leur musique sur une base extrêmement cérébrale avec le paradoxal effet d’amener ces tranches de son à quelque chose de pure, d’ultime, d’une totale simplicité où l’on se perd, où l’on s’échappe, où chaque seconde implique le rapprochement inévitable d’un ultime dénouement, quelque chose d’imparable, de magnifique, comme si l’esprit ne se détournait jamais d’un point, d’un objectif, d’un but. C’est particulièrement probant sur The Pyrite Wink, deuxième morceau mis à disposition par le groupe avant la sortie d’un album courant mars : le titre file droit, ne laisse jamais place au doute et accélère durement pour finir par s’empaler sur un final proprement hallucinant.

Golden Oriole est en fait une prolongation de Staer, moins le bassiste – on reste stylistiquement dans la même base de données, et même si Staer se faisait beaucoup plus métallique, violent et clinique, le duo reste toujours redoutable et impressionnant sur scène – et ils seront à l’affiche du festival Sonic Protest courant mars avec, encore plus que d’habitude, un line up galopant allègrement sur la monture du démentiel, jaugez plutôt : Nurse With Wound, This Is Not His Heat, Flying Luttenbachers, Wolf Eyes et beaucoup d’autres... et donc Golden Oriole, pour une superbe soirée le vendredi 24 mars à la Marbrerie avec les Suisses de La Tène et Orgue Agnès – soit la réunion d’El-g, Ernest Bergez de Sourdure et Clément Vercelletto, qui forme notamment Kaumwald avec Bergez.

Vous pouvez retrouver toutes les informations liées au festival sur leur site.


William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

Avec une affluence monstre (30 minutes de queue) et un instrument monumental trônant en son sein (30 mètres de cordes), jamais la nef de Saint-Merri n’a ressemblé à un si réjouissant bordel que ce 6 avril pour Sonic Protest. L’affiche en vaut la chandelle, puisque pour sa soirée « musique minimaliste », le festival réunit deux poids lourds et un entre-deux décalé. C’est la pionnière Ellen Fullman, 69 ans, qui inaugure et fait donc parler son fameux « long-string instrument », installation enchanteresse de deux rangées de cordes qu’elle pince ou caresse, laissant place à un corridor dans lequel elle va et vient pas à pas. Les aspects visuels et manuels sont tellement prépondérants qu’on ne peut les détacher du résultat sonore, et que l’ensemble se doit d’être pris comme une sorte de performance. Conçu pour jouer avec des fréquences et des phénomènes acoustiques inhabituels, le dispositif donne une qualité surnaturelle au son, à croire qu’on entend un harmonium ou des cornes de brume, et non un instrument à cordes. À l’hypnose du captivant spectacle d’équilibriste qui se répète devant nous, s’ajoute celle du son, d’une beauté pure, rassurante, à vitesses multiples. On est bien à l’école des minimalistes américains, mais pas dans le formalisme raide d’un La Monte Young. Fullman est plus accueillante, portée vers une spiritualité qui s’apprivoise, et aurait même mérité un bon quart d’heure de plus (et davantage de places assises !) pour se déployer vraiment.

Ellen Fullman
Ellen Fullman

Après cette amorce divine, le live de Sourdure nous fait basculer dans un folklore de feu de camp, traditions médiévales et rituels religieux inclus. C’est audacieux dans ce contexte, d’autant qu’un problème technique le prive de son enrobage électro-bruitiste et le limite à une configuration violon/voix qui parvient pourtant à s’élever dans l’église et faire son effet. C’était peut-être ça qu’il fallait poser entre deux séances de méditations électroniques : un chant en occitan, dépaysant et familier à la fois, qui parvient à faire surgir des montagnes quand il est tout juste repris en écho par un magnétophone. On goute alors volontiers à cette relecture fervente et inventive des musiques traditionnelles, déjà bien entreprise par le collectif de la Novia.

William Basinski
William Basinski

Mais la vraie surprise de la soirée, c’est de découvrir que William Basinski, enseigne incontournable de l’ambient contemporaine, ressemble en personne à un croisement entre DJ Hell et Yves-Noël Genod. Redingote pailletée dans un halo bleuté, silhouette svelte, tignasse blonde : ce n’est pas parce qu’on fait de l’électro expé qu’on va se priver d’un peu de glamour. Pour la deuxième date parisienne de sa carrière, l’Américain tente quelques mots en français - il semble avoir parlé de messe, d’acoustique, et de David Bowie - puis enclenche la machine à rêves sans plus attendre. On est instantanément happé par l’ensevelissement ultra-gradué de ses boucles baroques, figure de style qu’il a quasiment brevetée devant l’éternel. Les tonalités sont proches de celles de son dernier travail, The Deluge, ou de celles de Pinkcourtesphone, projet de Richard Chartier avec lequel il a collaboré dernièrement. Deux séquences se rencontrent et s’éloignent à intervalles croissants, déroulant immuablement leur petite tragédie, puis s’affaissent progressivement, au rythme de ces bandes magnétiques qui se délitent petit à petit. Faite de peu de choses, la grandeur indéniable de la prestation nous dépose dans un espace-temps résolument poétique, qu’on souhaiterait ne jamais quitter. Les effets de lumières dans l’église s’y prêtent tellement bien (une croix écrasante derrière un Basinski magnifié en contre-plongée), qu’ils sont vite atténués pour ne pas virer au pompier. Beaucoup auraient souhaité un peu plus de volume pour s’enfoncer davantage dans l’expérience, mais c’est peut-être là le geste infime de Basinski pour éviter de forcer l’immersion, et amplifier plutôt cette douce irréalité. Nous restons juste au bord, entre conscience et état second, comme le dictaient les fondamentaux de l’ambient : une musique censée échapper à notre attention, à la fois présente et absente. On regrettera un peu que le deuxième et dernier mouvement de son concert prenne une tournure plus horizontale, nous cajolant dans un nuage certes angélique, mais moins consistant. Qu’importe, la magie est bien là, et on la ramènera jusque dans notre lit ce soir là.


SIDA - Apollo 13

Dans le cadre du Sonic Protest – festival parisien de fabuleux défricheurs courant les deux premières semaines d’avril – Hartzine s’est porté volontaire pour anoblir une poignée de groupes de l’évènement. Rien Virgule, Sourdure et Api Uiz sont déjà passés au tamis, on finit par les quatre français de Sida.

Cela est sale. La musique de Sida, ma foi, est assez glauque. Plutôt morne. Sans envie. Assez sombre. C’est-à-dire que l’on a vraiment l’impression de se traîner, de se lester d’un lourd fardeau, de porter en soi une impure boule d’angoisse. L’ambiance est particulière : pas de vice, pas de mystère, pas de mensonge, juste une parfaite allure de désoeuvrement, l’expression d’une interminable période d’errement. Il faudrait presque s’imaginer une mauvaise cuite, par un mois de juin, par une chaleur suante, crasse et aliénante. Une transpirante chape de plomb, de celles qui annihilent le doigt levé tout effort de volonté. Un égarement sans évidence. Ce que j’apprécie, chez Sida, c’est cette façon de rentrer dans cette espèce de salace tourmente sans y mettre une réelle violence, en exposant de la manière la plus obscène une absence totale de tout sens d’entreprise.

Cette licencieuse opération - qui se partage entre Marseille, Lyon et Strasbourg, et dont le tout premier LP ne devrait pas tarder à voir le jour - ouvrira la dernière période du Sonic Protest, au Petit Bain, le 13 avril prochain, en compagnie des légendaires Warum Joe et des incroyables finlandais de Pertti Kurikan Nimipäivät. On vous conseille de rapidement choper votre place, on en fait d’ailleurs gagner par ici.

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Api Uiz - Olé (avant)

Dans le cadre du Sonic Protest – festival parisien de fabuleux défricheurs courant les deux premières semaines d’avril – Hartzine s’est porté volontaire pour anoblir une poignée de groupes du festival. Rien Virgule et Sourdure sont déjà passés au tamis, Api Uiz est à la suite.

Je me souviens. Je me souviens de la dernière fois que j’ai vu Api Uiz sur une scène. Je me souviens que c’était en Angleterre, à Londres, il y a un ou deux ans, que c’était au Victoria, à Hackney. Je me souviens que c’était un hiver fruste, sec et peu amène, propre à démotiver le plus rude volontaire. Je me souviens que les Bordelais jouaient la première partie d’un groupe anglais – Please – et que le scientifique Arnaud Rivière était de la partie.

Je me souviens qu’Api Uiz entamait la soirée à 19h30 et je me souviens surtout qu’on était à peu près quatre, dans la salle, à ce moment-là. Un mec qui visiblement s’était trompé de lieu, deux gars de la tête d’affiche du soir, et moi. Et puis le groupe. Ils ont joué la première note, partie de la première mesure, elle-même constitutive du premier morceau. A ce moment très précis, cet instant solennel de fusion, cet intense point d’accroche où tous les possibles s’ouvrent avec ampleur, les trois Bordelais sont passés d’un statut parfaitement statique à la plus entraînante débauche d’énergie que j’ai pu voir lors d’un concert.

C’est-à-dire qu’en soi, les trois de Bordeaux n’ont pas cette commune mesure de gesticuler comme des scélérats mais professent plutôt une espèce d’intensité électrique, de nervosité presque spasmodique, accomplissant une somme de gestes rapides et précis : de vifs coups de guitare, de brûlants roulements de toms, de solides raclements de basse. Api Uiz enchante donc avec conviction : on a réellement l’impression que le propos est d’accumuler toute la fougue disponible pour caractériser des morceaux aux allures carrément virevoltantes.

Difficile de trouver une vidéo live du groupe filmée à peu près correctement, mais en cherchant un peu, on tombe sur ce morceau, Olé (avant), issu de leur tout dernier album Cinq Cent Mille Euros à Mille Deux Cent Degrés, sorti en décembre 2013. Api Uiz n’a rien sorti depuis mais s’expose sporadiquement sur les routes de temps à autres, d’autant plus qu’ils sont récemment passés de trois à cinq membres. Samedi prochain, ils seront justement à la Parole Errante, à Montreuil, histoire d’ouvrir pour une paire de légendes : Konono 1er, Circle et Quintron & Miss Pussycat sont à l’affiche. L’affaire est évidemment de s’y rendre.

On fait d’ailleurs gagner quelques places pour les dates restantes du festival ici.

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On y était : Sonic Protest 2015

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© Céline Fernbach

Le 4 avril 2015, CENTRE BARBARA FGO à Paris par David Fracheboud

Le meilleur moyen de se remettre dans le bain, quand on revient d'un plongeon de trois mois dans la grosse pomme, c'est de se rendre au Centre Barbara de la Goutte d'Or pour un concert de Sonic Protest, et là, Paris redevient en une soirée la ville la plus cool au monde. Car ce fût aussi l'occasion de retrouver l'excitation, ce moment où tu patientes dehors avec ta clope et ta bière en tournant la tête comme une girouette avec le plaisir feint ou non de saluer toutes les autres girouettes. Une chose est sûre, si ce sont toujours les mêmes têtes que l'on croise à Sonic Protest, il y en avait heureusement aussi de nouvelles...

La soirée affichait complet, grâce à la sensation espagnole Esplendor Geometrico, arrivée an vainqueur. On s'entasse derrière le bar avant de passer dans l'obscurité. Damien Schultz tente une diversion ; assis dans un coin, il prend son micro relié à une valise contenant un petit haut-parleur, regarde son cahier, et se met à parler tout seul, un peu fort, comme le vieux pote surexcité qui te crie déjà dans l'oreille alors que le concert n'est même pas commencé : "Hé, mais je t'ai déjà vu au concert, je me rappelle, on s'est vu au concert, tu te rappelles, et dis, tu m'aimes bien ? Moi je t'aime bien, Tu m'aimes bien ? Mais je t'ai déjà vu au concert, tu te souviens, on s'était vu au concert, mais tu m'avais vu au concert, tu te souviens, je me souviens..." C'est parti pour une diarrhée verbale qui me fera autant rire que réfléchir, tant elle résume pour moi l'attitude souvent convenue des gens qui vont à Sonic Protest, et qui n'ont pas toujours envie, ni grand-chose à se dire. Sa prestation n'est pas si éloignée de celle d'Arturo, le chanteur d'Esplendor Geometrico, qui répète lui aussi la même phrase jusqu'à épuisement, mais on y reviendra plus tard...

On rentre dans la salle obscure du Centre Barbara pour se prendre une première balle en pleine tête - difficile d'échapper au jeu de mots avec Fusiller. Il choisit de se placer en plein milieu de la salle pour régler au mieux ses appareils couplés qui produisent un larsen qui nous remplit au taquet les esgourdes. Dans un déluge de sons noise aux relents techno acid/hardcore mais privé de boîte à rythmes, ses quelques circuits imprimés clignotants branchés à ses pédales d'effets et ses loopeurs semblent tous être parfaitement déréglés ou en mode random. Le gars bouffant son micro comme un Arturo Lanz envoie un set puissant et énergique aussi précis qu'un tir de sniper à l'AK47.

Si l'envie d'aller m'encastrer dans un mur ne m'était pas encore tout à fait passée après ce premier live, Ryan Jordan allait surenchérir avec un puissant stroboscope de 200 000 watts balancé en pleine tronche du public. Si certains avaient mis leurs bouchons d'oreilles, peu avaient pensé à prendre aussi une paire de lunettes de soleil. Je me contenterai de fermer les yeux et d'appuyer fort ma tête contre le mur pour mieux ressentir la déflagration. L'expérience sensitive est alors totale, je ne pense plus à rien ni à personne, je frotte ma boîte crânienne de haut en bas et de droite à gauche inlassablement. Si tu décides l'année prochaine de venir toi aussi à Sonic Protest, tu pourras par exemple te faire caresser la caboche par des LFO.

Esplendor Geometrico arrive et on est déjà cuit à point. Un videoproj balance leur playlist vidéo YouTube où l'on peut voir des Arabes, des Noirs, des Jaunes dans des actions en complet décalage avec leur musique sale, mais qui toutes évoquent la transe. Arturo, le chanteur, ressemble à un pilote de rallye, Saverio, aux machines pourrait lui être un cousin éloigné de l'oncle Fester dans la famille Adams si son visage n'était pas aussi figé que celui de Fantomas. Toujours implacablement concentré comme un laborantin, il ne lève pratiquement jamais la tête de son PC. Arturo vivant en Chine et Saverio à Rome, il semblerait que ces deux-là soient capable de communiquer par télépathie pour faire leur musique. Ceux qui comme moi attendaient de voir Arturo se chatouiller les amygdales avec son micro auront patienté en vain. La puissance de son chant est malgré tout éloquente. Il s'impose une véritable discipline pour appuyer le plus fort possible sur ses cordes vocales et répéter toutes sortes de sortes de mantra qui l'amènent à flirter avec la perte de connaissance qui se manifestera tout le long du concert par ses globes oculaires toujours à deux doigts d'exploser.

Le dernier morceau sera particulièrement malsain. Une vidéo au ralenti montrant une Kawai-teen qui fixe sa webcam avec tantôt un air de "je vais me mettre un truc dans la chatte", tantôt un air de "t'as pas honte de mater, vieux dégueulasse". Un dernier corps-à-corps avec les boucles techno boueuses pour Arturo qui se rapproche du bord de la scène, secouant son bassin sous notre nez, les genoux bien écartés, nous laissant admirer ce parfait coup de hanches espagnol. On sort convaincu malgré l'absence de rappel, Esplendor Geometrico n'a rien perdu de sa superbe et nous fait kiffer la vie, à Paris ou ailleurs...

©Céline Fernbach

© Céline Fernbach

Le 9 avril 2015, EGLISE SAINT-MERRY à PARIS et le 10 avril 2015, LE GENERATEUR à GENTILLY par Thomas Corlin

En ouverture le jeudi soir, le cliquetis des mécanismes bricolés par Pierre Bastien résonne discrètement dans l’église Saint-Merri. L’ombre de ses constructions s’étale sur des boucles extraites de concerts jazz ou rock télévisés dans les 50's ou 60's, et qui servent de lancinante toile de fond sonore et visuelle. C’est un ensemble délibérément disjoint qu’il élabore avec Emmanuelle Parrenin, usant de superpositions toujours un peu bancales : théière, balance, instruments à vents, à cordes et à bulles, bruitisme en tout genre ainsi que quelques variations autour du Comme À La Radio de Brigitte Fontaine. Inoffensif de prime abord, ce petit théâtre d’objets sonores se révèle bizarrement immersif sur la durée. 

Disséminées sur tout le festival, les interventions du poète sonore Damien Schultz se jouent du lieu et de la situation. C’est une proposition amusante dans le cadre de Sonic Protest, comme si un prédicateur nous faisait l’honneur de ses visions du moment. Ce soir, il se niche dans un des balcons de l’église et en profite pour travailler son rapport à Dieu. Sa diction effrénée, ses répétitions autistes et ses thématiques le rapprochent de Jean-Michel Espitallier ou Charles Pennequin, alors que sa présence nous fait songer que ce type d’interlude devrait se généraliser à l’avenir. 

Richard Dawson est tout aussi seul, mais sur scène. Il ressemble à ce tavernier qui t’accueille dans son pub de rase campagne anglaise et t’en offre une avant que tu partes parce qu’une longue route t’attend. L’ours folk tape du pied, et remplit la paroisse de ses fables sur des bergers, des moutons et des chevaux. C’est plus rustique, et l’éloquence de son chant évoque même un Nico masculin, la morgue en moins. Il attrape parfois sa guitare acoustique électrifiée taille enfant pour taper un blues détraqué, mais le gros de son concert est un récital a cappella drôle et poignant avec un esprit de feu de camp. C’est The Necks qui décrocheront cependant la timbale ce soir : leur séance de jazz circulaire de haute volée convoquera une force dramatique propice à l’épiphanie. Le langage est sobre (contrebasse, batterie, et piano répétitif), les déplacements intuitifs, presque invisibles, et pourtant le trio australien désarme sur le champ, touche le cœur sans excès de lyrisme et signe l’instant magique de cette édition.

L’humeur est plus abrupte le lendemain soir au Générateur de Gentilly. Vincent Epplay dresse un lit de braise électronique sur lequel Pharaoh Chromium intervient sournoisement avec une sorte de flûte traversière synthétique qui appuie la tonalité orientale de l’ensemble. C’est rond, chaud, menaçant, mais ça n’attaque jamais vraiment, et ça se tient très bien comme ça. On se rassemble autour de C_C dans l’obscurité, pour une bonne dose de techno en circuit bending qui croustille bien sous les dents, et on se dit qu’on aimerait bien voir la « nouvelle génération techno » danser là-dessus un de ces quatre matins. Annoncés en grande pompe pour leur première date française, Islam Chipsy sont la caution festive de cette édition : deux batteurs soutiennent un numéro joyeusement cheap de chaabi sur synthé, entre Charanjit Singh et le 8-bit. La blague est percutante bien qu’on en fasse vite le tour, et ouvre un dancefloor égyptien en plein Sonic Protest. Le DJ-set d’Arc de Triomphe le prolongera avec une sélection d’authentique raï algérien comme on en a peu l’habitude dans le contexte des festivals de musiques interlopes, mais souvent occidentales. 


On y était - Sonic Protest 2014

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Sonic Protest (lire), du 4 au 13 avril 2014

4 avril - Centre Barbara

Sonic Protest - son rituel, son ambiance de connaisseurs, ses line-up sucrés-salés, ses pics de grâce radicale, ses mini-bides. Bref, comme chaque année, on se retrouve au Centre Barbara, cette fois-ci pour une session all-night étonnante mais un peu difficile à avaler d’un coup.

Will Guthrie et David Maranha en ouverture, c’est une affaire de frôlements, d’à peu près, de suspense. L’un à la batterie et l’autre à l’orgue Hammond, le duo de jazz improv' tape autant dans le drone que dans le Bitches Brew, se fait difficile à l’oreille juste comme il faut, jamais complet, toujours à la limite, sans jamais vraiment déranger non plus - la bonne mise en bouche.

Certains dans le public aussi se demandaient si Radian existaient encore, et ils ont pu en avoir la preuve sur scène ce soir-là. Le groupe appartient effectivement à un état d’esprit et une manière de faire très « post-rock savant », qui semble aujourd’hui un peu poussiéreuse. C’est d’ailleurs l’impression qui domine sur les premiers morceaux, celle d’une routine un peu convenue, comme si ce rock instrumental aux structures ouvertes n’avait finalement plus grand chose à dire, mais c’est à ce moment là que les Autrichiens nous attrapent et nous foutent à terre : une mise en danger s’installe, sans en faire trop, avec une poignée de détails, un jeu de batterie qui provoque, une basse un rien maltraitée, un petit coup de sang bien placé, et voilà qu’il émane soudainement du pouvoir de ce groupe qu’on aurait pensé éteint.

On ne savait pas non plus que le français KG était toujours actif, et un nouvel album est pourtant venu nous le rappeler récemment. De 93 à 2002, ce one-man-band sortait des choses folles et variées, et donne aujourd’hui dans une noise-pop plus cadrée et volontiers germanophone. Accompagné de tout un groupe en live, c’est finalement un groupe de rock qui enchaîne des pop songs potentiellement drôles et légèrement grésillantes, divertissant mais pas aussi excentrique qu’on l’imaginait.

11 avril - Église Saint-Merri
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Puisqu’on ne va pas à l’église tous les jours, Sonic Protest est l’occasion qui fait le larron, et Dieu sait qu’il n’y a pas mieux qu’une telle bâtisse pour donner aux musiques expérimentales la grandeur qu’elles méritent. La soirée s’entame avec la performance la plus forte de la soirée : Zeitkratzer est une structure d’ensemble contemporain, mais avec une démence qu’on croise rarement dans des contextes académiques. Son fait d’arme le plus connu est d’avoir retranscrit en partition et interprété l’impossible Metal Machine Music avec Lou Reed himself. Pour leur tout premier concert parisien, il interprète un répertoire personnel très varié, qui passe du chant folklorique détourné à des pièces dans le style de Penderecki ou Xenakis. Dans la pénombre de l’église, c’est la vibration ultime, l’effroi primal, que l’orchestre effleure ses instruments ou qu’il gronde et ouvre la terre. À la différence du cercle classique contemporain, Zeitkratzer laisse place à une approximation et une mystique légèrement angoissantes et donne ainsi un corps puissant à cette musique qui manque parfois dans les lieux consacrés.

On redescend sur terre avec le happening conceptuel de Mathieu Saladin, Adam David et Patrice Caillet qui tentent un mix de silences sur platines vinyles. Ces trois plaisantins se sont amusés à sortir une compilation de silence (Sounds Of Silence, évidemment) qui réunit Soulfly, Warhol ou Whitehouse, et proposent même de la sonorisation évènementielle silencieuse pour cocktails et cérémonies. Les voilà donc affairés à mixer des tracks silencieux, malgré le craquement assourdissant des vinyles. La blague est poétique et irrésistible, même si peu de gens jouent vraiment le jeu - ça braille au bar, et rappelons qu’on est dans une église. Mais le trio tient un peu plus d’une demi-heure face à une indifférence partielle, et se fait néanmoins applaudir.

Tout le monde aura goûté au clin d’œil dans le déroulé du line-up : à ces moments de silence, Sonic Protest oppose une antithèse parfaite avec Merzbow, figure tutélaire du bruit total. Avec 35 ans de carrière et une discographie indénombrable, le Japonais fait partie de ces artistes qui n’ont plus rien à prouver et dont on peut à peu près tout recevoir. En l’occurrence, comme par hasard, 50 minutes de bruit blanc, à l’exception d’une introduction toute en pulsations et de quelques variations sur le dernier quart d’heure. Peu de nuances, et finalement peu de souffrance, parce que le bruit crée vite une accoutumance acoustique et entraîne une sorte d’ivresse. On entend un peu de tout dans le bruit, au-delà des crissements et de la vitesse sonique. C’est comme se prendre le jet d’une lance à incendie en pleine poire et d’aimer ça, ou fixer un mur blanc et voir apparaître mille couleurs. On n'écoutera plus jamais le silence de la même manière après ça.


On y était - Festival Sonic Protest

Sonic Protest, Centre Barbara/Mains d’Œuvres, Paris/Saint-Ouen, les 14 et 15 avril 2012

Chaque année, Sonic Protest, festival culte à l’identité iconoclaste, se doit d’enchérir en bizarrerie, en incongruité et en découvertes. On connaît ses ambiances absurdes dans des lieux toujours bien choisis, ses happenings entre lard et cochon et son extrémisme.

Pourtant, le line-up du week-end de clôture de cette huitième édition était moins décoiffant qu’à l’accoutumée. Le Centre Barbara offre néanmoins un contexte intimiste adéquat pour la soirée du samedi soir. En ouverture, Eugene S. Robinson, cogneur littéraire et leader d’Oxbow, dispense ses histoires violentes et théâtrales de règlements de compte sur un fond sonore plaisant mais docile, tout en samples et résonances électriques, signé Philippe Tiphaine. Une manière accueillante d’entamer les choses, mais l’enchaînement avec Fall Of Saigon viendra tout gâcher. Le groupe new wave, récemment cultifié pour un délicieux maxi sous forte influence Young Marble Giants sorti il y a trente ans, tente un comeback boîteux avec de nouveaux morceaux : son célèbre leader Pascal Comelade ne semble pas tout à fait savoir qui fait quoi, pas plus que Monterra, guitariste improv marseillais greffé au groupe pour l’occasion, ou ce très bon batteur qui tente quelques embardées sur ce qui sonne comme de la bouillie post-rock vaguement noise. Heureusement que la fondatrice de Plus Instruments, programmé le lendemain, est là pour remettre l’ambiance entre les concerts, parce que la salle s’est pratiquement vidée et tout le monde tire un peu la tronche. Cette vigoureuse Américaine, qu’on aurait bien vue membre des B52’s, assure les entractes avec son collègue aux percus et un Français au thérémin, mêlant exotica et pop-bricolo, le tout enfermé dans le vestiaire du lieu. Pour assurer le décalage, c’est un trio auvergnat vielle/cabrette/violon qui prend la suite et ne quittera pas la scène pendant une heure et demi, accompagné d’une obsédante roue lumineuse de sa fabrication. Libre à chacun de s’asseoir dans le public et rentrer dans la transe monocorde parfois grisante du très folklorique trio qui sonne un peu kitsch dès qu’il se met à quitter sa ligne droite mais restera comme le souvenir le plus étonnant du week-end. Un duo d’improv entre un guitariste de The Ex et un excellent batteur free-jazz vient clore le bal : tension et instinct, virtuosité et bestialité, rien d’inédit dans son genre, mais c’est du très bon.

Dur d’être alerte à 17h un dimanche aux Mains d’Œuvres de Saint-Ouen, mais le duo Les Hauts De Plafond en vaut la peine. Planté au milieu d’une installation visuelle mélangeant diverses visions domestiques, les deux Français pratiquent des collages électro-acoustiques brutes et hypnotiques dans lesquels se glissent quelques dialogues, et rompent parfois le tout grâce à un batteur du meilleur effet. Pour aller toujours plus loin dans l’éclectisme, on enchaîne sur l’improbable duo guitare/clavecin de Xavier Boussiron et Marie-Pierre Brébant qui assureront un des moments les plus précieux du festival, pour ceux qui ont fait l’effort de rentrer dans leur jeu. L’alliance des deux instruments, aussi rare que discrète et délicate, sert un répertoire de Bartók pour un résultat plein d’éloquence, évoquant une bande-son de film barré, idéalement ponctué par quelques traits d’humour de ce guitariste à la détente un peu sarcastique. Moins pittoresque, Super Reverb, dont la moitié provient du célèbre groupe d’électronica-pop Schneider TM, se lancera dans deux impros psychédéliques inégales sur tout un armada analogique : la première monte en pression sur un champ de boucles venant s’entrechoquer, la deuxième se complaît dans un drone trop commun. Seul derrière un poste radio vintage trafiqué à coup de circuit bending, Ghetto Blastard vient ensuite torturer sa bécane pour lui faire cracher quarante minutes d’électro saturée entre saillies power electronics et beats concassés pré-enregistrés sur K7. Arrive par la suite Plus Instruments, formation synth-wave d’époque, qui viendra assurer la performance la plus poppy et légère de tout le festival avec son lot de dance songs grésillantes et la présence assez comique de sa chanteuse Truss de Groot, enfin sortie de la cabane des vestiaires du Centre Barbara. Tout fout malheureusement le camp par la suite avec Electric Manchakou, vieux groupe français de garage rock honnête mais sans intérêt (affublé d’un Pascal Comelade qui a l’air d’un peu plus s’amuser cette fois-ci), dont on ne comprend pas la présence sur le line-up. Le bricoleur de K7 Tapetronic, venant fermer les hostilités, fera un effet doublon avec le live de Ghetto Blastard, et ne parviendra pas à remettre les choses à leur place. On repartira diverti, mais pas rassasié, de ce dernier Sonic Protest, sans rancune au demeurant.


On y était - Festival Sonic Protest

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Qu'est-ce qui peut pousser une soixantaine de personnes à se regrouper un dimanche après-midi sous des voûtes humides pour écouter des sifflements de larsen par séances de trente minutes et aimer ça alors que dehors le soleil s'étale sur l'humanité ? Un festival de musique expérimentale, pardi, et c'est ça qui est bon ! Dans le genre, Sonic Protest tient ses promesses avec une programmation on ne peut plus fouillée en matière de curiosités les plus exotiques soient-elles, qui s'étalait sur toute une semaine et sur plusieurs lieux notoires de la scène alternative parisienne. La session de clôture qui se déroulait aux Voûtes offrait en elle-même un panel déjà costaud et varié, entamée avec le duo Sun Stabbed (dont on n'a regrettablement capté que les dernières minutes).

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L'après-midi enchaîne avec la prestation de Danielle Lemaire, pour le moins décalée au milieu du line-up de l'après-midi : la Hollandaise, qui aurait pu être la tante bienveillante de Björk ou votre voisine qui aime les chats, exécute une poignée de berceuses électroniques parfois gentiment poétiques sinon anecdotiques, en tripotant divers objets sur sa petite table. Grand contraste avec le live d'Olivier Benoit, plus typiquement Sonic Protest, qui semble se livrer à une séance de tantrisme avec sa guitare. Souvent vu à la direction d'orchestres, on le trouve ici seul avec son instrument dont il cherche à extirper le timbre ultime dans une union assez théâtrale, une quête difficile à atteindre du fait de la courte durée de sa performance néanmoins marquante.

raionbashi
On passe à des choses moins obtuses mais non moins captivantes avec l'excellent trio belge K-Branding qui donne dans une sorte d'indus-rock multiforme et très inspiré. Avec une formule somme toute basique batterie-guitare-chant-saxo (plus tout une armada d'effets judicieusement utilisés), la formation débusque des combinaisons très éloquentes, révélant un tact à la fois calculé et instinctif, qui donne la sensation d'un très bon groupe en devenir.
La nuit va tomber et il s'agit de rentrer dans le vif du sujet cette fois-ci. Raionbashi, acteur important de la scène expérimentale allemande et boss du label Tochnit Aleph (Column One, Merzbow), monte sur scène vêtu quasiment comme un moine et lance une série de sons de ronflements et d'aboiements assez agressifs. Sa comparse Kutzkelina la rejoint cloche à la main, effleure un accordéon, et se met à yodeler pendant une vingtaine de minutes pendant qu'il déclenche sans crier gare quelques détonations de bruit blanc à la limite du soutenable (auxquelles la jeune femme semble ne pas réagir même si on peut lire dans ses yeux qu'elle ne sait plus pourquoi elle est là). Libre à chacun de réceptionner la performance comme un canular ou de la prendre avec dérision comme une bonne blague bien grinçante...

La soirée et le festival se clôturent avec le concert un peu frustrant de Glu, trio de punk-noise français sans batterie, en collaboration avec le traumatisant poète sonore Charles Pennequin connu pour ses assauts textuels hautement inquisiteurs. Alors que ce dernier essaye de poser sa prose violente entre les saillies électriques des deux guitaristes, il abandonne, avant de revenir à la fin du concert pour un essai beaucoup plus probant en duo avec le chanteur du groupe. Une fin néanmoins en débandade, qui sied très bien à ce si pittoresque et réjouissant festival que chacun se doit d'expérimenter au moins une fois.