Focus Berlin Atonal: interview JK FLesh

On conclut avec ce dernier entretien nos rencontres artistiques avec les artisans musicaux qui illumineront cette édition 2016 du Festival Berlin Atonal avant de rentrer dans le dur de la programmation. Et franchement pour cette dernière on ne s'est pas foutu de vous. C’est au tour de JK Flesh de répondre à nos questions. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas le bonhomme, il suffit de savoir que derrière cet obscur pseudonyme se dissimule en fait l’immense (autant par la taille que le talent) Justin K. Broadrick, tête pensante de Godflesh, Jesu, Techno Animal, The Blood of Heroes et j’en passe. L’occasion de faire un bilan de carrière et de s’épancher sur son passé, son présent et son futur.

Tes débuts musicaux remontent au milieu des années 80, pas trop dur de se dire qu’à tout juste 46 ans tu es déjà un vétéran de la musique ?
Your musical beginnings date back to the mid-80s, at 46 years old do you feel like a veteran of the music ? 

Je pense en réalité que je débute toujours, que je suis toujours en apprentissage, comme si ces années n’avaient été que des mois!

I actually feel like i am still beginning, and still learning, these years feel like months!

Tu as joué à peu près tous les styles de musique et tu fais parti des précurseurs des mouvements metal-indus, grindcore ou encore abstract hip-hop… D’où te vient ce besoin de constamment te renouveler ?
You played almost all styles of music and you are part of the precursors of metal-indus movements, grindcore or abstract hip-hop ... Why do you constantly need to reinvent yourself ? 

Je ne prévois jamais l'invention, je ne la force pas. Je pense que je me lasse rapidement, souvent alors que je me suis totalement immergé dans un son singulier / un concept / un projet particulier, j'ai ensuite envie de créer le total opposé. C’est un processus entièrement naturel, rempli d'accidents créatifs. Mon unique réel besoin est de d'exprimer ma créativité de façon permanente.

I never pre-conceive invention, it's never forced. If anything I get bored of things quickly, and once I submerge myself in a singular sound / concept / project, and the task at hand has been achieved, I often feel like then creating the opposite. This is a entirely natural process, full of creative accidents. If I need anything then it's to express myself creatively, consistently.

Depuis peu JK Flesh est devenu ton projet principal, et bien que son acte de naissance officiel date de 2012 avec la sortie de Posthuman, on retrouve ses racines dans certains de tes projets beaucoup plus anciens comme Final par exemple… Penses-tu être arrivé à un certain aboutissement avec JK Flesh ou bien est-ce le début d’un renouveau?
Recently JK Flesh became your main project, and meanwhile his official birth date of 2012 with the release of Posthuman some of his roots can be find in some of your older projects such as Final for example ... Do you see JK Flesh as a sort of outcome or is it the beginning of a revival? 

C’est un projet qui a toujours été présent, depuis le tout début des années quatre-vingt dix, si ce n’est depuis les années quatre-vingt ! A vrai dire il l’est depuis que j’ai posé les mains sur des machines et que j’ai su construire du son.
Comme je l'ai récemment écrit dans une autre interview, j'ai essentiellement commencé à produire de l’electronica en solo y intégrant différentes influences de la musique électronique basée sur le beat (techno, hip-hop, drum'n'bass, etc.) à partir du début des 90’s. Voire des 80’s.
Presque tout a été intégré à des projets collectifs, mais certains sons sont restés en attentes dans un coin tandis que j'ai mettais mon énergie dans ces productions collectives.
J'ai estimé à la fin des années 2000 que je souhaitais poursuivre en solo et le pseudonyme de JK Flesh s’est affirmé tout naturellement car c’était mon pseudonyme dans les projets que j’ai partagés avec Kevin Martin – Techno Animal, The Sidewinder, etc. C’est simple pour moi, d’explorer le côté plus heavy de ce que j'aime de la techno, grime/garage, drum'n'bass, etc.

It's in constant motion, and has been since the very early nineties, if not even the eighties! Once I got my hands on electronic equipment and could build beats.
I recently wrote this in another interview: I essentially began producing solo electronica that embodied all corner of beat oriented electronic music (be it techno, hip-hop, drum’n’bass, etc.) in the early 90’s. If not even the 80’s.
But nearly everything usually got absorbed into collaborative projects, but some didn’t, and often this material just sat gathering dust whilst I constantly put my energies into collaborative projects.
I felt in the late 2000’s that I finally wished to pursue this solo, and the JK Flesh pseudonym seemed most fitting since this was my pseudonym in the projects Kevin Martin and I shared – Techno Animal, The Sidewinder, etc. It feels free, basically for me to explore the heavier side of what I love about techno, grime/garage, drum’n’bass, etc.

Avec JK Flesh, tu dévoiles une musique industrielle sous influence techno plutôt que l’inverse, ce qui donne à ta musique une direction très différente de ce que l’on a pu entendre jusqu’à maintenant. Est-ce une manière détournée de revenir à tes origines musicales ou cherches-tu à pousser la musique industrielle à un autre niveau ?
With JK Flesh you unveiled the industrial music with a techno influence rather than the reverse, that gives your music a very different touch than what we heard so far.
Is this a roundabout way back to your musical background or are you trying to push industrial music to another level? 

Depuis que j'ai découvert les débuts d’une techno la plus primitive, j'ai constaté qu'il y avait une relation directe avec la musique industrielle, spécifiquement le côté rythmique de l’industriel, qui une fois découverte était toujours quelque chose que je ressentais le besoin d'explorer, ceci se manifesta aussi quelque peu dans Godflesh, mais était aussi présent dans Techno Animal, et maintenant JK Flesh. La musique industrielle et le punk étaient les premières musiques qui m'ont touché comme un enfant, elles m’ont frappé d'une façon très pure, donc toutes mes créations musicales sont en fin de compte éclairées par ces genres, tant esthétiquement que musicalement. Ces styles ont aussi reflété l'environnement  dans lequel j'ai été élevé - les quartiers de logements sociaux très peuplés de Birmingham au Royaume-Uni.

Ever since I discovered the most primitive early techno, I found it had a direct relationship with industrial music, specifically the rhythmic  side of industrial, which upon discovery was always something I'd felt the need to explore, this also somewhat manifests itself in Godflesh, but was also prominent in techno-animal and now JK Flesh. Industrial music and punk were the first musics that touched me as a kid, they hit me in a very pure fashion, so all my musical creations are ultimately informed by these areas, both aesthetically and musically. these areas also reflected the environment I was raised in - the densely populated council estates of Birmingham, UK. 

En 2013 tu as enregistré Worship is the Cleansing of Imagination, split EP avec Dominick Fernow aka Prurient. Comment c’est organisée cette collaboration ? Vous cultivez des univers très proches, n’est-ce-pas ?
In 2013 you recorded Worship is the Cleansing of Imagination, split EP with Dominick Fernow aka Prurient. How this collaboration is born ? You grow very close universe, right ? 

Nous avons beaucoup dans commun et avons unprofond respect pour nos travaux respectifs. C’est un artiste extrêmement intelligent et talentueux et en tant qu’être humain, une inspiration constante et un ami très proche.

We have a lot in common, and have a deep respect for each others work. He is an extremely intelligent and gifted artist, and human being, a constant inspiration and a very close friend.

Cette année, tu as eu une double activité avec la réédition de Nothing is Free sur Downwards et la sortie de ton album Rise Above sur Electric Deluxe. Si l’on est pas surpris de te retrouver sur le label de Karl O’Connor, on l’est plus de te retrouver sur celui de Speedy J. Comment se sont réalisés ces deux projets ?
This year, you had a dual activity with the re-edition of Nothing is Free on Downwards and output of your album Rise Above on Electric Deluxe. If we are not surprised to find you on Karl O'Connor’s label, it is more unexpected to see you on the one of Speedy J. How do you manage those different projects ?

Speedy J a entendu du projet JK Flesh via un remix que j'ai fait pour AnD sur Electric Deluxe, il a aimé le remix et a demandé si j'avais des matériaux semblables pour la sortie possible sur label, je lui ai envoyé 8 morceaux et il a voulu les compiler tous comme un LP (2 x 12") d'où la sortie de Rise Above. J'enregistre constamment sous JK FLESH donc je suis toujours heureux de sortir autant de disques que possible! En parlant de Dominick Fernow, il a sorti  une double cassette  extrêmement limitée, Suicide Estate by JK Flesh l'année dernière sur son label Hospital Productions, que je sortirai sous forme digitale très bientôt.

Speedy J heard the JK Flesh project via a remix i did for AnD on Electric Deluxe, he loved the remix and asked if I had any similar material for possible release on his label, i sent him 8 tracks and he wished to release them all as an LP (2 x 12")hence the Rise Above release. I'm constantly recording as JK Flesh so I'm always happy to release as much as possible! Speaking of Dominick Fernow, he  released on his Hospital Productions label an extremely limited 2 x cassette Suicide Estate by JK Flesh last year, which I will release digitally very soon.

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On te verra bientôt sur la scène du Festival Atonal à Berlin aux côtés d’ORPHX. Comment s’est organisée cette rencontre avec le duo canadien ? A quoi ressemblera ce projet ?
We'll soon see you on the stage of the Atonal Festival in Berlin with Orphx. How do you meet he Canadian duo ? What will this project look like?

Nous devons remercier Harry d’Atonal pour cette suggestion étonnante de collaboration et en tant qu’admirateurs de nos travaux respectifs, tant ORPHX que moi ne pouvions être plus ravi de cette occasion! Quelque part, j’avais manqué ORPHX, mais toujours entendu parler d’eux avec estime, puis je les ai entendu par coïncidence pour la première fois cette année et j’avais aimé immédiatement leur travail Outre l'inattendu ;) Attendez-vous à une véritable rencontre de nos concepts sonores. Nous serons également accompagnés par un artiste visuel, Thorsten Fleisch, qui fournira des visuels en live.

We must thank Harry @ Atonal for this amazing suggestion that we collaborate, and as admirers of each others works, both ORPHX and I could not be more thrilled for this opportunity! Somehow I had missed out on ORPHX, but always heard them referenced in reverence, then coincidentally heard them for the first time this year, and loved their work immediately! Besides the unexpected ;). We will also be joined by an visual artist, Thorten Fleisch, who will supply live visuals.

Changeons de sujet. Ta musique est depuis toujours un condensé de hargne et de violence, on t’a d’ailleurs souvent vu martyriser tes instruments sur scène jusqu’à la rupture et pourtant j’ai découvert que tu écoutais pas mal d’ambient et de musique expé plutôt calme voir onirique. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce type de musique ?
Let's talk about something else. Your music has always been a mix of spite and violence, you have often been torturing your instruments onstage to rupture and yet I discovered that you were rather listening to a lot of ambient music and expe, quiet dreamlike and peacefull. What do you find intesrtering in that kind of music? 

Je suis une personne très énergique mais calme- mais, comme beaucoup je ressens beaucoup de frustrations – la musique intense est un moyen de canalisation, mais jamais exorciser, l'intensité physique et mentale, soulager la tension. Ma façon de gérer cette variété d'émotions négatives est de les canaliser de façon créative et je me sens chanceux d'avoir cette échappatoire.
MAIS, j'adore toutes les couleurs de la musique, et peut-être que la musique ambient est le reflet le plus immédiat l ma personnalité, un son pur.

I am an extremely energised yet peaceful person - but, like many feel many frustrations - intense music is a way of channeling, but never exorcising, physical and mental intensity, relieving the tension. My way of dealing with a variety of negative emotions is to channel them creatively and i feel fortunate to have this outlet.
BUT, i adore all colours of music, and maybe more immediately reflective of my personality is ambient music, pure sound.

Pour beaucoup tu resteras l’homme derrière Streetcleaner avec Godflesh et Brotherhood of the Bomb avec Techno Animal. Est-ce définitivement derrière toi ou verra-t-on peut-être un jour ces projets renaître de leurs cendres ?
For many you will stay the man behind Streetcleaner Godflesh and Brotherhood of the Bomb with Techno Animal. Is this definitely behind you or those projetcts will one day be reborn from ashes?

Eh bien Godflesh continue encore pour quelques années avec un nouvel album et EP, Techno Animal n’existera plus jamais bien que Kevin Martin et moi-même collaborions toujours - je suis à présent sur certains enregistrements de The Bug, et je dois faire les voix sur deux chansons du nouvel album de Earth vs The Bug. L'avenir devrait apporter un nouveau projet de collaboration.

Well Godflesh has existed again for a few years now with a new album and EP, Techno Animal will never exist again althogh Kevin Martin and I still collaborate - I'm to be found on some records by The Bug, and I have vocals on two songs on the new album from Earth vs The Bug. The future should bring a new collaborative project.

Audio

JK Flesh - Nothing Is Free


Focus Berlin Atonal: interview Russell Haswell

On continue notre présentation du Berlin Atonal avec cet entretien phare de l’un de pilier de la scène noise actuelle, l’artiste anglais Russell Haswell. Parler de musique serait réducteur face à l’œuvre de ce génie touche-à-tout, à la fois multi-instrumentiste, concepteur visuel, sculpteur sonore… Pilier du label Mego et contributeur régulier chez Diagonal, étrange boîte à tubes techno-expé fondé par le jeune Powell. Il nous tardait de d’en savoir plus sur ce qui motivait cet écorché vif des arts extrêmes.

Aussi loin que tu te souviennes, d’où te vient ton appétence pour les arts visuels et la musique ?
As far as you remember, where did you get your appetite for visual arts and music?

Principalement grâce à la télé, aux films des années 70 et à la bibliothèque municipale où je pouvais emprunter des trucs. C’est ce qui m’a fait découvrir pas mal de livres, de vinyles et m’a fait comprendre la différence entre des compositeurs, des artistes, différents genres musicaux… Au milieu des années 80, j’ai visité la Coventry School of Art Library, avec son incroyable collection, surtout la partie qui concerne les Arts Conceptuels et les Nouveaux Médias.

Television and films in the 70s, and also the public lending library. That's where I became fascinated with books and vinyl records and gained an understanding of the difference between composers and artists and different musical genres. In the mid 80s I would visit the Coventry School of Art Library, which had an amazing collection, and there it obviously leaned towards Conceptual Art and New Media.

Tu es très proche des principaux acteurs du label Mego, comment vous êtes vous retrouvés à travailler ensemble ?
You are very close to the main actors of the Mego label, how did you ended up working together?

J’ai rencontré Peter Rehberg au début des années 90 à Vienne, juste avant ou au tout début du label avec Ramon Bauer et Andi Pieper. En quelques visites successives à Vienne, j’ai par la suite rencontré les premiers artistes qui collaboraient avec Mego : Farmers Manual, General Magic, Fuck Head, Elin, PURE… Dès le début, Peter m’a proposé d’enregistrer quelque chose, de faire un disque avec eux ! J’ai vite participé à quelques évènements et tournées avec Mego. Mon premier album solo m’a pris quelques années à faire, c’était en fait une compilation de prestations live captées lors de concerts organisés par Mego, ou carrément ailleurs, comme dans des squats, des vernissages de musée...

I met Peter Rehberg in the early 90s, in Vienna, just before or during its beginnings with Ramon Bauer and Andi Pieper! So across a few return visits to Vienna I met all the early Mego artists; farmersmanual, General Magic, Fuck Head, Elin, PURE … from the start Peter suggested I record something, make a record! In the early days there we quite a few Mego events and tours which I participated in. It took a few years, but my first solo release was a compilation of recordings of LIVE presentations I gave at Mego events, or completely different things, like squat parties or museum exhibition openings!

Ton style musical est unique et assez inclassable, penses-tu que ton multiculturalisme dans les domaines de l’art t’a aidé à définir ton propre style ?
Your musical style is quite unique and unclassifiable, do you think your multiculturalism in the fields of art helped you define your own style ?

Mon style est inclassable, oui. Je ne veux pas être étiqueté, je n’aime pas certains genres musicaux, certains artistes… Je ne veux pas qu’on m’identifie à eux. J’ai utilisé toute la douleur, la colère et la frustration que génèrent, chez moi, des dessins, des films ou des disques sur lesquels je tombe et que je trouve abominables ou qui m’irritent profondément. Parfois mes disques sont qualifiés de “difficiles” ou d’ “extrêmes”, je préfère plutôt dire qu’ils sont “vitaux”.

My style is unclassifiable. I don't want be categorised. I dislike certain genres, as well as certain artists… I use the pain and anger and frustration that's generated when I see, read, and hear, Artworks, Films or Records that I loath, or they might just simply irritate. Sometimes my records are filed under “difficult” or “extreme”, I’d suggest “critical”.

Il y a dans ta musique un rapport très structurel et architectural, quelle place laisses-tu au chaos ?
There are in your music a structural and architectural construct, which space allows you to chaos ?

Une question difficile… Si l’on qualifie mes travaux audio de “musique”, alors je dirais qu’il s’agit d’une musique structurelle ou matérialiste, en terme de théorie et de définition pure. Dans les années 90, je la voyais plutôt comme de la sculpture publique temporaire, un son qui occupait un espace ouvert, comme une gigantesque création publique de Richard Serra.

I’m confused by this question! If my Audio works are classified as ‘music’ , then mine is probably a structural or materialist music, in terms of theory and definition. In the 90s I was thinking of a temporary public sculpture, an audio that occupied open space, like a massive Richard Serra public sculpture.

Tu es généralement cité comme un musicien noise avant tout, pourtant on ressent beaucoup d’influences dans ta musique. Quels sont les genres ou les artistes qui t’ont influencés ?
You are generally cited as a noise musician, yet you music sounds full of various influences. What types of music or which artists have influenced you ?

Curtis Roads disait de mon premier album qu’il s’agissait d’une version XXIe siècle de Bohor (ndr : l’oeuvre de Iannis Xenakis créée en 1962). Parmi les genres que j’apprécie, je suis très influencé par tout ce qui est générateurs de sons, computer music, le grindcore, la techno ou l’improvisation au sens large, tout autant que par le cinéma ou l’art sous forme musicale. L’art conceptuel, les films matérialistes. Si je devais citer quelques noms, je dirais Iannis Xenakis, Alvin Lucier, David Tudor, Michael Heizer, Richard Serra, Incapacitants, Pain Jerk, Masonna, Merzbow, Art & Language, Yasunao Tone, Holger Hiller, Boredoms, Peter Gidal, Michael Snow, Carcass...

Curtis Roads said of my first CD, that it was “a 21st Century Bohor!” I like audio test signals, computer music, grind core, techno, improv, but I’m as equally influenced by cinema and art as music. Conceptual art or materialist film. To name only a few = Iannis Xenakis, Alvin Lucier, David Tudor, Michael Heizer, Richard Serra, Incapacitants, Pain Jerk, Masonna, Merzbow, Art & Language, Yasunao Tone, Holger Hiller, Boredoms, Peter Gidal, Michael Snow, Carcass…

Tu as également collaboré avec de nombreux artistes de tous horizons. Comment choisis-tu les artistes avec qui tu souhaites travailler ? Est-il facile d’imposer ta vision où dois-tu souvent faire des compromis ?
You have also worked with many artists with different backgrounds. How do you choose the artists you want to work with ? Is it easy to impose your vision or do you often have to compromise?

La plupart du temps, les choses se font après une vraie rencontre, en face à face. Ça n’est pas quelque chose que tu planifies à l’avance, ça arrive et ça demande parfois de se revoir plusieurs fois, pour vraiment créer une relation qui sera le socle d’une collaboration fructueuse. Je ne ferais jamais d’échanges de fichiers sur le web sans jamais avoir rencontré la personne. Je ne peux pas travailler avec des artistes associés à des genres musicaux que je déteste, comme ce que j’appelle le “turd jazz” (un jazz européen blanc sans aucune profondeur culturelle) ou des artistes épouvantables que je ne nommerai pas ici. Je ne peux pas travailler avec des artistes ayant mauvais goût !

Je ne peux pas imposer ma vision ou faire de compromis, je veux faire et créer, ou me documenter et travailler, sur une matière première qu’aucun de nous deux n’aurait pu faire séparément.

Usually it's something that happens face-to-face. It's not something you choose in advance, it happens over time, and maybe many meetings to forge a relationship that enables a fruitful collaboration. I wouldn’t do a file-exchange project with someone I've never met. I dont wanna work with musicians associated with terrible genres e.g. TURD JAZZ (culturally insignificant white european Jazz) or appalling Artists I dont have to name here. Its not good to work with a musician with poor taste!

I don't want to impose a vision or compromise, I want to do and make, or document and work, on something that neither one of us could make individually.

Comme beaucoup de producteurs tu te prêtes à l’exercice de DJ set. Que t’apporte cette discipline ? Est-ce pour toi le moyen de te frotter à un public différent et de jouer une musique plus décomplexée ?
As many producers you are also playing DJ sets. What brings you this discipline ? Is it for you the way to you rub to a different audience and to play a more uninhibited music?

Hard Disco Jokey (HDJ) est un projet que j’ai lancé il y a quelques années. Je mixe avec des vinyles (des 80s surtout) et des CD (des 90s). En 2001, Sean Booth et moi-même avons imaginé une table de mix DJ 4 canaux pour une tournée aux États-Unis et en Europe où je devais faire la première partie d’Autechre. Je ne voulais pas utiliser Traktor ou les logiciels que tout le monde utilise ! Et nous, toute la bande Mego, on utilisait déjà principalement nos ordinateurs comme instrument, la plupart du temps. Cet ordinateur que j’utilise pour HDJ a aujourd’hui une collection assez importante de musique que je peux emmener de concert en concert, des tonnes de genres musicaux différents que je peux éclater les uns contre les autres avec des transition et des crossfaders automatiques, sans beat matching ! C’était super drôle à utiliser… En tant que HDJ je me vois plus comme un selector, influencé par des gens comme Claude Young, John Peel, JeffMills, Christian Marclay et DJ Carhouse.

Hard Disc Jockey (HDJ) is what Ive been doing occasionally in recent year… I did DJ with vinyl (80s) and CDs (90s). In 2001 Sean Booth and myself designed a max/nato mp3 four channel DJ player/mixer for a 60 date USA and Euro tour I supported Autechre on… I didn't wanna use Traktor, or what everyone else was using! And we, the Mego lot, had already been exclusively working with laptops as the only instrument for a good few years by then! This laptop HDJ set up enabled a massive collection of music files to be carried around from gig to gig, tons of genres to be mashed together with automated faders and cross faders, no beat matching! It was such fun to use… as a HDJ I feel more like a selector, but kinda influenced by the styles of Claude Young, John Peel, Jeff Mills, Christian Marclay and DJ Carhouse.

Tu seras bientôt sur la scène du festival Atonal à Berlin avec deux projets très différents. Peux-tu nous en dire plus ?
You will soon be on the stage of Atonal festival in Berlin with two very different projects. Can you tell us more about them ?

Oui je serai de retour à l’Atonal pour la troisième fois. Cette année, on m’a proposé de jouer un live solo et de curater un événement, par ailleurs. C’est un “flashback and comeback show”, avec Peter Rehberg qui fera un set de musique modulaire, symbolisant la nouvelle direction prise par Pita, son projet solo. Et le soir, ce sera le climax avec 3 heures de set de Farmers Manual, reformés à l’occasion de ce “mini-festival” que j’ai curaté au Café Oto l’année dernière, une espèce d’échauffement pour cet événement un peu particulier.

Yes, I’m back at ATONAL… Third time… This year I was asked to perform live solo and to additionally curate a program. Its a Flashback and Comeback show at the same time, featuring Peter Rehberg performing a modular set, marking a new phase in the direction of Pita, and the night will climax with a 3 hour set from farmersmanual, who reformed for a “mini-fest” I curated at Cafe Oto last year, which acted as a warm up for this special long form event.

russell-haswell-mini-fest

Tu es un artiste très prolifique, peux-tu nous parler de tes prochains projets en préparation ?
You're a very prolific artist, can you tell us about your upcoming projects under process ?

Mon prochain album sortira sur Bocian Records : Constitutional. Je travaille aussi sur un maxi et un albumc concept pour Diagonal. En octobre et novembre, je ferai de nouveau la première partie d’Autechre en Europe.

My next release is a LP for Bocian, Constitutional. I’m making a Single and developing a concept LP for Diagonal. In October and November I’m touring Europe, supporting Autechre.

Vidéo

Russell Haswell Boiler Room LIVE Show


Focus Berlin Atonal: interview Death In Vegas

Cette année hartzine s’acoquine à l’un des événements musical les plus pointus d’Europe, le légendaire Berlin Atonal. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, on a tenu à s’entretenir avec les différents acteurs de l’incontournable festival allemand, et on commence ici par Richard Fearless, tête pensante de Death In Vegas qui présentera le 27 août prochain son dernier album Transmission, accompagné en live par la sublime Sasha Grey. L’occasion de revenir sur la genèse de cette collaboration insolite et de l’élaboration de ce disque très éloigné des inspirations rock des débuts de Death in Vegas.

 

Depuis Trans-Love Energies tu es seul à la tête de Death in Vegas, pourquoi avoir continué à garder ton nom de groupe ? Comment t’es-tu habitué à travailler seul ?
Since Trans-Love Energies  you are alone at the head of Death in Vegas, why have continued to keep your band name? How did you get used you to work by yourself ?

Death in Vegas a toujours été mon propre groupe donc ça ne change rien d'essentiel. Aussi longtemps que cette entité restera créativement excitante pour moi, il n'y aucune raison d'y mettre un terme.

Death in Vegas has always been my band so it doesn’t feel any different. As long as I can make it creatively exciting for myself  I see no point in stopping it.

Transmission est un album plus sombre et plus complexe que tes précédents disques, n’as-tu pas eu peur de t’aliéner une partie de ton public ?
Transmission is a darker album and more complex than your previous records, were you afraid or not to exclude some of your audience?

Les meilleurs albums que je pense avoir réalisé avec Death in Vegas - Satans Circus et Transmission - ont été conçus lorsque je ne pensais pas aux ventes ou à ma fan base. J'ai l'impression sur cet album d'être de plus en plus appliqué, meilleur à ce que je sais faire. Plus que la pleine obscurité je ressens cela comme une beauté brisée.

The best albums I feel like I’ve made as Death in Vegas, Satans Circus and Transmission, are when I’ve not thought about sales, fan base. As far as being more complex I just think I’m getting more studied and better at my craft. As far as the darkness it feels to me more like a broken beauty.

Comment s’est réalisée la conception de Transmission ? Tu l’as enregistré dans une configuration très différente de tes conditions habituelles, est-ce cet environnement qui est à l’origine de ce son si particulier, froid et métallique ?
How was made the conception of Transmission ? You have recorded in a very different configuration as usually, is this environment that is the source of this so special sound, cold and metallic ?

Je voulais que le studio vive, que les synthés soient menés par des séquenceurs et des boîtes à rythmes, le tout déchiré par une multitude d'effets. C'est différent par rapport aux structures superposées que j'avais l'habitude d'utiliser dans le passé. L'album a été enregistré live en une série de prises. Le son métallique et froid était délibéré, je suppose que j'essayais de capter l'atmosphère ballardienne du paysage entourant le studio.

 I knew I wanted the studio to run live, synths being driven by sequencers and drum machines, everything split out running through all the delays and outboard gear. It’s different to the more layered way I’d worked in the past. The album was recorded live in a series of passes. The Metallic cold sound was deliberate I guess I was channelling the ballardian landscape surrounding my studio.

Sur ce disque tu collabores avec l’artiste Sasha Grey. Connaissais-tu son travail au sein d’Atelecine ? Comment s’est déroulée votre rencontre ?
On this album you collaborated with the artist Sasha Grey. Did you know her work within Atelecine ? How did you meet ?

En effet, je connaissais Atelecine qui était signé sur le même label que Von Haze, le groupe de mon beau-frère. Mais je ne l'avais jamais rencontrée avant d'échanger avec elle pour cet album.

I did know her work as Atelecine, they were singed to the same label as sister and brother-in-laws’ band Von Haze. But no, I’d never met her before I approached her.

Il semble que Throbbing Gristle ait une grande influence pour toi, tout comme pour Sasha. Cela a-t-il orienté votre collaboration ? As-tu d’une certaine manière tenté avec Transmissions de réaliser un disque plus expérimental, plus industriel ?
It seems that Throbbing Gristle has a big influence on you, as for Sasha. Does it guided your collaboration ? Did you somehow try to realise Transmissions in a more experimental way, most industrial ?

Lorsque l'on a commencé à travailler sur le morceau d'ouverture, Metal Box, je ne cessais de penser à Hamburger Lady, à quel point ce morceau pouvait être incroyablement perturbant, je voulais justement retrouver cette sensation sur l'introduction de cet album. Avec Consequences of Love je voulais me rapprocher de cette sensation un peu pop que l'on peut retrouver sur certains disques de Chris & Cosey.

When we working on the opening song, Metal Box, I keep thinking about Hamburger Lady, how incredibly unsettling it is, and I wanted that feeling for the opening of the album.  With Consequences of Love I was channelling that pop feel that certain Chris & Cosey records have. 

Tu as un large background rock, qu’est ce qui te pousse à te plonger de plus en plus dans l’électronique pure ?
You have a wide rock background, what pushes you to immerse more in pure electronics?

La rock actuel ne m'intéresse pas. La scène électronique est beaucoup plus inspirante pour moi.

I just don't have any interest in modern rock music right now. The electronic music scene is so much more inspiring to me.

On te verra bientôt en tête d’affiche du festival Atonal à Berlin, que représente cette ville pour toi ?
We'll see you soon headlining the Atonal festival in Berlin what represents this city for you?

C'est étrange car je ne connais pas très bien cette ville. J'y ai seulement été une paire de fois. J'ai joué au Panorama Bar et honnêtement le club m'a retourné le cerveau et résume à peu de choses près ce que je perçois de cette ville, une certaine idée de la liberté créatrice.
It’s weird I don't really know the city at all. I’ve only been there twice. One of those times was when I played Panorama Bar. I can honestly say the club blew my mind and to me it sums up so much what I perceive of Berlin,  a certain creative freedom .

Sais-tu déjà comment ton show va s’orienter où t’adapteras-tu au public ?
Do you already know how your show will move or will your set will depend of the audience ?

On va jouer l'album dans son intégralité, je veux voir jusqu'où on peut pousser son interprétation. Et j'espère comme toujours voir le public se lier à nous sur le trajet.

We will be playing the album in its entirety, I would like to see how far we can push this interpretation of the album and as always hope the crowd comes along with us for the ride.

Quels sont tes projets en tant que Richard Fearless et Death in Vegas ? Penses-tu qu’une entité finira par dévorer l’autre ?
What are your plans as Richard Fearless and as Death in Vegas ? Do you think that an entity will eventually devour the other ?

Jamais je l'espère, je ne vois quoi qu'il en soit aucune des deux entités s'arrêter pour l'instant

Hopefully not, I can’t see either one stopping right now.

Audio

Death In Vegas - Consequences Of Love


Dimitri Hegemann, l'interview

De Potsdamer Platz à Köpenicker Straße, de club à label, de Berlin à Detroit, le Tresor, institution de la nuit berlinoise, fête cette année vingt-cinq ans d’allers-retours au cœur de la techno. À sa tête, Dimitri Hegemann, qui a depuis pratiquement breveté la recette Tresor, s’active depuis les années 1980 à faire fructifier la scène techno de sa ville, convaincu que sa réunification et sa renaissance se solderaient à travers la culture. Avant les bougies, petit retour sur la genèse de cette grande aventure.

Dimitri Hegemann, l'interview

World-renowned Berlin club owner Dimitri Hegemann poses for a photo outside the vacant Fisher Body Plant No. 21 in Detroit on Wednesday November 26, 2014. Hegemann has proposed converting the building into a techno club and community center.

Le Tresor [le terme signifie « coffre-fort » en allemand, ndlr] fait figure de club historique à Berlin. Il est né en 1991, deux ans après la chute du Mur, précisément à l’endroit du no man’s land qui séparait l’est et l’ouest de la ville. Comment s’est-il créé ? Quelle est son histoire ?

L’histoire remonte aux années 1980, je codirigeais un club à Berlin-Ouest et l’on avait déjà organisé quelques soirées acid house mais les temps changeaient et j’avais envie de créer un nouveau club, dans un tout autre lieu, pour accueillir les années 1990. Et l’on s’est mis à chercher à Berlin-Est. C’était toute une aventure à cette époque ; il y avait des tas d’emplacements, entrepôts désaffectés et friches industrielles, mais l’on n’a jamais réussi à trouver les personnes qui en étaient responsables ou capables de nous indiquer les bons contacts pour pouvoir les louer. Alors nous avons continué à chercher jusqu’à ce jour, à la fin des années 1990, où nous avons vu cette caserne à Potsdamer Platz, localisée exactement à l’est de l’ancien Mur. Le directeur de l’établissement nous a expliqué que le bâtiment était autrefois un lieu pour les garde-frontières de la RDA. C’est en l’explorant que nous avons trouvé la fameuse porte en acier qui menait à une cave sombre, c’était l’ancien coffre-fort du grand magasin Wertheim, démoli peu de temps après la guerre par le conseil d’État de la RDA.

Ce contexte, justement, la fin d’une ville divisée et le bouleversement incroyable qui s’en est ensuivi pour les Berlinois, cela a-t-il facilité la gestion du club ? Avez-vous senti le besoin et/ou le sentiment de réunification s’exprimer à travers la musique et la fête ?

À cette époque, un nouveau genre musical était en train de monter, la techno house, et le Tresor correspondait parfaitement à ce son. La techno a été la première vraie culture jeune pour les adolescents est-allemands, à la fois nouveau et excitant, et c’est devenu le symbole d’une nouvelle liberté. Le sous-sol du Tresor était l’un des premiers endroits de Berlin où la réunification des jeunes Allemands eût lieu. Ils dansaient tous ensemble sur ce son, à l’ombre des stroboscopes, là où personne ne pouvait deviner d’où chacun venait.

Comment le label s’est-il lancé ?

Le Tresor a toujours eu un impact très fort sur les artistes qui s’y sont produits. Ce club était le meilleur endroit pour que nos amis de Detroit jouent leur son dans le lieu le plus adéquat. La techno de Detroit ayant influencé beaucoup de DJ ici, il était logique de leur créer une plateforme musicale. Le premier album qu’on a sorti est le X-101 de Underground Resistance - certains pensent toujours qu’il s’agit du meilleur disque de techno produit à ce jour. Le deuxième est le légendaire Der Klang Der Familie [de 3 Phase feat. Dr. Motte, ndlr].

Tresor 25 Years - Logo

Aujourd’hui, le Tresor est certes considéré comme une institution mais il ne peut plus s’afficher comme aussi underground et pointu que d’autres. On y vient faire la fête surtout, les artistes programmés et la sélection à l’entrée est réputée moins exigeante (on peut parler là du Berghain, pour citer la politique de club la plus connue de la ville) et c’est un peu un paradoxe. Essayez-vous de lier succès et underground ? Comment ?

C’est-à-dire ? Au fil des ans, le Tresor a conservé son âme, il a toujours représenté un son sans compromis, une attitude incorruptible face au mainstream, une volonté de se réunir à travers ses nuits blanches, une thérapie par la danse. Le Tresor a été le premier à définir un genre, les patrons du Berghain et de beaucoup d’autres clubs ont été des clients, ils s’en sont inspirés pour leurs propres projets et ils en ont tous tirés des bénéfices.

Pendant quelques années, le Tresor a connu de sévères difficultés. Encore aujourd’hui, diriger un club underground où travaillent plus de quatre-vingt personnes reste compliqué. L’esprit de la techno n’a jamais été d’appliquer une politique de sélection à l’entrée et d’exclure les gens. C’est la stratégie du Berghain. Mais si l’on parle profits, le Berghain est bien plus commercial que le Tresor, ce qui permet plus d’investissements au niveau de la programmation.

Berlin est profondément ancrée dans l’underground. Mais la ville est aujourd’hui considérée comme l’épicentre de la vie nocturne européenne et cela apporte son lot de changements. Quelle est votre opinion là-dessus ? En tant que patron d’un club techno, est-ce que ça a modifié quelque chose dans la manière de le diriger ? Il semblerait qu’il devienne de plus en plus difficile pour les étrangers d’aller en club à Berlin.

Je ne vois pas l’intérêt à ce que l’entrée du Tresor ou d’autres clubs soit rendue plus difficile quand l’on n’est pas Berlinois. Nous avons en ce moment à peu près 80% de nos clients qui sont internationaux et c’est l’un des changements fondamentaux quand l’on compare à la situation des débuts. Certains ne sont pas contents des touristes Easy Jet, moi je pense que la plupart d’entre eux sont des jeunes à la recherche de ce qui leur manque là où ils vivent : de la liberté, de la tolérance et de la stimulation. Il n’y a qu’un petit nombre de touristes qui ne respecte pas la ville et les Berlinois.

Vous êtes un activiste de la scène culturelle et alternative de Berlin depuis longtemps maintenant. Comment les choses évoluent-elles ici ?

Berlin reste l’une des villes les plus intéressantes d’Europe, et même du monde. Elle est réputée pour sa scène culturelle et alternative. La plupart des gens y viennent pour sa vie nocturne, ce que les autorités locales devraient respecter en aidant les lieux underground de la ville, leurs acteurs et en créant des lieux où ils peuvent faire bouger les choses.

Pourquoi cette connexion Berlin-Detroit ? Est-ce que cela vient du fait qu’il s’agit de deux villes avec un arrière-plan industriel et de nombreux lieux désaffectés, et où la techno a souvent été un moyen de réinjecter vie et culture là où c’était pauvre et/ou abandonné ?

Ma relation à Detroit date de 1998, lorsque mon label a signé Final Cut. C’était de la musique industrielle, et Jeff Mills avait collaboré à ce projet. Il est retourné plusieurs fois au Tresor, ce qui a ouvert la porte à de nombreux autres artistes de Detroit qui s’y sont ensuite produits. L’alliance Berlin-Detroit ne repose pas seulement sur la musique mais sur des liens d’amitié très forts. Bien sûr, on peut rapprocher la ville de Detroit du Berlin après la chute du Mur - friches industrielles, entrepôts, terrains vagues - même si je ne perçois pas ces endroits comme pauvres et/ou abandonnés parce qu’ils représentent une opportunité de résurrection dont la techno est la force motrice.

Quelles sont vos relations avec Underground Resistance ? Est-ce qu’ils vous ont influencé depuis que le Tresor est à la fois club et label ? Underground Resistance est très engagé politiquement, presque activiste.

C’est vrai qu’il y a un lien important entre Underground Resistance et le Tresor ; Jeff Mills, Mike Banks et Robert Hood font et feront toujours partie du développement du club.

Et que deviennent les deux projets Fisher Body 21 et Michigan Central Station?

Après toutes ces années, j’ai le sentiment d’avoir quelque chose à rendre à Detroit. Et j’ai la chance de pouvoir travailler comme consultant au développement d’une ex-usine automobile à Detroit, le Packard Plant (Fisher Body 21), située au cœur de la ville et laissée plus ou moins à l’état de ruine. L’idée serait de refaire ce qui a très bien marché à Berlin : donner aux jeunes et à la création un espace gratuit ou bon marché où mettre en route leurs propres infrastructures, que ce soit des hôtels, des salles de concert, des galeries, des clubs, des jardins urbains, des marchés bio, des restaurants ou des ateliers d’artistes. C’est tout cela qui en fera un lieu intéressant.

Michigan Central Station

Pour la Michigan Central Station, c’est en fait le hall du bâtiment qui m’intéresse, je suis convaincu qu’y créer un club pourrait faire de Detroit un lieu techno incontournable à l’international. Comment expliquer que cette ville, qui compte les meilleurs DJ du monde et qui est le lieu de naissance de la techno, ne possède ne serait-ce qu’un seul grand club dans un espace cool et désaffecté ? Michigan Central Station serait l’ultime rendez-vous de la vie nocturne de Detroit. Mais cela n’est qu’une idée car, pour l’instant, nous avons des difficultés à entrer en contact avec le propriétaire.

Et le Kraftwerk ? Il accueille toute une palette d’évènements culturels, pas seulement liés à la musique, est-ce que c’est là quelque chose que vous cherchez à développer à côté de la techno ?

J’ai toujours cherché à développer des nouveaux espaces et le Kraftwerk est un endroit très spécial dans une autre dimension. Ce superbe bâtiment est dédié aux gens de la création qui cherchent un espace de travail hors-norme. Le Kraftwerk est fait pour des installations monumentales, artistiquement et musicalement.

En 2005, la ville de Berlin a vendu le sol du terrain où le Tresor se situait et le lieu a dû déménager. Cela m’a fait penser à la fin du Tacheles, revendu à une compagnie d’assurance si je me souviens bien. Pensez-vous que Berlin doit protéger sa vie underground et sa scène alternative pour conserver son âme ou qu’il s’agit d’un phénomène inévitable ?

Absolument. Je continue de penser que la vente du Tresor en 2005 a été un désastre pour la ville. C’était totalement inutile, personne n’a besoin d’un énième centre commercial ou immeuble de bureaux. Nous avions un plan B pour le Tresor, la Tresor Tower, qui aurait transformé toute cette zone en un quartier cool alors que là, il est très terne… et les bureaux construits sont toujours vides !

Il y a quelques années, j’avais entendu dire que la GEMA, sorte de SACEM allemande qui gère les droits d'auteur, avait le projet de taxer davantage les clubs allemands, qu’en est-il aujourd’hui ? Cette idée a-t-elle été abandonnée ?

Les protestations ont été tellement fortes qu’ils ont du abandonner ce projet et prolonger de quatre ans la perception des droits jusqu’à atteindre la somme attendue. Au final, ils ont eu ce qu’ils voulaient mais ce qui était injuste, c'était que l’argent collecté auprès des clubs (et l’on parle de 8 à 9 millions d’euros) n’était pas redistribué aux artistes techno mais à ceux qui figuraient dans les hit-parades. En ce moment, c’est une entreprise française, Yacast, qui travaille sur cette problématique en étudiant la musique jouée dans les clubs d’Allemagne, ça pourrait aider à réorienter l’argent vers les producteurs à l’origine de cette musique et cela serait une sacrée avancée.

Quel est l’artiste que vous aimeriez le plus voir jouer au Tresor ?

Basic Channel, même si j’estime que nous avons de bons DJ tout le temps. Nous avons justement lancé les New Faces, série d’événements qui cherche à présenter les talents de demain, tous les mercredis au Tresor.

Quels en sont les meilleurs souvenirs ?

Les fêtes de la Love Parade. La concurrence n’était pas aussi forte à l’époque et il n’était pas rare de voir des DJs jouer par-dessus un album dans différents clubs.

Quel est l’artiste allemand que vous aimez le plus ?

Sleeparchive !

Garder le Tresor sur la scène club internationale, c’est important pour vous ?

Oui, d’autant plus que je peux maintenant faire valoir mon expérience de ces trente dernières années aux villes qui en auraient besoin.

Audio

Pour clubber l'anniversaire du grand Tresor, ça se passe ici et là :

le 30 avril à Amsterdam
le 07 mai à Londres
le 13 mai à Vitoria
le 28 mai à Detroit
le 04 juin à Gijon
le 17 juin à Paris (La Gaîté Lyrique) et à Melbourne
le 18 juin à Sydney
le 09 juillet à Novi Sad
le 30 juillet à Madrid

... sans oublier le Tresor 25 Years Festival les 21, 22 et 23 juillet. On vous laisse deviner où !


Who are you Not Yet Titled?

Alors qu’une partie de la foisonnante friche culturelle berlinoise continue à se déployer discrètement à une heure de train vers le Sud en direction de Leipzig et sa qualité de vie plus abordable, les projets fleurissent sur les mausolées rouillés des infrastructures industrielles de l’ancienne ville sidérurgique. Monté en 2014 entre la capitale et le nouvel espoir de la gentrification allemandes, le jeune label NYT (Not Yet Titled) n’assume pour l’heure que quelques sorties mais celles-ci se positionnent déjà aux confluents d’alchimiques mélanges qui ont ponctué l’histoire de la musique outre-Rhin. Entre une bande son tech minimale pour un film, Entropie, et le krautrock lo-fi de Webermichelson se glisse donc presque logiquement la house ethno-expérimentale de Map.ache et David Schnell, ce dernier également cofondateur du label avec Sebastian M. Kretzschmar. Sans titre (on y reviendra) mais pas sans antécédents, les deux artistes visuels routards de l’expo plastique rassemblent fond et forme dans un discours à la cohérence nourrie de l’expérience, et nous en font ci-dessous la démonstration à l’échelle d’un label dans un Anglais et un Français impeccables.

David Schnell & Sebastian M. Kretzschmar
David Schnell & Sebastian M. Kretzschmar

Quelle est l’histoire de votre jeune label? Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’en créer un et quand avez-vous finalement décidé de le mettre sur pied?
What’s the story behind your young label? What led you to the idea of making one and when did you eventually decide to bring it to life?

Nous avons appris à nous connaître grâce et à travers notre intérêt commun pour la musique et par notre affinité commune pour le vinyle. L'idée et le concept de notre label viennent de notre passion pour la musique mais aussi de la volonté de créer des connexions avec l'art et nos pratiques artistiques respectives. Nous avons pris le temps qu'il fallait pour nous lancer; du choix de notre nom à l'élaboration de notre logo jusqu'à finalement notre premier lancement. C'est l'envie et l'idée de produire et sortir l'album de Webermichelson sur vinyle (qui était jusque là uniquement disponible online) qui a réellement déclenché le projet. À côté de l'album, il y a la version remaniée de Timoka aka Benjamin Kilchofer, comme une extension musicale pour ainsi dire. Cette interaction entre les musiciens a aussi servi de modèle et de base aux designers. Et c'est ainsi que la première sortie de NYT est apparue en un triple vinyle.

We got to actually know each other because of our common interest in music and affinity with vinyl. Our passion for music and the notion to connect our art somehow with this interest, resulted eventually in the idea for our label. We did take our time with it, starting from the name and logo to the first release. But what actually triggered the whole thing was the idea to release the album by webermichelson - which at that point was only available online - on vinyl. Besides the actual album there was a rework from Timoka aka Benjamin Kilchofer planned, a musical extension so to say. This interaction between the musicians also offered a type of template for the designers. And so it happened that the first release of NYT emerged as a triple vinyl.

NYT Release Exhibition @ Gallery ASPN
NYT Release Exhibition @ Gallery ASPN

Et votre nom, d’où vient-il? J’imagine que vous prévoyez de ne jamais lui donner de “titre”…
What about the name, where does it come from? I guess you actually expect to never give it a « title »…

Le nom NYT (Not Yet Titled) est le résultat du process en lui-même, celui de trouver un nom. Comme nous l'avons mentionné juste avant, nous avons pris notre temps et l’espace nécessaires parce que le nom devait refléter vraiment l'intention de notre label. Nous avons directement senti que c'était exactement le nom qui collait à notre idée. D'un côté, il souligne notre relation avec l'art (dans ce domaine, c'est assez commun de trouver cette mention sur les travaux n'ayant pas encore de nom attribué). D'un autre côté, il sous-entend aussi une ouverture, il ne ferme pas complètement le champ des possibles. Le label garde un état d'évolution éventuel permanent. Nous ne voulons pas enfermer notre idée dans un style ou un genre musical particulier. Pas de classification.

The name NYT (Not Yet Titled) is the result of the process itself – the process of finding a name. Like we mentioned before, we took the time and space to do this because the name should reflect the intention of the label. We directly thought of this name as very fitting. On the one hand it points to our relationship with visual arts – in that field, it is common to refer in this way to new works that haven't yet been given a title. On the other hand it implies also an openness, it doesn't lock it up (or tie it down), the label stays in an ongoing evolutionary state. We don't want to establish an articulated style or set musical preferences. No classifications.

Vous ne vous attachez pas exclusivement à l’expérimentation électronique. Webermichelson, par exemple, s’écoute comme un groupe de rock prog. Cette diversité, vous voulez la poursuivre? Comment voudriez-vous voir évoluer le label?
You’re not focusing only on experimental electronics. Webermichelson, for instance, sound like a progressive rock band. Is this diversity something you want to carry on? How would you like your label to evolve?

Nos influences musicales sont très diverses. Nous n'avons pas de style musical spécifique ou de préférences. On peut aussi le remarquer dans nos mixtapes. Avec WM, il a été clair très vite que nous devrions avoir une réaction électro à leur son. Les gens doivent se retrouver et agir ensemble. Le tout est en plus rendu visible et tangible avec le travail de direction artistique mené par le graphiste. Pour notre projet, nous avons prévu pour les prochaines années de travailler à la fois avec des musiciens et/ou artistes qui développent une pratique indépendante, quelque chose d'original qui ouvre à l'expérimentation. Un exemple passé serait la performance de l'artiste Carsten Tabel. Le premier enregistrement que nous avons entendu était axé ironiquement sur "l'auteur-compositeur-interprète" de ces dix dernières années et les clips les plus récents qu'il nous a montrés faisaient référence à des chansons hip-hop. Nous aimons quand la musique se développe et nous montre finalement un status-quo, comme un snapshot que nous pouvons graver sur vinyle.

Our musical influences are very diverse. There is no specific musical style or preference. This reflects in our mixtape as well. With WM it was soon very clear that we should have an electronic reaction to their sound. People should find and react to each other. This is made visible or tangible in the artwork and art direction from the graphic designer. For the project we plan for the coming year we'll work with musicians and/or artists who are developing something independent, something original and use the possibility to experiment. An example is the performance artist Carsten Tabel. The first recordings we heard were based on the singer songwriters of the last ten years, but used as ironic quotation. The most recent material he showed us was a reference to Hip Hop songs. We like it when the music develops, and finally shows us a status-quo, like a snapshot, that we can record on vinyl.

Vous êtes tous deux des artistes visuels. Quel est le lien avec le label et comment ces deux activités se chevauchent-elles? Prévoyez-vous de mieux les entrecroiser?
Both of you are visual artists. What’s the link with the label and how these two occupations overlap? Do you plan to have them more interlinked?

Nous gardons aussi cela ouvert. À la base, nous voulions plus avoir une position de curateurs ou d'advisers, mais ensuite il y a eu la coopération entre Jan Barich aka Map.ache et David Schnell, qui a été très excitante. Une coopération similaire est en train de se mettre en place entre Sebastian M. Kretzschmar (FAMED) et Jeremy Jay. Nous sommes très ouverts à ce genre de chose bien sûr; être impliqué soi-même en tant qu'artiste et gérer la partie vinyle en parallèle est très intéressant. Mais cet investissement direct dans les projets reste tout de même assez exceptionnel. Nous aimons vraiment trouver des moyens de connecter la musique contemporaine à l'art. C'est bien sûr lié au fait que notre propre travail est - au moins indirectement - très influencé par la musique.

We also keep this open. Originally we wanted to be more like a curator or adviser, but then the corporation between Jan Barich aka Map. ache and David came up, which was very exiting. A similar cooperation is happening between Sebastian (FAMED) and Jeremy Jay. We welcome this off course; to be involved as an artist and to deal with the medium of vinyl. But these direct involvements in the projects will be more like the exception. We really like to find a way to connect contemporary music with visual arts. Of course this is partly so because our own work is - at least indirectly - influenced by music a lot.

NYT A2 Poster-petitComment choisissez-vous vos artistes? Il faut votre accord à tous deux pour chaque projet?
How do you pick your artists? Do you need to both agree on every project?

C’est très différent et nous surprend aussi à chaque fois. La plupart du temps, c'est à travers des discussions sans vraiment se prendre la tête. Carsten Tabel, par exemple, nous a contactés de lui-même - et nous en avons été ravis. Lorsque nous avons entendu ses premiers "essais" - nous avons directement pensé "cool, c'est exactement ce que nous recherchons!". Nous sommes ravis que les choses aient tourné ainsi et nous nous réjouissons encore des choses à venir. Jusqu’à présent, nous sommes toujours tombés directement d'accord lorsque nous avons été confrontés à l’éventualité d'un nouveau projet.

This differs very much and surprises us all the time as well. Mostly just coming out of the dialogue, without thinking about it beforehand. Carsten Tabel, for example, came to us on his own account, for which we were very happy. When we heard his first 'sketches we directly though 'cool, this is exactly what we want to have!' We are pleased that everything just turned out as it did and are looking forward to the things that await us. So far we have agreed on things pretty much directly if confronted with the possibility of a new project.

Entropie est une bande son collaborative. Pouvez-vous expliquer le projet et comment vous l’avez monté?
Entropie is a collaborative soundtrack. Can you explain the project and how you set it up?

Pour Entropie, le soundtrack du film du même nom réalisé par l'artiste Nadim Vardag et Michael Franz, la coopération entre les musiciens Andreas Reihse (Kreidler) et Isaac B. Trogdon et les artistes a pris la forme d'un film. Le soundtrack sur vinyle est juste une nouvelle et différente forme de la collaboration, un peu plus autonome d'une certaine façon. Le design est signé Nadim Vardag.

For Entropie, the soundtrack for the film of the same name from artist Nadim Vardag and Michael Franz, the cooperation between the musicians Andreas Reihse (Kreidler) and Isaac B. Trogdon and the artists took the form of a Film. The soundtrack on vinyl is just a new and different form of the collaboration, a bit more autonomous so to say. The design comes from Nadim Vardag.

Que prévoyez-vous pour 2016 et au-delà?
What are your plans for 2016? Later?

Pour le moment, nous avons prévus trois projets. Nous aimerions garder un peu profil bas maintenant, car c'est encore "in progress". Nous en avons déjà donné quelques indications juste avant. Ce que nous pouvons dire, c'est que nos prochains projets nous ouvrent de nouveaux challenges, et les idées que nous proposent les artistes nous ouvrent de nouvelles approches. Nous sommes très pressés de savoir vers quoi tout cela va mener…

At the moment we have three projects planned. We'd like to keep it a bit low profile for now, because we're still in the process. We already gave some indications before. What we can say is that our new projects provoke new challenges, also in regard to different ideas and approaches the respective artists bring along. We are very excited ourselves where this will lead to…

Mixtape

01. The Sound - Can’t escape myself
02. John Maus - Cop Killer
03. Darkside - A3
04. Mount Kimbie - Meter, Pale, Tone (feat. King Krule)
05. WhoMadeWho - The Morning
06. No Age - I Won’t Be Your Generator
07. Frank Ocean - Lost
08. Blur - Pyongyang
09. Honey Cocaine - Dead Azz
10. Vince Staples - Norf Norf
11. Health - New Coke
12. Jeremy Jay - Graveyard