Noir Prod.

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D’un point de vue interne, l’activité d’Emmanunel Vion-Dury pourrait se résumer à ceci : produire ou mourir… Noir Prod est né de la frustration de cher Bordelais à la rupture au tout mercantile. Un rêve de gosse où la musique aurait encore un sens, et modulerait nos songes, bon gré, mal gré. Un fantasme qui tiendrait de l’utopie selon certains. Et pourtant ! Si l’entreprise n’était certes pas évidente, elle a le mérite de mettre ses détracteurs au pied du mur. Voici les réponses à nos questions d’un des derniers artisans musicaux de ce nouveau siècle.

Emmanuel, sur ton site tu résumes plutôt bien ce qui t’a amené à monter Noir Prod. Depuis quand cette idée germait-elle en toi ?

C’est un vieux rêve qui remonte à la fin de mes études, pas si lointain mais suffisamment pour que les choses aient pas mal évolué dans ma tête depuis. Disons que cet apprentissage théorique, puis pratique, des codes juridiques, sociaux, fiscaux, éthiques du milieu de la musique s’est à l’époque révélé être un déclencheur en sus de ma passion de simple auditeur qui m’animait, elle, depuis pas mal d’années. L’idée est née à ce moment-là, pendant mes premiers boulots dans le secteur culturel. A un moment donné, d’obscures raisons privées m’ont petit à petit forcé à quitter ce milieu et à trouver un simple boulot alimentaire, faute de mieux. L’idée a vraiment pris forme pendant cette période, je n’avais pas envie de rester dans cette situation, même si elle était confortable. J’ai petit à petit testé les pistes qui pouvaient s’offrir à moi pour retrouver une place dans cette activité qui me fait tellement vibrer. J’ai fouillé, creusé, contacté, pendant mon temps libre, et quand je me suis senti prêt, j’ai tout agencé pour arriver à tout mettre en place. J’en suis là aujourd’hui, l’activité est créée et j’applique ce que j’ai imaginé.

Pourquoi être devenu producteur et pas musicien ?

Je suis aussi musicien ! Mais bon, pas assez doué sûrement, et puis de toute manière j’aime être discret. Mais tu dois bien t’en rendre compte, dans ce milieu, tout le monde touche un peu à la musique avec le temps, ou bien pas mal de musiciens en arrivent à faire d’autres activités pour le monde du spectacle parce qu’ils n’arrivent pas vraiment à en vivre, quand bien même ils sont très doués.

Donc « producteur » comme tu dis, bien grand mot, ce n’est pas pour le fantasme du producteur tyrannique et plein de fric qui mène les artistes avec des biftons, pas pour le sentiment de pouvoir qu’on imagine de l’extérieur, ni parce que c’est « cool », c’est simplement que j’aime être au contact d’artistes d’un point de vue humain, de musiciens aux vies folles, et que je sais pertinemment que la plupart se contrefoutent de savoir comment marche la SACEM, les contrats du spectacle, de faire leur communication. Ils veulent juste jouer et ils ont raison, et même si parfois ils s’y mettent, il leur manque parfois des connaissances, de la pratique, des contacts, etc. Je me mets à leur service, et surtout pas l’inverse, pour que ces gens dont je trouve la musique fort intéressante puisse se développer et perdurer dans le temps.

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Comment choisis-tu les artistes avec qui tu souhaites travailler ?

Deux aspects sont à considérer selon moi. Le premier est évidemment artistique. Il faut croire en ce que font les personnes que je défends sinon ce n’est même pas la peine. Je cherche des gens qui, de mon point de vue, savent se remettre en question en permanence, artistiquement, veulent créer leur propre langage et leur propre personnalité. Si tu y regardes de plus près, beaucoup de groupes aujourd’hui ressassent la même grammaire, recyclent des facilités éculées. Ça peut paraître un peu adolescent comme démarche de ma part, mais il n’en est rien. Je te parle ici de musique savante, de créativité objective, de gens qui trouvent des niches où très peu de gens vont, où alors ils le font de manière singulière.

Le deuxième aspect que je considère est humain. Je l’ai dit, j’aime échanger avec les artistes, comme j’échangerais avec n’importe qui que je trouve intéressant. Une relation de confiance s’installe, ce qui, pour prendre des décisions et avancer ensemble, est plus qu’important. Donc de tout le roster Noir Productions, il n’y a pas un seul artiste avec lequel je ne m’entende pas bien, et pour les rares avec qui je ne suis en contact qu’avec un agent, le courant passe très bien avec eux.

La plupart des artistes que tu représentes façonnent une musique hybride, crépusculaire… Est-ce ta définition de la musique ?

Oui c’est ce que je disais, c’est ce que je recherche. L’hybridation me fascine, l’expérimentation, il y a tellement de possibilités et de pistes à explorer que je suis presque déçu qu’une grande partie des choses qui marchent aujourd’hui soit si peu créative. Et puis musique originale, nouvelle, savante, contrairement aux idées, reçues, ça n’est pas forcément chiant, inaccessible, pompeux, ou branlette. Tout ne va pas se résumer au lettrisme ou aux concepts en apparence foireux de recherche théorique, qui eux peuvent apparaître rebutants. Mais il ne faut pas oublier que ces recherches débouchent sur une infinité d’applications et de déclinaisons. Il n’y a qu’à voir où en est la musique concrète aujourd’hui. Elle est partout ! Mais qui écoute L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry aujourd’hui en rentrant du taff ? Pas grand monde. Bref donc oui, l’hybridation pour moi n’a pas de limites, et je ne vois pas l’intérêt de se farcir un énième groupe de thrash metal ou un DJ house sans âme, alors que dans les deux cas les choses pourraient, d’un point de vue commercial, très bien marcher, et que l’hybridation et la singularité sont beaucoup plus dure à défendre.

Pour le côté sombre, crépusculaire, je crois que c’est une affaire de goûts personnels. L’exploration des sentiments sombres m’a toujours fasciné. Ça plus qu’autre chose, je t’avoue que je ne saurais pas vraiment l’expliquer.

Comment se retrouve-t-on du jour au lendemain à travailler avec un groupe aussi culte que The Legendary Pink Dots ?

Avec un peu de culot, une démarche bien expliquée et des échanges riches, on peut échanger avec plein de gens. Ils ne sont pas inaccessibles, loin de là. Ils ont eu l’habitude jusqu’à présent de tout gérer eux-mêmes, et restent très humains malgré la longueur de leur carrière. Ils ont d’ailleurs beaucoup de choses à m’apprendre je pense.

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Noir est un tout jeune label. Raconte-nous un peu les joies et les désillusions que procure la naissance d’une telle entreprise.

C’est marrant que tu utilises le mot label en fait. Noir Productions n’est pas à proprement parler ce qu’on appelle un label, on ne sort pas de disques, du moins pas encore, et ça se fera sous un autre nom (Beyond The Noize pour ne pas le nommer). Pour l’instant, Noir, c’est de la tournée, de la promo et du management. Mais je souhaite réellement avoir l’état d’esprit de ce qu’est un label avant d’être une simple structure qui sort des disques, à savoir une entité qui réunit des artistes autour d’une activité sous une même philosophie, comme un étendard vis-à-vis du public garantissant un certain nombre de valeurs.

Bref, désolé pour le hors-sujet, je reviens à ta question. C’est vrai que se lancer dans un tel projet, a fortiori tout seul, c’est un peu con. Les joies, ce sont les gens qui te disent que ce que tu fais est bien, fou mais bien. Ce sont tous ces échanges dont je parlais, déjà extrêmement enrichissants, le plaisir d’être libre et autonome, de se lever le matin pour faire ce qu’on aime. Les côtés négatifs, c’est tout ce qui est relatif à la gestion de projet en France, la lourdeur des administrations, être parfois mal accueilli par certains interlocuteurs voyant d’un mauvais œil le projet pour diverses raisons. Parfois je me sens seul, même si des tas de gens commencent à m’accompagner. Mais globalement, l’aventure est passionnante, pour rien au monde je n’y renoncerais.

Quels sont tes projets à venir pour 2011 ?

Et bien il y a le montage des premières tournées. La tournée des 30 ans de carrière des Pink Dots en avril, un tour commun Grumpf Quartet et Ni, la venue en France d’Alamaailman Vasarat, le retour de Kristin Asbjornsen, d’Arve Henriksen, Equus, et tous les plus petits qui vont jouer le plus possible j’espère. Et puis comme je le disais, le développement de l’activité disque avec Beyond The Noize, le premier album de [bleu], de Ni, des surprises, et puis de nouveaux groupes à venir dans le roster. Donc plein plein de choses. La phase de vie de l’entreprise si tu veux.

Que représente le noir pour toi ?

Un tas de choses, et rien à la fois. C’est un espace infini pour l’imaginaire, plus que n’importe quelle autre teinte, le néant, les sentiments les plus ténébreux, la sobriété, la classe ou la quiétude la plus pure. Ça m’inspire pas mal, et c’est probablement lié à mon attirance pour les musiques sombres, et l’exploration de ces sentiments noirs qui n’en finit pas.

Chroniques

bleu-sincere_autopsie_de_la_finesse-front[bleu] – Sincère autopsie de la finesse.

Si ce premier album a été composé dans l’urgence, ces cinq magnifiques pièces livrées par le duo franco-suisse n’en laissent rien transparaître. Des mélodies couleur pastel s’entrechoquent à des fracas notes cendrées. Un cumulus de battements, tandis qu’au loin s’approche le grondement. [bleu] dessine en musique une cartographie de nos rêves agités à traves des nappes électroniques enveloppant une ossature post-classique. Envoûtant !


Ecouter : [Bleu] –  Auto-gerbés

grumpf-quartetGrumpf Quartet – Grumpf Quartet

A la question : « la musique bruitiste peut-elle être élégante ? », Grumpf Quartet apporte une réponse toute en finesse. Crossover noise, mathrock et pop mélodique, le band bordelais tranche avec habileté en composant un opus à la fois ténébreux, lourd mais oxygéné. S’éloignant des poncifs du genre, Grumpf Quartet apporte un peu de légèreté dans un monde de brutes… Mais pas trop. Le trio ne donne pas non plus dans les hits pour midinettes (Ushika Ajime), empruntant au jazz sa structure morcelée et ses beats à contre-pied (Stravinsky on da Rocks). Une vision sophistiquée de la brutalité.

Ecouter : Grumpf Quartet – Racine de deux

kaliayevKaliayev – Solipsism

Le solipsisme est la théorie selon laquelle tout est une conception de notre esprit qui lui, est la seule chose véritable. De cette idée, Sébastien Boess invente un monde fait d’illusions, de chausse-trappes et de faux-semblants, miroir de ses chimères et de ses déceptions. Kaliayev, alter-ego conscient et désabusé du musicien, construit un patchwork éraillé, assemblé de ballades sombres, de mélodies synthé-folk désabusées, d’incantations xylophoniques baroques saisissantes. Bidouilleur élégant, l’homme derrière le band s’invente un univers aux couleurs passées, harmonisé d’un sens de la poésie insolite à la fois saisissant et brumeux. Solipsism est le sanctuaire méandreux des architectures abrasives composé par un mystificateur sonore en quête de soi.

Ecouter : Kaliayev – Don’t Snap Me

the-legendary-pink-dotsThe Legendary Pink Dots – Seconds Late for the Brighton Line

Si l’année 2010 voit la célébration de la trentième année de carrière des Pink Dots, Seconds Late for the Brighton Line marque également la quarante-cinquième sortie du groupe le plus prolififique ayant été assimilé à la scène batcave. Un nouvel album aussi compact que foisonnant, à travers lequel Edward Ka-Spel continue d’expérimenter avec sérénité (Leap of Faith). God and Machines n’est pas, lui, sans rappeler les grandes heures du label 4AD, une comparaison dont ne peuvent que rougir les Pink Dots tant leur influence sur l’héritage gothique fut incommensurable. Pourtant, parler de legs serait bien vite les enterrer puisque le combo britanno-néerlandais redynamise le romantisme noir d’un prisme électrique aveuglant (No Star Too Far). Ce nouvel opus au climat éthéré et à l’aura glaciale fait preuve d’un équilibre saisissant. Une vraie cure de jouvence.

Ecouter : The Legendary Pink Dots -God and Machines

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Lorsque je demandai à Emmanuel Vion-Dury, boss de Noir Prod, de me concocter une playlist dressant un panel de ce qui passait régulièrement sur ses platines, j’étais loin de m’imaginer recevoir une sélection aussi pointue. L’avant-garde y côtoie le hip-hop, et les pluies de riffs se superposent aux arpèges classiques de requiems symphoniques. Voilà une sélection qui s’éloigne un brin des clichés actuels. Un recueil de choix pour mélomanes exigents.

1. Bleu – Temps temps temps temps temps (Noir Prod)
2. Alamaailman Vasarat –  Käärmlautakunta (Laskeuma Records / Noir Prod)
3. The Lengendary Pink Dots – The Heretic (Ding Dong Records and Tapes)
4. Grumpf Quartet – Gopvenoob (Noir Prod)
5. Supersilent – 6.4 (Rune Grammofon)
6. Francesco Agnello – Hang 11
7. Nonstop – J’ai rien compris mais je suis d’accord (auto-produit)
8. Györgi Ligeti – XIII. Escalier du diable (Sony)
9. Biosphère – Poa Alpina (Origo Sound)
10. Der Blutharsch – II (WKN)
11. Steve Reich – Sextet, 1st Movement (Nonesuch)