Focus Berlin Atonal: interview Death In Vegas

Cette année hartzine s’acoquine à l’un des événements musical les plus pointus d’Europe, le légendaire Berlin Atonal. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, on a tenu à s’entretenir avec les différents acteurs de l’incontournable festival allemand, et on commence ici par Richard Fearless, tête pensante de Death In Vegas qui présentera le 27 août prochain son dernier album Transmission, accompagné en live par la sublime Sasha Grey. L’occasion de revenir sur la genèse de cette collaboration insolite et de l’élaboration de ce disque très éloigné des inspirations rock des débuts de Death in Vegas.

 

Depuis Trans-Love Energies tu es seul à la tête de Death in Vegas, pourquoi avoir continué à garder ton nom de groupe ? Comment t’es-tu habitué à travailler seul ?
Since Trans-Love Energies  you are alone at the head of Death in Vegas, why have continued to keep your band name? How did you get used you to work by yourself ?

Death in Vegas a toujours été mon propre groupe donc ça ne change rien d'essentiel. Aussi longtemps que cette entité restera créativement excitante pour moi, il n'y aucune raison d'y mettre un terme.

Death in Vegas has always been my band so it doesn’t feel any different. As long as I can make it creatively exciting for myself  I see no point in stopping it.

Transmission est un album plus sombre et plus complexe que tes précédents disques, n’as-tu pas eu peur de t’aliéner une partie de ton public ?
Transmission is a darker album and more complex than your previous records, were you afraid or not to exclude some of your audience?

Les meilleurs albums que je pense avoir réalisé avec Death in Vegas - Satans Circus et Transmission - ont été conçus lorsque je ne pensais pas aux ventes ou à ma fan base. J'ai l'impression sur cet album d'être de plus en plus appliqué, meilleur à ce que je sais faire. Plus que la pleine obscurité je ressens cela comme une beauté brisée.

The best albums I feel like I’ve made as Death in Vegas, Satans Circus and Transmission, are when I’ve not thought about sales, fan base. As far as being more complex I just think I’m getting more studied and better at my craft. As far as the darkness it feels to me more like a broken beauty.

Comment s’est réalisée la conception de Transmission ? Tu l’as enregistré dans une configuration très différente de tes conditions habituelles, est-ce cet environnement qui est à l’origine de ce son si particulier, froid et métallique ?
How was made the conception of Transmission ? You have recorded in a very different configuration as usually, is this environment that is the source of this so special sound, cold and metallic ?

Je voulais que le studio vive, que les synthés soient menés par des séquenceurs et des boîtes à rythmes, le tout déchiré par une multitude d'effets. C'est différent par rapport aux structures superposées que j'avais l'habitude d'utiliser dans le passé. L'album a été enregistré live en une série de prises. Le son métallique et froid était délibéré, je suppose que j'essayais de capter l'atmosphère ballardienne du paysage entourant le studio.

 I knew I wanted the studio to run live, synths being driven by sequencers and drum machines, everything split out running through all the delays and outboard gear. It’s different to the more layered way I’d worked in the past. The album was recorded live in a series of passes. The Metallic cold sound was deliberate I guess I was channelling the ballardian landscape surrounding my studio.

Sur ce disque tu collabores avec l’artiste Sasha Grey. Connaissais-tu son travail au sein d’Atelecine ? Comment s’est déroulée votre rencontre ?
On this album you collaborated with the artist Sasha Grey. Did you know her work within Atelecine ? How did you meet ?

En effet, je connaissais Atelecine qui était signé sur le même label que Von Haze, le groupe de mon beau-frère. Mais je ne l'avais jamais rencontrée avant d'échanger avec elle pour cet album.

I did know her work as Atelecine, they were singed to the same label as sister and brother-in-laws’ band Von Haze. But no, I’d never met her before I approached her.

Il semble que Throbbing Gristle ait une grande influence pour toi, tout comme pour Sasha. Cela a-t-il orienté votre collaboration ? As-tu d’une certaine manière tenté avec Transmissions de réaliser un disque plus expérimental, plus industriel ?
It seems that Throbbing Gristle has a big influence on you, as for Sasha. Does it guided your collaboration ? Did you somehow try to realise Transmissions in a more experimental way, most industrial ?

Lorsque l'on a commencé à travailler sur le morceau d'ouverture, Metal Box, je ne cessais de penser à Hamburger Lady, à quel point ce morceau pouvait être incroyablement perturbant, je voulais justement retrouver cette sensation sur l'introduction de cet album. Avec Consequences of Love je voulais me rapprocher de cette sensation un peu pop que l'on peut retrouver sur certains disques de Chris & Cosey.

When we working on the opening song, Metal Box, I keep thinking about Hamburger Lady, how incredibly unsettling it is, and I wanted that feeling for the opening of the album.  With Consequences of Love I was channelling that pop feel that certain Chris & Cosey records have. 

Tu as un large background rock, qu’est ce qui te pousse à te plonger de plus en plus dans l’électronique pure ?
You have a wide rock background, what pushes you to immerse more in pure electronics?

La rock actuel ne m'intéresse pas. La scène électronique est beaucoup plus inspirante pour moi.

I just don't have any interest in modern rock music right now. The electronic music scene is so much more inspiring to me.

On te verra bientôt en tête d’affiche du festival Atonal à Berlin, que représente cette ville pour toi ?
We'll see you soon headlining the Atonal festival in Berlin what represents this city for you?

C'est étrange car je ne connais pas très bien cette ville. J'y ai seulement été une paire de fois. J'ai joué au Panorama Bar et honnêtement le club m'a retourné le cerveau et résume à peu de choses près ce que je perçois de cette ville, une certaine idée de la liberté créatrice.
It’s weird I don't really know the city at all. I’ve only been there twice. One of those times was when I played Panorama Bar. I can honestly say the club blew my mind and to me it sums up so much what I perceive of Berlin,  a certain creative freedom .

Sais-tu déjà comment ton show va s’orienter où t’adapteras-tu au public ?
Do you already know how your show will move or will your set will depend of the audience ?

On va jouer l'album dans son intégralité, je veux voir jusqu'où on peut pousser son interprétation. Et j'espère comme toujours voir le public se lier à nous sur le trajet.

We will be playing the album in its entirety, I would like to see how far we can push this interpretation of the album and as always hope the crowd comes along with us for the ride.

Quels sont tes projets en tant que Richard Fearless et Death in Vegas ? Penses-tu qu’une entité finira par dévorer l’autre ?
What are your plans as Richard Fearless and as Death in Vegas ? Do you think that an entity will eventually devour the other ?

Jamais je l'espère, je ne vois quoi qu'il en soit aucune des deux entités s'arrêter pour l'instant

Hopefully not, I can’t see either one stopping right now.

Audio

Death In Vegas - Consequences Of Love


Laurent Garnier l'interview

Photo en une: © Richard Bellia

Cette année le Sonar a invité Laurent Garnier pour effectuer un incroyable set de sept heures sur la fameuse scène Sonar Car du Sonar By Night. Rencontre avec un Laurent Garnier, motivé et d’une générosité sans faille qui nous accueille avec le sourire et un « Allez, dites-moi tout ! »

Laurent Garnier, l'interview

Réalisée par Hélène Peruzzaro et Alex au Sonar 2016 (lire le report)

On voulait dans un premier temps aborder avec toi le rapport que tu entretiens avec le Sonar vu que tu y as joué à la toute première édition et ensuite à de multiples reprises…

Je crois que le Sonar existe depuis 23 ans environ, j’ai du en faire plus de 18, 19… J’ai fait beaucoup de projets différents en fait. Ce qui est bien avec le Sonar c’est que tu peux leur proposer beaucoup de choses, ils sont toujours super friands de nouveaux projets. Donc j’ai fait un ciné mix, j’ai fait des lives, des mixes reggae, drum and bass, j’ai même fait un mix sous le nom de DJ Jambon – on a fait beaucoup de trucs un peu différents. Et là cette année encore… Quand l’année dernière j’ai terminé mon set, j’ai joué 1h15... Je leur ai dit : « J’ai envie de jouer plus longtemps, la prochaine fois je veux jouer 6 heures ! » Ils m’ont répondu : « T’es pas cap ! » Je leur ai dit : « Si, l’année prochaine on fait un club et je joue 6/7 heures ! »
J’ai envie de revenir aux racines du Djing, c’est à dire prendre la salle vide et la terminer, essayer de faire en sorte que les gens rentrent et ne bougent plus, restent avec moi, et on construit un truc ensemble.

Toi qui a joué partout, vu la multitude de festivals qu’il y a aux quatre coins du monde – qu’est ce qui différencie selon toi le sonar des autres, que ce soit au niveau du public, etc.

LG : Il y a quelques festivals avec lesquels je travaille depuis longtemps où tu me retrouves souvent. Il y a le Sonar, les Nuits Sonores, le Name à Lille où j’aime bien aller, Astropolis, Time Warp en Allemagne…

Je trouve qu’avec les gens qui organisent ces festivals là, on est très similaires dans notre façon de penser, notre façon d’agir et d’essayer de faire quelque chose où il y a un vrai désir de partage, de faire découvrir des choses. Ce ne sont pas des gens qui sont là pour s’en mettre plein les fouilles et se dire « Tiens, qui est l’artiste qui marche bien aujourd’hui ? On va le booker et ça va remplir la salle… » Le Sonar, ils ne font pas ça, il y a quand même ici quelques artistes super pointus, et puis moi en tant qu’artiste ce que j’aime au Sonar et dans ces autres festivals, c’est que tu y vas et tu ne connais pas tout le monde et tu découvres encore des gens. Je ne suis pas obligé d’aimer tout le monde mais en tout cas je découvre plein d’artistes. Le Sonar, c’est encore un festival qui même pour nous les pros, fait découvrir des choses – et ça c’est pas partout pareil. J’aime bien travailler pour des gens curieux et surtout des gens qui ont la même espèce de philosophie que moi, c’est à dire partager quelque chose.

Cette philosophie, tu penses que c’est quelque chose de générationnel où tu penses que c’est quelque chose plus transversal ? Par exemple tu vas rencontrer des jeunes avec qui tu vas partager cette philosophie, proposer de la nouveauté…

Je pense qu’il y aura toujours et il y a toujours eu des gens qui font les choses de la même façon que toi, comme tu as envie de les faire, et puis d’autres qui font pas du tout de la même façon, c’est pas un truc de génération, ce sera toujours là..

Il y a des nouveaux collectifs en France qui organisent des choses, qui savent très bien s’entourer, ils sont super curieux, ils ont envie de sortir des sentiers battus et donc ils vont faire des soirées dans des nouveaux lieux et il y a toujours plein de trucs qui se passent à leurs soirées et je les trouve super pertinents. Je me sens aussi très en phase avec ces gens là. Je pense qu’en fait c’est une réponse, c’est à dire que les 10/15 dernières années, les festivals sont devenus de plus en plus énormes. C’est vrai que le marché du disque s’est écroulé, donc en tant qu’artistes on ne faisait plus d’argent avec notre musique, donc notre façon de gagner nos vies c’était d’aller jouer sur scène. C’est là que les cachets ont commencé à augmenter, que les managers sont devenus de plus en plus agressifs, c’est là où les choses ont beaucoup changé. Tu as des festivals qui sont rentrés dans le jeu de la surenchère et c’est devenu des espèces de vaches à lait, et il y a plein de festivals qui sont devenus assez vulgaires dans leur façon de programmer ou de voir les choses. Donc forcément quand il y a des choses comme ça qui se passent il y a toujours l’antithèse du truc, des gens comme ici au Sonar, qui reste un énorme festival mais qui propose énormément de choses différentes. Mais aussi des gens beaucoup plus petits qui vont essayer de tenir la barre et se dire « On ne va pas aller dans la même direction que les autres, on va faire des choses beaucoup plus conviviales, qui grincent un peu plus. » Je pense que c’est une réaction à tout ça.

Alors justement, avec le festival Yeah! que tu organises, quel était ton désir ?

LG : On fait un festival dans un village où il y a 900 habitants toute l’année donc on ne va pas amener 15 000 personnes, c’est évident. On fait un festival dans un château du XVe siècle où on a une très belle cour, donc on a la chance d’avoir un lieu assez incroyable qui surplombe le village – quand tu danses devant un groupe tu vois tout le village qui est devant toi… Je pense que si on avait fait ça en se disant on va mettre 5 000 personnes là-dedans ça n’aurait pas été le même truc… On est trois personnes à organiser ce festival, on est tous pères de famille, on a des enfants, on n’a plus 20 ans, on n’a plus forcément envie de se retrouver dans un festival où on va dormir dans des tentes, où on ne va pas dormir pendant trois jours parce que c’est trop le bordel. On fait un festival qui nous ressemble. Donc moi je leur ai dit : « Si on a la chance d’avoir le château, on va essayer de garder ce truc un peu convivial, faire un truc familial… » J’avais très très envie d’avoir des enfants parce que ce sont les festivaliers de demain, parce que dans un village comme ça je pense qu’il faut partager avec tout le monde et donc on s’est dit que, vu que le château est une enceinte fermée, les parents vont être tranquillou, ils peuvent venir avec les mômes, les lâcher, les laisser courir, aller kiffer les groupes mais de leur coté, sans pour autant qu’il y ait papa ou maman qui les regarde. Tout en sachant que les enfants sont dans une enceinte très sécurisée. Donc il y a cette espèce de coolness qui s’est créée autour du festival où les gens viennent vraiment en famille, où le dimanche devient de plus en plus le jour des enfants, les mômes montent sur scène, on voit tous les gamins qui s’éclatent..

Du coup c’est plus un festival d’habitués ou tu vois de nouvelles têtes ?

LG : Bizarrement, oui on a un public d’habitués, on a les parisiens habitués qui tout les ans viennent, les gens qui louent leurs baraques – c’est vraiment un festival familial où on est arrivés à fidéliser un public de trentenaires et quarantenaires. Le truc c’est qu’on fait un festival qui nous ressemble. Nous on aime bien manger, bien boire, écouter de la bonne musique donc on s’est dit : « On va booker de bons groupes qu’on a envie de voir… » Puis après on a travaillé avec un mec qui fait du vin. Il fait de très bonnes choses. Alors la première année on n’avait qu’une seule gamme et l’année d’après on lui a dit : « Attends tu as du super châteauneuf-du-pape, on va vendre ça aussi”, puis on est allés voir les chefs étoilés du coin en leur demandant si ça les branchait de venir faire les repas pour les festivaliers… Donc on a eu un bon restaurant qui propose par exemple du riz aux truffes, c’est quand même pas mal dans un festival ! On a aussi un très bon food truck de burger qui fait de très bonnes choses, ils font aussi le catering. Cette année on avait aussi Pierre-Marie des Nuits Sonores et sa copine qui a une boîte qui s’appelle Notorious Pig, elle vend du jambon. Ils sont venus faire des espèces d’énormes plateaux de charcuterie. C’était vachement bien, tu bois une bonne bouteille tu vois un bon concert…

On imagine que vous voulez rester dans cette veine là, garder les mêmes partenaires, etc.

Oui, parce qu’on est bien puis ce sont des gens qui nous ont fait confiance dès le premier jour. Ce n’est pas parce qu’on grandit un petit peu qu’on va tout changer. Aujourd’hui là, on arrive à notre capacité maximale au château, on sait qu’on ne va pas grandir plus. Ce qui grandit par contre c’est toute la programmation gratuite dans le village. L’année dernière on devait être à 1 500 personnes la journée dans le village, cette année je pense qu’on était à 2 500…

La moitié du festival, c’est du gratos. On est très très sur la limite parce qu’on ne gagne pas un rond, on est plutôt très cools avec les gens qui viennent bosser chez nous, on travaille grâce aux bénévoles. Si on n’avait pas tous ces bénévoles, on serait morts. On a aussi des partenaires qui nous aident beaucoup. Voilà, on est vraiment sur la brèche mais on a envie de garder ce truc comme ça parce que c’est un vrai plaisir. Tous les gens qui viennent au Yeah nous disent : “C’est incroyable, vous avez produit un bon bébé là, c’est top!” Je pense qu’on vend du bonheur, donc c’est important.

Justement en terme de gros bébé, de gros projet que tu as sur le feu. Tu as l’adaptation au cinema d’Electrochoc

Pour être très clair avec toi, ce n'est absolument pas l'adaptation de mon bouquin. Ce n'est ni mon histoire, ni l'histoire d'un autre DJ connu, ni l'histoire du mouvement techno. Ce film est une pure fiction.... Ça fait dix ans que je travaille dessus mais le cinema c’est très long et très compliqué. J'ai toujours voulu faire une fiction. Beaucoup de personnes se sont greffées à cette histoire mais il y a eu un des réals avec qui ont devait bosser qui voulait absolument faire un docu. Mais comme moi j’avais écrit le bouquin, je me suis dit « Oui bien sûr, c’est logique de faire un docu, mais il y a déjà beaucoup de docus très intéressants, je ne sais pas ce qu’on peut faire de plus pour créer la différence… » Comme j’avais passé beaucoup de temps à écrire ce livre, j’avais envie de travailler sur une fiction, mais une fiction très incarnée par rapport à mes questionnements, mon entourage, mes observations. Je voulais parler de choses qui ne sont pas forcement dans le livre.

En fait voilà, je viens d’avoir 50 balais, on a mis du temps avant de vraiment démarrer, ça a mis 4/5 ans a trouver la trame de ce qu'on voulais faire, et depuis ça fait 4 ans que j'écris – j’ai pas l’habitude d’écrire, c’est pas mon truc donc les personnes avec qui j'ai bossé sur le scénario ont mis du temps avant de me décoincer sur l’écriture. Puis après, j’ai commencé à beaucoup beaucoup écrire parce que j’ai pris beaucoup de plaisir et en fait ça a été une espèce de thérapie où plus j’avançais, plus je « fictionnais » l’histoire et plus je rentrais dans le très très loin de moi, le qui, comment, pourquoi. C’est donc devenu de plus en plus perso mais en transposant sur quelqu’un d’autre. Ce ne sont pas les sujets que j’aborde dans le livre. J'ai voulu aller plus loin dans mes réflexions... Parler de choses positives comme l'amitié, la passion, le partage mais aussi traiter des sujets plus sombres comme la rançon du succès, la remise en question en tant qu'artiste ou bien réfléchir sur la solitude inhérente a la route. C’est bien beau quand t’as 20/30 ans, tu as toujours plein de potes pour venir avec toi, venir au Sonar se fendre la gueule. Mais quand t’as 50 balais et que tes potes ont le même âge, qu’ils ont des enfants et des familles et que toi tu vas jouer jusqu’à 7h du matin, les gens n’ont pas forcément envie de venir tout les week-ends avec toi. Ou je me retrouve avec des gens de 20 ans avec lesquels il y a un léger décalage donc c’est bizarre. C’est vrai que plus tu vieillis dans ce métier, plus tu deviens seul – sauf si tu tournes avec un groupe.

J’avais donc envie d’aller un peu plus loin là dedans ; sur ce que c’est de partager tout le temps, d’avoir l’énergie de donner, donner, donner. Mais si à un moment tu oublies toi de recevoir je pense que tu t’assèches – j’ai vachement travaillé à aborder ça dans le film.
C’est vrai que je me pose souvent la question « Est-ce que je reste toujours pertinent? ». Souvent on me dit : « Putain, tu as l’air toujours excité d’aller jouer, est-ce que c’est vrai, tu trouves toujours l’excitation d’aller jouer ou est-ce que des fois tu te lèves le matin et ça te fait chier? ». À un moment, j’ai décidé de faire moins de dates pour rester toujours avec de la sève. Parce que sinon je pense que si je m’emmerde moi-même à jouer des disques je ne vais pas arriver à donner quoi que ce soit aux gens.
Donc voilà, j’ai essayé de travailler entre autres sur ça, ce qui n’est pas forcement évident quand tu penses à la nuit, au DJing.

Donc le film est écrit, quelle est la suite ?

Pour le moment la balle n'est plus vraiment dans mon camp. Comme on a le scénario et quasiment tout le casting français, c'est le moment pour la prod de rentrer en contact avec les financiers/distributeurs/partenaires... C'est là que tout se complique... Fabriquer un film semble être un vrai Tetris fou, comme construire un énorme château de carte sur le fil d'un funambule... Tout peut se casser la gueule a tout moment.

D'ici 3/4 mois (au plus) je saurai enfin si j'ai (on a) bossé dix ans pour rien ! C'est la dernière grande ligne droite avant l'arrêt ou la faisabilité du projet...C'est chouette le cinéma non ? Toujours est-il que ce laps de temps est plutôt le bienvenu à ce stade de l'aventure, je vais pouvoir prendre un peu de recul par rapport à tout ça car ça n'a pas vraiment été un long fleuve tranquille.

© Richard Bellia
© Richard Bellia

En parlant de passion, comment tu vois ton set de ce soir ? C’est quelque chose auquel tu as réfléchi ou tu vas plus te laisser porter par l’énergie ?

Ce n’est pas une réfléxion. Déjà, j’y suis hier pour aller voir la salle, le son est sublime. C’est un lieu très difficile à faire. Une salle dans une salle qui est quand même un gros bordel, et j’ai trouvé le son vraiment bien. J’y étais au moment où il (Four Tet - NDR) jouait du disco. Ce ne sont pas forcement des disques faciles à jouer et ça sonnait, ça claquait, c’était bien. Après, la façon dont c’était éclairé hier, j’ai pas vraiment aimé. Donc je suis allé voir le mec des lumières on en a beaucoup parlé, on a éteint le tour et c’est ce qu’il fallait faire. Eteindre tout, créer un club. La salle me plaît et je pense que quand on va trouver la bonne lumière et créer la bonne ambiance, on va arriver à garder les gens et créer un club dans ce gros bordel. C’est bien pensé. En fait, je n’anticipe rien. Je vais plutôt vivre ça comme un set de club, un peu comme si j’étais au Rex. Je me suis dit que je vais peut-être arriver même une demi-heure avant quand la salle est vide pour jouer des trucs ambient juste pour moi, pour m’installer dans le truc. Dans le fait de ne pas changer de DJ, il y aura une espèce de cohérence toute la nuit, je crois que les gens auront envie de ça. C’était ce que je voulais faire donc j’ai écouté beaucoup, beaucoup de musique. J’ai amené beaucoup trop de musique par rapport à ce que je vais jouer c’est clair, mais je vais essayer d’être le plus fluide possible. Je ne prépare pas parce qu’on ne sait pas ce qui va se passer. On regarde ce qui a en face de toi et on compose avec. Hier quand je suis arrivé, tout était éclairé, j’avais l’impression d’être dans une salle des fêtes. Je leur ai dit : « C’est pas possible, on peut pas rester plus de 10 minutes, faut qu’on trouve une solution. » On a un peu couru pendant des heures on a trouvé le mec des lumières et la solution c’était d’éteindre le tour. Tout de suite, l’ambiance a changé. Les gens ont commencé à danser, c’est devenu bien sexy. Bref, on peut passer d'une salle des fêtes à un vrai club, il faut juste regarder le truc.

En tout cas moi je suis content d’inaugurer pour la première année ce truc-là, je suis content de le faire parce que c’est mon genre d’environnement, je vais bien me sentir, il y a vraiment une bonne vibe.

Tu as eu le temps de voir des groupes, DJ ?

Je n’ai pas vu grand chose, je suis allé voir vite fait Kode 9, puis Congo Natty – bon ça je savais ce que j’allais entendre mais j’aime bien Congo Natty donc c’était cool. Par contre, il y avait un espèce de gugusse qui a joué des trucs super horrible jute après Congo Natty – vous avez vu ?

Oui on a vu. On est passé devant en allant voir Underground Resistance…

Ah oui ? C’était tellement blindé que je n’ai pas pu rentrer... Mais c’était quoi ? Un DJ set ?

Non un live avec Mad Mike, Mark Flash, Jon Dixon, De’sean Jones…


Cool ! Impossible de renter dans la salle tellement il y avait de monde. On est arrivés en retard parce qu’on est allés manger avant - on a fait une connerie… Du coup je n’ai pas vu grand chose d’Underground Resistance et quand on est sortis c’était la fête a Neuneu, le mec jouait de l’EDM pourrave…
Hier soir, je suis resté deux heures sur le set de Four Tet, j’ai vraiment aimé ce qu’il a passé. Je suis parti quand il a commencé à jouer de la techno parce que je ne voulais pas me coucher trop tard… Et puis on a picolé un peu beaucoup de vin donc j’étais fatigué (rires).

Vu tout ce qui sort en ce moment – tous les micro labels – l’offre est tellement incroyable… Est ce que tu te sens proche de certains labels ou artistes émergeants ?

Il y a tellement de choses ! Là avec tout ce qui sort je ne sais pas quel journaliste, quel DJ ou quel mec placé dans la musique connaît tout. J’écoute quasiment entre six et huit heures de musique par jour, de nouveautés, parce que je cherche mais j’ai l’impression que je ne connais rien. J’ai l’impression de n’avoir rien écouté. Je reçois beaucoup, beaucoup de promos puis en plus de ça des fois je vais chercher sur les sites, blogs et putain j’ai l’impression d’en écouter 200 et puis tu fais un tour sur un blog et là BAM tu découvres encore 10 000 trucs ! C’est impossible de suivre.
Ce qui est intéressant quand tu vas écouter quelqu’un, souvent tu ne connais pas un seul disque de ce qu’il joue. Mais c’est vrai qu’on n’a plus les filtres des boutiques de disques. Avant tu allais chez TSF, tu savais que le mec il avait tel goût, il te mettait les sacs de côté. Tu allais voir les mecs de BPM à Paris, tu savais qu’ils avaient toutes les nouveautés de Chicago ou Detroit – les mecs étaient assez calés dans leur truc. Mais là maintenant, c’est un truc de fou. J’ai un petits gars qui m’a envoyé un disque, c’est la quatrième sortie de son label. Je connaissais pas son label – Banlieue Records, c’est un Français . Tu en as entendu parler ?

Non

LG : Moi non plus ! Et c’est la quatrième sortie ! J’écoute le disque c’est juste incroyable. Je reviens vers lui, je lui dit : « C’est de la balle, tu sors d’où mec ? » Il me répond : « Si tu as aimé, tiens je t’envoie la sortie d’avant. ». Il était terrible ! Et en fait c’est un parmi 1 000 que j’aurais dû découvrir. On est totalement largués et Dieu sait si j’écoute des trucs mais je ne connais plus rien.

C’est vrai que souvent on me pose cette question, et franchement je ne sais pas parce qu’il y a tellement de références. Je suis obligé maintenant, quand je travaille, d’être avec des clés. En fait je préfère dans la façon de mixer parce que ça va bien avec ma façon de jouer. J’aime faire des longs mixes et c’est vrai qu’avec les vinyles quand le disque s’arrête, ça s’arrête. Moi j’aime bien me dire à deux minutes de la fin tiens je vais faire une boucle là ou j’aime bien le break je fais une boucle là en live. J’aime bien jouer avec mes skeuds. Puis souvent les intros sont trop courtes donc ça me permet de retravailler en live comme j’en ai envie. Moi ça me va très bien les clés.

Il ne faut pas te parler de « strictly vinyl ».

Ah non moi j’en ai rien à branler, moi faut me parler de « strictly good music » ! Que ce soit du vinyle ou de la clé je m’en fous tant que la musique est intéressante. Il y a un moment le vinyle n’est pas mieux que la clé, c’est juste un support.

On s’est battu pendant 15 ou 20 ans, mais vraiment ça a été très très violent. Parce qu’aujourd'hui les jeunes ne connaissent pas la baston que ça a été il y a 20 ans pour essayer d’amener la techno où elle en est aujourd’hui. Aujourd’hui, ils arrivent et c’est cool, c’est installé. Mais il y a 20 ans on était des PD drogués et donc tu avais tout les flics qui nous crachaient dessus, on se faisait fermer toutes nos soirées. On n’avait pas accès à la TV, on n’avait rien, on était vraiment des espèces de parias. Ça a été vraiment super violent et en plus on faisait de la musique avec des ordinateurs – donc on n’était pas des musiciens, ce n’était pas de la musique. Ça j’en ai mangé pendant longtemps… On s’est battus pendant des années, l’ordinateur est un instrument comme les autres. Et donc ça, maintenant, ça a changé. Maintenant, n’importe quel groupe de rock ou de n’importe quoi utilise les ordinateurs. Et 20 ans après il y a des mecs qui te disent : « Ah non, on va revenir au vinyle ». Bien sûr c’est super de jouer au vinyle, j’aime l’objet, j’aime bien ce que ça veut dire, mais faut arrêter. On s’est battus pour que les choses avancent, les choses sont acceptées aujourd'hui et vous voulez faire les rétrogrades…
Mais tu sais c’est ce qui s’est passé avec le jazz. Le jazz a beaucoup évolué puis quand Miles Davis est mort, Coltran est mort, les mecs se sont dit « 
putain comment on avance dans le jazz? ». En fait ils ont enfermé le jazz dans un truc où le jazz n’a pas avancé pendant des années. Je pense que très souvent, pour chaque gros mouvement musical, il y a un moment où une nouvelle génération arrive en disant c’était mieux avant. Moi je sais que j’ai beaucoup souffert de ne pas avoir vécu les annés 60 parce que j’adore la musique des années 60, je trouve que ça a été une révolution pour plein de choses. J’aurais adoré me retrouver dans un club parisien dans les années 60. J’ai pas pu le vivre mais je suis pas là à me dire « Je joue des 45 tours » le jour où j’ai envie de jouer un peu de rock... Il y a une technologie qui fait que je peux chopper plein de disques aujourd'hui qui ne sont pas édités, qu’on ne retrouve pas, et je peux les jouer grâce à la technologie, c’est génial ! Bon j’ai pas vécu les années 60, c’est pas grave, ça m’intéresse, je lis sur le sujet, mais je vais pas faire le rabat-joie en disant « Oh, c’était mieux dans les années 60. »

C’est vrai que je trouve ça un peu drôle de la nouvelle génération – mais je comprends aussi, quand tu as un mec qui te dit « vinyl only ou tu rentres pas dans mon club »J’ai envie de lui dire : « Toi quand t’es sur la piste de danse, est-ce que vraiment tu entends la différence ? » Je te fais l’essai quand tu veux. En plus, j’achète des vinyles que je digitalise par la suite. Je vais jouer un vinyle puis un vinyle que j’ai digitalisé – tu vas fermer les yeux sur la piste de danse et tu vas me dire lequel est lequel. Est-ce que le morceau joué sur le vinyle est mieux que le morceau joué avec la clé ? Est-ce que le but du truc c’est juste pas de jouer de la bonne musique ?

Mais je comprends, il faut que les gens aient des batailles sinon t’as l’impression de t’emmerder donc ils se sont créé leur propre bataille.

Justement, vous avez un peu fait tout le taf. Maintenant, la techno, ça a été récupéré, ça devient même un argument touristique pour certaines villes, etc.

Oui comme à Berlin. Ou même le Sonar. Mais c’est bien aussi, ça prouve qu’aujourd’hui on a du poids. Ça veut dire que les mecs de Berlin, maintenant ils peuvent aller voir les gens qui dirigent la ville en disant “vous savez l’argent que ça génère, les clubs berlinois le week-end ?”. Je trouve que c’est intéressant qu’on ait des arguments comme ça aujourd’hui – tant que ça reste dans le qualitatif, c’est très bien. C’est bien qu’on ait des gens qui réfléchissent comme ça et qui se disent on n’est plus des petits mouvements de merde ou des gamins de notre coté, c’est super !


Broken English Club l'interview

Broken English Club, l'interview

Certains le connaissent sous le pseudonyme de Raudive, d’autres sous son vrai nom, Oliver Ho, mais c’est sous l'alias de Broken English Club que le producteur britannique nous a réellement fait chavirer… Très inspiré par la techno indus anglaise des nineties, Oliver nous balance régulièrement des salves moites et étranges, se construisant un univers fantasque où règnent inquiétude et fureur ! Une raison évidente de s’entretenir avec le musicien qui fête actuellement ses vingt ans de carrière, et de revenir avec lui sur son parcours plus que prolifique

Tu fêtes actuellement tes 20 ans de carrière… Carrière débutée au sein du label Blueprint fondé James Ruskin… On dit que travailler avec James est très formateur. Tu confirmes ?

You actually celebrate your 20 year long career birthday... A career started at Blueprint, the label founded by James Ruskin… People sais that working with James is very educational. Do you confirm ?

James et Blueprint ont été mes premiers collaborateurs quand je me suis lancé au début de ma vingtaine. Dès que je l'ai rencontré avec Richard Polson, j'ai su qu'ils avaient la même vision et la même attitude à l'égard de la musique, nous étions tous sous l'influence du club londonien LOST et son DJ résident Steve Bicknell.

James and Blueprint were the first people and label I worked with when I first started out in my early 20’s. As soon as I met him and Richard Polson I knew they had very similar outlook and attitude towards music, we all were very influenced by the London club LOST and its resident DJ Steve Bicknell.

On t’a longtemps connu sous le pseudonyme de Raudive, puis il y a eu Birdland, Life, Seeker, sans oublier ton duo avec Zizi Kanaan, The Eyes In The Heat, et le superbe album Program Me… Dirais-tu que la musique rend schizophrène ?

You've long been known as Raudive, and then there was Birdland, Life, Seeker... Not to mention your duet with Zizi Kanaan, The Eyes In The Heat, and the greatest album Program Me... Would you say that the music makes schizophrenic?

Les différents labels, pseudonymes et projets que j'ai eus au cours des années sont une manière de donner du sens à un parcours improvisé. J'utilise des pseudonymes parce que j'aime donner un personnage à certaines séries d'idées, la substance de Raudive a aussi des objectifs particuliers, de même que mon projet Broken English Club a son propre panel d'idées qui lui permettent d'exister avec plus d'éclat grâce à son nom. Comme pour évoquer un esprit, c'est toujours plus puissant si le nom des esprits reflète leur nature.

The different labels, monikers and projects I have done over the years are a way of making sense of a journey jam on. I use monikers because I like to give a certain series of ideas a character, my Raudive material had some specific goals and my Broken English Club stuff also has its own set of ideas that allows it to exist in a much more vivid way by giving it a name. Like evoking a spirit, it’s always more powerful if the spirits name reflects its nature.

On retrouve dans Broken English Club cette ambiance qui caractérisait les productions UK du milieu des années 2000, très proche d’artistes comme Surgeon ou de structures comme Sandwell District, parfois plus proche du post-indus que de la techno à proprement parler… D’où te vient cette émulation qui se différencie intrinsèquement de tes autres productions ?

We can find in Broken English Club this atmosphere that characterized the mid 2000’s UK productions, very close to artists like Surgeon or Sandwell District, sometimes closer to post-industrial music than techno... Where did you get this emulation which differs totally from your other productions?

Je ne sens pas une vraie différence avec mes autres productions, il y a beaucoup d'idées similaires dans mon projet Raudive, des tracks comme Total Pure ont beaucoup de voix sombres et d'idées synthétiques que j'utilise dans Broken English Club. Il y avait une dominante post-punk et industrielle dans Raudive, mais en plus lent et avec davantage de groove. Récemment, j'ai tout rendu plus brut et rapide, et j'imagine que ça se rapproche plus du son de Birmingham. C'est à l'évidence plus une progression qu'une évolution soudaine. Il y a beaucoup de parallèles.

I dont think it differs from my other productions, theres a lot of similar ideas in my Raudive project, tracks such as Total Pure have lot of the dark vocal and synth ideas I use in Broken English Club. There was a lot of post-punk and industrial ideas in Raudive, but it was slower and more groove based. These days i have made everything a lot tougher and a bit faster, so this feels a little more similar to the Birmingham sound I guess. It's certainly a progression rather than a sudden change. There's a lot of parallels there.

Tes dernières productions sont sorties exclusivement sur les labels Jealous God et Cititrax, tous les deux basés à New York… Beaucoup d’artistes délaissent Berlin pour la côte est des États-Unis, qui semble devenue le nouvel eldorado des producteurs techno. Comment expliques-tu ce changement ? Que t’apporte-t-il ?

Your recent productions were released exclusively on Jealous God and Cititrax labels, both based in New York... Many artists are leaving Berlin for the East Coast of the US, which seems to become the new El Dorado for techno producers. How do you explain this change? What does it bring you?

J'aime travailler avec Jealous God et Cititrax, ce sont deux labels qui fonctionnent d'une manière très passionnée et grâce à des gens que je connais personnellement, et c'est important. Ils comprennent tous deux ma musique et ont aidé à la façonner. Jealous God est à Los Angeles, où vit Juan Mendez, et Cititrax est à New York. Les deux ont un bon passif sur la musique électronique sombre qui transcende l'industriel, le noise et le punk. Les labels ont aussi un fort aspect visuel qui m'influence beaucoup, et rend la création d'album bien plus intéressante et gratifiante, parce que j'apprécie vraiment l'idée de créer une musique qui existe dans une narration ou un environnement qui s'exprime au travers d'images.

I love working with Jealous God and Cititrax, they are both labels run in a very passionate way and by people I personally know, which is important. They both understand my music and also helped to shape it too. Jealous God is based mainly in LA, where Juan Mendez lives, and Cititrax is NY based. Theres a good history in the states for dark electronic music that crosses over with industrial and noise and punk. The labels also have a really strong visual aspect which really influences me, and makes creating a release so much more interesting and fullfilling, because I really like the idea of creating music that exists within a narrative or environment that's expressed with images.

En vingt ans tu as conçu quelques pièces maîtresses de la techno moderne, pourtant avec Suburban Hunting, tu atteins des sommets inégalés. A la fois dur, énigmatique et fascinant, Suburban Hunting est d’une richesse peu commune. Peux-tu nous parler de la réalisation de ce LP ? L’avais-tu en tête depuis longtemps ou s’est-il dessiné au fur et à mesure de la production ?

In twenty years you have designed some key pieces of modern techno, however with Suburban Hunting, you reach new heights. Hard, enigmatic and fascinating, Suburban Hunting is uncommonly wealthy. Can you tell us about the realization of this LP? Have you had it in mind since long time ago or has it drawn during the production process?

Comme je l'ai dit plus haut, Broken English Club est à l'intersection de nombres de mes différentes influences et obsessions. Je dois à ces choses qui occupent mon esprit de leur donner un lieu pour exister, un endroit où respirer et se mouvoir, et BROKEN ENGLISH CLUB est cet endroit, un monde où ces choses adviennent, c'est l'idée. La musique en fait partie.
Je m'inspire beaucoup de certains écrivains – cela m'a notamment conduit à la création de Broken English Club –, en particulier J.G. Ballard, qui décrit des paysages anglais dystopiques et lugubres. Cela m'a donné le sentiment d'une certaine énergie, qui se reflétait aussi dans mon approche de la musique. Je voulais créer de la musique qui ait ce caractère, qui ait sa place dans ce monde.
L'album est le résultat de ces choses rassemblées. J'en avais l'idée depuis un temps et le son en est lentement sorti, le son d'un endroit en moi, ou d'un lieu extérieur caché dans la banlieue anglaise, une sorte de lieu oublié de la banalité et de l'obscurité.

Broken English Club, as I mentioned before, is the intersection of a lot of different interests and obsessions of mine, I owe it these things that occupy my mind to give them a place to exist, a place they can breathe and move about, BROKEN ENGLISH CLUB is a place, its a world where things happen, thats the idea. The music is a part of that.
I am very inspired by a lot of art and certain writers – this especially led to the creation of Broken English Club –, in particular J.G. Ballard, he depicts these bleak dystopian English landscapes, and I felt that had a certain energy that was also reflected in where I was going music wise. I wanted to create music that had that character, that inhabited that world.
The album is a result of all these things collected together. I had the idea for a while and the sound slowly came out of that, the sound of a place inside of me, or place somewhere out there hidden away in the english suburbs, some forgotten place of banality and darkness.

Broken English Club - Suburban Hunting

Parlons un peu technique. Ce son particulier, tu le dois à tes machines. Peux-tu nous dire quels sont tes instruments de prédilections et ce qu’il te plaît chez eux ?

Let's talk about technique. This particular sound, you owe it to your machines. Can you tell us what are your predilections instruments and what you like in them?

Il s'agit pour moi d'utiliser des machines qui me donnent ce que je veux, c'est aussi simple que ça. Je ne prête allégeance à aucun matériel ou logiciel. La majorité de ma musique s'appuie sur des fondements drone et noise, et des superpositions de rythmes. Mon matériau de travail c'est du traitement audio plus que des machines. Ce sont des enregistrements de bruit transformés, comme des drones de guitare, un larsen ou autres. La voix a aussi son importance, je chante en direct parce que j'aime l'énergie que cela confère à l'expérience. J'utilise aussi quelques percussions synthétiques que je joue live. Tout cela donne à la performance une teinte plus personnelle et libre. C'est ce qui fait BEC, ses implacables rythmes métronomiques et ses chants étrangement habités. J'aime la façon dont ces différents aspects se complètent.

For me it’s about using machines that give me what I want, it’s as simple as that. I don't have any type of allegiance to hardware or software. A lot of my music is based around drone and noise, and layering rhythms over that. All of the material I use is processed audio, rather than machines. It’s processed recordings of noise, like guitar drones, or feedback and stuff. The voice is important to the sound too, I do live vocals, because I love the energy it gives to the experience. I also use some synth percussion which I play live. So these things give the performance a more personal looser feeling. That’s what BEC is about, it’s about relentless metronome rhythms and the weird soul of the vocals. I like the way those different aspects sit alongside each other.

Bien qu’extrêmement sollicité, tu joues peu en France. Est-ce par manque d’occasion ou d’emploi du temps surchargé ?

Although extremely asked for, you don't play son much in France. Is it because of the lack of opportunities or a busy planning?

J'ai beaucoup joué ces dernières années, mais plus autant récemment. J'aime beaucoup la France et ses habitants, j'ai l'impression que tout le monde est ouvert d'esprit en ce qui concerne la musique. J'espère jouer davantage à l'avenir, je pense que les gens apprécieraient vraiment la musique de Broken English Club.

I have played quite a lot over the years, but maybe not a lot recently. I really love France and the people, I feel everyone is really open minded in France when it comes to music. I hope to play more in the future, as I think the people would really enjoy the Broken English Club music.

Tu as déjà joué en groupe et la mode est aux collaborations, aux B2B, aux groupes éphémères… Il y a-t-il des artistes avec qui tu aimerais collaborer ? Ce type de projets t’intéressent-t-ils ?

You have already played in bands and there's a trend for collaborations, B2B, ephemeral bands... Are there some artists you are interested to collaborate with? Would you like to be part of such projects?

Ces dernières années, j'ai surtout travaillé comme producteur solo. J'ai collaboré quand j'étais dans une formation, The Eyes In The Heat, et aussi dans Zov Zov. J'ai vraiment apprécié les deux projets, constitués de gens très spéciaux que j'admirais et respectais. Je travaille en ce moment avec Jerome de Piano Magic et nous faisons de la musique autour d'improvisations de guitares, de voix et de trucs modulaires. C'est incroyable de faire un truc du genre, c'est très différent de ma musique en studio.

I mostly worked as a solo producer over the years actually. I have collaborated when I was with the band, The Eyes In The Heat, and also with Zov Zov. I really enjoyed both of these projects, they were with very special people who I really admired and respected. I am currently working a little with Jerome from Piano Magic, we are doing improvised music using guitars, vocals and modular synth stuff. It's amazing to do something like that, its very different from my studio based music.

Au regard de ta carrière extrêmement prolifique éprouves-tu des regrets sur certains de tes choix ou de tes œuvres ? Il y a-t-il des choses que tu aurais aimé changer ?

Given your extremely prolific career do you regret some of your choices or your releases? Is there some things you would liked to change?

Je pense que certaines sorties ont connu le succès, d'autres moins. Globalement je suis satisfait de ce que j'ai accompli, et content de certaines choses en particulier, et je pense que ces moments privilégiés n'auraient pu exister sans tout le reste. J'en ai fait beaucoup au fil des années, mais ça a été important pour moi de faire tout cela, comme si cela faisait partie d'un dessein et du besoin, pour la musique, de rester un phénomène constant.

I think some release have been a success and some have been less so, I am happy with most of what I've done, and I am really happy with particular things, and I think those golden moments could have only come if I did all the other stuff. I've done a lot over the years, but it's all been important for me to do, as it was a part of a process and a need for music to be a constant thing.

Il y avait dans Raudive un côté plus accessible au grand public, notamment avec des titres comme Obsession, Slave, Windows… Est-ce pour toi une page de ta musique qui s’est définitivement tournée ou penses-tu revenir avec des projets plus « léger » ?

There was in Raudive a more accessible side for a wider audience, especially with tracks like Obsession, Slave, Windows... Is it a part of your music that has ended for good or will you come back with "lighter" projects in the future ?

Oui, ces morceaus flirtaient avec une disco-house psychédélique. À cette époque, je voulais vraiment créer quelque chose de ce genre avec Raudive, mais je ne suis pas sûr d'y revenir. J'aime la deep house, donc cela dépend si j'ai quelque chose à dire dans le futur à travers ce style. J'ai envie de faire tellement de choses dans ma vie, et je veux essayer beaucoup de trucs, je suis sans cesse attiré par l'expérimentation, et les différents types d'énergie et de sensations.

Yes, those tracks were a kind of psychedelic disco-house almost. I really wanted to create something like that with raudive at that time, I am not sure if I will return to that, perhaps. I love deep house type stuff, it depends if i have something to say in the future with that style. I want to make so much stuff during my life, and I want to try lots of things, I am always interested to try ideas, and different types of energy and feeling.

Quels sont tes projets d’ici la fin de l’année ? À quoi doivent s’attendre les fans d’Oliver Ho ?

What are your plans for the end of the year? What should expect Oliver Ho fans?

J'ai les deux debut albums de mon nouveau label, DEATH & LEISURE. Le premier sera un single 7” Broken English Club, et le suivant un mini album de Zov Zov, mon projet plus expérimental avec Tommy Gillard. J'ai aussi décidé de faire un peu de musique inspirée par la musique industrielle et la noise, mais en la fusionnant avec du blues. J'aime jouer du blues à la guitare et je pense que ça pourrait produire un mélange d'idées spécial.

Merci !

I have the two debut releases on my new label, DEATH & LEISURE. The first will be Broken English Club 7” single, and the second will be a mini album from Zov Zov, my more experimental project I do with Tommy Gillard. I am also interested in making some more music that is inspired by industrial music and noise, but fusing it with blues music too. I love to play blues on the guitar and think it could be a strange and special mix of ideas.

Thanks !

Vidéo

Myths Of Steel And Concrete - Broken English Club


The KVB l'interview

The KVB, l'interview

Entre Hartzine et The KVB c’est une histoire qui dure… Nous les avons repérés, ils nous ont filé le track exclu, Discipline, pour notre compile sur le feu label BEKO DSL, on les a invités sur Paris, organisant au passage leurs deux premières dates françaises… On est pas peu fier de se dire qu’on a un modestement participé à l’éclosion du groupe dans le paysage musical hexagonal. Chroniqués à maintes reprises dans nos colonnes, on s’est dit qu’on allait faire l’impasse sur Of Desire (pourtant excellent disque synthétisant tout ce que le groupe fait de mieux…) pour mieux s’intéresser à leur aspirations de carrière. C’est avec toute la timidité qui les caractérise que Nick et Kat ont répondu à nos questions… Pour rappel le duo se produira le 5 Juillet à Paris à l'occasion des cinq ans de Petit Bain.

Hello, vous étiez de passage récemment à Paris, comment s’est passé le concert ?

Hello, you were in Paris recently, how was the show?

Vraiment génial. Pour nous, c'est assurément le meilleur concert qu'on ait jamais donné à Paris. Toutes nos dates françaises ont été fabuleuses, et Paris n'est qu'un de ces temps forts.

It was really great. For us it was definitely the best show we’ve played in Paris so far. All of our shows in France were fantastic, and Paris was just one of the many highlights.

On vous suit depuis longtemps, vous nous aviez d’ailleurs offert le morceau Discipline pour notre compilation sur Beko DSL, on vous a vu grandir, évoluer… Comment expliquez-vous ce succès si fulgurant ?

We've been following you since a while, you also gave us the exclusive track Discipline for our compilation Beko DSL, we've seen you grow, evolve... How do you explain this dazzling success ?

On s'est simplement attachés à faire ce qu'on aime en essayant de rester aussi productifs que possible, qu'il s'agisse d'écrire de nouvelles chansons ou de créer des visuels pour les concerts. On cherche continuellement à s'améliorer.

We’ve just kept focused on doing what we like and have tried to keep as productive as possible, whether it’s writing new songs or making new visuals for the live shows. We always want to keep improving what we do.

Comment qualifieriez vous votre musique ? On parle souvent de darkwave, de shoegaze, de post-punk… Mais vous êtes au-dessus de tout ça… D’où viennent vos influences ?

How would you describe your music? We often speak of darkwave, shoegaze, post-punk... But you are above of all that ... What are your influences?

Nos influences sont très diverses, du jazz à la techno industrielle. Je n'avais jamais entendu parler de « darkwave » ou « coldwave » avant d'entamer ce projet, et je continue à m'étonner de voir ces labels affectionner notre musique, alors qu'on ne peut pas dire que j'aie écouté beaucoup de « coldwave ».

Our influences are very varied, we like elements of everything from Jazz to Industrial Techno. I’d never heard of genres like “dark wave” or “cold wave” before I started this project, and it’s still a bit strange for me to see these labels attached to our music, as I wouldn’t say I’ve ever listened to much “cold wave”.

Vous changez régulièrement de label (Clan DestineRecords, A Records, Cititrax…), comment se porte le choix des personnes avec qui vous souhaitez travailler ?

You regularly move from one label to another (Clan Destine Records, A Records, Cititrax ...), how do you choose the people you want to work with?

Tout vient de nos rencontres et des personnes qui ont envie de sortir notre musique. On a connu beaucoup de labels, tous différents, mais ça tient à ce qu'on voulait rester dans la nouveauté et atteindre d'autres publics. Et puis on n'a jamais été tenus par des contrats à long terme. Pour l'heure, on est contents de bosser avec Invada.

It just comes through who we meet and who wants to release our music. We have used a lot of different labels, but that’s just been because we’ve wanted to keep things fresh and keep reaching new audiences. We’ve also never been tied down to any long-term contracts yet. At the moment we are very happy working with Invada.

The KVB - Of Desire

On était un peu anxieux concernant votre dernier LP Of Desire, vous sortez parfois deux albums par an, et on avait un peu peur que la formule soit éculée… Pourtant Of Desire s’avère être un disque magistral et innovant… Quelle est votre recette pour enchainer des disques aussi percutant et surprendre à chaque fois ?

We were a bit anxious about your last LP Of Desire, you sometimes get out two albums per year, and we were a little bit afraid that the formula might be overused... However Of Desire turns out to be a masterful and innovative album... How do you succeed in creating such powerful and surprising LPs every time?

Pour Of Desire, on voulait juste sortir un LP qu'on pourrait voir comme l'apogée de tout ce qu'on a fait jusqu'à présent, concentré dans un même album. Notre objectif était de combiner les chansons plus intuitives de nos tous premiers enregistrements et les sonorités expérimentales de Mirror Being, rehaussées de quelques idées neuves et une nouvelle approche de la production.

With Of Desire we just wanted to make an LP that could be seen as the pinnacle of everything we’ve done so far, together on one LP. Our goal was to combine the more immediate songs of our first few records, with the experimental sounds of Mirror Being, combined with a few new ideas and a different take on the production.

In deep est le premier clip où vous vous mettez en scène, pourquoi avoir attendu si longtemps ?

In deep is the first music video where we can see you playing, why did you wait so long?

La vidéo ne nous montre pas vraiment en train de jouer de nos instruments, mais oui, on nous voit. Je pense que si ça n'est jamais arrivé avant, c'est parce qu'on a fait toutes nos précédentes vidéos nous-mêmes et que l'intention portait davantage sur la texture des vidéos et l'émotion du corps.

You don’t actually see us playing instruments in the video, but yes you do see us. I guess the reason we haven’t been seen in a video before is because we’ve made all our previous videos ourselves and the intent has been more on the videos texture and bodily affect.

On retrouve dans Of Desire des morceaux beaucoup plus électroniques que d’habitude comme Silent Wave ou Awake… Était-ce un besoin d’aller dans de nouvelles directions ? De se réinventer ?

We can find in Of Desire much more electronic tracks than usual, like Silent Wave or Awake... Was it the answer to a need to go in new directions ? To reinvent yourselves?

Ces pistes sont le résultat de nos expérimentations récurrentes avec davantage de synthés et de séquenceurs, mais je n'irais pas jusqu'à dire qu'elles sont le signal d'une nouvelle direction. Il y avait quelques morceaux électroniques sur nos albums, mais je dirais que celles-ci sont mieux peaufinées que tout ce qu'on a fait jusqu'à maintenant.

Those tracks were the result of our increased experimentations with using synths and sequencers more, but I wouldn’t say they are necessarily signaling a new direction. We’ve always had a few electronic tracks on our albums, but I’d say these ones are more refined then anything we’ve done like that before.

The KVB c’est pour Klaus Von Barrel… Qu’est ce qui se cache derrière ce pseudonyme ?

The KVB stands for Klaus Von Barrel... What is behind this pseudonym?

Klaus Von Barrel n'existe plus et l'histoire de ce nom devrait rester un mystère.

Klaus Von Barrel doesn’t exist anymore and the history of that name should remain a mystery.

Vous avez eu aussi un projet plus pop, Die Jungen. Était-ce une parenthèse ou prévoyez vous de continuer le projet ?

You also had a pop project, Die Jungen. Was it just a break or are you planning to go on with this project?

Ce projet est terminé. J'ai sorti un disque, mais j'ai trouvé que le concept était allé aussi loin qu'il le pouvait. Quand j'ai du temps, je travaille sur des projets neufs et différents, et je dirais qu'on retrouve des éléments de Die Jungen dans certains morceaux que j'ai produits, mais si je venais à les diffuser ce ne serait pas sous ce nom.

No that project is finished. I released one record, but as a concept I felt it had gone as far as it could. When I have time, I am sometimes working on new, different projects and I’d say that there are elements of Die Jungen in some of the tracks I have made, but if they are ever released it wont be in that name.

Enfin, Nick, Kat, vous êtes en couple à la scène comme à la ville. Comment équilibrez-vous cette relation ?

Last question : Nick, Kat, you're a couple on stage and in life. How do you balance this relationship?

C'est naturel, on est ensemble depuis maintenant cinq ans et pour nous, c'est complètement logique de travailler avec la personne dont tu te sens le plus proche. On aime être ensemble et ce n'est pas difficile d'être sans arrêt en compagnie de l'autre, sur la route ou à la maison.

It’s natural for us, we have been together over five years now and for us it makes complete sense to make work with the person you feel most in tune with. We enjoy being together so it’s not difficult for us to be in each others company all the time, either on the road or at home.

Audio

The KVB - Silent Wave


Bracken, l'interview

Deux ans après Exist/Resist paru chez BARO, Chris Adams - Bracken (Hood  / Downpour) revient avec un ambitieux double LP cette fois à paraitre chez Home Assembly ce vendredi. Hanté et complexe, High Passes est le compagnon idéal d’un vagabondage nocturne, où paysages sépulcraux et lumineux s’enchaînent dans une diversité de production d’une grande maîtrise. Chris Adams, dont le chemin menant à l’électronique pure se fait des plus précis, oscille ici entre abstrakt, dub et kraut , versatilité justifiée par une envie insatiable d’expérimenter et défricher tous les territoires cybernétiques.

22 ans désormais que depuis son Yorkshire natale il parcourt avec classe et discrétion la nébuleuse indie , de la noise pop au post-rock avec Hood, la musique de Bracken se fait de plus en plus dépouillée évoquant Boards Of Canada ou parfois Burial, bref les brumes de Grande-Bretagne.

Audio

Bracken - How Is This A Cure?

Bracken, l’interview

Salut Chris comment vas-tu ? La dernière fois qu’on s’est entretenus on a évoqué Exist Resist, et le pourquoi d’un nouvel album  après tant d’années et voilà ce que tu m’avais dit : « Mon ordinateur n’arrêtait pas de me dire : “Votre disque dur est presque plein, supprimez des fichiers” , donc j’ai pensé qu’au lieu de supprimer des titres, j’allais les sortir. Oui, cela signifie vraiment qu’il y a d’autres choses à paraître. » High Passes fait donc partie de cette histoire de disque dur, quelle taille fait-il ? Est-ce que désormais on doit s’attendre à un album tous les deux ans ?

Hi Chris how are you ? Last time I talked to you about Exist Resist, the writing process and why a new Bracken now, this is what you told me : “My computer kept saying ‘your hard drive is nearly full, please delete some files’ so I thought instead of deleting the tracks I’d put them out. that does mean there’s more to come.” So High Passes is part of this “Hard Drive thing ”, how big is this “Hard Drive “ ? Should we expect an album every two years now ?

C’est possible, c’est un gros disque dur. J’avais oublié que je t’avais donné ça comme raison pour la sortie soudaine d’Exist Resist après tant d’années de silence mais ça marche plutôt bien. La vérité c’est que ça m’échappe toujours un peu que le procédé final et traditionnel de faire de la musique c’est de l’enregistrer. D'un pur aspect créatif, je suis plus heureux quand je fais de la musique avec la porte du studio bien verrouillée, tous les autres aspects sont de la pression inutile. Ça ne surprendra personne d’apprendre que la musique n’est pas ce qui paie mes factures, je peux donc prendre mon temps. L’idée de faire de la musique avec un certain délai afin de garder la dynamique et de s’embarquer dans des tournées et les circuits de festivals me fait trembler. Et oui une fois de plus il y a d’autres choses à venir.

Possibly, it’s a big hard drive. I’d forgotten I’d given that reason for the sudden release of  Exist/Resist after so many years of silence but it’s pretty accurate. The truth is, it also sort of slipped my mind that the final part of making music is traditionally actually getting around to releasing it. Creatively, I’m happiest when I’m just making music with the studio door firmly locked; all the other bits feel like unnecessary pressure. It’ll come as no surprise to anyone that music isn’t how I pay my bills so I can take my damn time. The idea of making music within a certain timeframe in order to keep the momentum going and to get on the touring/festival circuit etc. makes me shudder. Yes, again there’s more to come.

Tu as dit au sujet de cette album que tu voulais qu’il sonne comme ta mixtape préférée, est-ce que tu peux nous en dire plus sur ce concept ?

You said about this album that you wanted it to sound like your favourite mixtape , can you tell us a bit more about this concept.

Et bien j'imagine que j'étais assez préoccupé à l'idée de mettre délibérément un titre différent de ceux sur lesquels je bossais les semaines précédentes, pensant que j'allais perdre en cohésion sur l'album. Pourtant maintenant je pense que c'est une bonne façon de bosser. A la fin quand tu fais le tri dans ce que tu penses être tes meilleurs morceaux il y a des chances que ça fasse un effet  mixtape comme s'il s'agissait d'artistes différents et j'aime beaucoup cette idée. Ça marche aussi avec le fait que je ne sais jamais ce que je vais faire au quotidien en matière de son et de mes goûts.Par coïncidence j'étais vraiment a fond sur le dernier  LP de Oneothrix Point Never qui part dans tous les sens, un truc bien ambitieux qui a aussi son côté mixtape.

Well, I guess I used to get a bit worried about purposefully setting out to make a track that is as different as possible from whatever I was working on the previous week, thinking I might not be making ‘cohesive’ recordings – however, I now think this is a really good way of working. Ultimately when you finally pick what you feel are the best tracks from a really mixed bag, it’s going to have a mixtape kind of feel, like it could be different artists, and I really like that idea. It also really suits the fact that, in truth, I never know what I’m doing or what my tastes are on a daily basis. Coincidentally, I was really taken by that recent Oneohtrix Point Never LP where it was just flying at you from all directions, very ambitious stuff, that had a really good mixtape sort of feel.

PastedGraphic-1

L’album précèdent était paru chez BARO, maintenant chez Home Assembly , y a-t-il une raison à ce changement (le format K7 et vinyle) ? Ton frère et Andrew ( A new Line Related et Famous Boyfriend ) sont aussi signés chez Home Assembly , ça en fait presque un label familial non ? Au fait qui s’occupe de ce label ?

The previous album was released by BARO now it’s on Home Assembly, is there a reason for this change (tape and vinyl)  ? Your brother and Andrew are signed on Home Assembly it’s almost a family label isn’t it  ? By the way who runs Home Assembly ?

Au moment où tu me poses cette question, BARO s'occupe de la version cassette. Donc la première partie de ta question sur les formats ne marche pas trop (si c'est ce que tu voulais dire). BARO m'a approché sans crier gare, j'étais tellement impressionné par leur catalogue et leur esthétique que j'ai sauté sur l'occasion. Que ce soit BARO ou Home Assembly ils ont vraiment de belles archives et je pense que des labels comme eux auront toujours une place dans la musique. Ils agissent comme une sorte de balise de détresse face au nombre incalculable de labels qui se digitalisent. Baro m'a imposé le format de la cassette ce qui m'a aidé a forger et guider la sortie et Home Assembly m'a harcelé pendant quatre ans pour que je finalise High Passes, les deux m'ont apporté beaucoup de soutien et de connaissances techniques.

À propos de Home Assembly, c'est vrai que ça commence a ressembler à une maison de retraite pour les membres de Hood, pas vrai ? Je ne suis pas très sûr de la façon dont tout ça s'est passé mais c'est le bon endroit pour mes derniers albums car ils sont attachés à chaque sorties. Je ne suis pas complètement certain de qui gère le label, il semblerait que ce soit une, deux ou trois personnes selon la journée. Ils se sont établis dans une ville qui s'appelle Saltaire, qui en y réfléchissant est une ruche d'activité et de créativité pour un si petit lieu de l'ouest du Yorkshire. Je ne serai pas surpris personnellement que la ville entière soit un culte géant. Je suis allé au QG du label mais je suis allergique au chat du coup mes yeux ruisselaient à tel point que je n’ai pas pu jeter un bon coup d'œil sur l'identité du ou des gérants.

Well, in the time since you posed that question you will have seen that BARO are actually handling the cassette version of the vinyl/CD. So the first bit of the question doesn’t quite apply as it’s out on all formats (if that’s what you meant). BARO just approached me out of the blue; I was so impressed with their back catalogue and the whole aesthetic of the label that I jumped at the chance of getting on board. Both BARO and Home Assembly do a great job of curating impressive back catalogues and I think labels like these will always have a place in music; they act as some sort of beacon to the overwhelming amount of material that is just flooding out digitally. BARO gave me the restriction of the tape format which helped shape and guide the release, Home Assembly harassed me for four years into finishing ‘high passes’; both offered support, encouragement and technical know how.

As for Home Assembly, it does seem like a bit of a retirement home for Hood alumni doesn’t it? Not really sure why that has happened but it is a good place for my recent material as they really care about each release. I’m not entirely sure who runs the label. It seems to be one, two, or three people depending on the day. It operates out of a town called Saltaire which, on the face of it, is a quaint artistic hive of activity in a somewhat creatively isolated patch of West Yorkshire. Personally though it wouldn’t surprise me if the whole town was just a giant cult. I’ve been to the headquarters of the label but I’m allergic to cats, so my eyes stream so much when I’m in there it’s hard to get a proper look at the label owner/s.

PastedGraphic-6

Quel matériel utilises-tu ? Un ordinateur ou des synthés analogiques ?

What gear do you use ? computer or analog synth?

Un peu de la colonne de gauche et un peu de la colonne de droite. Récemment j’ai travaillé plus avec la colonne de droite.

A little from the left column, a little from the right column. Recently I’ve worked much more with the right column.

J’ai le sentiment que ta musique devient de plus en plus sombre et plus variée qu’elle ne l’était, dirais-tu que ton sens de l’exploration est en pleine croissance ?

I feel that your music is getting darker and more varied, that it used to be, would you say that you your sense of exploring is growing ?

Oui je le pense. Je dirais aussi que mes dernières sorties sont plus obscures mais ne sont pas complètement représentatives de ce que j’ai enregistré dernièrement. Le temps d’un album « joyeux » est peut être venu,qui sait ?

I would. Also I’d say that my recent releases have been pretty dark in tone but that’s not fully representative of the music I’ve been recording. It might be time for a “happy” record, who knows?

La pochette de l’album reflète assez bien la musique et son évolution , la nature est toujours présente mais les formes abstraites  et les éléments électroniques ont pris le dessus , était-ce ce que tu voulais représenter, un monde gris et surconnecté ?

The cover of the album reflects pretty well your music itself and its evolution, nature is still present but forms, electronics and abstraction are taking over, is it what you wanted to show a grey and overconnected world ?

Pour être honnête c’est un résumé assez précis du message derriere la pochette et plus largement de l’album. Je dois remercier Home Assembly pour cette pochette parce que je leur donnais des descriptions assez décousues  de ce que je voulais et ils ont vraiment aidé pour le design. Les formes sur la couverture sont abstraites et représentent des ondulations sonores, la colline/ montagne reflète cette forme avec une division égale entre le ciel et la terre. C’est un truc plutôt profond en fait , bien trop pour un imbécile comme moi. Je sais aussi que ça va envoyer le label à la faillite parce que ça a été cher à faire, mais eh qu’est-ce qu’on peut y faire ?

To be honest that’s a pretty neat summary of the ‘message’ behind the sleeve and, to a large extent, the record. I have Home Assembly to thank for that sleeve as I gave them a rambling description of the sort of thing I was trying to get across with the record and they helped with the design. The shapes on the front are an abstract representation of a sound waveform and the hill/mountain thing sort of mirrors the shape, with an equal division between earth and sky. It’s all very clever stuff, certainly too clever for a big dunderhead like me. I know it’s also probably going to send the label bankrupt as it was expensive to do, but what can you do about it eh?

Mixtape


Mixtape Bracken by Full Moon Fuck
01. La Monte Lament – Bracken – We Know About The Need,2007 ( Anticon )
02. Still Here – Bracken – High Passes , 2016 (Home Assembly )
03. Heathens – Bracken - (Third Eye Foundation's Step It Out Of Lebanon Version) – Remixes, 2007 ( Ears Hoping )
04. We Put The Pop In Unpopular – Bracken – Exist Resist 2014 ( Baro )
05. How Is This A Cure ? – Bracken – High Passes, 2016 ( Home Assembly )
06. This Same Picture Again – Bracken – Exist Resist, 2014 ( Baro )
07. Masked Headlands – Bracken – High Passes, 2016 ( Home Assembly )
08. Safe Safe Safe – Bracken – (The Boats Remix) – Remixes, 2007 ( Ears Hoping )
09. Many Horses – Bracken – We Know About The Need,2007 ( Anticon )
10. Gain Calderlike - Bracken - Eno About The Need, 2007 ( Anticon )


Sunder l'interview

Sunder collectionne les papiers anglophones, tourne bravement les Amériques et s'affiche au catalogue de Tee Pee Records, massif pourvoyeur des plus brûlantes passades de riffs depuis le milieu des années 1990. Pourtant, Sunder vient de Lyon, Rhône-Alpes, était précédemment nommé The Socks, et peine à se faire connaître auprès des foules de France. Quel est donc le statut ? Le quatuor a sorti son premier album sous sa nouvelle identité l'année dernière, on s'est du coup rapproché d'eux pour en savoir un peu plus.

Audio

Sunder - Sunder (2015, Tee Pee Records/Crusher Records)

Sunder l'interview


Lorsque vous vous appeliez encore The Socks, vous avez sorti un premier LP: il s’est directement niché chez Small Stone et Cargo, soit  deux labels ayant sorti de grosses pointures comme Drive Like Jehu, Dozer, Acid King et j’en passe… J’ai loupé quelque chose? Comment est-ce que ça s’est fait ?

Ça s'est fait via Facebook et assez simplement. Scott, le boss de Small Stone aimait vraiment nos morceaux et il a voulu nous signer.

Vous vous appeliez The Socks, vous vous appelez maintenant Sunder : qu’est-ce qu’il s’est passé ? Est-ce que ce changement est purement esthétique ou induit-il tout de même selon vous un point de vue différent par rapport à votre son ?

On avait besoin d'un renouveau, de créer un nouvel univers aussi bien musical que visuel. Mais au-delà de ça on aimait vraiment plus ce nom... et on va dire qu'il nous a posé quelques problèmes.

J’ai l’impression que vous faites partie de cette catégorie de groupe relativement connus à l’étranger mais beaucoup moins exposés en France – je vois pas mal de chroniques de vos disques sur des sites US, par exemple, mais peu en France : je me trompe ? À quoi cela peut-il être dû selon vous ?

Non tu as parfaitement raison. On est essentiellement gérés par des étrangers (labels, tourneur, manager), je pense que c'est la raison principale.

Ça m’amène à me poser cette question : tournez-vous du coup peu en France pour privilégier l’étranger ? Si c’est le cas plutôt l’Europe ou les Amériques ? Est-ce que vous comptez changer cela dans un futur proche ?

On adore tourner en Europe, on voyage, on voit de nouvelles choses. C'est plutôt cool ! On ne cherche pas à privilégier une destination plus qu'une autre, on va dire que les choses se font comme ça. Mais, en vérité, on aimerait vraiment plus tourner en France. C'est vraiment le but pour cette année et les années futures.

Vous avez donc changé de nom, puis sorti un album sous Sunder sur Tee Pee Records, l’année dernière : ça fait quoi de trouver son nom entre ceux de Brian Jonestown Massacre, High on Fire et Kadavar ? Comment vous en êtes arrivés à dealer avec ce label – véritable maison-légende dans son registre ?

C'est vrai que ça fait plaisir, c'est une certaine fierté. Ce label a vraiment sorti beaucoup de groupes qu'on adore et qu'on écoute. C'est vraiment un des labels qu'on aime le plus. Notre manager est Ryan du groupe NAAM, c'est lui qui nous a proposé à Teepee. Ça a pris du temps et finalement ça c'est fait !

Photo-sunder

Cela dit, il ne faut pas oublier Crusher Records, également crédité à la sortie de ce LP. Comment se sont-ils partagé la tâche ?

Oui ! En fait Tee Pee s'occupe des États-unis, de l'Amérique du sud et de l'Australie. Crusher est plus concentré sur l'Europe. C'est vraiment un bon label, le boss Peter est quelqu'un qu'on apprécie beaucoup. Il aime vraiment ce qu'on fait et il s'investit beaucoup.

Vous avez sorti en parallèle de votre premier album un flexi 7’’ avec le single Cursed Wolf. C’est quoi ce délire ? Qu’est-ce qui vous a pris de sortir un flexi-disc en 2016 ?

Héhé, On va dire que ça fonctionne bien et que les gens s'interrogent toujours en voyant le flexi sur notre table de merch. C'est une idée commune qu'on a eu avec les labels. Ça a une dimension fun et originale ! On est plutôt satisfaits.

Quels sont vos projets pour le futur ? Vous avez joué à l’Espace B – une salle moins identifiée métal fin avril, ça s’est bien passé ? Est-ce que cela fait partie de vos plans pour vous extirper de cette scène heavy psyché 70’s avec un revival un peu bouchonné en ce moment ?

Oui c'était vraiment pas mal, la salle est vraiment cool (la blanquette de veau aussi). Oui... tu es bien renseigné ! En réalité, on aimerait vraiment pouvoir accéder à des lieux ou des festivals plus pop. On aime la scène dans laquelle on est, le public et certains groupes sont vraiment cools mais on aimerait voir aussi d'autres choses.

Je sais que Jessy joue dans Noyades : les autres, vous avez d’autres projets à côté de ça ?

Oui. Jessy et moi, on joue dans un tribute band des Stones. Nico fait quelques truc en solo. D'autres choses vont se faire dans le futur mais Sunder reste notre priorité.

Mixtape


THE BEATLES - Tomorrow Never Knows
THE BEATLES - Rain
DAVID BOWIE - Lady Stardust
TAME IMPALA - It Feels Like we Only Go Backwards
THE ROLLING STONES - Under My Thumb
THE WHO - Silas Stingy
THE ROLLING STONES - Play With Fire
THE BEATLES - Day In The Life
LEE HAZLEWOOD & NANCY SINATRA - Summer Wine
THE BEATLES: Because
POND - Medicine hat
THE MOODY BLUES - Legend of a mind
SIMON & GARFUNKEL - Benedictus
LEONARD COHEN - So long Marianne
THE BEATLES - In my life


Wolf Eyes l'interview

Quand on pense « noise US », le premier groupe qui vient normalement à l’esprit, c’est Wolf Eyes. Et pour cause : cette formation au line-up mouvant a les épaules et la carrière pour incarner toute une culture à elle seule. Avec un catalogue de 500 références tous projets confondus selon certains fans, c’est une institution qui englobe tout une attitude et une manière de faire : celle de l’expérimentation à outrance, du hors-limite, mais aussi celle du mélange à d’autres styles, et surtout celle qui ne se contente pas d’utiliser le bruit comme une simple arme sonore.

Wolf Eyes c’est aussi un phénomène cataclysmique sur scène, flirtant presque avec la performance selon les soirs, et un rythme de tournée qui s’élevait à 300 shows par an au pic de leur forme.

Mais avec l’âge le groupe s’est trouvé de nouvelles envies. Aaron Dilloway n’est plus de la partie depuis longtemps, un guitariste aux racines blues l’a remplacé, et John Olson, moitié avec Nate Young du noyau restant d’origine, a clairement établi qu’ils n’étaient plus là pour tâtonner. Il en résulte I’m A Problem: Mind In Pieces, disque fort, presque mystique, qui touche de loin le format chanson et aborde des thématiques plus claires. Wolf Eyes le défendra sur scène le 28 avril lors d’une belle soirée aux Instants Chavirés (event FB), qui réunira aussi Andy Bolus et un nouveau projet de Low Jack. Puisqu’une si belle affiche, ça se mérite, on met en jeu trois places à gagner en remplissant le formulaire en fin d'interview ou en envoyant vos nom et prénom à l'adresse hartzine.concours@gmail.com.

En attendant, Nate Young a répondu à une poignée de questions à l’occasion, et ne lui dites pas que leur dernier album marque un tournant dans leur carrière !

Nate Young l'interview

Wolf Eyes
Ce terme de « trip metal » que vous avez inventé, c’est une blague, un vrai concept, ou les deux ?
How much of a joke and a statement is the label « trip metal »?

Le Trip Metal entend établir des connexions en semant la confusion, plutôt que broder autour de cette menace imminente « d’authenticité ». Cette menace constante que quelqu’un soit en train de blaguer ou que la blague ne soit pas authentique est ce qui détruit la créativité en musique, en comédie, en théâtre, dans la vie, dans l’amour, l’art ou la guerre. Il faut plutôt se demander quand les gens s’arrêteront d’expérimenter, d’émettre des hypothèses et de foutre le bordel, ou juste de faire de la musique et une bonne blague.

Trip Metal aims to establish connection based on confusion rather than the typical bonding over the looming threat of being authentic.. The constant threat that someone is joking or that the joke is not authentic is what has destroyed creativity in music, comedy, drama, life, love, art and war. You should be asking yourself when will people stop experimenting, hypothesizing and fucking around and just make music or tell a good joke?

Suite au petit scandale que vous aviez généré en disant que la noise était morte en interview, vous avez déclaré que « les règles et la fraternité ont rendu le noise rance ». Quelles expériences vous ont mené à penser ça ?
After the « noise is dead » uproar, you also declared that « rules and fraternity made noise stale » at some point. What experiences made you feel this way?

Je pense que le noise était un excellent refuge pour les marginaux, les sans-talents, les inadaptés, etc. Mais ensuite des gens ont créé cette étiquette du « faux noise », qui a disséminé la scène en plusieurs circuits fermés. Je comprends que les gens aient des préférences de goût, et qu’il soit plaisant de critiquer et de classifier des disques, mais ça peut déclencher des guerres civiles. Ce n’est pas moi qui ai dit « noise is dead », c’est John Olson, dans un mauvais jour. Ce n’était pas une déclaration, juste une observation de passage comme « il fait froid dehors ». Il faut que les gens se détendent. La même chose pourrait arriver si « le Trip Metal est mort à 110% » était sélectionné comme titre pour cet article par exemple.

I believe that noise was a great umbrella for all outcast, talent-less, misfits to stand under. Eventually people started the "False Noise" labeling, causing noise to splinter off into closed systems. I understand that people have taste preferences and it can be fulfilling to critique and classify your records, but this can start civil wars. I never said noise is dead, John Olson did while he was having a bad day. It was not a declaration, just a passing observation similar to "its cold out". People need to lighten up. The same thing could happen if you print this as the pop-out quote/headline = Trip Metal is dead, it is over 110% dead.

Sortir un album sur le label de Jack White, ça change quelque chose ?
Has releasing this last album on Jack White’s label made any change to you? Have you been exposed to a different, wider audience so far? Do you expect to?

I’m A Problem portait sur des problèmes du vrai monde comme la santé mentale, la mort, les troubles comportementaux, les droits civils et l’immigration. Nous avions joué et conçu la bande-son du plus grand rassemblement satanique de l’histoire, et un mois après on a joué à Jérusalem, à un demi-mile de la dernière demeure de Jésus. Ce type de juxtaposition délirante est difficile à véhiculer dans un album de 40 minutes, mais on l’a fait et on l’a vendu à Jack. Je ne pense pas que cela nous ramène de nouveaux fans parce que c’est un disque très personnel, peut-être trop pour le fan moyen de noise, et peut-être trop « noise » pour l’amateur moyen de « musique ».

I'm A Problem dealt with real world problems like mental heath, death, behavioral issues, civil rights and immigration. We performed and supplied the soundtrack for largest Satanic gathering in history and about a month prior we played in Jerusalem, 1/2 mile away from Jesus's last resting place. That sort of fucked up juxtaposition is nearly impossible to convey in a 40 min recording, but we did just that and sold it to Jack. I do not think we are gaining any new fans with this record as it is very personal. Maybe too personal for the average "noise" fan to enjoy, and too noisy for an average "music" fan. 

Ce dernier disque marque un tournant vers un matériau plus composé et une atmosphère moins tendue. Est-ce le ton que Wolf Eyes adoptera à partir de maintenant ?
Your last album marks a shift towards more composed material, and a somewhat less tensed mood. Is it what Wolf Eyes tend to be about from now on?

On a près de 200 sorties, peut-on vraiment dire que ce disque marque un tournant ? Ou alors en se basant sur les 30 premiers trouvés sur Discogs ? Il faut se plonger davantage dans notre catalogue. On a toujours bifurqué à chaque disque entre noise, jazz, metal, même blues.

We have put out over 200 releases, can you honestly say this record makes a shift? Or are you just listening to the first 30 releases in our discog? Maybe dig deeper into our catalog...We have always made shifts with every release, from noise, jazz, metal, even blues.

Est-ce le type de son auquel on doit s’attendre sur scène ?
Is it also the kind of mood to be expected on stage?

Les attentes mènent toujours à l’opposé de l’intention de base. Les gens doivent nous faire confiance et croire que ce que nous faisons est un bon concert. Ceci étant dit, les gens ne s’attendent pas à ce qu’on débarque en skate, qu’on chie dans nos frocs, ou qu’on se bastonne avec des armes médiévales. Si c’est ce à quoi ils s’attendent, il n’y aura ni surprise, ni épiphanie. Ayez foi en le Trip Metal, et ne cherchez pas à le forcer.

Expectations usually result in the opposite of what is intended. People need to trust that WE are doing what is necessary for a great show. That said, please do not show up thinking we are going to skateboard on stage, shit our pants, or bludgeon ourselves with medieval weapons. If you expect it there will be no surprise or inspired moments. Trust in the trip mental and do not try and force it.

Après 20 ans en tant que Wolf Eyes, la culture du Midwest est-elle toujours aussi constitutive de l’identité du groupe ?
After 20 years as a band, is Midwestern culture still an important part of Wolf Eyes’ identity and sound?

Nous concentrer sur le vernaculaire ne perdra jamais de son importance. Si ça arrive, alors j’irai voir ailleurs.

Focusing on the vernacular will never stop being important. If it does stop being important I am moving.

Audio

Formulaire

[contact-form-7 id="21274" title="Concours post"]


Dimitri Hegemann, l'interview

De Potsdamer Platz à Köpenicker Straße, de club à label, de Berlin à Detroit, le Tresor, institution de la nuit berlinoise, fête cette année vingt-cinq ans d’allers-retours au cœur de la techno. À sa tête, Dimitri Hegemann, qui a depuis pratiquement breveté la recette Tresor, s’active depuis les années 1980 à faire fructifier la scène techno de sa ville, convaincu que sa réunification et sa renaissance se solderaient à travers la culture. Avant les bougies, petit retour sur la genèse de cette grande aventure.

Dimitri Hegemann, l'interview

World-renowned Berlin club owner Dimitri Hegemann poses for a photo outside the vacant Fisher Body Plant No. 21 in Detroit on Wednesday November 26, 2014. Hegemann has proposed converting the building into a techno club and community center.

Le Tresor [le terme signifie « coffre-fort » en allemand, ndlr] fait figure de club historique à Berlin. Il est né en 1991, deux ans après la chute du Mur, précisément à l’endroit du no man’s land qui séparait l’est et l’ouest de la ville. Comment s’est-il créé ? Quelle est son histoire ?

L’histoire remonte aux années 1980, je codirigeais un club à Berlin-Ouest et l’on avait déjà organisé quelques soirées acid house mais les temps changeaient et j’avais envie de créer un nouveau club, dans un tout autre lieu, pour accueillir les années 1990. Et l’on s’est mis à chercher à Berlin-Est. C’était toute une aventure à cette époque ; il y avait des tas d’emplacements, entrepôts désaffectés et friches industrielles, mais l’on n’a jamais réussi à trouver les personnes qui en étaient responsables ou capables de nous indiquer les bons contacts pour pouvoir les louer. Alors nous avons continué à chercher jusqu’à ce jour, à la fin des années 1990, où nous avons vu cette caserne à Potsdamer Platz, localisée exactement à l’est de l’ancien Mur. Le directeur de l’établissement nous a expliqué que le bâtiment était autrefois un lieu pour les garde-frontières de la RDA. C’est en l’explorant que nous avons trouvé la fameuse porte en acier qui menait à une cave sombre, c’était l’ancien coffre-fort du grand magasin Wertheim, démoli peu de temps après la guerre par le conseil d’État de la RDA.

Ce contexte, justement, la fin d’une ville divisée et le bouleversement incroyable qui s’en est ensuivi pour les Berlinois, cela a-t-il facilité la gestion du club ? Avez-vous senti le besoin et/ou le sentiment de réunification s’exprimer à travers la musique et la fête ?

À cette époque, un nouveau genre musical était en train de monter, la techno house, et le Tresor correspondait parfaitement à ce son. La techno a été la première vraie culture jeune pour les adolescents est-allemands, à la fois nouveau et excitant, et c’est devenu le symbole d’une nouvelle liberté. Le sous-sol du Tresor était l’un des premiers endroits de Berlin où la réunification des jeunes Allemands eût lieu. Ils dansaient tous ensemble sur ce son, à l’ombre des stroboscopes, là où personne ne pouvait deviner d’où chacun venait.

Comment le label s’est-il lancé ?

Le Tresor a toujours eu un impact très fort sur les artistes qui s’y sont produits. Ce club était le meilleur endroit pour que nos amis de Detroit jouent leur son dans le lieu le plus adéquat. La techno de Detroit ayant influencé beaucoup de DJ ici, il était logique de leur créer une plateforme musicale. Le premier album qu’on a sorti est le X-101 de Underground Resistance - certains pensent toujours qu’il s’agit du meilleur disque de techno produit à ce jour. Le deuxième est le légendaire Der Klang Der Familie [de 3 Phase feat. Dr. Motte, ndlr].

Tresor 25 Years - Logo

Aujourd’hui, le Tresor est certes considéré comme une institution mais il ne peut plus s’afficher comme aussi underground et pointu que d’autres. On y vient faire la fête surtout, les artistes programmés et la sélection à l’entrée est réputée moins exigeante (on peut parler là du Berghain, pour citer la politique de club la plus connue de la ville) et c’est un peu un paradoxe. Essayez-vous de lier succès et underground ? Comment ?

C’est-à-dire ? Au fil des ans, le Tresor a conservé son âme, il a toujours représenté un son sans compromis, une attitude incorruptible face au mainstream, une volonté de se réunir à travers ses nuits blanches, une thérapie par la danse. Le Tresor a été le premier à définir un genre, les patrons du Berghain et de beaucoup d’autres clubs ont été des clients, ils s’en sont inspirés pour leurs propres projets et ils en ont tous tirés des bénéfices.

Pendant quelques années, le Tresor a connu de sévères difficultés. Encore aujourd’hui, diriger un club underground où travaillent plus de quatre-vingt personnes reste compliqué. L’esprit de la techno n’a jamais été d’appliquer une politique de sélection à l’entrée et d’exclure les gens. C’est la stratégie du Berghain. Mais si l’on parle profits, le Berghain est bien plus commercial que le Tresor, ce qui permet plus d’investissements au niveau de la programmation.

Berlin est profondément ancrée dans l’underground. Mais la ville est aujourd’hui considérée comme l’épicentre de la vie nocturne européenne et cela apporte son lot de changements. Quelle est votre opinion là-dessus ? En tant que patron d’un club techno, est-ce que ça a modifié quelque chose dans la manière de le diriger ? Il semblerait qu’il devienne de plus en plus difficile pour les étrangers d’aller en club à Berlin.

Je ne vois pas l’intérêt à ce que l’entrée du Tresor ou d’autres clubs soit rendue plus difficile quand l’on n’est pas Berlinois. Nous avons en ce moment à peu près 80% de nos clients qui sont internationaux et c’est l’un des changements fondamentaux quand l’on compare à la situation des débuts. Certains ne sont pas contents des touristes Easy Jet, moi je pense que la plupart d’entre eux sont des jeunes à la recherche de ce qui leur manque là où ils vivent : de la liberté, de la tolérance et de la stimulation. Il n’y a qu’un petit nombre de touristes qui ne respecte pas la ville et les Berlinois.

Vous êtes un activiste de la scène culturelle et alternative de Berlin depuis longtemps maintenant. Comment les choses évoluent-elles ici ?

Berlin reste l’une des villes les plus intéressantes d’Europe, et même du monde. Elle est réputée pour sa scène culturelle et alternative. La plupart des gens y viennent pour sa vie nocturne, ce que les autorités locales devraient respecter en aidant les lieux underground de la ville, leurs acteurs et en créant des lieux où ils peuvent faire bouger les choses.

Pourquoi cette connexion Berlin-Detroit ? Est-ce que cela vient du fait qu’il s’agit de deux villes avec un arrière-plan industriel et de nombreux lieux désaffectés, et où la techno a souvent été un moyen de réinjecter vie et culture là où c’était pauvre et/ou abandonné ?

Ma relation à Detroit date de 1998, lorsque mon label a signé Final Cut. C’était de la musique industrielle, et Jeff Mills avait collaboré à ce projet. Il est retourné plusieurs fois au Tresor, ce qui a ouvert la porte à de nombreux autres artistes de Detroit qui s’y sont ensuite produits. L’alliance Berlin-Detroit ne repose pas seulement sur la musique mais sur des liens d’amitié très forts. Bien sûr, on peut rapprocher la ville de Detroit du Berlin après la chute du Mur - friches industrielles, entrepôts, terrains vagues - même si je ne perçois pas ces endroits comme pauvres et/ou abandonnés parce qu’ils représentent une opportunité de résurrection dont la techno est la force motrice.

Quelles sont vos relations avec Underground Resistance ? Est-ce qu’ils vous ont influencé depuis que le Tresor est à la fois club et label ? Underground Resistance est très engagé politiquement, presque activiste.

C’est vrai qu’il y a un lien important entre Underground Resistance et le Tresor ; Jeff Mills, Mike Banks et Robert Hood font et feront toujours partie du développement du club.

Et que deviennent les deux projets Fisher Body 21 et Michigan Central Station?

Après toutes ces années, j’ai le sentiment d’avoir quelque chose à rendre à Detroit. Et j’ai la chance de pouvoir travailler comme consultant au développement d’une ex-usine automobile à Detroit, le Packard Plant (Fisher Body 21), située au cœur de la ville et laissée plus ou moins à l’état de ruine. L’idée serait de refaire ce qui a très bien marché à Berlin : donner aux jeunes et à la création un espace gratuit ou bon marché où mettre en route leurs propres infrastructures, que ce soit des hôtels, des salles de concert, des galeries, des clubs, des jardins urbains, des marchés bio, des restaurants ou des ateliers d’artistes. C’est tout cela qui en fera un lieu intéressant.

Michigan Central Station

Pour la Michigan Central Station, c’est en fait le hall du bâtiment qui m’intéresse, je suis convaincu qu’y créer un club pourrait faire de Detroit un lieu techno incontournable à l’international. Comment expliquer que cette ville, qui compte les meilleurs DJ du monde et qui est le lieu de naissance de la techno, ne possède ne serait-ce qu’un seul grand club dans un espace cool et désaffecté ? Michigan Central Station serait l’ultime rendez-vous de la vie nocturne de Detroit. Mais cela n’est qu’une idée car, pour l’instant, nous avons des difficultés à entrer en contact avec le propriétaire.

Et le Kraftwerk ? Il accueille toute une palette d’évènements culturels, pas seulement liés à la musique, est-ce que c’est là quelque chose que vous cherchez à développer à côté de la techno ?

J’ai toujours cherché à développer des nouveaux espaces et le Kraftwerk est un endroit très spécial dans une autre dimension. Ce superbe bâtiment est dédié aux gens de la création qui cherchent un espace de travail hors-norme. Le Kraftwerk est fait pour des installations monumentales, artistiquement et musicalement.

En 2005, la ville de Berlin a vendu le sol du terrain où le Tresor se situait et le lieu a dû déménager. Cela m’a fait penser à la fin du Tacheles, revendu à une compagnie d’assurance si je me souviens bien. Pensez-vous que Berlin doit protéger sa vie underground et sa scène alternative pour conserver son âme ou qu’il s’agit d’un phénomène inévitable ?

Absolument. Je continue de penser que la vente du Tresor en 2005 a été un désastre pour la ville. C’était totalement inutile, personne n’a besoin d’un énième centre commercial ou immeuble de bureaux. Nous avions un plan B pour le Tresor, la Tresor Tower, qui aurait transformé toute cette zone en un quartier cool alors que là, il est très terne… et les bureaux construits sont toujours vides !

Il y a quelques années, j’avais entendu dire que la GEMA, sorte de SACEM allemande qui gère les droits d'auteur, avait le projet de taxer davantage les clubs allemands, qu’en est-il aujourd’hui ? Cette idée a-t-elle été abandonnée ?

Les protestations ont été tellement fortes qu’ils ont du abandonner ce projet et prolonger de quatre ans la perception des droits jusqu’à atteindre la somme attendue. Au final, ils ont eu ce qu’ils voulaient mais ce qui était injuste, c'était que l’argent collecté auprès des clubs (et l’on parle de 8 à 9 millions d’euros) n’était pas redistribué aux artistes techno mais à ceux qui figuraient dans les hit-parades. En ce moment, c’est une entreprise française, Yacast, qui travaille sur cette problématique en étudiant la musique jouée dans les clubs d’Allemagne, ça pourrait aider à réorienter l’argent vers les producteurs à l’origine de cette musique et cela serait une sacrée avancée.

Quel est l’artiste que vous aimeriez le plus voir jouer au Tresor ?

Basic Channel, même si j’estime que nous avons de bons DJ tout le temps. Nous avons justement lancé les New Faces, série d’événements qui cherche à présenter les talents de demain, tous les mercredis au Tresor.

Quels en sont les meilleurs souvenirs ?

Les fêtes de la Love Parade. La concurrence n’était pas aussi forte à l’époque et il n’était pas rare de voir des DJs jouer par-dessus un album dans différents clubs.

Quel est l’artiste allemand que vous aimez le plus ?

Sleeparchive !

Garder le Tresor sur la scène club internationale, c’est important pour vous ?

Oui, d’autant plus que je peux maintenant faire valoir mon expérience de ces trente dernières années aux villes qui en auraient besoin.

Audio

Pour clubber l'anniversaire du grand Tresor, ça se passe ici et là :

le 30 avril à Amsterdam
le 07 mai à Londres
le 13 mai à Vitoria
le 28 mai à Detroit
le 04 juin à Gijon
le 17 juin à Paris (La Gaîté Lyrique) et à Melbourne
le 18 juin à Sydney
le 09 juillet à Novi Sad
le 30 juillet à Madrid

... sans oublier le Tresor 25 Years Festival les 21, 22 et 23 juillet. On vous laisse deviner où !


Pointe Du Lac l'interview

On est quelques-uns à avoir raté la rame en marche. La 8, celle qui devrait s’arrêter à Pointe du Lac mais que Julien Lheuillier s’est réappropriée pour la prolonger de ses fantasmes d’escapades alternatives, imaginaires, sidérales. Les pieds dans les fondations du krautrock et de l'ambient nées des pères spirituels de la kosmische Musik et le regard tourné vers les nébuleuses, le Parisien sort a posteriori son album de 2014 en vinyle sur Gonzaï Records avec une release party le 30 avril à la Maroquinerie en compagnie de Bajram Bili et Koudlam. On vous propose de gagner vos invitations à la fin de cet entretien qui met en lumière la fantasmagorie de Julien, ses influences et projets.

Interview

Ton projet Pointe du Lac débute en 2014, mais ton passif musical remonte bien avant. Qu’est-ce qui t’a fait commencer à composer? Et plus généralement, qu’est-ce qui t’en donne envie? À quel moment te sens-tu prêt?

J'ai commencé à enregistrer de la musique avec un magnétophone quand j'avais 6 ans et quand mes parents m'ont offert un synthétiseur pour Noël. Ça donnait des cassettes assez bizarres et depuis, je n'ai jamais vraiment arrêté de m'enregistrer.
Je pratique régulièrement la musique, tous les jours, souvent pour reproduire ou pour m'exercer. Je me sens généralement prêt à créer quand je trouve suffisamment d'ennui. Après, j'enregistre et je vois ce qui sort. Ça n'arrive pas souvent mais quand c'est le cas, c'est généralement assez rapide et spontané, ça naît souvent de l'improvisation. J'enregistre très vite, souvent en une prise pour chaque piste et sans montage. Du coup, il y a des imperfections mais je trouve que ces imperfections rendent la musique plus humaine. Sur le disque, ces variations permettent de contraster avec les rythmiques très droites. Je m'impose également des restrictions de notes pour les thèmes et des lignes de basse très minimales. J'aime quand les mélodies trouvent elles-mêmes leur évidence.

Qu’est-ce qui t’offre le plus d’émotion dans une construction musicale?

C'est probablement les couleurs. Tu vois la partition d'Artikulation de Ligeti? J'aime cette idée que, pour la musique électronique, on ne puisse pas réaliser une graphie « classique » avec des hauteurs de notes, des valeurs rythmiques et des nuances, et qu'on se soit posé la question de nouveaux codes pour représenter la richesse des timbres, avec des formes géométriques, des couleurs, des grosses bulles qui représentent la résonance, etc.
Pour ma part, je ne fais pas une musique qui a vocation à être écrite ou reproduite, mais cet exemple (même s'il date de 1958) montre au moins l'importance du timbre dans ce style. Parfois, même sans une idée dingue de départ, une association de sons, un filtre ou un ajout de bruit peuvent vraiment transformer un morceau.

Three Guys Never In, on en parle?

Mouof. C'était une chouette période. Marc est très talentueux, il écrit de bonnes chansons mais humainement, on ne s'entend pas très bien.

PdL cover hd

Ton premier album, qui vient d’être édité a posteriori par Gonzaï Records, imagine un voyage cosmique sur la ligne 8 du métro parisien, au-delà de son terminus Pointe du Lac. Ça fait penser à ce film fantastique argentin de 1996 où une rame de métro disparaît sur le réseau de Buenos Aires, condamnée à rouler pour l’éternité sur un ruban de Möbius, ou bien à Galaxy Express 999 de Leiji Matsumoto et son réseau ferroviaire intersidéral. Ce sont des éléments du seuil, qui sortent le public d’un environnement qu’il connaît et qui le rassure, pour le projeter dans l’extraordinaire. À quel point es-tu sensible à ces épisodes fantasmagoriques dans ton quotidien?

Je n'ai pas vu Moebius ni beaucoup d'épisodes de Galaxy Express 999 mais ça me semble être tout à fait l'idée. Peu après l'ouverture du terminus de la ligne 8 à Pointe du Lac, je m'étais assoupi un matin dans le métro, sur ce qui était devenu un trajet quotidien, et je m'étais imaginé me réveiller dans cette même rame mais dans l'espace. Je visualisais très bien le lac et ses couleurs dignes des meilleurs trips sous buvard, flottant dans le cosmos vers lequel le train s'engageait. J'ai alors ressenti le besoin d'en créer la bande-son.

Avec ce nom, tu n’as jamais pensé à demander une accréditation pour un live dans le métro? Histoire de jouer la carte de la mise en abime.

Si, bien sûr. J'aime beaucoup la station Pointe du Lac. Je la trouve très belle avec ses grandes verrières qui donnent sur les rails et j'aurais adoré y faire un concert pour la sortie du disque. J'ai envoyé des mails à la RATP mais à deux reprises, ils m'ont orienté vers leur système d'auditions. C'est un peu dommage d'autant que je ne veux pas être musicien du métro mais simplement organiser un événement ponctuel.
Et puis, en lien avec le rapport au quotidien dont on parlait précédemment, ça ferait sens de jouer dans cette station, auprès de voyageurs qui ne sont pas prévenus, s'arrêtent ou non, rentrent peut-être du travail ou habitent le quartier, pour leur partager ma vision du lieu et essayer de les emmener vers une autre Pointe du Lac que celle qu'ils empruntent tous les jours.

Y a-t-il d’autres lieux, que tu as visités ou prévois de le faire, à partir desquels tu aimerais composer?

Ça peut sembler un peu cliché New Age, mais j'aimerais beaucoup jouer dans les montagnes ou au milieu d'une grande forêt. Ou alors assez loin dans l'espace, dans un décor qui ressemblerait un peu aux photos de la nébuleuse de l'Aigle prises par Hubble.

 

IMG_8075

Dans la continuité de ce premier volet, tu comptes faire d’autres albums-concepts? Tes récents EP dévoilent-ils quelque chose à ce propos?

Les EP sont moins conceptuels que l'album et ils sont également plus ambient. Ils représentent en quelque sorte des pauses sur le trajet qui mènent à Pointe du Lac. Les deux cassettes sorties chez Hylé Tapes se sont épuisées assez vite. Il est probable qu'avec Richard Francés nous en fassions une nouvelle édition, avec peut-être un packaging un peu différent.
Pour le reste, oui, j'aimerais faire d'autres albums-concepts, qui seront cette fois créés en enregistrés à deux, avec Richard, grâce à qui j'ai pu jouer mes titres en live. On a déjà quelques idées puis on s'entend parfaitement et on se complète très bien musicalement. C'est assez grisant.

On sent chez toi une filiation revendiquée avec Schulze, Roedelius ou Eno, toute cette petite bande émergeant dans les années 70 qui a extrait son ambient du krautrock et composé des dizaines de BO. C’est une piste à suivre pour toi, cette connexion cinématographique?

Oui, j'adorerais écrire de la musique pour le cinéma.
Puis, je crois que, quand on fait de la musique instrumentale, on manipule (au moins mentalement) beaucoup d'images.

Tu as repris une composition d’Olivier Messiaen sur ton dernier EP. Il aimait beaucoup l’orgue, avec lequel il a poussé l’expérimentation jusqu’aux improvisations, et il y a peu tu témoignais par écrit de ton attirance pour l’instrument. Elle irait jusqu’où cette attirance que tu partages avec Messiaen, jusqu’à l’intégrer à tes propres compos? Plus globalement, as-tu déjà envisagé d’étoffer ta production avec d'autres instruments?

L'orgue est un instrument incroyable. D'ailleurs, Echo, le premier titre du disque, débute par une improvisation avec un son d'orgue, tapi dans une nuée de delay et sous-mixé derrière la rythmique et la basse. Je reviens assez souvent vers les Bach d'André Isoir. Il joue sur des instruments très variés, de facture très ancienne ou plus récente, et, je suis toujours fasciné par les possibilités de l'orgue. Je trouve super d'ailleurs que Paris ait deux nouveaux orgues dans les salles de la Philharmonie et de l'auditorium de Radio France et qu'on puisse en écouter en concert ailleurs que dans une église (je me suis noté d'ailleurs un récital John Zorn à l'orgue, dans un an à minuit à la Philharmonie...)
Sinon, oui, j'ai pensé à intégrer d'autres instruments. Je joue du violoncelle mais je n'éprouve pas le besoin d'en jouer dans Pointe du Lac, bien que je trouve l'association intéressante (comme par exemple dans Dune de Klaus Schulze). Et puis, j'ai encore beaucoup à explorer dans la synthèse sonore et, pour la suite, je ne ferme aucune porte. Il pourrait y avoir des instruments acoustiques, des voix, du modulaire, peu importe... Ça dépendra des besoins de chaque titre et on pensera à tout cela le moment venu avec Richard, qui d'ailleurs, est également un très bon batteur.

IMG_9892

Tony Conrad, que d’aucuns érigent en génie méconnu, a récemment passé l’arme à gauche. Qu’est-ce que tu retiendrais personnellement de lui?

J'aime beaucoup quand la musique suspend son temps et qu'elle nous permet de dépasser des habitudes culturelles de morceaux de trois minutes. Je trouve en cela la musique éternelle et les drones de violon de Tony Conrad vraiment superbes. J'adore son apport au sein du Dream Syndicate, ses collaborations avec Gastr del Sol, Charlemagne Palestine, Genesis P-Orridge mais s'il ne fallait retenir qu'un disque, ce serait évidemment celui avec Faust, chef d'œuvre indépassable de rock hypnotique.

Ton actu, c’est l’édition de ton premier album de 2014 chez Gonzaï Records, avec une release party le 30 avril à la Maroquinerie. Et après que prévois-tu? Tourner? Écrire? Chercher une autre ligne de métro?

Tourner, oui, bien sûr, si on nous propose des dates.
Commencer l'enregistrement d'un prochain disque cet été serait très cool.
Pour la ligne de métro, je suis très fidèle à la ligne 8.

Pour cette release party, tu joues avec Bajram Bili, avec qui tu as déjà partagé une soirée fin 2015. Vous faites tous les deux partie de cette niche d’ambient expérimentale française avec d’autres comme Jonathan Fitoussi ou Alexandre Bazin. Comment évolue cette micro scène de ton point de vue?

Je ne sais pas du tout, je crois que je serais assez incapable d'en parler.

Fin 2015, il y avait eu un changement de plateau et c'était finalement avec Teknomom qu'on avait partagé l'affiche. Du coup, le 30 avril, ce sera notre première date avec Bajram Bili. Je suis content de rencontrer Adrien, je pense que nos musiques possèdent des points communs et qu'on trouvera sûrement des choses à se raconter.

Quant à Jonathan Fitoussi, j'ai acheté récemment deux de ses disques que je trouve très beaux. Je me sens cela dit bien néophyte par rapport à lui ou à Alexandre Bazin, qui sont liés au GRM. Quand, j'enregistre ou que je mixe ma musique, j'ai la sensation de bricoler comme je peux, de faire les choses de manière beaucoup plus instinctive ou artisanale.

Chez le disquaire

On a demandé à à Julien de nous proposer trois liens d'écoute qui l'ont influencé et de nous expliquer pourquoi.
 
Manuel Göttsching - Sunrain
Je ne m'en lasse pas. J'adore la rythmique entêtante de la suite d'accords et l'évolution du morceau. C'est en écho à ce titre d'ailleurs que j'ai nommé un de mes morceaux NuitPluie, même si c'est très différent, plus lent et beaucoup moins solaire.


Soft Machine - We Did it Again
J'ai beaucoup écouté les trois premiers Soft Machine et je ressens une sorte de connexion cosmique avec Robert Wyatt, peut-être parce qu'il est né le même jour que mon père...


Olivier Messiaen - Des canyons aux étoiles, VIII. Les ressuscités et le chant de l'étoile Aldébaran
Je trouve la musique de Messiaen géniale. On ne ressent pas du tout la dissonance dans ce mouvement très apaisé, avec une sensation d'infini et des couleurs orchestrales superbes, des transcriptions de chants d'oiseaux, une dimension spirituelle..

Audio

Pointe du Lac - Pointe du Lac (Gonzaï Records, 25 mars 2016)

Formulaire

Hartzine vous propose de gagner 2x2 places pour la release party de Pointe du Lac le 30 avril prochain à la Maroquinerie aux côtés de Bajram Bili et Koudlam. Pour tenter votre chance, envoyez vos nom et prénom à l’adresse hartzine.concours@gmail.com ou remplissez le formulaire ci-dessous. Les gagnants seront tirés au sort le 28 et prévenus par mail le 29.

[contact-form-7 id="21274" title="Concours post"]


Who are you Jericorp?

Ne cherchez pas plus loin, vous avez là notre seule et unique mention du Disquaire Day. Pas qu'on voue une haine féroce à ce tintamarre qui profite surtout aux mêmes, mais notre amour de la chose musicale et de la production d'objets de collection qu'elle sous-tend n'est pas près de se réduire dans nos petits têtes à une seule journée. Un peu comme la journée de la femme, supposant qu'il y en ait 364 de l'homme. Mais il faut bien reconnaître que ce cadre identifié peut être à l'origine et la concrétisation de biens belles initiatives dont celle des associations Jericorp, Redrum et Akwaba Coop Culturelle qui organisent le 16 avril prochain le Stereobal à Châteauneuf de Gadagne, non loin d'Avignon. Un événement gratuit, fourmillant de concerts avec Sierra Manhattan, DA LEADA, Edinburgh of the Seven Seas, Deux Boules Vanille, Qúetzal Snåkes, Futuroscope et Marylin-Rambo, en plus d'accueillir au sein de sa foire aux disques moult labels avec AB Records, S.K Records, Crapoulet Records, le label des mecs cools, Bus Stop Press Records, Vortex Records, Saka Čost, Lost Pilgrims Records ou encore Le Turc Mecanique (lire), Cranes Records, Bruit direct disques, Howlin Banana Records (lire), SDZ Records (lire), Et Mon Cul C’est Du Tofu? et XVIII Records (lire). On en a profité pour poser quelques questions à la petite bande de Jericorp qui n'a de cesse depuis quelques années d'organiser des concerts à l'esthétique recherchée dans l'enceinte de la cité papale. En prime, ils nous ont gratifiés d'une mixtape reprenant peu ou prou la programmation du Stereobal.

Jericorp l'interview

IMG_6352

All photos © Louis Berenger

Sur le papier, Jericorp est une association qui s'adonne à la promotion de projets artistiques et culturels aventureux sur le territoire d'Avignon. Dans les faits, on est surtout une bande de potes, à peu près encore étudiants, qui essaie de faire de ce projet vague une réalité palpable dans cette ville un peu trop calme, où la scène musicale alternative a pu parfois être confondue avec quelques bongos joués dans les rues lors du Festival d’Avignon.

On a pour la plupart eu l’occasion de bouger durant nos études, et de découvrir des lieux et orgas comme l’Embobineuse à Marseille, Grrrnd Zero à Lyon, le festival Câble à Nantes ou encore le Freakshow à Gigors, qui nous ont tous ouvert l’esprit à leur manière sur le Do It Yourself. On s’en est donc allègrement inspirés et naturellement appropriés cette démarche pour tenter de transformer notre frustration en quelque chose de positif, et trouver quelques occasions de faire la fête.

Vous êtes basés à Avignon. On se sent isolé à Avignon pour défendre ce type d'esthétique ? Il y a du répondant ?

C'est vrai que les remparts suggèrent cette idée de cloisonnement, et la ville est très marquée par le théâtre et le patrimoine, laissant peu de place au bruit en intramuros hors du mois de juillet. On essaie donc modestement de faire tomber quelques barrières, et si on peut lire dans un vieux bestseller que quelques trompettes ont fait tomber les murs de la cité de Jericho, on ne doute pas trop que les groupes qu’on fait passer ici peuvent faire pareil ! Plus sérieusement, malgré les efforts d’orgas comme Redrum ou Freeson, on sentait qu’il y avait encore de la place pour nous. Ce que nous aimions n'était pas vraiment diffusé, et le défi en ressortait plus grand. On s’est rapidement rendus compte que les groupes en tournée étaient très réceptifs et enthousiastes à l’idée de venir jouer ici. On est à un carrefour entre Lyon, Montpellier, Nîmes, Marseille... Ça a réjouit pas mal de groupes en tournée, qui pour la plupart, n'étaient jamais passés par là.

C’est peut être localement que ça a été plus compliqué au départ, pour trouver un public au­-delà de nos potes. Mais on a inauguré notre asso par le plateau Colombey et Le Renard, et on a eu de très bons retours. Chemin (de la honte) faisant, de plus en plus de monde a commencé à se ramener à nos concerts. Il y a des gens très curieux ici, on se sent soutenus et ça fait plaisir.

Vous avez invité l'année passée Bitchin Bajas ou encore Maoupa Mazzocchetti. De mémoire de Jericorp, quel est votre plus beau souvenir d'orga ?

Tu viens déjà d'en citer deux très beaux, mais tout est très haut dans nos cœurs ; la fête a toujours été au rendez­-vous. On est particulièrement contents d’avoir réussi à proposer une programmation plurielle, une sorte de rencontre de toutes les subjectivités au sein de l’asso, après une bonne quinzaine de concerts.

Il y a eu cette soirée, avec Maoupa Mazzocchetti et Amnésie, qui a essuyé une branlée en billetterie, mais ébahi et fait l'unanimité au sein du public et du collectif. Ou encore la soirée estampillée Le Turc Mécanique, qui a été notre plus grand succès en termes d'affluence, avec un public à trois chiffres. Le live de Balladur était excellent, et ça fait toujours un bel effet quand un groupe au format "pop" te décroche une telle mandale. Mais on a aussi traversé des moments plus contemplatifs avec Bitchin Bajas, Raymond IV et le charmant décor de l’AJMI, la salle labellisée jazz de l’intramuros. Et même parfois des temps carrément cathartiques avec Gordon Ashworth et son public de 30 personnes coincées dans l’une de nos piaules, pour beaucoup d’entre nous le concert noise le plus intense dont on ait fait l’expérience. On pourrait tout citer, chaque soirée a eu son lot de fantasmes et de claques en tous genres. C’est un joyeux bordel jusqu’ici, et on aimerait que ça continue comme ça !

D’ailleurs, on est hyper contents de voir comment certains grandissent : Maoupa Mazzocchetti, signé sur Mannequin, qui est devenu un essentiel des soirées techno réussies, Ventre de biche sur Teenage Menopause, Qúetzal Snåkes sur XVIII, Rendez­Vous sur Avant!, Boris Crack sur Linge…

STEREOBAL

All flyers © Josué Cheree

Pouvez­-vous nous expliquer l'initiative Stereobal ? Est­elle amenée à se perpétuer ?

Le Stereobal est une festivité organisée dans le cadre du Disquaire Day avec Redrum, et en partenariat avec Akwaba. L'idée était de réunir sur une journée des artistes et labels francophones qui nous tenaient à coeur, en maintenant cet éclectisme, avec animations et ateliers DIY en sus. On espère aussi voir des enfants, on a des tubes pour eux.

On est super impatients en tout cas. C'est une belle occasion de travailler avec une structure plus grosse que la nôtre et par delà les remparts, c'est clairement enrichissant. Mais plongés dans l’orga, on n’en est pas encore à penser à de nouvelles éditions, ce premier test nous donnera des éléments de réponse.

Vous invitez beaucoup de labels parisiens. Est-­ce un hasard ou est­-ce dire qu'il n'y a pas d'activité de labels dans le coin ? Vous avez jamais pensez a vous y mettre ?

Des affinités se sont créées au fil des soirées, mais c'est vrai que la majorité des groupes provenait de la capitale, de Bruxelles, ou de l'axe rhénan (LGTAIE), des réseaux que l'on affectionne particulièrement. Certains y ont beaucoup contribué, et on remercie encore Charles Crost du Turc Mécanique pour son beau travail et sa disponibilité. Il y a des labels et des structures plus ou moins actives dans le sud­-est, autour de Marseille. On a même Saka Čost à Avignon, label piloté par les copains de Mudbath, plus belle aventure sludge que les remparts aient enfantée.

Pour le Stereobal, on a pensé à quelques labels du coin, les gars de Crapoulet Records, Bus Stop Press, les freaks de l’Embobineuse, ou encore les lyonnais de SK et AB records. Sans conteste, la province fait de très belles choses, on apprécie spécialement le travail de labels comme Hands in the Dark, Indian Redhead, Atelier Ciseaux, POUeT! Schallplatten…

Avec tout ça, l'idée d'un label nous plaît énormément, on est très touche-à-tout ; ça s'appellerait sûrement Je­records d'ailleurs. On a toujours ce projet de fanzine aussi, mais on a que le nom pour l’instant, l'évident Jeriscope. Et nous aussi on a envie de se pouiller avec la Poste, vraiment.

Quel est le planning pour la suite ? Détaillez-nous votre futur proche.

À moyen terme, chacun est plus ou moins amené à bouger, et l'avenir de l'asso en pâtira forcément.Nous ne sommes pas tous originaires d’Avignon, mais ce projet a pris énormément d’importance pour nous, et il est difficile d’imaginer y mettre fin. La suite est actuellement en plein débat, mais pour ce qui est des prochains mois, les boum mensuelles vont continuer, il y aura sûrement deux ou trois nouvelles soirées, avec des groupes de No Lagos, ou encore Carrageenan, alter ego bruitiste de Matthieu Levet (Pizza Noise Mafia, Vermisst Susi). Sinon on essaiera de rester très actifs pendant le Festival d'Avignon.

Mixtape

01. Futuroscope - Moon
02. Qúetzal Snåkes - Hey Hey Doped Paint
03. Mamiedaragon - Le RSA a été augmenté
04. Pierre & Bastien - Démocratie
05. Areva - Ma ville, mon cimetière
06. Deux Boules Vanille - Oh No, Vitamines
07. Da Leada - Tchiki Pao (mise en bouche)
08. Marylin-Rambo - Cyber-nez-tiques
09. Télédétente 666 - Mr Marcaille is watching you
10. Taulard - Je les suis
11. Badaboum - Chamois du mal
12. Edinburgh of the Seven Seas - Les bienheureux de la désolation
13. Sierra Manhattan - Sunday Driver ft. Wishi Washi

Flyers

Balladur - Somaticae - Teknomom

Bitchin Bajas + Raymond IV


Johann Kauth l'interview

Il a toujours été question de collaboration entre image et son, d’associations de thèmes comme de matières. Voilà deux espaces de liberté créative qui se côtoient, se complètent ou s’enchevêtrent. On parlera d’esthétiques parfois, plastique pour l’une, musicale pour l’autre, toutes deux s’attachant à traduire un signifiant. Des identités durables de la musique ou des arts graphiques se sont développées ou confirmées à partir d’un artwork d’album, d’Aladdin Sane à King Crimson en passant par Abbey Road ou Unknow Pleasures. Cet artwork spécifique, qui sert d’escorte autant que de guide à une production sonore, quel qu’en soit le support ou le format, fait partie des pratiques les plus libres du design, les plus notables aussi, eu égard à l’universalité de la musique.

Johann Kauth est de ces artistes pluridisciplinaires que la pratique d’une seule forme artistique ne contente que modestement, et qui aime jongler entre son et musique, pour lui comme pour d’autres. Diplômé de la prestigieuse Gerrit Rietvelt Academie d’Amsterdam, l’Anversois a fait de sa pratique de la sérigraphie un espace d’expérimentation qui lui permet de jouer avec son vocabulaire graphique en lui imprimant des tournures hypnotiques aux palettes vives qui prennent la forme de pochettes d’album, d’affiches de concert, de collaborations avec Peaking Lights, Javelin, Das Ding, Hieroglyphic Being… Partagé entre ses activités plastiques, musicales, éditoriales et curatrices, Johann a pris le temps de nous parler de sa méthodologie, ses influences, sa musique, et a surtout rassemblé cinq pochettes d’album qui l’ont marqué et nous a expliqué pourquoi.

World Of Rubber 2 12″ insert (Rubber, 2016)
World Of Rubber 2 12″ insert (Rubber, 2016)

L'interview

Tu es d’abord un artiste visuel, mais la musique est prédominante dans ta vie à travers tes projets, groupes, label… Qu’est-ce qui t’a amené à vouloir combiner les deux?
Though first a visual artist, music plays a big part in your life through your projects, bands, label…  What made you want to combine both interests?

Ma mère est peintre, et mes deux parents enseignent la musique, les deux univers coexistent donc pour moi depuis le premier jour. Adolescent, quand je jouais dans un groupe, l’envie de parler de nos concerts, de créer un univers visuel autour de ce que nous faisions m’a naturellement orienté vers les arts graphiques.

My mom is a painter and both of my parents are music teachers, so both worlds have been present since day one for me. When playing in a band as a teenager the urge of getting the word out about our own gigs, creating a visual world around what we were doing got me into making graphic work in the first place.

La conception de pochettes est une facette particulière du design, quel lien faut-il inventer entre musique et création visuelle? À quel moment es-tu satisfait de la corrélation entre les deux?
Sleeve creation is a specific aspect of design, what connection is to be made between music and artwork? At what point are you happy with the correlation between the two?

Tout dépend du projet. Parfois, ma démarche est rapide et intuitive et ça fonctionne. D’autres nécessitent plus d’attention et une écoute attentive avant que je n’ébauche un vocabulaire visuel. Dans l’absolu, j’espère m’imprégner du contexte et des perspectives de la musique en termes de créativité. C’est gratifiant de réussir à traduire la façon dont la musique a été produite en en composant une référence visuelle. Pour une cassette double de Hieroglyphic Being, environ la moitié des sons étaient joués à l’envers, le texte a donc été écrit dans les deux sens de lecture.

It depends on the release. Sometimes i'll make something intuitive quickly and it works. Other cases need a lot more attention and intense listening before I can start on a visual vocabulary. Ideally I hope to get a feel for the context and creational aspects of the music. It can be rewarding to translate the methods of how the music has been made into the composition of a visual appreciation for it. For a double cassette release of Hieroglyphic Being about half of the sounds were played backwards, hence all text is written both for- and backwards.  

Orlando Voorn - In My World 2xLP/CD (Rush Hour Music, 2016)
Orlando Voorn - In My World 2xLP/CD (Rush Hour Music, 2016)

Tu te rappelles la première pochette sur laquelle tu as travaillé?
Do you remember the first sleeve you worked on?

Sans doute une mixtape pour un ami.

Probably a mixtape for a friend.

Que faut-il pour avoir un artwork signé Johann Kauth? Comment tu choisis tes projets?
What does it need to have an artwork made by Johann Kauth? How do you pick your projects?

En général, ce sont des amis ou des rencontres.

Mostly it's friends or people I’ve met.

Jordan GCZ ‎– Lushlyfe II 12" (No Label, 2016 )
Jordan GCZ ‎– Lushlyfe II 12" (No Label, 2016 )

Quelles collaborations ont été pour toi les plus enrichissantes?
What collaborations do you think have been most rewarding?

Une flopée de sorties pour No Label d’Amsterdam, c’était fantastique. C’est ce genre de plateformes anonymes où chaque release est très personnelle et distincte. Mon ami qui tient ce label a des goûts musicaux éclectiques et aventureux, c’était intéressant de pointer les similitudes entre des labels de cassettes expérimentales et la culture de la dance underground. On sent une insatiable envie de découvrir et créer de nouvelles choses, le résultat en est étourdissant. Mon implication dans la dance m’a aussi fait prendre conscience de l’incroyable diversité créative des ronds sur les vinyles. C’est amusant d’en approfondir l’historique: beaucoup d’enregistrements 12 pouces club/disco s’accompagnent d’une pochette unie, on se limite donc aux emplacements pour les visuels et les infos. Le fait que ce soit sur le disque même et tourne en cours de lecture est magnifique.

A stream of releases on Amsterdam's No Label has been fantastic to work on. It's kind of an anonymous platform and each release is very different and personal. My mate who runs the label has an adventurous and eclectic taste in music. It's been interesting to trace similarities between experimental cassette labels and underground dance music culture. There is an unstoppable urge and energy to discover and create new things, the output is overwhelming. Being more involved with dance music has also made me aware of the incredible variety of inner label artwork. It's fun to look deeper into the history of it. A lot of club/disco 12 inch records use a plain sleeve, so you are limited to the labels as only carrier of visuals and info. The fact that it's on the record itself and spins around while playing is beautiful.

Pour qui aimerais-tu concevoir une pochette?
Who would you love to make a sleeve for?

Question piège. Des enregistrements inédits de Loose Joints, s’ils existent…

That's a tricky one. Unreleased Loose Joints recordings, if they exist...

OD / MB ‎– Shplittin’ The Shtones 12" (No Label, 2015)
OD / MB ‎– Shplittin’ The Shtones 12" (No Label, 2015)

On retrouve le psychédélisme partout dans ta pratique artistique, jusqu’à certaines de tes collaborations, par exemple avec Peaking Lights ou Javelin. Qu’est-ce qui t’attire dans cette référence aux années 60 et aux psychotropes?
Psychedelia is everywhere in your art process, and can be seen in some of your collaborations too, with Peaking Lights or Javelin for instance. What is appealing in this reference to the 60’s and to psychotropics?

À un moment, je me suis vraiment intéressé aux affiches de San Francisco à la fin des années 60. Peu après, j’ai rencontré des gens au Canada, aux Pays-Bas et en Belgique qui semblaient s’inspirer de ce style, mais en le menant plus loin. J’ai préféré cette version folle et débridée et me suis éloigné des trucs de San Francisco… Mais il y a encore tant à découvrir, et cette période l’a fait évoluer à un autre degré. Ce n’est pas une référence que j’applique consciemment, plutôt quelque chose qui a progressé avec le temps. Dans ces deux exemples, l’influence tropicale est liée à la musique. Javelin a récupéré de vieilles cassettes de calypso trouvées dans des boutiques d’occasion qu’ils ont samplées pour créer leur propre musique. Et les projets APC et Leisure Connection d’Aaron de Peaking Lights ont une vibe éminemment tropicale.

At some point I got really into the late 60s San Francisco posters. Shortly after i encountered people in Canada, the Netherlands and Belgium who seemed to be influenced by this style, who took it even further. I liked this crazy out of control version the most and got less into the San Francisco stuff… But then there is so much more to discover, this time was pushing it to another level. It's not a reference that i make consciously, more something I arrived at over time. When you're getting this tropical impression, in both cases that's tied to the music. Javelin were taking old calypso cassettes they found at thrift stores and sampled them to make their own music. The APC and Leisure Connection projects of Aaron from Peaking Lights have a fairly tropical vibe going on.

Qui ou qu’est-ce qui inspire ton design graphique?
What or who inspire your graphic design?

Indiscutablement, les travaux de Jelle Crama, Zeloot, Dennis Tyfus, Bennifer Editions, Dennis Busch et Seripop m’ont beaucoup influencé et ont fortement motivé mon attirance pour la sérigraphie. Non seulement je suis fasciné par ce qu’ils font, mais aussi par leur façon de créer le contexte dans lequel ils publient eux-mêmes leurs travaux. Ils ont tous ou ont eu leurs propres labels, espaces de diffusion, groupes, etc. J’étudie les artworks minimalistes des disques de labels des années 70 et 80. Je suis continuellement en quête de flyers et d’affiches, c’est génial de tomber sur des archives relatives à un certain lieu ou une certaine époque. Parmi de récentes trouvailles de ce genre, il y a les flyers de Buddy Esquire, le designer inconnu du club KA d’Ibiza, Funhouse, Danceteria et les flyers Wild Pitch de New York.

Seeing work of Jelle Crama, Zeloot, Dennis Tyfus, Bennifer Editions, Dennis Busch and Seripop has definitely been influential and was heavily motivating for me to get into screen printing. Not only visually I found intriguing what they do, also how they create the context in which they publish their work themselves. All of them have/had their own labels, show spaces, bands and so on. I study the stripped down label artworks of 70s and 80s dance records. Always on the search for flyer and poster art, stumbling onto archives connected to a certain place or time is great. Recent finds like that are Buddy Esquire's flyers, the unknown designer for the KA club on Ibiza, Funhouse, Danceteria and Wild Pitch flyers from NYC.

Page from Teenage Nigiri (More Records, 2015)
Page from Teenage Nigiri (More Records, 2015)

Et s’agissant de musique?
What about music?

Pour le moment, beaucoup de disco, de rap et de new wave de la fin des années 70, début des années 80.

For the moment a lot of disco, rap and new wave from the late 70s/early 80s.

L’improvisation est essentielle dans ton approche artistique: techniques, matériaux, composition. C’est quelque chose qui se traduit aussi dans ta musique?
Improvisation is key in your artistic approach: skills, materials, composition. Is it something that translates in your music too?

Ce sont des situations similaires. En général, je n’ai aucune idée avant de commencer une nouvelle session. Ça revient souvent à superposer des sons, réagir à ce qu’on a déjà et alors ça prend forme — c’est très proche de l’impression ou du dessin intuitifs. Je trouve épanouissant de travailler avec des motifs dans le son ou la composition visuelle.

It's a similar situation. Normally i won't have a clue before starting on a new session. It's often about layering sounds, reacting to what is already there and then something takes shape — very alike printing or drawing intuitively. Working with patterns respectively in sound or visual composition I find fulfilling.

Tes projets musicaux personnels ont en commun l’expérimentation électronique, mais leurs saveurs sont singulières. Peux-tu nous expliquer les différences entre Fyoelk et Laser Poodle, et ce que tu apprécies dans chacun?
Your personal music projects have a common base of electronic experiments, but a distinctive taste though. Can you explain the differences between Fyoelk and Laser Poodle, and what you enjoy in each?

Fyoelk, c’est juste moi. Il s’agit plus de créer des pistes et de petits croquis de mes idées musicales, de la composition à un niveau plutôt microscopique. Je me suis plongé dans le concept de « piste », un extrait de musique rythmique qui rassemble très peu d’éléments mais peut quand même exister sous une forme individuelle. En concert, une sélection de pistes prend à chaque fois une forme différente, c’est donc de l’improvisation dans une structure préconçue.
Laser Puddle est un duo avec mon pote Sleep Mink, qui vit à Amsterdam. Ce projet est une improvisation totale, nous n’avons aucune idée de ce que ça va donner avant de jouer le set. Mais après toutes ces années passées à jouer ensemble, je pense qu’on a développé une sorte de répertoire sonique ou de palette de sons. Notre force motrice, c’est d’être surpris et de savoir réagir à ce que fait l’autre.

Fyoelk is me on my own. That's more about making tracks and small sketches of musical ideas, composition on a rather microscopical level. I got into the concept of a "track", a rhythmical piece of music that consists of very few elements but still can stand as an individual piece. In a concert situation a selection of tracks take shape differently every time, so it's improvisation within a preconceived structure.
Laser Poodle is a duo with my buddy Sleek Mink, who lives in Amsterdam. That project is completely improvised, we won't have a clue what's going to happen before we play a set. After playing together all these years though I believe we got some kind of sonic repertoire or sound palette. Being surprised and reacting to what the other one does are the driving forces here.

Chez le disquaire

On a demandé à Johann de nous proposer cinq pochettes qui l'ont marqué et de nous expliquer pourquoi.

Time Zone - The Wildstyle (Celluloid, 1983)


Pochette disco de Celluloid Records, un label entre Paris et New York qui dépasse les frontières sonores et culturelles. L’artwork traduit le découpage d’enregistrements effectué par Afrika Bamabaata (de Time Zone), Grandmixer DST et d’autres pour poser les bases du hip hop.

Disco sleeve of Celluloid Records, a Paris/NYC based label crossing borders both culturally and sound-wise. The artwork translates the cutting up of records that Afrika Bamabaata (of Time Zone), Grandmixer DST and others pioneered to lay down the basics of hip hop.

 

Don't DJ ‎– ˈkā-dän(t)s (Diskant, 2013)


Une sérigraphie imaginée pour ce disque de cycles polyphoniques de marimbas. Toutes les pochettes réalisées pour le label Disktant des Durian Brothers sont imprimées à la main.

Screen printed art for this disc of polyphonic marimba cycles. All covers for the Diskant label run by the Durian Brothers are printed by hand.

 

Toshi Ichiyanagi ‎– Opera "From The Works Of Tadanori Yokoo" (The End Records, 1969)


Une collaboration époustouflante entre le compositeur Toshi Ichiyanagi et l’affichiste Tadanori Yokoo. C’est complètement dingue; deux picture-discs et un livret interne contenant 24 affiches de théâtre par Yokoo.

A mind-boggling collaboration between composer Toshi Ichiyanagi and poster artist Tadanori Yokoo. This is mental; two picture discs and inner booklet with 24 of Yokoo's theater posters.

 

Olde World Records disco sleeve (1978)
Olde World
J’ai trouvé celle-ci sans disque… Je n’ai donc pas entendu les morceaux qu’elle renfermait. Mais le Super Disco Breaks de Paul Winley Records allait bien, comme j’en avais une copie sans pochette. En particulier le tube Scorpio par Dennis Coffey.

I found this without a record… so haven't heard the actual songs that came housed in it. Paul Winley Records' Super Disco Breaks fit nicely though, since i had a sleeve-less copy of that one. Especially the tune Scorpio by Dennis Coffey.

 

Expressway Yo-Yo Dieting ‎– Bubblethug (Weird Forest, 2010)


D’intenses morceaux chopped & screwed et un artwork par Pat Maher. Le logo Tommy Boy violet, baveux, cristallin et déformé, et les raps sous-marins au ralenti se complimentent mutuellement.

Intense chopped & screwed tracks and artwork by Pat Maher. The morphed crystalline purple slime Tommy Boy logo and slowed underwater raps compliment each other.


Birth of Frequency l'interview

Alors qu’on avait l’impression que la techno était en train de se tarir, une génération émergente vient mettre un sérieux coup de fouet au genre… Et Birth of Frequency fait partie de ces artistes qu’on suit de près… Protégé de Zadig, membre influent de la structure Construct Re-Form, pilier du Collectif Unforseen Alliance, divin descendant de Sandwell District et James Ruskin… Le producteur français est tout cela à la fois et bien plus encore… Intrigué par cette ambivalence et cette suractivité, c’est tout naturellement que nous avons voulu lui poser nos questions… Et c’est avec une modestie qui force au respect que le musicien hors-pair nous a répondu, nous offrant au passage une mixtape des plus inattendues, mais hautement addictive…

Bonjour Simon, comment la musique s’est imposé à toi ? Qu’est-ce qui t’a motivé à devenir producteur ?

Bonjour Hartzine ! Et bien la musique en  général s’est imposée à moi assez petit, mes parents  écoutaient beaucoup de musique. En ce qui concerne les musiques électroniques, l’élément déclencheur repose sur le fait qu’il y a plusieurs années, j’ai travaillé dans un bar de Rouen dont la programmation était composée à 100% de musiques de ce genre. Chaque week-end, j’en apprenais un peu plus sur cette culture  puis un jour j’ai entendu un DJ jouer Alarm de Jeff Mills…et là ce fut une grosse claque. Quelques semaines plus tard, j’achetais mes Technics et mes premiers disques. En ce qui concerne la production j’ai attendu quelques années et, mon déménagement à Paris pour vraiment mettre le nez dedans. Mes colocataires ne me voyaient pas beaucoup ! Ce passage à la production s’est fait très naturellement. Pour moi c’était la suite logique des choses, j’avais envie de créer mes propres morceaux, de m’exprimer d’une autre façon sans uniquement la musique des autres.

Tu as une place toute particulière au sein de Construct Re-Form, label fondé par Zadig, de plus tu fais partie du collectif Unforeseen Alliance… Que t’apporte Construct Re-Form que tu ne trouverais pas ailleurs ?

C’est la famille ! On est vraiment entre amis. Zadig a instauré cette atmosphère très cool, familiale et de surcroît, nous aussi, nous l’avons véhiculée. Puis on à une totale liberté d’expression chez CRF, toutes les releases sont très différentes les unes des autres. Elles ont chacune un univers très particulier. Ce qui fait la force de ce label, c’est sa diversité.

Tu fais partie d’une jeune génération Techno qui pousse vite et fort, d’ailleurs tu as travaillé avec plusieurs jeunes labels, que ce soit Analogue, Granulart ou encore Nowhere… Qu’est-ce qui fait la force de ta musique à ton avis ? Comment expliques-tu ton succès aussi rapide au sein d’une industrie parfois saturée ?

Je me remets constamment en question. Je ne considère rien comme acquis. Je travaille comme un fou presque chaque jour sur des nouveaux tracks et sur des nouveaux lives. Je sors vraiment tout ce que j’ai dans chacun de mes morceaux. J’estime faire une musique sans concession, avec mes tripes, ce qui doit donner un résultat sincère, je pense qu’elle est là ma force. Cette vision spontanée et intègre m’a aidé à me faire également une petite place dans ce milieu.

Si beaucoup d’artistes techno se réfèrent ou s’influencent du golden age et de la scène de Détroit, ta musique possède un groove plus sec, parfois tendu, plus symptomatique de musiciens british comme James Ruskin notamment… Est-ce un choix délibéré ? Quels artistes t’ont le plus marqué ?

Cette remarque me fait très plaisir. Tu as tapé dans le mille avec cette question ! La techno UK et moi, c’est une grande histoire d’amour. Je suis un énorme fan de James Ruskin, Regis, Steve Bicknell, etc… mais surtout de Surgeon. C’est vraiment ma plus grosse influence. Donc oui, c’est un choix délibéré mais aussi très naturel que ma musique est ce groove assez british. Leurs univers respectifs me passionnent et m’obsèdent littéralement.  Je peux passer des journées entières à les écouter. Les tracks Optic et Reptile Mess de Surgeon par exemple  représentent tout ce que j’aime dans la techno : les années 90, un groove démoniaque, une rythmique ultra minimaliste, ce qui donne un tout très mental. Ces tracks, j’aurais rêvé de les faire ! J’aime à dire que toute cette froideur dans la techno UK donne au final beaucoup de chaleur. Jeff Mills et Robert Hood on eu un impact énorme aussi sur ma musique. J’essaie de trouver la bonne équation entre techno UK et techno Américaine.

Dans un autre univers je suis un gros fan d’Oscar Mulero également, ce mec à un groove bien particulier, hyper chaud, très 90’s je trouve. Sleeparchive et Stanislav Tolkachev m’inspirent énormément. Pour moi, ce sont de véritable génies.

Dans Unforeseen Alliance, vous êtes quatre sur scène. Explique nous comment vous organisez ces lives à huit mains ? Y a-t-il une place bien définie pour chacun de vous ? Un chef d’orchestre ? Quelle place laissez vous à l’improvisation ?

Nous nous réunissons régulièrement pour répéter le live, nous ajustons ou nous remplaçons les morceaux. Antigone et Voiski s’occupent de toute la partie synthés et FX du live, Zadig est aux drums et moi je gère les basses, le déroulement du live et quelques FX via la console. Il n’y a pas vraiment de chef d’orchestre, nous avons chacun nos petits trucs les uns avec les autres pour se dire qu’on change de morceau, que l’on va faire un break, etc… L’improvisation est chez chacun de nous particulièrement chez Zadig, qui écrit toutes les drums en direct et Voiski qui peut facilement changer ses séquences via son séquenceur

Pour revenir à la scène, tu as écumé pas mal de salles et de festivals maintenant. Quel est ton souvenir le plus mémorable ?

Le plus marquant de tous, ce n’est peut être pas très original mais …mon live au Berghain en aout 2015. Incroyable. J’y été déjà allé en tant que client et j’avais pris une énorme claque mais là, y jouer, et en live en plus c’était magique. Juste après Shifted, 9h du mat, les gens étaient à fleur de peau, super chauds et ça ma encore plus motivé. Le live c’est très bien passé, le dancefloor a été très réceptif… Que demander de plus ? Y rejouer!

Tu as décidé de nous offrir un set très différent de ce que tu as l’habitude de jouer, plus ambiant et expé… On ressent une grande sensibilité musicale chez toi. Est-ce un reflet de ce que tu aimes écouter ? Est-ce un moyen pour toi de faire des choses différentes ? Moins dancefloor ?

Oui c’est une musique que j’aime beaucoup écouter, surtout au casque quand je marche ou dans les transports en commun. C’est une musique que je trouve très onirique, un peu irréelle…Le monde est en suspens et j’aime beaucoup ce contraste ; écouter une musique qui me coupe de la réalité et d’être dans ce monde si  réel. C’est un peu difficile à expliquer. On est plus sur le ressenti que sur le concret. D’ailleurs je ne  crois pas vouloir que ces sentiments soient concrets. Les mettre dans « une case » et me dire « ça y est, c’est comme ça ». Ça figerait la chose, ça deviendrait triste et fade.

La mode est aux B2B, aux groupes éphémères, aux projets insolites (Ex : Robert Hood mixant du hip-hop, Jeff mills ou d’autres entourés d’orchestres…). Penses-tu que c’est symptomatique d’une stagnation actuelle dans le milieu de la musique électronique ? Une façon de chercher à renouveler la techno ?

Je trouve ça bien, on découvre de nouvelles choses, de nouveaux artistes que l’on aurait peut-être jamais connu si il n’y avait pas eu cette engouement depuis ces dernières années pour la techno et plus généralement pour les musiques électroniques. Après c’est clair qu’il y a énormément de choses, il y a à boire et à manger, donc on à l’impression que ça stagne mais je ne suis pas sur que ce soit le cas. Certains feront le buzz six mois, un an et on les oubliera, eux et leurs œuvres,  d’autres marqueront l’histoire de cette musique. Mais j’ai l’impression que cette culture avance en tout cas, après effectivement, il y a de plus ou moins de bonnes choses qui se passent  mais ça avance.

De mon point de vue, il ne faut pas essayer de renouveler la musique électronique, je trouve qu’avec ce mot on oublie tout ce qui s’est fait. Un peu comme si on rasait un immeuble pour en construire un tout nouveau. Il faut agrandir cette culture, créer de nouvelles annexes, de nouveaux étages, ouvrir de nouvelles portes, la faire grandir, avancer.

Aimerais-tu participer à ce genre de projets ? Il y a-t-il des artistes en particulier avec qui tu adorerais collaborer ?

Et bien avec Unforeseen Alliance, c’est déjà  un peu le cas ! Pour le moment, je n’ai pas de grande envie de collaboration. Je préfère me concentrer sur mon projet Birth Of Frequency et pourquoi pas un nouvel alias davantage dans  l’esprit Consumed de Plastikman. Et si un jour je collabore, j’aimerai que ce projet ne soit pas techno. Dans mes rêves les plus fous, j’aimerais être le nouveau Mark Bell de Björk.

L’année 2016 est encore jeune… Peux-tu nous parler de tes projets discographiques à venir ?

Alors je vais rester assez flou sur cette question car j’aime bien garder ça « un peu secret ». Cependant, j’ai pas mal de disques en prévision, que se soit sur des labels français, italiens, allemands ou encore espagnols. Ça devrait pas mal bouger dans les prochains mois !

Et enfin Birth Of Frequency, ça représente quoi pour toi ?

Énormément d’ambivalence…

Mixtape

Tracklisting

01 - Alva Noto - Ans
02 - YSC - Unrelease 01
03 - Anders Ilar - Ullusion Of A Summerbreeze
04 - Architectural - Aura
05 - Innigo Kennedy - Narrative
06 - YSC - Unrelease 02
07 - Klaus Schulze - Chromengel
08 - Harold Budd - Children On the Hill
09 - Ben Frost - Forgetting You Is Like Breathing Water
10 - Claro Intelecto - Quiet Life
11 - Ryuichi Sakamoto, Alva Noto & Bryce Dessner - Glass ans Buffalo Warrior Travel
12 - Ryuichi Sakamoto, Alva Noto & Bryce Dessner - Powaqa Rescue
13 - Harold Budd - Wanderer
14 - Low Jack - Q.B Untiteld l
15 - SNTS - Leniency
16 - Stanislav Tolkachev - Walk Along The Bottom
17 - Shifted - Your a Replacement
18 - Skee Mask - Everest
19 - Varg - Ursviken
20 - Anders Ilar - Everlast
21 - Ø (Mika Vainio) - Shells
22 - Hanz Zimmer - Running Out
23 - Tangerine Dream - The Dream Is Always the Same


Johnny Hawaii l'interview

Difficile de décrire autrement la musique ondoyante du Marseillais Olivier Scalia, et de son projet solitaire Johnny Hawaii, autrement qu'en la ramenant à son élément premier : la mer. Celle d'huile léchant paisiblement quelques doigts de pieds en éventail, celle agitée, ravissant de ses lames, une soif inextinguible de sensations fortes. Il est presque impossible d'ailleurs de traverser par l'écoute ses tribulations hypnotiques sans se sentir parcouru, presque immédiatement, d'un alanguissement classique des périodes estivales caniculaires. Dédaignant les mélodies pour les loops et arrimant sa ligne de flottaison à la répétition de motifs sonores en perpétuelle recomposition, notre homme s'intime tel le double antithétique d'un High Wolf s'étant épris de surf music, ou d'un Matt Mondanile de Real Estate et Ductails ayant découvert pied au plancher l'ayahuasca, balayant le sable le plus cramé de soleil de ses vagues auditives génialement paresseuse et « où les embruns miment un psychédélisme ouaté et où la houle se fait guitare réverbérée » (lire). Quatre ans après un split partagé avec l’Américain Dan Svizeny de Cough Cool (lire), et trois après son premier LP Southern Lights (lire), le Phocéen vient de révéler le 21 mars dernier, une nouvelle fois via La Station Radar (lire), son second album New Age On A Board, aussi aéré qu'apaisé. L'occasion idoine pour lui poser quelques questions, en plus de lui soutirer une mixtape pour le moins relaxante. Fermez les yeux, il est lundi, les vacances sont proches, et l'onirique morceau Fluoreswamp est en écoute exclusive ci-après.

Audio (PREMIERE)

Olivier Scalia aka Johnny Hawaii l'interview

Johnny Hawaii - New age on a board - photographie_johnnyhawaii_parfleurd

Photo © Fleur Descaillot

Cela fait presque trois ans que tu as sorti ton premier LP solitaire Southern Lights. Était-ce compliqué de lui donner une suite ou as-tu préférer prendre ton temps pour essayer de le faire vivre un maximum, notamment par le biais de concerts ? Qu'as-tu fait pendant ces trois longues années ?

Il y a deux raisons principales aux (presque) trois années écoulées entre les deux albums. La première est qu'effectivement j'ai pas mal joué après la sortie de Southern Lights. Il y a eu plus de dates que je ne l'espérais, de bons festivals et il a fallu bosser le live, donc pendant un an tout le temps dédié à la musique le fut aux préparations de concerts. Ce n'était pas calculé, ça s'est présenté comme ça. Et Southern Lights  a bien vécu!

La deuxième est que pour le nouveau disque je voulais laisser les choses venir. Je m'étais mis la pression pour Southern Lights, c'était mon premier LP et j'ai parfois un peu perdu les pédales pendant l'enregistrement. Donc, du temps pour enregistrer, puis attendre les dispos des personnes avec qui le label et moi souhaitions travailler pour le mixage et le mastering, concevoir la pochette, ajouté aux délais de pressage du vinyle...tout ça a pris une année supplémentaire.

Ton prochain album, New Age On A Board sort ce mois-ci. L'inscris-tu dans la continuité du précédent ou as-tu opéré une rupture dans ton procédé d'écriture ?

Avec ce nouvel album, je voulais pousser un peu plus loin les idées développées sur Southern Lights. Le procédé d'écriture est peu ou prou toujours le même, je crée une ambiance sonore en triturant samples et synthétiseurs, puis viennent les percussions et la basse. Les guitares arrivent toujours en dernier.

J'ai cette fois-ci davantage travaillé sur le son. Je tenais aussi à ce que les musiques d'arrière plan, les « ambiances » donc puissent tenir debout toutes seules à la manière d'un véritable album d'ambient music, qu'elles ne soient pas purement décoratives.

L'une des permanences entre les deux albums est cette façon très particulière que tu as de sculpter une certaine idée de la mélancolie sur les sables mouvants d'un alanguissement instrumental. Quelles émotions tentes-tu d'émettre via tes compositions ?

J'ai découvert et réalisé que mes morceaux dégageaient mélancolie et langueur en lisant les chroniques du dernier album, là ou moi je ne voyais que laisser-aller, « coolitude ». Il va falloir que je commence à accepter mon spleen... Plus sérieusement, je n'essaie pas tant de transmettre des émotions que de créer une ambiance, un cadre, poser l'auditeur à un endroit qu'il va devoir explorer lui-même.

Une autre permanence évidente : la durée des morceaux, longue, et l'absence de chant au profit de fields recordings plaçant la nature et les éléments au cœur de tes morceaux. L'expérience musicale signifie-t-elle pour toi l'idée de voyage introspectif, à la manière de ce que peux faire High Wolf, et l’irruption des piaillements d'oiseaux ou du bruit des vagues possède-t-elle à tes yeux une symbolisation autre que figurative ?

Oui, il s'agit de ça, fermer les yeux et creuser en soi, à la recherche de territoires inconnus. Le chant des oiseaux est la porte d'entrée de ce monde intérieur, il est là pour te signifier que ça y est, tu l'as pénétré. Les vagues sont le véhicule, elles vont faciliter le périple, te porter d'un bout à l'autre du voyage.

Plus techniquement, je ne chante pas parce que je suis un mauvais chanteur. Quant à la longueur des morceaux, c'est un choix conscient, comme dit plus haut, je voulais pousser loin certaines idées effleurées sur Southern Lights. New Age On A Board est en fait un seul morceaux de quarante minutes, un récit découpé en cinq chapitres.

Ton approche rythmique semble plus complexe, notamment en installant d'éparses percussions faisant apparaître une batterie qui se laisse désirer - notamment sur Fluoreswamp - ou en te servant de quelques boîtes à rythmes : tes vagues psyché se muent alors en ondulations cosmico-kraut. Quelles sont tes sources d'inspiration en la matière ? 

Tous les rythmes, batteries et percussions proviennent de samples. J'ai voulu tout d'abord élargir ma palette, je suis allé chercher des sons et motifs dans les musiques traditionnelles, le jazz, la musique contemporaine là où précédemment je faisais mon marché uniquement dans la surf music et l'exotica. J'ai même samplé un bon gros morceau de variétoche... J'ai ensuite essayé d'intégrer ces rythmiques au mouvement général, à l'onde, et d'espacer les interventions, de ne pas me contenter de poser une boucle et de la laisser tourner, ce que j'ai pu faire par le passé. Donc pour répondre à la question, oui j'ai complexifié mon approche rythmique, dans le sens où les rythmes ne sont plus là uniquement pour servir de socle aux guitares.

Mon influence principale en matière de musique psyché/cosmique reste Pink Floyd, en particulier les albums Meddle, Ummagumma et la BO de More, bref, toute la période pré Dark Side Of The Moon. Je me suis plongé très récemment dans la musique kraut et kosmische, également dans la musique new age, j'ai pas mal accroché sur Popol Vuh, Neu! et Laraaji. C'est assez frais, mais ça s'entend peut-être déjà sur mes enregistrements.

10410571_1178827235475918_966124641336215818_n

Comme son nom ne l'indique qu'à moitié, la musique que tu produis semble plus tournée vers une sorte de mysticisme assumé. Se traduit-il dans ta vie de tous les jours ? Ou est-ce ce que tu tentes de transmettre aux gens de ta personnalité via ta musique ?

Ça reste avant tout une expérience musicale. L'idée du voyage introspectif, j'apparenterai plus ça au psychédélisme sixties qu'à du mysticisme. Je ne me promène pas en toge dans les collines avec des petites clochettes en annonçant la dernière vague qui nous emportera tous.

Tu es originaire et tu vis à Marseille. Outre tes accointances artistiques, en quoi cette ville déteint sur ta musique ? Pourrais-tu composer ailleurs ?

Le bruit des vagues présent sur quasiment tous mes morceaux n'est pas anodin, l'environnement influe forcément. Est-ce que la mélancolie et la langueur auxquelles tu as fait référence sont aussi le produit de cet environnement? C'est possible.

Oui je pense qu'au bout de deux albums et demi j'ai bien intégré la matrice Johnny Hawaii et je pourrais composer ailleurs sans que ça n'influe forcément sur le résultat.

Ton disque sort à nouveau via La Station Radar. Quelle est ton histoire avec cet iconoclaste label basé dans le Lubéron ? 

Jérôme et Fleur, qui gèrent La Station Radar sont présents avec moi depuis le début. Ils ont sorti ma première cassette en co-release avec Hands In The Dark et Atelier Ciseaux, puis Southern Lights encore une fois avec Hands In The Dark. Cette fois-ci ils sont seuls aux commandes. Le fait qu'on habite le même coin a sans doute facilité les choses, on a pu se rencontrer et nouer des liens qui vont au-delà de la simple collaboration discographique. On a en outre la même vision de la musique, de ce que doit être un disque, de comment il doit être présenté. Ils prennent vraiment soin de chacune de leurs sorties. Je suis maintenant un artiste « maison », j'aime bien cette idée de parcours commun.

Quelle est ton approche de l'expérience scénique ? Est-elle distincte pour toi que celle que tu retranscris sur tes disques ?

J'envisage la scène comme un espace récréatif. Lorsqu'on passe des semaines à bosser en solo sur des morceaux, il est important à un moment donné d'ouvrir les fenêtres, faire respirer tout ça, de « jouer » littéralement. C'est aussi l'occasion de m'immerger totalement dans la musique, de m'y perdre alors que dans le processus d'enregistrement il y a toujours un recul à avoir, une analyse permanente de chaque chose.

Comme sur disque j'essaie d'installer un climat et d'envoyer une vibration, sans forcément jouer les morceaux à la note près, en espérant que l'auditeur se branche sur la même fréquence, rentre dans le truc.

Peux-tu nous présenter en quelques mots ta mixtape ?

J'ai la chance de travailler dans une grande médiathèque avec un immense fond musique. Lorsque je suis en phase d'enregistrement je me constitue toujours un gros stock de CD à la recherche de sons à sampler qui pourraient former ma matière première sonore. J'ai sélectionné des titres qui ont pu servir ou serviront peut-être.

Mixtape

01. Piero Umiliani - Papete Aru (Exotic Mood 3)
02. Ronny & the Daytonas - Nanci.
03. The Musicians of Tampaksiring Temple - Galan Kangin
04. Stu Philipps - Ceylon - Goyapana
05. Bud Shank - Up in Velseyland
06. Eden Ahbez - Full Moon
07. Kurt Bloch - Lude 9.6
08. The Surf Mariachis - Baja
09. Pink Floyd - Quicksilver
10. Piero Umiliani - Le Isole dell'Amore (Nel Villaggio)

Tracklisting

Johnny Hawaii - New age on a board (La Station Radar, 21 mars 2016)

A1. Into la manglar
A2. Bali Kraut
A3. The cool box
B4. Fluoreswamp
B5. New age on a board


Sheik Anorak l'interview

Sheik Anorak sort là son troisième album. Keep Your Hands Low, précédent disque du Lyonnais, reposait telle l’écume d’une vague comme une progression vers des contrées moins enlevées, plus réfléchies, là où l’écriture s’affirmait très personnelle, plus approfondie, mieux travaillée. Let’s Just Bullshit Our Way Through, son nouvel album, semble lui s’associer à l’étape d’après – le creux de la vague. Nullement dans la vision négative que cette expression peut comporter, mais plutôt dans l’aspect contemplatif que cette image peut susciter : le calme entre deux bourrasques, les tréfonds de la méditation, l’impression de reposer dans une stase hors du temps, suspendu comme dans une phase de mélancolie.

Car cet album s’avère être assez tendre. Sheik Anorak laisse tomber le voile de la distorsion pour découvrir un ensemble de morceaux parfaitement captivants. L’évolution est assez nette, impressionnante car se défiant de toute volonté de rouler sa bosse sur un chemin établi. C’est ce qui rassure aussi, dans cet album, la sensation que Franck Gaffer ne se moquera jamais de nous, mais qu’il chemine sur sa propre voie, recherchant on ne sait quel infini à travers mille et un projets, souhaitant possiblement atteindre les cimes d’une mélodie à la fois si simple, si sobre, et pourtant profondément poignante. Cette recherche de l’épure est fascinante, elle ne sert qu’encore mieux son propos, sculpté dans ses moindres finesses, au point de n’en retirer que l’essentiel, que ce qui compte vraiment. On dirait un album à écouter le dimanche, cette espèce d’espace-temps coupé de l’ordinaire, chaleureux comme reposé, parfois abattu, toujours conscient : c’est gracieux comme une longue perspective, une large vue plongeante sur une masse un peu grouillante. C’est parfaitement tranquille, à la fois souple et agile, un courant d’air réconfortant, qui ne force jamais sa présence, presque modeste, à la fois juste, pertinent et souverain.

Notamment sur Call it Off, véritable sommet, où se déploie avec une simplicité et une justesse sans égales la vérité même : Sheik Anorak, sur trois minutes et trente-six secondes, ne hurle pas, ne crie pas, ne rugit pas : il transperce l’âme d’une pleine aura d’évidence, là où tout se dévoile d’une lumière nue, opale, resplendissante, règnant en réelle maîtresse sur les choses. Avec un regard lointain, qui fixe l’horizon, ce genre de sensation qui noue l’estomac et fait prendre conscience d’un moment clé. Une grandeur parmi d’autres dans l'enchaînement pertinent de moments de bravoure que regroupe cet album.

Upp Med Armarna, lui, dernier morceau du disque, est une porte de sortie pleine d’à-propos. Les guitares chacune s’élancent et se croisent pour dessiner un courant, presque marin, justement, une espèce de tourbillon s’apparentant à la formation d’une grande vague, puissante, haute, majestueuse et définitive ; jusqu’à ce que tout s’arrête d’un coup brutal, porte groggy, et laisse échouer le déferlement de ce raz-de-marée sur Or, ouragan infini d’une vingtaine de minutes, EP récemment sorti par le lyonnais, et s’opposant diablement à ce magnifique album qu’est Let’s Bullshit Our Way Through.

Audio

Sheik Anorak l'interview

SA2
Sheik Anorak est Franck Gaffer. Suractif depuis plus d’une dizaine d’années, le Lyonnais, nouvellement Suédois, n’a cessé de retourner les sens à coups d’albums allant s’établir aux quatre coins des styles, en solo ou en groupe: on ne compte plus les projets dans lesquels il a pu officier, passant volontiers de la mélodie la plus pure au parfait assassinat sonore. Sheik Anorak est le projet solo du bonhomme, dans lequel celui-ci, à la toute base, se permettait des riffs qui ne collaient pas par ailleurs : aujourd’hui diablement plus expérimenté, Gaffer, sur son dernier album, Let’s Just Bullshit Our Way Through, passe le niveau supérieur et polit avec minutie une superbe suite de morceaux aux vertus plus que raffinées. Par déduction, nous avons donc pris la décision de l’interviewer, de lui donner la chance de construire une petite sélection, et par là même de lâcher quelques mots sur ce disque.

Que signifie le titre de l’album ? Il est assez marquant. On dirait presque une espèce de constatation un peu résignée.

Alors c’est pas vraiment résigné… Ça vient d’une discussion avec Sara, une des danseuses contemporaine avec qui je bosse. On parlait de difficultés de la performance en générale et en plaisantant, elle m’a dit cette phrase géniale : « Well, we’ll just gonna bullshit our way through, as usual ». J’ai adoré le « concept », au point de le garder en titre de disque…

L’album est très minimal, en tout cas beaucoup plus que tes anciennes productions. C’est-à-dire que l’ensemble de ton œuvre s’est progressivement dirigée vers une ambiance de plus en plus sobre et tranquille. Est-ce quelque chose que tu as volontairement décidé ? Tu en avais marre des décibels ? Qu’as-tu voulu concrètement « tenter » avec cet album ?

Je n’ai rien tenté avec ce disque, c’est juste une évolution qui me semble tout à fait naturelle… Selon moi, hein. Même si la direction a été plus ou moins réfléchie, c’est un état d’esprit général qui a mené à cet album. Un mélange d’influences musicales, de moments et de décisions fortuites. Mais le fait de faire un disque plus calme, plutôt que le contraire vient aussi du fait que j’ai ma dose de bruit et de décibels avec mes autres projets, du coup j’ai toute la liberté de faire de la pop avec mon solo et d’explorer des terrains que je ne touche pas avec mes autres projets.

Keep Your Hands Low différait nettement de Day 01 par le fait qu’il était beaucoup pus cohérent, marquant une progression naturelle. Let’s Just… est lui aussi une progression, plus calme, plus posée, travaillant plus encore sur le côté boucles et minimaliste de ta musique. Est-ce que tu vois les choses comme ça ?

Tout à fait, l’évolution s’est faite exactement comme ça. Day 01 était un recueil de morceaux créés en live mais pas du tout fait pour être sur (un même) disque, en tous cas pas tous. Keep Your Hands Low a été composé entre live et studio, donc plus cohérent avec aussi l’ajout de la voix. Et enfin Let’s Just… qui  a été pensé comme un album avant d’être joué en concert. Le matériel utilisé pour ce disque est aussi en cause. J’ai réduit le son aux boucles et patterns rythmiques pour essayer de ne garder que le minimum et voir si ça tenait… Je suis assez satisfait du résultat. Et c’est super agréable à jouer en plus.

Chacune des tes tournées est différente, et suit en parallèle cette progression : tu joues de plus en plus rarement d’anciens morceaux sur scène. Je m’attendais à entendre un ou deux morceaux de Keep Your Hands Down lors de ta dernière date à Paris (au Shakirail, le 7 février dernier) mais ça n’a pas été le cas. Est-ce que c’est quelque chose que tu fais consciemment ? Ne pas faire du sur-place ?

Parfaitement, je ne joue jamais les morceaux des anciens disques en fait. Je jouais les morceaux de Day 01 jusqu’à la sortie de Keep your Hands Low. Là, je ne jouais que les morceaux de ce disque et ensuite même chose avec Let's Just… Et en plus je n’ai plus de disto ni de cymbales, je ne peux même plus les jouer ! Ça règle le problème.

Il n’y a pas que la setlist qui évolue drastiquement entre chaque tournée : c’est également le cas pour ton matos. Ton concert au Shakirail l’a assez bien illustré dans la mesure où tu n’avais qu’une caisse claire et un tom basse, avec un clavier et une kyrielle de pédales. Je te demande de t’expliquer.

Haha ! Oui l’évolution du « son » passe par le matériel aussi. J’ai voulu épurer le tout en enlevant les cymbales pour commencer, ce qui m’oblige à complexifier les patterns de batteries pour ne pas tomber dans le bateau ou le « trop évident ». D’un autre coté je voulais enrichir le son en général et ne pas me cantonner aux seules sonorités de la guitare. J’ai donc décidé de passer le cap de l’ordinateur sur scène avec l’apport de samples, de nappes et de basses synthétiques… Le tout piloté par différents contrôleurs (clavier, pads, footswitchs…). J’ai eu toutes sortes de réactions suite à ça, du genre : « l’ordi sur scène c’est nul… », « c’était mieux avant, plus noise, pourquoi t’as plus de cymbales ? »… Mais bon, si j’écoutais toutes les conneries qu’on me raconte je me retrouverais à faire du « math-rock dansant » pour leur faire plaisir… Pas trop mon truc.

Sur certains morceaux que tu joues live, on a parfois l’impression que c’est la partie de batterie qui mène le morceau plus que la mélodie (notamment From A to Z, par exemple). Plus globalement, il y a un vrai travail sur la rythmique, qui ne sert pas juste d’arrière-plan ou de toile de fond mais participe pleinement à l’évolution du morceau : rythme et mélodie s’enrichissent et se répondent l’un à l’autre, comme deux entités mises au même niveau. Ça te parle ou je raconte n’importe quoi ?

Non c’est tout à fait ça. Le rythme a une place super importante du fait de la batterie épurée et pour être tout à fait honnête, en parlant du morceau From A to Z, l’idée de départ EST le pattern de batterie justement… Bien vu ! C’est un peu le changement très paradoxal pour moi avec ce disque, simplifier la batterie pour qu’elle puisse prendre une place plus importante et ne pas être juste un instrument d’accompagnement.

SA1

Un peu avant Let’s Just…, tu as sorti un LP une face sur Poutrage Records, avec un morceau d’une vingtaine de minutes appelé Or. Est-ce que tu pourrais nous en parler ? Il diffère radicalement de l’album dans son format. C’est un morceau que tu voulais enregistrer depuis longtemps ? Tu le joues encore ? Dans quel contexte ?

Je joue ce morceau depuis super longtemps… Au moins cinq ans je dirais. Mais je ne l’avais pas encore enregistré, doutant de son efficacité sur disque. Sauf qu’en cinq ans le morceau a évolué et la vision que j’en avais aussi. Et lorsque les gars de Poutrage m’ont proposé de le sortir en LP ça m’a paru tout à fait concevable… J’en ai profité pour faire une version CD sur Gaffer Records juste avant une tournée en Scandinavie. Ce morceau est en fait un hommage tout à fait assumé au disque Ov, de Orthrelm, d’où le titre… Pour l’instant je ne le joue plus en concert mais je sens que ça va vite me reprendre.

Tu as combien de projets actifs ? Je compte Sheik Anorak, Berget, -1, Bless/Curse, Immortel, Neige Morte, Totale Eclipse, Grand Royal… J’ai bon ? Lorsque je t’avais interviewé la dernière fois, tu me disais réduire un peu le quota de groupes dans lesquels tu joues… Tu n’as pas tenu parole, gredin ! Quels sont tes projets en cours avec ces groupes ? Et surtout : est-ce sérieux ce projet de tournée à Cuba avec Neige Morte ?

Alors tous ces projets existent, oui mais tous ne sont pas actifs… On va dire. Par exemple, on considère qu’Immortel existe toujours même si ça fait plus d’un an qu’on n'a rien fait. C’est juste que Raph (Defour, qui joue aussi dans Chevignon, Cougar Discipline et Amour Fou) et moi n’arrivons pas du tout à nous capter… Bless/Curse est mon nouveau solo techno minimale, pas d’échéances avec ce projet, je prends mon temps, je cherche… Grand Royale est en standby, faute de temps, on est tous très occupés. Reste donc Totale Eclipse, trio avec Seb Radix (Seb and the Rhâa Dicks) et Nico Poisson (Ned, Sathönay…) et son premier LP 92. On cherche des dates, on joue, pas mal de choses prévues mais toujours à notre rythme. Neige Morte reprend grave du service malgré le départ de Xavier… On est toujours trois avec l’arrivée de Stef à la basse. Et je devrais me coller aux grognements. Et le projet de dates à Cuba est tout à fait sérieux. Ça sera fin août et il y aura même une quinzaine de dates en Russie avant ça. Il y a aussi le duo avec Damien Grange, -1 (lire « moins un ») qui tourne toujours, on part faire 7/8 dates en Espagne et Portugal mi-avril. Tu as oublié LOUP, qui reprendra les répètes et concerts en octobre, quand Clément (Edouard de Lunatic Toys, Polymorphie…) sera plus dispo. Et enfin Berget qui est le groupe que j’ai intégré en Suède depuis mon emménagement à Göteborg. C’est un sextet de slow pop pour simplifier (la musique peut rappeler PJ Harvey ou Cat Power par exemple…) dans le lequel je fais de la batterie. Tous les autres membres sont des filles qui vivent à Göteborg, toutes suédoises. Un premier EP New Days a été enregistré avant que je n’intègre le groupe… Un très bon disque.

Et pour finir un trio un peu atypique avec Agnès (de la Féline, à la voix et à la guitare), et Paul (qui joue sous le nom de Mondkopf et pleins d’autres trucs) aux machines… Je fais de la batterie dans ce trio et ça s’appelle Swerve. Un EP sera bientôt dispo et on va tourner à la rentrée.

Et en plus de tout ça je continue à jouer en impro avec pas mal de musiciens à travers le monde. Le trio avec Colin Webster et Steve Noble peut devenir un vrai projet et je vais aussi vite trouver des musiciens pour faire du free en Suède, quand même…

Tu as, d'après ce que j'ai compris, accompagné une compagnie de danseurs tout au long d'une petite tournée. Qu'est-ce que tu jouais lors de ces performances ? Comment est-ce que tu as vécu l'expérience ? Est-ce que ça a pu influencer ta façon d'écrire également sur le nouvel album ?

Alors pour être plus précis j'ai bossé avec la compagnie de danse Kubilai Khan Investigations sur leur création 2015 qui s'appelle Bien sûr les choses tournent mal. C'est une pièce pour quatre danseurs et quatre musiciens dont le thème est l'effondrement de la civilisation occidentale, suite aux dérèglements climatiques.

La pièce tourne toujours, il y a pas mal de dates prévues. Je continue de bosser avec cette équipe - qui sont tous devenus des amis d'ailleurs - autant sur cette pièce que sur d'autres projets. Pour ce qui est de l'expérience en elle-même, c'était vraiment très enrichissant. La façon de travailler/créer est vraiment différente de ce que j'avais connu jusqu'ici et le fait que tou(te)s ces danseu(rs)(ses) soient aussi doué(e)s en fait un mélange super agréable. Je veux dire que je prends autant de plaisir à jouer cette pièce qu'à la regarder depuis ma batterie.

La musique à été créée avec les trois autres musiciens, en relation avec le matériel chorégraphique à certains moments et dans d'autres cas c'était l'inverse... Beaucoup d'interactions.

La pièce en elle-même mais surtout l'ambiance de travail et les rapports avec l'équipe ont énormément influencé ce nouveau disque. Au point que certains morceaux sont nés pendant ces temps de travail avec Kubilai, comme From A to Z et S.Barigool, tous les deux composés pendant les pauses déjeuner au cours des différentes résidences de Bien sûr les choses tournent mal. Il y a même un morceau que je joue dans mon set live qui est la bande son de la pièce : Pattern 0 que j'ai co-écrit avec une des danseuses, la belge Esse Vanderbruggen. On va commencer à bosser sur une deuxième pièce ensemble et je vais sûrement travailler sur Siyin, le solo de Sara Tan - une autre des danseuses. C'est pas fini, quoi...

Sheik-Anorak_Lets-Just-Bullshit-Our-Way-Through_CD

Tu as récemment déménagé en Suède, à Göteborg. La vie est-elle bonne là-bas ? Tu commences un peu à t’immiscer dans la scène ? T’es perçu comme le Français de service ? Raconte donc.

La vie là-haut me convient totalement. La ville est plus qu’agréable et correspond carrément à mes attentes. Les personnes que j’ai rencontrées là-bas sont formidables. J’ai déjà le sentiment de faire partie d’une famille. Il y a ce mélange d’urbanisation et de nature qui me convient, un temps pas forcément clément qui ne pousse pas du tout au farniente et au laisser-aller. Et aussi un certain isolement… Je pense que la couleur qui émane du dernier disque est en partie due à ça. Et pour répondre à ta dernière question oui je suis perçu comme le Français de service, au point que c’est même mon surnom là-haut « Fransk » qui veut dire Français en suédois… Ils n’ont eu qu’à changer une lettre de mon prénom.

Je dois juste me refaire un réseau mais ça devrait aller… J’apprécie le fait de recommencer à zéro. J’adore Lyon et ça sera toujours chez moi, mais j’ai le sentiment d’en avoir plus ou moins fait le tour et je devais quitter ce confort qui ne pousse plus à la créativité et au renouvellement.

Au vu de tout ce que tu as pu produire, tous les disques que tu as sortis, les concerts que tu as pu donner, en solo ou en groupe, dans tes différents projets, cela m’a amené à me poser la question suivante : qu’est-ce que tu recherches ? Est-ce que tu essayes d’atteindre un objectif ultime à travers toutes ces sorties ? Que tu vois ça comme un parcours sur le long terme ? Ou prends-tu les expériences une par une, comme elles viennent ?

Je n’ai pas de plan d’ensemble, non. Je cherche, tout simplement. Je dois bien avouer que ce processus de recherche permanent et infini me plait beaucoup. Et quelque part je souhaite ne jamais aboutir... Je me suis toujours demandé ce que ressentaient les musiciens ou artistes qui atteignent une sorte de notoriété, ou leur but trop vite, trop tôt… Ça doit être horrible. Qu’est-ce que tu fais une fois tes objectifs atteints ? Tu stagnes ? Tu régresses ? Je ne les envie pas du tout… J’aime cet état d’inachevé, toujours en construction, en évolution. C’est mon parcours sur le long-terme oui.

J’adore cette façon de vivre, même si financièrement c’est très tendu… Je me sens privilégié et je ne m’en plaindrai jamais.

Et Gaffer, ça bouge ? Qu’est-ce que tu vas sortir, prochainement ? Est-ce que le Gaffer Fest version suédoise va lancer sa première édition ?

Je réfléchissais à une version suédoise du Gaffer Fest oui. Mais je voudrais faire ça bien, donc pas de précipitation, on verra. Sinon coté label, en plus du CD de Sheik Anorak il y a le LP de Yes Deer, trio scandinave de free jazz/free rock très énervé et ultra-talentueux selon moi. Des petits jeunes à suivre, vraiment ! Il y a aussi le LP de l’excellente pianiste Magda Mayas, deux pièces solo (piano et clavecin) avec un artwork magnifique. Il est déjà dispo. Et en prévision il y a Mank Down, du hip-hop en provenance de Stuttgart, bien spé (dans le genre Anticon) et super bien foutu… Après l’été, un LP d’un duo norvégien batterie/voix qui s’appelle Not On The Guest List. Avec Ole Mojfell aux fûts et l’étonnante Natalie Sandtorv à la voix.

Qu’est-ce que tu as de prévu pour les mois qui viennent ?

J’ai prévu de passer pas mal de temps chez moi à Göteborg, à me balader en forêt, voir mes amis et aussi peaufiner certains projets. Mais j’ai aussi pas mal de dates. Je repars avec Sheik Anorak du 26 mars au 9 avril (France, Belgique, Allemagne, Autriche et Tchéquie), ensuite il y a l’Espagne et le Portugal avec -1. Je continue toujours de bosser avec la compagnie de danse Kubilai Khan Investigations (des gens super) et je continue les trajets entre Lyon et la Suède vu que je ne souhaite arrêter aucun groupe… Beaucoup de route quoi. Je viens aussi d’intégrer le roster d’AFX Booking, lié à Jarring Effects ce qui devrait signifier encore plus de concerts ! Je suis ravi.

Un truc que j’aimerais bien te demander : est-ce que tu pourrais m’établir une playlist des 10 morceaux indie-pop qui t’emballent le plus ? que tu trouves vraiment géniaux ? J’ai toujours été curieux de savoir ça, puis je sais que tu es musicalement très ouvert alors même qu’on pourrait penser que, du fait de ton background assez noise, tu écoutes principalement de la musique free/bruitiste. Le contraste serait amusant. Dis-moi si ça te chauffe ! Le but serait de poster la playlist en écoute sur le site.

Avec plaisir ! Alors, sans ordre particulier, voilà ce que cela donnerait :

01. Warpaint - Drive
02. Foals - Black Gold
03. Zulu Winter - We should be Swimming
04. Little Jinder - Nåt E Väldigt Fel
05. Volcano Choir - Almanac
06. The Shins - Split Needles
07. Royal Bands - Poison Control
08. Notwist - Kong
09. Vanessa Carlton -Blue Pool
10. Hooray For Earth - True Loves
11. Father Joghn Misty - Hollywood Forever Cemetery Sin

Vidéo

Tracklisting

Sheik Anorak - Let’s Bullshit Our Way Through (Gaffer Records,6 février 2016)

01. Speaking Voice
02. From A to Z
03. S. Barigool
04. So Long
05. Liar
06. Call it Off
07. Upp Med Armarna


Franck Vigroux l'interview

Franck Vigroux est un type que l’on croise souvent. Pourtant il est ce qu’on appelle un « électroacousticien ». On peut le croiser au théâtre dans des productions avec la compagnie des endimanchés, dans des biennales d’art numérique comme NEMO, aux journées du patrimoine de Carcassonne, dans des festivals de musiques expérimentales, sur des labels de musique techno, sur des labels de musique expé, au côté de Mika Vainio, Ben Miller ou encore du pianiste Reinhold Friedl. Il fait parti de ces musiciens qui produisent et se produisent beaucoup en multipliant les pratiques, et les projets collaboratifs. Il est des fois seul avec sa guitare, des fois devant des machines, des fois au milieu d’installation vidéo. Bref il expérimente au sens très large du terme, décloisonnant le monde parfois un peu fermé des musiques improvisées ou expérimentales.

Lire la chronique de Centaure par ici et celle de Peau Froide/Léger Soleil par .

Franck Vigroux l'interview

21.04.2010 Rodolphe LoubatiËre et Franck Vigroux ‡ l'Ecurie,Geneve,Suisse, Cave 12 by Juan-Carlos Hernandez
21.04.2010 Rodolphe LoubatiËre et Franck Vigroux ‡ l'Ecurie,Geneve,Suisse, Cave 12 by Juan-Carlos Hernandez

Est-ce que tu pourrais un peu présenter ton parcours?

Je joue de plusieurs instruments. J’ai commencé à jouer de la guitare et j’en joue encore. Ça a été mon instrument principal très longtemps. J’ai commencé par jouer du blues et j’ai essayé de jouer à peu près toutes les musiques qu’on pouvait jouer avec une guitare électrique. Ça veut dire que j’ai traversé plein d’esthétiques avec cet instrument. Et ça m’a amené vers des esthétiques où l’électronique était plus présente. J’ai commencé à creuser mes propres dispositifs, au départ avec des magnétophones, des platines, etc. Toute sorte d’instruments électroniques, par lesquels j’ai commencé à la fois à faire du collage, de l’électroacoustique et puis petit à petit dans l’électroacoustique j’ai commencé à rajouter des beats et du rythme et puis aujourd’hui je fais aussi bien des choses très abstraites que très improvisées ou très écrites.

Oui, c’est une différence qu’on peut observer entre par exemple l’album Ciment que tu as sorti je crois en 2014 et Centaure qui est l’album qui a suivi? Où il y a quand même une différence de ton. Ciment est intégralement à la guitare électrique. Ciment est aussi le titre d’un texte d’Heiner Müller, ça m’intéresserait que tu en parles.

En l’occurence j’étais en train de lire ce texte, et je travaillais sur un spectacle avec des textes d’Heiner Müller. Un spectacle qui s’appelle Racloir que j’ai monté en 2014 avec un metteur en scène et musicien que j’aime beaucoup qui s’appelle Alexis Forestier de la compagnie des endimanchés, qui a traversé aussi l’histoire du Punk et qui a un profil a priori très différent du mien.Mais ce qui relie tout ça, comme le disait aussi Mika Vanio, c’est une sorte de minimalisme et je pense que ça c’est assez intéressant dans toutes ces musiques là. On arrive quand même à dégager une émotion avec peu de matériaux et je trouve ça assez formidable quand c’est réussi. Alors que j’ai été aussi dans des musiques très bavardes. Et j’ai quand même commencé à jouer de la guitare blues qui n’est pas quelque chose de très virtuose et qui est très primaire avec un accord et c’est tout Et après je suis allé vers des choses très différentes, j’ai par exemple travaillé avec Ars Nova (un ensemble de musique contemporain).

Tu dis minimal, mais quand on pense à Centaure, il y a quand même une sorte densité et de consistance du son…

Ce que je veux dire par là c’est que c’est minimal harominquement et rythmiquement , il n’y a pas une succession de mesures composées, il n’y a pas de polyrithmie complexe, il n’y a pas d’accords complexes. On reste sur quelque chose de très minimal. Dans le blues que j’aime, et dans lequel j’ai appris , qui est plutôt du « delta blues », il n’y a rien de virtuose. Dans ces esthétiques c’est le son qui prédomine ou qui est au moins à égalité avec l’instrument qui est joué et c’est un paramètre qui prévaut dans la musique électroacoustique. D’abord on part du son et après on compose. Dans les formes plus classiques on part d’abord de l’harmonie, ce sont des musiques qu’on peut écrire sans instrument, sur une partition.

Croix_transient_web

C’est une démarche assez plastique?

Je ne crois pas qu’il faille utiliser ce parallèle là, je ne suis pas un plasticien, je ne fais pas d’arts sonores.

Mais il y a quand même quelque chose qui est proche du travail d’un sculpteur?

Oui peut-être, bien sûr même. Je suis d’accord avec ça.

Comment fonctionne ce travail sur cette matière sonore, tu bidouilles des machines et tu travailles avec ça?

Ben voilà, non mais je pense comme tous les musiciens dans cette mouvance là. Avec cette particularité que je travaille beaucoup seul. Je passe beaucoup de temps dans la recherche. Ça ne veut pas dire qu’un pianiste de concert ne passe pas du temps dans la recherche de son interprétation, il n’y a pas de distinction. D’ailleurs j’aime beaucoup ce temps de recherche où comme tous les électroacousticiens, ou toute la planète techno ou électronique, on met les mains dans des synthétiseurs, avec des micros on fait des bruits et puis on essaie de les re-séquencer. Et après on fait comme Guillaume de Machaut il y a 1000 ans et on met un son à côté d’un autre.

Tu dis que tu travailles beaucoup seul, mais tu as aussi de nombreux projets en collaboration.

Non ce que je voulais dire, c’est que la différence avec un musicien qui travaille pour un orchestre ou qui va jouer dans un groupe, c’est qu’il va être très dépendant de l’interprétation ou de l’apport des autres. Je passe maintenant beaucoup plus de temps à travailler sur des compositions où je suis le seul interprète. Cependant la plupart de mes projets sont avec plein de gens et j’ai aussi plein d’autres formules. Là en ce moment les deux avec qui j’ai des albums qui sortent c’est avec Mika Vanio et Reinhold Friedl qui est un pianiste allemand qui a un ensemble unique au monde dans une mouvance plus musique contemporaine mais pas du tout académique. Et donc là on a un deuxième disque qui va sortir sur monotype, que j’aime vraiment beaucoup et qui est extrêmement radical, mais c’est encore différent.

Donc c’est quand tu collabores qu’arrive l’idée du disque?

Oui par exemple c’est à Poitiers que Mika Vanio (au lieu multiple) m’a proposé de faire un disque, il m’a dit tiens on devrait enregistrer cette musique. Et puis finalement on a pas enregistré cette musique mais on a fait un processus studio et on a gardé un morceau live dans l’album.

FV2

Est-ce que tu as été contacté par des clubs après la sortie de Centaure? Qui est peut-être plus immédiatement référencé « techno ».

De clubs non. J’ai peur un peu que les gens s’ennuient, je ne ferai pas danser tout le monde. Après je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas y jouer. Je joue dans des lieux extrêmement différents devant des publics très différents. Et le public reçoit toujours les choses. Il m’est arrivé de jouer dans des endroits où j’avais des craintes. Et toujours ça se passe bien. Je crois qu’il ne faut pas parler à la place des gens. Dire mon public c’est absolument à bannir. Mais en effet il ne faut pas s’attendre à ce que je fasse danser les gens pendant une heure.

Mais j’ai une chanteuse pop anglaise qui m’a demandé de faire un remix et qui m’a dit tu fais ce que tu veux. Quelqu’un qui a une grosse audience. Ça va aussi avec ta question pour savoir si il y a une tendance qui oriente vers des choses plus proches de ce que je fais.

Je disais ça parce que j’ai le sentiment qu’il y a une scène électronique qui émerge qui est peut-être plus proche de l’expérimentation , de l’électroacoustique, je pense à des gens comme Lotic, et Centaure est intéressant pour ça, parce que quelque chose qui joue là.

Oui, je le vois bien, les labels qui ont produit ces disques, Centaure et Peau Froide/Léger soleil viennent de la techno mais après je connais moins, ça n’a jamais été trop mon truc. Mais je trouve effectivement que ce mouvement ou que cette tendance est vachement intéressante. Je suis allé écouter Mondkopf et tout ça aussi, et je trouve ça vachement intéressant, qu’ils s’intéressent aussi beaucoup à une scène « expérimentale », enfin que le mainstream a classé dans l’expérimental, et tout d’un coup y a des gens qui disent pourquoi on ouvre pas un peu les oeillères ! Tant mieux !

Pour revenir peut-être sur le son, il y a quelque chose dans tes productions d’une grande densité sonore, une sorte d’intensité sensible qui affecte le corps.

Je m’intéresse à la physicalité, mais aussi à toute la largeur du spectre, je fais aussi des choses avec de la polyphonie, avec beaucoup d’accords qui bougent et qui sont très saturés. J’aime beaucoup ce côté là, une sorte de grand tableau spectrale comme ça. La physicalité ça peut être une onde sonore avec des gros subs, et je pense apporter grand chose de plus. Mais je travaille peut-être plus sur la forme.

Mais c’est vrai que par exemple moi les BPM je connais pas. C’est une boutade, mais par exemple dans Centaure y a un morceau en 6/8 et un morceau en 7/4, quand tu écoutes en fait tu vas voir que c’est pas du 4/4. J’ai beaucoup joué dans des groupes de jazz contemporain où notre soucis c’était de jouer que des mesures composées ou des choses comme ça. Non j’aime bien les choses qui groove vraiment. Et je trouve que c’est intéressant aussi d’essayer de proposer des morceaux avec des rythmiques impaires des choses comme ça, mais ça me parait des évidences.

Ce qui change c’est peut-être le côté performatif que tu peux avoir dans les concerts?

Moi c’est totalement performatif, tout est super live. J’utilise un séquenceur aussi, mais c’est à l’ancienne, Pan Sonic fait ça aussi, c’est pas press play du tout, tout est sous les doigts. Ça c’est aussi ma pratique de l’instrument qui me donne envie de faire comme ça. C’est peut-être ce qui fait que des fois ça donne un résultat très abrupte avec une part d’improvisation dedans. Mais on faisait déjà comme ça il y a 25 ans. Mais il y a un gros retour de ça. Maintenant tout le monde à des modulaires, y a des synthétiseurs modulaires partout. C’est déjà la fin du modulaire. C’est déjà la fin du retour de l’analogique. Mais au fond on s’en fiche, il suffit qu’on ait de la bonne musique, qu’elle soit fait sur analogique ou sur ordinateur on s’en fiche non?

Mais comme il y a un retour du modulaire, c’est vrai qu’il n’y a pas d’enregistrement possible, ça redonne un peu de hasard et de vie dans les sets. En plus du grain meilleur que des plug ins. C’est peut-être aussi pour ça qu’il y a un nouveau regard sur les types qui étaient plutôt dans les machines.

Dates

25/03 Solo - Montpellier- festival Tropisme
31/03 Tempest- Metz- Théâtre Universitaire -TBC
05/04 avec Laurent Gaudé Marvejols TMT
15/05 Tempest - Villigen Schlessingen (DE)
03/05 duo avec Laurent Gaudé Créteil - MAC festival Extension
05/05 Centaure- Bozar - Bruxelles (B)

Vidéo