Xeno & Oaklander interview

xeno030Même si l’on avait déjà interrogé Sean à l’occasion de son ultime Martial Canterel, You Today (lire) et que l’on s’en doutait un peu, Matthew ne m’a pas menti : Liz Wendelbo et Sean McBride de Xeno & Oaklander sont adorables, accessibles, intéressants et curieux et surtout, très bons à l’heure de monter sur scène. Avec une telle carrière, entamée en 2004 et consacrée deux années plus tard par le LP Vigils, les duettistes ne pouvaient avoir une réputation usurpée. Sentinelle et Set in Lights, tous deux parus via Wierd Records, n’ayant fait qu’enfoncer le clou, à grands coups de lignes mélodiques extirpées de clavier vintage et de voix vespérales, de leur renommée. Matt – dont le label, Electric Voice Records (lire), prend chaque jour un peu plus d’ampleur – dévoilait d’ailleurs le 15 mai dernier Sheen, premier extrait de leur prochain LP Par Avion – soit la date de leur sulfureux concert parisien au Garage MU. Une sortie single digitale un peu spéciale puisque celle-ci, accompagnée d’un imaginé par Liz elle-même, marque un pas supplémentaire pour le groupe vers une musique pop totale, synthétique et minimale, actée du vingt-et-unième siècle mais toujours enregistrée live, dans leur home studio new-yorkais, sur des instruments analogiques. L’occasion pour nous de les rencontrer la veille, de leur payer un verre, d’arpenter Belleville et son parc à étages, de causer musique mais aussi d’évoquer, à l’heure du dîner, la cartographie des restaurants russes de Paris. Et en la matière, Belleville est visiblement bien dotée.

Interview

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Comment s’est faite votre rencontre ?

Liz : (rires) Attends, on s’est rencontré comment déjà ?

Sean : C’était à une cocktail party, j’étais avec Tobias et toi avec Gill.

Liz : Ah oui c’est vrai, c’était en octobre 2003 chez une amie, une musicienne suédoise.

Sean : Une artiste…

Liz : Enfin je veux dire une performeuse, c’est une amie et elle vivait dans ce bâtiment industriel, une usine de pâtes, où était organisé un showroom…

Sean : Oui une usine de pâtes dans une zone industrielle.

Liz : C’est très isolé et délabré et d’autres artistes vivent dans le bâtiment. Elle faisait cette fête et Sean est descendu de son studio à l’étage avec Tobias tandis que je passais des disques d’électro minimale… C’est comme ça que l’on s’est rencontré…

Les références de votre musique sont profondément ancrées dans la scène minimal wave des 80’s même si parfois vos rythmes et beat sont assez proches de la musique industrielle martiale et du son dark goth…

Liz : Mmmm une corrélation avec la musique goth…

Sean : Je ne sais pas. La plupart de la musique goth est basée sur la guitare, comme le death-rock et les trucs du genre. L’indus martiale c’est plus post 90’s alors que la minimal wave n’est pas un vrai genre.

Liz : À l’origine on appelait ça ‘musique électronique minimale’.

Sean : À l’origine il n’y avait pas de terme pour…

Liz : S’il y avait un terme ça serait celui-ci. Mais d’une certaine manière nous pensons que ce que nous faisons aujourd’hui dépasse ce cadre. Parce que la musique électronique minimale c’est les 70’s, ce que nous faisons aujourd’hui en est une extension.

Sean : Initialement nous étions intéressés par ce type de groupes car ils avaient une structure minimaliste, autant en terme de production, de presse, d’exposition mais aussi à cause de l’équipement utilisé. C’était direct, fait-maison, c’était à l’époque où les synthétiseurs étaient disponibles dans le commerce. C’était la première fois que de la musique électronique pouvait être faite dans un garage de cette manière-là. Au milieu des années 80, avec l’arrivée de la technologie numérique, cette utilisation de l’analogique, la pureté de ces choses a été oubliée. Naturellement les gens étaient attirés par la nouveauté. Pour moi, la période 1978-1984 était une sorte d’âge d’or des instruments, de la composition, et c’est quelque chose que nous essayons d’imiter. Si nous avons des similarités avec tout ça, c’est purement accidentel car comme nous te le disions, nous essayons d’aller au-delà de ce terme confiné.

Vous utilisez souvent l’anglais, parfois le français ou l’italien et parfois vous associez aussi des mots de différentes langues. Est-ce que le choix d’utiliser une langue en particulier, comme le français par exemple, traduit une volonté ou plutôt d’une combinaison de sons ?

Liz : Pour les paroles je m’intéresse à la poésie et à la philosophie qu’il y a derrière les mots. Les paroles sont comme des poèmes ou des manifestes. Si j’alterne entre l’anglais et le français c’est aussi parce que se sont les langues que je parle, je suis née en Norvège et j’ai grandi en France, à Strasbourg. Depuis j’ai déménagé à New-York.

Sean : Je parle un peu français, un peu hongrois et russe mais je crois que la culture et l’identité ne sont pas purement liées à la langue.

Il y a quelque chose dans vos chansons, peut-être l’atmosphère, les images créées par les mots, les effets d’écho et parfois une sorte de voix désincarnée qui semblent vous connecter à une autre dimension, loin du monde réel en tout cas. Est-ce le résultat d’une sorte de vison mystique ou religieuse ? Ou est-ce purement un ressenti délivré par le son ?

Sean : Je ne comprends pas la question.

Liz : (rires)

Je veux dire que lorsque l’on écoute votre musique, il y a quelque chose qui donne l’impression d’être lié à un autre monde…

Sean : Ah avec un autre monde…

Liz : Et bien, pour moi la musique est liée aux rêves d’une certaine manière et aussi aux significations cachées derrière les choses…

Sean : Comme des significations oubliées…

Liz : Oui des significations oubliées. Comme il peut y en avoir dans les films en l’occurrence. Lorsque tu regardes un film, tu regardes une image, tu écoutes un son mais il y a autre chose derrière, ça signifie autre chose, c’est un sens sous-jacent, comme subconscient et celui-ci se situe à un autre niveau.

Vous avez récemment collaboré avec John Foxx. Cela a-t-il changé votre façon de travailler ?

Sean : Nous l’avons rencontré à un concert, il est venu nous voir jouer à Londres et a vraiment apprécié ce que nous faisons. Je pense qu’il a été impressionné par le fait que nous ne cherchons pas a emprunter de raccourcis durant nos performances. Nous avons discuté et il nous a dit qu’il voulait que l’on fasse un remix d’une de ses chansons donc il nous a envoyé un fichier et nous avons fait le remix dans notre home studio.

Liz : Il était aussi intéressé par notre musique, la première fois que nous nous sommes rencontré il m’a dit : « Oh Liz, ce que je trouve vraiment incroyable dans votre musique c’est que vous vous débarrassez des choses inutiles« .

Et concernant vos nouveaux travaux, nous savons que votre nouveau single est titré Sheen

Sean : Oui, Sheen est le single de l’album qui s’appellera Par Avion.

Liz : C’est un terme français, c’est ce qui est utilisé sur les cartes postales, c’est comme « air mail » (rires). L’album sort en octobre mais le single sort aujourd’hui.

Par Avion proposera-t-il quelque chose de différent de Set and Lights, ou sommes-nous dans la même veine ?

Sean : Et bien, il est certain que ce n’est pas complètement différent mais il y a beaucoup de nouveaux éléments que nous souhaitions explorer.

Liz : Il y a une sorte de légèreté en contraste avec la précision froide des synthétiseurs qui confère ce caractère froid à notre son, mais il y a aussi de la chaleur et de la lumière incorporées à tout ça. C’est « baroque », un album avec un feeling « baroque » !

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Quelles sont les sources d’inspiration de vos morceaux ? Vous pensez aux paroles avant la musique ou vice-versa ?

Sean : Ça dépend, c’est toujours différent.

Liz : C’est sympa d’écrire des paroles quand tu voyages. C’est ce que j’ai fait, écrire quelques chansons et puis rentrer au studio et essayer de faire fonctionner ces paroles écrites en voyages qui contrastent avec la pratique en studio. Voyager est quelque chose de très important et les paroles sont des lettres que tu envoies dans le futur, comme des cartes postales du passé.

Et en ce qui concerne les concerts, vous sentez-vous connectés aux sentiments du public ? Et si oui, ce sentiment peut-il faire d’une performance live quelque chose de très différent du studio ?

Sean : Oui, les concerts sont toujours très différents. Mais ce n’est pas tellement le public, ça a peut-être plus à voir avec la structure, l’installation du son…

Liz : L’humeur du moment est un élément également… Ainsi chaque concert est différent puisque les chansons et notre interprétation changent en fonction de notre humeur.

Sean : On cherche à se pousser et à nous amuser. Nous ne jouerons jamais de la même manière, à répétition.

Liz : Aussi parce que tout est analogique et joué live. Donc quand tu es sur scène tu sais que tu peux jouer certaines parties aussi longtemps que tu veux, tu sais que la boîte à rythme est en boucle et tu peux improviser un peu plus et suivre ton intuition…

Et c’est simple à coordonner entre vous ?

Liz : Oui parce que ça fait plus de dix ans que nous jouons ensemble, on se connaît très bien et nous savons ce que nous voulons faire. S’il se sent d’ allonger une fin de morceau par exemple, je le fais.

Vous venez de démarrer une tournée européenne qui va vous emmener en France puis en Italie, en Espagne, en Allemagne et au Royaume-Uni. Est-ce que la musique électro minimale européenne est très différente de l’américaine ?

Sean : Oui, il y a des différences. Je pense que l’Europe est en quelque sorte l’original…

Liz : Parce que ça vient d’ici, la musique électronique minimale vient d’Europe.

Sean: Enfin, ça a commencé aux quatre coins du monde entre 1975 et 1984, mais l’identité, le look, l’image, est européenne. La principale différence est dans la voix…

Liz : Et aussi juste le son. je sais pas, il y a un côté plus DIY dans le son américain, un peu moins propre peut-être, je ne suis pas sûre…

Et vous vous sentez plus européens ou américains ?

Liz : (rires)

Sean : Ouais c’est une question difficile. J’adore l’Europe mais je ne pourrais jamais être européen.

Photos : Marie Bouthier
Interview : Daniela Masella
Traduction : Alexandre Touz Poveda