Difficile de ne pas tomber sous le charme fugace de Laurène Exposito, de son sourire affable habillant délicatement son visage cerclé d’une frange blonde. Difficile non plus de ne pas s’émouvoir de la sincérité que cette jeune femme dégage sur scène, bravant l’anxiété pour mettre en orbite son projet Micro Cheval – que l’on a présenté dans ces pages à l’occasion de ses premiers ébats sur bandes magnétiques et sillons vinyliques sur Svn Sns Records (lire ici et ). Avec ces quelques sorties sur la précitée micro-structure DIY parisienne, cette poignée de concerts et en sus d’interminables conversations copieusement arrosées de houblon sur ses influences et ses aspirations, celle qui décida de quitter Paris pour Rennes il y a un peu plus de deux ans se forge alors une intime conviction : Micro Cheval – bientôt remplacé par l’émanation 100% machines EYE – ne sera finalement qu’un versant de son amour sans limite pour les vieilles machines et les sonorités analogiques, le label Waving Hands Records, qu’elle décide de créer à quatre mains avec sa moitié, en constituant l’autre. Et inutile de dire que les tourtereaux n’ont pas pas chômé, engrangeant dans leur escarcelle en quelques mois une petite dizaine de cassettes à tirage ultra-limité. Présentant par ce biais ses propres compositions, mais aussi accueillant d’autres fondamentalistes des synthétiseurs et autres boîtes à rythmes tels Gust De Meyer, Egyptian Eyeliner ou encore Facit, Waving Hands Records incorpore aussi quelques rééditions bien senties dont celles de Body Without Organs ou One Hundred Poems From The Japanese. Car, oui, la néo-Bretonne sait fouiller et dénicher ce qui vaut le coup d’être remis au goût du jour – même confidentiellement.

A l’orée de la sortie du premier 12″ sur format vinyle de Waving Hands Records, le EP de Måndag Mon Amour du Facit de Joakim Karlsson, déjà responsable d’un maxi sur Cititrax (lire), on en a profité pour lui poser quelques questions en plus de lui soutirer une lumineuse mixtape à découvrir en fin d’interview. En prime, un des morceaux du Suédois, Dans Le Pacifique, extrait d’un disque annoncé pour le 2 mai. Et gageons à l’avenir que la comparaison avec le travail réalisé par Veronica Vasicka n’est pas si foireuse.

Laurène Exposito l’interview

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Waving Hands Records est un jeune label. Peux-tu nous dire d’où tu viens, quel est ton parcours et ce qui t’a conduit à créer ce label ?

Le label, c’était un vieux désir que je n’arrivais pas mettre en forme plus jeune. J’ai longtemps habité à Paris où je faisais de la musique chez moi, avec quelques synthés et un ordi. En 2014, j’ai déménagé à Rennes chez Jean et ensemble, on a commencé à aménager un studio et à accumuler des machines. Je n’aurais jamais pu développer ce projet autrement… C’est à ce moment là que j’ai commencé à enregistrer quelques morceaux sur des cassettes, d’abord de notre duo Prisma. En fait,le label, les cassettes, tout ça, c’était la cristallisation de ce projet et de notre relation.

Fais-tu la part entre ton travail d’artiste et le label ?

Pas vraiment, pour moi c’est sensiblement la même chose. L’investissement est le même, et fait appel à la même dynamique, aux mêmes sentiments. Même si c’est plus facile de parler de la musique des autres et de la promouvoir!

Le label a un peu plus d’un an. Tu peux nous indiquer les étapes importantes de cette aventure ?

Au début, j’ai beaucoup tâtonné, je ne savais pas trop comment m’y prendre. Paradoxalement, être seule était à la fois une fierté et un embarras. C’était aussi ma façon de canaliser mon énergie et de la formaliser. Il y a un peu de paperasse administrative et un peu de flou autour de cette activité en France. Difficile de trouver un statut et une structure adaptés lorsque l’on n’en vit pas!.. Comme c’est à cheval entre un job et un passe-temps, on travaille beaucoup sans limites. Même pour des cassettes, chaque étape de la production reste fastidieuse, la plus rébarbative étant la celle de la duplication…

Au début, j’avais monté le label pour sortir ma propre musique et puis quand je me suis sentie plus à l’aise, j’ai commencé à contacter des gens que j’aimais beaucoup. Le premier ça a été Your Planet Is Next, un Suédois de Stockholm qui fait de l’acid-house complètement bizarre. J’étais tombée sur un de ses lives sur Soundcloud et j’avais trouvé ça incroyable.

Et puis, il y a eu Egyptian Eyeliner, un autre Suédois génial mais de Göteborg qui a notamment sorti des disques sur Käften, et puis la première réédition avec Body Without Organs. En fait, au lancement du label, c’est ce que j’avais en tête, ressortir tout ces trucs que j’adorais. C’est devenu presque une tradition maintenant, il y a tellement de labels de rééditions! En octobre, je suis tombée sur ce groupe américain qui faisait un mélange d’indus ésotérique avec du spoken word au vocoder… Ils avaient sorti une cassette en 1985 sur le label d’un des mecs du groupe, Audiofile Tapes. Je l’ai contacté sur Facebook et Jean a remasterisé la cassette à la maison.

Ensuite, j’ai découvert Gust De Meyer, un belge qui avait sorti en 1983 cette magnifique cassette, Casioworks,composée entièrement au Casio VL 1, un petit synthé/calculette. Gust est aujourd’hui prof de socio culturelle à Bruxelles, et il n’a plus cette cassette depuis bien longtemps… Alors on a acheté l’originale sur Discogs et on l’a remasterisée à la maison…

Parallèlement, je m’étais intéressée à un autre Belge, mais flamand cette fois, Guy De Bièvre. Il avait sorti quelques cassettes au tout début des années 80 sous le nom de One Hundred Poems From The Japanese. Il faisait partie de la scène musicale expérimentale belge de l’époque et il avait sorti en 1982 sur Aerosol P&P cette cassette, Age Of Expansion. Je l’avais trouvé vraiment brillante et très exaltée, un peu noise mais très accessible.

Depuis plusieurs mois, je travaille sur la prochaine sortie, prévue pour début mai, un 12’ de Facit. C’est un des projets synth de Joakim Karlsson, un Suédois de Goteborg. Il fait partie de mon panthéon personnel, j’ai une profonde admiration pour sa musique… Je l’avais contacté en août dernier pour lui demander timidement si une sortie cassette l’intéressait. Et puis en fait, le changement de format s’est imposé quand j’ai entendu ses morceaux. Intrinsèquement, la cassette a autant de légitimité que le vinyle, mais elle ne touche pas le même public. Les deux formats appartiennent vraiment à deux écosystèmes différents. Je me suis dit que c’était le bon moment pour lancer un nouveau projet, essayer de fréquenter d’autres sphères. Et Joakim était partant. Après, comment sortir un disque, je n’en avais aucune espèce d’idée. Joakim et moi on a travaillé ensemble avec la même force pour cet EP. Alors oui, c’est long et laborieux, mais surtout excitant en fait. Finalement, il y a eu quasiment neuf mois entre le premier contact et la sortie officielle. Ça nous a laissé assez de temps pour bien définir le projet sans trop traîner non plus, ce qui peut être contre-productif j’imagine.

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Quelle est l’esthétique défendue par le label ? Quels sont tes modèles en termes de maisons discographiques ?

En général, tout ce qui se fait avec des synthés ! Ça peut donc concerner la minimal synth, la techno, l’acid, l’EBM, etc. Mais aussi des trucs plus expérimentaux comme One Hundred Poems From The Japanese que j’ai ressorti en début d’année. Ou la house, mais sans les « yeah baby » et le saxophone.

J’aime beaucoup Käften (un super label de Stockholm), JJ Fun House (des Néerlandais qui sortent des objets magnifiques), La Grand Triple Alliance Internationale de l’Est (pour leur esthétique globale), Knekelhuis (un super label/radio/agence de booking basé à Amsterdam qui organise aussi des soirées ) et puis Minimal Wave et son sous-label Cititrax, Dark Entries, Mannequin, etc.

Créer un label, c’est avoir un rapport particulier à l’objet, le disque et l’artwork. Quel est le tien et jusqu’où as-tu envie de le pousser ?

J’essaie d’éditer des choses qui me séduisent d’abord de façon superficielle. Du style, est-ce que j’ai envie de mettre ça sur ma cheminée? Le format cassette ramène aussi à l’enfance et à tous ces petits objets qu’on aimait fabriquer et manipuler. J’aime bien jouer là-dessus en ajoutant des inserts, des miniposters ou des livrets. La découverte de l’objet se fait aussi comme ça, et c’est ce qui restera en tête une fois la cassette écoutée. Le vinyle en tant que format se prête moins à toutes ces fantaisies, dans le sens où ce n’est plus fait maison je dirais.

Quel est le futur proche de Waving Hands Records, notamment en termes de sorties, de formats ?

Pour l’instant on fait une pause sur les cassettes. Après l’EP de Facit, il y aura dans la foulée un 7’’, une réédition cette fois!

Pour Micro Cheval, que prépares-tu ? Peux-tu m’en dire plus sur le LP ?

Je vais sortir mon premier LP sur un label d’Amsterdam à la rentrée, autour d’octobre. C’est un peu trop tôt pour entrer dans les détails mais Micro Cheval va disparaitre au profit de EYE.  Ces derniers temps, je me suis orientée vers une musique plus électronique qui ne ressemble plus trop à ce que j’ai pu faire avec Micro Cheval. Tout a été enregistré  à la maison dans notre studio analogique, avec des machines Korg (Polysix, KR-55B et KPR77), Roland (Space Echo RE-201, Juno 6), et Yamaha (CS-15) et Boss (RX-100).

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Quelles sont les approches musicales qui t’inspirent le plus en ce moment ?

Dernièrement je m’étais un peu lassée de la scène synth/wave. C’était toujours les mêmes refrains, la même recette qui tournait en rond. Mais depuis peu, il y a un un vrai renouvellement du genre, un décloisonnement. Il n’y a plus vraiment de frontière entre la techno, l’EBM, l’indus, la wave, les musiques trad., etc. Les labels ne sont plus mono-style, les soirées aussi, tout ça doit jouer un rôle dans la musique électronique qui est faite aujourd’hui. Mais je suis quand même majoritairement ancrée dans la musique électronique du passé, celle de la fin des 70s et du début des 80s. Elles faisaient preuve d’une vraie radicalité et bizarrement, pour certaines, d’une certaine intemporalité. Quand on voit aujourd’hui à quel point les musiques contemporaines vieillissent mal…

Tu es basée à Rennes. Cela influence ton travail ? Tu t’imaginerais poursuivre le label ailleurs ?

A Rennes, il y a ce disquaire fantastique, Blind Spot. On a une chance incroyable parce qu’il a dépassé le stade du simple magasin. Tout le monde s’y croise, dépose ses disques, ses cassettes ou ses fanzines et c’est très dur de ne pas repartir avec un disque. A mes yeux, il joue un grand rôle dans la diffusion de la musique en Bretagne mais bien au-delà. Ça n’influence pas directement mon travail mais le facilite ! On va aller vivre à Genève en Suisse avant cet été et là-bas il y a un peu l’équivalent romand de Blind Spot, Bongo Joe, un super disquaire-café. Cette ville est en pleine renaissance culturelle et je pense que ça sera super stimulant pour le label !

Peux-tu nous présenter en quelques mots ta mixtape ?

C’est un mix vinyles/k7 que Jean a enregistré en utilisant notre Space Echo. C’est un aperçu de ce qui tourne sur notre platine en ce moment, en majorité des classiques synth et électroniques français comme Performance, Porn Darsteller ou /I\, un des alias du Syndicat Électronique, mais aussi quelques tracks Waving Hands.

Mixtape

01. Gust De Meyer – 1.1.4
02. Skitungen – Ofrivilliga Rörelser
03. EYE – Nachtwasser
04. Performance – Idéal Présent
05. Porn Darsteller – Mystify
06. Orgue Electronique – Untitled
07. /I\ – 808 + Octamed
08. Liquid Liquid – Bell Head
09. The John Merricks – Moshi Moshi
10. Egyptian Eyeliner – Habibibikini

Audio (PREMIERE)

Facit – Måndag Mon Amour 12″ (Waving Hands Records, 02 mai 2016)

1. Krv
2. Dans Le Pacifique 04:16
3. Farväl Portmonnä
4. Hippomobile
5. Livet Är Blott En Transport
6. Industrimusikvänner