On y était: Celestial Trax et Nunu à Bye Bye Ocean

On aime vraiment toujours autant retrouver le parquet de la Java pour certaines soirées. Son plafond bas, la sueur partout, l’étouffante humidité ambiante, et la Stella en pinte. Le 17 se tenait la traditionnelle Bye Bye Ocean. Après un été de repos, on a pu y voir notre nouvelle mascotte strasbourgeoise d’Astral Planes, Nunu, et un des protagonistes de Purple Tape Pedigree, Celestial Trax .

Promis on ne parlera pas de l’alarme incendie, mais plutôt d’une sorte de remix mi-nightcore mi-UK de Get Busy dans le set de Celestial Trax, et de la technicité sans faille de Nunu dans une Java qui a peu à peu désempli. On pourrait aussi parler, de comment les interjections de Rihanna ont permis de révolutionner le dancefloor de la musique bizarre, comment à trois ou quatre reprises on retrouve des remixes aussi variés qu’étranges, dans les différents sets d’Aprile, Celestial Trax ou Nunu, de ces mêmes interjections. L’interjection en linguistique a trois fonctions bien particulières, elle permet à la fois d’exprimer spontanément une émotion, un étonnement, un ravissement, d’adresser un message, approbation/dénégation et  de créer une image sonore plus ou moins approximative. On se gardera bien de dire à quelle fonction se réfère Rihanna mais tout de même, ça provoque des choses bien étranges sur le dancefloor ces « blah blah blah », et « work work work ». Interjection/répétition, ça produit un rythme, un signal, une reconnaissance. Peut-être qu’au fond ça permet un phénomène de reconnaissance sonore qui invite aux expérimentations les plus audacieuses tout en obtenant, une sorte d’approbation général des corps qui tentent de danser.

Mais il ne suffit pas de se perdre dans la linguistique et dans les hagiographies de Rihanna pour dire à quel point cette soirée, comme très souvent, était chouette. Quand on est à une Bye Bye Ocean, comme assez rarement à dire vrai, on a l’impression d’être dans la musique en devenir, dans la musique de maintenant, celle qui expérimente, qui tente des formes et du fond. Dans la musique qui, singulièrement, essaie de travailler à sa propre invention. Et entre le set UK, hip-hop, électronique de Celestial Trax et le set expé, pop, étrange de Nunu on a été servi.

Il y a toujours ce joli sentiment d’être en adéquation avec les tentatives de réaliser le futur musical dans les Bye Bye Ocean, et rien que pour ça, on saluera toujours les programmations ambitieuses de ce définitivement très chouette collectif. Après Angel Ho et Air Max 97, c’était Celestial Trax et Nunu, plus tôt dans l’année on avait eu l’occasion d’y voir Rabit et Lotic, bref, un beau panel de ces scènes monstrueusement productives auxquelles nous sommes si attachés. Mention spéciale au set vraiment très très remuant et impressionnant de Nunu, qui on le rappelle a sorti un des plus jolis EP de l’année du Astral Plane, Mind Body Dialogue.


Nunu - Mind Body Dialogue

On pensait la scène « monstre » française bloquée dans le néo-R’n’B Tumblr. Force est de constater pourtant qu’avec le French Work sorti en avril, qui explore une french touch du footwork, et surtout avec la dernière sortie du label de Los Angeles Astral Plane, Mind Body Dialogue, que la France n’est pas en reste dans l’expérimentation électronique. Si depuis maintenant quelques années, la scène techno hexagonale s’est bien renouvelée et épaissie, on attendait qu’il en soit de même pour la scène électronique au sens plus large. C’est maintenant chose faite semble-t-il. Mais loin de là l’idée de faire un constat, ou un bilan de l’inventivité nationale concernant les musiques d’aujourd’hui. Mind Body Dialogue de Nunu, un type de la France souterraine, est juste vraiment assez brillant. On retrouve une touche propre à la scène monstrueuse dont on parle beaucoup, NON Worldwide, Janus en particulier. Une sorte de musique électronique à contre-temps, et pleine de matières denses.

On connait Astral Plane pour des compilations sorties autour de 2014/2015 où l’on retrouvait aussi bien Air Max 97, que Rushmore, Mechatok, Soda Plains, Malibu ou Divoli S’vere. Croisement déjà intéressant entre le Bala Club, la scène néo-ballroom, Fade To Mind, Night Slugs et la vogue music plus traditionnelle. Et voilà qu’au milieu de tout ce brassage, on retrouve Nunu. Dans Mind Body Dialogue on retrouve des sonorités qui ne sont pas sans nous rappeler Why Be ou Chino Amobi, Lotic ou Kablam, une manière d’approcher la musique club avec un esprit différent. Encore une fois c’est une musique qui produit des contre-mouvements du corps face au dancefloor traditionnel. Saccade plutôt qu’autoroute du bras levé et de la tête remuant discrètement. Des samples qui ressemblent à des cris de bêtes sauvages ou humaines, et un effet stroboscopique des basses, des boucles bizarres et quelques mini-nappes mélodiques réitérées en boucle plus ou moins accélérées. Bref, une évidente tentative d’imaginer par la musique une critique du rythme.

Si l’on considère qui plus est le titre de l’EP Mind Body Dialogue comme un énoncé performatif, on se retrouve presque dans un manifeste philosophico-musical, qui n’est pas sans rappeler les tentatives de nos réalistes spéculatifs préférés de dépasser le cogito cartésien. Et puis ça pose une question intéressante dans la musique, et particulièrement dans la musique électronique et club. Quel serait ce dialogue corps-esprit dans cet espace si particulier de l’écoute, ou bien au contraire, cet autre espace si particulier du club ? Est-ce que pratiquer le club, change notre rapport au temps, à l’espace, à la durée, à l’esprit, à la perception, au phénomène. A priori, on serait tenter de répondre oui. Pour autant, il y a aussi bel et bien aujourd’hui une norme du club. Un club qui n’est plus un espace autre ou hors du quotidien. Il y a le club comme parodie de la transgression, qu’elle soit communautaire ou non-communautaire, le club comme absolu lieu normal de la consommation, et puis, encore parfois, le club comme lieu bizarre, comme lieu sauvage d’une certaine émancipation du corps et de l’esprit, pour un temps, une soirée. Cette dernière pratique du club est bien évidemment minoritaire. Le club aujourd’hui est surtout une répétition du même, de la même soirée éternelle, autour des mêmes rythmes éternels, des mêmes parodies transgressives éternelles. Mais qu’est-ce que produit cette même musique « monstrueuse » quand elle rentre dans notre quotidien comme il va ? Quand elle rentre dans un club. Est-ce que ça ne changerait pas non plus notre rapport piéton au monde, ou notre rapport à notre appartement, à notre danse, à notre manière d’imaginer une soirée en créant d’autres manières de se déplacer, de penser et de danser en intérieur comme en extérieur, en club comme dans la rue ?

Le monstre est par essence indésirable et intolérable, il repose sur cette idée d’un corps (et peut-être d’un esprit) anormé. Un corps qui dépasse de ce que l’on perçoit d’habitude comme un corps. La question qu’on aurait envie de se poser alors, peut-être, c’est qu’est-ce que ça pourrait être un mouvement monstrueux ? Quelle brisure ça pourrait-être en tout cas. Et quelle brisure pourrait provoquer une musique monstrueuse dans nos rapports normés au corps et à l’esprit ?

Pour en revenir à Mind Body Dialogue, l’EP se compose de six morceaux, dont on dira qu’ils tiennent autour d’une sorte de centre en mouvement, « Core ». On retrouve, comme dit précédemment, des samples d’une scène qu’on commente abondamment, celle de Non ou celle de Janus, on retrouve aussi des choses qui nous font penser aux dernières productions de Lee Bannon. C’est un EP à la fois très angoissant et très dansant. Ça tient du mouvement étrange, c’est parfois très circulaire, parfois très saccadé, c’est assez difficile de s’y placer. Mais c’est surtout vraiment assez remarquable. On est quand même très heureux de constater que l’expérimentation ne s’en tient plus en France à la scène électroacoustique très dynamique. Très heureux d’entendre qu’on peut travailler autour d’une matière électronique élargie, et très heureux d’imaginer que peut-être la saccade et le bizarre remplaceront bientôt le 4x4. Peut-être qu’en fait c’est déjà le cas. Des petits glitches, des bruits mécaniques, des contre-temps, bref un mouvement permanent du son, une non-hiérarchie du ton, une densité des matières. Et si Pierre Boulez avait fait de la musique électronique, ça aurait ressemblé à quoi ?

Audio

Nunu - Mind Body Dialogue

Tracklist

Nunu - Mind Body Dialogue (Astral Plane, 01 juillet 2016)

01. Punani
02. Mind Body Dialogue
03. Core
04. Gear
05. Hateful
06. Cog