On y était : Ought à la Maroquinerie

On y était : Ought à la Maroquinerie, le 25 novembre

À l'occasion de la sortie de Sun Coming Down, le deuxième LP sorti sur Constellation, je revoyais Ought à la Maroquinerie pour la troisième fois de l'année. Fallait-il s'inquiéter d'une telle assiduité? Étais-je en train de développer un quelconque syndrome, ou une addiction compulsive pour ce groupe ? Désireuse de pénétrer les arcanes du milieu indé, je péchais plutôt par excès de mondanité. Oh Yeah! Euh Yes pardon. Le terme « Yes » est plus stylé comme le souligne Stuart Berman dans sa chronique pitchforkienne de Sun Coming Down, consacrant un paragraphe tout entier à la différence ontologique qu'il y aurait entre les deux termes : « La musique Pop s'incarne toute entière dans le terme « Yeah ». Celui-ci renvoie à une forme de rébellion inoffensive et décontractée. Il n'y a pas plus je-m'en-foutiste que dire Yeah. Enlever le s c'est décliner tout sens des responsabilités alors que l’énoncer correctement atteste d'une vraie forme d'engagement »… Je ne traduirai pas la suite du corpus qui pourtant ne cesse de broder sur la valeur de ce nouveau « Yes » révolutionnaire et post-postmoderne car sa métacompréhension en langue anglaise me dépasse quelque peu, par contre je me propose à mon tour de digresser autour d'une autre définition qui à mon sens reflète parfaitement l'esprit de ce quatuor de postpunk classique….

Le terme «Ought» marque une intention, qui tend à la résolution d'une action mais le conditionnel rend la démarche vacillante. Il n 'y rien de moins fiable en effet qu'un piètre conditionnel en guise de réponse donnée, d'autant que le conditionnel est souvent utilisé pour marquer un langage soutenu. Il est l'apanage des gens bien élevés, qui, de manière courtoise, n'imposent pas avec perte et fracas mais suggèrent avec finesse et délicatesse. Ce nom sied ainsi tout à fait à ces quatre garçons sensibles au charme discret. Tim Beeler incarne à lui seul cet esprit nobiliaire, avec sa joliesse de dandy, son cou racé, ses chemises en daim légèrement froissées et ce visage de poupin aux traits émaciés. Sa voix est galante, et malgré son faible timbre, qui manquait d'ailleurs cruellement d'amplification à cette occasion, elle sait se faire impérieuse car le ton fluctue incessamment. Et si son ton s'entend, on est content, faudrait-il dire en allitérations car il s'agissait bel est bien d'une constante constitutive de sa diction. Autre manifestation, j'appréciais tout particulièrement sa manière de scander les textes de manière théâtrale et son goût de la répétition avec une voix presque aussi nasillarde que celle d'un Mark E Smith, lui donnant des airs de garçon prolétaire. Celle-ci pouvait pourtant tout aussi bien s'élever et gravir les échelons de l'humaine condition. Tout ce panel sociologique et cette palette de tons qu'il nous mettait à disposition étaient hautement distrayants. Les titres Men For Miles ou encore Beautiful Blue Sky illustraient bien ces différents points : la répétition et les registres variés à satiété pour un effet théâtralisé.

Ought

Les détracteurs de Ought pourront justement lui reprocher cet excès de théâtralité et ce phrasé emphatique presque ironique, à l'image du « I've given up love » dans le titre Passionate Turn. S'agit-il de sur-interprétation ? Dois-je leur prêter des intentions qu'ils n'ont pas?  N'allant pas jusqu'à dire qu'il ont la dérision d'un Frank Zappa, il y a tout de même des dimensions qui à première vue n'apparaissent pas. J'évoquais dernièrement, avec un ami, le cas de Lawrence Hayward, le chanteur de Felt. Ce poto soutenait être terriblement indisposé par le timbre et les modulations d'Hayward. En dépit de son amour immodéré pour la pop britannique des années 80, il exécrait au plus haut point ce groupe seulement à cause de l'artificialité de la voix de son chanteur (notamment au sujet de Sunlight Bathed The Golden Glow sur Gold Mine Trash). Cette haine invétérée me fascinait et je me rendais compte que j'aimais précisément ce groupe pour cet aspect.

Certes on peut reprocher à cette voix maniérée et aux arrangements musicaux léchés et bien souvent empruntés, un certain manque de naturalité. C'est du post punk de garçons bien élevés à qui il manquerait la fougue et la radicalité. L'introspection y est mais le chant a beau tenter de s'encanailler, la musique ne cesse d'être appliquée. Ought en concert n'a rien de révolutionnaire. C'était même plutôt très mou en première partie de soirée... Quel serait finalement l’intérêt d'assister à un concert reproduisant le disque dans son intégralité sans aucune altération ou improvisation ?

Il nous aura fallu un certain pour entrer dans le vif du sujet. C'est même à la fin que l'émotion a commencé à nous gagner sensiblement. Curieusement, le public qui jusque là, ne bougeait pas d'un iota s'est tout à coup emballé à la fin du concert et les rappels ont été si intenses et les applaudissements si denses que le groupe est revenu une troisième fois sur scène. Tim Beeler, répondant poliment aux injonctions du public, s'est alors exclamé avec sa plus belle voix de canard: « We're not the Beatles » pour indiquer qu'il avaient déjà quasiment épuisé la quasi totalité des titres de leur répertoire. Ce plébiscite inattendu n'a pas manqué de me faire sortir de ma langueur et je me mettais alors à applaudir avec la même ferveur idolâtre en criant « Yeah! » à tout-va alors même que je m'ennuyais quelques secondes auparavant. J'ignore ce qui s' est passé, sans doute, une fois de plus, cette fameuse envie de communier et de se prendre dans les bras... Cela va-t-il cesser enfin? Je souhaiterais retrouver mon esprit critique et retrouver la verve irascible d'un Mark E Smith ou tout simplement m'arrêter d'écrire...

 


On y était : GusGus à la Maroquinerie

yrGROaqEJDv1-originalGusGus, le 3 décembre 2014, La Maroquinerie

Tout plaisir coupable vient d’un malaise sur une question de goût. « J’aime ça, mais ce n’est pas bien, je craindrais de m’exposer au jugement des autres en le revendiquant ». Et le plaisir n’en ressort que décuplé. En effet, aimer GusGus, c’est compliqué. Sur le spectre esthétique de l’électro indé, c’est comme aimer de porter une chemise clinquante de chaudasse à 300 euros, ou mater un sous-genre vraiment rococo de porno, voire mettre du parfum. Pourtant, ça va, on est en 2014, le crossover entre mainstream et underground est devenu tellement mainstream qu’aimer Rihanna est presque devenu un truc de poseur et que même nos parents ont compris que LIES c’était bien. Pourtant, GusGus est dans une zone grise. Débuté comme un projet de pop middle of the road dans les 90s, les Islandais ont progressivement viré house de backroom depuis, jusqu’à signer en 2009 sur Kompakt et ainsi rentrer par la grande porte sur le domaine de l’électro qui s’écoute. Le problème, et donc l’attrait, c’est le mélange : un gros son analogique bien crémeux sur une tech-house de pétasse, des vocaux over-the-top qui mêlent transe 90s, cabaret gay et eurovision pour des morceaux pop grandiloquents et sentimentaux, mais bizarrement classes. Et derrière tout ça, on identifie pourtant un sens de l’humour vaguement pervers, voire un dandysme malsain, comme sur le clip de leur récent single Crossfade, sorte drame Bergmanien autour d’une piscine qui semble être le fruit d’une rencontre entre David Guetta et Fassbinder.

En tout cas, la Maroquinerie était pleine le 3 décembre dernier pour leur concert, ce qui n’est pas le cas d’un paquet de groupes qui passent par là. Mais qui sont les fans de GusGus ? Quel est leur réseau ? C’est assez simple : il est gay à 70%, avec option bear club de province en version bon enfant, ce qui nous change un peu des nerds qu’on croise habituellement ici. C’est d’ailleurs l’occasion d’un des commentaires les plus pertinents sur la Maroq de la part d’un primo-visiteur : « l’hallu : y’a pas de dancefloor », et on se dit qu’effectivement ça aurait été pratique pour Swans ou Thee Silver Mont Zion. Après une première partie embarrassante qui s’apparenterait à Gnarls Barkley se mettant au dubstep, la moitié son du quatuor ouvre avec le morceau-titre instrumental du Mexico qu’ils ont sorti cette année, avant que ne débarquent les deux vocalistes, et c’est là qu’il faut assumer. Daniel Agust, celui qui fait les vocalises les plus camp, est un petit bonhomme fascinant aux airs précieux et perfides, qui vagabonde sur le plateau en dansant dans une chemise à lanières. Högni Egilsson, celui qui fait plus lover, est un viking à cheveux longs qui se trémousse dans un débardeur or-transparent et se lance dans des chansons françaises pendant les breaks. C’est du lourd, et pourtant, malgré un ensemble aussi cheesy, tout fonctionne, avec une certaine intelligence même.

Le très bon set-up 2 chanteurs/2 mecs aux machines permet une souplesse et une chaleur rarement vues dans des sets électro-pop, souvent relayés au niveau de blague théâtrale ou de playback post-moderne. Restituées en live, toute la grâce et la finesse du son GusGus apparaît, et sous l’excès, un certain bon goût émerge. Mexico a en fait transposé la house vocale high-fidelity de DK7, Richard Davis ou Swayzak dans un bain de subversion queer saupoudré de pincements salaces. Le rendu est tout simplement drôle et puissant, à l’image d’Obnoxiously Sexual dont les arrangements et le titre doivent tellement aux Pet Shop Boys, ou de Within You, dégoulinante love-song main au coeur sublimée par une électronique épaisse mais bien dosée. C’est aussi le cas de l’inavouable Crossfade, hymne de techno-transe boursouflée aux vocaux luxueux que mille producteurs d’EDM rêveraient de mettre au monde, mais n’ont tout simplement pas le sens de l’écriture et de la décadence pour le faire. Le tout servi par une formule live coquine et généreuse, il s’agit peut-être, toute honte bue, d’un des meilleurs concerts de l’année, débardeur transparent ou pas.

Audio


On y était - RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE à La Maroquinerie

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RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE, Gonzaï XIV, La Maroquinerie, le 12 avril 2013

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 12 avril dernier, à l'occasion des concerts de RICKY HOLLYWOOD (FR) et de YETI LANE (Clapping Music / FR) dans le cadre de la soirée Gonzaï XIV.

 

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On y était - Silver Apples et Egyptology à La Maroquinerie

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 22 septembre dernier à l'occasion des concerts de Silver Apples (Enraptured Records) et d'Egyptology (Clapping Music - lire) dans le cadre de la soirée Gonzaï VII.

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On y était - Fol Chen & Liars

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Fol Chen, Liars, Paris, La Maroquinerie, le 19 mai 2010

Vous avez déjà foutu les pieds en enfer ? Le malin a-t-il déjà joué de votre trop facile concupiscence, susurrant délicieusement ses charmes vils au creux de vos oreilles avant de vous les rabattre brutalement dans la plus complète stridence apocalyptique ? Oui ? Non ? Dans tous les cas, lisez attentivement ce qui suit. Ma journée commence pourtant bien : gagnant mon lieu de travail aux aurores, tel un angelot dévotement pétri de professionnalisme, je besogne sans interruption une montagne de chiffres dans le plus pur espoir ascétique de trouver grâce aux yeux de mes employeurs. La personnification du bonheur terrestre comme n'importe lequel des catéchismes économiques l'entend et le défend. Quand l'heure de l'apéro tinte, faut pas déconner quand même, je me soustrais au monde, me retrouvant, quelques arrêts de métro plus loin, aux abords d'une Maroquinerie faisant étal d'une excellence constamment avérée en programmant ce soir Fol Chen et Liars. Le houblon humecte délectablement mes lèvres quand bien même je discute de notre nouvelle newsletter. Rien ne me laisse présager de ce qui est en passe d'advenir. (Presque) inopinément je retrouve Virginie, collègue d'Hartzine et fan inconditionnelle des Liars. Quoi de plus logique ? A la sortie de Sisterworld, dernier album en date du trio, nous avions accordés nos violons pour mettre les petits plats dans les grands : interview, chronique, revue discographique et compilation vidéo. Rien de moins.

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Une clope avidement mégotée plus loin, je pénètre dans l'antichambre infernale. Signée chez Asthmatic Kitty (DM Stith, Sufjan Stevens), Fol Chen m'est totalement étranger. Une découverte intégrale donc, d'autant que la présentation de la soirée avait de quoi titiller une curiosité bien placée, le groupe étant censé "préserver son anonymat à de masques scéniques lors de ses performances live explosives". Forte d'un disque paru l'année dernière, Part 1: John Shade, Your Fortune's Made, et d'un second à sortir ces jours-ci, Part II: The New December, la bande des quatre apparaît sur scène à visage découvert, chacun de ses membres étant néanmoins vêtu d'une combinaison rouge à bandes noires. D'une, les groupes "masqués", bon ok ça passe, de deux, les groupe en combi, bahhh depuis Devo, ok c'est fait et refait. Première déception. Le morceau introductif pose d'entrée les bases de leur rock à synthé solidement caréné d'une batterie omniprésente : presque dix minutes où se répondent claviers, trompette et guitare à mesure que Samuel Bing (promis, je ne ferai pas de jeux de mots foireux avec son nom) minaude ses paroles en usant de l'ensemble de ses muscles faciaux. Ce n'est pas franchement beau à voir, d'autant que Bing, aussi petit que ne l'est sa guitare, n'a de cesse de repousser les attaques récurrentes d'une mèche balayant l'ensemble de son visage. Mes yeux se reportent donc insidieusement vers la demoiselle au chant et au synthé, nettement plus agréable au regard, tandis que mes oreilles se repaissent du martellement dionysiaque que le batteur fait subir à ses fûts. Aussi baraque et presque aussi grand qu'Angus Andrew, j'imagine ces deux-là se rencontrer dans un fight club d'une banlieue paumée de Los Angeles. Le coup de foudre et le coup de poing. N'empêche que deux chansons s'écoulent et on en est toujours au même point : j'admire auditivement le cognement furibard de l'esthète ténébreux, je contemple, médusé, le charme de la clavièriste - qui par malheur chante faux - j'évite du regard le Bing de poche trépignant et je tressaille à chaque invective de trompette. Sérieux, c'est cool de faire du syncrétisme musical, surtout quand on habite dans un coin ultra-blindé de mariachis, mais à part les Texans de , la trompette c'est vraiment l'apoplexie du rock. Peu à peu le public s'ennuie et le bar commence à s'emplir. Dans les chuchotements d'escaliers, une question lancinante s'invite à toutes les bouches : pourquoi un tel groupe dénué d'originalité en première partie d'un groupe réputé pour son excentricité ? Très vite, on comprendra, mais moi, j'ai mon idée : un bon fight club, ça scelle une amitié.

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J'en viens à la substantifique moëlle de vos interrogations. Peut-être par naïveté, je ne suis pas de ceux qui ont la peur du complot dans le sang. Pourtant, là, rien à dire, j'ai de suite senti l'entourloupe maléfique : Virginie était destinée, que dis-je, pré-programmée à ce report, elle qui déclarait dans sa récente chronique avoir un bonheur fou à "retrouver un vieil amant". Dès lors, comment ne pas sentir cette lame aiguisée pointer dans mon dos, chacun de mes mots devenant prétexte à une déchirure sanguinolente. Et d'aller de mal en pis à l'apparition du surhomme Angus, démesurément grand pour la scène d'une Maroquinerie prenant instantanément les atours d'un mouchoir de poche. J'aperçois de biais le regard de Virginie, je fais face au Goliath, à la crinière noire ébouriffée, souriant de toutes ses dents et s'emparant du micro pour saluer une foule massée de son épais tapis dans les moindres recoins de la salle. L'étreinte du couteau dans le dos, je me perds dans le blanc des yeux d'Angus qui, très vite, vire au rouge. Le masque tombe et Méphistophélès s'empare de sa créature : mon cœur bat la chamade, je me sens embringué dans une machination à l'artifice meurtrier, persuadé de ne pas en sortir indemne. N'est-ce pas la couleur de l'enfer ? J'ai pourtant déjà vu les Liars, lors de leur passage, l'année dernière, à la Villette Sonique. L'alcool m'a sans doute poussé à omettre un détail. Un putain de détail. Le rythme malsain d'A Visit for Drum entonné par Julian Gross retentit depuis déjà deux bonnes minutes, Aaron Hemphill à droite de la scène insufflant des échos de guitares spasmodiques, quand le golgoth australien daigne enfin poser sa voix, usurpant la folie de ses pupilles dilatées. Le groupe est accompagné de Bing à la guitare et de son acolyte trompettiste, ici bassiste, tout deux légèrement en recul sur la gauche. Le pourquoi du comment de Fol Chen donc. No Barrier Fun est enchaîné sans interruption aucune, et sera l'un des huit titres de Sisterworld entendus ce soir : autant dire que les Liars sont là avant tout pour promouvoir un album qui, par la clameur de l'accueil réservé, est loin d'être une pièce mineure dans la discographie du groupe. Au contraire, Sisterworld et son ferraillage de bon aloi paraissent être taillés à merveille pour la présence intensément physique d'Angus se mouvant au rythme des claquements de caisse claire : la fausse quiétude égrainée sur le disque se meut en véritable cavalcade nimbée de décibels. Dès Clear Island les premiers rangs se mélangent dans la ferveur d'un pogo anarchique que We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own ne fera qu'amplifier dans un final thaumaturgique. La jeunesse relative de l'assistance fait que Scissor, ultime single du groupe, tout en montagne russe, est salué à gorge rougeoyante. Les riffs sombres d'Aaron se font de plus en plus tranchants, enfonçant net là où ça fait mal. Les oreilles bourdonnent, Angus vitupère sauvagement son micro d'incantations blasphématoires, fixant ça et là le vide et chorégraphiant de son visage déformé la violence extatique se dégageant des deux épures de stupre saturé, The Overacheivers et Scarecrows On A Killer Slant. Les deux joués presque en suivant et seulement entrecoupés de The Other Side of Mt. Heart Attack, rare comptine du groupe dédiée à une de leur amie enceinte. Ces trois-là sont donc humains, le détail est d'importance. Après quelques palabres joliment énoncés dans la langue de Molière par un Angus dégoulinant de transpiration, le groove vénéneux de Sailing Back To Byzantium s'empare des guiboles du tout un chacun, ouvrant la voie à la paranoïa distordue de Plaster Casts Everything, jetant de l'huile sur le feu en embrasant une nouvelle fois une fosse de plus en plus large. Les Liars ne s'abandonnent jamais à la facilité, seul démon conjuré, déchirant, dans une luxuriante forêt de sonorités alambiquées, leurs motifs sonores les plus évidents. En témoigne Pround Evolution, morceau conclusif du set, à l'apparence discographique aussi volubile qu'il ne se transforme en live en véritable messe noire résonant indéfiniment dans la moiteur environnante. Le groupe quitte la scène et la regagne presqu'en suivant, sous les acclamations ininterrompues d'un public fiévreux, Aoron en tête, suivi de Julian, frappant dans le vide tel un boxer montant sur le Ring. Pour la rime, Bing reste à quai, Angus complétant le trio en formation originale pour ces quelques dernières minutes. La rythmique lourde et obnubilante de Be Quiet Mr. Heart Attack!, perçant dans le mur de réverbérations brumeuses élevé par Aaron, invite à une nébuleuse constatation, au-delà de sa fausse répétition jouissive : de par leur setlist les Liars n'expurgeront ce soir que leur premier effort, They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top, pourtant pas le plus dégueulasse. Et s'il fallait une fin à mon irrésistible calvaire, celle-ci prend corps dans un Broken Witch écumant jusqu'à l'étourdissement mes ultimes restes de fiel : batterie saccadée, voix éraillée, guitares épileptiques, psaumes rabâchés jusqu'à satiété : "blood, blood, blood, blood"...

Dès les premières lueurs signifiant la fin définitive du concert, je m'échappe, je cours, je dévale la rue direction Ménilmontant. L'ambiance glauque du métro me monte à la tête, alerte, la trouille me colle aux basques. Les yeux noirs d'Angus me poursuivent dans la nuit tandis que je repense constamment au schlass affûté de ma compère chroniqueuse. Depuis je vis claquemuré dans ma turne, je ne vais plus au boulot. Je pèse mes mots aussi. Que ceux-ci gagnent ma rédemption. La lumière du jour me manque.

Setlist

Liars

1. A Visit From Drum (Drum's not dead)
2. No Barrier Fun (Sisterworld)
3. Clear Island (Liars)
4. I Can Still See The Outside World (Sisterworld)
5. We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own (They Were Wrong, So We Drowned)
6. Scissor (Sisterworld)
7. The Overacheivers (Sisterworld)
8.The Other Side of Mt. Heart Attack (Drum's not dead)
9. Scarecrows On A Killer Slant (Sisterworld)
10. Sailing Back To Byzantium (Liars)
11. Here Comes All The People (Sisterworld)
12. Plaster Casts Everything (Liars)
13. Goodnight Everything (Sisterworld)
14. Proud Evolution (Sisterworld)
15. Be Quiet Mr. Heart Attack! (Drum's not dead)
16. Broken Witch (They Were Wrong, So We Drowned)


On y était - Jackie O'Motherfucker / Jeremy Jay

Jackie O'Motherfucker et Jeremy Jay, Route du Rock Session, 22 février 2010, Café de la Danse

Ce lundi soir crachotant, pas vraiment remis d'un week-end à cent à l'heure, entre déluge électrique (Chokebore) et orgasmie dancefloor (Desire, Glass Candy), je me prends à compter mes heures de sommeil sur les doigts d'une main quand Jeremy Jay nous rejoint. A l'occasion d'une session organisée par la Route du Rock, qui étrennait sa cinquième collection hivernale du 19 au 21 février, le dandy à la mine blafarde partage l'affiche avec les Américains de Jackie O'Motherfucker. Une drôle d'affiche, car mis à part leur stakhanovisme discographique respectif, peu de choses réunissent les deux formations. Jeremy Jay n'était d'ailleurs pas de la programmation festivalière. Dans l'immédiat, on s'en grille une avant de prendre la direction du Trucmush, un troquet sympa non loin du Café de la Danse. Bien aidé par Fab et Nadia - pour le coup, je n'ai eu qu'à siffler l'happy hour - Jeremy répond à nos questions avec une certaine bonhomie. Sirotant son Perrier menthe, il veut nous parler de Splash, son futur disque, qu'il annonce sous des hospices plus lo-fi que les deux précédents A place where we could go (2008) et Slow Dance (2009). Délaissant les années quatre-vingt et une cold-wave dont il extirpait avec nonchalance un groove suranné mais diablement efficace, le trentenaire au visage de jouvenceau s'attaque désormais aux nineties de Pavement et Sonic Youth. Au dépouillement d'une guitare sèche matinée de claviers succède l'abondance sur disque et sur scène de deux guitares électriques. Cause, conséquence, il n'a pas de guitare adéquate pour satisfaire notre invitation à s'exécuter en acoustique pour nous, rien que pour nous... et notre rédac chef (qui télécommande cette entrevue de son Doubs d'élection). Notre caméra a d'ores et déjà repris rendez-vous avec le jeune homme : cette Hardy session doit se faire.

La nuit s'immisce paresseusement dans l'étroit passage Thière provoquant une molle stupeur de cadran : les horaires du Café de la Danse ne sont pas ceux de ma pendule interne déglinguée. Sans révolte, je prends mes cliques et mes claques et je me traîne sous une pluie fine et revigorante. 19h30, je me retrouve seul, le cul vissé sur l'un des fauteuils que compte ledit Café. Les Jackie O'Motherfucker sont déjà en piste. J'ai loupé deux morceaux, à savoir : la moitié du set...

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Je ne vais pas vous la faire : je connais autant Jackie O'Motherfucker que je suis resté sobre ce foutu week-end... et ce malgré leurs seize années d'existence pour à peu près autant d'albums pondus. Avec un nom pareil, on peut s'attendre à tout. Le groupe d'abord : fondé autour du multi-instrumentiste Tom Greenwood et du saxophoniste Nester Bucket, JOMF a mué sous la forme d'un collectif à géométrie variable en fonction de divers projets discographiques. Musicalement, si l'on fleurte avec les paysages sonores des canadiens de Godspeed You! Black Emperor, les JOMF contractent un refus quasi systématique d'emballer leurs divagations psychés sur une rythmique échevelée. La science improvisée de la retenue, de la frustration sinusoïdale, voilà ce que nous offrent les membres présents de JOMF. Ces derniers cultivent un style très olympique d'hiver. Les quatre trappeurs arborent presque tous d'inquiétantes chemises à carreaux, le visage serti d'imposantes binocles que l'on jure incassables. Le temps de me demander quelle distance sépare l'Orégon de Vancouver - sans doute une blinde - que la batterie, discrète, tout en cymbales, effeuille progressivement l'appréhension d'un public venu s'enquérir en masse du grand blond. Fatigue aidant ou pas, je m'accommode sans effort d'une virée cosmique de bon aloi, fermant les yeux tout en laissant mes sens s'éprendre de cette vaporeuse déferlante de guitares atmosphériques triturées de pédales d'effets. Insaisissable dans sa forme, la musique des Jackie O'Motherfucker fait étale, même pour le novice que je suis, d'une formule addictive de bonne facture. Une étreinte versatile et fuyante telle une caresse rêvée. Un peu plus et je m'endors sur les genoux de mon voisin... Et pas de rappel. Logique : ce serait repartir pour vingt minutes. Le public n'est pas prêt à ça. Avec regret je vois une jeune fille s'assoir à ma droite : ses genoux ont l'air très confortables. Je me console encore aujourd'hui avec la captation live de Saint-Malo qu'Arte.tv propose sur son site :

Jeremy Jay pointe le bout de sa mèche bien coiffée. Son groupe est composé quasiment des mêmes musiciens qu'au dernier concert de l'échalas quatre mois plus tôt à la Maroquinerie. Ce qui est de mauvais augure tant celui-ci avait été aussi éprouvant pour les oreilles que pour les guiboles. Au moins là, on est assis. JJ trône au centre de la scène, entouré à sa gauche par un second guitariste aux cheveux rabattus sur le visage et à sa droite par un bassiste dodelinant expressivement de la touffe. Seul le batteur est nouveau : on s'excusera donc pour lui de ses approximations. Ses musiciens, rencontrés ici et là, sont payés à la date : leur je-m'en-foutisme et leur turn-over n'a donc rien de très étonnant, les cachets n'étant pas mirobolants ma petite dame... JJ entame pied au plancher un set mariant classiques de son répertoire et morceaux de Splash à paraître le 25 mai (K Records / Differ-ant). Malgré une voix réverbérée retrouvée, n'ayant pas à ferrailler avec des saturations crasses malvenues, un malaise subsiste : ses antiennes d'alors perdent de leur spontanéité à deux guitares quand les nouveaux morceaux sont par définition méconnus d'un public légèrement amorphe (encore un coup de Jackie ça...). JJ enchaîne plus vite que la musique, essayant, en vain et malgré sa timidité apparente, de briser la glace (Breakin the Ice est joliment exécuté). Le faux dadet sautille, mais on sent qu'il n'y est pas. C'est donc dans son répertoire pêchu qu'il excelle tant bien que mal, envoyant valdinguer un Gallop de haute volée. Preuve en est que le garçon a du talent, mais que celui-ci est décalqué sur scène telle une ébauche floutée de ses compositions. Car, merde, j'ai pourtant écouté Splash... et je ne reconnais là, de façon évidente, que deux ou trois morceaux dont As You Look Over The City et Whispers Of The Heart. Pas les plus dégueulasses d'ailleurs.

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En le contemplant finir sont set comme ses morceaux, en les bâclant sur les entournures, je me demande si après Slow Dance, Jeremy n'aurait pas eu besoin d'un peu de "vacances créatives". Une interdiction de composer ou de toucher une gratte pendant six mois ou quelque chose comme ça. Une façon de se retrouver et de rassembler ses bonnes idées. Mais bon, il faut bouffer et séparer le grain de l'ivraie ne semble pas être sa priorité. Dommage, car à trop vouloir en faire on tue le savoir-faire. Le sien, auparavant cristallin, joue dangereusement avec le sens commun et risque à un moment ou un autre de faire un beau Splash. C'est facile je sais, mais comme à la Maroquinerie, après une heure de concert, la salle se vide avant même le rappel. Comme on dit : qui aime bien châtie bien. Et souhaiter du repos à quelqu'un ce n'est pas la mort.


On y était : Kap Bambino

Kap Bambino 18/06/09 à la Maroquinerie : Les têtes brûlées

Note : à classer directement dans le top 10 des (petits) concerts mémorables, je pense qu’aucune des personnes présentes ce soir-là ne me contredira. Dès les premières minutes, nous avons tous compris que la fureur de cette chanteuse, à la petite carrure mais à la tonicité retorse, allait tout dévaster sur son passage.

Kap Bambino c’est donc ELLE : Caroline Martial, cheveux courts décolorés, yeux bleus cernés de noir bientôt dégoulinant sur les joues, une voix nerveuse et saturée et une présence indiscutable sur scène. Et c’est LUI, Orion Bouvier derrière ses machines, triturant, torturant, distordant un son puissant et dévastateur. Le duo se rencontre à une fête en 2001 et créée le label indé Wwilco (axé électro barré), puis sort son premier maxi sous le nom de Kap Bambino en 2002. Cela fait donc 7 ans que les deux compères expérimentent une sorte de happy hardcore mélodique (avec un premier album Zero life, night vision en 2006 et aujourd’hui Black List) et qu’ils se livrent à de nombreux lives chaotiques qui leur a acquis une réputation pas volée et un public toujours plus enthousiaste à être bousculé par un déferlement brutal et jouissif de sons métal/électro, nous ramenant parfois quinze ans en arrière au premier album de Prodigy, ou encore à DAF.

Car il y a vraiment quelque chose de l’ambiance des free parties du début des 90’s chez Kap Bambino, la fièvre, l’excitation, mais la véritable valeur ajoutée de ce groupe : c’est ELLE. Le groupe bordelais nous fait la démonstration implacable de la puissance punk de ce qu’on qualifie de French Touch 2.0 (coïncidence ou pas le look barbu à la Justice d’Orion?!). Caroline, bête de scène, réussie à incarner toute la rage qu’elle a en elle, rage qu’elle transforme en jouissance furibarde, et qui souligne parfaitement ce qui manque à tous ces groupes de Dj’s. De l’humain, avec des sentiments et des émotions qui éclaboussent. J’avoue que je suis restée médusée quand je l’ai vue sauter dans la foule au bout de dix minutes de concert, un ralenti à plusieurs vitesses comme dans le clip très noir et très inquiétant de Red Signs. Quelle stupéfaction et quel bonheur de voir cette fille faire corps avec un public à genoux! Descendre dans la fosse brûlante, hurler dans son micro et taper un pogo avec la foule déchaînée, si c’est pas de l’amour!

Pour ne rien vous cacher, j’avais prévu d’écrire un papier sous forme de battle entre ce concert-ci, qui m’a bien retourné vous l’avez compris, et le live de Cristal Castle qui se déroulait le lendemain au Show Case. Les deux groupes ayant un certain nombre de points communs musicaux, il me paraissait intéressant de les confronter dans un combat imaginaire. Or celui-ci ne peut même pas avoir lieu. Malheureusement pour eux, les anglais de Crystal Castle se sont retrouvé dans une soirée de marque (que je ne citerai pas) dans un lieu à l’allure de grosse boîte de province au volume tellement OVER que c’en était inécoutable même avec des boules quiès. J’ai même eu la douloureuse expérience d’écouter Courtship Dating, mon titre préféré par ailleurs, complètement massacré par cette saleté de vocoder qui me donne la nausée (il serait peut-être temps de remédier à cette pandémie d’effets de voix toujours plus rédhibitoire).

Bref, Kap Bambino l’emporte par KO, laissant une traînée de souffre et de stupre dans nos petits cœurs dévastés par la prestation fantastiquement hardcore de Caroline. Ils écument à peu près tous les festivals de l’été, je ne saurais trop vous conseiller de vous y précipiter. Avec un casque et des protèges tibia si vous avez.

Virginie Polanski

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On y était - BATTANT

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Battant tabasse.

Samedi soir à la Maroquinerie, on trépignait tous d’impatience en attendant le magnétique trio anglais, Battant, qui sont précédé par une réputation de lives fiévreux, pratiqués intensément dans le East London ces deux dernières années. Autant dire que ça tapait du pied sévère en se cognant le slow show de Telepathe en première partie.

Est-ce qu’on espérait trop?

Battant et sa chanteuse androgyne Chloé Raunet fait son entrée sur trois titres planants et prometteurs d’une suite plus énervés (Mark Twain, The Butcher et Rerinse). Arrive le tubesque Radio Rod et c’est à ce moment précis que je me dis qu’il manque quelque chose, non seulement sur cette scène un peu vide, mais surtout dans le son sec envoyé par la boïte à rythme : une batterie! S’il est vrai que Battant mélange et emmêle à merveille leur rock d’une grave empreinte newwave/coldwave fonctionnant parfaitement sur leur album, le live se montre un peu chiche en matière de gros son que nos oreilles affamées réclame ce soir-là.

Cette impression de manque s’estompe une fois envoyé Socket, le titre le plus rock de leur premier album. A ce moment,  la salle (franchement empotée) se laisse gagner par le rythme frénétique et le chant fiévreux « Plug the TV into his mind » de Chloé. Un peu poseuse selon certains, elle se montre parfaitement maîtresse de ce live, oscillant entre séduction et fuckoff attitude, se balladant avec sa Kro entre ses deux acolytes Tim Fairplay et Joel Dever, l’un grattant frénétiquement sa guitare et l’autre plié en deux devant son clavier.

Final au top!

Heureusement pour nous, le meilleur arrive : le trio envoie la furie punk/horror du titre Human Rug, cascade de riffs et arabesques moyen-orientales dissonantes. Les « mini-battant » à la coupe garçonne clonée de Chloé secoue leur mèche de cheveux devant leurs yeux fermés, parties dans une transe aux accents vaudous.

Finalement, c’est aussi ce que le public demande ce soir : avec une signature sur le label de la night Kill the Dj , on a qu’une envie, c’est que Battant nous fasse danser ! Vœux exaucé à la fin du rappel avec le bonus track festif Jump’up, morceau volontairement absent de leur premier album, et qui, selon toute vraisemblance, aurait pu les propulser dans les charts, au même titre que les Ting Tings. Mais les trois Battant en aurait décidé autrement, désireux de tracer leur propre voie dans un genre défini par eux-mêmes.

Ce soir-là on a presque oublié tous les groupes à chanteuse charismatique (oubliée Karen O, oubliée VV!). Le live de ces londoniens pur jus nous a prouvé qu’on pouvait mélanger sans scrupules autant de genres, très noirs et très dansants, que d’émotions en 55 minutes.  Il est certain que l’on trépignera en attendant leur retour sur nos scènes.

Virginie Polanski!

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