Braids l’interview

braids01Si les BRAIDS se cherchent une place dans la bande-son d’une série d’ados sans problème de peau mais avec une conscience sociale, ils sont en bonne voie. De moins en moins art et de plus en plus pop, leur approche musicale continue cependant à donner une certaine valeur à l’expérimentation et Deep In The Iris, leur troisième LP, se place comme une étape crédible dans l’évolution de la formation canadienne en direction d’un public plus sensible à la pop culture. Si le positionnement reste de l’ordre de la prise de risque auprès des amateurs de la première heure, il en améliore l’accessibilité à une audience plus large. C’est plus efficace si l’on a dans l’idée de transmettre un message, et c’est visiblement l’intention du trio montréalais, qui traduit dans ses lyrics une préoccupation sur la féminité et sa place dans notre société. BRAIDS have brains, comme le démontre cet entretien avec Austin Tufts, le batteur du groupe, qui nous apprend que les retraites en pleine nature ne sont pas le domaine réservé des folkeux spleenétiques et que les discours engagés peuvent être portés par des mélodies badines. En attendant la sortie physique de leur dernier album le 27 avril prochain chez Arbutus Records, Hartzine vous propose de découvrir la conscious pop de BRAIDS en lien streaming ci-dessous. Les Canadiens se produiront également le 29 de ce mois au Pop Up Du Label.

Braids l’interview

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En 2011, Native Speaker était un mélange d'art rock et de shoegaze partagé entre douceur et puissance. C’était jeune, brut et accrocheur. En 2013, Flourish//Perish partait plus électro pop, le chant était plus clair et les mélodies plus douces, certains morceaux résonnant même comme des berceuses contemplatives. Vous avez commencé à travailler sur Deep In The Iris au même moment et même s’il y a des passerelles évidentes entre les deux, ce dernier intègre d’autres influences : des rythmes jungle se mêlent à un chant et des chœurs fluctuants, il y a beaucoup de piano et de réverb, et des accords aigus qui vont et viennent. L’ensemble paraît plus intense, moins apaisé mais plus mélancolique. Qu’est-ce qui a conduit à ce résultat ? Et comment expliques-tu votre évolution musicale ?
Back in 2011,
Native Speaker was a mix of art rock and shoegaze torn between sweetness and strength. It was young, raw and catchy. In 2013, Flourish//Perish went more electro pop, vocals were clearer and melodies smoother, some of the tracks even sounding like contemplative lullabies. You started to work on Deep In The Iris at the same time and though the bridges between the two LPs are obvious, the latter deals with other influences: jungle rhythms melted with fluctuating vocals and chorus, a lot of piano and reverb, and high pitched chords fading in and out. The whole stuff sounds more intense, less quiet but more melancholic. What led you to this result? And how would you explain your musical evolution?

Après l’enregistrement de Flourish//Perish, minutieusement produit en studio, chaque détail pensé et retravaillé plusieurs fois, nous sentions la nécessité d’une approche plus naturelle et humaine pour nos nouveaux morceaux. Il nous fallait sortir la tête de nos écrans, d’un style de production à ce point tourné vers les micro détails et revenir à des sessions d’écriture plus cathartiques, motivées par l’énergie, que nous avions connues pour Native Speaker. Comme tu le soulignes, c’est vrai que Deep In The Iris jette des passerelles entre nos deux albums précédents, mais c’est aussi, à notre niveau, une démarche ambitieuse pour explorer de nouveaux territoires. Nous avons décidé de sortir de nos quotidiens pour nous installer dans trois sites américains magnifiques, une façon de trouver le réconfort créatif dans la nature et de nous accorder l’espace et le temps nécessaires pour vraiment nous reconnecter en tant qu’amis et partenaires musicaux. L’espace que nous avons créé au cours de ces retraites était sécurisant, encourageant et vivifiant, et nous a offert l’opportunité de nous montrer vulnérables et francs les uns envers les autres. J’ai le sentiment que que cette énergie imprègne les enregistrements. C’est indiscutablement notre album le plus humain et intimiste. Les paroles n’ont jamais été plus directes et franches, et même si la plupart des thèmes peuvent passer pour mélancoliques, comme tu le précises, ils sont issus d’un environnement de confiance et de force intérieure, et sont certainement les paroles les plus démonstratives, triomphantes et optimistes que nous ayons produites à ce jour.

After recording Flourish//Perish which was meticulously crafted in the studio, every detail being contemplated and reworked several times, we were in need of a more natural and human scale approach to writing music again.  We needed to get our heads out of the computer, out of such a micro detail oriented production style and return to the more cathartic, energy driven writing sessions that we had known on Native Speaker. As you say, its true that Deep In The Iris, bridges a gap between the two previous albums but it also was a huge process of exploring new territory for us. We decided to step outside of our day to day lives and relocate to three beautiful locations across America as a way of finding creative solace in nature and allowing ourselves the space and time to really reconnect as friends and musical partners. The space we created while away on these retreats was safe, encouraging and invigorating, giving us the platform to become vulnerable and raw with one another and I feel like this energy was really captured on the recordings. It is definitely our most human and relatable album. The lyrics are more direct and honest than ever before and even though much of the subject matter could be seen as melancholic as you say, they come from a place of confidence and inner strength, and they are definitely the most conclusive, triumphant and optimistic lyrics we have worked with to date.

Vous avez enregistré Native Speaker, votre debut album, par vos propres moyens. C’était une démarche longue et exténuante, mais vous avez gardé un contrôle total. Avez-vous changé votre méthodologie pour Flourish//Perish et ce nouvel album ? J’ai lu que vous aviez débuté l’enregistrement dans une cabane dans les bois, quelque part en Arizona. Ça vous a aidés ?
You recorded Native Speaker, your debut album, on your own. It was a long and intensive process but you kept control on everything. Did you change your workflow to record Flourish//Perish and this new one? I’ve read you started to record in a cabin in woods, somewhere in Arizona. Did it help?

Notre méthodologie a été très différente d’un album à l’autre, mais nous avons toujours tout fait par nous-mêmes. Les deux premiers albums étaient des expériences isolées, en partie pour des raisons financières, en partie parce que notre façon de faire les choses est vraiment particulière. Pour Deep In The Iris, notre position nous permettait de passer un peu de temps en studio avec un ingénieur son et de dépenser notre budget de cette façon, mais nous n’aurions pu y consacrer qu’une semaine à peine, parce que ce genre d’environnement de travail coûte très cher. À la place, nous avons choisi de réserver notre attention et notre argent à écrire l’album plutôt qu’à l’enregistrer dans un studio onéreux, et nous avons à nouveau pris sur nous de tout produire par nous-mêmes. Nous avons développé une excellente méthodologie et ces dernières années, nous avons amassé toute une collection d’équipements ésotériques qui nous correspondent bien. Nous avons cette fois eu l’immense plaisir de collaborer avec un ingénieur du son très doué. Damian Taylor est un véritable génie en charge d’un studio montréalais fantastique appelé The Golden Ratio. Il est devenu un membre à part entière de la famille après la semaine passée avec lui à apporter les touches finales sur l’album.

Les retraites en Arizona, dans le nord de l’état de New York et le Vermont ont profondément influencé l’écriture des chansons et le son de cet album, en grande partie parce que nous avions accès à un piano à longueur de journée et que Taylor et Raphaelle traînaient sans cesse avec leurs guitares autour du cou. C’était un retour à une instrumentation plus organique, en particulier pendant le processus d’écriture.

The workflow has been very different for each album yet it always comes down to us doing it all ourselves. The first two albums were isolated working experiences partly by financial necessity, and partly because we are extremely particular about how we do things. On Deep In The Iris, we were in the position where we could have afforded to spend some actual time in a studio with a recording engineer and spend our budget that way but we really only would have been looking at a week or so because that kind of working environment is so expensive. Instead we decided to put our focus and money into writing the record instead of recording it in a fancy studio, and we took on the role once again of engineering the whole thing ourselves. We have developed a very good work flow for this and over the years have amassed a collection of esoteric equipment that works very well for us. We did however have he great pleasure of working with a very talented mix engineer this time around. Damian Taylor is a total genius and runs a fantastic studio in Montreal called The Golden Ratio. He has very much become part of the family after the week we spend with him putting the finishing touches on our album.

The retreats in Arizona, Upstate New York, and Vermont had a profound impact on the song writing and sound of this album. Largely because we had access to a piano all the time and Taylor and Raphaelle were always walking around with guitars slung around their necks. It was a return to more organic instrumentation especially for the writing process.

À l’époque de Native Speaker, votre singularité venait de la voix particulière de Raphaelle, superbement harmonisée aux accords liquides, combinée à une réverb puissante et des boucles, montant et descendant aussi facilement qu’on change le volume sur une radio. On dirait parfois que les chansons ont été écrites autour de sa voix, et c’est d’autant plus vrai dans Deep In The Iris. Comment et où commencez-vous l’écriture d’un morceau ?
Back in the days of Native Speakers, Raphaelle’s characteristic voice made the difference, fitting greatly to the liquid chords, melted with powerful reverb and loops, going up and down as easily as you tune a dial on the radio. Sometimes it sounds like the songs have been built around her voice and it’s even more true with Deep In The Iris. So how and where do you start when writing a song?

Pour chaque chanson, la méthode est légèrement différente mais l’idée germe chez une seule personne, qu’il s’agisse de quelques accords sur un piano ou guitare, d’un rythme de batterie ou même d’une texture d’ambiance ou autre. L’un d’entre nous prend place au piano pour jouer quelque chose et les autres personnes présentes s’interrogent et s’imprègnent de ce qu’ils entendent, puis choisissent un instrument ou un micro et commencent à participer. Très souvent, les morceaux de Deep In The Iris ont été produits de cette façon, avec beaucoup de naturel. Vivre et travailler au même endroit pendant si longtemps nous a donné la capacité de nous fondre en continu dans des périodes créatives.

La voix de Raphaelle est un élément fort de l’identité du groupe, et nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’appuyer et la présenter sous des angles qui soient nouveaux et passionnants pour nous, qui puissent véhiculer le plus d’émotions brutes possibles. Notre travail sur le mix avec Damian fut une expérience riche en apprentissages, parce qu’il n’arrêtait pas de crier : "MONTE LE VOLUME!". Il repoussait sans arrêt les limites de notre zone de confort en poussant le niveau de sa voix, et au final son implication et son enthousiasme à faire passer la voix au premier plan et au centre nous ont beaucoup influencés. C’est vraiment chouette de savoir que les gens peuvent finalement comprendre ce qu’elle chante.

The process for every song is slightly different but usually the seed of an idea is presented by one person, be it a set of chords on the guitar/piano, a drum beat, or even an ambient texture of some sort. One person would be sitting at a piano, playing something and other people might wander into the room and get inspired by what they hear, then they pic up an instrument or a mic and start contributing. Very often the songs on Deep In The Iris came together in that very natural way. Living and working in the same place for so long gave us the ability to seamlessly flow in and out of moments of creation.

Raphaelle’s voice is such a strong part of our identity as a band, we are always doing what we can to support it and present it in new and exciting ways for us that can get across as much of that raw emotion as possible.  Working with Damian on the mix was a huge learning experience for us this time because he was constantly being like, TURN THAT SHIT UP!  He was always pushing the boundaries of having her voice louder than we felt comfortable having it, but we were definitely influenced by his commitment and enthusiasm to getting her voice front and center this time. It’s really nice to know that people can finally hear what she is singing.

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D’après un communiqué, "l’album explore un certain nombre de sujets graves comme la pornographie, la maltraitance, et le slutshaming*", et cela se traduit dans vos lyrics sans concession, par exemple dans Miniskirt : “I’m not a man hater […] But in my position, I’m the slut, I’m the bitch, I’m the whore, the one you hate”. Et de ce que j’ai pu lire, il semblerait que les femmes et ce qu’elles font de leur corps est pour vous une vraie préoccupation. Qu’est-ce qui explique ce message social ? Que pensez-vous des Femen ?
According to a press release, “the record explores a number of heavy subjects, including pornography, abuse, and slutshaming”, and it translates into your harsh lyrics, for instance in Miniskirt: “I’m not a man hater […] But in my position, I’m the slut, I’m the bitch, I’m the whore, the one you hate”. Also, from what I’ve read, it seems women and what they do with their body is a real concern to you. What’s the story behind this social message? What do you think about Femen?

Nous sommes convaincus que le monde a un long chemin à parcourir sur l’égalité des sexes, en particulier en ce qui concerne le droit des femmes. La réification et la marchandisation des femmes reste un énorme problème et contribue à mettre en danger beaucoup d’entre elles, indépendamment de leur statut social ou de leur âge. Je pense que si notre musique peut permettre aux gens d’être davantage conscients de ces problèmes ou leur donner la force de se dresser contre les situations d’abus, c’est formidable.

We all feel very strongly that the world has a long way to come in terms of gender equality and especially how that relates to woman’s rights. The objectification and commodification of women is still a huge problem and is creating an unsafe place for many woman of any social status or age. I think that if our music can help inspire people to be more conscious of these issues, or give people the strength to stand up to abusive situations that is a wonderful thing.

Vous donnez un concert au Pop Up du Label le 29 avril prochain, vous porterez des minijupes ?
You’re having a gig at Le Pop Up du Label in Paris on April 29th, will you be wearing miniskirts?

Hmmm… Raphaelle peut-être, si elle le sent, haha. Mais je peux sans risque affirmer qu’il y a très peu de chances de nous voir, Taylor ou moi-même, en jupe.

Hmmm...well Raphaelle might, if she feels like it that day, haha. But I can safely say that its very unlikely you will find Taylor or myself in skirts.

Un peu de terminologie à présent. Pourquoi êtes-vous BRAIDS** ? Parce qu’il vous arrive de vous en faire les uns les autres ? Et pourquoi Deep In The Iris ? C’est ambivalent, renvoyant à la fois à l’œil, de manière introspective, et à la fleur, et donc à Flourish//Perish.
Let’s talk about terminology. Why are you BRAIDS? Because you like to make some to each other from time to time? And why Deep In The Iris? It’s ambivalent, referring both to the eye, which sounds introspective, and to the flower, thus to Flourish//Perish.

BRAIDS est un projet collectif. C’est l’enchevêtrement de nos trois identités musicales qui fait de nous un ensemble cohérent et solide.

Deep In The Iris est né du temps que nous avons passé dans la nature. Nous y présentons nos travaux les plus honnêtes et vulnérables, et comme quand on scrute les yeux de quelqu’un, on peut avoir un riche aperçu de son âme et de son être. C’est ce que nous pensons avoir exprimé dans cet album. C’est aussi un parallèle avec la fleur, l’iris. Nous avons passé tellement de temps à l’écart des environnements urbains habituels que nous avons appris à apprécier la beauté de la nature et son impact thérapeutique apaisant comme jamais auparavant.

BRAIDS is a collective project. Its the intertwining of our three musical identities that makes us a strong cohesive unit.

Deep In The Iris was born from our time in nature. We are presenting our most honest and vulnerable work on this record, and similarly to when you look deep in someones eyes how you can see so much about their soul and their being, we feel like that is being expressed here on this album. It also draws a parallel to the flower the Iris. Spending so much time outside of our normal urban environments we learned to appreciate the beauty in nature more than ever before and its calming therapeutic impact.

Et après votre tournée en Europe, aux USA et au Canada ? Vous avez quelques indices sur vos nouveaux projets ?
What comes next after touring Europe, USA and Canada? Any hints for a new stuff of yours?

Nous venons de nous faire confirmer nos premières dates en Asie en juillet, c’est très excitant ! Nous allons essayer de terminer quelques trucs laissés de côté pendant la rédaction de Deep In The Iris et travailler à produire une release complémentaire dans un futur proche. Nous avons aussi une nouvelle grosse tournée en Amérique du Nord et en Europe à l’automne.

We have just been confirmed for our first shows in Asia in July, which we are very excited about! We are going to try and finish up some leftovers from the writing process of Deep In The Iris and work on putting together a companion release for the near future. We will also be touring heavily around North America and Europe again in the fall.

* Le slutshaming est une action consistant à intimider ou humilier les femmes au comportement jugé trop provocant et entretenant l’idée que le sexe est avilissant pour les femmes [NDT]
** Nattes, tresses [NDT]

Audio (PREMIERE)

Tracklist

Braids - Deep In The Iris (Arbutus Records, 27 avril 2015)

1. Letting Go
2. Taste
3. Blondie
4. Happy When
5. Miniskirt
6. Gettings Tired
7. Sore Eyes
8. Bunny Rose
9. Warm Like Summer


Who are you Arbutus Records?

Arbutus by Marilis CardinalLorsqu'un saut calendaire d'une année sur l'autre se profile, il est désormais coutume de dresser des listes exhaustives classant les groupes et morceaux ayant fait l'année, en plus de labels sans cesse plus nombreux à assumer les risques de la production vinylique, et ce, malgré ou grâce à la musique en ligne et au téléchargement. D'ailleurs, on ne déroge pas à la règle (lire). Mais au-delà du coup d'éclat, à quoi se jauge un bon label ? A son identité, ses sorties, son activité mais aussi et surtout à son modèle de développement : un bon label est un label qui dure, qui s'inscrit dans le temps et qui par ses choix imprime une esthétique à la fois multiple et référentielle. Le label créé une unité visuelle et stylistique, permettant à l'auditeur déjà acquis de s'y fier presque aveuglément, tout en conservant une diversité musicale intrinsèque. Dans la musique indépendante contemporaine, si l'on veut s'extraire de la ghettoïsation engendrée par les modes de production lo-fi - digital et cassette - il n'y a pas trente-six solutions. Il y a quelques années déjà, au cours d'un long entretien (lire), Julien Rohel, instigateur de Clapping Music, nous livrait de but en blanc l'une des recettes les plus réalistes : aujourd'hui notre modèle économique est quasi le même que celui d’il y a dix ans : tout juste suffisant pour vivoter et se débrouiller. Dans dix ans ? Le même mais avec plus de moyens et avec un ou deux groupes ayant bien explosé, permettant de financer le reste… Pas un truc de masse mais de bons disques qui marchent et qui permettent à la structure de grossir pour se développer et produire dans de meilleures conditions. Je reste persuadé qu’avec les groupes qu’on a, il y a la potentialité de sortir du cercle un peu trop étriqué du réseau indépendant français… Si l'on reste convaincu de l'acuité d'un tel constat, inutile de préciser que les exemples qui viennent à l'esprit pour l'illustrer ne sont pas légions en France quand d'autres, Outre-Atlantique, se posent là, tout auréolés d'une flopée de disques ayant fait date en 2013. Ce qui n'est pas rien à l'heure où tout se perd et se confond dans un fil d'actualité continu, noyant littéralement l'auditeur de nouveautés et rééditions après l'avoir sevré de si longues années. Parmi ceux-ci, les labels Arbutus Records et Mexican Summer (lire), chacun ayant soufflé en 2013 sa cinquième bougie, méritent un éclairage tout particulier, cristallisant l'attention, par de-là leurs spécificités respectives, autour d'un triptyque de valeurs cousu d'amitié, d'intégrité et d'éthique.

Entrevue avec Sebastian Cowan

Sebastian Cowan by Emily Kai Bock

2012 aura été l'année de Claire Boucher qui, avec son troisième album Visions sous le patronyme de Grimes, réussit le tour de force de conjuguer succès critique et engouement populaire. Propulsée par une alliance entre son label de toujours Arbutus Records et l'anglais 4AD Records, la Canadienne fit d'Oblivion un véritable hymne d'une jeunesse n'arrivant pas à se décider entre gimmick pop et sonorités électroniques. Pile le creuset de la structure fomentée en 2008 par Sebastian Cowan qui, à la force du poignet, convertit ce qui au départ n'était qu'une histoire d'amis se côtoyant aux alentours de La Brique, squat d’artistes à Montréal, aujourd'hui fermé, en véritable label à l'exigence avérée et à l'aura dépassant allègrement les frontières. De Sean Nicholas Savage publiant en 2008 successivement les trois premières références d'Arbutus, deux CD-R et un LP, de Grimes donc, égrainant en 2010 son inaugural Geidi Primes, en passant par Blue Hawaii, Tops, Braids, Doldrums, Tonstartssbandht, et plus récemment Majical Cloudz, chaque sortie est étudiée, ne laissant que peu au hasard - Sebastian, rejoint par Marilis Cardinal, trouvant pour chacune d'entres elles le format adéquat, le réseau idoine, se saignant presque pour les faire tourner aux États-Unis et en Europe, dans des salles de moins en moins confidentielles. Si tu lances un label avec des potes, tu n'as jamais l'impression de bosser - une bien belle maxime qu'il coucha sur papier pour Impose (lire) et qui explique un tel dévouement s'exprimant même pour les projets plus confidentiels de ses amis regroupés au sein d'une division digitale et libre de téléchargement du label, dénommé Movie Star, avec, entres autres, Kool Music et Solar Year en plus des side-projects de David Carriere de Tops, Paula, d'Alex Cowan de Blue Hawaii, Agor, et d'Edwin Mathis White de Tonstartssbandht, Eola. Histoire de commencer l'année 2014 sous les meilleurs auspices, le label québécois dropera Bermuda Waterfall le 13 mai prochain de son éminence Sean Nicholas Savage, véritable coqueluche du Hog Hog Festival.

Quelles ont été tes premières expériences musicales ?

Je ne peux parler qu'en mon nom, j'ai grandi à Vancouver où j'allais aux concerts punk tout public dans les centres communautaires. Je jouais dans des groupes et j'aidais à organiser des concerts. À 17 ans j'ai déménagé à Londres et je suis tombé à fond dans la dance et le son Warp du début des années 90. Puis je suis arrivé à Montréal en 2007. J'ai rencontré Marilis. Au départ, j'avais besoin de quelqu'un pour faire la com', elle était fan des groupes et s'en chargeait déjà plus ou moins. C'était logique de commencer à bosser ensemble.

Dis-moi comment Arbutus est né.

Quand j'ai emménagé à Montréal, c'était pour monter un espace de concert DIY dans un entrepôt. Il y a eu de nombreux changements mais le plus durable et le plus significatif pour moi impliquait une règle selon laquelle un de mes amis devait jouer à chaque concert. Le nombre de mes amis a vite augmenté et ça a effectivement permis à une certaine scène d'émerger et de grandir. J'ai commencé Arbutus afin d'enregistrer et de partager la musique au-delà de ces murs.

Arbutus est plus qu'un simple label. Pourquoi ?

L'éthique à son origine, celle des valeurs punk et DIY, imprègne encore tout ce qu'on fait. Derrière, il y a une communauté très soudée. On habite tous dans le même coin et notre bureau sert à la fois de local de répétition et de studio d'enregistrement. Tout ce qu'on fait, on le fait ensemble.

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Peux-tu expliquer le nom du label ?

C'est un arbre de la côte ouest. J'ai passé la majorité de mon enfance sur cette petite île du golfe qui en était recouverte. J'ai toujours aimé la façon dont l'écorce s'écaillait en été comme un parchemin afin de laisser apparaître le bois blanc, avec des colonies de fourmis faisant des allers-retours. Il prend toujours racine dans les endroits les plus surprenants, en haut des falaises surplombant l'océan.

Peux-tu nous expliquer pourquoi La Brique est un lieu important pour Arbutus ?

La Brique est le centre de tous nos efforts créatifs. C'est dans le même bâtiment où était Lab Synthèse - le lieu où tout a commencé - et c'est à cinq minutes à pied, au-delà d'une barrière et d'une voie ferrée, de là où nous habitons tous. Notre bureau s'y trouve et je fais souvent des journées de douze heures. Donc j'y passe beaucoup de temps et j'y vois les choses s'y produire. C'est au quatrième étage et il y a une très belle vue sur la voie ferrée.

Y a-t'il une esthétique, un concept auquel vous essayez de vous tenir à chaque sortie ?

En plus de tout ce dont j'ai déjà parlé, je pense qu'il y a quelques caractéristiques communes à tous les artistes d'Arbutus. C'est vrai que les styles sont tous un peu différents mais à l'origine, nous somme tous très semblables. On vient du même univers, on fait tous quelque chose de similaire. Il y a quelques principes que je considère comme essentiels à l'existence et que j'essaie d'encourager dans la mesure du possible chez les artistes et leur musique. Un exemple serait l'humour. C'est si important de garder le sens de l'humour face aux aléas de la vie et c'est très certainement une qualité que l'on retrouve au travers de nos productions.

Comment choisis-tu les artistes avec lesquels tu travailles ?

Je regarde parmi mes amis les plus proches. Aussi mince/limité que cela puisse paraître, si une personne fait de la musique vraiment magnifique, je me retrouve attiré par elle - et on devient très proches en peu de temps.

Quels sont les rapports entre les groupes et le label ?

Très liés. Je travaille très dur et j'accorde énormément d'importance à ce que je fais, ce serait impossible si je n'aimais pas chaque individu avec lequel je travaille. C'est la base de tout. Les artistes sont impliqués dans chaque décision prise par le label, et à divers degrés, je suis presque toujours impliqué dans la musique.

Claire Boucher fait plus qu'une apparition sur le label. Comment expliques-tu le succès de Grimes ?

Claire travaille beaucoup. Elle a tout sacrifié pour que ce succès se produise. Non pas que les autres groupes n'en aient ni la volonté ni la possibilité, mais son succès est le résultat d'un immense travail. Claire est une personne intelligente et a une idée très précise de ce qu'elle veut faire. Ceci, conjugué avec une compréhension profonde de la culture et une conduite/attitude exceptionnelle a vraiment aidé son succès.

Eola et Doldrums font partie des sorties de 2013. Peux-tu nous renseigner sur eux ?

Doldrums c'est Airick Woodhead. Il est de Toronto mais vit ici maintenant. J'ai fait deux tournées internationales avec lui et Grimes, ce qui nous pas mal rapprochés. Sa musique est une parfaite représentation de sa personnalité. On pourrait dire la même chose d'Eola, qui est Edwin White de Tonstartssbandht. Eola est plus un projet axé sur des boucles de voix et un des disques les plus joués dans notre bureau.

Quelle est la sortie dont tu es le plus fier ?

Je ne peux pas choisir.

Qu'est-ce qui s'annonce pour Arbutus ?

On est en train de faire la transition afin de devenir un label viable. Un label qui puisse subvenir aux modes de vie de ses artistes et sortir de la musique à échelle mondiale. C'est une période excitante.

Audio

TOP 5 LP Arbutus 2013

01. Blue Hawaii - Untogether
02. Braids - Flourish//Perish (lire)
03. Sean Nicholas Savage - Other Life
04. Eola - Deo Gracias
05. Doldrums - Lesser Evil

Vidéos

http://vimeo.com/37084272

http://vimeo.com/31626231

http://vimeo.com/84574181

http://www.youtube.com/watch?v=WU2M10f0dzE

http://www.youtube.com/watch?v=_Xk-s4fCCwc


Braids - Flourish // Perish

Basiquement, avant l'année 2013 et la sortie des seconds albums respectifs de Blue Hawaii et Braids, il convenait de dire que le premier s'inscrivait tel le projet le plus électronique de l'hyperactive Raphaelle Standell-Preston, tandis que l'autre représentait son versant plus pop. Mais ça c'était avant la parution en mars d'Untogether du duo composé de la Canadienne et d'Alexander Cowan - officiant par ailleurs à son compte sous le patronyme d'Agor -, mais aussi et surtout, avant la co-réalisation par les trois labels Arbutus Records, Full Time Hobby et Flemish Eye du nouveau LP de Braids, Flourish // Perish, ce 19 août 2013, brouillant irrémédiablement des frontières déjà peu étanches. Car si la patine électronique reste à peu de chose près la même s'agissant des conjectures musicales de Blue Hawaii, et ce dans le bruissement d'une IDM tintinnabulante, le glissement est d'autant plus flagrant pour celles de Braids, plantant le décorum de sa dizaine de compositions dream-pop en plein havre stratosphérique, où les caresses vespérales entonnées par Raphaelle Standell-Preston gravitent dans les limbes kaléidoscopiques et délicates imaginées par Austin Tufts et Taylor Smith, aux contreforts rythmiques idoines, à la fois ciselés (Victoria, Together) et ascensionnels (Fruend, Ebben), carénés de textures fluides et graciles, voluptueusement produites par Harris Newman. Amputé depuis mai du départ de la claviériste Katie Lee, très impliquée dans la nouvelle direction artistique impulsée, substituant aux guitares de pénétrantes nappes de synthétiseurs, le quatuor devenu trio, originaire de Calgary et formé sur les bancs de l'université, s'est retrouvé à Montréal pour accoucher du successeur de Native Speaker - paru en 2011 via Flemish Eye et Kanine Records -, quelques mois seulement après avoir collaboré avec le producteur techno irlandais Max Cooper à l'occasion de son EP, Conditions One (lire). Défloré fin avril par le biais de l'abyssal 12" EP In Kind / Amends, Flourish // Perish témoigne sur son entièreté d'une grâce élégiaque, parsemée d'aspérités soniques et d'arrangements se jouant sans filet de la haute voltige, réceptionnant avec un savoir-faire troublant de maturité et d'ingéniosité les acrobaties vocales et aériennes de Raphaelle Standell-Preston. La dentelle ouvragée d'Amends reste sans équivalent, mises à part les premières échappées solitaires de Björk, le velours côtelé de Juniper est inestimable quand la respiration d'In Kind, nébuleuse et labyrinthique, se fait vitale. La prouesse est de taille d'autant qu'elle se dénoue à la faveur d'un paradoxe sur lequel nombreux sont ceux à s'être brisé les mâchoires, à savoir avoir réussi à conserver la teneur hautement émotionnelle de leur musique et ce malgré le filtre potentiellement déshumanisant des machines employées.

Vidéo

http://youtu.be/_Xk-s4fCCwc

Tracklist

Braids - Flourish // Perish
Braids - Flourish // Perish (Arbutus Records, Full Time Hobby, Flemish Eye, 19 août 2013)

1. Victoria
2. Fruend
3. December
4. Hossak
5. Girl
6. Together
7. Ebben
8. Amends
9. Juniper
10. In Kind


Photoshoot : Braids au Divan du Monde

L'objectif d'Hartzine était au Divan du Monde le 3 novembre dernier. Au programme, les Montréalais de Braids.

Photos


Bilan de l'année 2010

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Une année 2010 résumée en deux morceaux par tête de pipe. A écouter ci-dessous et à télécharger par ici.

Histoire de joindre la lecture à l'écoute, retrouvez notre bilan 2010 par .

Tracklist

01. Trentemoeller - The Mash And The Fury
02. Tristesse Contemporaine - 51 Ways To Leave Your Lover
03. Porcelain Raft - Tip Of Your Tongue
04. Terror Bird - Shadow in the Hall
05. Ikons - Slow Light
06. Tame Impala - Make Up Your Mind
07. Braids - Lemonade
08. Blank Dogs - Another Language
09. Wavves - Post Acid 
10. Daedelus - Stampede Me (feat. Amir Yaghmai)
11. Caribou - Odessa
12. Destroyer - Chinatown
13. Summer Camp - Jake Ryan
14. Coma Cinema - Her Sinking Sun
15. Gil Scott-Heron - Me And The Devil
16. Beach House - Silver Soul
17. Zola Jesus - I Can't Stand
18. Julianna Barwick - Sunlight, Heaven