Usé l'interview

Enfant de la crise et rejeton des squats, Usé a déjà connu milles vies avant de sortir au grand jour son projet solo. Après plusieurs formations (Headwar, Les Morts Vont Bien, etc.), il sort son deuxième album, Selflic, chez Born Bad Records. Exutoire à la monotonie ambiante ou digne héritier de la no wave, Usé vient de pondre un LP authentique et sans concession, et se fait le gardien d'une jeunesse enchantée, à l’honnêteté salvatrice. Avec ses faux airs de Mark Arm de Mudhoney, c'est dans le jardin du boss de Born Bad qu'il est venu faire sa promo. Ambiance plutôt chillax.

Agenda : release party au Point Ephémère, à Paris, le 04/07 (event FB)

Quelle est la principale différence avec le premier album ?

Il y en a beaucoup mais c'est surtout le son. Le premier était hyper DIY, j'avais enregistré des batteries avec Seb Normal, c'était un peu plus à l'arrache. Là j'avais envie de rien foutre donc j’ai demandé à Vincent d'enregistrer et même de mixer. Le son change vraiment la dynamique de l'album. En gros, moi j'ai un home studio à 3 000 balles tandis que lui a énormément de matos, c'est plus produit, c'est différent.

Par rapport à tes autres projets, qu'est-ce que cela change d'être sur un label comme Born Bad pour toi ?

Je fais de la musique depuis l'âge de seize ans, j'ai fait mille tournées, j'ai monté un label... c'est juste qu'avant, j'avais pas de copinage avec des journalistes. Born Bad a des contacts. C'est pour ça que je préfère que les journalistes viennent me voir ici que l'inverse. Ça me fait plus plaisir que les mecs viennent par envie. C'est intéressant de voir comment marche cette industrie par rapport aux médias. Pour JB, Born Bad c'est une famille, mais pas forcément pour moi ; j'ai mon label (Brique, ndlr), si je fais des trucs avec lui c'est pour découvrir un autre milieu, voir comment ça se passe, et si ça s'arrête je recommencerais mes trucs à côté. Ce n'est pas bien grave.

Tu continues tes projets à côté ?

Les Morts Vont Bien, c'est toujours d'actualité mais Headwar c'est un peu en suspens. Usé, c'est mon projet solo. Ca a été compliqué, j'ai mis six ans à avoir l'installation. Au départ, je devais avoir dix guitares devant moi, finalement j'en ai plus qu'une. J'avais pas de clavier, juste une batterie complète. Ça sonnait un peu comme Glen Branca ou Swans, des guitares désaccordées où je frappais dessus. J'ai finalement tout viré pour avoir plus de puissance avec des cymbales, etc.

C'est pas trop casse gueule avec ce genre de set up d'assurer en live ?

C'est ce qui m'intéresse. Quand tu vois Lux Interior des Cramps, tu sens que le truc est sur le fil. Ou comme Jesus Lizard. Le truc est solide derrière, ce qui permet au leader d'être en roue libre. Pour Usé, c'est pareil, j'ai comme un back up derrière qui me permet de faire n'imp' à côté.

Quel est le process pour tes compositions ?

J'ai d'abord une idée musicale, les thèmes viennent ensuite, sauf parfois pour les chansons d'amour. Ou parfois j'ai l'idée d'un clip, des images, et la musique vient. C'est ce que je vais faire pour une chanson, Tamponne-Moi, avec un propos assez cul. Ca se passera dans des auto tamponneuses. C'est mon coloc' qui réalise tous les clips, on bosse tout le temps ensemble. On se bourre la gueule et on écrit. En gros. L'alcool est assez important dans Usé. J'admire des mecs comme Gainsbourg. Je lisais l'autre jour que Charlotte, sa fille, se plaignait qu'il était tout le temps à bloc... et bien moi j'admire ce mec : je ne sais pas comment il a pu autant ramassé et être autant prolifique. Pour lui mais aussi pour les autres. Rien que pour ça, ce mec me dépasse.

Tu peux nous parler d'Accueil Froid, ta salle à Amiens ?

On avait un squat avec des potes dans lequel j'habitais et on organisait beaucoup de concerts là-bas mais on s'est fait virés. J'en avais marre de paumer le matos et j'ai eu un plan pour louer un endroit, mes potes ont suivi, j'ai mis deux ans à le trouver, j'ai fait des rendez-vous avec la mairie. Ça, c'est après les élections municipales, on a mis deux ans à réouvrir. Pendant deux ans, la ville nous faisait visiter des lieux complètement improbables, j'en ai eu marre, d'où l'idée de me présenter aux élections, avec l'histoire que l'on connait.

Qu'est-ce que ça t'a appris justement ?

Ça m'a pas fait prendre conscience que j'avais pas forcément raison face aux institutions. Mais les gens de la culture à Amiens m'ont énormément aidé. Même des SMAC m'ont soutenu. On a voulu faire les choses à notre manière : engagées et absurdes à la fois. C'est une expérience, c'est intéressant. Quand tu te retrouves chez France Bleu à sept heures du mat', que t'as pas dormi, devant des journalistes à parler des élections, alors que tout le monde écoute ça en direct en allant bosser, là c'est compliqué.

D'où t'es venu le thème de Selflic ?

J'ai souvent des insomnies, j'écoutais I Shot A Sheriff de Bob Marley et j'ai adoré le truc tout lent avec des paroles bien bourrines, le décalage est intéressant. Après j'ai une passion pour les slows. Comme pour Marilou, musicalement c'est une blague mais le texte est une histoire personnelle. Les slows, ça me sert à faire des "pauses" en concert car physiquement, parfois, c'est compliqué. Tout est construit pour le live à la base. Parfois, les intros sont longues mais c'est pour me poser aussi. Après c'est pas de la performance, il y a une part de théâtralité mais comme chez les Dead Kennedys ou les Cramps. Il m'arrive de sortir de concert et les mecs me disent « merci pour la performance » mais de quoi ? J'ai du mal avec ce truc. Ça reste un concert.

Audio

Tracklist

Usé - Selflic (Born Bad Records, 22 juin 2018)

01. Dans sa corde
02. Cardiaque
03. Danser un slow avec un flic
04. Elle seule
05. Dans un coin
06. En 3 secondes
07. Insomnie le temps d'une nuit


Vox Low - Vox Low

Vox Low, ça vous parle ? Si vous répondez non, c’est que vous avez dû zapper pas mal de festoches cet été, ce jeune groupe s’étant imposé en moins de deux ans comme une référence et un challenger de poids catégorie revival disco-punk, coldwave & more à la sauce frenchie... Bon, ça, c’est ce que vous lirez partout. Parce que pour être franc, Vox Low est avant tout l’âge de raison d’un petit groupe de potes et d’artistes qui gravitent dans le milieu underground depuis une quinzaine d’années. Donc revoyons les bases. Derrière ce nom de band obscur se cache les ex-membres de Think Twice, qui ont fait les beaux jours de l’ex-label de Laurent GarnierF Com. Duo précurseur qui, déjà à l’orée des années 2000, avait prédit le retour de la new/cold/dark-wave à travers l’indispensable Unemployed. Après une longue période de gestation, de réflexion et de remise en question, Jean-Christophe Couderec retrouve ses anciens compagnons de route et s’engage dans un nouveau projet qui va au-delà de toutes nos attentes.

On préviendra tout de suite, afin de savourer cet album au maximum de son potentiel, il faudra plusieurs écoutes. Il est vrai qu’au premier passage, ce disque éponyme pourra nous passer à travers... Et alors ? Qui se rappelle de sa première écoute de Movement de New Order ou de XTRMNTR de Primal Scream ? Il y a des disques qui se savourent, s’apprécient avec le temps. Et Vox Low en fait partie. La voix lourde et monocorde de JC rappelle les intonations de David Best de Fujiya & Miyagi avec qui une accointance semble s’être formée.

Coincé quelque part entre le classicisme obscurantiste de Joy Division et l’expérimentation novatrice proche du dernier LCD Soundsystem, voire les fulgurances de Jeopardy de The Sound, Vox Low prêche des mélodies qu’il est bien difficile de lier à une période précise tant leur musique traverse les époques et les modes. Des titres comme Now We’re Ready To Spend, Some Words Of Faith ou encore Something Is Wrong convoquent autant les fantômes de Can, des Psychedelic Furs ou de Colin Newman, la voix de JC se rapprochant souvent de la sienne.

Encore une fois, Born Bad fait mouche et mise sur le bon cheval tant Vox Low promet, autant par son bagage que son engagement à nous livrer des titres d’une qualité infaillible. La relève du post-punk à la française, pissant sur les clichés type La Femme, est assurée. Vox Low est un groupe sur lequel il faudra désormais compter. On peut dormir sur nos deux oreilles sans pour autant les laisser en alerte... What If The Symbols Fall Down fera bien l’affaire pour cette nuit.

Vidéo

Tracklist

Vox Low - Vox Low (Born Bad, 02 février 2018)

01. Now We’re Ready To Spend
02. You Are A Slave
03. Rides Alone
04. Something Is Wrong
05. We Can’t Be Blamed
06. Some Words Of Faith
07. What If The Symbols Fall Down
08. Trapped On The Moon
09. Rejuvenation


Puberty - Puberty

Si l’on demandait à chaque personne lisant ce papier de définir ce qu’est la puberté, il y a fort à parier que la plupart des réponses qu’on obtiendrait débuterait par nichons et teubs et finirait par poils et règles. Un jargon bien débile, rapport à l’âge ou aux sacro-saintes hormones, qui fait toujours son petit effet. Venant de la part de la tête pensante de The Intelligence, ça va, on est large, ça aurait très bien pu être pire.

Ainsi donc va la vie pré-adulescente de Lars Finberg, full score sur l’échelle de Tanner, qui s’autorise sur ce coup une embardée enflammée du côté de Born Bad. Accompagné de la claviériste "intelligente" Susanna Welbourne, il réinjecte des stars et des stripes au catalogue plutôt tricolore de Jean-Baptiste Guillot. Sans pour autant que ça jure avec le reste. L’esprit Puberty fait montre d’un même côté puriste et décalé, l’identité burlesque à la vie à la mort chère à Lars Finberg en plus. L’introduction du disruptif Coke Machine, par exemple, est très fidèle au rythme de (They Found Me In The Back Of) The Galaxy, single imparable de The Intelligence s’il en est, laissant présager pour la suite une sorte de délire cour de récré, immaturité assumée et poilade garantie.

Ni sérieux ni dégénéré, Puberty se situe à la frontière des deux, les lignes mélodiques ont le rôle principal, faites de motifs instrumentaux nettement dessinés et faussement élémentaires, à l’air candides. Les chants rectilignes n’ont pas plus d’effet que celui d’être un peu retardés et c’est tout ce qu’on demande : un savant équilibre entre le frais, le délicat et le fantasque, orchestré par l’extravagant M. Finberg. Uptown lève le voile sur les intentions de deux loustics avec une courte dose de petites harmonies et, trente minutes dansées plus tard, Downtown, morceau de clôture, met un point final à la double personnalité de Puberty. Assez wild thing derrière leur nonchalance bienheureuse, Lars Finberg et Susanna Welbroune s’en donnent à cœur joie, brouillent les pistes et offrent deux niveaux de lecture à la chose. Le soin qui prévaut au début, le genre raie sur le côté et cheveux gominés, laisse vite transparaitre un épi, puis deux, et trois et c’est toute cette tignasse sonore qui s’affole ensuite. Haunt My Trash incarne parfaitement la progression biaisé de chaque morceau composant le disque, résumant dans le même temps l’histoire de leur nom et de leur musique.

Audio

Tracklist

Puberty - Puberty (Born Bad Records, 04 mai 2016)

01. Uptown
02. Invitations
03. Coke Machines
04. Parties
05. Hate
06. Haunt My Trash
07. Teenage Death
08. Moonlight
09. Skeletons
10. Nature Calls
11. Downtown


Chocolat - Burn Out

ChocolatAvec une pochette digne d'une réédition angolaise et d'un blase à la consonance culinaire plus qu'assumée, les Canadiens de Chocolat sortent en France leur premier LP Tss Tss via Born Bad le 2 février prochain après avoir dilapidé celui-ci de l'autre côté de l'Atlantique via le bien nommé Grosse Boîte. Le quintet emmené par un Jimmy Hunt si proche si loin des étoiles - le genre de mec à avoir accompagné Cœur de Pirate pour finalement sortir en solitaire un album électro-folk, Maladie d’amour, pour finalement s'entourer de ses potes et revenir à un son plus spontané - dégoise un prog-rock des familles, aux rudiments convenus mais baigné dans une urgence salvatrice. Toujours sur le fil, à deux doigts de se vautrer et flirtant sans ciller avec le précipice, Chocolat s'en remet à l'amitié et à l'aisance nonchalante de ses commanditaires pour sonner juste-faux et s’emmancher paisiblement sur les rivages d'une claudication bienheureuse. Preuve, s'il en fallait-une, le morceau d’ouverture Burn Out est ci-après en écoute.

Audio

Tracklisting

Chocolat - Tss Tss (Born Bad, 2 février)

1. Burn Out
2. Méfiez-vous du Boogaloo
3. Tss Tss
4. Mèche
5. Interlude
6. Fantôme
7. Apocalypse
8. Gobekli Tepe

Chocolat - Tss Tss


Born Bad - Compilation Mauvaise Graine

mauvaisegraine-facea-webJe ne sais pas pour vous, mais personnellement, j'ai l'habitude d'aller me ravitailler en rock garage de l'autre côté de l'Atlantique, dans les coins de Détroit ou d'Austin, plutôt que dans notre bonne vieille patrie. Allez savoir pourquoi, j'ai toujours cru que les Français étaient plus doués pour la variété et la Flammeküche que pour ce genre de musique. Et puis Yussuf Jerusalem est revenu des Etats-Unis pour sortir son premier album dans son pays natal - avec deux ans de retard sur nos amis américains, quand même - et j'ai commencé à penser que j'avais tort ; ce qui était une bonne chose, après tout. J'en suis même arrivée au point de me précipiter chez le disquaire de la rue Keller quand j'ai appris que Born Bad sortait une mini-compilation estivale composée de quatre titres délivrés par les fleurons du garage français. (C'était aussi un peu pour la pochette et les cartes postales sérigraphiées par Winshluss et Elzo en tirage limité car je suis une snob qui aime posséder des pochettes et des cartes postales sérigraphiées par Winshluss et Elzo en tirage limité, mais bon, passons sur ce détail passionnant.)

De retour chez moi avec l'objet du désir, il est temps d'entamer la grande réconciliation avec le rock français. Il est vrai que vu à travers le prisme de ce disque, il n'a rien à envier à aucune scène du Texas ou du Michigan. Dès les premières notes de son If You Wanna Try, Yussuf Jerusalem fait preuve, comme sur son album, d'un éclectisme et d'une élégance à toute épreuve. Entre folk et rock râpeux, il se plaît à mélanger les genres dans ce titre obtus et sec, dépouillé jusqu'à la moelle de tout détail joli, balancé avec nonchalance comme une cigarette à moitié fumée sur le trottoir. The Feeling Of Love, groupe dangereusement addictif, enchaîne sans concession avec ce Let Me Follow You Down aux relents âpres, dont la ligne de guitare est aussi pop et accrocheuse que le chant et la batterie sont rêches. Dans le même genre, je ne peux que vous conseiller d'aller écouter God Willing sur son MySpace, où le bougre n'hésite pas à singer carrément la diction de Lou Reed - mais passé le stade pour-qui-se-prend-ce-petit-con, on se rend vite compte que le titre est tout aussi excellent que celui sélectionné par Born Bad. Le dernier album de The Feeling Of Love (Ok Judge Revival, Kill Shaman Records, 2009) mériterait qu'on s'y attarde plus longuement, mais revenons à nos moutons. Les Franco-Italiens de JC Satan ne sont en effet pas moins méritants que leur collègue lorrain, et ils emmènent même le disque un cran plus loin dans la férocité avec un Song Of Solomon qui conjugue mélodie pop et son gras caractéristique. Le thème est sacré, la musique brûlante comme l'enfer. L'ultime montée en puissance de la compilation est incarnée par Jack Of Heart, dont Benjamin Daures de Yussuf Jerusalem a d'ailleurs un temps fait partie. Distrait un moment par un petit riff qui sent le sud américain à plein nez, on est frappé de plein fouet par la violence urbaine qui émane de Just Want To Kill You et par ces descentes de voix qui sonnent comme des sirènes. C'est bien l'asphalte étouffant qui nous entoure, et l'odeur qui s'en dégage quand il est frappé par le soleil du mois d'août qui nous brûle les narines.

Comme l'annonçaient saint Sébastien et son rictus moqueur sur la pochette, le garage est une musique sacrée. Mais elle ne fait pas de miracle : elle raconte la ville, sa démesure brutale ; le purgatoire, et à sa sortie aucun espoir de rédemption. Ces quatre groupes viennent s'y planter entre les pavés - ils sont la mauvaise graine, celle dont naît le fruit défendu.

Pas de mp3 à vous mettre sous la dent puisque Mauvaise Graine n'est pour l'instant disponible qu'en vinyle. Vous pouvez vous procurer ce dernier chez Born Bad, Ground Zero et autres disquaires fréquentables pour la modique somme de dix euros. La compilation est également disponible en streaming ici.

Tracklist

V.A. - Mauvaise Graine (Born Bad, juin 2010)

1. Yussuf Jerusalem - If You Wanna Try
2. The Feeling Of Love - Let Me Follow You Down
3. JC Satan - Song Of Solomon
4. Jack Of Heart - Just Want To Kill You