Drame l'interview

Évidemment, on pourrait s'économiser une contextualisation trop forcenée du nouveau projet de Rubin Steiner, Drame, eu égard à notre quotidien endeuillé. On pourrait, et l'on devrait, car le kraut-disco que le Tourangeau sert, via un premier disque éponyme paru le 2 novembre dernier sur Platinum Records, n'est en rien une soupe froide à la grimace sinon un parfait antidote à la morosité ambiante. Avec une immédiateté qui saute à la gueule et une décontraction qui zigouille dans l’œuf toute prétention, Drame, parfois rejoint par Quentin Rollet de Prohibition au saxophone, joue à fond la corde du plaisir, de l'émotion et du voyage par le biais de longues digressions à la cosmicité savamment encadrée, entre restrictions et répétitions, à quelques encablures donc des très recommandables Beak, Nisennenmondai ou encore Cave de Cooper Crain. Et comme Frédéric Landier, tel que le stipule son état civil, a de la bouteille après presque plus de vingt ans dans le circuit, et des opinions bien tranchées, on s'est frottés les mimines à l'idée de lui poser quelques questions. En prime, celui qui n'aura finalement pas l'honneur d'ouvrir vendredi 27 novembre l'édition 2015 du BBmix Festival (lire), suite à des pépins physiques de l'un des musiciens de Drame, nous a concocté une mixtape à écouter en fin d'article - une sélection idéale, aux dires de l'intéressé, pour faire du placo chez soi.

Rubin Steiner l'interview

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Photo © Simon Nehme

Tout d'abord parlons de toi. Si tu devais te présenter spontanément à quelqu'un qui n'a jamais mis les pieds à Tours de sa vie, quelles grandes étapes dans ton sinueux parcours musical retiendrais-tu ?

Des grandes étapes de mon sinueux parcours musical... dans le milieu des années 90, j'étais étudiant, barman, je faisais un fanzine, une émission de radio, un micro-label, j'organisais des concerts dans des bars, et je jouais de la guitare dans un groupe. Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, alors je faisais des trucs, et j'aimais bien la musique. La musique bizarre. Toujours à la recherche de la musique que je n'avais jamais entendue avant. Toujours envie de me faire surprendre (ce qui est toujours le cas). Les disquaires Wave, Bimbo Tower, Metamkine et les soirées Büro m'ont aussi beaucoup marqués à ce moment là - mais c'était à Paris, dont pas tout près de Tours. Sinon, on m'a offert mon premier ordinateur en 1998 et j'ai tout de suite fait de la musique avec. Ensuite il y a eu beaucoup d'heureux concours de circonstance et j'ai eu de la chance. Les gens ont bien aimé mes disques que j'ai pourtant toujours fait en bricolant : j'ai toujours eu un peu de mal avec la technique et le show business en général. Les choses sont arrivées comme ça, naturellement. Je ne sais pas si il y a des grandes étapes, en tout cas musicalement, je suis toujours un amateur (dans tous les sens du terme).

En 2006 tu refuses un prix aux Victoires de la musique et en 2013 tu enregistres l'album de The Dictaphone. Ton appréhension radicale de l'univers musical n'a-t-elle donc jamais changé ?

Je n'ai pas refusé un prix aux Victoires de la Musique non, j'ai simplement refusé d'y aller. Cette nomination était une mascarade de BMG, qui distribuait mes disques à cette époque là. Ils ont sorti de leur chapeau cette nomination une semaine avant la cérémonie, alors qu'on était sur le point de leur intenter un procès parce qu'ils ne branlaient rien et nous prenaient en otage. Le procès a eu lieu, et on a perdu, bien évidemment. Cette cérémonie et le principe même de cette immense farce fait partie des choses dont j'aimerais me foutre mais qui me rendent malade malgré tout. Les Victoires de la Musique, Taratata et toutes ces manifestations de "professionnels de la musique" me volent le droit de ne pas prendre la musique au sérieux. Ils tuent toute candeur, toute spontanéité. Ce grand cirque du business édite en permanence des documents cadre pour imposer leur vision de la musique, une manière de faire dans leurs clous, qui ne sort jamais de "leur" route - de leurs intérêts. Et vu que les singularités underground n'ont pas ce besoin "intéressé" d'imposer leur esthétique, à force ils sont mis à l'écart, et surtout sont stigmatisés et montrés comme des bêtes de foire à la radicalité rendue juste amusante, sinon anecdotique, par les marchands de musique. Cette culture médiatico-institutionnelle façonnée par le business a même réussi à rendre péjoratif la notion d'underground. Cette culture là, soit disant "grand public", se prend cyniquement bien trop au sérieux. C'est triste, c'est lamentable. C'est ça le formatage des cerveaux. Le business a volé au gens la possibilité de se promener dans les méandres des musiques différentes en leur imposant une infime partie de la création formatée pour soit-disant plaire à tous, et dans le même temps en dénigrant puissamment toute forme de singularité, de différence. C'est pour cela d'ailleurs que tu me parles de radicalité à mon propos, alors que ma musique, au fond, n'a jamais été radicale. Je n'ai pas utilisé le mode d'emploi de Pascal Nègre et Nagui, c'est tout. Je joue juste, comme une immense majorité d'autres musiciens, avec mes propres règles. Mais le business a réussi à faire croire aux gens que sortir des clous était radical, dangereux, difficile, élitiste. C'est triste.

En plus d'être musicien, tu es par ailleurs programmateur depuis six/sept ans du Temps Machine de Tours. Quelle est ta recette pour ne pas blasé par ce milieu, cet entre-soi de plus en plus restreint ?

Justement j'ai arrêté en juin dernier, avant d'être blasé par ce milieu. Et effectivement, il faut faire preuve de bien peu d'estime de soi pour ne pas être blasé. Le libre arbitre et l'intégrité imposent un combat quotidien dans ce milieu. On a vite fait de se laisser embobiner et de mettre de l'eau dans son vin sans s'en rendre contre. Il y en a que ça n’empêche pas de dormir. Moi j'ai préféré arrêter avant de sombrer dans la dépression. Ce jeu cynique avec l'argent public qui fini par être une subvention déguisée au business de la musique de gène pas tant de monde que ça tu sais. C'est invraisemblable. Quand la politique et le business s'occupent de culture, les engagements pour l'aide à l'underground (j'utilise exprès ce mot) - qui au passage représente facilement 80% de la création -  sont vite relégués à une fonction de paillasson, voire une amusante lubie d'adolescents idéalistes. Pour les comptables condescendants qui tiennent les rennes du milieu des musiques actuelles, l'engagement pour la défense de la marge ne sera jamais qu'un combat entre un bébé chat et une horde de lions affamés. La perversion d'un système à son paroxysme. Les SMAC sont les cimetières du rock (même si une poignée de programmateurs se battent encore, mais ils sont de moins en moins nombreux, et je les admire autant que je les aime).

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Photo © Thibaud Dupin

Tu as été animateur radio, musicien, et donc programmateur. Tu n'as jamais pensé à monter un label ? Si oui, quels sont ceux qui auraient guidé ton inspiration - mis à part Platinum qui a sorti l'ensemble de tes disques ?

Si si, on avait monté un label au début des années 2000, qui existe toujours sur le papier d'ailleurs. Il s'appelle Travaux Publics, et le point de départ était de tout faire à l'inverse de ce que faisaient les maisons de disques. Pas d'envoi promo, pas de communication, des compilations appelées les "chantiers" sur lesquelles ont demandait à des musiciens de faire des morceaux sur des thèmes très précis, qu'on écoutait ensuite à l'aveugle pour la sélection (on a ainsi refusé des morceaux de pas mal de musiciens très connus du coup). Sur les disques ensuite, les noms des musiciens n'étaient pas associés aux titres des morceaux, on ne pouvait pas savoir qui avait fait quoi. Je crois que le site internet existe toujours : http://travaux-publics.org

Tu as brassé presque autant de styles que tu n'as sorti de disques, seul ou accompagné. Quel a été la genèse de Drame ? Pourquoi réinvestir le kraut ?

On n'a pas eu l'impression d'investir le kraut, je te jure que c'est vrai. D'ailleurs, sur chacun de mes albums, il y a au moins un ou deux titres d'influence kraut si tu fais bien gaffe. Rien de bien nouveau donc. Sauf que là c'est pas du Rubin Steiner. Ce groupe, Drame, c'était au départ une récréation. On avait tous des boulots qui nous empêchaient d'avoir le temps de faire de la musique, et on a bloqué quelques jours il y a deux ans pour faire de longues impros à partir desquelles on a extrait des segments qu'on a ensuite rejoués et enregistrés, parce qu'on avait envie de garder une trace de ça. Et puis on a tous plus ou moins arrêté nos boulots, et on s'est dit que ces morceaux pourraient tout à fait faire un vrai disque. Avec le recul, on est vraiment fiers du résultat qui au départ n'était qu'un échappatoire de quelque chose. Une volonté de jouer longtemps des motifs simple, jusqu'à la transe. J'ai encore des heures d'enregistrement à dérusher, et il y a pas mal de "morceaux" de plus de 30 mn qui sont assez épiques, dans le genre. Le krautrock ne veut pas dire grand chose au fond, à part quelques tics comme les longs titres motoriques de NEU! ou Can, qui ne représentent qu'une infime partie de cette scène. En tout cas oui, on est un peu là dedans c'est sûr. Mais c'est l'idée de sortir des schémas classique de la pop et du rock qui nous mène. Inventer notre propre grammaire, notre propre forme, ne pas se soucier de la construction d'un morceau, laisser les choses venir. Un truc normal quoi, au fond.

Tu as toujours eu une approche assez distincte entre tes lives et tes disques. Qu'en est-il avec Drame ? N'est-ce pas plutôt une relation inversée ?

Tout à fait. Habituellement, je fais la musique tout seul et ensuite on la réadapte en live en groupe. Pour Drame, c'est effectivement le contraire, c'est parti d'impros en live. Je n'ai donc pas composé la musique, mais nous l'avons composé tous ensemble, en direct, et en live. C'est donc pas du tout un nouvel album de Rubin Steiner, même si les membres de Drame sont exactement les même que ceux des concerts de Rubin Steiner de ces dernières années.

Drame exprime-t-il un détachement à la chose 100% électronique ? Tu t'es senti proche des milieux techno dans ton parcours ? Avec quel regard observes-tu "le retour", si cela en est-un, de la techno en France ?

Comment dire... non, aucun détachement à la chose 100% électronique, vu que moi même je n'ai jamais fait de la musique 100% électronique. J'ai toujours rêvé de faire de la techno (j'ai les machines pour en faire, et j'en fait même en cachette), mais ce n'est définitivement pas mon background. J'en écoute beaucoup, et depuis toujours, mais à la maison. Rarement je suis allé écouter de la techno en club. Je ne suis jamais allé à une rave, ou alors juste une fois ou deux pour voir. C'est pas mon truc en fait. Mon écoute de la techno est trop musicale pour me laisser aller à la danse bête et méchante. Je n'arrive pas à faire deux choses en même temps. Je danse énormément dans ma tête en réalité. Et sinon, jouer de la basse avec un batteur est mon unique expérience intime de la danse.

Drame

Tu collabores avec Quentin Rollet, membre de Prohibition qui s'est récemment reformé. Observes-tu une certaine nostalgie de cette époque du rock français au point de prendre le risque de la reformation ?

Je ne pense pas qu'il soit question de nostalgie non. On est de cette génération de quarantenaire encore en forme (malgré les hernies discales et les ménisques en carton) qui n'envisage pas la retraite à court terme. La reformation de Prohibition est un truc de plaisir pur. Les gars n'ont jamais arrêté, ils ont juste eu envie de refaire de la musique ensemble. La nostalgie, c'est pas mon truc. Mais je suis souvent le premier à dire que c'était mieux avant malgré tout. On n'est pas à une contradiction près. Et puis ça évite de prendre les choses trop au sérieux aussi. Tout ça ne reste "que" de la musique, faut se détendre avec ça. Ce qui est rigolo, c'est des gars comme les Pneu, par exemple, n'avaient jamais entendu parler de Prohibition avant de les voir à Teriaki fin août. L'histoire du rock n'est pas au programme de l'école du rock qui n'existe pas, ce qui prouve bien que la nostalgie n'a pas sa place dans la création.

Avec Drame vous participez au BBMIX le 27 novembre prochain. Quelle est ton opinion s'agissant de ce Festival ? Fais-tu une différence entre cette catégorie de manifestation, ancrée dans une certaine filiation, et les autres... plus préoccupées par les chiffres ? Regrettes-tu en tant que programmateur cette industrie événementielle "du Festival" ?

Vaste sujet et cas particulier. BBMIX est un festival à part, organisé par des gens dont l'expérience n'est plus à prouver, et dont l'humilité m'interdit d'en dire plus. Vu de l'extérieur, c'est peut être un festival comme un autre, et pourtant... sans l'engagement et la passion de quelques-unes des personnes qui organisent BBMIX, partie visible de l'iceberg, une grande part de l'underground actuel n'aurait pas la résonance qu'elle a aujourd'hui. Les gens de BBMIX font partie de la catégorie que j'appelle "les pirates". Une catégorie de gens qui maintiennent éveillés, une poche de résistance qui ne met certes que des grains de sable dans les rouages de l'industrie, mais ces grains de sable empêchent la machine de nous écraser par surprise. Ces gens nous permettent de rester à l'affût, et de nous aider à ne pas nous laisser endormir par nos doutes. Ces gens permettent de maintenir à flot l'arche de Noé des publics par encore trépanés par l'industrie du divertissement et qui ont besoin de nourriture de l'esprit qui leur convienne.

Peux-tu nous présenter ta mixtape ?

Alors déjà, c'est une mixtape que j'ai faite pour vous, mais aussi pour moi, pour avoir de la musique à écouter pendant que je faisait du placo chez moi. De la musique que j'aime et que j'avais envie d'écouter à ce moment là. Il y a du néo rock psyché, de l'électronique improvisée, du jazz, du groove qui sort des sentiers battus. J'ai découvert Krakatau à noël sur WFMU, des australiens (ou néo-zélandais) que j'imagine chevelus comme Jakob Skott, un gars du nord de l'Europe dont j'ai acheté tous les disques (et ceux de son label, El Paraiso Records, faramineux laboratoire à découvrir d'un renouveau du space rock psyché). Le disque de Jimi Tenor & Tenors of Kalma, album de free jazz atomique, s'enchaine parfaitement avec Upperground Orchestra, alliance magistrale d'un groupe de free jazz avec la TR808 et le modulaire de Rabih Beaini. Ensuite, le point commun entre Shocking Pinks, Sun Ra et Wolfgang Dauner, bah... pour moi ça a du sens. Pareil que pour Guy Warren Of Ghana et Cavern Of Anti-Matter (à vos Google). J'ai aussi mis le remix que j'ai fait pour Polygorn, excellentissime groupe du sud ouest (oui oui, des Basques) que je vous conseille fortement d'aller voir en concert. Comme un mélange entre Electric Electric et Golden Teachers, vraiment super classe. Quant à Alien Ensemble, c'est un très beau disque de jazz dont personne n'a parlé l'année dernière, même si il y a des gars de Notwist dedans.

Mixtape

01. Krakatau - Riddells Creek
02. Jakob Skott - Pleiades
03. Upperground Orchestra - Falling Up
04. Jimi Tenor & Tenors of Kalma - Can We Yes ! (with Kalle Kalima & Joonas Riippa)
05. Shocking Pinks - Us Against The City
06. Drame - Amibes
07. Sun Ra - The Order of the Pharaonic Jesters
08. Guy Warren of Ghana With Red Garland - The High Life
09. Wolfgang Dauner - Kabul
10. Polygorn - Peter Monkey Rubin Steiner Remix
11. Cavern Of Anti-Matter - You're an Art Soul
12. Alien Ensemble - Modest Farewell

Audio

Tracklisting

Drame - S/T (Platinum Records, 2 novembre 2015)

01. Yoko
02. Avantage aventure
03. Bugaboo
04. Genuflexion
05. Amibes
06. Serpentine
07. Canicule
08. Drame


Mixtape : Moss Lime

Tandis que le BBmix festival arrive a grands pas, que la sortie du mini-LP des Montréalaises de Moss Lime prévu le 8 décembre conjointement sur Atelier Ciseaux - dont on fêtera l'anniversaire le 4 décembre prochain à l'Espace B - et Telephone Explosion se précise, et que la scène du Carré Belle-Feuille de Boulogne-Billancourt accueillera le samedi 28 novembre le trio 100% meufs 100% cool que l'on a déjà présenté à l'occasion de leur single révélé en octobre I always get what I want (lire), il se devait de demander à celles-ci un petit quelque chose en guise d'introduction à leur univers. C'est chose faite puisqu'on a reçu cette longue et surprenante mixtape à écouter ci-après, correspondant pile poil au début de leur tournée dont les dates sont rappelées ci-après.

Mixtape

01. Gashrat - I Decided
02. The Fall - Frightened
03. Everly Brothers - Cathy’s Clown
04. Jeremih - Don’t Tell Em (Feat YG)
05. Phedre - Tivoli
06. A.K.A Gelbert - I’ve Seen Him Rising
07. Angel Haze - Werkin’ Girls
08. Cleaners From Venus - Marilyn On A Train
09. Clipping - Work Work (Feat.Cocc Pistol Cree)
10. Family Fodder - Savoir Faire
11. Girlpool - Jane
12. Young Thug - Raw (Might Just)
13. Father - Spoil You Rotten
14. Peter Kernel - It’s Gonna Be Great
15. F.J Mac Mahon - Enough It Is Done
16. Hive Dwellers - Streets Of Olympia Town
17. Shopping - In Other Words
18. Open Mike Eagle - Ziggy Starfish (Anti-Anxiety Raps)
19. The Whitest Boy Alive - Intentions
20. Molly Nilsson - Happyness

Tournée

MOSS LIME

12/11/2015 CH Neuchatel - La Case à Chocs
14/11/2015 CH Geneva - Bongo Joe
16/11/2015 AT Vienna - FLUC
17/11/2015 DE Nuremberg - K4 Zentralcafe
18/11/2015 DE Leipzig - Hermann
19/11/2015 DE Berlin - Loophole w/ Tendre Biche
22/11/2015 FR Lyon - La Triperie
23/11/2015 FR Toulouse - Les Pavillons Sauvages
24/11/2015 FR Bordeaux - I.Boat w/ Total Control
27/11/2015 FR Rennes - Rosa Vertov / Marquis de Sade
28/11/2015 FR Boulogne-Billancourt - Festival BBmix / Carré Belle-Feuille
29/11/2015 NL Rotterdam - Le Sud
01/12/2015 UK Brighton - Hope and Ruin
03/12/2015 UK Cardiff - Joy Collective / Four Bars at Demspeys
04/12/2015 UK Leeds - Wharf Chambers
05/12/2015 UK Manchester - Fuel Cafe Bar
07/12/2015 UK London - Upset the Rhythm / Old Blue Last
08/12/2015 FR Lille - Antre 2


On y était - Festival BBMIX 2013

Festival BBmix, Le Carré Bellefeuille, Boulogne-Billancourt, du 21 au 24 novembre 2013

photos©Emeline Ancel-Pirouelle

Exercice pas évident en soi au demeurant, le BBMIX est un festival à la programmation ambitieuse. Proposant de naviguer à travers différents styles allant de la pop la plus accessible aux artistes expérimentaux nettement plus exigeants, le BBMIX est d’autant plus un pari risqué qu’il porte sa programmation à Boulogne-Billancourt, au Carré Bellefeuille, une salle de concert/spectacle avec des fauteuils rouges confortables, une scène large et un son globalement propre mais qui voit passer, entre autres choses, les BB Brunes ou Michel Fugain.

Les soirées étaient concoctées de manière cohérente, avec dans un premier temps une soirée plutôt dédiée au rock made in France, la seconde plutôt expérimentale/électronique, la troisième pop/DIY et enfin pour terminer une soirée plutôt psyché/drone. On va entrer dans le vif du sujet en commençant par ce qui fâche : l’inertie générée par cette salle envahie du pourpre des fauteuils sagement alignés, contaminant les spectateurs en première phase d’hibernation à s’y asseoir sans n’en plus bouger (et vaguement daigner applaudir d’une claque molle entre les morceaux)...

Certes, à quelques exceptions près, où le public a vainement exprimé sa joie d’être présent en se mettant debout dans les allées et devant. Notamment lors des deux concerts estampillés Born Bad avec la reformation trente ans plus tard des joyeux punks dilettantes Les Olivensteins (prônant allègrement la fainéantise dans plusieurs textes) et le duo garage rock bien huilé de Magnetix. Chacun dans leur genre, ils ont amené rockers d’époque et jeunes convertis à se dandiner, danser et sauter dans cette salle aux allures « école des fans » dixit le chanteur des Olivensteins, qui n’ont pas forcément l’habitude de jouer dans ces conditions, on veut bien les croire. Quelle frustration également de voir le set de Felix Kubin, bien confortablement assis dans nos fauteuils (je me rends compte de l’absurdité de se plaindre du confort...) n’osant pas en sortir (je pense qu’on est plusieurs à avoir eu l’envie de s’approcher de la scène comme la veille happés par les élucubrations gesticulatoires du musicien allemand).

Quoi qu’il en soit de belles choses ont pu laisser leur empreinte dans les esprits, comme les machines enchantées de Pierre Bastien, artisan expérimental avec ses objets mécaniques générant sons, boucles, rythmiques, mélangés à un système de loops vidéo basés sur des images d’archives (enregistrements de terrains, blues rural, rythmes africains, chœurs d’hommes...). Son approche artisanale de la construction sonore apporta un réel intérêt à son concert. Univers poétique similaire prolongé chez Ela Orleans qui de son côté, injecta des réminiscences 60's (pop d’antan, yéyé...) au sein de son set électronique accompagnant son chant élégant et inspiré. Petit clin d’œil à la situation improbable de la salle avec un sample déclarant « On this music you should dance », devant un parterre d’hibernants plus ou moins expressifs bien qu’à l’évidence réceptifs à sa musique.

Puisqu’on parle de danse, Felix Kubin a assuré le show en déhanchements derrière ses deux synthés, lançant des rythmiques, jouant les mélodies et faisant des footings le long de la scène, tout cela en se grimant de sourires complices et amusés, ajoutant un genre d’humour à froid à son univers électro-kraut ludique et jubilatoire. Notons également la présence de ces musiciens néo-zélandais assez décalés que sont Orchestra of Spheres, mêlant instruments traditionnels trafiqués, sonorités distordues, rythmiques directes et déguisements assez improbables, avec un héritage sous acide de Sun Ra. On retiendra surtout le morceau où les deux filles du groupe se lancèrent dans un chant et une rythmique complémentaire réalisée de leurs voix entremêlées et leurs mains synchrones, un ping-pong sophistiqué à la fois amusant et entraînant.

Deux autres groupes étaient également à remarquer, notamment Magik Markers avec leur rock assez classe et entraînant et un noise psyché nous préparant à la transe du lendemain. La soirée du dimanche fut sans doute celle qui attira le plus de monde avec en clôture de festival le groupe psychédélique Föllakzoid, influencé à l’évidence par la musique répétitive (faisant tourner des rythmiques jusqu’à nous faire perdre nos repères), suivi du trio doom/stoner OM, qui a délivré un set classique mais avec de réels passages métaphysiques lorgnant vers l’extase, grâce aux basses lourdes de Cisneros qui auraient pu être encore plus fortes pour une immersion absolue, mais peut-être cela aurait été trop fort pour l’ingénieur du son qui nous mit à la fin un bon vieux reggae sans faire la moindre sommation juste à la fin du concert (comme pour signaler : « Cassez-vous »). Ainsi, les membres du trio avec les rythmiques alambiquées d’Emil Amos et la présence extatique et devenue indispensable de Lichens à la guitare, tambourin et synthés ont fait vibrer le Carré Bellefeuille comme il ne doit pas en avoir souvent l’occasion. Transe, ou extase ? Telle était également la question posée, plus tôt cette même après-midi, lors de la conférence sur le drone par Catherine Guesde, rappelant quelques bases et souvenirs aux nombreux connaisseurs de drone et doom présents dans la petite salle secondaire, où d’autres propositions eurent lieu, comme l’orchestre d’ordinateurs à la démarche électro-acoustique Synorsk ou le groupe Fiasco  (pas de jeux de mot s’il vous plaît).

Quatre jours bien remplis - vous aurez remarqué que je ne suis pas revenu sur tout, n’ayant pas pu arriver à temps pour voir Tazief, n’ayant pas pu apprécier les mondes de Michel Cloup Duo (n’ayant pas été très « attentif » à ses textes en français, malgré des arrangements intéressants...) et encore moins n’ayant pu supporter la partie de Lee Ranaldo et son supergroupe avec des chansons pas spécialement à la hauteur du personnage à mon goût (ce qui me donna une bonne excuse pour m’éclipser et boire un coup). Quoi qu’il en soit, il y en eut pour tout le monde, et soulignons tout de même le prix : pour des soirées de 3 concerts en moyenne à 10€, on est quand même à des kilomètres de ce que pratique le Pitchfork Festival, pour ne pas le citer. Donc BBMIX, merci beaucoup pour la belle musique dans les oreilles et la prochaine fois, pensez aux gens qui aiment les concerts debout !

Photos

Michel Cloup Duo

The Olivensteins

Magnetix

Tazief

Ela Orleans

Magic Markers

Lee Ronaldo

Föllakzoid

OM


On y était - BBmix Festival

Pour sa cinquième édition, le festival boulonnais BB Mix prend ses quartiers dans la grande salle flambant neuve du Carré Bellefeuille.

Jour 1 : Comme une ombre

Et ce soir, le public est à l’image de cette dernière : il est propre et il sent bon. A l’ouverture des portes, personne ne se presse : aujourd’hui, on ne vient clairement que pour les Shades, la tête d’affiche, qui ne jouera qu’après vingt-deux heures.

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PRIVATE

Les organisateurs ont parié sur ce groupe, directement issu de l’écurie BB Mix puisqu’il répète dans les locaux gérés par l’équipe, pour ouvrir l’édition 2009 du festival. Mais à part ses proches, Private a du mal à conquérir le public clairsemé – et assis, à cause de la configuration de la salle. Et cela malgré l’enthousiasme communicatif de son chanteur, Alex Aguiar, et son harmoniciste suréquipé – cinq instruments au compteur ! Présentés sur le programme comme les « dignes fils spirituels de Jacques Dutronc » et les « rejetons français des Strokes » (ils y sont peut-être allés un peu fort), les membres de Private présentent ce soir au public leur premier album, qui sortira prochainement. Les morceaux sont carrés et efficaces, mais loin d’être révolutionnaires, et les paroles laissent parfois un goût amer – on a beau dire, pubis, ça passe mieux en anglais.

hecuba

HECUBA

Les fans des Shades, apparemment beaucoup plus lookés qu’ouverts d’esprit, accueillent avec des ricanements le duo californien. Il est vrai qu’Isabelle Albuquerque et Jon Beasley ont l’air de venir d’une autre planète. Coiffés et habillés strictement de la même façon – si bien qu’on a presque du mal à distinguer l’homme de la femme – les deux acolytes nous livrent sans ciller leur show spatial. Isabelle, qui maîtrise parfaitement ce petit mouvement de jambes entre le moonwalk et les claquettes, semble en proie à une sorte de transe statique, tandis que son partenaire se déchaine sur son ordinateur, son clavier et sa guitare. On s’aperçoit assez rapidement que les chansons qui nous avaient paru d’une froideur chirurgicale à l’écoute de l’album (Paradise, leur premier opus, sorti cette année) sont en réalité fondées sur des mélodies pop à la fois sucrées et glaciales, qui donnent à cette prestation étrange un petit goût de reviens-y.

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ULTRA ORANGE

La salle se remplit peu à peu, mais les spectateurs persistent à rester assis. Et malgré ses nobles efforts, le groupe le plus hype de Boulogne – avec Booba – ne parviendra pas à les faire se lever ; ça n’aura pas été faute d’essayer. Pour présenter leur quatrième album, à paraître, Gil Lesage et Pierre Emery sont accompagnés d’un bassiste et d’un batteur. Emery mène le show avec une sauvagerie élégante – ce n’est pas sans raison qu’Iggy Pop himself l’a surnommé « l’Iguane français » – tandis que sa femme, un peu trop effacée, ressemble à une sorte d’Alison Mosshart (monomaniaque, moi ?) plus mûre et un brin usée. Mais si sa guitare n’a qu’une corde, elle la torture avec grâce, tout en jouant des talons aiguilles sur sa pédale avec beaucoup de sensualité. Ses mouvements sont lourds et poussiéreux, comme les nouvelles compositions d’Ultra Orange, qui prend soin tout de même de satisfaire les quelques fans qui se sont déplacés en jouant son classique « J’ai du Cream sur mon Jean ». Le duo élargi livre donc une prestation rock’n’roll à l’ancienne, et tente même de faire participer le public léthargique. Qui est toujours assis, donc.

shades1LES SHADES

Mais enfin, la salle se remplit – sans être pleine tout à fait – de jeunes filles toutes plus fashion les unes que les autres. Certaines, presqu’à moitié nues, espèrent sans doute attirer l’attention d’un membre du groupe. Les journalistes et les caméras sont là, il ne s’agirait pas de passer inaperçue. En attendant l’arrivée des Shades, la salle retentit de flashes et autres « Noooon, pitiéééé, ne la mets pas sur Facebook ! » Finalement, les lumières s’éteignent, les appareils photo se dressent (n’y voyez aucune allusion phallique) et les oreilles se tendent. Benjamin et sa doudoune sans manches débarquent sur scène, vite rejoints par les quatre autres membres du groupe. Acclamés par la presse rock à la sortie de leur premier album, Le Meurtre de Vénus, en mars 2008, les Shades viennent présenter en exclusivité ce soir leur deuxième opus, 5 sur 5, qui sera dans les bacs en janvier 2010. Le public se réveille peu à peu, mais a toujours les fesses vissées à son siège. Et pourtant, le groupe se donne à fond pour présenter ses nouveaux morceaux, toujours aussi efficaces. On remarque surtout le très élégant Etienne à la guitare – il faut croire que les mocassins à glands ne sont pas un obstacle quand on est doué – qui n’hésite pas à mouiller sa chemise et à montrer qu’il connaît les paroles par cœur, même s’il ne chante pas. A la fin du concert, Benjamin explique au public qu’il regrette que la configuration de la salle n’ait pas permis un concert plus rock’n’roll (« J’ai l’impression d’être au cinéma »), mais exprime aussi son plaisir d’avoir joué devant un public assis (oui, toujours), attentif et intéressé. A la fin de la dernière chanson du set, dans un dernier élan pour tenter de provoquer une réaction chez le public, il fracasse sa guitare au sol. Et s’en va.

Jour 2 : I feel like a porn movie

De retour au Carré Bellefeuille pour la deuxième soirée du festival BB Mix, on constate tout de suite que le public a bien changé, depuis hier : plus âgé, plus branché, il est venu pour découvrir la programmation pointue du jour. Les festivités commencent à 17h avec la projection d’un film sur Syd Barrett (John Edginton, The Pink Floyd & Syd Barrett Story) suivie d’une conférence donnée par Jean-Michel Espitallier, l’auteur de Syd Barrett, le rock et autres trucs. Quoi de mieux que de nous raconter l’histoire de l’ange maudit du psychédélisme pour nous préparer à cette soirée placée sous le signe des freaks?

dogbowlDOGBOWL

C’est au new-yorkais Stephen Tunney que revient la lourde tâche d’ouvrir les réjouissances. Il n’aura aucune peine à s’en acquitter, ses fans ayant répondu présent à l’appel de BB Mix. L’ex-King Missile, seul sur scène avec sa guitare et son ordinateur (« This is my group »), nous livre avec une désarmante simplicité ses modestes comptines douces-amères. Les paroles sont attendrissantes, l’accompagnement acidulé, et tout contribue à rendre Dogbowl touchant – même sa danse d’albatros un peu pathétique. On a presque du mal à croire que ce vieux monsieur un peu bedonnant est l’un des acteurs les plus convaincants de l’underground new-yorkais – et ce depuis plus de trois décennies – tant il est humble. Le festival n’est pas encore terminé, mais on peut déjà affirmer que Dogbowl en restera l’une des rencontres les plus attachantes.

momus

MOMUS

Attachant n’est pas le terme qui convient le mieux à Momus. Dès son entrée sur scène, l’énergumène annonce la couleur : cagoulé, il se traîne sur le sol en imitant un infirme et en psalmodiant de sa voix grave et nasillarde son premier titre, en français, dont il lit les paroles manifestement fraîchement écrites sur son iPod. Fidèle aux thèmes qu’il aborde tout au long de ses vingt-et-un albums, il déblatère un monologue à peine chanté sur les toilettes réservées aux handicapés. C’est bizarre, et c’est drôle. A la fin de ce numéro, il se découvre le visage, se présente, et nous fait partager son univers lubrique et malsain. Il fait des claquettes, mime une valse ou parle à ses partenaires imaginaires, sans jamais ignorer le public pour autant. On sent parfois un léger malaise parcourir la salle, et je peux affirmer qu’avoir cet individu à quelques centimètres de soi n’est en effet pas l’expérience la plus rassurante que j’aie vécu. Si les avis sont sans doute partagés sur cet artiste, personne ce soir n’a pu rester indifférent à cette créature qui semblait tout droit sortie du laboratoire d’un savant mal intentionné.

JAUNE SOUS-MARIN

Aujourd’hui, entre chaque concert, les deux facétieux trublions de Jaune Sous-Marin présentent leur performance au bar du Carré Bellefeuille. Le concept est simple : donner une traduction littérale en français des grands tubes de la pop culture. Et les arrangements musicaux sont, comme les paroles, malmenés : on se souviendra longtemps des grands solos muets de « Mauve Brouillard » ou de « Ma Génération », ou des riffs avortés de « Dieu Sauve La Reine » ou de « Méchant » (mais si, vous savez, le grand tube de Michael Jackson). Ils n’ont pas peur non plus de mimer la scène mythique de la guitare-fellation entre David Bowie et Mick Ronson. Le résultat, aussi jouissif qu’horripilant, est absolument génial, et le public, qui s’amuse à chaque nouvelle intervention à retrouver les chansons originales, ne s’y trompe pas, et ne manque pas de manifester son enthousiasme.

gravenhurstGRAVENHURST

Mais c’est déjà le tour de Nick Talbot, alias Gravenhurst, de monter sur scène. Changement de style : après les deux fondus du bocal adeptes des rapist glasses et du pantalon de contrôleur de la RATP un peu tombant, c’est un jeune homme bien propre sur lui qui vient nous proposer ses ballades émouvantes. Seul sur scène, il livre une prestation intimiste dans un silence presque religieux. C’est bien ficelé, presque parfait, mais ça manque un peu de nerf, et malgré sa voix céleste, Gravenhurst paraît un peu fade au regard de la programmation de ce soir.

thedrones

THE DRONES

Heureusement, les quatre Australiens des Drones ne tardent pas à arriver. On note un changement d’attitude chez le public : pour la première fois, on se bat pour les places au premier rang. Les chevelus à barbe remplacent peu à peu les branchés over-lookés, et ça commence à sentir la bière – jusqu’ici, on était resté très Coca Zéro. Les Drones attaquent avec leur premier titre, redoutablement efficace, et il se passe un truc inédit dans le public – franchement, on n’a pas idée de se lever pour aller se tenir debout devant la scène ! Pour la première fois depuis le début du festival, les gens sont debout. Et on les comprend : le rock noisy des Australiens donne furieusement envie de se balancer sur place. Fondée sur une section rythmique hyper carrée – Fiona Kitchin, à la basse, joue d’ailleurs dos au public, concentrée qu’elle est sur le jeu du batteur, Michael Noga – leur musique puise dans le rock traditionnel et le blues pour les mélanger à des sonorités atonales qui semblent soudain évidentes. Gareth Liddiard, dont le corps est sans cesse tendu entre sa guitare trop basse et son micro trop haut, s’époumone, chuchote parfois. Et si, au début de la prestation, Dan Luscombe, le guitariste, avait avoué au public encore assis qu’il avait l’impression d’être un « unpopular movie », on ne peut que lui donner tort : ce soir, les Drones ont enfin réussi à enflammer BB Mix.

Jour 3 : De l’appétit au dégoût, du dégoût à l’appétit

Plus les jours passent, et plus le public de BB Mix vieillit. Ce soir, les amateurs éclairés de l’immense Marc Ribot remplacent les groupies prépubères des Shades. Pour la première fois depuis le début du festival, le public se presse devant les portes du Carré Bellefeuille dès 19h et, la salle à peine ouverte, se jette sur les premiers rangs. Ça promet.

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Pour ouvrir le bal, BB Mix a choisi ce jeune quatuor new-yorkais, adepte d’une musique atonale et arythmique. Portées par des beats tribaux, leurs expérimentations sont riches, mais très atypiques. Si leurs morceaux sont « impossibles à chanter sous la douche », comme le disait hier Jean-Michel Espitallier à propos de Syd Barrett, ils sont très bien reçus du côté des spectateurs – peut-être parce que le guitariste ressemble au fils de Romain Duris et d’un mannequin Dolce&Gabbanna, mais ne nous égarons pas. Très honorés de jouer en première partie de Marc Ribot, comme le précise le guitariste sus cité, les quatre geeks ont réussi de façon très convaincante à préparer le public à la performance plus qu’expérimentale qui va suivre.

ribot

MARC RIBOT'S CERAMIC DOG

Quand le rideau rouge s’ouvre à nouveau après la pause, le guitariste mythique est acclamé. Et pourtant, loin de l’image traditionnelle du guitar hero, l’homme ne paye pas de mine : prostré sur son instrument tout le long du concert, il tourne presque le dos au public. Le set des Ceramic Dog, son dernier groupe, dont le premier album, Party Intellectuals, est sorti en juin 2009, débute par une reprise de Gainsbourg, « Un Poison Violent C’est Ça L’Amour », en hommage à Alain Bashung, dont Ribot a été le guitariste. Ce dernier tient bien son rôle de maître de cérémonie : ses trois musiciens gardent sans cesse les yeux rivés à son index, qui leur désigne le départ de leurs solos. Ils malmènent leurs instruments pour en tirer des sons improbables, et le résultat est pour le moins déroutant – mon voisin de droite dessine des lettres dans le vide : « WTF ? ». On accordera une mention spéciale au batteur, Ches Smith, sorte de génie autiste et dégingandé qui tape sur tout et n’importe quoi, mais qui ne tombe absolument jamais à côté – parvenir à refaire ses lacets et cracher du Red Bull tout en continuant de jouer, c’est fort. Au milieu de ces tentatives musicales obscures émergent parfois de purs moments de bon vieux rock’n’roll ; on ferme les yeux, et la voix de Marc Ribot ressemble étrangement à celle de Bob Dylan. Les morceaux des Ceramic Dog semblent en constante création/évolution. On savoure d’ailleurs ces moments de suspens où aucun des musiciens, les yeux toujours fixés sur le maître, ne semble savoir où il va. Quand le rideau se referme, le public, admiratif autant que surpris, en réclame encore. Le groupe revient pour un dernier moment de grâce avec sa géniale reprise du « Break On Through » des Doors, qui conclut dans un splendide fracas l’édition 2009 du festival BB Mix.

Si l’on excepte le premier soir, un peu à part, on ne peut que féliciter l’équipe de BB Mix pour la cohérence et l’exigence de sa programmation, très east coast et lunettes ringardes qui, si elle nous a fait passer du dégoût (Private) à l’appétit (The Drones) ou de l’appétit (Marc Ribot’s Ceramic Dog) au dégoût (Momus), n’a en tout cas laissé personne indifférent.

Emeline Ancel-Pirouelle

credits photos : Emeline Ancel-Pirouelle