Sur les RailsLe 27 juin, il n’y aura aucune excuse : la planète football range les crampons le temps d’une soirée avant de passer aux matchs à élimination directe. Malheur donc a celui qui vendangera tel un vulgaire Fernando Torres l’occasion idoine de faire coup double en participant à la première étape du festival itinérant sur le canal de l’Ourcq Bande Originale du Collectif MU (Event FB) et à la déclinaison live du projet de compilation Sur les Rails (Event FB) instiguée par le collectif Transports en commun, à paraître le 25 juin sur le label dokidoki et dont les géniteurs sont David Lemoine, par ailleurs chanteur du groupe Cheveu, et Antoine Capet à qui l’on doit, entre autres choses, la revue Entrisme. Point d’orgue d’une exposition du même nom se tenant du 25 au 29 juin au Point Éphémère (Event FB), cet « événement Brut Pop » selon ses concepteurs, apostrophe la création musicale avec l’implication de personnes autistes, en situation de handicap mental ou psychique et ce dans le prolongement des travaux de l’Atelier Méditerranée dédié à « la promotion de la musique expérimentale et des arts plastiques avec un public autiste ou en situation de handicap mental ou psychique, au développement d’un réseau entre les divers acteurs, au partage des pratiques et des questionnements qu’elles suscitent ainsi qu’à la recherche pour la conception de nouveaux instruments adaptés ». Loin d’être une frivole lubie ou un engagement pesant, ce travail de création s’intime à David Lemoine et Antoine Capet tel un véritable enchantement, « la vraie aventure pour pas cher », aussi dépaysant qu’obsédant. On a voulu en savoir plus, en cinq questions.

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David Lemoine & Antoine Capet, l’interview

Pouvez-vous présenter l’Atelier Méditerranée, association destinée à un public dit handicapé mental ou autiste ?

Antoine : Atelier Méditerranée est né de ma rencontre avec David chanteur de Cheveu, je suis éducateur depuis 12 ans dans le secteur du handicap, il y a sept ans je bricolais des ateliers noise pendant la pause du midi avec des jeunes handicapés mentaux dans mon Institut Médico Éducatif. A l’époque, je trouvais qu’il y avait des points de concordance entre la matière sonore qui sortait de mon atelier et ce que faisait Cheveu quand c’était encore de la musique de cave (on avait à peu prés le même set-up casio, des pédales de guitares pour les voix et mes jeunes aussi répétaient pas mal de choses en boucle). Je leur ai envoyé un message sur leur myspace, David m’a répondu, on a eu envie de travailler ensemble, le temps que ça se mette en place, on a commencé il y a cinq ans à Mains d’Œuvres avec l’institut pour handicapés le plus proche à qui on a proposé le projet. Tout de suite on a eu envie que ce ne soit pas qu’un projet enfermé sur l’institution, on a fait un disque qu’on a distribué comme n’importe quel disque – merci surtout à Guy Mercier de Bruit Direct qui a suffisamment cru au projet tout de suite pour sortir un 45 tours – et depuis on a pris les choses très au sérieux et eu envie de pousser cette aventure.

David : Pour ce qui est de l’atelier en lui même l’idée de base est de s’enfermer dans un local de répèt avec les enfants et un bon tas d’instruments sans idée préconçue de ce qui devrait se passer. Assez rapidement ils choisissent des postes et à partir de là on essaye de construire un jeu collectif. Notre seul dogme est de rester en retrait, intervenir le moins possible, et surtout – contrairement à ce qui se fait d’habitude dans ce genre d’atelier – de ne pas jouer avec eux. Le choix des instruments qu’on met à leur disposition a un gros impact sur le rendu final, mais en dehors de ça on essaye de rester le plus neutre possible, de ne pas tricher, y compris quand on mixe les enregistrements. Après Mains d’Œuvres on est allés faire des ateliers au GRIM à Marseille, à Emmetrop à Bourges, à la Carène à Brest.. Cette année on est en résidence au Point Éphémère, et on a travaillé au printemps avec le Collectif Mu sur leur dispositif Sound Delta de sons géolocalisés. De plus en plus on se penche sur la création de nouveaux instruments adaptés. Soit en lutherie : guitares à plat avec moins de cordes, soit à base de bidouille arduino et de capteurs. L’idée est aussi d’être un petit labo d’idées à redistribuer à d’autres ateliers comme le notre. On pourra voir dans l’expo toute une série de prototypes sur lesquels on travaille en ce moment.

Comment est né le projet Sur les Rails ? Quelles en sont les idées sous-jacentes à cette exposition et cette compilation du même nom ?

Antoine : Le problème du secteur du handicap est que ce n’est pas toujours facile de faire des choses publiques, même si il y a quelques initiatives d’institutions un peu plus culottées que d’autres, souvent un atelier artistique au sein d’une institution reste un atelier pédagogique, thérapeutique ou occupationnel. Personne ne te demande de faire des expos, des concerts ou des films avec les productions qui en découlent. On s’est depuis le debut dit qu’on était surement pas les seuls à croire qu’il y avait de super choses à faire avec ces publics dont la spontanéité, la fantaisie, le rapport sensoriel aux choses nous touche vraiment. On a cherché tous les gens qui faisaient des choses dans le même esprit, au fil du temps on a réussi à tisser un petit réseau qu’on a eu envie de formaliser avec Transports en commun. L’idée de la compilation et de l’expo est de laisser des traces, de raconter au plus grand nombre ce qui nous plait chez ces publics.

David : Oui. Et on peut dire que l’idée de l’expo dans le titre. On se lance. Les prochaines expos seront probablement plus anglées, mais l’objectif de celle là est de présenter le plus possible d’initiatives qui nous semble faire sens ensemble. Pour la compile, c’est la même idée de panorama. Le contexte est aussi important pour nous. Sortir du réseau handicap, investir un lieu d’expo et une salle de concerts, et s’y sentir légitimes. A noter, c’est pas anodin, qu’on fonctionne sans budget handicap, ce qui nous permet à la fois d’être indépendants des institutions et de valider la qualité artistique de ce qu’on présente.

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Vous citez Dubuffet pour décrire ce projet (le hara-kiri de l’intelligence, le grand saut de imbécillité extra-lucide). Pensez-vous qu’il y a beaucoup à apprendre de ce public, notamment termes de création ? Et que sur l’autel de la rationalité la société ferme trop souvent les yeux, les oreilles…

Antoine : En vrai ce n’est pas nous qui avons écrit le communiqué et cette phrase qui peut passer pour provoc sortie de son contexte. Pas que nous voulions forcement nous rapprocher de l’art brut, c’est toujours délicat ces débats artistiques sur les termes, mais citer le théoricien de l’art brut est quand même une manière d’éclairer sur nos intentions, “L’Art Brut regroupe des productions réalisées par des non-professionnels de l’art, indemnes de culture artistique, œuvrant en dehors des normes esthétiques convenues (pensionnaires d’asiles psychiatriques autodidactes isolés, médiums, etc.)”. Dubuffet entendait par là un art spontané, sans prétentions culturelles et sans démarche intellectuelle.” Nous on trouve quand même que qu’ils soient handicapés, autistes ou “fous”, personne n’est indemne de culture artistique, au contraire aussi naïves qu’elles soient, on voit beaucoup d’influences très pop, des références à la la pub, à la télé, à la radio, aux dessins animés, aux clips, on préfère donc le terme maison Brut pop, autant art brut que pop art et puis ça fait un jeu de mot avec brit pop.

David : En terme de création, bien sûr qu’il y a plein de choses à apprendre de la manière dont on les voit jouer de la musique. En premier lieu, l’absence complète de cynisme. Un musicien lambda est toujours victime de ses petites ambitions et autres arrières pensées. Là le jeu a quelque chose de pur, qui aide à penser la qualité d’une musique en terme de justesse de ton. Je parle pas d’harmonie : Clara par exemple, avec qui on a bossé tout l’hiver, tient à longueur de séance le même accord dissonant sur son petit orgue. Ce qui est vraiment bon c’est que la musique devient une incarnation de ce qui se passe en eux, ce qu’elle devrait toujours être. La justesse dans l’intention est là, et à partir de là tu ne peux jamais rater. C’est con à dire mais si tu livres un truc qui t’habites tu ne peux pas rater, c’est ce qu’ils font, et c’est pour ça que c’est toujours bien. Il y a autre chose qui m’obsède dans le fait de faire de la musique avec eux, c’est la sensation permanente d’un exotisme fou. Aussi loin que j’ai pu voyager, j’ai jamais ressenti aussi fort qu’avec eux le truc de l’altérité, de différence dans la perception des choses en général. La vraie aventure pour pas cher.

La création improvisée née de cette rencontre entre personnes handicapées mentales ou autistes et des musiciens venus des scènes expérimentales est-elle une source d’inspiration pour vous ? 

Antoine : Plutôt que de réfléchir à qui pompe qui : est ce que ce sont les handicapés à qui on apprend à faire de la noise ou est ce que c’est les noiseux qui s’influencent de la fantaisie de ces rencontres, on aime à penser qu’en fait, il y a toujours eu des points communs entre la sensibilité au son de beaucoup de ces personnes et de certains musiciens expérimentaux, il ne manquait qu’a créer des ponts.

David : A la question source d’inspiration, je dirais clairement oui. Pas dans le sens où on irait pomper des trucs faits en atelier, mais dans la manière d’appréhender la chose musicale et d’être relax avec l’absence de technique. Personnellement j’ai commencé la musique bien tard, et ça m’arrive de transpirer un brin quand j’essaye de jouer avec des gens nouveaux et que je réalise que je ne sais jouer de rien et que je chante faux… Le bénéfice des ateliers c’est justement de réorienter l’attention sur la vraie question qui est celle de la justesse de l’intention. Sinon, on verra comment évoluent les choses, mais l’envie de faire bosser toute une série de musiciens dans nos ateliers est vraiment là. A terme avoir une sorte de structure qui nous permette à la fois de travailler dans la durée, et de proposer des courtes sessions à des musiciens en tournée, ça serait parfait.

Peux-tu présenter la soirée du 27 juin au Point Éphémère ?

Antoine : Le fantasme depuis le debut de nos ateliers est que ça finisse par donner des groupes valables musicalement et que ces personnes jouent au même titre que n’importe quels autres musiciens en respectant leurs singularité. Ce ne serait pas les premiers musiciens bizarres, on a envie de mettre en avant que d’être différent ce n’est pas forcement triste et à une époque où l’on voit des campagnes de pub en quatre par trois dans le métro “vaincre l’autisme” comme si ce n’était qu’une maladie. On aime à penser que ces jeunes ont parfois quelque chose en plus et pas que quelque chose en moins ou de divergeant. On a donc sélectionné deux groupes, les Wild Classical Musical Ensemble, un groupe de rock barré composé de six musiciens dont cinq en situation de handicap mental et les Harry’s un groupe d’autistes de l’Hôpital de Jour d’Antony qui font de la musique expérimentale après avoir débuté lors d’ateliers avec Alan Courtis (ex Reynols) dans le cadre de Sonic Protest. Accompagnés du Club des Chats qui font de la musique aussi zinzin que les “zinzins”.

David : Ça va être une soirée sur le fil parce que tu peux jamais être vraiment sûr que tout va se passer comme prévu. Mais ce qui est certain c’est que ça sera des concerts dont tu te souviendras encore dans cinq ans, ou que t’oublieras même peut être jamais. Je pense au Wild classical en particulier, il y a moyen que ça fasse un choc. Pour nous qui bataillons depuis un bon bout de temps pour faire sortir les ateliers des institutions on est vraiment très contents de la visibilité que nous donne le Point Éphémère. Et contents aussi de s’être trouvés des alliés comme le Collectif MU, Sylvie du label Dokidoki qui sort la compile et organise le concert, ou les gens de Sonic Protest qui font partie de l’affaire. A noter que l’expo rentre dans le cadre d’un gros projet du Collectif MU tout cet été : B.O., une bande originale pour le canal de l’Ourcq. L’expo est le premier événement d’une longue série, avec des concerts et des croisières sonores sur le canal qui fait le lien entre Paris et la banlieue. Toute une série d’artistes sonores (atelier méditerranée inclus) ont bossé sur le projet. Ne pas oublier de jeter un coup d’œil au programme.

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