Photos © Emeline Ancel-Pirouelle pour hartzine

Jeudi 8 septembre 2011. Une blinde pour certains et pourtant, dans ma caboche, c’est encore hier. Notre Silence, premier album de Michel Cloup en son nom, est disponible depuis trois jours dans les rayons des disquaires, quand celui-ci nous retrouve à une table du Point Éphémère. Une présence humaine forte, intense, figurée par un visage encore enfantin, et ce, malgré d’indélébiles cernes et l’épaisseur d’un regard surplombant ses quelques quarante printemps. Une rencontre singulière, loin d’être anodine, puisant aussi bien dans un passé personnel jamais remisé que dans un futur dessiné en pointillés et empruntant grossièrement la trame d’un disque que son auteur souhaite sujet à interprétations. J’aime quand les gens peuvent s’imaginer plein de choses. Il y a une intention, j’espère qu’elle s’entend, mais après, prends ce que tu veux, fais-en ce que tu veux. Le plus important c’est que cela te parle, que cela te touche. Après, si j’explique, ça retire toute la dimension poétique et un peu magique que peut avoir une chanson. Les jours suivants, j’emporte avec moi ce que je peux de ces neuf chansons, arpentant coup sur coup, plongé dans un mutisme de circonstance, les allées glauques de deux cimetières non loin de Toulouse. Coïncidence. La filiation, le deuil, la séparation et l’absence, des mots qui hantent les coins et les recoins de Notre Silence et qui cognent inlassablement mes tempes, la joue collée à la vitre embuée du train. On imagine toujours que quand quelqu’un s’en va, que quand quelqu’un disparaît, c’est la fin de quelque chose. Mais c’est aussi le début d’autre chose. Plutôt que d’imaginer la fin, j’imagine la suite… la suite de la fin. Et si Diabologum maniait en son temps l’image surréaliste comme discours militant, telle la viande arrondissant les angles (Les Angles) ou cette neige fatalement hors-saison (De la neige en été), Michel Cloup décoche dans ses textes une bardée de mots justes et pénétrants, l’épure et la nudité chevillées au corps, déplaçant la polysémie du sens de l’adjectif au sujet, le « je » sensible faisant écho à un « tu » équivoque. Ce projet est plus intime, même s’il est la suite logique d’Expérience. Pour continuer il me fallait y mettre encore plus de ma personne. J’avais envie de changer de registre, de manière de faire les choses et d’ambiances musicalesAu niveau de l’écriture, de la manière de travailler, c’est repartir de zéro. J’ai commencé en juin 2010, avec un premier EP (lire), tandis que l’album a fini d’être écrit en mars 2011. C’est une façon de faire une césure avec le passé en continuant quelque chose mais selon une approche différente. C’est une façon de me libérer…  D’un passé chargé ? D’un passé lourd oui !.

Le sourire est large, le rire est franc, l’homme instinctif mais lucide. Tu sais la musique c’est quelque chose qui se vit… Là on parle, depuis deux jours je parle, et j’analyse… J’analyse une fois que le disque est fait, je suis capable d’expliquer, de dire pourquoi, mais sur le moment… Il n’y a rien de tout ça, les choses se font naturellement. Il n’y a pas de table ronde avec moi-même pour savoir quelle direction je prends. Assis sur un escalier jouxtant le bar, l’ancienne pierre angulaire de Diabologum – au même titre qu’Arnaud Michniak – cadre le propos s’agissant d’un passé s’apprêtant à ressurgir : On s’est séparé pour des raisons diverses et variées et honnêtement je n’ai pas du tout envie d’en parler, c’était il y a quinze ans. Cela ne m’intéresse pas du tout d’autant que là on s’est retrouvé et nos désaccords… c’était il y a longtemps. C’est un projet de réunion, pas de reformation. Peut-être qu’il s’agira d’une reformation mais, pour le moment, il ne s’agit que d’une réunion sur une date. On a déjà fait un mini concert, une apparition flash, dans le cadre d’une expo qui s’appelle De la neige en été au Confort Moderne, à Poitiers. D’un morceau, au final on en a fait deux en plus d’une improvisation. Pour les Rockomotives, il s’agit d’un vrai concert. On a été contacté par Richard Gauvin qui nous a proposé de jouer sans trop y croire, arguant du fait que c’était les vingt ans du festival. On a participé à celui-ci dans les années quatre-vingt-dix avec Diabologum, mais aussi par la suite avec nos différents projets. C’est une vraie proposition pour quelque chose de ponctuel et d’assez chouette, faisant suite à deux années où l’on se revoyait tous les quatre régulièrement pour parler de la réédition de l’album #3. Quand on parlait de cette réédition, on parlait éventuellement de rejouer, mais c’était timide et informe. Grâce à cette proposition concrète, on a répété une fois, comme ça, pour savoir si on avait envie de le faire et voir si on pouvait rejouer ensemble. Ce fut un moment incroyable.

Groupe éminemment générationnel, ayant vu les rangs de son public grossir malgré une rupture consommée dès 1998, Diabologum conserve une admiration sans égale au sein du landerneau national, s’agissant de #3 (Lithium, 1996) et de ses textes écrits et chantés en français, dont les soubassements instrumentaux, à la fois expérimentaux et sophistiqués, se situent à quelques encablures de ceux façonnés de l’autre côté de l’Atlantique, entre Washington (Bastro), Louisville (Slint) et Chicago (Tortoise). Une estime – souvent oublieuse des deux précédents C’était un lundi après-midi semblable aux autres (1993, Lithium) et Le Goût du jour (1994, Lithium) – concourant parfois au statut de groupe « culte » traîné comme un boulet, et qui ne fut pas sans obstruer la volonté propre de chacun de ses géniteurs, une fois séparés et impliqués dans d’autres projets. Si le bruissement d’une reformation électrise l’atmosphère, Michel Cloup tempère les ardeurs. Allons-y doucement. Il y a une envie de tout le monde de jouer mais pas de n’importe quelle manière et pas n’importe comment. On veut d’abord voir comment se passe le concert, si on est content de celui-ci et si, humainement, cela se passe bien. Après on verra ce qu’on fait. On nous dit plein de choses absolument incroyables, mais je ne crois que ce que je vois. Et je verrai. Le public c’est une chose et c’est vrai que c’est agréable de voir tant de soutien. À Poitiers par exemple c’était un truc fort. Après, au delà des attentes, c’est notre histoire à nous, c’est nos retrouvailles et c’est déjà bien que l’on se soit retrouvé. Il n’y a pas de plan préétabli… On aurait pu faire beaucoup de dates, d’autant que c’est la période des come-back des mecs des années quatre-vingt-dix, mais voilà, on a tout refusé. On est resté sur cette date-là et après on verra ce qui se passe.

Expérience c’est fini, le groupe était à bout de souffle. Il n’y avait plus l’envie de continuer sous cette forme-là. On a tenu dix ans, on a fait quatre albums. Lorsqu’un terme fut mis à l’aventure Diabologum, Michel, intarissable, trempe sa prose dans l’acier de ses convictions et éructe une colère tancée de mots et de saturations. Tandis qu’Arnaud Michniak façonne Programme en compagnie de Damien Bétous, entre musique électronique et phrasé scandé, Michel Cloup entame Expérience, un projet solo au départ. J’avais l’envie de faire un groupe, mais un faux groupe. Que ce ne soit pas un projet sous mon mais sous un nom de groupe avec des intervenants. Très vite, il s’est passé quelque chose humainement. A l’issue du premier album, tout le monde, moi le premier, on a voulu d’Expérience comme un groupe. Ça s’est fait naturellement. Et les intervenants sont devenus des permanents à la basse (Francisco Esteves), la batterie (Patrice Cartier) et à la guitare (Widy Marché). Reprenant dans ce giron une première sortie solitaire et confidentielle sous le patronyme de Peter Parker Experience, rééditée en 2004 par le label espagnol Green Ufos, le Toulousain engendre dès 2001 Aujourd’hui, Maintenant, dont la chanson titre résonne tel un écho d’À découvrir absolument. Durcissant le ton tout en se détachant par la suite d’un héritage encombrant, Expérience révèle la dichotomie et le point d’équilibre atteint au sein de Diabologum entre Arnaud et Michel, entre scansions littéraires et bruitistes de l’un et mal-être tapi de guitares acérées de l’autre. Plusieurs reprises, notamment la fameuse The Revolution Will Be Not Televised de Gil Scott-Heron, transvasée en français, ou encore d’autres de Sebadoh ou Bonnie Prince Billy, confirmeront un paradoxe propre au personnage, invariablement influencé par la culture rock américaine mais ne démordant jamais de tenir le crachoir en français. On a fait un nombre incalculable de concerts en dix ans… On était vraiment à bout de souffle, au bout du rouleau. Au bout de quelque chose… Personnellement j’avais envie d’essayer quelque chose de différent… Le groupe était fatigué aussi. Ça peut durer trois ans, ça peut durer une vie. Peut-être qu’on se reformera dans quinze ans !

Suite à Nous (en) sommes encore là (2008, Boxson), quatrième et dernier album d’Experience, le groupe transmute par le biais d’une iconoclaste collaboration avec un collectif de MC texans, The Word Association. Je ne sais pas vraiment comment s’est initié le projet Binary Audio Misfits. Avec The Word Association, on s’est rencontré via MySpace et on a échangé des fichiers audio pendant plus d’un an. Sans se connaitre… Eux envoyaient les pistes voix et nous les instrumentations. Au bout d’un an, une fois l’album abouti, on s’est rencontré et on a enchaîné les concerts. On a fait des tournées aux États-Unis, en France, en Europe… Sorti via Platinum en 2010, B.A.M ! fusionne univers rock, sombre et plombé, à un hip-hop old school, efficace et cadencé, le tout jalonné d’arrangements chiadés et supposant des nuits à rallonge de boulot, les yeux rivés sur un d’ordinateur. Les germes d’un recentrage naissent alors sur le terreau d’un ras-le-bol des machines mais aussi d’une sensation de dispersement. Je ne me suis jamais considéré comme un rappeur… C’était une expérience formidable mais à présent finie. Le fait de toucher un peu à tous les styles à été pour moi une façon de me concentrer sur mon univers. Et puis j’ai eu l’impression aussi de m’éparpiller en menant trop de projets à la fois. Je suis arrivé à un moment où je me suis dit, voilà c’est ça que je veux faire… On ne devine que trop bien. Une guitare et une batterie… Je voulais quelque chose de simple et j’en avais marre de travailler sur des pistes, de travailler sur un ordinateur. Je voulais me retrouver dans une pièce avec ma guitare, Patrice et sa batterie, jouer et faire vivre les morceaux de manière simple. Sur Notre Silence, en terme de production c’est analogique, à l’os : il n’y a pas grand chose.

On m’a proposé de remplacer Laetitia Sadier lors d’un concert au Lieu Commun à Toulouse et de jouer en solo. J’ai dit oui de manière tout à fait inconsciente sans avoir presque aucun morceau. Le concert était dans deux semaines et j’ai écrit trois-quatre titres qui sont sur l’album. J’ai appelé Patrice parce que c’est mon meilleur ami, parce que ça faisait dix ans qu’on bossait ensemble dans Expérience et qu’Expérience touchait à sa fin. Il est venu jouer, c’était plus que bien… Humainement et artistiquement, on arrive a un point de connexion où il n’y a rien de plus naturel… Et puis, il n’y a pas un grand écart, c’est la suite, mais c’est sous mon nom. Donc c’est plus personnel. Une façon de se rapprocher plus des gens. L’entité Michel Cloup imprime ainsi une nouvelle orientation tant textuelle que musicale : la rage d’antan laisse place à l’intimité mise à nue, dans sa banalité universelle, quand le déluge de guitares cède la place à l’épure auditive. Jusqu’à présent la colère que j’exprimais dans mes morceaux était liée à la société. Cette Colère-là est liée à autre chose, c’est lié à la perte de quelqu’un. Elle est plus forte et bien plus destructrice. C’est une colère avec qui tu es seul avec et qui c’est complètement métaphysique. Une guitare baryton glisse sur le velours d’une batterie délicate et parcimonieuse, conférant à la voix un espace rare pour se déployer. Musicalement, Slint à toujours été une grosse influence. Même à l’époque de Diabologum. Codeine aussi. C’est une esthétique musicale qui a fait son chemin avec certains aspects très mélodiques et un côté froid et puissant.

Une esthétique du dépouillement trouvant surtout sa plus parfaite expression en version française, incarnée dans des morceaux où l’intensité ne filtre pas que par les mots, mais aussi par leur diction. En témoigne Le Cercle Parfait. Il va falloir que je m’allonge ! C’est le morceau le plus psychanalytique du disque. La personne à laquelle je parle, c’est plusieurs personnes à la fois. Il y a des gens qui ont interprété ce morceau-là comme une rupture amoureuse et pourtant ce n’est pas du tout ça. Au contraire. C’est une histoire d’amour qui continue, ce n’est pas un point final : c’est juste s’asseoir cinq minutes, sans forcément se parler, et repartir vers autre chose. Le point de départ est simple : au moment où je venais d’écrire la chanson, je venais d’emménager dans une nouvelle maison. Je me suis rendu compte qu’avec ma compagne, on avait fait le tour de la ville. Le premier, le second, le troisième et le quatrième endroit où nous avions habité dessinaient un cercle, le dernier endroit se trouvant à cinq cent mètres du premier. On avait fait un cercle autour de la ville. C’est aussi con que ça. Les histoires contées sont singulières et captent une ambiance. Le sens est second et tient à l’interprétation de chacun. Notre Silence, c’est quand tu te retrouves avec quelqu’un que tu aimes mais avec qui tu ne parles pas. Qu’il n’y a aucune communication orale, mais il y a une connexion humaine hyper forte. Deux personnes qui ne se parlent pas mais qui sont connectées et qui sont juste bien ensemble. Il n’y a ni besoin, ni moyen de se parler, on est juste bien. C’est une forme d’amour. Rien à voir avec le bruit d’Expérience ? Non rien, mais tu vois, tu interprètes, c’est bien.

Si le ton vindicatif et démonstratif s’étiole dans ses chansons au profit d’un naturalisme épousant les aspérités du quotidien, l’engagement demeure, brut de décoffrage. Pour moi, la musique est un engagement. Ce que je fais là, je le fais de la même façon qu’auparavant. Quand une de mes chansons passe à 7h30 sur France Inter, le PIB français baisse de quelques points. Ce n’est pas du tout une vision pessimiste, c’est une vision. Moi je fais ça, tu prends, tu prends pas. L’engagement il est là, c’est tout. La musique pour moi c’est une manière de vivre, et j’ai choisi de vivre de la musique. C’est pas toujours très simple mais c’est comme ça. L’engagement est juste dans le fait d’être musicien. De vivre différemment. Il en va de la confection du disque, de l’objet. Je n’ai aucune envie de créer mon label. Je ne me sens pas du tout capable de parler à d’autres artistes que moi. Déjà que j’ai du mal à communiquer avec moi-même…  L’autoproduction est un moyen réaliste de sortir mes disques. C’est aussi une envie car les derniers labels avec lesquels j’ai bossé n’étaient pas vraiment terribles, voire carrément catastrophiques. Lithium c’était génial. En disant cela, je parle des derniers labels, mais je n’ai pas envie de faire de délation. Beaucoup de temps perdu sur des tonnes de conneries m’ont fait pencher pour cette solution : je préfère travailler que m’énerver pour rien. Et puis c’est beaucoup plus réaliste par rapport à l’économie de la musique en France pour quelqu’un comme moi. C’est plus réaliste de le faire seul. Dans ce marasme général et cette ambiance hyper dépressive, l’autoproduction, c’est essayer de sortir le nez de la merde et de construire quelque chose dans lequel on soit bien en pensant les choses différemment, en arrêtant d’être dans le discours des labels qui disent qu’il faut de nouvelles idées, de nouveaux modes fonctionnement, mais qui au final restent avec les mêmes méthodes de travail. Dans l’évolution de l’homme, il y a des métiers qui ont disparu. Quand certaines machines sont apparues, des métiers ont disparu. Les outils changent, les métiers évoluent. Dans la musique, on en arrive à ce point. Faut arrêter d’essayer de trouver de « nouvelles idées » pour que cela fonctionne à nouveau. La musique est devenue un divertissement. On y travaille depuis le début des années soixante, là on y arrive. Même si la musique n’a jamais changé la face de la société, aujourd’hui, ça ne risque pas d’être le cas. S’il y a encore des gens qui tentent de rompre avec cette musique de logo, la musique vampirisée par la mode, ils restent complètement marginalisés.

Michel Cloup l’assure, il y aura une suite à Notre Silence. Pour autant sa route est loin d’être balisée, entre reformation plausible de Diabologum et tournée en son nom à rallonge, guitare sur l’épaule et Patrice Cartier sur le siège passager. J’ai plus de vingt ans de musique derrière moi, alors devant… je ne sais pas. Si je voulais vraiment savoir ce que je ferais dans vingt ans, je changerais de métier… Mais là je commence à être un peu vieux pour imaginer faire autre chose. Il est plus que jamais temps de s’accrocher et d’essayer de continuer. Pour cela on lui fait confiance, aveuglément.

Audio

Vidéo

Vidéo : Emeline Ancel-Pirouelle

Vidéos

Diabologum et Françoise Lebrun – La maman et la putain (Rockomotives 2011)

Tournée

16/02/2012 : Paris / Le Petit Bain
17/02/2012 : Roubaix / La Cave aux Poètes
18/02/2012 : Huy (BE) / L’Atelier Rock
22/02/2012 : Annecy / Le Brise-Glace / Festival Hors-Piste
23/03/2012 : Blois / Le Chatodo
07/04/2012 : Rennes / L’Antipode / Festival Mythos
13/04/2012 : Marseille / Festival Gravitations (solo)
02/05/2012 : Genève (CH) / Le Contretemps
03/05/2012 : Arlon (BE) / Festival Aralunaires
16/05/2012 : Allones / Péniche Excelsior
28/06/2012 : Montpellier / Black Sheep
29/06/2012 : Bourg-en-Bresse / Cours André Malraux