Rap, Hip-hop – 30 années en 150 albums l’interview

Il n’est pas aisé de trouver un bon livre sur l’histoire du rap. Contrairement à d’autres genres, celui qui naquit dans le Bronx au milieu des années 70 n’a finalement suscité que peu et de trop de mauvaises analyses, certains le réduisant au travers d’essais pseudo sociologiques à sa seule dimension sociétale tandis que d’autres, tentant d’emprunter une perspective esthético-historique certes louable, se fourvoyaient dans d’innombrables lieux communs. Aujourd’hui, seuls quelques ouvrages discrets peuvent prétendre être essentiels. Seulement, ces derniers ont été écrit il y a déjà quelques années, ne sont pas traduits et restent difficiles à se procurer. Il est d’ailleurs invraisemblable qu’en France, où pourtant les amateurs avertis de rap ne manquent pas, au-delà de ses faiblesses et ses partis-pris discutables, le néanmoins excellent Can’t Stop Won’t Stop du critique américain Jeff Chang (URB, Vibe, Spin) reste encore à ce jour la seule véritable référence littéraire. Heureusement, ceux qui ont grandi avec le rap, qui ont suivi de près son évolution, ont aujourd’hui la maturité et le recul nécessaires pour éviter au genre le vide littéraire qui lui était jusqu’à lors promis.

Le récent ouvrage (Rap, Hip-hop – Trente années en 150 albums de Kurtis Blow à Odd Future, Le Mot et le Reste) que consacre Sylvain Bertot au rap est donc à plus d’un titre un petit évènement. D’abord parce qu’il est le premier à venir combler cette longue période de disette, ensuite parce qu’il est écrit par le plus éminent critique du genre en activité  et enfin parce que sa forme permet à la fois aux néophytes et aux connaisseurs de ressortir de sa lecture avec une vision apaisée, affinée et constructive du hip-hop. Après une longue, documentée et exigeante introduction en forme d’analyse pertinente sur l’évolution du rap et qui donnera à ceux qui en doutaient encore une belle leçon sur l’importance de l’influence de ce dernier sur l’évolution de la musique moderne, notre auteur s’immerge ensuite au cœur de son sujet au travers une sélection de 150 albums  qu’il commente, chronique et met en relief avec une plume minutieuse, addictive et pédagogique. La longue interview qui suit  est à l’image de ce livre et finira j’en suis sûr par vous convaincre de plonger tête baissée dans cet ouvrage pour le moins indispensable.

Qu’est-ce qui t’a décidé à publier ce livre ?

C’est venu progressivement, il n’y a pas eu d’élément déclencheur. Il y a dix ans déjà, au temps du webzine hip-hop que j’animais alors, toute la rédaction avait eu l’idée de capitaliser ce qu’on avait découvert et écrit par un livre. Un peu plus tard, à la fin des années 2000, je me suis mis à lire de plus en plus d’ouvrages sur la musique. Le Web devenant de plus en plus gadget, de moins en moins riche en articles de fond, et la presse musicale papier suivant la même pente, ces livres sont devenus indispensables aux fans de musique, je crois. J’avais notamment beaucoup aimé ceux de Philippe Robert. En les lisant, ainsi que d’autres ouvrages parus dans la même collection, je m’étais déjà plus ou moins dit : « Pourquoi pas moi ? ».

Vers 2010, j’ai donc commencé à écrire un premier livre, sur la base de mes articles passés, que j’ai proposé à Yves Jolivet de Le Mot et Le Reste, courant 2011. C’était à l’origine un livre focalisé sur une époque récente, sur cette scène indé que j’ai suivie de vraiment près ces dernières années. Yves Jolivet, voyant que ma culture rap était sans doute plus large que cette niche, m’a encouragé à étendre le périmètre à toute l’histoire du hip-hop.

Au-delà des différences de choix, qu’est-ce qui distingue ta liste de celles que l’on peut retrouver dans les ouvrages d’Olivier Cachin (Hip-hop : L’authentique histoire en 101 disques essentiels) ou Philippe Robert (Great Black Music) ?

Olivier Cachin est le Monsieur Rap de la presse française, et à ce titre, il s’adresse à un public beaucoup plus large. Ce qui est aussi une contrainte : il doit se faire plus consensuel, faire une place plus large au rap français, déborder sur les musiques noires en général. Mon angle d’attaque, au contraire, c’est le rap et rien que le rap, et mon point de vue est international : pour ces raisons, je ne vais pas chroniquer de disque des Last Poets, aussi précurseurs soient-ils, et la place que je réserve au rap français est à sa mesure : marginale.

En ce qui concerne Philippe Robert, la différence est encore plus nette. Son livre parle de l’ensemble des musiques black, le mien ne parle que du rap. Aussi, dans ce livre, je le trouve un peu court sur le hip-hop, et je voulais justement corriger cela. Il cite quelques gros classiques seulement, comme les disques de BDP, Eric B. & Rakim, Public Enemy (j’en parle aussi), et des gens comme Mos Def et Saul Williams. Tout ça, c’est un peu trop adult rap, c’est du hip-hop pour la critique rock. Je ne conteste pas ce choix, il est logique, il a choisi des disques rap qui prolongent une certaine tradition black américaine. Mais dans mon livre, je m’inscris un peu contre ça : le rap comme prolongement de la great black music, c’est en partie un mythe, une reconstruction. C’est en fait beaucoup plus compliqué et plus subtil que ça. Et personnellement, je voulais aussi parler de tout, du gangsta rap, de g-funk, du rap sudiste, de l’horrorcore, du rap bling-bling, de l’emo rap de Blanc, du party rap, etc. Bref, de tout.

S’il en existe un, quel serait le point d’achoppement entre ces 150 albums que tu as sélectionnés ?

Pas certain de comprendre la question… Tu veux parler des difficultés rencontrées quand j’ai préparé cette liste ? Il y en a eu plein. C’était vraiment un casse-tête. Il fallait trouver citer des albums importants historiquement, mais aussi de vrais bons disques qui s’écoutent toujours avec plaisir aujourd’hui. Je voulais parler des incontournables, mais aussi défendre quelques chouchous. Et quelquefois, pour un artiste précis, il était difficile d’identifier le bon album. Avec OutKast par exemple, comment choisir le bon disque, quasiment tous sont excellents !

Avec Tech N9ne aussi. Impossible de zapper un tel personnage, mais il n’est pas forcément évident d’identifier sa grande œuvre, son opus magnus.

Quels sont selon toi les albums qui ont de par leur approche stylistique novatrice permis au genre de se renouveler ?

Oulah. Tous ou presque, vu que cette approche novatrice a été un de mes critères de sélection. S’il faut vraiment en choisir, je risque de lister les albums que tout le monde connaît : Critical Beatdown, It Takes A Nation Of Million et 3 Feet High & Rising pour l’usage du sample, Breaking Atoms et The Chronic pour la richesse de la production, Enta Da Stage et Enter The Wu-Tang qui ont défini le hardcore new-yorkais. Funcrusher Plus pour le rap indé. Il y en a tellement.

Et s’il fallait n’en retenir qu’un ? Objectivement et subjectivement, donc deux finalement ?

Tu veux dire, mon disque de rap préféré ? Ce n’est pas si difficile, et là non plus, je ne serai pas très original. Je dirais soit Enter The Wu-Tang (36 Chambers), soit Liquid Swords de Genius/GZA. Je suis un enfant du Wu-Tang Clan, c’est eux qui m’ont fait passer de fan de rap occasionnel à fan de rap acharné. Je n’ai jamais aimé un groupe davantage que celui-ci, ni avant, ni après, tous genres musicaux confondus. Quant à en citer un sur des critères objectifs, je ne pense pas que cela soit possible. L’objectivité n’existe pas en matière de musique.

Les vrais bons livres qui interrogent le rap en tant que genre musical ou mouvement esthétique ne sont finalement pas légions et surtout anglophones. À l’inverse, les publications prétendues universitaires qui appréhendent le rap comme phénomène endogène d’une certaine crise sociétale remplissent les rayons des bibliothèques. Pourquoi selon toi une telle contradiction ?

C’est une question de temps et de recul. À l’origine, les fans de rap étaient jeunes. Ils n’avaient pas les moyens pratiques, relationnels, voire intellectuels de défendre leur genre de prédilection selon leurs propres critères d’appréciation. Ce sont donc des gens qui ne l’ont pas compris, ou qui ont utilisé les mauvaises grilles de lecture, qui l’ont fait. Mais maintenant que les anciens fans de rap sont trentenaires ou quadragénaires, maintenant qu’ils ont le pouvoir, ça change. Et puis la dimension sociale existe aussi dans le rap, ce genre dit quelque chose sur nos sociétés, il ne faut pas la nier. Et cette dimension est digne d’être étudiée. Les lectures sociologiques sont légitimes, il est juste dommage qu’elles aient été surreprésentées.

Enfin, il y a bien sûr le côté provocateur du rap, son côté verbeux, ses messages ou, au contraire, son nihilisme. Pour quelqu’un qui n’a pas la clé d’entrée, qui ne comprend pas comment on peut aimer une telle musique, qui n’a pas grandi avec, c’est la seule chose visible. Il pense que ce n’est que cela, du texte, un cri du ghetto ou je ne sais quoi d’autre. Il ne se rend pas compte de la diversité stylistique et thématique du genre. Ce qui est marrant, c’est qu’au début des années 80, quand le hip-hop était encore une musique festive qui suscitait l’intérêt et la curiosité des artistes de tous poils, il était jugé principalement sur des critères esthétiques. Ce n’est qu’après Public Enemy et la phase gangsta, à partir de la fin des années 80, quand les rappeurs ont voulu dire quelque chose, qu’on s’est engagé à outrance dans les considérations politiques et sociales.

Au fond qu’est-ce qu’a apporté le rap à l’histoire de la musique moderne ?

Tout. Absolument tout. Le DJ transformé en musicien, c’est le rap. Le principe du do it yourself en musique, c’est le rap. La réconciliation du matérialisme et de la musique, la fin du discours idéaliste hypocrite des années 60 et 70, c’est le rap. La désacralisation de la musique et du mythe de la propriété intellectuelle, c’est le rap. Tout cela avait été annoncé par le punk à la fin des années 70, mais c’est le rap qui l’a réalisé.

Je te connais pour cette passion que tu voues au hip-hop indé dont tu es l’un des principaux exégètes, plus précisément de ses formes les plus atypiques et inventives. Pour autant, peu de ces albums sont représentés dans cette sélection.

En effet. Le sujet de ce livre, c’est le rap en général, pas le rap indé. J’ai dit que j’avais voulu remettre le rap français à sa vraie place et ne pas le sur-représenter : j’ai voulu en faire autant avec le rap indé. Même si, pour la petite histoire, le premier projet que j’avais soumis à l’éditeur tournait davantage autour du rap indé, projet auquel je n’ai pas renoncé d’ailleurs. Aussi, il y a quand même beaucoup de chouchous indé dans la sélection, sans doute bien plus que n’importe quel autre auteur en aurait sélectionnés !

Je me suis spécialisé sur le rap indé dans mes chroniques, par sensibilité, sans doute, et parce qu’il devient difficile de parler de tout le rap aujourd’hui, tellement il est vaste. Mais je ne veux surtout pas m’enfermer là-dedans. J’aime tout le rap. Je trouve de bonnes choses à manger dans tous ses sous-genres. Aussi, pour rebondir sur tes propos, l’inventivité n’est pas, je crois, l’exclusivité du rap indé, loin s’en faut. Le rap sudiste, par exemple, a été extrêmement inventif de 1995 à 2005 au moins. Le rap grand public a lui-même été souvent plus audacieux qu’un rap indé engoncé dans sa bonne conscience underground.

Sur les trente années que tu retraces à travers cette discographies sélective, la dernière décennie, proportionnellement aux deux autres, semble être sous-représentée. Cela traduit-il selon toi un essoufflement du genre ? Et comment l’analyserais-tu ?

Ce n’est pas tout à fait exact. La décennie 2000 est nettement mieux représentée que la décennie 80 dans mon livre. Mais il est vrai que la décennie 90 se taille la part du lion. Et c’est normal, c’est la phase classique du rap, son véritable âge d’or. Un peu comme la fin des années 60 pour le rock. Ceci dit, même si le thème de la mort du rap a été pas mal de mise dans les années 2000, je ne pense pas que le genre ait décliné, bien au contraire. Je pense juste qu’il y a trop de productions, trop de disques et de mixtapes, trop de scènes diverses et concurrentes pour identifier aussi facilement et rapidement qu’avant ses chefs-d’œuvres. Ça demande un travail de patience acharné aux critiques, et aux fans. Ils doivent trier.

Aussi, crois-tu en un possible réveil du genre ? Les rénovateurs sont-ils d’ailleurs déjà à l’œuvre ?

Le réveil a déjà bien sonné, et ce n’est pas moi qui le dis. L’année 2011, de l’avis général, a été un excellent cru. De nombreux critiques l’ont dit, le magazine Spin en a même fait une couverture à la fin de l’année dernière, mentionnant Curren$y, A$AP Rocky, Odd Future, Main Attrakionz, G-Side, Lil B, Danny Brown, Kendrick Lamar du collectif Black Hippy (Jay Rock, Ab-Soul, Schoolboy Q…) et beaucoup d’autres, auxquels j’ajouterais personnellement des gens aussi différents qu’Action Bronson, SpaceGhostPurrp et son Raider Klan, Nacho Picasso. Le hip-hop des années 2010 est très excitant, très divers, très créatif, beaucoup plus que son concurrent rock j’oserais même dire.

Quelles sont selon toi les grandes dates de l’histoire du rap ?

La plus évidente c’est bien sûr 1979. C’est la date des premiers enregistrements rap, notamment celle de Rapper’s Delight. C’est vraiment à partir de là que le rap va devenir une musique pour de bon, que ses premiers acteurs vont réaliser qu’ils peuvent sortir des disques, rencontrer le succès, que le hip-hop peut connaître le même sort que le rock, le funk, etc. C’est un déclic.

1984 est une autre date importante avec le premier album de Run-D.M.C. C’est la première fois qu’un groupe de rap sort un album vraiment 100% hip-hop, bon de bout en bout, sans remplissage, et par ailleurs assez dur, assez minimaliste. C’est la fin de l’ère old school et du recyclage d’instrumentaux funk ou disco, comme chez Sugar Hill Records. À partir de là, le rap n’est plus seulement un genre à singles, mais aussi un genre à albums.

Chacune des années de la décennie 80 après celle-là est importante. Avec l’émergence de LL Cool J, des Beastie Boys, de Rakim, de Boogie Down Productions, de Public Enemy, de De La Soul, de N.W.A., le hip-hop connaît une révolution tous les six mois, il progresse à une vitesse folle.

1992 est une autre date importante avec la sortie de The Chronic, de Dr. Dre. Son succès marque la sophistication croissante de la production rap, le hip-hop devient plus riche musicalement, et également plus mélodique.

1996/1997 sont d’autres années importantes. C’est l’apogée commerciale du rap (enfin presque, 1998 sera sa meilleure année en termes de vente, je crois), mais en même temps, c’est la fin de son ère classique, des grands albums fondateurs qui plaisent à tous. C’est aussi la plongée dans le cauchemar, avec les meurtres traumatisants de 2Pac et Biggie. À partir de là, le rap canal historique deviendra de plus en plus éclatant et inaccessible. C’est l’ère de Jay-Z et du bling-bling. C’est aussi celle de l’émergence du hip-hop indé, avec notamment Fondle’em, et en parallèle c’est la montée en puissance du rap sudiste.

Il est peut-être trop tôt pour le dire, mais je rajouterais aussi 2011 parmi les dates importantes. Après des années 2000 que beaucoup ont jugé décevantes, l’année dernière a marqué un regain d’intérêt de la critique pour le rap, et l’émergence d’un nouvel underground, symbolisée par la hype autour d’Odd Future. J’ignore comment ça se traduit en chiffres de vente, mais depuis quelques mois ou années, les gens semblent avoir à nouveau envie d’écouter du rap.

Pour ceux qui souhaitent après la lecture de ton livre approfondir la chose, quels autres ouvrages leur conseillerais-tu ?

Trois ouvrages en anglais, dont seul le premier a été traduit en français :

Jeff Chang, Can’t Stop Won’t Stop : tout n’est pas parfait, ça finit par des considérations politico-sociales un peu lourdes, on y trouve un peu un souci inutile de légitimer ou respectabiliser le rap. Mais la description des débuts du hip-hop dans les années 70 et 80 est très bien et très détaillée.

Nelson George, Hip Hop America : une série d’articles thématiques sur le hip-hop, par un célèbre journaliste new-yorkais, pionnier de la critique rap. Un peu daté, un peu trop concentré sur New-York, un peu « papy anti-gangsta », mais tout de même très éclairant.

Dan Charnas, The Big Payback : le meilleur des trois. Le rap a décomplexé le rapport de la musique à l’argent, et ce journaliste en fait de même. Il retrace une histoire du rap en donnant leur vraie place à tous ses acteurs de types entrepreneur, promoteur, distributeur, maison de disque, journaliste, qui y ont autant participé que les rappeurs eux-mêmes.

Pourrais-tu sélectionner un mix de 10 morceaux issus de ta sélection  et nous la présenter ?

Une sélection de 10 morceaux, c’est vraiment une grosse gageure. Déjà que j’ai eu du mal à me limiter à 150 albums ! Le mieux est peut-être que, comme la plupart des rappeurs, je parle à la première personne, et que je cite des titres issus d’albums qui ont vraiment marqué mon histoire personnelle avec le hip-hop.

Mixtape

De La Soul – Me, Myself & I

Le premier groupe rap pour ceux qui n’aiment pas le rap. Le trio semblait alors marcher à contre-sens, comparé au reste du hip-hop : une production luxuriante, fini les boîtes à rythmes squelettiques ; une incroyable diversité de samples ; des blagues potaches qui étaient tout le contraire du « I am serious as cancer » de Rakim ; un déni complet de l’égo-trip et du moi-je à la base même du rap, notamment avec ce titre manifeste. Pour ceux qui peinaient encore à accepter le rap dans ses propres termes, De La Soul était bien sûr le point d’entrée idéal.

Ol’ Dirty Bastard – Shimmy Shimmy Ya

Comme je l’ai dit plus tôt, le Wu-Tang Clan est le groupe qui m’a fait passer de fan occasionnel à aficionado du rap. Et en particulier ce titre d’ODB. J’ai découvert son premier album via ce titre complètement barjot, et celui-ci m’a fait ensuite plonger corps et âme dans tout l’univers du Wu. Simon Reynolds, le fameux critique anglais, avait dit un jour qu’il adorait quand une musique qui paraissait la veille absolument inécoutable, se mettait de manière inexplicable à séduire le plus grand nombre. Et bien le Clan, c’était ça. Voir ODB faire un duo avec Mariah Carey un peu plus tard, c’était juste invraisemblable.

 Genius/GZA – 4th Chamber

Le truc de fou avec le Wu-Tang en 1994/95, c’est que tout marchait à l’envers. D’habitude, beaucoup de rappeurs donnaient tout dès le début, mais après ils s’épuisaient progressivement, sortant des disques de plus en plus anecdotiques. Mais avec le Clan, c’était tout le contraire. Si on met de côté Enter The Wu-Tang, qui reste tout en haut, chaque album solo était meilleur que le précédent. Le Tical de Method Man était pas mal, mais c’était pas un chef-d’œuvre. Après il y a eu l’ODB, un classique, malgré quelques imperfections. Puis le Raekwon, sensationnel. Et enfin le Liquid Swords de GZA, qui est l’un des meilleurs disques de rap de tous temps. C’était juste dingue de vivre ça.

Company Flow – The Fire In Which You Burn

Parmi les premières lignes que j’ai pu lire sur Co-Flow, l’une d’elles, celle qui m’a le plus marqué, disait que c’était du Wu-Tang Clan puissance 10. Forcément, ça a attiré mon attention. C’était bien ça Co-Flow, c’était bien du Wu-Tang, mais en dix fois plus dur, dix fois plus sombre, dix fois plus bizarre. Et, pour le meilleur comme pour le pire, sans fun (funcrusher, hein). Au début, j’ai eu du mal. C’est surtout ce titre, The Fire In Which you Burn, avec ses sitars, que je trouvais le plus saillant. Et puis après, l’album a gagné en impact après chaque écoute. On parle souvent de groupes qui ont changé la vie de gens. Chez la plupart des gens, ça n’est souvent qu’une expression. Mais pour moi, vu comment je me suis plongé dans l’indie rap après, je crois que ca a bel et bien été le cas avec Company Flow.

Buck 65 – Sleep Apnoea

Au tout début de la vague rap indé, au milieu de années 90, tu avais des trucs excellents, comme les sorties Fondle’Em, Company Flow, etc. Mais ça a vite tourné en eau de boudin avec tout cet underground ennuyeux de puristes hip-hop aux idées courtes, des trucs comme Encore, les Dilated Peoples, la plupart des artistes Rhymesayers, etc. Ceux qui ont vraiment su rénover cette filière et la rendre à nouveau intéressante, lui apporter de l’air frais, c’est les artistes Anticon et tous ceux qu’ils ont su fédérer autour d’eux, comme les Canadiens Buck 65 et Sixtoo. C’était principalement des Blancs, c’est vrai, mais c’est précisément parce qu’ils avaient un autre profil qu’ils apportaient quelque chose de plus au hip-hop. C’était toute cette Amérique blanche qui avait été exposée à part égale à N.W.A. et à Nirvana, qui avait une double sensibilité rock/rap, et qui restituait tout ça, autrement que par les trucs lourds habituels à la Rage Against The Machine. Un titre aussi bon que Sleep Apnoea, avec son sample d’Amon Duul, personne n’aurait eu l’idée de le faire dans le rap canal historique.

Slumplordz – DethBlow

Le grand malheur du hip-hop, en France, c’est qu’il a été longtemps pris en sandwich entre des fans de base étroits d’esprit, et des généralistes aux idées soi-disant larges, genre abonnés à Wire (bon magazine au demeurant), mais qui n’ont jamais vraiment adhéré au hip-hop. Résultat, les trucs un peu entre les deux ont toujours eu un peu de mal à se trouver une place. C’est ainsi qu’un album curieusement bien distribué en France comme celui de Slumplordz s’est empilé bien vite dans les bacs à soldes. C’était trop bizarre pour le fan de boom bap ou de rap français, franchement trop sale, abrupt et infréquentable pour les autres, et trop lo-fi pour beaucoup. C’était pourtant absolument excellent.

OutKast – Bombs Over Baghdad

Je disais que le Wu-Tang avait fait fort en sortant à chaque fois des albums supérieurs aux précédents. Il en a bien sûr été de même avec OutKast. Comme avec le Wu, comme avec Public Enemy aussi, on y trouvait un groupe capable de faire des trucs audacieux, voire carrément inconcevables, mais absolument irrésistibles. Dans le genre, Bombs Over Baghdad, c’était un pur OVNI. Comme souvent avec OutKast, il y avait ce côté baroque, exubérant, franchement too much, mais en plus amplifié encore. Pense donc, un single où tu retrouves des raps à 100 à l’heure, des guitares rock, des chœurs gospel, de la drum’n'bass, et qui pourtant tient parfaitement debout. C’était miraculeux. C’était génial.

EiboL – Ask?’s

Je vais encore citer Simon Reynolds. Sa grande théorie concernant le post-punk, c’est que le mouvement punk n’a pas été si intéressant que ça en lui-même, qu’il vaut surtout pour ce qu’il a permis après. C’est contestable et de mauvaise foi, mais c’est une idée qu’on peut appliquer au hip-hop et à sa filière rap indé. Pour moi, la grande époque du rap indépendant, c’est le milieu des années 2000, quand ce mouvement semblait déjà loin derrière nous. Tous ces trucs de rap de puriste, de rap conscient ou de rap de science-fiction de la fin des années 90 ont super mal vieilli, mais ils ont décomplexé plein d’artistes absolument inconnus qui ont su sortir plus tard de très bons disques, délectables pour qui se donnait la peine de chercher. EiboL, c’était l’exemple même de cela.

La Caution – Thé à la Menthe

Il y a un reproche que j’anticipe, concernant ce bouquin : certains vont noter qu’il parle très peu de rap français. La raison officielle, c’est que le livre parle du hip-hop à l’échelle globale, et qu’à ce niveau, notre rap à nous ne compte pas pour grand chose. La raison un peu plus profonde, c’est que je ne l’aime pas beaucoup, ce rap français. J’ai quand même cité quelques rappeurs locaux comme les gens de La Caution, un groupe qui tente des choses, mais qui en même temps reste fondamentalement du rap de rue. Pas un truc expérimental creux, quoi. Et il y a aussi un côté habité chez eux, notamment chez Hi-Tekk, qui est vraiment un écorché, un artiste avec un grand « A ». Ça se ressent. Ah, sinon, sur scène c’est aussi très bien La Caution.

ABN – Umm Hmm

Le rap sudiste, mis à part pour les incontournables comme OutKast et Goodie Mob, ceux qui avaient été adoubés très tôt par l’intelligentsia new-yorkaise, je m’y suis mis tard. C’est pas par désintérêt, ni par snobisme, je ne crois pas. C’est juste que tu n’as pas toujours le loisir de tout creuser. J’ai donc dû me rattraper vers le milieu des années 2000. Et en fait, dans toute la production pléthorique du Sud, ce que je préfère, c’est sans doute les sorties tardives de Rap-A-Lot, tous ces trucs assez lents et sombres apparus après DJ Screw. Devin the Dude, Tela, Hi-C (pas vraiment un artiste du Sud, il est vrai) ont tous sorti des classiques sur Rap-A-Lot dans les années 2000. Et bien sûr les cousins Trae et Z-Ro avec ce génial disque d’ABN.

  • bfjudu

    « Un titre aussi bon que Sleep Apnoea, avec son sample d’Amon Duul, personne n’aurait eu l’idée de le faire dans le rap canal historique »
    Si si Cypress Hill l’a fait . album 5…

  • Felix Barriuso

    Heu, les français qui disent qu’ils n’aiment pas le rap français, c’est un peu paradoxal : on comprend ce qu’ils racontent au moins! Il y a plein d’excellents groupes de rap français : la Cliqua …, Oxmo que tout le monde connait, et un mec pas trop connu je ne sais pas pourquoi : Jack Furax ( cherchez sur soundcloud) et biensur Areno Jaz qui est terriblement technique. Donc yen a marre des français qui crachent sur les grands crus du terroir! :)

  • tony

    Bien vu pour Cypress Hill, mais c’est sur l’album IV ;)