Porcelain Raft l’interview

5010663981_c725212587_z« Oui, je comprends que tu aies besoin d’enregistrer mes réponses. Moi, je n’ai pas de mémoire. J’ai besoin de l’art pour la retrouver… Tu peux aussi m’aider… »

Mauro Remiddi aka Porcelain Raft ouvre les concerts de Blonde Redhead à travers le vieux continent. C’est une chance qu’il mesure à sa juste valeur. Mauro est un artiste, un rêveur. Il vit de son art par passion mais aussi par nécessité. C’est en effet un besoin pour l’Italo‑Londonien de rattraper ses souvenirs qu’il retrouve par l’émotion née d’une rencontre, d’un film, de la musique.
C’est à l’Ancienne Belgique de Bruxelles qu’Hartzine a pu recueillir les impressions de Porcelain Raft après sa prestation élégante et émouvante et avant qu’il ne reparte pour l’aventure européenne qui durera jusqu’au 15 octobre.

Comment se passe la tournée ?

C’est un manège d’émotions car je n’ai jamais fait une tournée de cette envergure. C’est non seulement un enrichissement au niveau musical mais aussi au niveau de toute la dynamique qui accompagne cet aspect-là… Le voyage, toute l’organisation… Une dynamique à laquelle je n’avais jamais goûté. C’est vraiment une expérience incroyable et j’ai déjà vécu depuis le début des moments de bonheur immense… Le point positif est que tu te focalises sans cesse sur ton sujet, sur ce que tu fais. Et chaque découverte quotidienne peut être retravaillée et améliorée le lendemain, ce qui est évidemment une richesse. Et je me rends bien compte que c’est une aubaine incroyable pour moi de participer à cette aventure. On ne se rend pas compte du nombre de personnes qu’on peut rencontrer chaque jour. Les Blonde Redhead sont entourés par leur tour manager et d’autres mais moi je suis seul et j’avoue que c’est divertissant de faire cet effort de rencontre, de connaissance et rien que pour ça, c’est une expérience unique…

Comment as-tu rencontré Blonde Redhead ?

Je ne les avais pas rencontrés avant… En réalité, on leur a proposé divers groupes dont Porcelain Raft et ils m’ont choisi… J’adore ce qu’ils font et savoir qu’ils ont eu un coup de cœur pour mon projet me flatte et me fait grand plaisir. J’apprends à les connaître depuis le début de la tournée…

D’où t’es venue l’idée du patronyme Porcelain Raft ?

Aucun motif vraiment logique… J’ai été séduit par l’association des deux mots… J’avais écrit une tonne de mots et je les ai plongés dans un sac un peu à la manière des surréalistes et j’en ai sorti plusieurs combinaisons… Porcelain Raft a été la seule à provoquer quelque chose d’indicible en moi alors je l’ai gardée.

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Comment définirais-tu Porcelain Raft ?

C’est quelqu’un qui essaie de construire une cathédrale sous eau et qui n’y arrivera jamais.

Comment écris-tu ? Tu pars de textes ? Tu changes de technique à chaque morceau ?

C’est un peu différent pour chaque morceau, en fait… Le texte arrive quasiment en même temps que la mélodie… J’ai arrêté de m’installer avec ma guitare et d’essayer de créer sur base d’accords. Mais plutôt de composer en même temps que j’enregistre… Je lance un loop et puis de fil en aiguille, je garde, je jette et puis les mots arrivent… Rien n’est prémédité en somme.

Il me semble qu’il est très important pour toi d’associer les images, notamment vidéo, sur ta musique…

Oui, je considère les images vidéo comme une sorte de plan, de carte. Elles peuvent te suggérer des pistes sur l’itinéraire de la musique.  Parce qu’en tant qu’auditeurs, nous ne pouvons qu’apprécier un morceau pour l’émotion qu’il nous apporte mais la vidéo telle que je la conçois peut nous apprendre quelque chose sur l’origine, le parcours, le positionnement de l’œuvre et peut suggérer des choses impossibles à envisager uniquement avec la musique.

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Tu te sens proche de certains musiciens par leur son ou leur manière de fonctionner ?

Je ne dirais pas que je me sens proche de qui que ce soit car je ne suis pas un grand consommateur de musique… Je visionne beaucoup plus de films que je n’écoute de la musique. Mais il m’arrive quand même d’éprouver de l’émotion en écoutant certaines choses. La première fois que j’ai entendu Atlas Sound, j’ai été ému… Même chose pour Beach House avec qui certaines personnes m’ont déjà comparé. J’ai découvert Beach House pendant le mixage de certains de mes morceaux et je me suis dit : « Merde, c’est exactement ce que j’avais en tête mais en mieux (rires)… » Enfin, pas mieux mais plus évolué, plus mature… En somme, c’est plus de l’ordre d’une connexion émotive pas vraiment une question de son…

Parle-moi de ces films qui sont importants pour toi…

J’ai envisagé le live set de cette tournée comme un work in progress, une œuvre à part entière que je fais évoluer sous les yeux du public… J’ai puisé mes influences dans les films d’Andrei Tarkovsky et en particulier Miroir et Stalker. Ils traitent tous deux de la mémoire avec l’idée que l’histoire n’est jamais linéaire. Tu vis un événement concret, comme cette interview, et puis passe une personne devant nous, qui te fait penser à quelque chose en une seconde et qui peut tout changer… C’est un peu une manière poétique d’envisager la réalité. Les flashbacks, les souvenirs d’enfance, les rêves qui alimentent la poésie de notre quotidien… Et je trouve donc important de ne pas suivre une logique simplement auditive lors de l’élaboration de la setlist ou de la prestation elle-même… Du genre, alterner des chansons tristes et puis plus entraînantes… Ce genre de conneries, quoi ! J’essaie plutôt de ne suivre aucune règle mais juste un fil conducteur d’émotion… J’ai besoin des films et des livres pour provoquer ces sentiments et ainsi entretenir ma mémoire qui est très fragile comme je te l’ai dit.

Tu vivais à Rome, c’est ça ?

Oui

Pourquoi tu es parti ?

C’est une longue histoire… Je me suis en fait échappé de cette ville sans motif logique et sans savoir vers quoi j’allais… Je ne me sentais plus à ma place, mon entourage me trouvait étrange sans vraiment de raison… J’ai dû fuir.

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Tu veux rester à Londres ?

Non, je veux voyager !

Tu profites de ta tournée pour visiter des villes potentielles d’accueil ?

Oui (rires), l’Europe est magnifique…

Quand tu es arrivé à Londres, tu n’as pas ressenti de concurrence impitoyable avec les artistes anglais ?

Non, en fait, ils se fichent vraiment de quel pays tu viens… Ils te donnent leurs 5 minutes d’attention et s’ils se sentent en connexion avec toi, il n’y a aucun problème… J’ai rencontré des personnes qui ont cru en moi… Mon manager, Ross, et d’autres ne se sont jamais souciés de mes origines, ni personne à Londres d’ailleurs, malgré mon accent italien quand je parle leur langue (rires).

Que penses-tu de l’Italie d’aujourd’hui ? Tu as une opinion ou tu t’en fiches ?

Non, je ne m’en fous pas… L’Italie je la vois un peu telle que l’envisageait Pasolini : c’est une belle femme que tu voudrais embrasser mais tu ne peux pas car un serpent est enroulé autour d’elle, alors tu te contentes de la regarder…

Pour terminer, qui t’a donné l’envie d’être artiste et de créer Porcelain Raft ?

Justement, Porcelain Raft est né de l’intention d’enfin créer seul quelque chose… Je dirais donc que c’est le courage uniquement qui m’a donné cette envie même si j’aime aussi être entouré de personnes. Mais pour la musique, rester avec un groupe pendant des années ; je ne sais pas… J’avais une vision de la musique tout autre. J’ai commencé à faire de la musique à 10 ans dans ma chambre avec mon piano, un petit enregistreur et je criais : « Bienvenue au Mauro Remiddi Show ! » et je jouais des extraits de morceaux de dessins animés japonais que je consommais sans modération à l’époque. Et maintenant, même si ma chambre est devenue plus grande et qu’elle devient parfois une grande salle, ma vision des choses n’a pas changé… Et en fait, je trouve que l’épanouissement personnel serait plus accessible si l’on prenait la peine de rester fidèle à ses principes d’enfant…