On y était – Fol Chen & Liars

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Fol Chen, Liars, Paris, La Maroquinerie, le 19 mai 2010

Vous avez déjà foutu les pieds en enfer ? Le malin a-t-il déjà joué de votre trop facile concupiscence, susurrant délicieusement ses charmes vils au creux de vos oreilles avant de vous les rabattre brutalement dans la plus complète stridence apocalyptique ? Oui ? Non ? Dans tous les cas, lisez attentivement ce qui suit. Ma journée commence pourtant bien : gagnant mon lieu de travail aux aurores, tel un angelot dévotement pétri de professionnalisme, je besogne sans interruption une montagne de chiffres dans le plus pur espoir ascétique de trouver grâce aux yeux de mes employeurs. La personnification du bonheur terrestre comme n’importe lequel des catéchismes économiques l’entend et le défend. Quand l’heure de l’apéro tinte, faut pas déconner quand même, je me soustrais au monde, me retrouvant, quelques arrêts de métro plus loin, aux abords d’une Maroquinerie faisant étal d’une excellence constamment avérée en programmant ce soir Fol Chen et Liars. Le houblon humecte délectablement mes lèvres quand bien même je discute de notre nouvelle newsletter. Rien ne me laisse présager de ce qui est en passe d’advenir. (Presque) inopinément je retrouve Virginie, collègue d’Hartzine et fan inconditionnelle des Liars. Quoi de plus logique ? A la sortie de Sisterworld, dernier album en date du trio, nous avions accordés nos violons pour mettre les petits plats dans les grands : interview, chronique, revue discographique et compilation vidéo. Rien de moins.

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Une clope avidement mégotée plus loin, je pénètre dans l’antichambre infernale. Signée chez Asthmatic Kitty (DM Stith, Sufjan Stevens), Fol Chen m’est totalement étranger. Une découverte intégrale donc, d’autant que la présentation de la soirée avait de quoi titiller une curiosité bien placée, le groupe étant censé « préserver son anonymat à de masques scéniques lors de ses performances live explosives« . Forte d’un disque paru l’année dernière, Part 1: John Shade, Your Fortune’s Made, et d’un second à sortir ces jours-ci, Part II: The New December, la bande des quatre apparaît sur scène à visage découvert, chacun de ses membres étant néanmoins vêtu d’une combinaison rouge à bandes noires. D’une, les groupes « masqués », bon ok ça passe, de deux, les groupe en combi, bahhh depuis Devo, ok c’est fait et refait. Première déception. Le morceau introductif pose d’entrée les bases de leur rock à synthé solidement caréné d’une batterie omniprésente : presque dix minutes où se répondent claviers, trompette et guitare à mesure que Samuel Bing (promis, je ne ferai pas de jeux de mots foireux avec son nom) minaude ses paroles en usant de l’ensemble de ses muscles faciaux. Ce n’est pas franchement beau à voir, d’autant que Bing, aussi petit que ne l’est sa guitare, n’a de cesse de repousser les attaques récurrentes d’une mèche balayant l’ensemble de son visage. Mes yeux se reportent donc insidieusement vers la demoiselle au chant et au synthé, nettement plus agréable au regard, tandis que mes oreilles se repaissent du martellement dionysiaque que le batteur fait subir à ses fûts. Aussi baraque et presque aussi grand qu’Angus Andrew, j’imagine ces deux-là se rencontrer dans un fight club d’une banlieue paumée de Los Angeles. Le coup de foudre et le coup de poing. N’empêche que deux chansons s’écoulent et on en est toujours au même point : j’admire auditivement le cognement furibard de l’esthète ténébreux, je contemple, médusé, le charme de la clavièriste – qui par malheur chante faux – j’évite du regard le Bing de poche trépignant et je tressaille à chaque invective de trompette. Sérieux, c’est cool de faire du syncrétisme musical, surtout quand on habite dans un coin ultra-blindé de mariachis, mais à part les Texans de , la trompette c’est vraiment l’apoplexie du rock. Peu à peu le public s’ennuie et le bar commence à s’emplir. Dans les chuchotements d’escaliers, une question lancinante s’invite à toutes les bouches : pourquoi un tel groupe dénué d’originalité en première partie d’un groupe réputé pour son excentricité ? Très vite, on comprendra, mais moi, j’ai mon idée : un bon fight club, ça scelle une amitié.

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J’en viens à la substantifique moëlle de vos interrogations. Peut-être par naïveté, je ne suis pas de ceux qui ont la peur du complot dans le sang. Pourtant, là, rien à dire, j’ai de suite senti l’entourloupe maléfique : Virginie était destinée, que dis-je, pré-programmée à ce report, elle qui déclarait dans sa récente chronique avoir un bonheur fou à « retrouver un vieil amant« . Dès lors, comment ne pas sentir cette lame aiguisée pointer dans mon dos, chacun de mes mots devenant prétexte à une déchirure sanguinolente. Et d’aller de mal en pis à l’apparition du surhomme Angus, démesurément grand pour la scène d’une Maroquinerie prenant instantanément les atours d’un mouchoir de poche. J’aperçois de biais le regard de Virginie, je fais face au Goliath, à la crinière noire ébouriffée, souriant de toutes ses dents et s’emparant du micro pour saluer une foule massée de son épais tapis dans les moindres recoins de la salle. L’étreinte du couteau dans le dos, je me perds dans le blanc des yeux d’Angus qui, très vite, vire au rouge. Le masque tombe et Méphistophélès s’empare de sa créature : mon cœur bat la chamade, je me sens embringué dans une machination à l’artifice meurtrier, persuadé de ne pas en sortir indemne. N’est-ce pas la couleur de l’enfer ? J’ai pourtant déjà vu les Liars, lors de leur passage, l’année dernière, à la Villette Sonique. L’alcool m’a sans doute poussé à omettre un détail. Un putain de détail. Le rythme malsain d’A Visit for Drum entonné par Julian Gross retentit depuis déjà deux bonnes minutes, Aaron Hemphill à droite de la scène insufflant des échos de guitares spasmodiques, quand le golgoth australien daigne enfin poser sa voix, usurpant la folie de ses pupilles dilatées. Le groupe est accompagné de Bing à la guitare et de son acolyte trompettiste, ici bassiste, tout deux légèrement en recul sur la gauche. Le pourquoi du comment de Fol Chen donc. No Barrier Fun est enchaîné sans interruption aucune, et sera l’un des huit titres de Sisterworld entendus ce soir : autant dire que les Liars sont là avant tout pour promouvoir un album qui, par la clameur de l’accueil réservé, est loin d’être une pièce mineure dans la discographie du groupe. Au contraire, Sisterworld et son ferraillage de bon aloi paraissent être taillés à merveille pour la présence intensément physique d’Angus se mouvant au rythme des claquements de caisse claire : la fausse quiétude égrainée sur le disque se meut en véritable cavalcade nimbée de décibels. Dès Clear Island les premiers rangs se mélangent dans la ferveur d’un pogo anarchique que We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own ne fera qu’amplifier dans un final thaumaturgique. La jeunesse relative de l’assistance fait que Scissor, ultime single du groupe, tout en montagne russe, est salué à gorge rougeoyante. Les riffs sombres d’Aaron se font de plus en plus tranchants, enfonçant net là où ça fait mal. Les oreilles bourdonnent, Angus vitupère sauvagement son micro d’incantations blasphématoires, fixant ça et là le vide et chorégraphiant de son visage déformé la violence extatique se dégageant des deux épures de stupre saturé, The Overacheivers et Scarecrows On A Killer Slant. Les deux joués presque en suivant et seulement entrecoupés de The Other Side of Mt. Heart Attack, rare comptine du groupe dédiée à une de leur amie enceinte. Ces trois-là sont donc humains, le détail est d’importance. Après quelques palabres joliment énoncés dans la langue de Molière par un Angus dégoulinant de transpiration, le groove vénéneux de Sailing Back To Byzantium s’empare des guiboles du tout un chacun, ouvrant la voie à la paranoïa distordue de Plaster Casts Everything, jetant de l’huile sur le feu en embrasant une nouvelle fois une fosse de plus en plus large. Les Liars ne s’abandonnent jamais à la facilité, seul démon conjuré, déchirant, dans une luxuriante forêt de sonorités alambiquées, leurs motifs sonores les plus évidents. En témoigne Pround Evolution, morceau conclusif du set, à l’apparence discographique aussi volubile qu’il ne se transforme en live en véritable messe noire résonant indéfiniment dans la moiteur environnante. Le groupe quitte la scène et la regagne presqu’en suivant, sous les acclamations ininterrompues d’un public fiévreux, Aoron en tête, suivi de Julian, frappant dans le vide tel un boxer montant sur le Ring. Pour la rime, Bing reste à quai, Angus complétant le trio en formation originale pour ces quelques dernières minutes. La rythmique lourde et obnubilante de Be Quiet Mr. Heart Attack!, perçant dans le mur de réverbérations brumeuses élevé par Aaron, invite à une nébuleuse constatation, au-delà de sa fausse répétition jouissive : de par leur setlist les Liars n’expurgeront ce soir que leur premier effort, They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top, pourtant pas le plus dégueulasse. Et s’il fallait une fin à mon irrésistible calvaire, celle-ci prend corps dans un Broken Witch écumant jusqu’à l’étourdissement mes ultimes restes de fiel : batterie saccadée, voix éraillée, guitares épileptiques, psaumes rabâchés jusqu’à satiété : « blood, blood, blood, blood« …

Dès les premières lueurs signifiant la fin définitive du concert, je m’échappe, je cours, je dévale la rue direction Ménilmontant. L’ambiance glauque du métro me monte à la tête, alerte, la trouille me colle aux basques. Les yeux noirs d’Angus me poursuivent dans la nuit tandis que je repense constamment au schlass affûté de ma compère chroniqueuse. Depuis je vis claquemuré dans ma turne, je ne vais plus au boulot. Je pèse mes mots aussi. Que ceux-ci gagnent ma rédemption. La lumière du jour me manque.

Setlist

Liars

1. A Visit From Drum (Drum’s not dead)
2. No Barrier Fun (Sisterworld)
3. Clear Island (Liars)
4. I Can Still See The Outside World (Sisterworld)
5. We Fenced Other Houses With The Bones Of Our Own (They Were Wrong, So We Drowned)
6. Scissor (Sisterworld)
7. The Overacheivers (Sisterworld)
8.The Other Side of Mt. Heart Attack (Drum’s not dead)
9. Scarecrows On A Killer Slant (Sisterworld)
10. Sailing Back To Byzantium (Liars)
11. Here Comes All The People (Sisterworld)
12. Plaster Casts Everything (Liars)
13. Goodnight Everything (Sisterworld)
14. Proud Evolution (Sisterworld)
15. Be Quiet Mr. Heart Attack! (Drum’s not dead)
16. Broken Witch (They Were Wrong, So We Drowned)