« Rien… si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ? » – Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse

La musique ne cesse de produire des surfaces sensibles inattendues. Des étendues d’imagination et d’interprétation multiples, des étendues de puissance et de sensations, des mondes entiers. Organn, l’EP d’Obsequies, artiste belge, sorti chez le très impressionnant label anglais Knives (Kuedo, v1984, J.G. Biberkopf ou encore d’Eon) fait partie de ces miracles inattendus. Organn s’inspire d’une œuvre canonique et bouleversante de la poésie : Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont. « A record about love and duality » nous dit-on dans le descriptif de l’EP. Amour et dualité. C’est surtout un EP troublant ; troublant d’une troublante beauté comme seule, parfois, la poésie peut nous en saisir.

Entre électronique et électro-acoustique, entre calme et monstruosité, tout l’EP tient sur un équilibre sensible. Une danse mentale, cérébrale qui confond, avec une tentative de travail sur ce que pourrait être une beauté monstrueuse, hybride, compliquée, entre terreur et douceur, entre violence et passion. Il y a un sensible bouleversant dans Organn, une poésie propre qui se fait jour dans l’entrechoquement de samples de piano, de voix et de froissements électroniques monstrueux. Quelque chose de l’ordre de la beauté hybride et non lisse. Quelque chose de la surprise et de l’inattendu de l’événement. C’est la force poétique comme moteur d’une force et d’une puissance sensible traduite dans le son, dans la musique. Organn crée ces brèches si précieuses à l’art, des ouvertures, des surprises, des temps et des contre-temps. Des reliefs dans une matière plate, une étendue infinie dans l’imagination. Organn crée des possibles, des agencements mentaux, des court-circuits, des temps dans le temps.

Organn est intense et produit des intensités, l’EP d’Obsequies densifie des manières d’envisager la poésie par le sonore. Il densifie quelque chose qui s’extraie sans cesse et toujours du réel. Organn est une force brute et douce, rugissante et vindicative, trouble et neutre, une force commune, un ensemble de mondes qui fait briller les yeux, une monade poétique. C’est un élan, poétique et sensible, un espace strié, une forme de conjuration du réel. Et conjurer le réel par des élans et des tentatives sonores sensibles et poétiques, c’est aussi là une manière, si ça n’est de « punir le réel », au moins de saisir l’effondrement des choses, de combattre l’accumulation des fantômes en produisant la nécessité partagée d’une politique sensible hors d’une critique du spectacle.

Organn a quelque chose à voir avec Isidore Ducasse, cela est certain, mais peut-être aussi avec cette fête trouble d’un tableau de Goya. Celle de l’enterrement de la sardine, beauté terrifiante, inquiétante et vitale, ô combien nécessaire dans un présent incapable de produire autre chose que son éternelle reproduction infinie.

Il est peut-être l’heure de produire les beautés et les horreurs monstrueuses pour conjurer le monde. Il est peut-être l’heure de convoquer les âmes troubles et complexes pour conjurer la vie morne. Il est peut-être l’heure de produire des mondes intenses dans la chute finale (espérons-le, enfin) du post-modernisme.

Il faut croire aux forces des monstres troubles, à ces puissances politiques et poétiques en devenir, à cette invasion des hybridités folles et galopantes. Il faut y croire et les produire. Organn nous fait toucher cela de notre oreille la plus attentive et c’est beau, définitivement très beau.

« Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai quelque temps ce spectacle » – Isidore Ducasse

Audio

Tracklist

Obsequies – Organn (Knives, 17 novembre 2017)

01. Grace
02. Languish
03. Cell
04. Asthme
05. Consumed
06. But Beautiful…