« It’s designed to be quite an intense record, about finding clarity within madness » – Harry Wright

Harry Wright est la moitié de l’excellent duo de Bristol Giant Swan qui nous a habitué à des sets techno improvisés, déstructurés, diffractés – pour le moins déformés. Un travail assez radical sur l’intensité et la matière électronique qu’on a déjà pu croiser chez les labels Howling Owl et Fuck Punk.

Premier album solo d’Harry Wright, alias Mun Sing, Witness sort chez le très très excellent label Infinite Machine, basé entre New York et Mexico, et c’est un EP brillant. Brillant parce qu’il travaille cette notion d’intensité radicale que peut produire la techno. Pour autant, on est relativement éloigné des canons de la scène et plutôt au coeur des monstruosités hybrides que la nouvelle vague électronique nous fait entendre depuis maintenant quelques années. Witness se propose quelque part de trouver la clarté dans la folie, rien de moins.

De cet EP, Harry Wright déclare dans The Wire : “I’m really interested in cross rhythms, and dialogues between instrument parts. I kind of approached the songs as though each drum had their own voice. It’s about building up a conversation and sometimes a conflict between the parts. I’m also looking at the rise of exclusivity within club culture, whether it’s the rising status of the DJ or the conventions used to elevate artists from their audience. I wanna get rid of this disconnect and look at ways to make club culture more accessible. I didn’t wanna use any fancy drum machines or synths and I’m not scrolling through hours of field recordings and samples, especially for my first release. I wanted the process and the statement to be clear and concise. I like the idea of using really basic common materials (like GarageBand 09). There was no special bit of kit that’s elevating me or separating me from anyone else being able to do the same thing”.

Sortir le DJ de son statut, réfléchir à la déconnexion croissante entre celui-ci et le public, utiliser GarageBand plutôt que des instruments coûteux et classistes, aborder chaque piste comme une polyphonie de voix sonores, créer un dialogue entre les différentes sonorités, hybrider les influences et les sons… Harry Wright dépoussière et croise une techno qui s’en tient souvent à la répétition des même tropes, des même figures où finalement, chaque club, chaque set devient un aller-retour en 4×4 pour une soirée identique à celle du week-end précédent, et cela ad vitam aeternam.

Witness tente, lui, d’amorcer une langue dans le langage global de la techno, c’est une tentative narrative, une fiction possible d’intensité, une manière de proposer un rapport au son et au corps qui est celui d’une puissance d’agir. C’est-à-dire une manière de faire face, de tenir en joue des façons de faire la fête de plus en plus lissées. Ramener et faire entendre le sauvage par l’hybridation des percussions et les dialogues sonores, puis construire des situations autres, petites brèches temporaires dans le lissage sonore global.

Ces cinq pistes présentent aussi un très bon remix du DJ et producteur chilien Tomàs Urquieta, une manière de faire des ponts dont Infinite Machine a le secret. Peut-être ? En tout cas, Witness est un EP qui expérimente sérieusement l’idée de positionnalité, soit de produire une position politique et sociale à travers le sonore.

Déplacer les espaces de la fête dans la fête globale, créer de la langue dans la langue, ouvrir des dialogues et des fictions possibles, vivifier l’imagination et intensifier une production à travers des outils communs, tout en produisant une force, une intensité et des puissances d’agir, voilà sans doute certains des traits de cette scène électronique plus hybride, plus monstrueuse et plus rugueuse que celles que le capitalisme sonore tente de nous faire écouter à longueur de club.

Si la poésie est une monstruosité de la langue, certaines productions sonores sont cette poésie monstrueuse de la musique. Et alors Witness en fait partie. C’est en cela que cet EP est aussi brillant qu’inattendu.

Audio

Tracklist

Mun Sing – Witness (Infinite Machine, 29 septembre 2017)

01. Revenge
02. Eye
03. An Illusion
04. Emerald
05. Revenge (Tomás Urquieta Remix)