Malcolm McLaren

106352-malcolm_mclaren_617Londres, la boutique SEX, Vivienne Westwood, Johnny Rotten, Sid Vicious… La scène la plus célèbre de la carrière de Malcolm McLaren, vous la connaissez tous par coeur. Les New York Dolls puis les Sex Pistols, des noms à consonance bien trop familière pour qu’il soit utile de revenir une énième fois sur les fameux faits d’arme du manager le plus célèbre de la planète rock, décédé brutalement le jeudi 8 avril 2010 à l’âge de soixante-quatre ans. Plutôt que de ressasser ce que vous avez déjà lu dans tous les journaux, Hartzine a préféré, pour lui rendre hommage, revenir sur le plus beau coup bas d’un escroc de génie.

C’est qu’il en avait sous la casquette, le gringalet roux. Voyez par exemple le portrait qu’en a dressé, en 1982, Dan Graham, artiste conceptuel et groupie barbue devant l’éternel.

« McLaren est un produit typique des écoles de Beaux-Arts britanniques. Âgé de trente-cinq ans, il appartient à cette génération partagée entre les mouvements radicaux de la fin des années soixante (mai 68 à Paris et la contre-culture américaine) et les stratégies du Pop Art et de l’art conceptuel que concernaient une culture commerciale de masse. C’est à la fois un artiste pop et un entrepreneur hippie. En tant que manager de rock, il marche automatiquement sur les traces du DJ Alan Freed, dont les manoeuvres firent du rock’n’roll une musique commerciale s’identifiant à la révolte de garçons adolescents, blancs et citadins. Son autre prédécesseur fut Brian Epstein, propriétaire d’un magasin de disques à Liverpool, homme d’affaire intellectuel mais, selon McLaren, « un cas d’homosexuel refoulé lamentable« . L’un comme l’autre éprouvaient une attirance perverse pour la sexualité des adolescents et semblaient avoir une stratégie « révolutionnaire » d’exploitation des médias pour servir leurs propres intérêts. […] Comme beaucoup d’étudiants en art de sa génération, McLaren s’intéressait à la mode. Influencé par des modèles issus de l’anthropologie et de l’histoire de l’art, il était attiré par l’alliance de la mode et de la culture rock (adolescent, il avait créé des t-shirts pour Brian Epstein). Lorsqu’il ouvrit la boutique SEX, il avait pour objectif de montrer comment « le côté incestueux de la culture anglaise reposait sur des vêtements qui dissimulaient une sexualité refoulée« . […] En tant que manager de rock, il souscrivait à l’approche d’Andy Warhol disant : « Dans l’avenir, tout le monde sera une star pendant quinze minutes« . McLaren ouvrit un magasin où l’on trouvait des t-shirts imprimés dont les inscriptions relevaient du voyeurisme, où l’on vendait un style de vêtements déchirés et décousus comme étant du dernier chic : « Ce qu’il y avait de génial dans mes vêtements, c’était que n’importe qui pouvait les imiter ; c’était l’idée qui comptait, pas la fabrication… » Les consommateurs pouvaient eux-mêmes devenir des artistes.
Ensuite McLaren partit pour New York où il essaye d’être le manager des New York Dolls : « 
J’ai essayé de les transformer en quelque chose qui pouvait être un peu… dangereux. La guerre du Viêt-nam était sur le point de s’achever. Je me suis dit… le rouge, voilà la couleur… on va se servir de Mao… de la faucille et du marteau… on va se servir de toutes les choses vis-à-vis desquelles l’Amérique est si arrogante en ce moment… et on va en faire un événement. »
Appliquant cette idée de spectacle public, purement situationniste des Dolls, McLaren, influencé par l’émergence du punk rock à New York (The Ramones, Richard Hell and The Voidoids, Patti Smith), décida d’adapter le style « punk » à un contexte plus britannique, plus politique. Il créa les Sex Pistols, à partir de
street people, des gens de la rue qui n’étaient pas musiciens et tournaient autour de sa boutique sur Kings Road. Il écrivit leurs premières chansons en partant du principe que le rock était un moyen de définir une nouvelle classe, une classe à laquelle Marx n’avait pas pensé : la jeunesse… »

Sex, Children & Rock’n’roll

BRIATIN SEX PISTOLS ANNIVERSARY

Pop Art, sexualité adolescente, situationnisme, spectacle… autant de termes réjouissants qui résument l’entreprise révolutionnaire dont McLaren a été l’instigateur : faire du groupe de rock un produit commercial qui, en se donnant en spectacle, renverserait les valeurs de l’industrie dont il faisait partie. Les Sex Pistols, sorte d’oeuvre d’art totale dont il avait maîtrisé la création, écrit le développement et prévu la fin, en sont la réalisation la plus connue, mais pas forcément la plus aboutie ni la plus scandaleuse. Ce titre sulfureux revient au méconnu Bow Wow Wow (à ne pas confondre avec l’injustement méprisé Lil Bow Wow), le produit ultime de la société McLaren & Cie. Une histoire épique.

Les prémisses de cette aventure tiennent déjà du chef d’oeuvre. En 1979, le groupe Adam and the Ants demande à Malcolm de relooker son image. La première suggestion de ce dernier n’est rien moins que de virer ledit Adam, accessoirement leader de la formation. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, son départ n’a ému personne : « McLaren est arrivé, il a exclu Adam du groupe et nous a dit : « C’est vous le groupe, c’est vous qui écrivez les chansons ». […] Adam n’était pas vraiment bon. On l’aimait pas vraiment. Il savait pas vraiment danser. On le trouvait un peu vieux : il avait vingt-cinq ans. » (Matthew Ashman, guitariste). A sa place, le nouveau manager installe Annabella Lwin, une apprentie chanteuse de treize ans recrutée à l’issue de six mois d’auditions. Connaissant Malcolm, on peut déjà avoir quelques doutes sur ses intentions. Et pour planter encore mieux le décor, on ajoutera que Boy George était pressenti comme deuxième chanteur. Bienvenue chez les sex freaks.

Le rôle de McLaren ne s’arrête pas le casting terminé. Une fois les marionnettes sélectionnées, il leur fait jouer le scénario machiavélique que son esprit tordu avait élaboré. Pour tenter de critiquer l’exploitation économique hypocrite de la sexualité infantile – question taboue à l’époque, ce qui n’empêche pas la très jeune Brooke Shields de vendre des jeans en susurrant « Vous voulez savoir ce qu’il y a entre moi et mon jean Calvin Klein ? Rien. » – Malcolm propulse sur le devant de la scène une Annabella ouvertement érotique à qui il fait chanter des paroles qu’il a lui-même écrites. Un exemple ? Le morceau Sexy Eiffel Towers (Your Cassette Pet, 1980), au long duquel la toute jeune fille – que dis-je, l’enfant ! – pousse des gémissements entre deux couplets évocateurs. « Je jouis, je jouis / Je t’adore Tour Eiffel / Tu as quelque chose que j’admire / Je t’adore Tour Eiffel / Jambes tombantes autour de ta flèche« . Et le Malcolm d’en rajouter une couche : « Je trouve que la sexualité chez les enfants est pour eux un moyen vraiment efficace de revendication envers la société« . Oui, pourquoi pas, hein, après tout.

Très inspiré, Malcolm s’attelle à l’écriture d’une comédie musicale destinée à être jouée par Bow Wow Wow et dont Dan Graham cite un extrait ma foi fort bien choisi dans l’un de ses articles :
« – Louis XIV (prenant la parole) : C’est un détournement. Déshabillez-vous !
– Un garçon d’honneur : Squaw blanche. Sale pute.
– Captain Lush : Je m’en fiche ?
Comme Betty baisse les bras, sa robe tombe par terre. Louis disparaît hors de la cabine. Betty qui est encore l’hôtesse, envoie un S.O.S. Nue, elle croise ses mains sur ses seins. Le garçon d’honneur a tendu une corde tout le long de l’allée centrale. Il pousse les filles d’une part et les garçons de l’autre sur les sièges placés de chaque côté de la corde. Le jeu suivant est une course entre garçons et filles pour voir quel côté se déshabille le premier…
– Captain Lush (qui devait être interprété par Boy George) : Les filles seront toujours les filles, Louis.
– La voix de Louis : Les femmes de chambre baisent au moins à un kilomètre d’altitude dans le ciel. Les Apaches homosexuels se vouent à détruire votre monde hétérosexuel ! Un bébé super géant branche alors un nouveau vibromasseur super géant.
« 

Quel sens de la formule ! Qui aurait cru que Malcolm avait un tel talent de dramaturge ?

Je voulais être hôtesse de l’air

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Musicalement, Bow Wow Wow ne fait pas l’unanimité : ses rythmes tribaux sont accusés à plusieurs reprises d’être de vulgaires plagiats de morceaux traditionnels zoulous ou burundais. Et si les musiciens du groupe s’en défendent en parlant plus volontiers d’influence que de vulgaire copie, peu en importe finalement à McLaren : que ce soit en bien ou en mal, l’important est qu’on en parle.

Pas à un scandale près, il organise une séance photo pour la pochette la plus géniale de l’histoire, destinée à illustrer le deuxième opus de Bow Wow Wow, See Jungle! See Jungle! Go Join Your Gang, Yeah. City All Over! Go Ape Crazy (RCA, 1981), mais finalement censurée par décision judiciaire. Cette image scandaleuse est tout simplement une re-création photographique du Déjeuner sur l’herbe de Manet. McLaren, qui se révèle ainsi en génial artiste pop, y fait paisiblement du canotage tandis que sa protégée – qui n’a que quatorze ans, rappelons-le – incarne la figure de la prostituée. Elle affirme elle-même que « beaucoup de gens estiment que ça dépasse de loin l’original« .

La mère d’Annabella, un peu longue à la détente, se décide finalement à porter plainte contre McLaren pour « exploitation de mineure dans un but immoral ». Mais qui est vraiment exploité dans cette histoire ? Annabella, les maisons de disque, ou les deux ? Annabella a-t-elle été réellement libérée par sa sexualité précoce, ou est-elle simplement un instrument marketing ? Est-ce le public qui se fait escroquer ? Et la musique, là-dedans, est-elle vraiment importante ? Traitée comme une simple campagne publicitaire, Annabella révèle au public voyeur ses propres désirs douteux. Sans s’en rendre compte, sans doute, si l’on en croit ses interventions : « Ça ne me fait rien de chanter ces textes tant qu’ils ne sont pas trop durs. Il m’a fallu un moment pour m’y mettre. Au début, je les trouvais choquants. Je me disais, qu’est-ce que c’est que ce truc sur le sexe ? Le sexe, le sexe, le sexe ! C’est tout dans la tête, c’est complètement stupide. Mais ils m’ont expliqué que c’était moins barbant et différent des vieilles chansons d’amour rasoir… Je ne voulais pas être… chanteuse. Non, je voulais être hôtesse de l’air et je le veux encore… […] Je veux faire date en tant qu’hôtesse-chanteuse. » (NME, 6 décembre 1980). Sans vouloir te vexer, ta carrière de pantin semble mieux partie, honey.

Agent double

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En résumé, Malcolm McLaren conçoit ce groupe à la fois comme une performance artistique et un produit commercial au packaging lui aussi signifiant. Le premier single du groupe, C30, C60, C90, Go!, sorti sous la forme d’un 33 tours dont la face B est vierge, encourage les acheteurs – les adolescents – à pirater d’autres sons – comme quoi le débat ne date pas d’aujourd’hui. Pris à son propre jeu, EMI s’empresse de mettre Bow Wow Wow à la porte, non sans avoir profité du scandale pour s’en mettre plein les poches. Un seul single aura donc suffit à McLaren pour mettre en évidence sa thèse selon laquelle les groupes doivent profiter du système des maisons de disque pour en révéler les contradictions économiques et idéologiques. Les dirigeants d’EMI pouvaient bien s’offusquer a posteriori, ils avaient eu connaissance de la teneur du disque avant de le mettre en vente. Plus qu’une entité musicale, Bow Wow Wow a été pour son manager un outil de dénonciation : « Utiliser consciemment les médias afin d’obtenir le succès (médiatique) dans le seul but de mettre à jour les machinations du système des grandes compagnies, et enfin veiller au « succès » du groupe, constituèrent depuis le début la stratégie logique et le principal intérêt de McLaren. » (Dan Graham).

Gare aux idéalistes qui se rêvent en rock star-messie : McLaren est là pour démontrer par l’exemple que le rock est la première forme musicale exclusivement commerciale qui exploite ses consommateurs. Gare aux artistes maudits qui se voient déjà changer le monde avec leur musique : Malcolm prouve que le rock est une musique produite par des adultes – lui, par exemple – dans le but de se faire un maximum de beurre sur le dos des adolescents, nouveau marché de l’après-guerre allègrement manipulé à coups de films, de publicités et de magazines. Gare aux poètes torturés qui gribouillent nuit après nuit manifestes anarchistes et fantasmes sexuels sur un coin de papier peint : l’industrie se fout bien de votre message, elle veut juste se faire de l’argent avec. Mais lâchez cette corde, bon sang : McLaren montre aussi que malgré l’exploitation qu’on en fait, le rock est à l’époque la seule musique qui reflète véritablement l’idéologie de la nouvelle culture adolescente. C’est tout ce dilemme qu’il démonte grâce à Bow Wow Wow, chantre de la nouvelle sexualité anti-patriarcale et du loisir ininterrompu, mais aussi perfide stratagème infiltré au sein du monde sévère et capitaliste des patrons.

Forban insaisissable, pirate cynique, manipulateur immoral et malsain, immonde crapule ou génie visionnaire ? On ne saura probablement jamais laquelle de ces facettes reflétait le vrai visage de Malcolm McLaren. Lors de ses dernières apparitions, habillé en dandy négligé faussement poli, McLaren a presque réussi à faire croire qu’il était respectable. Après ses coups d’éclat en tant que manager, il a mené une discrète carrière solo forte de seize albums, fait découvrir le hip hop à l’Angleterre, arrangé un morceau pour British Airways ; il a été samplé un nombre incalculable de fois, a enregistré un duo avec Catherine Deneuve, a tenté de réaliser un film ; il a été pressenti comme maire de Londres et s’est fait jeter par Anthony Kiedis des Red Hot Chili Peppers ; et enfin, il a fait fantasmer des générations de punks et influencé, consciemment ou pas, la démarche de nombreux groupes parmi lesquels Devo en incarne la réinterprétation la plus virtuose. Et si Malcolm McLaren était tout simplement un artiste ?

Source : Dan Graham, « Les Enfants de McLaren », 1982, Rock/music Textes, Dijon, Les Presses du Réel, 2002.

Audio

Bow Wow Wow – Sexy Eiffel Towers

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