Sonic Protest, Centre Barbara/Mains d’Œuvres, Paris/Saint-Ouen, les 14 et 15 avril 2012

Chaque année, Sonic Protest, festival culte à l’identité iconoclaste, se doit d’enchérir en bizarrerie, en incongruité et en découvertes. On connaît ses ambiances absurdes dans des lieux toujours bien choisis, ses happenings entre lard et cochon et son extrémisme.

Pourtant, le line-up du week-end de clôture de cette huitième édition était moins décoiffant qu’à l’accoutumée. Le Centre Barbara offre néanmoins un contexte intimiste adéquat pour la soirée du samedi soir. En ouverture, Eugene S. Robinson, cogneur littéraire et leader d’Oxbow, dispense ses histoires violentes et théâtrales de règlements de compte sur un fond sonore plaisant mais docile, tout en samples et résonances électriques, signé Philippe Tiphaine. Une manière accueillante d’entamer les choses, mais l’enchaînement avec Fall Of Saigon viendra tout gâcher. Le groupe new wave, récemment cultifié pour un délicieux maxi sous forte influence Young Marble Giants sorti il y a trente ans, tente un comeback boîteux avec de nouveaux morceaux : son célèbre leader Pascal Comelade ne semble pas tout à fait savoir qui fait quoi, pas plus que Monterra, guitariste improv marseillais greffé au groupe pour l’occasion, ou ce très bon batteur qui tente quelques embardées sur ce qui sonne comme de la bouillie post-rock vaguement noise. Heureusement que la fondatrice de Plus Instruments, programmé le lendemain, est là pour remettre l’ambiance entre les concerts, parce que la salle s’est pratiquement vidée et tout le monde tire un peu la tronche. Cette vigoureuse Américaine, qu’on aurait bien vue membre des B52’s, assure les entractes avec son collègue aux percus et un Français au thérémin, mêlant exotica et pop-bricolo, le tout enfermé dans le vestiaire du lieu. Pour assurer le décalage, c’est un trio auvergnat vielle/cabrette/violon qui prend la suite et ne quittera pas la scène pendant une heure et demi, accompagné d’une obsédante roue lumineuse de sa fabrication. Libre à chacun de s’asseoir dans le public et rentrer dans la transe monocorde parfois grisante du très folklorique trio qui sonne un peu kitsch dès qu’il se met à quitter sa ligne droite mais restera comme le souvenir le plus étonnant du week-end. Un duo d’improv entre un guitariste de The Ex et un excellent batteur free-jazz vient clore le bal : tension et instinct, virtuosité et bestialité, rien d’inédit dans son genre, mais c’est du très bon.

Dur d’être alerte à 17h un dimanche aux Mains d’Œuvres de Saint-Ouen, mais le duo Les Hauts De Plafond en vaut la peine. Planté au milieu d’une installation visuelle mélangeant diverses visions domestiques, les deux Français pratiquent des collages électro-acoustiques brutes et hypnotiques dans lesquels se glissent quelques dialogues, et rompent parfois le tout grâce à un batteur du meilleur effet. Pour aller toujours plus loin dans l’éclectisme, on enchaîne sur l’improbable duo guitare/clavecin de Xavier Boussiron et Marie-Pierre Brébant qui assureront un des moments les plus précieux du festival, pour ceux qui ont fait l’effort de rentrer dans leur jeu. L’alliance des deux instruments, aussi rare que discrète et délicate, sert un répertoire de Bartók pour un résultat plein d’éloquence, évoquant une bande-son de film barré, idéalement ponctué par quelques traits d’humour de ce guitariste à la détente un peu sarcastique. Moins pittoresque, Super Reverb, dont la moitié provient du célèbre groupe d’électronica-pop Schneider TM, se lancera dans deux impros psychédéliques inégales sur tout un armada analogique : la première monte en pression sur un champ de boucles venant s’entrechoquer, la deuxième se complaît dans un drone trop commun. Seul derrière un poste radio vintage trafiqué à coup de circuit bending, Ghetto Blastard vient ensuite torturer sa bécane pour lui faire cracher quarante minutes d’électro saturée entre saillies power electronics et beats concassés pré-enregistrés sur K7. Arrive par la suite Plus Instruments, formation synth-wave d’époque, qui viendra assurer la performance la plus poppy et légère de tout le festival avec son lot de dance songs grésillantes et la présence assez comique de sa chanteuse Truss de Groot, enfin sortie de la cabane des vestiaires du Centre Barbara. Tout fout malheureusement le camp par la suite avec Electric Manchakou, vieux groupe français de garage rock honnête mais sans intérêt (affublé d’un Pascal Comelade qui a l’air d’un peu plus s’amuser cette fois-ci), dont on ne comprend pas la présence sur le line-up. Le bricoleur de K7 Tapetronic, venant fermer les hostilités, fera un effet doublon avec le live de Ghetto Blastard, et ne parviendra pas à remettre les choses à leur place. On repartira diverti, mais pas rassasié, de ce dernier Sonic Protest, sans rancune au demeurant.