7180038142_0b7a0f6d2d_b« I do not want and will not take a royalty on any record I record. I think paying a royalty to a producer or engineer is ethically indefensible. The band write the songs. The band play the music. It’s the band’s fans who buy the records. The band is responsible for whether it’s a great record or a horrible record. Royalties belong to the band. I would like to be paid like a plumber. I do the job and you pay me what it’s worth. » Steve Albini à Nirvana, 1992.

Succès littéraire s’il en est, le dernier ouvrage de Simon Reynolds, Retromania – paru en février 2012 aux éditions Le Mot et le Reste – , n’en finit pas d’interpeller sur l’état de la création musicale contemporaine. Prenant le parti de formuler à grands coups de néologismes – sa véritable marque de fabrique – des idées rabâchées à droite et à gauche et s’épaississant dans le fameux « c’était mieux avant ! » – comprendre plus authentique – , l’auteur du désormais classique Rip It Up and Start Again avance cependant deux idées structurantes dont l’acuité s’avère plus que probante. D’une part, du fait d’internet, le présent croule sous le poids du passé : l’accès quasi illimité associé à des capacités de stockage infinies concourent à rendre le passé omniprésent. D’autre part, les styles musicaux s’intiment à nos oreilles selon des cycles – prémisses, explosion et dissolution – bien plus proches de la mode vestimentaire que des tendances lourdes culturelles. Cold-wave, post-punk, surf-pop, krautrock, drone et j’en passe, deviennent des accessoires à combiner ensemble pour le bonheur de critiques trop heureux d’ergoter par étiquettes. Internet fluidifiant l’information, rognant tout le superflu pour ne garder qu’un message simple et concret, accélérant ainsi les modes – musicales ou non -, on se doute qu’à cette allure, tutoyant le n’importe quoi, une multitude de séquelles pour le moment invisibles sont à anticiper en termes de création pure. On fonce tous sans exception, ou si peu, la tête dans le guidon. Or la vitesse compulsive annihile l’écoute et la réflexion, l’auditeur et l’artiste s’engrainant dans un jeu circulaire décervelant où l’unique nouveauté réside dans la célérité d’un débit sans cesse augmenté. Ce qui frappe c’est que le phénomène touche tout aussi bien « l’industrie musicale » – où, dans la reconstruction d’un modèle économique, un véritable intérêt des majors, sonnant et trébuchant, se comprend aisément – que les marges alternatives, celle-ci s’appuyant sur un réseaux de micro-labels, aussi indépendants que pour la plupart philanthropes, vecteurs d’une profusion quasi paralysante : la nouveauté de demain chasse celle d’aujourd’hui en moins de vingt-quatre heures. Et là, difficile de saisir l’enrichissement de quiconque en sous main : on dégueule juste d’un trop-plein rendu accessible.

La conséquence de ces tendances concomitantes s’observe dans la perte de valeur des musiques actuelles – devenues bien plus un patchwork de réminiscences recyclées qu’un laboratoire d’innovations et de révolutions culturelles – avec en trame de fond un questionnement loin de s’épuiser à l’épreuve des faits : que restera-t-il de notre époque au tamis du temps ? Même si cette question taraude en général le petit vieux sur son lit de mort, nous sommes en droit de nous interroger et de sonder systématiquement l’actualité musicale par ce prisme. Histoire de relativiser, de prendre du recul. La déprime guette alors. Quelques exemples, au hasard. Que retiendra-t-on, année après année, du Pitchfork Music Festival qui se tiendra à Paris du 31 octobre au 2 novembre ? Au-delà d’une programmation se mordant la queue avec les couilles dans une perpétuelle répétition dont la logique a été exposée par Gonzaï (lire) – surprise, quand ce n’est pas Animal Collective, c’est Panda Bear – , quelle portée peut-on accorder à cette compilation de concerts au timing millimétré, ressemblant plus à des mouchoirs jetables qu’à des performances ? Rien, sans doute, ou si peu : quelques clichés avinés et instagrammés de fin de soirée. Que retiendra-t-on de cette seconde édition du MaMa qui, du 16 au 18 octobre 2013, se pose en salon de professionnel de la musique, national et international, ouvert à tous les publics ? Un langage superfétatoire, croisant maladroitement un très large vernis musical, pour ne louper personne, et une chiée de conférences aux problématiques pour la plupart techno-économiques, assimilant ni plus ni moins les labels à des start-up de communication. Deux exemples parmi d’autres qui insinuent à mots couverts une bien triste réalité : la musique se résout au happening médiatique quand l’organisation de concerts confine à l’événementiel. Il n’y a plus d’auditeurs, seulement des consommateurs. Avec l’intrusion des marques on était au courant, mais là le pot-aux-roses est foutrement défloré.

À force d’être gadgétisée à but lucratif et vampirisée par un passé qui ne passe plus, la musique, et par extension les musiciens, deviennent des caricatures d’eux-mêmes, reproductibles jusqu’à la lie. Dans un tel environnement référencé et sur-saturé, nous n’avons plus conscience collectivement des nouvelles scènes émergentes, susceptibles d’imprimer un rythme culturel, quand bien même celles-ci se trouvent de plus en plus déconnectées de la vie sociale et politique. Si le punk et la techno partagent, lors de leur apparition, un point commun, celui-ci est à trouver du côté d’un acronyme de nos jours galvaudé dans les grandes largeurs : le DIY (pour Do it Yourself). Un principe de démerde répondant à un impératif catégorique « de crise » lié au dénuement et à la volonté de faire quelque chose envers et contre tout de ses dix doigts. Aujourd’hui, cela consiste uniquement à revendiquer le « fait-soi-même » : loin de la nécessité, le DIY s’imprime telle une mode résonnant aussi bien qu’une coquille vide et endossé par une foultitude d’artistes auto-entrepreneurs. En 1983, Gilles Lipovetsky tançait, dans un ouvrage du même nom, L’ère du Vide, marquée par un désinvestissement de la sphère publique et une perte de sens globalisée des grandes institutions collectives. Dans le prolongement de l’individualisation des modes de vie, la culture se métamorphose, en se travestissant gaiement en divertissement. Trente ans après, le spectacle est à son paroxysme avec comme symbole cette ribambelle de festivals à programmation peu ou prou identique. Glastonbury ne sera plus jamais le Glastonbury filmé par Julien Temple et ce, quand bien même la musique n’incarne plus aucune lutte autre que celle de cours d’école. Un mec comme Joe Strummer s’engageait avec charisme au travers de ses compositions : au-delà du message, il y avait l’intégrité. Cette même préoccupation qui animera toute sa vie Steve Albini, producteur culte et guitariste de Shellac, et dont une lettre adressée aux trois Nirvana, récemment publiée à l’occasion du vingtième anniversaire d’In Utero, atteste d’une probité à quelques encablures de celle de Fugazi et de leur label Dischord. Même si désormais, tout semble distendu et cantonné à une kyrielle de niches éparses, le tableau est loin d’être complètement noir, la curiosité, plutôt que le panurgisme consanguin, réservant encore son lot de tangibles espoirs. Et tandis que nos amis de la plateforme Serendip – terminant leur troisième festival – ou du collectif Mu – nous invitant dans leur garage à l’occasion du concert de Robedoor de Britt Brown, instigateur du label Not Not Fun, le 25 octobre prochain (Event FB) – , œuvrent dans la nuit de la débrouille pour faire bouger les lignes et redonner du sens à la scène, certains labels – tels Night People de Shawn Reed et In Paradisum de Mondkopf et Guillaume Heuguet, que l’on abordera ce mois-ci dans nos colonnes – alignent patiemment les disques tels des manifestes épris d’intentions. Les bonnes, loin du tumulte médiatique.

photos by Russell Lee

MIXTAPE

Retrouvez l’édito #1 (septembre 2013) : Le sens du poil