De Potsdamer Platz à Köpenicker Straße, de club à label, de Berlin à Detroit, le Tresor, institution de la nuit berlinoise, fête cette année vingt-cinq ans d’allers-retours au cœur de la techno. À sa tête, Dimitri Hegemann, qui a depuis pratiquement breveté la recette Tresor, s’active depuis les années 1980 à faire fructifier la scène techno de sa ville, convaincu que sa réunification et sa renaissance se solderaient à travers la culture. Avant les bougies, petit retour sur la genèse de cette grande aventure.

Dimitri Hegemann, l’interview

World-renowned Berlin club owner Dimitri Hegemann poses for a photo outside the vacant Fisher Body Plant No. 21 in Detroit on Wednesday November 26, 2014. Hegemann has proposed converting the building into a techno club and community center.

Le Tresor [le terme signifie « coffre-fort » en allemand, ndlr] fait figure de club historique à Berlin. Il est né en 1991, deux ans après la chute du Mur, précisément à l’endroit du no man’s land qui séparait l’est et l’ouest de la ville. Comment s’est-il créé ? Quelle est son histoire ?

L’histoire remonte aux années 1980, je codirigeais un club à Berlin-Ouest et l’on avait déjà organisé quelques soirées acid house mais les temps changeaient et j’avais envie de créer un nouveau club, dans un tout autre lieu, pour accueillir les années 1990. Et l’on s’est mis à chercher à Berlin-Est. C’était toute une aventure à cette époque ; il y avait des tas d’emplacements, entrepôts désaffectés et friches industrielles, mais l’on n’a jamais réussi à trouver les personnes qui en étaient responsables ou capables de nous indiquer les bons contacts pour pouvoir les louer. Alors nous avons continué à chercher jusqu’à ce jour, à la fin des années 1990, où nous avons vu cette caserne à Potsdamer Platz, localisée exactement à l’est de l’ancien Mur. Le directeur de l’établissement nous a expliqué que le bâtiment était autrefois un lieu pour les garde-frontières de la RDA. C’est en l’explorant que nous avons trouvé la fameuse porte en acier qui menait à une cave sombre, c’était l’ancien coffre-fort du grand magasin Wertheim, démoli peu de temps après la guerre par le conseil d’État de la RDA.

Ce contexte, justement, la fin d’une ville divisée et le bouleversement incroyable qui s’en est ensuivi pour les Berlinois, cela a-t-il facilité la gestion du club ? Avez-vous senti le besoin et/ou le sentiment de réunification s’exprimer à travers la musique et la fête ?

À cette époque, un nouveau genre musical était en train de monter, la techno house, et le Tresor correspondait parfaitement à ce son. La techno a été la première vraie culture jeune pour les adolescents est-allemands, à la fois nouveau et excitant, et c’est devenu le symbole d’une nouvelle liberté. Le sous-sol du Tresor était l’un des premiers endroits de Berlin où la réunification des jeunes Allemands eût lieu. Ils dansaient tous ensemble sur ce son, à l’ombre des stroboscopes, là où personne ne pouvait deviner d’où chacun venait.

Comment le label s’est-il lancé ?

Le Tresor a toujours eu un impact très fort sur les artistes qui s’y sont produits. Ce club était le meilleur endroit pour que nos amis de Detroit jouent leur son dans le lieu le plus adéquat. La techno de Detroit ayant influencé beaucoup de DJ ici, il était logique de leur créer une plateforme musicale. Le premier album qu’on a sorti est le X-101 de Underground Resistance – certains pensent toujours qu’il s’agit du meilleur disque de techno produit à ce jour. Le deuxième est le légendaire Der Klang Der Familie [de 3 Phase feat. Dr. Motte, ndlr].

Tresor 25 Years - Logo

Aujourd’hui, le Tresor est certes considéré comme une institution mais il ne peut plus s’afficher comme aussi underground et pointu que d’autres. On y vient faire la fête surtout, les artistes programmés et la sélection à l’entrée est réputée moins exigeante (on peut parler là du Berghain, pour citer la politique de club la plus connue de la ville) et c’est un peu un paradoxe. Essayez-vous de lier succès et underground ? Comment ?

C’est-à-dire ? Au fil des ans, le Tresor a conservé son âme, il a toujours représenté un son sans compromis, une attitude incorruptible face au mainstream, une volonté de se réunir à travers ses nuits blanches, une thérapie par la danse. Le Tresor a été le premier à définir un genre, les patrons du Berghain et de beaucoup d’autres clubs ont été des clients, ils s’en sont inspirés pour leurs propres projets et ils en ont tous tirés des bénéfices.

Pendant quelques années, le Tresor a connu de sévères difficultés. Encore aujourd’hui, diriger un club underground où travaillent plus de quatre-vingt personnes reste compliqué. L’esprit de la techno n’a jamais été d’appliquer une politique de sélection à l’entrée et d’exclure les gens. C’est la stratégie du Berghain. Mais si l’on parle profits, le Berghain est bien plus commercial que le Tresor, ce qui permet plus d’investissements au niveau de la programmation.

Berlin est profondément ancrée dans l’underground. Mais la ville est aujourd’hui considérée comme l’épicentre de la vie nocturne européenne et cela apporte son lot de changements. Quelle est votre opinion là-dessus ? En tant que patron d’un club techno, est-ce que ça a modifié quelque chose dans la manière de le diriger ? Il semblerait qu’il devienne de plus en plus difficile pour les étrangers d’aller en club à Berlin.

Je ne vois pas l’intérêt à ce que l’entrée du Tresor ou d’autres clubs soit rendue plus difficile quand l’on n’est pas Berlinois. Nous avons en ce moment à peu près 80% de nos clients qui sont internationaux et c’est l’un des changements fondamentaux quand l’on compare à la situation des débuts. Certains ne sont pas contents des touristes Easy Jet, moi je pense que la plupart d’entre eux sont des jeunes à la recherche de ce qui leur manque là où ils vivent : de la liberté, de la tolérance et de la stimulation. Il n’y a qu’un petit nombre de touristes qui ne respecte pas la ville et les Berlinois.

Vous êtes un activiste de la scène culturelle et alternative de Berlin depuis longtemps maintenant. Comment les choses évoluent-elles ici ?

Berlin reste l’une des villes les plus intéressantes d’Europe, et même du monde. Elle est réputée pour sa scène culturelle et alternative. La plupart des gens y viennent pour sa vie nocturne, ce que les autorités locales devraient respecter en aidant les lieux underground de la ville, leurs acteurs et en créant des lieux où ils peuvent faire bouger les choses.

Pourquoi cette connexion Berlin-Detroit ? Est-ce que cela vient du fait qu’il s’agit de deux villes avec un arrière-plan industriel et de nombreux lieux désaffectés, et où la techno a souvent été un moyen de réinjecter vie et culture là où c’était pauvre et/ou abandonné ?

Ma relation à Detroit date de 1998, lorsque mon label a signé Final Cut. C’était de la musique industrielle, et Jeff Mills avait collaboré à ce projet. Il est retourné plusieurs fois au Tresor, ce qui a ouvert la porte à de nombreux autres artistes de Detroit qui s’y sont ensuite produits. L’alliance Berlin-Detroit ne repose pas seulement sur la musique mais sur des liens d’amitié très forts. Bien sûr, on peut rapprocher la ville de Detroit du Berlin après la chute du Mur – friches industrielles, entrepôts, terrains vagues – même si je ne perçois pas ces endroits comme pauvres et/ou abandonnés parce qu’ils représentent une opportunité de résurrection dont la techno est la force motrice.

Quelles sont vos relations avec Underground Resistance ? Est-ce qu’ils vous ont influencé depuis que le Tresor est à la fois club et label ? Underground Resistance est très engagé politiquement, presque activiste.

C’est vrai qu’il y a un lien important entre Underground Resistance et le Tresor ; Jeff Mills, Mike Banks et Robert Hood font et feront toujours partie du développement du club.

Et que deviennent les deux projets Fisher Body 21 et Michigan Central Station?

Après toutes ces années, j’ai le sentiment d’avoir quelque chose à rendre à Detroit. Et j’ai la chance de pouvoir travailler comme consultant au développement d’une ex-usine automobile à Detroit, le Packard Plant (Fisher Body 21), située au cœur de la ville et laissée plus ou moins à l’état de ruine. L’idée serait de refaire ce qui a très bien marché à Berlin : donner aux jeunes et à la création un espace gratuit ou bon marché où mettre en route leurs propres infrastructures, que ce soit des hôtels, des salles de concert, des galeries, des clubs, des jardins urbains, des marchés bio, des restaurants ou des ateliers d’artistes. C’est tout cela qui en fera un lieu intéressant.

Michigan Central Station

Pour la Michigan Central Station, c’est en fait le hall du bâtiment qui m’intéresse, je suis convaincu qu’y créer un club pourrait faire de Detroit un lieu techno incontournable à l’international. Comment expliquer que cette ville, qui compte les meilleurs DJ du monde et qui est le lieu de naissance de la techno, ne possède ne serait-ce qu’un seul grand club dans un espace cool et désaffecté ? Michigan Central Station serait l’ultime rendez-vous de la vie nocturne de Detroit. Mais cela n’est qu’une idée car, pour l’instant, nous avons des difficultés à entrer en contact avec le propriétaire.

Et le Kraftwerk ? Il accueille toute une palette d’évènements culturels, pas seulement liés à la musique, est-ce que c’est là quelque chose que vous cherchez à développer à côté de la techno ?

J’ai toujours cherché à développer des nouveaux espaces et le Kraftwerk est un endroit très spécial dans une autre dimension. Ce superbe bâtiment est dédié aux gens de la création qui cherchent un espace de travail hors-norme. Le Kraftwerk est fait pour des installations monumentales, artistiquement et musicalement.

En 2005, la ville de Berlin a vendu le sol du terrain où le Tresor se situait et le lieu a dû déménager. Cela m’a fait penser à la fin du Tacheles, revendu à une compagnie d’assurance si je me souviens bien. Pensez-vous que Berlin doit protéger sa vie underground et sa scène alternative pour conserver son âme ou qu’il s’agit d’un phénomène inévitable ?

Absolument. Je continue de penser que la vente du Tresor en 2005 a été un désastre pour la ville. C’était totalement inutile, personne n’a besoin d’un énième centre commercial ou immeuble de bureaux. Nous avions un plan B pour le Tresor, la Tresor Tower, qui aurait transformé toute cette zone en un quartier cool alors que là, il est très terne… et les bureaux construits sont toujours vides !

Il y a quelques années, j’avais entendu dire que la GEMA, sorte de SACEM allemande qui gère les droits d’auteur, avait le projet de taxer davantage les clubs allemands, qu’en est-il aujourd’hui ? Cette idée a-t-elle été abandonnée ?

Les protestations ont été tellement fortes qu’ils ont du abandonner ce projet et prolonger de quatre ans la perception des droits jusqu’à atteindre la somme attendue. Au final, ils ont eu ce qu’ils voulaient mais ce qui était injuste, c’était que l’argent collecté auprès des clubs (et l’on parle de 8 à 9 millions d’euros) n’était pas redistribué aux artistes techno mais à ceux qui figuraient dans les hit-parades. En ce moment, c’est une entreprise française, Yacast, qui travaille sur cette problématique en étudiant la musique jouée dans les clubs d’Allemagne, ça pourrait aider à réorienter l’argent vers les producteurs à l’origine de cette musique et cela serait une sacrée avancée.

Quel est l’artiste que vous aimeriez le plus voir jouer au Tresor ?

Basic Channel, même si j’estime que nous avons de bons DJ tout le temps. Nous avons justement lancé les New Faces, série d’événements qui cherche à présenter les talents de demain, tous les mercredis au Tresor.

Quels en sont les meilleurs souvenirs ?

Les fêtes de la Love Parade. La concurrence n’était pas aussi forte à l’époque et il n’était pas rare de voir des DJs jouer par-dessus un album dans différents clubs.

Quel est l’artiste allemand que vous aimez le plus ?

Sleeparchive !

Garder le Tresor sur la scène club internationale, c’est important pour vous ?

Oui, d’autant plus que je peux maintenant faire valoir mon expérience de ces trente dernières années aux villes qui en auraient besoin.

Audio

Pour clubber l’anniversaire du grand Tresor, ça se passe ici et là :

le 30 avril à Amsterdam
le 07 mai à Londres
le 13 mai à Vitoria
le 28 mai à Detroit
le 04 juin à Gijon
le 17 juin à Paris (La Gaîté Lyrique) et à Melbourne
le 18 juin à Sydney
le 09 juillet à Novi Sad
le 30 juillet à Madrid

… sans oublier le Tresor 25 Years Festival les 21, 22 et 23 juillet. On vous laisse deviner où !