Claude Vivier au Festival d’Automne

Qu’on le veuille ou non, la musique contemporaine se traîne depuis toujours une image rébarbative. Cérébrale et élitiste pour les uns, escroquerie pure et simple pour les autres, l’histoire de ce courant musical réputé ardu est constellée depuis le début d’incompréhensions (parfois légitimes), d’avanies lamentables, de pleines rangées de sièges vides et de plus rares triomphes. Le dogmatisme un peu trop vite brandi de ses hérauts les plus visibles n’a, de plus, jamais rien arrangé.

On est parfois tenté de remiser tout ça dans un coin feutré de la Cité de la Musique, comme un codicille dissonant apposé en bas des pages de la grande histoire, celle de Mozart et des autres, clapotant entre créations mondiales bon teint et ponctuelles reprises patrimoniales… mais ça serait oublier un peu vite les indéniables richesses tapies dans les partitions parfois méconnues laissées par les prophètes cosmiques, les musiciens-chercheurs aux buts obscurs, les globalistes endurcis et autres transfuges apostats qui ont longtemps hantés les rangs de cette lignée de compositeurs plusieurs fois passée de mode et jamais tout à fait éteinte.

Le très couru Festival d’Automne, rendez-vous incontournable du milieu, rend cette année hommage à l’une de ses figures les plus méconnues, marginales et folles : le compositeur québécois Claude Vivier, électron libre absolu, élève tourmenté de Stockhausen dont l’œuvre météorique, rarement jouée de son vivant mais admirée par les plus clairvoyants de ses contemporains (Ligeti, Grisey), paraît sans cesse, d’une prière assoiffée de lumière à l’autre, prophétiser, voire appeler la mort précoce (il est assassiné à Paris, à l’âge de 35 ans). Esprit agité, mystique et universel (« l’esprit humain ne peut être cosmique que lorsqu’il met en œuvre tout son héritage culturel »), Vivier a laissé derrière lui un corpus unique en son genre. Ni sérielles, ni répétitives, ni spectrales, parfois directement homophoniques ou modales, des pièces comme OrionSiddhartha ouLonely child, marquées par l’Orient, paraissent presque aujourd’hui relever du fourth world, cet océan des sons mondialisés frayé par Brian Eno et Jon Hassell dont elle constituerait en quelque sorte l’aspect symphonique.

Quelques rendez-vous permettent aux curieux de s’y frotter. Le 16 novembre, la Philharmonie réunit Vivier et Gérard Grisey, l’ami parisien lui aussi travaillé, à sa manière, par le cosmos, l’amour, l’infini et autres concepts de fumeurs de joints. Ce sera la soirée bien nommée Au-delà. Succèderont aux Chants du québécois (les notes de composition précisent : « parfois je voudrais mourir / regarder l’éternité en face / sentir la nuit et palper ses étoiles mystiques ») les propres Chants pour franchir le seuil du français, incroyable œuvre posthume conçue « comme une méditation musicale sur la mort en quatre volets : la mort de l’ange, la mort de la civilisation, la mort de la voix et la mort de l’humanité ». Ça promet. Et si tout ça vous coupe un peu les pattes, n’ayez crainte, on me souffle que ça sera avant tout très beau.

En décembre, enfin, l’Espace Cardin et le Nouveau Théâtre de Montreuil présenteront Kopernikus (Rituel de morts) l’unique opéra de Vivier, dans une mise en scène de Peter Sellars qui s’annonce comme une des créations les plus excentriques de la fin d’année. Dans une veine comparable, le Balcon s’apprête à créer, du 15 au 19 novembre, à l’Opéra-Comique, Donnerstag aus licht, première journée de l’opéra de sept jours composé entre 1978 et 2003 par Karlheinz Stockhausen… mais c’est une autre histoire.

Photo : J.A. Billard