run-overdrive1« Don’t believe the hype » hurlait Public Enemy il y a déjà plus de vingt ans. Des plombes, c’est vrai. Mais un slogan qui s’est depuis lors toujours parfaitement appliqué à une certaine presse britannique, défricheuse de nouveaux talents sur papier, fabricante de tendances dans les faits, et qui n’aime rien tant que de brûler les idoles qu’elle a elle-même créées. Une forme de masochisme fort peu seyante, il faut bien en convenir et dont tout amateur de musique digne de ce nom a depuis appris à se méfier en permanence. Deux décennies après les premières éructations de Chuck D, comment accueillir dès lors d’un groupe à priori britannique qui débarque de nulle part, avec seulement quelques morceaux et une poignée de concerts bien ficelés en guise de carte de visite, mais fait déjà l’objet de toutes les attentions de la presse british chic et choc ? Qu’en penser donc ? Le plus grand bien tout simplement, car Civil Civic n’a pas besoin de se faire mousser pour affirmer son alléchant potentiel.

En guise de mise au point préalable, notons tout d’abord que notre duo –  Aaron Cupples à la guitare et Ben Green à la basse – n’est pas britannique mais australien. Nos deux larrons ne sont pas non plus à proprement parler basés au cœur de la perfide Albion mais se partagent entre Barcelone pour Ben et Londres pour Aaron. Mais surtout, ils s’attaquent bille en avant à un paquet de clichés, de paradigmes et de dogmes musicaux à la dent dure.

Ainsi, contrairement à bon nombre d’artistes qui confinent leur processus créatif aux quatre murs de leur local de répétition, lavent leur musique crade en famille et se foutent sur la gueule à qui mieux mieux à l’insu de tous si nécessaire, nos duettistes ne travaillent jamais directement ensemble. Et leur musique s’en ressent … pour le mieux. Ainsi, l’un sur les bords de la Méditerranée avec sa basse, l’autre sur les berges de la Tamise avec sa guitare, nos deux kangourous s’affairent chacun à leurs propres bidouillages, avant de se les échanger sous format mp3, d’en discuter à distance et de fignoler, peaufiner, bichonner leurs morceaux pour, en vue de la ligne d’arrivée seulement, enfin se rencontrer et mettre le tout en boîte pour notre plus grand bonheur. L’histoire ne nous dit pas si la boîte à rythmes, troisième membre de Civil Civic, se la coule douce aux Maldives pendant ce temps-là, ni quand elle intervient dans le processus créatif. Pas nécessaire non plus de palabrer sur le sens d’éventuelles paroles, la musique est intégralement instrumentale. Création à la sauce internet 2.0 donc, qui devrait ravir jusqu’à nos plus hauts décideurs politiques qui n’ont de cesse de nous rebattre les oreilles sur un avenir qui sera dématérialisé ou ne sera pas, mais qui fait surtout nos affaires à nous, amateurs de bon son qui dézingue nos conduits auditifs.

ccpenguinCar que donne le résultat final me direz-vous ? Mélange instrumental de math rock, de prog rock et d’electronica, le cocktail Civil Civic s’avère immédiatement détonnant et hautement addictif. Parfois étrange, souvent fantastique, parsemée de touches d’un synthé éthéré à la Crystal Castles, la musique de nos deux compères, bien qu’intrinsèquement rock, n’en est pas moins dansante et aguichante. Bien que binaire au départ, de par la façon même dont elle est créée, elle se structure rapidement en couches multiples qui, tel un appétissant gâteau de mariage, forment un ensemble certes compact mais particulièrement goûtu à la dégustation.

L’aventure Civil Civic débute avec un premier EP cinq titres qui, mis à part un tirage ultra-limité sur cassettes colorées, est exclusivement disponible en format digital. Accessible donc à tout heureux propriétaire d’une connexion internet, moyennant le principe du « à votre bon cœur, messieurs dames, payez ce que vous voulez » popularisé par Radiohead à la sortie de In Rainbows. Un premier coup culotté donc, rapidement suivi par la sortie, physique cette fois mais toujours aussi limitée, d’un premier single vinyle, Run Overdrive/Fuck Youth, d’autant plus excitant que, outre ses évidentes qualités musicales, ce simple sort sous licence Creative Commons. Un beau bras d’honneur, vous en conviendrez, aux décideurs politiques cités plus haut et aux concepteurs d’idées géniales comme l’Hadopi.

Sept titres au total donc, c’est peu mais largement suffisant pour nous ouvrir en grand les portes de l’univers intriguant et complexe de Civil Civic. Less Unless évoque Sonic Youth par sa densité et sa construction, mais un Sonic Youth qui aurait fricoté en douce avec Max Tundra et 65 Days of Static : pas besoin de grandes envolées lyriques, la musique se suffit à elle-même. Les choses se corsent encore avec Baghdad Break, sorte de patchwork dément de samples bricolés sur le mode savant fou. C27, de son côté, mêle parfaitement ambiances jazz et rock roots et permet à Ben de démontrer son impressionnante habileté technique à la basse. E8-4AH, joyeusement bordélique, et Stacks On, en lorgnant un peu du côté de Battles et de And So I Watch You From Afar, finissent de nous convaincre. Au final, un premier EP efficace qui laisse autant de traces qu’un crochet du droit de Mike Tyson.

Mais c’est surtout avec l’excellentissime Run Overdrive que Civil Civic démontre la puissance de son jeu et étale toutes ses qualités. La guitare d’Aaron évoque les grands classiques du rock indé américain des 80’s comme Husker Dü et Dinosaur Jr., la basse solide de Ben soutient le morceau de bout en bout et un synthé venu de nulle part multiplie les explosions tout au long de cinq minutes de pur bonheur. Un vrai régal. La face B, Fuck Youth, s’avère par contre plus posée, bien que menée une fois encore sur un tempo d’enfer. Une synthèse rock/électro particulièrement efficace et contemporaine.

Le monde de la musique change et se dématérialise pour la plus grande crainte des maisons de disque classiques. On nous annonçait le pire, il aura suffi de sept titres de Civil Civil pour voir l’avenir en rose.

Vidéos

Tracklist

Civil Civic – Run Overdrive/Fuck Youth (Self Release, 2010)

1. Run Overdrive
2. Fuck Youth

Civil Civic – EP (Self Release, 2010)

1. Less Unless
2. Baghdad Break
3. C27
4. E8-4AH
5. Stacks On