On y était : Dead Rider @ Espace B

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On y était : Dead Rider, le 16 juin à l'Espace B - par Samuel Falafel.

Dead Rider venait assurer vertes pantalonnades et style de patron début juin, à Paris, en massive présence d’une trentaine de personnes qui n’avaient point d’autre choix que de se laisser glisser dans la moite et trouble atmosphère d’un groupe qui, de manière on ne peut plus claire, s’en bat sagement les couilles. Retournons donc patiemment sur cette soirée, sobrement accueillie par l’Espace B.

J’aime ce style. J’aime leur attitude de maraudeurs. J’aime cette interlope collection de délectables anormalités. Ces personnages possèdent l’élégance et l’aplomb de ceux qui se lancent sans gêne aucune dans la plus crapuleuse et lascive des décontractions. Todd Rittmann arbore sur son vierge crâne un bob qui donne cet air louche au bonhomme, cet air de vieille ganache complètement tarée : cela le rend parfaitement charmant, aguicheur, mesurant chacun de ces amples et imprévisibles mouvements. J’adore ça. Putain, vraiment, c’est très excitant. Cette ambiance étrange aux humides contours s’appose doucement sur la foule, perle lentement comme une goutte de sueur sur le front d’un athlète massivement bodybuildé, c’est extrêmement délicieux, d’autant plus que ses associés ne sont pas en reste, proposent une allure de nababs : je n’arrive décidément pas à choisir entre le batteur – son diaphane béret comme ses gestes nerveux traduisant une haute démence – et le mec au synthé, au visage sobrement habité par l’envie d’émasculer tout un chacun, au regard absent, froid et pervers, souvent perdu dans un sombre coin de mur.

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All photos © Céline Non

Ce groupe possède un style définitif, de celui qui sublime et fait même écho à la musique ici déployée. Car, musicalement, on se situe sans peine dans la noblesse d’esprit d’un groupe comme U.S. Maple – soit l’ancienne bande légendaire de Rittmann – sauf qu’ici, précisément, s’ajoute à l’atmosphère élastique, mollasse et sexuelle une délétère ambiance d’une ringardise absolu, parcourue d’improbables passades de riffs, de psychotiques revirements de situations et de basses et félones sonorités. Dead Rider déroute complètement, c’est cela qui fait que ce groupe défonce, que l’on assiste enfin à quelque chose qui semble parfaitement personnel et renvoie sauvage au seuil de la porte d’un monde nouveau - certes peuplé d’infâmes solos et d’absurdes gimmicks funk - mais dont il est bon de laisser passer la fraîche élégance sur nos frêles corps défraichis, tel le vent révélateur de la pleine Vérité. Putain de concert, honnêtement, jetez-vous sur les disques si vous le pouvez.


On y était : Sonar Festival 2015

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On y était : Sonar Festival, 18 au 20 juin 2015 à Barcelone - Par Alex P. & photos par Hélène Peruzzaro

L'édition précédente à peine terminée, on se préparait déjà mentalement et physiquement à cette cuvée 2015 du Sónar. Un an, ça passe vite, et voilà, on y est, prêt à se frotter aux samouraïs du dancefloor du monde entier dans la chaleur catalane. Le Sónar c'est officiellement trois jours et deux nuits mais en vrai, c'est une compète qui se joue sur une semaine, événements off obligent. La première soirée sera d'ailleurs un préambule plutôt soft avec le concert de Steve Gunn dans un petit club du centre-ville, même si la tournée des bars qui a suivi a mis un peu de piment dans l'histoire et dans mon crâne.

Le lendemain, on continue mais ce coup-ci, c'est un entraînement à balles réelles avec le showcase Hivern Discs au Monasterio, point culminant du Poble Espanol. Dorisburg est déjà sur scène et envoie un live machines pas dégueu d'une house aux contours mélodiques et sombres pour une ambiance finalement très relax dans un cadre bucolique. Barnt enchaîne et muscle le jeu avec sa techno hypnotique matinée de beats indus. C'est cool mais le garçon se démerdera quand même pour claquer deux, trois pains assez embarrassants, ce qui l'a d'ailleurs peut-être poussé à terminer son set façon saucisson avec des tracks bien bas du front.

Côté public, on est sur un mélange de cagoles de haute voltige, de touristes ricains aux larges torses et d'aryens quasi à poil droits sortis d'une jaquette DVD de porno gay, le tout encadré par une sécu commandée par une version bodybuildée de Didier Drogba. Je note cependant avec grand plaisir le retour de la banane comme accessoire indispensable à l'élégance des jeunes gens modernes.

Joy Orbison détend l'atmosphère avec un set entre tam-tam et rayons lasers bourré de vocaux pour carrément finir sur une ambiance disco-funk. Viens ensuite la surprise du chef, le créneau 21h30-23h stipulant simplement "guest". C'est finalement Jamie XX qui fait son apparition derrière les platines. Je dois dire que, même si je conchie son groupe et que je ne suis pas un grand fan de sa sauce en général, le mec va balancer un DJ-set aux allures de sans faute, propre comme un Stephen Curry derrière la ligne des trois points. En bon patron de label, John Talabot clôture l'affaire comme il sait si bien le faire, il est minuit et demi et on se dit que c'est une bonne idée d'aller de finir au Moog, mini-club en plein barrio chino, devant DJ Haus et Legowelt. La sélection officielle n'a pas encore commencé que je suis déjà carbo, comme un claquage à l'entraînement d'avant match.

Mais c'est dans le combat que les vrais joueurs se révèlent et le lendemain après-midi, on est prêt pour retourner au charbon, celui du By Day cette fois. On tombe sur Kindness sur la grande scène extérieure et ce que je remarque, c'est que le type est finalement plus occupé à sautiller sur scène et à taper dans ses mains qu'à faire de la musique, laissant ça à son backing band afro beat par moment et carrément nu soul le reste du temps. Le tout ressemble finalement plus à un jam incorporant même des medleys de reprises qu'à un véritable concert. Je pars m'enfermer dans la salle de cinéma du Fira Montjuic pour assister à la performance audiovisuelle The Well, collaboration entre Koreless et l'artiste Emmanuel Biard. Cette collaboration soutenue par le festival mancunien Future Everything consiste en un dispositif complexe et évolutif. Le jeune Gallois commence par envoyer de grosses déflagrations d'infra basses, la scène est inondée de fumée, les arpèges de synthé montent doucement et les mélodies se croisent. Un grand film plastique sur lequel la lumière rebondit est tendu au fond de la scène et réagit comme la surface d'une mare dans laquelle on aurait jeté un caillou à chaque coup de kick. L'utilisation du glitch est de plus en plus marquée et le spectacle continue d'évoluer, on fait pivoter un grand miroir circulaire et des rayons lumineux se mettent à dessiner un sorte de plan à tisser laser, encore mieux que la harpe de Jean-Michel. On pivote le miroir une dernière fois pour transpercer l'audience de ces rayons laser, le résultat est saisissant, je suis hébété - faut dire que les quelques lattes de blue kush inhalées juste avant m'ont bien aidé à fondre dans mon siège.

On reprend l'air deux minutes avant de repartir pour une courte apnée avec la fin du concert de Nazoranai, supergroup composé de Stephen O'Malley, de l'Australien Oren Ambarchi et de Keiji Haino, figure de proue de la scène expérimentale et psychédélique japonaise. Feedbacks assourdissants de guitares saturées, rythmique doom et phrases de synthés vrillées, le Sónar Dome est quasi vide, l'ambiance est chelou, les gens n'ont rien compris mais putain, je rigole bien quand même avec ma blue kush.

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All photos © Hélène Peruzzaro

Vient ensuite le tour d'Alejandro Paz et là l'atmosphère va changer du tout au tout, en même temps difficile de faire pire contraste. C'est parti pour une heure de grosse body music latino avec le poto qui toast en short comme au barrio. Et pour saucer, ça sauce, gosse bassline, gros dancefloor, joooooder comme on dit ici, tu réfléchis pas, avec lui c'est tu danses ou tu te casses.

Direction le Sonar Hall pour le concert d'Autechre. La salle est entièrement plongée dans le noir, on ne voit rien, le malaxage de neurones et de côtes flottantes peut commencer. Je dois avouer que bien qu'adorant Autechre, je ne savais pas trop à quoi m'attendre avec ce live, j'avais même un peu peur de me faire chier, pour tout dire, mais cette crainte est vite dissipée. L'ambiance est immersive et à part un bref moment durant lequel la salle sera inondée de lumière (ce qui a eu pour effet d'exciter tous les Robert Gil de Catalogne et d'Europe), la grande halle est immédiatement replongée dans le noir. On ferme les yeux et on plonge dans un espace en quatre dimensions fait de textures, de mélodies sous-jacentes et de parasites rythmiques. Une transe en alerte à la fois taxante et incroyablement méditative. Et puis j'ai glissé, je ne me souviens plus trop, j'ai rouvert les yeux et j'ai eu comme l'impression d'avoir fait un rêve prémonitoire. Après ça, tout le reste semble insignifiant et plutôt que d'aller se remettre du son dans les oreilles on passera la soirée avec l'ami Ricardo Tobar à pillave tout ce qu'il y avait à pillave et à disserter sur les bienfaits du pisco et la notion de bookeur pété.

Deuxième jour du By Day, j'arrive juste à temps pour choper le live de Vessel, sorte de rituel tribal et industriel accompagné de projections vidéo rappelant le boulot des actionnistes viennois. C'était l'un des artistes que j'étais le plus curieux de voir et, torse nu derrière ses machines, il m'a mis une grosse gifle. C'est un peu con dit comme ça mais c'est exactement ce que j'avais envie de voir à ce moment-là.

Vient ensuite le tour de la sensation féminine UK hip-hop, Kate Tempest. Trop souvent réduite au qualificatif de version meuf de The Streets, la petite rouquine boulotte et son groupe composé d'un batteur, d'une claviériste et d'une choriste va prendre le contrôle de la scène. Flow tranchant, voix sûre, elle a l'assurance d'un vétéran mélangée à la fraîcheur et la candeur de quelqu'un d'hyper sincère et de content d'être là. Son concert sera interrompu par une coupure son mais c'est pas grave, elle peut se consoler en se disant que le taff a été fait et bien fait.

Je me cale ensuite en plein cagnard pour choper un bout du set d'Owen Pallett et son violon avec sa came grandiloquente cul-cul suivi du DJ-set d'Arthur Baker. Le papa ricain de la production, qui a notamment bossé avec des gens comme Afrika Bambaataa ou New Order, a décidé de partir dans un délire estival, ce qui ne passera pas inaperçu auprès de la frange la plus drogue des festivaliers. Gros bide, barbe, combo cheveux longs/calvitie et selecta pour gens désinhibés, lui dans un truc bien carnaval comme le Burning Man, ça doit être un carnage.
Petit tour du côté des stands du Sonar +D et de la Novation Synth Heritage Exhibition où les gens peuvent manipuler les modèles phares de la marque ainsi que d'autres machines cultes comme la TR 808, 909 ou encore un clavier Oscar. En bon nerd, je vais passer près d'une heure a tripoter la 808 et la 909, que du fun. Il est temps de retirer le casque que j'ai sur la tête et de retourner voir ce qu'il se passe dans le festoche.

Je tombe sur DJ Ossie dans le Sónar Dome et le Londonien va me casser les pieds, voire même carrément me déprimer avec son mix ultra putassier digne des pires campings de la Costa Brava. Le gars va même balancer Gypsie Woman de Crystal Waters en filmant le public avec son iPhone en bougeant, tout content à l'idée d'envoyer une jolie carte postale vidéo à sa maman. On enchaîne avec une session d'hypnose sensuelle avec le live de Xosar qui est accompagnée à la vidéo par Torn Hawk, qui diffuse ses visuels sur des écrans disposés sur les côtés de la scène et qui honnêtement ne servent pas à grand chose tant le regard est attiré par la belle créature à la gestuelle bizarre au milieu de la scène qui manipule ses machines pour délivrer une performance labyrinthique et mentale tout en tapant en-dessous de la ceinture.

Asap Rocky

Il est temps de bouger sur le site du By Night pour choper le concert d'A$AP Rocky. Le pretty flacko est évidemment accompagné de son A$AP Mob, et c'est parti pour un gros show à l'américaine. Le mec n'est clairement pas un rappeur de scène, faisant le minimum syndical au niveau du micro, laissant le soin à ses acolytes de gueuler à sa place tout en bougeant partout en prenant de belles poses pour les photographes. Ce n'est pas une grosse performance de musicien, d'accord, mais on est en présence d'un entertainer et c'est finalement plaisant à mater, surtout pour le côté débauche comme sur Wild for the Night, où des canons à fumée et à confettis vont nous faire croire l'espace d'un instant qu'on est en plein spectacle de la mi-temps du Superbowl.

On part faire un tour du côté du Sonar Car, la petite scène devant le stand d'autos-tamponneuses, pour choper Powell et son délire musclé, puis le live de Paranoid London. Le duo est accompagné de Mulato Pintado, sorte de MC au look improbable, comme si John C. Riley avait eu le rôle de Dennis Hopper dans Easy Rider avec un bob de pêcheur sur la tête. La TB 303 tourne autant que ta soeur et la 808 de cochon met de bonnes claques aux fesses. Gros défouloir, cabrage violent, katas sur le dancefloor. Et puis faut dire que mettre des auto-tamponeuses devant une scène techno dure, c'est à la fois le truc le plus con et le plus cool qui soit. En plus d'en n'avoir rien à foutre des limitations sonores, nos amis espagnols ont vraiment le goût de la fête et savent comment introduire juste ce qu'il faut de mongolisme pour rendre le moment parfait.

Petite pause pour retourner dans le grand hall et jeter un oeil au live de Die Antwoord. Les narvalos d'Afrique du Sud sont typiquement ce genre de gros monstre débile que tu ne vois qu'en festival (moi en tout cas). Le bordel commence par une projo d'un gros plan sur le visage de leur poto atteint de progéria et décédé récemment, histoire de bien appuyer sur l'imagerie freak qui constitue leur fond de commerce avant d'enchaîner sur leurs titres plus flingués les uns que les autres. A chaque morceau son changement de costumes et de mise en scène, on est en pleine Foire du Trône, entre pyjamas Pikachu et vidéo de petits bonhommes en couleur avec des bites géantes qui volent en éjaculant dans le ciel, trop c'est trop.

On se balade ensuite façon zapping pour prendre quelques bourrasques de Randomer, survoler un peu le live de Tiga et capter quelques morceaux de Hot Chip qui finiront d'ailleurs sur une reprise du Dancing in the Dark de Bruce Springsteen, comme une dédicace à la collègue photographe qui m'accompagne, puis retour devant les auto-tamponneuses pour un DJ-set toujours aussi impeccable d'Helena Hauff. Sexy austère, sympa mais sévère, de la punition qui fait plaisir, du cabrage de compète frère.

Instant détente mérité au bar presse sur fond de Jamie XX et de parties de jeux vidéos sur bornes d'arcade. Sur la sortie, on chopera un bout de Skrillex et de son brostep pour fils de pute, soit le truc le plus blanchot qu'il m'a été donné de voir depuis la vendange de Dugarry en finale de la coupe du monde 98, un truc entre le sentiment de haine et le rire gêné.

Troisième et dernier jour du By Day, je retourne tripoter quelques synthés avant de capter le set de Valesuchi. La Chilienne de chez Comeme envoie un délire chaloupé bien cool avant de laisser là place à Zebra Katz. Je suis le rappeur de Brooklyn depuis son Ima Read de 2012 et j'étais vraiment curieux de voir ce que ça donnait en live et tout ce que je peux dire, c'est que le lascar ne m'a pas déçu.

Après une intro consacrée au Everybody's Free de Quindon Tarver, notre beau gosse en salopette blanche fait sonner les infra basses et entame une démonstration de contrôle scénique. Le mec dégage une grosse puissance, son flow axé sur une articulation et une diction parfaite est impeccable et son art rap dur soutenu par des productions de Leila Arab va foutre le public en feu. De phases ghetto club au bain de foule en passant par des petits enchaînements voguing queer, le mec étale les différentes facettes de sa personnalité trouble et met le public dans sa poche malgré la singularité du propos. Un futur grand.

Un dernier petit tour du coté du Sonar Planta pour apprécier la belle installation réalisé par le studio berlinois ART+COM intitulée RGB/CMY Kinetic, et rideau histoire de profiter des douceurs de Barcelone avant de reprendre l'avion direction Paris en compagnie de Blaise Matuidi. Sonar, més que un festival.

Photos


On y était : Beak à Petit Bain

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On y était : Beak à Petit Bain, le 27 juin 2015 - Par Sonia Terhzaz

Les poèmes électroniques de nos rêves synthétiques sous l'influence de Beak.

Le jour ou la Musique concrète électronique a rencontré la pop à la fin des années 60's, de nouvelles hybridations musicales ont été rendues possibles en élaguant un nouveau champ d'expérimentations : Du Revolution number 9 des Beatles, à la musique de Frank Zappa fasciné par Edgard Varèse, aux explorations électroniques des Silver Apples (du nom d'une composition de Morton Subtnonik pour synthétiseur Buchla «Silver Apple of the Moon»), de Faust (avec leur titre Krautrock dans l'album Faust 4 en 1973), ou encore du Velvet Underground aux expérimentations de Can sous la houlette de Holger Czukay, tous ces exemples attestent de l'incursion de la musique électronique expérimentale d'avant garde dans le champ de la pop et du rock prog. L'écoute d'une compilation sur les premiers gourous de la musique électronique de 1948 à la fin des années 70's prolongeait mes rêveries et me faisait dresser des passerelles et de nouvelles généalogies, sans doute hasardeuses, dans un désir d'appréhender les connaissances dans leur globalité. J'en venais finalement à dresser des ramifications en tous genres qui se bousculaient dans ma tête comme autant de visions quasi cauchemardesques d'objets gigognes se formant et s’emboîtant progressivement dans mon esprit et l’assaillant jusqu'à couvrir la quasi totalité de ma boite crânienne. Dans mes digressions, j'en venais inéluctablement au Krautrock, qui, dans mon esprit, constituait l'exemple parfait de cette hybridation. Autant dire que, ce jour là, j'étais dans les meilleurs dispositions d'esprit pour assister au concert de Beak et je retrouvais conformément à mes aspirations, ces magiques ramifications à l'issue de leur performance qui était d'une grande intensité à la qualité sonore riche et modulée.

Ce retour stylistique était d'ailleurs assez prématuré au regard de toutes ses résurgences contemporaines dans la scène musicale actuelle. En effet, ce projet instrumental avait été inauguré en 2009 avec l'album BEAK, sous la houlette de Geoff Barrow, et préfigurait, avant les autres, le retour d'un style caractéristique si largement revendiqué et surexposé aujourd'hui. Autant, faudrait-il se méfier de ces nouvelles modes réactivées, fruit d'un immobilisme et d'un opportunisme, autant nous pouvons saluer ce retour gagnant, tout aussi pertinent dans le temps (sortie en 2012 du 2e LP Beak >>). Geoff Barrow a bien fait de chercher si longtemps, pour prolonger ses explorations sonores à la recherche de vérité.

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Les différentes plages instrumentales s'écoutaient distinctement comme autant de parties mélodiques progressivement épurées et tendant à une parfaite abstraction. Car finalement c'est peut être là qu'on touche à la spécificité du son de Beak. Point trop n'en faut de cette inventivité qui fait souvent défaut dans la musique actuelle mais, les influences Krautrock qui leurs sont indéniables et même admises par le groupe, sont régurgitées d'une manière tout à fait inédite. Les teintures sonores et les modulations progressives de l'ère caienne sont simplifiées, synthétisées, minimales et de cette compression naît une nouvelle abstraction.

En réalité, je pensais davantage au groupe Neu qui empruntait à l'époque une voie plus primitive avec ce rythme substantifique « Motorik » tout en pulsation et ces paysages sonores hypnotiques (à l'écoute du titre « Yatton » dans l'album >> sorti en 2012 ) ou encore Silver Apples (il suffira d'écouter « Oscillations » juste après « Spinning Top » de Beak pour en sentir l'étroite proximité) .

Geoff Barrow a une manière si particulière de jouer de la batterie, se plaisant à frôler l'arythmie et de cette dissonance surgit l'émotion. Le titre Battery Point, joué en toute fin (juste avant le rappel), opérant sur ce mode, n'a pas manqué de m'ébranler. Le martellement subtil et lancinant sur les cymbales ne cessait de ponctuer ce morceau élégant générant une émotion graduelle, non pas ostentatoire, ne cherchant pas l'effusion. Cette musique ne revêtait pas les artifices de la fausse séduction immédiate, mais arrivait pour autant à générer de profondes évocations mobilisant tous les mouvements de l'âme. L'abstraction, recherche bien souvent l'émotion pure sans passer par ses évocations directes dans la réalité. La répétition si manifeste dans chacun des titres contribuait également à l'immersion progressive au travers de laquelle l'auditeur se laissait doucement transporter et la mélancolie le gagnait… du moins elle me gagnait et j'en percevais l'expression même de la vérité.


On y était : Festival Stéréolithe #2

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Photos © Fred Gosselin

Festival Stéréolithe #2, Nancy, le 13 juin 2015

À l’heure où les festivals indés captifs d’un seuil de rentabilité parfois difficile à atteindre s’arrachent des têtes d’affiche en itinérance promotionnelle, quitte à reléguer leur programmation plus pointue aux horaires tardifs et aux jours moins fréquentés, Stéréolithe se positionne comme un micro évènement de découverte musicale à l’ambiance barbecue conviviale et rafraîchissante. Perchée sur les hauteurs de Nancy dans un parc boisé pourvu d’un belvédère à la vue imprenable, la salle aux faîtage et guirlandes champêtres encadre paisiblement les conditions d’une écoute décontractante, et c’est allongé sur des tapis persans que le public déchiffre les premières notes de folk atmosphérique lancées par Seabuckthorn (lire) le projet d’Andy Cartwright. Le regard rivé sur ses genoux supportant sa douze cordes, le britannique se lance dans une performance fluide et marine dans le ton de son cinquième album, They Haunted Most Thickly. Seul sur sa chaloupe, il décrit au finger picking un panorama hors champ: l’horizon démesuré d’un navigateur en solitaire livré aux embruns, mais apaisé par l’humeur saline et cette liberté frissonnante qu’on gagne à se laisser déporter loin de la civilisation. Se jouant des contrastes, le passage à la Resonator dessèche l’écume dans une ballade sablonneuse et aride à en faire craqueler la peau, l’archet servant ponctuellement une complainte crissante propre à sublimer les déambulations fantasmées d’une audience captivée. L’errance développe une dimension plus abstraite aux premiers accords plaqués par Dean McPhee, arc-bouté sur sa Telecaster et délivrant une folk mescalinique. Virevoltantes, les mélodies psychés douces et frémissantes finissent par occuper toute la spatialité du lieu, les vibratos jouant sur l’endurance et enveloppant l’assistance d’une torpeur euphorisante qu’appuient un soleil filtrant et les premières bières: c’est une ambiance berçante qui se pose avec douceur sur une programmation à peine entamée mais étudiée pour aller crescendo jusqu’à minuit.

Dean McPhee

S’il est difficile, même au soleil et sans l’ombre d’un moustique, de rassembler deux cents personnes autour d’un line up sélectif de sept groupes aux univers et approches entrecroisés mais pluriels, Monolithe, l’association à l’origine de l’évènement, s’est toujours attachée à offrir une programmation pertinente revendiquant des pointures indés comme Earth, Peter Kernel, Caspian, Aucan, AU et d’autres. Le pari d’une programmation progressive sur une seule scène et sur une seule journée allait visiblement de soi, tout comme la pop psychédélique de Chicaloyoh (lire), dont la douceur sur enceintes revêt en live une force insoupçonnée, parfois piquante. Alice Dourlen arbore une voix grave et suave à la musicalité réservée mais travaillée qui rattrape un peu la discrétion d’une prod qu’on préférerait appuyée d’une guitare plutôt que ronronnée par un clavier et quelques consoles. À la regarder, la normande donne l’impression de privilégier l’esthétique, à calculer au millimètre près le déroulement de son set quitte à laisser traîner des transitions un peu longues et à donner le sentiment d’un travail superficiel, ce qu’il n’est pourtant pas lorsqu’on écoute Les Sept Salons, son dernier EP sorti récemment chez Shelter Press. La langueur un peu inattendue de Chicaloyoh est promptement compensée par l’afrobeat de High Wolf (lire), dont le snare tropical arythmique et caractéristique chatouille rapidement les bassins. Le background africain transpire dans les balafongs numériques que le griot électro arrange sous une multitude de strates technoïsantes qu’il complète d’accords grattés en live dans un hommage senghorien à la musicalité ethnique. Si l’influence culturelle est omniprésente, elle ne monopolise pas l’écoute et la surcouche très européenne empêche le concept de sombrer dans la world music. C’est une musique de concert, qui tire parfois un peu sur la longueur mais dont les contrastes sémantiques riches mais pas déroutants dynamisent l’assistance et les papilles, pile pour l’apéro, que certains prendront au belvédère en écoutant distraitement le Nintendo-punk dance un peu surfait et déclassé du concert surprise gratuit. Mais la vue était belle.

Oiseaux tempete

Gratuit, lui, n’est pas gratuit, et en live on prend cher. Le projet d’Antoine Bellanger frappe fort, au point de dépoussiérer le plafond sur les deux premiers morceaux avant que l’ingé son ne sauve la charmante architecture du lieu. Les textes volontairement simplistes et rythmiques sont soutenus par un beat lourd et des textures fracassantes ponctuées de plages stridentes sans être trop agressives. C’est une ouverture de soirée balistique qui file plus vite que le son pour vriller les tympans, entre paroles percutées et cadence exaltée, et que vient apaiser de son amertume alanguie la première plainte électrique d’Oiseaux-Tempête (lire). De quatuor en studio à trio sur scène, le groupe parisien se passe de son clarinettiste mais la tourmente sourde entre blues râlant et free rock saxophoné. Le doigté délicat se transforme en folie tactile sur les cordes, le fuzz est exploité sur toute la longueur du manche et le jeu épisodique à l’archet propulse un vibrato sifflant. La maîtrise se veut totale, jusqu’à l’attitude un peu surjouée des trois quadras qui, en rupture avec leur acoustique, ne déparieraient pas dans un groupe de rock à la française des années 90. En live le discours, tellement important chez Oiseaux-Tempête, se perd dans la méthode, laissant l’audience sensible à la seule esthétique de morceaux longs et submergeants, tout en progression, basculant d’une subtilité mélodique à une rage expiatoire. On en oublie les thèmes, on en oublie le temps. On en oublie Room 204, dernier groupe à se produire, qui nous rappelle à son bon souvenir dans une approche noise congestive qui fait rapidement monter le sang à la tête. Sous l’apparence de la compulsivité, le trio performe une structure musicale propre qui tire parfois vers l’expérimental sans s’accrocher à une complexité qui risquerait de leur faire perdre la décontraction que dégagent leurs personnalités. Sporadiquement, les soubresauts énergiques font basculer la partie math rock de leurs compos dans une frénésie délétère propre à débusquer le moindre afflux sanguin pour le transmuer en caillot. La rupture d’ambiance est totale et frôle celle de l’anévrisme, le public ayant délaissé les tapis pour agiter ses membres en même temps que les dernières brassées de bière dans une bouillonnante et chaleureuse conclusion malheureusement dépourvue de saucisses blanches au munster, dont le stock s’est épuisé beaucoup trop tôt.


On y était : TINALS 2015

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This Is Not A Love Song Festival, du 29 au 31 mai 2015 à Nîmes - par Sonia Terhzaz

La surprenante programmation de l'année précédente m'avait hautement satisfaite, et avant même de consulter le line up 2015 du festival, je me décidai déjà à y retourner. J'avais apprécié, au-delà de la sélection musicale de qualité, le cadre champêtre et l'ambiance paisible et bucolique qui régnait sur le site. Le patio entre les deux salles de la SMAC, dont les alcôves suspendues au-dessus de nos têtes, nous abritaient de la chaleur harassante de la journée, devenait un espace de convivialité symbole d'unité et d'amitié retrouvée. Nous nous perdions de vue pendant le concert et célébrions nos retrouvailles autour d'un verre. Quant aux musiciens, non contents de regagner leurs loges, ils préféraient flâner dans cette cour aérée et nous observaient discrètement. Sans doute désiraient-il faire ami-ami mais nous n'étions pas là pour ça bien évidemment ! Ils n'étaient, à nos yeux, présents que pour nous offrir un spectacle de qualité et nous divertir. Nous n'en avions que faire, de leur amitié, voyons !

La programmation ne m'enthousiasmait pas autant cette année et je me suis rendue à Nîmes dans l'espoir de découvrir quelques nouvelles têtes, fraîchement labellisées, à l'énergie scénique vivifiante. Je mobilisai ma foi et mon optimisme, pour ne pas devenir un de ces retardataires grabataires, passant à côté des sensations musicales du moment. Malgré ma quête de jouvence, mes espoirs auront été déçus : Mikal Cronin, Teenanger, Morgan Delt,Bagarre, Wand, Drenge, et tous ces petits poulains ne seront hélas pas chroniqués, préférant ainsi m'inscrire dans le consensus musical et le réactionnisme primaire plutôt que de chroniquer des artistes nécrophiles. Le pire groupe de cette catégorie étant les Allah Las ! Starfullah !

J'ai fait, tout de même, preuve de bonne volonté, et me suis motivée pour assister au concert de Kevin Morby qui devait ouvrir les festivités, mais j'appris, en pénétrant dans l'enceinte du site, que le planning avait été modifié au dernier moment, soit la veille pour le lendemain, perturbant tous mes plans. Je passai ainsi mon temps collée devant le nouveau programme pour essayer (tant bien que mal) de mémoriser les ordres et lieux de passage des artistes que je ne souhaitais pas rater et appris avec stupéfaction que Swans jouait en toute fin d'après midi au lieu des 21h30 initialement affichées... Voyez-vous cela ! Pourtant, leurs fans n'en avaient que faire des petits rejetons surf pop néo-psyché qui devaient ouvrir le bal. Beaucoup ne se déplaçaient que pour assister au concert de Swans, mais mal leur en a pris d'arriver plus tard, d'autant qu'il s'agissait d'un événement rare ! L'horaire se prêtait si peu à l'atmosphère. Nous entrions alors, au vif de cette après-midi ensoleillée, dans une salle à l'ambiance mortifère. Le décalage était saisissant ! Ils ont commencé par Frankie M, un titre-fleuve d'une vingtaine de minutes, au son lancinant, répétitif et transcendantal, ponctué par les incantations mystiques de Michael Gira et les battements de gong et autres percussions occultes maniées par le multi-instrumentiste Thor Harris. Thor, dieu du tonnerre dans la mythologie nordique, héros wagnérien muni de son Mjollnir (marteau de guerre), charpenté comme un bourreau, arborant son torse à poil bâti dans le ciment, martelait sans répit un rideau de tiges métalliques, lorsqu'il ne jouait pas du Dulcimer ou du trombone. Nous contemplions avec amusement les trois figures de proue positionnées au premier plan, composées de Michael Gira, Christoph Hahn et du guitariste Norman Westberg, trois authentiques têtes de taulards au regard ombrageux et à l'allure impassible. Norman Westberg éveillait tout particulièrement ma curiosité car il déliait à peine ses doigts, enchaînant les titres avec un flegme et une morosité hilarantes, palpant très légèrement les cordes de sa guitare jusqu'à ce qu'on assiste, en plein milieu du titre Just a Little Boy, à son réveil tonitruant. Il s'emballait tout à coup, jouant ainsi frénétiquement pendant quelques minutes, et s'arrêtait aussi net, retrouvant son jeu désinvolte. C'était parfaitement étrange. Le concert s'est fini par Bring the Sun/Black Hole Man, un titre se rapprochant davantage de la première époque post-punk du groupe de par sa rythmique accélérée et la partition chantée (pour une fois). C'était le crépuscule des idoles incantatoires qui sévissait jusque-là et cette touche finale n'a pas manqué de provoquer un soubresaut revigorant, et me sortir de ma passivité, car je commençais quelque peu à me fatiguer de toutes ces diableries et adjurations solennelles ritualisées.

Je me précipitais alors dans la salle Club pour voir les Montréalais de Ought, les seuls petits poulains que je souhaitais ardemment voir concourir. Je tentais tant bien que mal de me frayer un chemin dans cette petite salle obstruée de toutes parts, contrainte de me caler tout au fond. Je regardai alors les ombres se dessiner sur les parois latérales de la salle et contemplai, non sans ravissement, la silhouette gracile mais démesurément agrandie de Tim Beeler. C'était beau à écouter et à regarder. Ought aurait bien mérité de jouer en plein air ou dans la grande salle, d'autant que la sortie de l'album More Than Any Other Day (sur Constellation Records) et la tournée qui s'en est ensuite, les avait propulsés et rapidement révélés. Je venais de les voir une semaine auparavant à la Villette Sonique et demeurais pourtant tout aussi enthousiasmée. J'affirme avec la plus grande conviction que Habit est un des plus beaux titres de l'année, sublimé par ce chant élégant et élancé, à la fois clair et vibrant, puissant mais tremblant, bref, aux infinies variations. Tim Beeler passait du chant à la déclamation, et par toutes sortes d'émotions en un si court instant, de l'ennui au vif engouement. Il y a des titres évidents, ceux qu'on aime dès la première écoute parce qu'ils contiennent en eux tous les ingrédients nécessaires à leur appréciation. On pense alors à cette balade « habitée » précédemment énoncée ou au titre Pleasant Heart, qui sonne d'ailleurs comme une intro des Battles et qui fait sens dès la première écoute (en revanche le clip est ca-tas-trophique, dans la lignée de tous ces clips aux nouvelles chorégraphies atypiques pathétiques). Puis il y a ces titres dont la beauté surgit à un instant précis, et c'était Clarity, qui ce soir a su m'élever au dessus des marées humaines compactes et engluées, rappelant de façon troublante les envolées urgentes et haletantes de Titus Andronicus.

Dan Deacon

Puis vint le temps de la déconne avec Dan Deacon. C'était d'ailleurs la toute première date de sa longue tournée européenne. Mais alors, quelle énergie solaire véhiculait-il alors même que le jour déclinait ! L'aspect performatif et participatif était hautement qualitatif. Nous tressaillions d'allégresse dès les premiers instants sur Sheathed Wings et nos corps se libéraient aussitôt en toute naïveté et spontanéité. Je restais, sans doute pour de mauvaises raisons, étrangère, voire quelque peu distante face aux instants de communion fraternels et interactifs qui venaient ponctuer ce spectacle immersif : nous devions, à un moment, nous écarter de part et d'autre de la fosse et suivre, de chaque côté, un leader déjanté, désigné par gourou Dan afin de l'imiter. La foule s'unissait dans un syncrétisme absolu mais je ne m'englobais pas dans cette pensée de la totalité. La machine à fumée, les draps tendus aux visuels édulcorés, les rythmes répétitifs entêtants, tout concourait finalement à nous fondre dans un spectacle global dans lequel Dan l'omniscient, le thérapeute (avec son titre Learning to Relax), ou encore le clown dément officiait généreusement et nous faisait passer par diverses émotions, de la mélancolie à l'hystérie, à travers des titres super-soniques construits comme des génériques emphatiques.

S'est ensuite ensuivi le Thurston Moore Band, composé de Debbie Googe (My Bloody Valentine), James Sedwards et Steve Shelley, en tournée pour la sortie de Best Day (Matador, 2014). Je me dis, à chaque fois, que plus jamais je ne reverrai mon Thurston adoré car la multiplication de ses prestations et collaborations ternit son inventivité (et même son aura à l'ère de sa reproductibilité) au fil du temps. Le sentiment que j'ai à l'égard de cet album est assez difficile à décrire. Je lui trouve tant de belles qualités mais ce langage musical qui a façonné l'identité de ce groupe mythique pendant autant d'années ne devrait peut-être plus être ravivé. Avec Speak to the Wild, on retrouve tous les ingrédients : les mélodies minimales et riffs entêtants tout en progression, les guitares électriques qui montent qui montent qui montent et qui… constituent le style absolu à la fois mélodique et noisy (dont l'incarnation absolue se trouve, à mon sens, dans le titre Rain on Tin issu de l'album Murray Head pourtant relativement tardif). Ils ont ensuite joué Forevermore et tous les morceaux qui se sont ensuivis me faisaient le même effet. Tout se ressemblait et se faisait écho. Les structures intrinsèques étaient les mêmes et se répétaient invariablement. Bien sûr que j'étais prise d'émotions pour ne pas dire de convulsions, comme un pincement aigu que l'on ressent lorsqu'on ravive subitement de vifs émois après tant d'années passées à aimer. Alors pour sortir de la mélancolie : on aimerait qu'il fasse autre chose mais, en dépit de ses expériences et de son érudition, il ne sait rien faire d'autre que ce qu'il sait et aime faire. Et du moment qu'il aime ce qu'il aime ! C'était vraiment bien mais… c'est fini tout ça pour moi !

Fallait que je me balade après ça. J'en avais le ventre noué, et quoi de mieux pour oublier sa morosité que d'aller voir Gaz Coombes se singer et s'auto-parodier. C'était tellement mauvais que ça a su me redonner tout l'enthousiasme dont j'avais besoin pour finir la soirée en beauté. Ne parlons pas de Caribou ! Bouh hou hou hou ! Qu'est-ce que c'était que cette musique de dancefloor pseudo-hédoniste ? Du coup, j'ai jeté mon sac à terre et dansé sur Our Love histoire de faire passer l'alcool qui commençait sérieusement à m'attaquer et me laisser aller. Allez quoi, je me disais ! Amuse-toi ! Laisse-toi aller ! Tu verras, ça va bien se passer. Et bien non non non ! Je me faisais VIOLER par la musique et il me fallait réagir et déguerpir au plus vite.

J'attendais finalement Thee Oh Sees sans y croire vraiment, sachant que le meilleur était passé en début de soirée. Comment se fait-ce que nous érigions, que nous portions aux nues un groupe qui contient si peu d'impulsion créatrice ? La puissance (oui oui il y avait deux batteurs ce soir-là et John Dwyer, le petit baigneur, imposait le respect, hell yeah) et la dextérité constituent des éléments importants, mais que faire quand on ne fait que traîner sa propre histoire sans jamais véritablement la raviver, surtout quand on est censé être « le meilleur groupe du monde » ou le « plus grand groupe de rock en activité » . Mais qui dit ça au fait (ok on sait) et pourquoi tout le monde s'évertue à le répéter ? Tout cela est très suspect, n'est ce pas, ou suis je complètement paranoïaque et à côté de la plaque ? Cela ne m'a absolument pas empêchée de slamer sur Carrion Crawler (album Carion Crawler/The Dream), de porter les gens autour de moi, de crier à tue-tête. J'avais mis mon cerveau et mes analyses prétentieuses de côté pour apprécier leur férocité (John a même dû s'arrêter de jouer et demander à des jeunes illuminés déchaînés de ne pas tout casser), réactivant dans mes souvenirs nîmois, le concert de Ty Segall de l'an dernier. Leur dernier album, Castle Face Record, était tout de même plus travaillé, hybridant quelque peu le garage avec des sonorités krautprog (il suffit d'écouter leur titre Lupine Ossuary pour en attester). J'ai l'impression également que cette tendance « Krautrage » émerge tout particulièrement (White Fence/Feeling of Love/Toy/Wooden Schjips). Certes les frontières sont perméables ! Ce ne sont pas quelques exemples qui justifieront mon argumentation ou mes élucubrations mais je note cependant que les titres des Oh Sees s'étirent progressivement vers des contrées plus psychédéliques. Digérons le passé pour mieux le régurgiter de manière compressée ! Faisons tous du GARAGE/ROCK/KRAUT/LO-FI/PSYCHE/JAMBON/BECHAMARSHMALLOW !

Thee-Oh-Sees

La nuit passe. Le jour se lève. Il fait soleil. Je nage, m'alimente et regarde Roland Garros. Puis je reprends les choses là ou je les ai laissées en regardant Aquaserge en tout début de soirée J'étais contente de les voir jouer. Un ami toulousain, qui les connaissait bien me disait :
- Aquaseergeuh ? Tu ne les as jamais vus ? C'est simple : est-ce que tu aimes le rock prog ?
- Ah ouais ouais !
- Alors tu vas aimer.
- Ah ok.

Effectivement, ça n'a pas manqué. J'ai aimé. J'ai toujours eu un petit penchant pour les longs développements instrumentaux qui partent à la dérive et se confondent en sonorités diverses nourries par un imaginaire poétique idéique. Les critiques ont pu déprécier une si vive esthétique en se basant spécifiquement sur les excès épiques et autres riffs pompeux au son sirupeux privilégiant les emphases musicales devenues surannées que se plairait tant à plagier un STSanders avec ses Shreds hilarants. Mais Il s'agit seulement d'un versant. L'autre flanc est plus doux plus imaginatif et s'engage dans les méandres du jazz rock. Jazz rock ? Aquaserge ? Pas du tout, ce n'est pas du tout mais alors PAS DU TOUT ce qu'ils font et pour preuve. Ils ont créé « la ligue anti jazz rock » en contrepoint et ont joué ce morceau manifeste dès l'introduction, rappelant, de manière complètement fortuite, bien évidemment, Soft Machine pour sa palette instrumentale, ses rythmiques atypiques et cette voix haute-contre presque dissonante. Mais alors que j'écoutais en rêvassant quelque peu, j'associais alors cette musique au lyrisme pop mélancolique moog music de Stereolab et, en cherchant, j'ai vu que Julien Gasc officiait au sein de cette dernière formation. Mais je l'ignorais complètement et je comprends TOUT maintenant ! Chaque partie musicale jouée était intelligible et déliée et c'est si bon de se laisser bercer par la fluidité d'autant que, bien souvent, tout n'est que bruit et saturation. J'écoutais avec délectation les plages instrumentales cinématographiques du titre Travelling, bandes sonores d'obscurs films d'animation sur les origines du monde. Tout cela s'est fini très sensuellement, avec Tout arrive, un titre rétro-gainsbourien, et au-delà des références qui fusent et ce petit côté « rock de collectionneurs de disques » (encore toi Simon Reynolds), je trouvais cela tout à fait et revigorant.

La prestation des Australiens de Twerps qui s'ensuivit me plongea en revanche dans l'ennui. Ils délivraient, sur la scène en plein air, une pop mignonne (ce qui dans mon jargon est tout à fait méprisable) et mollassonne, passablement inspirée, et si elle l'était, ce serait de par leurs influences réactivant la nostalgie 90's à travers la nonchalance et l'insouciance des mélodies des Vaselines. Je ne pouvais m'empêcher de ricaner à l'écoute du titre Shoulders (sur Range Anxiety, 2015) tant le chant, la mélodie et l'indolence étaient scolairement régurgités. Bah en même temps, ils s'inscrivaient bien dans le paysage festivalier et les jeunes filles en fleur se dodelinaient gracieusement au rythme des ballades éthérées.

Je retrouvais ce cher Howe Gelb de Giant Sand et sa « Queencess » de choriste (pour reprendre ses termes chevaleresques) en tournée pour la sortie de son album Heartbreak Pass pour un concert introspectif hautement qualitatif. L'americana sudiste n'a jamais été une de mes spécialités mais je dois dire que Howe Gelb est un être d'exception si charismatique qu'on se délectait à l'écouter chanter mais surtout parler entre les morceaux. Il a cette capacité à captiver l’audience avec humour et élégance. J'entendais néanmoins quelques abrutis lui balancer des : « Allez joue, arrête de parler ! » Mais ces individus dénués d'esprit et d'humour, ignoraient tout de l’intérêt que revêtaient ces intervalles riches à maints égards. Howe a fini son concert au piano sur un air de Satie dénotant quelque peu avec ses titres country folk revenus en force sur son dernier album, et cet intermède évoquait, comme par le passé, ses diverses inspirations (on pense alors à sa reprise de classiques dans l'album Ogle Some Piano, 2004) qui ont jalonné ses trente ans de carrière. Mes respects.

C'était ensuite au tour d'Ariel Pink d’enflammer, d'électriser, de pulvériser, d'atomiser le public avec son groupe de déglingos psychédéliques. Les balances étaient prêtes, comme avant chaque représentation, mais le groupe, en bon dissident, a tenu à faire ses propres réglages, et nous avons assisté, pendant une vingtaine de minutes, à tous leurs ajustements comme pour une répétition et avons observé leurs va-et-vient incessants et leurs divers commentaires sur le son comme s'il s'agissait d'une véritable performance. C'était un moment parfaitement intéressant. En réalité, alors qu'ils feignaient de répéter, le concert était déjà commencé. Les ingés sons étaient les premiers étonnés et n'avaient d'autre choix que de se plier à leur exigence sonore et par conséquent… Que c'était fort ! La voix d'Ariel était fracassante et résonnait incroyablement. Apparemment les techniciens se plaignaient du son horrible qui émanait alors que le public jubilait complètement. Ce décalage était si drôle. Pour ces puristes du son, un concert d'Ariel Pink doit les pousser dans leurs retranchements. Comment assurer des réglages alors même que la qualité sonore s'en trouve être constamment chamboulée. Ariel Pink se plaît tant à travailler ce son « retrolicious » pour reprendre ses termes, bourré d'échos et d'ingénieuses salissures, reproduisant la qualité de vieux enregistrements 60's. C'est une fois de plus cette nostalgie qui les pousse à imiter diverses sonorités allant de la pop sixties, du glam au hard rock. Je retrouvais, avec un plaisir intense, la virtuosité psychédélique aux variations incessantes et bordéliques d'un Frank Zappa. Autant réactiver cette nostalgie avec les meilleurs génies ! Ce n'était pas un plagiat, absolument pas, mais le plus bel hommage qu'il était possible d'adresser à ce génie de l'irrespect qui a su, de manière inégalée, mélanger divers genres et attitudes protéiformes, aussi bien dans sa carrière discographique qu'au sein même d'un album ou d'une chanson. Ariel Pink est à mon sens son plus digne héritier. Il suffisait d'écouter le titre Jell-o (sur Pom Pom), se présentant comme une musique de générique en plusieurs parties, bourrée d'onomatopées, de rythmes syncopés tantôt satyri-comiques tantôt faussement émouvants et sensationnalistes, pour s'en féliciter. C'était en tout état de fait LE MEILLEUR CONCERT EVER (du festival, faut pas déconner).

Ariel Pink

Je plaçais pourtant toutes mes envies du côté de la Divine Comedy. J'ai développé assez peu d’obsessions musicales mais, en y repensant, l'écoute des albums de Divine Comedy (jusqu'à Fin de Siècle) avait constitué une part si importante de mon errance adolescente. Je chéris d'ailleurs aujourd'hui ces belles années de néant absolu passées à tromper l'ennui en écoutant des disques et lire toutes sortes de littératures enrichissant mon imaginaire décadent. Je comblais si bien ce vide que je commençais alors à en éprouver un plaisir intense et Divine Comedy faisait partie de mes premiers véritables émois adolescents. J'appréciais tant ce savant mélange de mélodies bucoliques et raffinées ponctuées de références littéraires abondantes et de notes humoristiques franches ou sous-jacentes. Tout cet imaginaire me parlait, me plaisait, m'enthousiasmait et cette musique condensait à elle seule toutes mes aspirations. Quelle erreur pourtant que de penser 15 ans après retrouver ces mêmes émotions. La prestation que Neil Hannon nous a livrés, sur la scène en plein air, était totalement désincarnée. Il en aurait peut être été autrement s'il lui avait été donné de jouer dans l'intimité d'une salle. Il n'en avait que faire de nous distraire et ses musiciens livraient une piètre prestation. Un peu de nerf bon sang! Même Neil Hannon déplorait leur indolence. Il comptait peut être sur un soubresaut rythmique utopique pour retrouver son énergie. Il avouait publiquement sa faute et s'excusait presque de ne pas nous honorer comme nous l'aurions rêvé. Et même Daddy's Car, un adorable titre si vivifiant, n'arrivait même pas à les ressusciter . Heureusement que nous retrouvions son flegme et son humour, si utiles dans ces moments. Il commentait néanmoins avec esprit le fait d'oublier les paroles d'un titre ou de se tromper sur des accords de guitare, ayant même le culot de nous demander combien de temps il lui restait à jouer ou de se demander quel serait son prochain titre à jouer. "Ah yes, Mutual friend ! Alright. I almost forgot this one. Right. Here we go." Et pour ne pas pleurer devant mon idole du passé, je chantais alors à tue-tête, en bonne fan illuminée qui se soucie finalement si peu de la finesse d'une interprétation, et me rendais compte, par la même occasion, que je connaissais une bonne partie des paroles par cœur. Cela m'a pétrifiée. J'ai alors compris que j'avais été prise d'un amour idolâtre et irrésistible et, au moment même ou je m'en apercevais, le sortilège commençait à ne plus faire effet, enfin, presque, car le Tonight We Fly de fin n'a pourtant pas manqué de me faire replonger dans les affres de la passion née de cette nostalgie de l'ennui.

La soirée du lendemain a si bien débuté…. On était dimanche, le site s'était quelque peu vidé, et l'esprit de convivialité s'intensifiait. Les festivaliers commençaient à se reconnaître et le signifiaient par de petits gestes, des saluts timides mais spontanés ou même quelques amorces de discussion. Je revoyais, en arrivant sur le site, mes « neds » adorés de Sleaford Mods. Ils n'avaient rien perdu de leur verve et de leur insolence. Le chanteur Jason Williamson, que je retrouvais après l'avoir vu à la Dynamo (Pantin), quelque temps auparavant, s'appliquait encore davantage à parfaire ses imitations animalières : du singe mâle et femelle, au rhinocéros dans la plus pure tradition satirique. Il beuglait de profil, comme à chaque fois, lâchant avec véhémence des hordes de postillons se confondant dans l'espace, la tête penchée en avant pendant qu'il déchiquetait le micro, maintenant rigoureusement son bras en arrière tel un autiste. Je réitérais, une fois de plus ce soir là, mes vœux d'amour et de fidélité.

J'ai dû malheureusement quitter la salle pour aller à la rencontre et tomber à la renverse des non moins infects métalleux de Weedeater. J'étais plutôt étonnée de voir qu'ils avaient été programmés à TINALS. Leur style dénotait complètement avec le reste de la programmation. C'était tout à fait plaisant et assez PUISSANT. Ce groupe, né au milieu des années 90, commençait tout juste sa tournée européenne pour la sortie de Season of Mist, album de stoner sludge metal, produit par Steve Albini. Le batteur Travis Owen jouait lui aussi de profil, et au centre de la scène. Sa longue silhouette spectrale totalement désarticulée s'agitait de façon démente. Il effectuait un numéro de cirque tel une majorette sataniste avec ses baguettes. Elles tournoyaient dans l'espace et retombaient juste à temps pour gifler violemment les caissons. Les jambes de Travis frappaient également les cymbales et je distinguais enfin son profil et son sourire démoniaque, cachés sous sa longue chevelure et des frissons me « passaient au corps. » Cette musique sludge marécageuse aux riffs basiques, lents et lourds accompagnée d'une performance grand guignolesque m'emballait parfaitement. Dixie vociférait tout le long, en s'accompagnant d'une bouteille de bourbon qu'il avait descendue intégralement à la fin du set. Le chanteur de Vietcong, qui jouait juste après, se plaignait de l'odeur fétide qui émanait du micro et demandait à l’assistance qui avait bien pu jouer juste avant pour l'avoir autant pourri. Je criais alors « Weedeater Motherfucker! ».

Je dois reconnaître (oui oui, si si je reconnais) que je n'étais pas encore tout à fait convaincue par ce groupe de post-punk canadien (remarque anodine : les musiciens de Ought le sont également et leurs pochettes d'album se ressemblent étrangement) à l'écoute de l'album Continental Shelf, estimant, après quelques écoutes quelques peu passives, qu'il manquait globalement d'unité et partait dans diverses directions sans aboutir véritablement. J'attendais en revanche avec impatience de les voir en concert, pressentant que leurs recherches expérimentales, déjà explorées dans l'album, aboutiraient triomphalement sur scène. Sur ce point je ne m'étais pas trompée. En effet, le rendu live était si différent qu'on entrait alors en territoire inconnu. Les titres étaient comme réinventés de par l'incorporation de diverses strates et nappes sonores complexes, d'une rare intensité. Cet aspect étant, à mon sens, tout à fait déterminant pour l'appréciation d'un groupe et me permet d'expliquer le fait qu'il n'y ait que peu d’intérêt à assister à un concert d'Interpol (je les cite comme exemple car ils jouaient quelques heures après) étant donné les similitudes entre les versions live et studio. Il y a aussi des titres, au sein même d'un album, qui se prêtent plus ou moins bien à cet exercice. En effet, pour en revenir à Vietong, un titre comme Continental Shelf est tout à fait efficace mais ne présentait que peu d’intérêt en concert, alors que des titres tels que March of Progress ou Death étaient magistraux, ce soir là, car ils pouvaient s'étendre et s'étirer en toute liberté dans une nouvelle temporalité. Je remarquais en passant, le jeu ostentatoire mais ô combien pertinent du batteur performeur, Mike Wallace (arborant un tshirt « Tago Mago ») dans ces deux interprétations.

Je me félicitais d'un si bel enchaînement mais, au cours de la soirée, la qualité se détériorait et nous voguions alors de scène en scène de manière indéterminée. Foxygen a su, au départ, éveiller ma curiosité avec une prestation scénique rocambolesque tout à fait digne d’intérêt. Le chanteur, Sam France, figure archétypale quelque peu caricaturale d'une esthétique glam rock bourgeoise se contorsionnait dans tous les sens adoptant d'interminables poses et postures cliché. Il était accompagné de trois choristes affriolantes exquisément bizarres et individualisées qui composaient des chorégraphies inhabituelles. Pendant les intervalles musicaux, les musiciens s'amusaient à improviser (je l’espérais tout du moins) des petites saynettes humoristiques à la manière d'un vaudeville. Nous assistions à ce spectacle burlesque, non sans une certaine curiosité, mais au bout d'un moment, la distraction faisait place à l'ennui. L'ennui, ENCORE et TOUJOURS l'ennui ! Le sempiternel ennui. En réalité, l'originalité de la performance n'arrivait pas à combler les réelles lacunes de ce groupe. Leur musique était constamment parodique et nous ne parvenions à nous accrocher à la moindre mélodie. Si encore les musiciens se distinguaient par leur virtuosité…. Mais à force de pasticher sans relâche, ils en perdaient leurs attaches. L'album Star Power, sorti en 2014, attestait de cette dangereuse orientation qui les menait inéluctablement à leur perdition.


On y était : Villette Sonique 2015

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photo © Hélène Peruzzaro

Untold / Andy Stott / Gum Takes Tooth / Carter Tutti Void / Cabaret Voltaire par Thomas Corlin

Avec deux poids lourds historiques de l’indus/électro et deux des talents les plus affutés du clubbing contemporain, l’affiche du dimanche pouvait générer des attentes démesurées, difficiles à satisfaire. La soirée s’ouvre tôt surUntold, connu pour tailler une bass music brûlante et tordue. Probablement peu à l’aise sur ce créneau horaire (20h), l’Anglais se lance dans un live bizarrement séquencé qui penche volontiers vers le dub ou même le reggae, par touches légères mais clairement identifiables. Si les glissements subliminaux qu’il opère entre différents styles sont parfois brillants, quelque chose cloche dans ce patchwork hésitant entre UK bass abstraite et électronica de salon, mais néanmoins assez intrigant pour maintenir l’attention. Andy Stott la jouera beaucoup plus prudent, et sa tentative dancefloor à 21h tombera un peu à plat. Plus originale et mystérieuse sur disque, son electro/bass perd en saveur dans ce contexte. Le line-up de la soirée aurait pourtant pu l’inciter à se permettre une prestation plus barrée, mais il se contente d’un set très festivalier et assez prévisible, dont le souvenir s’estompera rapidement.

Si la jeune garde semble un peu maladroite, les anciens prennent la scène avec plus d’empoigne. Le trio Carter Tutti Void demeurera l’offre la plus satisfaisante de la soirée, et justifie de louper Gum Takes Tooth qui jouent simultanément dans le sous-sol. Monocorde, menaçant, leur live prend la forme d’une jam techno et nous capture dans une spirale gentiment psyché sans qu’on s’en aperçoive, et ceci avec un sens du dosage et de l’économie. Après coup, on a la sensation d’avoir vu le Moritz Von Oswald Trio en beaucoup plus dark et sévère - et beaucoup moins soporifique… Le concert aurait mérité une bonne vingtaine de minutes supplémentaires pour vraiment opérer, mais la régie ne l’entendait pas ainsi, Chris Carter se faisant même retirer sa bouteille d’eau pour signaler que le trio doit libérer la scène.

La vraie tête d’affiche qui a rempli la Grande Halle ce dimanche est bien évidemment Cabaret Voltaire. Le public goth et indus, qu’on a entendu râler ça et là durant les précédents sets, est au garde à vous, tout comme les vieux fans, qui déchanteront assez vite. Le groupe pionnier de Sheffield se résume aujourd’hui à un seul membre, Richard H Kirk, et opte pour une formule coup de poing un peu bourrine qui tend à rivaliser avec les grosses machines du dancefloor contemporain. Indéniablement, c’est efficace : sous des visuels stroboscopiques type VHS typiquement provoc’ (de Jimmy Saville à Kadhafi), Kirk se planque derrière ses machines avec un air grave, et enchaîne des tracks qu’il interrompt inopinément par des transitions volontiers décalées (dont un extrait d’émission radio en français, probablement samplée sur France Culture). Dans une cadence de turbine certes pas très raffinée mais crédible face aux standards de 2015, il revisite à sa manière le spectre techno, avec des clins d’oeil rave d’un côté, ou plus indus de l’autre (on entendra même une boîte à rythme vintage type « Nag Nag Nag »), et affirme son statut de précurseur de la dance music. S’il remporte l’approbation du jeune public, les puristes demeurent effarés par ce show-bulldozer typique de l’abattage auquel se résume souvent la musique live aujourd’hui - il suffisait de jeter un oeil à certains visages dans le public pour se faire une idée. Même si le bon goût n’est pas toujours au rendez-vous, la catharsis est totale, notamment sur les dix dernières minutes durant lesquelles Kirk cumule un joli magma électronique. En tout cas, on le saura : en 2015, Cabaret Voltaire sonne exactement comme une rencontre entre Vatican Shadow et les Chemical Brothers.

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photo © Hélène Peruzzaro

Untold / Andy Stott / Gum Takes Tooth / Carter Tutti Void / Cabaret Voltaire par Sonia Terhzaz

En effet, ce report n'aurait vu le jour s'il n'avait été participatif. N'ayant pu rester tout au long de la soirée, c'est avec le concours d'un ami que cette chronique aura pu être finie. Sans sa précieuse aide, il ne m'aurait été donné d'écrire qu'un ersatz de chronique, composé d'impressions vagues et lapidaires d'une soirée passée, au sein de la Grande Halle, au rythme des pulsations électroniques, obombrant mon coeur et mon esprit. La fin de journée sur la pelouse de la Villette était douce et paisible après un concert des Montréalais d'Ought très réussi, qui a su prolonger ma langueur printanière. Au chant à la fois fluide et débraillé, Tim Beeler (chanteur/guitariste d'Ought) était figure de liberté avec son élégante désinvolture, sa fière allure et sa belle tessiture. Je rêvassais, allongée entre les canettes qui jonchaient l'herbe mise à mal par des flots de corps pétris d'énergie rock, en repensant aux temps forts de cette journée, et aux doux moments d'amitié. L'envie de flâner prédominait et je réalisai, presqu'à contrecœur, que j'allais alors me confiner, laissant famille et amis, dans cet antre sombre et immersif, pour me plonger dans une écoute attentive. Cette entrée soudaine était réellement déroutante, telle une percée dans une faille spatio-temporelle. Il n'était que 20h à cet instant précis mais il était très tard dans mon esprit, comme si j'errais au bout de la nuit, à travers bois, au son des musiques électroniques et industrielles de clôtures de festival. J'aurais préféré « raver » en extérieur pour avoir une compréhension plus globale du moment auquel j'étais en train d'assister : j'aurais conversé mentalement et rêvé à des associations combinant une nouvelle idée de la nature/une nouvelle idée de la musique. Il en était autrement.

Tout a commencé avec Untold et je me suis aussitôt dit : « Ouh là là là là » (oui, je me suis juste dit ça) tant la confusion me gagnait. Comment écrire alors sur des émotions impalpables ? Je tentais de me laisser gagner par cette musique abstraite, par les pulsations répétitives aux accents dubstep, issus du dernier album Black Light Spiral (sorti en 2014 sur Hemlock) mais rien n'y faisait. J'observais alors les silhouettes voûtées découpées dans l'obscurité passer devant moi, oscillant entre la fosse pour le moins clairsemée, le fumoir et le bar, sous un mur de basses fréquences perméables dont la tonalité anxiogène commençait à nous gagner. La bonne humeur laissait place à la perplexité, puis tout s'est progressivement assombri, seul le sigle Red Bull Academy, réclame quelque peu grotesque, posée ostensiblement sur la table du DJ, me faisait décrocher un sourire passablement spontané. Je conviens que mon attitude n'était guère engageante. En revanche, ce n'était pas la sombre tonalité de la soirée que je déplorais, bien au contraire… Loin de moi l'envie de danser de manière extatique au son trépidant de la dance music, je cherchais et espérais justement retrouver cet autre aspect de la musique de club, bien plus introspective, sondant les tréfonds de l'âme, les dissonances troublantes, mobilisant diverses émotions, de la mélancolie à la terreur. C'étaient ces abîmes et failles qu'Andy Stott, le jockey de Manchester, tentait d'invoquer, avec son dubstep ponctué de claquements métalliques et industriels à retardement, de sons en sourdine, et autres bruits du dedans en gestation… L'effet n'était pas pour autant probant et, bien malheureusement, j'identifiais les voix féminines pré-enregistrées qui m'agaçaient quelque peu déjà à l'écoute de Luxury Problems (sorti en 2012 sur Modern Love) ou encore Faith in Strangers (2014) conférant à l'ambiance froide et industrialisée une chaleur enveloppante, aux accents world, si incommodante et à mon sens tout à fait inappropriée. Mais POURQUOI DONC faudrait-il, à chaque fois, nous affubler de ces voix car je n'y vois que de l'ambiant cheap and chill sans intérêt. C'est du chillstep en tout état de fait !

Je descendis ensuite au sous-sol avec les Anglais de Gum Takes Tooth, un duo londonien (pour changer, tiens) batterie + clavier, jouant dans un espace confiné des partitions rythmiques répétitives, une dance music tribale expérimentale et ritualisée. J'avais aimé le premier album Silent Cenotaph (Tigertrap Records, 2011) dont certains passages m'enthousiasmaient véritablement (Tannkjott) et espérais retrouver cette énergie noise primitive qui se perdait quelque peu dans le dernier album, Mirrors Fold (sorti en octobre 2014), incorporant des empilements de samples de voix éthérées (ouais ouais) dans un climat « d'ambiant » évoquant quelque peu le Lifeform des « Future Sound of London ». Les textures étaient travaillées malgré le fatras bruitiste créant une tension dialectique intéressante entre les pôles de de l'ordre et du désordre. En revanche, étant positionnée tout au fond et ne pouvant m'approcher davantage de la scène, je ratais quelque peu l'aspect performatif du concert, qui à mon sens était tout aussi constitutif.

Je n'avais pourtant qu'une seule et unique motivation sincère ce soir-là : assister au concert de Carter Tutti Void, alias Chris and Cosey (aussi membres de Throbbing Gristle, qui avaient d'ailleurs joué à la Villette Sonique quelques années auparavant, au temps de leur reformation) et Nik Void de Factory Floor, mais, au moment où tout pouvait commencer, le cœur n'y était plus et mes cartilages ont lâché, sans doute en raison des assauts rythmiques répétés et ce corps surmené qui n'arrivait plus à suivre, me contraignant à quitter honteusement la salle en boîtant. J'ai dû fuir avant qu'il ne soit trop tard pour me préserver de tout ce noir. Ainsi Pascal Joguet, mon ami éclairé, m'a transmis et retranscrit ses impressions. Il indiquait, comme je m'y attendais, que la prestation de Carter Tutti Void constituait le point d'orgue de la soirée avec « un son à la fois puissant et austère, où le rythme des machines faisait écho au jeu de guitares. L'ensemble était parfaitement construit et l'ambiance intemporelle, ne jouant pas sur la nostalgie 80's, et, même si, à certains égards, surgissaient des boucles caractéristiques, elles s'intégraient de façon cohérente à l'ensemble. Le tout était servi par des visuels géométriques en noir et blanc qui contribuaient pleinement à s'immerger dans l’univers post-indus. C'était très au point artistiquement, contrairement à la prestation délivrée par Cabaret Voltaire qui manquait cruellement d'énergie et d'esprit d'inventivité.

Richard H. Kirk se trouvait seul, contrôlait les séquenceurs (et pourtant disparaissait régulièrement de la scène) et présidait à la restitution d'un son techno vaguement industriel qui aurait bien pu illustrer une scène ardue de 21 Jump Street (moment où Johnny Depp, muni d'un mouchard planqué, fait semblant d'acheter de l'héro au vilain type, percé de toutes parts, qui vit dans l'arrière-salle d'un club sordide). Le montage vidéo valait son pesant de toc et enfilait des perles : des images du Che aux différentes scènes de brutalité policière dans les années 80 aux US, en Palestine, en Afrique du Sud ou encore en Rhodésie… Le morphing de Thatcher en Joker (celui de la série avec Adam West), la reine Elizabeth, la grève des mineurs, etc. On n'était pas là pour rigoler, mais plutôt pour se conscientiser politiquement à l'avant-garde de la création vidéo et de l'anarchisme in the youki et l'esprit de révolte, le scandale et la subversion devenaient soudain risibles et symboles de dérision. A son crédit, un peu dansant quand même dans le dernier quart d'heure - le public ayant de toute manière envie de transpirer un peu à une heure si avancée. »

En conclusion, et si nous mettions ces impressions en perspective : ce choix de programmation était néanmoins assez cohérent car cette soirée dressait des passerelles intéressantes entre des projets pionniers de la scène musicale électronique expérimentale et des projets plus récents s'inscrivant (plus ou moins bien) dans le prolongement d'un courant, d'une idée, et pour lesquels nous retrouvions des ambiances et esthétiques proches, communément sombres et angoissées .Je dirais pourtant que seul le duo londonien Gum Takes Booth pouvait se targuer d'une telle association ou filiation, le reste étant à mon sens largement capillotracté. Ne pouvions nous pas choisir d'autres Anglais ? Pour finir, cette soirée traduisait, une fois de plus, cette volonté, chère aux organisateurs de la Villette Sonique, de faire resurgir des figures mythiques de la scène post-punk expérimentale et les pionniers de l'« underground » (peut-être à une époque où ce terme avait réellement du sens). Avec les Jesus Lizard, Goblin, Throbbing Gristle ou encore Cabaret Voltaire, ce festival encourage ardemment les retours gagnants. Certes, ces concerts sont si exceptionnels que nous avons l'impression d'assister à un moment privilégié qui ne se reproduira sans doute jamais, comme si nous étions les uniques témoins chanceux des derniers soubresauts musicaux de nos héros, mais ils peuvent aussi s'avérer être désastreux. Quel est alors le sens de cette résurgence ? Si le groupe se reforme après plusieurs décennies, que ce soit pour une tournée commémorative ou pour relancer une carrière discographique, il est possible alors d'en questionner les réelles motivations et indubitablement cela se ressent.

Portofolio du festival par Hélène Peruzzaro & Clémence Oliver


On y était : The Soft Moon & Phase Fatale aux Trinitaires

The Soft Moon-1-8

L’affiche de ce 4 juin aux Trinitaires offrait quelques perspectives rafraîchissantes, eu égard à la vague de chaleur qui a relevé les pics de pollution en même temps que la longueur des minishorts. Perfectionniste à l’extrême, le staff de la salle messine a décroché la palme de la bonne idée en inaugurant une happy hour, peut-être pour rattraper le mix un peu foutraque et surtout beaucoup trop fort d’un DJ anti-warmup placé juste à côté de la buvette, et qui visiblement avait déjà bien profité de cette position stratégique. Un type qui commence ses sets de la façon dont Hartzine les termine fait de toute évidence les choses à l’envers. Le temps d’amorcer quelques échanges et salutations rapidement perdus dans le flux sonore de notre gâcheur d’apéro, on finit par discerner l’ébauche des nappes introductives de Phase Fatale qui appelle le public à gagner la fraîcheur salvatrice de la chapelle.

À lui seul, Phase Fatale est capable d’endiguer la disparition de la calotte polaire. C’est un iceberg solide, pointu et glacial puisant ses influences dans une EBM technoïde qui fait rapidement oublier les 26°C de cette belle soirée de juin. Signé sur le label AVANT! (Lust For Youth, Horror Vacui, NUN, Scorpion Violente), le projet solo d’Hayden Payne de Dream Affair exhale un blizzard indus plus froid que nos pintes d’Affligem. Une courte intro saveur banquise est complétée par une rythmique binaire soutenue et puissante qui sert d’appui à un entrelacs de stems usiniers propres à durcir les tétons les plus paresseux. Si la structure parfois un peu répétitive des quatre titres de son EP traîne parfois en longueur, le live est quant à lui une succession de soubresauts compulsifs. Hayden ne se ménage pas, il sombre dans l’hyperactivité et multiplie les intrusions dans des styles électroniques composites à renfort de saturations noises avant d’effectuer un virage EBM parfait, égratignant sur la fin une new beat qui aurait sinon été trop caressante. L’expatrié berlinois au look normcore assumé ne fait pas de câlins, il débite des pains de glace pour les jeter à la foule et ses rares lyrics robotiques viennent consolider des passages frisant le quantique du zéro absolu. Au final l’ensemble du set, intégré beaucoup trop tôt mais avec cohérence dans une soirée aussi froide qu’un Miko dans le slip, électrise un public qui ne demande qu’à s’entêter jusqu’à l’ivresse (pour ceux qui ne l’avaient pas déjà atteinte) bien à l’abri de la chaleur extérieure. On en a quand même vu suer quelques-uns.

Phase Fatale

All photos © Damien (Électrophone)

Si l’ouverture était fatale, l’enchaînement reste létal. The Soft Moon est une parabole darwinienne, une bestiole qui s’assoit sur sa misère contenue, tapie au fond d’un antre, et s’éveille sporadiquement pour sortir ses tripes et celles des autres, en quête d’une évolution vers sa prochaine forme animale. Si Zéros affublait la bête d’une langue râpeuse et turgescente qui venait baver sa shoegaze industrielle sur nos tympans à nous en faire frissonner tout le cortex reptilien, Deeper, sorti ce début d’année chez Captured Tracks (lire), la recouvre d’une toison couleur nuit. Ici, la soyeuse caresse électro-indus, plus pop que dans les albums précédents, le dispute à une texture poisseuse et collante qui s’insinue mollement jusqu’à l’engourdissement. Difficile de convoiter meilleur endroit pour une telle confrontation sensorielle que la chapelle des Trinitaires et ses 100 décibels bousculés par des pierres froides et atones courant jusqu’à six mètres de haut. Cherchant l’interaction, Luis Vasquez joue de sa personne avec le public. De sa personnalité aussi, faisant tournoyer la mèche autant que le bassin et s’acharnant quelques minutes sur un tonneau métallique dans une version indus, et un peu incongrue avouons-le, des Tambours du Bronx. Dans la nef, la densité des nouvelles productions, ricochant sur l’architecture à colonnades, compresse le palpitant dans un tourment jouissif. Vasquez passe correctement l’épreuve du chant, très présent dans Deeper, et la réverb appuyée n’est pas là pour masquer les fausses notes mais pour appesantir une aura admirablement suffocante. L’ambiance moins sinistre du dernier album ne gâche rien à l’esthétique sombre du projet, elle finit même par créer un contraste intéressant mais pas dissonant avec les morceaux des albums antérieurs qui concluront le live et assureront un triple rappel mérité de part et d’autre de la scène. L’air de rien, The Soft Moon avait transformé le frigo en sauna. On en a oublié nos moufles.


On y était : Sonic Protest 2015

©Céline Fernbach 2

© Céline Fernbach

Le 4 avril 2015, CENTRE BARBARA FGO à Paris par David Fracheboud

Le meilleur moyen de se remettre dans le bain, quand on revient d'un plongeon de trois mois dans la grosse pomme, c'est de se rendre au Centre Barbara de la Goutte d'Or pour un concert de Sonic Protest, et là, Paris redevient en une soirée la ville la plus cool au monde. Car ce fût aussi l'occasion de retrouver l'excitation, ce moment où tu patientes dehors avec ta clope et ta bière en tournant la tête comme une girouette avec le plaisir feint ou non de saluer toutes les autres girouettes. Une chose est sûre, si ce sont toujours les mêmes têtes que l'on croise à Sonic Protest, il y en avait heureusement aussi de nouvelles...

La soirée affichait complet, grâce à la sensation espagnole Esplendor Geometrico, arrivée an vainqueur. On s'entasse derrière le bar avant de passer dans l'obscurité. Damien Schultz tente une diversion ; assis dans un coin, il prend son micro relié à une valise contenant un petit haut-parleur, regarde son cahier, et se met à parler tout seul, un peu fort, comme le vieux pote surexcité qui te crie déjà dans l'oreille alors que le concert n'est même pas commencé : "Hé, mais je t'ai déjà vu au concert, je me rappelle, on s'est vu au concert, tu te rappelles, et dis, tu m'aimes bien ? Moi je t'aime bien, Tu m'aimes bien ? Mais je t'ai déjà vu au concert, tu te souviens, on s'était vu au concert, mais tu m'avais vu au concert, tu te souviens, je me souviens..." C'est parti pour une diarrhée verbale qui me fera autant rire que réfléchir, tant elle résume pour moi l'attitude souvent convenue des gens qui vont à Sonic Protest, et qui n'ont pas toujours envie, ni grand-chose à se dire. Sa prestation n'est pas si éloignée de celle d'Arturo, le chanteur d'Esplendor Geometrico, qui répète lui aussi la même phrase jusqu'à épuisement, mais on y reviendra plus tard...

On rentre dans la salle obscure du Centre Barbara pour se prendre une première balle en pleine tête - difficile d'échapper au jeu de mots avec Fusiller. Il choisit de se placer en plein milieu de la salle pour régler au mieux ses appareils couplés qui produisent un larsen qui nous remplit au taquet les esgourdes. Dans un déluge de sons noise aux relents techno acid/hardcore mais privé de boîte à rythmes, ses quelques circuits imprimés clignotants branchés à ses pédales d'effets et ses loopeurs semblent tous être parfaitement déréglés ou en mode random. Le gars bouffant son micro comme un Arturo Lanz envoie un set puissant et énergique aussi précis qu'un tir de sniper à l'AK47.

Si l'envie d'aller m'encastrer dans un mur ne m'était pas encore tout à fait passée après ce premier live, Ryan Jordan allait surenchérir avec un puissant stroboscope de 200 000 watts balancé en pleine tronche du public. Si certains avaient mis leurs bouchons d'oreilles, peu avaient pensé à prendre aussi une paire de lunettes de soleil. Je me contenterai de fermer les yeux et d'appuyer fort ma tête contre le mur pour mieux ressentir la déflagration. L'expérience sensitive est alors totale, je ne pense plus à rien ni à personne, je frotte ma boîte crânienne de haut en bas et de droite à gauche inlassablement. Si tu décides l'année prochaine de venir toi aussi à Sonic Protest, tu pourras par exemple te faire caresser la caboche par des LFO.

Esplendor Geometrico arrive et on est déjà cuit à point. Un videoproj balance leur playlist vidéo YouTube où l'on peut voir des Arabes, des Noirs, des Jaunes dans des actions en complet décalage avec leur musique sale, mais qui toutes évoquent la transe. Arturo, le chanteur, ressemble à un pilote de rallye, Saverio, aux machines pourrait lui être un cousin éloigné de l'oncle Fester dans la famille Adams si son visage n'était pas aussi figé que celui de Fantomas. Toujours implacablement concentré comme un laborantin, il ne lève pratiquement jamais la tête de son PC. Arturo vivant en Chine et Saverio à Rome, il semblerait que ces deux-là soient capable de communiquer par télépathie pour faire leur musique. Ceux qui comme moi attendaient de voir Arturo se chatouiller les amygdales avec son micro auront patienté en vain. La puissance de son chant est malgré tout éloquente. Il s'impose une véritable discipline pour appuyer le plus fort possible sur ses cordes vocales et répéter toutes sortes de sortes de mantra qui l'amènent à flirter avec la perte de connaissance qui se manifestera tout le long du concert par ses globes oculaires toujours à deux doigts d'exploser.

Le dernier morceau sera particulièrement malsain. Une vidéo au ralenti montrant une Kawai-teen qui fixe sa webcam avec tantôt un air de "je vais me mettre un truc dans la chatte", tantôt un air de "t'as pas honte de mater, vieux dégueulasse". Un dernier corps-à-corps avec les boucles techno boueuses pour Arturo qui se rapproche du bord de la scène, secouant son bassin sous notre nez, les genoux bien écartés, nous laissant admirer ce parfait coup de hanches espagnol. On sort convaincu malgré l'absence de rappel, Esplendor Geometrico n'a rien perdu de sa superbe et nous fait kiffer la vie, à Paris ou ailleurs...

©Céline Fernbach

© Céline Fernbach

Le 9 avril 2015, EGLISE SAINT-MERRY à PARIS et le 10 avril 2015, LE GENERATEUR à GENTILLY par Thomas Corlin

En ouverture le jeudi soir, le cliquetis des mécanismes bricolés par Pierre Bastien résonne discrètement dans l’église Saint-Merri. L’ombre de ses constructions s’étale sur des boucles extraites de concerts jazz ou rock télévisés dans les 50's ou 60's, et qui servent de lancinante toile de fond sonore et visuelle. C’est un ensemble délibérément disjoint qu’il élabore avec Emmanuelle Parrenin, usant de superpositions toujours un peu bancales : théière, balance, instruments à vents, à cordes et à bulles, bruitisme en tout genre ainsi que quelques variations autour du Comme À La Radio de Brigitte Fontaine. Inoffensif de prime abord, ce petit théâtre d’objets sonores se révèle bizarrement immersif sur la durée. 

Disséminées sur tout le festival, les interventions du poète sonore Damien Schultz se jouent du lieu et de la situation. C’est une proposition amusante dans le cadre de Sonic Protest, comme si un prédicateur nous faisait l’honneur de ses visions du moment. Ce soir, il se niche dans un des balcons de l’église et en profite pour travailler son rapport à Dieu. Sa diction effrénée, ses répétitions autistes et ses thématiques le rapprochent de Jean-Michel Espitallier ou Charles Pennequin, alors que sa présence nous fait songer que ce type d’interlude devrait se généraliser à l’avenir. 

Richard Dawson est tout aussi seul, mais sur scène. Il ressemble à ce tavernier qui t’accueille dans son pub de rase campagne anglaise et t’en offre une avant que tu partes parce qu’une longue route t’attend. L’ours folk tape du pied, et remplit la paroisse de ses fables sur des bergers, des moutons et des chevaux. C’est plus rustique, et l’éloquence de son chant évoque même un Nico masculin, la morgue en moins. Il attrape parfois sa guitare acoustique électrifiée taille enfant pour taper un blues détraqué, mais le gros de son concert est un récital a cappella drôle et poignant avec un esprit de feu de camp. C’est The Necks qui décrocheront cependant la timbale ce soir : leur séance de jazz circulaire de haute volée convoquera une force dramatique propice à l’épiphanie. Le langage est sobre (contrebasse, batterie, et piano répétitif), les déplacements intuitifs, presque invisibles, et pourtant le trio australien désarme sur le champ, touche le cœur sans excès de lyrisme et signe l’instant magique de cette édition.

L’humeur est plus abrupte le lendemain soir au Générateur de Gentilly. Vincent Epplay dresse un lit de braise électronique sur lequel Pharaoh Chromium intervient sournoisement avec une sorte de flûte traversière synthétique qui appuie la tonalité orientale de l’ensemble. C’est rond, chaud, menaçant, mais ça n’attaque jamais vraiment, et ça se tient très bien comme ça. On se rassemble autour de C_C dans l’obscurité, pour une bonne dose de techno en circuit bending qui croustille bien sous les dents, et on se dit qu’on aimerait bien voir la « nouvelle génération techno » danser là-dessus un de ces quatre matins. Annoncés en grande pompe pour leur première date française, Islam Chipsy sont la caution festive de cette édition : deux batteurs soutiennent un numéro joyeusement cheap de chaabi sur synthé, entre Charanjit Singh et le 8-bit. La blague est percutante bien qu’on en fasse vite le tour, et ouvre un dancefloor égyptien en plein Sonic Protest. Le DJ-set d’Arc de Triomphe le prolongera avec une sélection d’authentique raï algérien comme on en a peu l’habitude dans le contexte des festivals de musiques interlopes, mais souvent occidentales. 


On y était : Sleaford Mods & Shit and Shine

SC

Sleaford Mods & Shit and Shine le 22 avril à la Dynamo, par Sonia Terhzaz

Je me remets difficilement de ma branlée il y a quelques soirs, à la Dynamo à Pantin, flanquée par des Sleaford Mods enragés. Une victoire par KO, dans une combinaison en trois temps crochet, droit et uppercut pour finir au sol, gisant sur le ventre, le crâne défoncé par les coups de pieds de déments assénés par une foule en folie.

C'était hip-punk avec SM et hip-dark-r'n'b avec Shit And Shine, le groupe d'ouverture qui nous a joué pendant une heure une longue messe sataniste au prêche à la R. Kelly ponctuée d'incessantes boucles, une rythmique unique mobilisée tout le long. C'était un titre séquence, ma foi fort intéressant. On passait par toutes les phases pendant cet intervalle-temps. Et si je devais décortiquer quelques moments… L'entrée dans un univers comico-démoniaque, avec des masques grotesques de slashers, Une créature non-identifiée à la chevelure enveloppante cachant l'intégralité du corps et des mouvements (sans doute très indécents), un batteur au puissant embonpoint face aux deux freaks dissonants ; j'ai eu peuuuur ! Peur d'une incantation pour faire revenir dans le monde des vivants les sorcières de Salem. Je me suis mise à penser alors au film de Rob Zombie The Lords Of Salem et à la possession de Heidi, DJette de de la station de radio WIQZ et membre du groupe Big H Team, qui reçoit un beau jour à son bureau un obscur vinyle intitulé Cadeau des Seigneurs. Lors de sa diffusion sur les ondes, le morceau semble avoir été joué à l'envers et la dissonance se lance pour que l'ensorcellement commence. J'espère toujours depuis, secrètement, tomber sur un obscur vinyle dont j'ignorerais totalement le nom et l'origine et qui aurait le pouvoir d'un tel envoûtement. Deuxième temps : on ressent ensuite le côté hip-hop et même r'n'b bouffonesque (dans les passages mélomanes, même si le son du micro était complètement étouffé), on ne comprenait pas les paroles si ce n'est le « Shit and shine » mélodique à la California Love de 2PAC. Troisième temps : la dimension spatio-temporelle d'une totale abstraction, l'envoûtement fait effet, le gag est passé et on se soulage dans la répétition, on s'envisage dans l'environnement. On regarde alors les éclairages aux murs, en forme de sabres Jedi, et on se dit qu'il n'y aurait rien d'étonnant à voir quelqu'un décrocher les sabres et nous adouber sur la scène puis quitter la pièce en marchant sur nos têtes. Sur ce, je m'arrête. Les épisodes mentaux se sont tellement bousculés dans mon esprit qu'il serait vain de les énumérer, d'autant qu'ils ne sont d'aucune utilité dans le cadre de cet exercice d'appréciation. En conclusion, cette session a stimulé mon imagination tout le long et c'était tout à fait appréciable. Les formes musicales revêtues par Shit And Shine sont diverses et dignes d’un intérêt tout particulier. Ainsi, je conseille vivement leur écoute, malgré les réactions déçues du public ce soir-là.

sleafordsheffield

Puis les Maîtres/Mots/Mods ont lâché les chiens, et nous regardaient nous débattre dans la fosse, nos corps policés soudainement déformés par l'agitation et l'excitation, la sueur coulant le long de nos faces de fion… On buvait avidement la bile verbale régurgitée par Jason Williamson tout en ayant l'impression que nous étions également pris pour cible dans leur vindicative déclamation. Jason, le furieux prédicateur lucide devant des hordes de fanatisés, levant leurs poings, arborant tous les signes de la servitude face au tyran, et Andrew Fern, en observation, le bouffon ricanant, contemplant avec sarcasme, une canette de bière à la main, ce spectacle désopilant, expression pure et simple d'une vésanie galopante, se glosant du désordre généralisé, de l'anarchie qui y régnait.

C'était tellement extrême qu'il ne nous restait plus qu'à crever, intoxiqués par les inhalations toxiques de purin, comme l'international de rugby britannique Nevin Spence. On n'y comprenait pas grand-chose, de leur logorrhée notthingienne, le slam était véloce mais l'accent féroce. Le mot "down" sonnait "daahn", "just"/"joost", "town"/"taahn", tout cela était bien difficile à assimiler, non propice à l'intelligibilité, et l'accent n'aurait pas été plus compréhensible si on l'avait écouté « on the telleeeh!!! ». Sauf les "fooook" ("fuck") et les "cont" ("cunt"), qui pour le coup étaient parfaitement audibles et répétés à foison, et nous en redemandions, comme des couillons. Oyez, oyez, ce soir au menu indé, « fuck et cunt » à volonté. C'était à faire grimacer un Mark E. Smith, pourtant maître incontesté de la déclamation acerbe et abrasive. les slogans et lynchages sur la place publique, "sack the fôôcking manager" ( dans l'excellent titreFizzy sur Austerity Dogs sorti en 2013). Ouais ! "I fuckin' hate rockers". Ouais ! "Fuck your rocker shit. Fuck your progressive side sweeper tattoos" (ce qui explique pourquoi on pouvait se sentir quelque peu concerné par leurs assauts répétés). Hé hé ! Nous les petits troufignons en quête de quintessence et d'énergie brute.

SP

Première claque dans la fââââââce d'entrée de jeu avec le premier titre évocateur, Bunch Of Cunts (TISWAS EP, 2014, Invada) et les premières paroles : "Bunch of cunts! Bunch of... Bunch of absolute cunts bang-banging..." ont bien posé les jalons de cette exquise humiliation. Et pendant que me laissais divaguer dans la fosse à l'instar de mes comparses, et que je me faisais insulter, me recevant les postillons délicieux d'un Jason enragé… je me voyais en petite bourgeoise délurée, avide de sensations fortes, et je repensais au film Baal de Viktor Schlondorff et à cette jouissive pulsion-répulsion pour un prolo poète sans scrupules ni émotions incarné par un Rainer Fassbinder/Jason Williamson tout en sensualité mais irascible à volonté. Fallait l'admirer, l'argonaute bien charpenté ; avec sa bedaine et ses gros muscles sous son polo mouillé…. Euh moulé… Je comprenais bien pourquoi je me laissais aussi facilement manipuler… Ceci dit, la prosodie de Williamson était remarquable, les variations, le rythme, la tonalité, la quantité syllabique, les modulations étaient parfaitement maîtrisés et concourraient à procurer des impressions de la plus haute intensité. C'était saisissant ! Certaines séquences oratoires s'achevaient par des "PPFFFRRR, BLAAARGH" et autres onomatopées complètement régressives, vulgaires, qu'on se proférait par le passé dans la cour de récré. Cela réactivait assez étrangement les quelques épisodes incohérents de la vie d'enfant, les humiliations publiques et les "Bouhou houu pfff na na na ! Wouah l'autre, ha ha ha, na na na. Ha trop drôle trop nuuuuul !" Et il me semble que cette propension à pratiquer cette forme d'humour sarcastique voire cynique, de déclamer des vérités crues en ricanant, et tourner systématiquement les gens en dérision semble être une caractéristique bien britannique. Le cynisme est une bravade contre des valeurs et des principes de société qui semble davantage incorporé à l'humour quotidien des jeunes Anglais. A côté, nous passons pour de vraies poules mouillées. Les textes et les attitudes dénoncent à la perfection les vices modernes d'une société, les affres d'une vie de prolo, la bourgeoisie compassée, toutes ces thématiques ô combien mobilisées en littérature mais aussi aussi en musique, qui finalement fonctionnent parfaitement chez eux et en toute légitimité. Jobseeker! (dans l'album Chubbed Up, The Singles Collection sorti en 2014) : "So Mr. Williamson, what have you done to find gainful employment Since your last signing on date? Fuck all. I've been sat around the house wanking, And I want to know why you don't serve coffee here. My signing on time is supposed to be ten past eleven, It's now twelve o'clock ! And some of you smelly bastards need executing".

Tout cela n'est pourtant pas bien subversif tout compte fait mais si diligemment mené et avec intégrité ! C'est un concert dont je me rappellerai, mobilisant toutes les aspirations scéniques auxquelles je rêvais. Fidèles aux Instants Chavirés, qui les avaient déjà accueillis en 2013, inconnus à l'époque, ils ont tenu à renouveler cette collaboration alors même qu'ils ne cessent aujourd'hui d'être sollicités et cooptés du fait de leur récente notoriété. Ils l'ont également connue, cette longue traversée... La solitude du coureur de fond (nouvelle d'Alan Sillitoe, originaire également de Notthigham).

Ce n'est pas juste un groupe de mods-eux, et au-delà de la filiation et des références indés à apporter, ils détiennent une force certaine que bien d'imposteurs, et même par le passé, pourraient leur envier. So cheeeeeeers ! Je jure fidélité. Pjuff, il n'y a pas d'onomatopée du crachat, je me contente alors de ça.


On y était : Blackmail au Garage MU

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Photo © Eddy Blitz

Blackmail et Déficit Budgétaire Garage MU, Paris, 13 mars 2015

Sans doute n'y avait-il de lieu plus adéquat que le Garage MU pour accueillir la release party du nouvel album de BlackmailDur Au Mal, dont nous chantions les louanges il y a un mois à peine (lire). Le Garage MU, un appentis d'une capacité de cent cinquante personnes, recouvert d'une toiture en taule arquée. Des bloc de béton grisâtres entre lesquels a séché le mortier nu ; une porte coulissante qui couine sur son rail, un bar de fortune, une lourde charpente ; un véritable garage de province improvisé en local de répétition dans la garçonnière familiale. L'air chargé de poussière ; quelques jeux de lumières et la fumée des cigarettes pour unique decorum. Une hétérotopie bon enfant qui mène sa barque à l'écart des gros circuits, dans ce qu'il est encore juste d'appeler le fin fond du XVIIIe. Ici point de minets bousculant tout le monde pour prendre un selfie avec un coin d'enceinte, mais plutôt une foule de trentenaires aux visages fatigués, qui remuent tranquillement la tête, une main dans la poche et l'autre enroulée autour d'une canette de Heineken ou d'un gobelet de mauvais vin blanc. Des piles de vinyles posées sur une planche et deux tréteaux. Une caissette à l'ancienne. La scène posée à même le sol dans un coin de la pièce.

Après un DJ-set de Gyrls, oscillant, pour ce qu'on en a vu, entre techno et dub de bon goût, c'est Déficit Budgétaire, le duo parisien  formé par Bertrand Genevi et Christophe Gitton, signé chez Gonzaï Records, chez qui ils viennent de sortir le bel EP Sanction en février dernier, qui ouvre le bal. Un live brut et sincère, défendant une macédoine rock empruntant aussi bien à la cold wave qu'au spoken word ou au shoegaze désabusé de l'astre noir Jessica93. Certes, la paire ne révolutionne pas le genre, mais la performance est plus qu'honnête et l'énergie dégagée par le live en propre comparée à l'atmosphère très coldwave de l'album, où la voix et les synthétiseurs tiennent une place beaucoup plus importante, justifie à elle seule de venir les voir suer sur scène. En outre, les quelques moments comiques, tranchant nettement avec la noirceur des morceaux, ont enrobé la performance d'un vernis d'humour noir étrangement à propos : le chanteur, absorbé par un long rugissement guttural, enroulant à plusieurs reprises le câble du micro autour des clés du guitariste ; le guitariste arrachant son vibrato ; le chanteur, encore, dans un sursaut d'audace, engageant un pogo avec le public, et comme lassé de son projet en cours de route, s'écrasant mollement sur deux personnes au premier rang. En somme, une première partie convaincante, drôle et prometteuse, dont on suivra l'évolution d'un oeil averti.

Puis vient le tour de la tête d'affiche : Blackmail. Stéphane Bodin et François Marché prennent tranquillement place autour de leurs synthétiseurs et boîtes à rythmes analogiques, Sylvain Levene, cigarette à moitié consumée, cheveux gris, yeux clairs, prend possession du micro avec une élégance sobre. Pas de blabla. Le concert part au quart de tour et, comme sur l'album, c'est avec le titre  éponyme que le trio engage les hostilités - à la lettre. Suspendu au mur du fond, un vidéoprojecteur diffuse des clips de voitures brûlées, d'incendies, et de troublantes visions embarquées de départementales sombres, bordées de talus vert graisseux, plongées dans la nuit provinciale française. La performance est en place. La présence scénique prégnante. Tout, des paroles aux instruments, en passant par le gris des murs, contribue à entretenir cette atmosphère d'apocalypse urbaine où chacun interprète à sa façon la partition noircie d'un monde à la renverse. Les morceaux s'enchaînent presque sans temps mort et chacun des trois membres ressort sans qu'aucun ne s'efface ni ne bouffe la place des deux autres. Le trio est rôdé. L'interprétation impeccable. L'intensité monte avec une régularité bluffante et le public, qui s'emballe à mesure que les morceaux progressent, ne s'y trompe pas. Les quatre derniers morceaux s'enchaînent à la perfection et le concert s'achève en laissant aux auditeurs l'impression douce-amère d'un violent plaisir qui s'estompe sans qu'on puisse rien y faire.


On y était : les 20 ans d'Api Uiz aux Instants Chavirés

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Photos © Thauma Turgie

Les 20 ans d'Api Uiz, groupe issu du collectif les Potagers Nature, et ses amis : Chocolat Billy, The Ex, Mathias Pontevia, Arnaud Rivière, X -OR, le 21 mars aux Instants Chavirés. Par Sonia Terhzaz.

L'évasion

La pollution insidieuse s'abattant sur la ville, il a fallu quitter la lande fétide, le temps d'une nuit, pour se revivifier dans une autre contrée. Les transports gratuits pour l'occasion nous poussaient à fuir cette ville en perdition et nous sommes partis au-delà des collines, explorer de nouveaux pâturages architectoniques aux buttes de briques, bravant la forêt de bois constituée de bouleaux verruqueux, de fougères aigles, de châtaigniers communs, le relief s'accentuait au fur et à mesure que l'on s'éloignait de celle qui nous enjoignait à l'abandonner. C'était au café la pêche à Montreuil que nous étions, un site propice à l'implantation de cultures maraîchères expérimentales. C'est naturellement que Les Potagers, avec le concours des Instants Chavirés, se sont implantés le temps d'une soirée dans ce lieu de diffusion, pour le moins étranger habituellement à une telle programmation. Cette fructueuse union entre ces deux lieux d'expression a donné lieu à un événement assez parfait musicalement, dont nous commenterons le déroulement.

L'union réalisée

Pas moins de cinq formations se sont succédées et ont coalisé au long de cette soirée pour finalement se confondre dans une grande célébration, constituant un organisme vivant où elles se concentraient toutes. En effet, Api Uiz fêtait ses 20 ans d'activité et d'inventivité et, comme l’occasion fait le bon ou le mauvais larron, ses amis se sont joints à cette exaltation. The Ex, Chocolat Billy, Mathias Pontevia, X-OR ont été conviés à répondre à l'impérieuse exigence du son et à la performance. Cette invitation n'est pas fortuite et les rencontres non moins inédites, encore moins le fruit d'un opportunisme, car l'Ami Uiz connaissait, estimait et avait collaboré avec chacun de ses invités.

Au-delà des liens d'amitié et des projets de collaboration, le collectif bordelais Les Potagers Natures est un liant intéressant dressant des passerelles entre les différents participants à cette soirée. Il s'agit davantage d'un collectif que d'un label indépendant, ou bien d'une « structure », pour reprendre le texte de présentation du Sonic Protest. Cette entité se crée et apparaît véritablement lorsqu'Api Uiz édite son premier enregistrement, puis, c’est sous cette étiquette que, progressivement, de nombreux groupes, à la recherche d'une autre manière de concevoir l'enregistrement et l'édition de disque, d’abord locaux puis d'ailleurs, ont été édités. Au commencement, Yann Saboya (membre d'Api Uiz/Chocolat Billy) avait eu l’idée d’archiver cette musique, souvent éphémère, très présente à Bordeaux, en faisant des compilations en vinyle, de groupes formés par des copains qu'ils estimaient. Les initiatives se sont ensuite multipliées et le catalogue s’est étoffé au fil des collaborations (Chocolat Billy, France, X-OR, France Sauvage, L'Ocelle Mare...).

Api Uiz, quant à lui, est composé de personnes qui ont toujours participé activement au label et l’ont souvent même personnalisé : Yann Saboya, Enrique Vega et son frère Jorge (jouant respectivement de la guitare, de la basse et de la batterie), dont la dévotion totale à la musique, enfin au son, au bruit, au raffut, et surtout à l’effet produit chez les gens, se ressent à chacune de leurs performances. Ebranlante, trépidante et syncopée à essence punk des tropiques, leur musique est expérimentale au sens propre du terme mais rigide dans son instrumentation et sa formation. Les permutations ne sont pas envisageables (alors qu'elles sont encouragées et courantes chez Chocolat Billy).

Les pêches miraculeuses

Mathias Pontevia, un fidèle compagnon de Yann Saboya, a inauguré le bal avec sa batterie horizontale, opérant des mouvements de va-et-vient entêtants au moyen d’une cymbale spash, raclant le support de son tom basse en l’inclinant en arrière et en avant dans une geste diagonal, émettant des grincements, des sons stridents à vous faire serrer les dents puis atténuait la rugosité lorsqu’il maniait sa batte de grosse caisse en feutre. Le son émis devenait même plus lancinant que s’il tapait violemment sur une cymbale. Il ne frappait pas de haut en bas mais frottait dans l’inclinaison, opérait un renversement des modes de battement habituels, laissant libre cours à l’improvisation, utilisant des objets non spécifiques faisant office d’instruments de percussion. La peau des caisses était tantôt caressée, tantôt malmenée, brûlante du fait des contacts répétés, et servait de trampoline à divers objets violemment projetés contre sa surface. C’était, malgré tout, la force brute et le geste ardu qui prévalait, et, malgré les infinies variations de rythmes, de types de percussions, la rage a eu raison de cette prestation. Un regret : l’absence remarquée de sa chemise aux motifs de moules entrouvertes caquetant à l’infini qui lui saillait si bien lors de ses concerts passés.

C’est au tour de Chocolat Billy de monter sur le trampoline du son. C’était un concert d’exception, et je pense même au-delà des précédentes prestations auxquelles j’avais assisté (même si elles ont toujours été de qualité). J’avais tendance à préférer Api Uiz, car au plus près de mes recherches auditives, mais dans la clarté polluée, ce soir-là c’est Billy qui a triomphé. L’équilibre était juste, à la fois dans l’exploration de diverses sonorités, qu’elles soient bancales ou tout à fait maîtrisées (la coordination d’Armelle à la batterie et au synthé était louable, une main de chaque pour accomplir un exercice de haute volée) mais aussi dans l’entente parfaite qui résidait entre les membres et les permutations joyeuses qui s’opéraient, (Jonathan et sa magnifique chemise à motifs de chevaux sauvages, initialement à la guitare, s’est retrouvé à la batterie pour un instant rythmique de grande qualité). Je me plaisais à observer également les deux amants à la présence scénique antinomique : Yann à l’émotion exacerbée mais tout à fait spontanée, le corps sec et les mouvements syncopés, et la belle Armelle, plus arrondie, avec son t-shirt aux motifs de pommes juteuses sur la poitrine, à la moue nonchalante et boudeuse, aux mains qui se déliaient délicatement sur le clavier du synthé par opposition aux doigts fous et désarticulés de son bien-aimé, le sourire béat et convulsionné d’un Christ malade de Grünewald. Et le Mehdi Michaux ! Qui ne permutait pas ce soir-là mais m’a percutée de plein fouet avec sa basse grave et amplifiée ! Oh yeah ! C’était torride en effet, et les accents musicaux tropicaux faisaient même zouker les esprits subtils les plus hostiles à la moindre expression corporelle spontanée. Je les ai « gaulés » en train de se dodeliner même s’ils s’empressaient de le nier, et je les voyais hocher la tête sur le titre Fond des nègres, fond des blancs rappelant de façon troublante un accord de guitare issu de Girls and Boys de Blur alors même qu’ils devaient rêver secrètement d’auto-référentialité. Car, au-delà de l’exigence de la performance, l’heure était à la célébration et Chocolat Billy constituait le maillon déterminant pour faire jaillir l’enthousiasme et l’engouement dans un pareil moment.

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Puis les X-OR Men toulousains sont arrivés, édités par les Potagers (LP édité en décembre 2011 en collaboration avec A Tant Rêver du Roi, Attila Tralala, Distorgus & Saucisses & Lentilles), et ont permis d'apporter à cette soirée une dimension loufoque après la prestation interlope de Mathias Pontevia. Ils représentaient, quelque peu, l'atout comédie, voire même bouffonnerie de la soirée avec cet humour PMU (pour reprendre les termes de Samuel Falafel), absolument inintéressant musicalement, s'affichant fièrement, même avant leur prestation, comme les deux joyeux lurons de l'événement. Ils riaient fort et étaient très à l'aise au milieu d'une assemblée incommodée, et pour cette unique raison, ils méritaient largement d'être invités. Ils en faisaient des caisses,lâchaient des caisses, et fidèles à leur titre/devise « On va tout casser Billy », nous incitaient à rire à notre aise. C'était plutôt réussi. Intermède plutôt plaisant, qui a eu le mérite de me faire glousser bêtement. Hi han ! Et puis on restait dans la thématique de la soirée…. C'était en réalité une soirée antillaise subliminale. Après le zouk de Chocolat, c'était au tour de la Bossa (titre de X-Or qu'ils nous ont interprétés) d'être réactivée. « Suis tombé fou de la Bossaaa ! J'connaissais paaaas... Les Brésiliens sont des gens comme ça, ils s’en font pas… La fête c’est vraiment leur crédo… Ils vivent de rien, à se demander si ils travaillent... »

Ah ouais, cool les Brésiliens ! Ainsi, ils revendiquent une pratique amateur eux aussi, qui passe avant tout par la notion de plaisir… un peu à l'image des revendications syndicales et idéales des Potagers Nature finalement, ou leur genèse politique. Permettez cette digression, mais cette dimension est latente dans leur démarche, on sent poindre ce beau récit de l’abnégation. Les Potagers ne s’inscrivent pas dans une logique carriériste et l’aspiration première réside dans la pertinence des choix musicaux qui sont effectués, d’où l’intérêt de choisir des lieux de diffusion spécifiques, avec une vraie programmation, audacieuse et engagée, tels les Instants Chavirés, même si ce sont des lieux institutionnels et subventionnés. Car il y a bien souvent une complaisance, des alliances, des accointances et un consensus autour de certains lieux de diffusion alors même que leur programmation et leur fonctionnement sont aberrants. Donc plaisir avant tout, même si on ne gagne pas de sous, au moins on a notre intégrité musicale et notre conscience éclairée.

Et si dans cette catégorie nous avions une figure à ériger, ce serait bien The Ex notre modèle premier. Comment ne pas les inviter en effet, eux qui n'ont cessé de soutenir Api Uiz en les conviant régulièrement à venir se produire en première partie de leurs tournées ? Une belle inversion à cette occasion… The Ex venait jouer pour les 20 ans d'Api Uiz et cette invitation scellait leurs affinités tant sur le plan musical qu'amical. Deux ans auparavant, c'était au tour de The Ex de fêter son 33,3ème anniversaire à la Dynamo (à Pantin) en conviant pas moins de 30 musiciens, de tous horizons, dont Api Uiz évidemment, à qui ils rendaient hommage, et réciproquement. Le concert des Hollandais a atteint son point d'orgue dès les premières pulsations. C'était fort et enthousiasmant ! Le titre That's Not A Virus, issu de leur single How Thick You Think/That's Not A Virus sorti en janvier 2014, m'a fait le plus grand effet... je retrouvais le rythme acerbe répétitif, les guitares désarticulées, et le chant déclamatoire caractéristique. Certains morceaux qu'ils jouaient n'avaient même pas encore été enregistrés. L'inventivité primait au détriment de la pérennité.Tout était instantané, franc et immédiat. Cette soirée était ponctuée de passerelles sonores évidentes. On sentait les ramifications, les imbrications de son : par exemple entre un Sarkoland de Chocolat Billy, un How Thick You Think de The Ex, et Pompon, le titre que jouera Api Uiz par la suite. Katharina Bornefeld ne se départissait pas de ses cowbells, conférant au rythme un petit côté afro-caribéen (encoooore !!!!) et rivalisant avec les plus grands groupes expérimentateurs de cowbells : des Blue Oyster Cults (Don't Fear The Reaper) aux Grand Funk Railroad avec le titre We're An American Band.

La célébration

C'était finalement le plaisir intense de jouer qui se ressentait, un aspect de moins en moins constaté, sans doute en raison de la longévité d'un groupe ou de sa notoriété. Avec The Ex, les années passent mais rien ne les lasse ou les agace. Ce rapport au plaisir est tellement évident, et ne serait-ce pas finalement la clé ultime de cette intégrité et qu'on se plaît tant à citer ? La liberté de créer, sans entraves, dont l'envie de jouer constituerait les seules et uniques règles à respecter. Bien des formations perdent avec le temps cette énergie primordiale, ce souffle revigorant, tant les concessions et les automatismes liés aux contraintes commerciales sont forts.

Et pour finir… le concert d'Api Uiz n'était plus un concert mais une festivité où tous les moyens étaient bons pour partir dans toutes les directions : c'est vite « parti en couilles » musicalement et scéniquement, d'abord avec la présence de Arnaud Rivière et son électronique primitive qui, à mon sens, n'apportait rien de bien intéressant, puis Yann Saboya s'est défroqué et tout s'est délité. Le concert en lui-même et l'exigence du son étaient à discuter tant les collaborations partaient dans diverses orientations (X-OR les a rejoints sur scène également). Je déplorais déjà ces hybridations dans leur album édité en 2013, Cinq mille cent mille euros à mille deux cent degrés et ce concert attestait (ou non finalement) des nouvelles orientations prises depuis quelque temps. Je les aimais lorsqu'ils étaient plus intransigeants et intolérants à toute permutation ou collaboration. La radicalité leur saillait davantage mais que dire finalement si ce n'est qu'il est bon de se relâcher de temps en temps. De se laisser attendrir et bercer par de douces et sincères amitiés. L'expérimentation demeure et l'envie de jouer également, ce qui fait que tout pouvait leur être pardonné, d'autant qu'ils fêtaient leur anniversaiiiiiiire ce soir-là ! Alors ça va !


On y était - Soirée Pan European à L’Autre Canal

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Koudlam, Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette, L’Autre Canal, Nancy, le 14 mars 2015

Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette et Koudlam : elle sentait bon, la grosse affiche du label Pan European accueillie par la SMAC nancéienne l’Autre Canal à l’initiative de l’association Monolithe, qui organise des concerts en Lorraine depuis 2006. C’était un plateau promo très cohérent, quatre apostolats pour propager les évangiles du label parisien distillés par une ambiance électro-pop aux approches plurielles. J’étais donc préparé à un mélange de douceur et d’effervescence sur fond d’empathie musicale, ce soir-là je voulais que le beat m’aime autant que Jésus et j’étais prêt à me plonger dans une ritournelle interminable et confortable de quatre heures de mélancolie suave et de bonbons sucrés, jusqu’à en perdre la notion du temps ou celle de l’équilibre. Ou les deux.

L’Autre Canal, c’est donc la SMAC du coin, un bloc de béton intérieur rouge planté entre les péniches du canal de la Meurthe et le nouveau secteur résidentiel dont la municipalité s’évertue à vouloir étendre les façades atones et uniformes jusqu’au stade Marcel-Picot. Le cadre manque d’un quelque chose de festif, ce qui contribue sans doute, et c’est tant mieux pour les voisins, à limiter l’agitation à l’intérieur du complexe qui n’attend que ça, quitte à nettoyer les reliquats alcoolisés des teenagers qui se sont collés une mine avant de passer la sécu sans se demander si 120 décibels et 40° de mirabelle ne font pas 160 tours minute dans la tirelire. Heureusement ce soir-là, le public est un beau panel de trentenaires, ou presque.

Le programmateur de la salle m’apprend que Buvette, Warsky et Berger se relaieront dans un seul et même enchaînement sans pause avant de céder la scène à Koudlam, et c’est Buvette qui entame le warm up. Cheveux longs, poncho ethnique, c’est le fils du soleil mais il peine à tiédir la salle. Ce n’est pas faute d’y mettre du zèle en s’approchant, micro en main et oscillant du bassin, pour chantonner gentiment vers une salle remplie au tiers seulement, à honorer plus que son contrat par une présence agréable et enthousiaste. Le type est vraiment sympa, le beat est bon, l’acoustique flotte un peu quelque part mais la voix claire de Cédric Streuli complète parfaitement les aigus mignons de ses intrus. Seulement voilà, Buvette, c’est la tiédeur incarnée. Ce ton monocorde, cette approche simpliste à quelques pas de l'easy listening mais dénuée de tout second degré m’empêchent de trouver une vraie crédibilité aux prod du Suisse, qui manquent d’affirmation, voire d’autorité. C’est de la poésie, mais de ce genre où la versification l’emporte sur la musicalité. Les toniques sont quasi absentes et le rythme manque d’une certaine richesse, et si sur quatre morceaux, dont The Sun Disappeared, la formule passe bien, cette licence poétique très personnelle finit par lasser. Je vais discrètement bailler dans ma bière à l’extérieur de la salle et prendre le frais et une clope pour me réveiller en attendant Flavien Berger.

Berger, c’est ce type qui il y a un peu plus d’un an se faisait connaître par un morceau kraut de vingt minutes tout en douceur et progression, sur fond d’expérience intérieure spatio-onirique. Taré, et tellement dans l’héritage de Klaus Schulze. Ses prod arythmiques sur la durée, mélanges sucrés de saveurs pop, kraut et classiques, son phrasé suave, ses lyrics Dada et son goût pour l’improvisation en live ont piqué ma curiosité. J’avais en outre été bien chauffé par les textos dithyrambiques de mon pote Gaspard qui s’était rendu la veille au Trianon. Sans rien me révéler, mon blind-test dummy avait excité mon système limbique. Normal qu’aux trois premières notes des Véliplanchistes, je me rue dans la salle pour trouver la place qui me fera apprécier au mieux le set, mais je ne la trouve pas. En fait, Berger est partout, derrière ses consoles, micro autour du cou, devant la scène, un peu sur le côté, à balancer sa tignasse mi-longue et chercher le contact avec le public du regard et de la voix, au point de venir chanter son amour martien dans la salle. C’est du clubbing planant, c’est brillant de contraste et de pertinence, et Flavien nous complète cet excellent départ par une exclu intitulée Inline Twist, au beat percutant dans une approche plus club que les autres morceaux, plus stridente et abrupte aussi. Il s’amuse, il « rajeunit » (sic) et nous aussi. Comme promis, il laisse une grosse place à l’impro, pas seulement sur les transitions mais dans les compos elles-mêmes, sur leur longueur, leur intensité, leurs variations. Au cinquième ou sixième morceau (ça reste dur à définir), Berger nous campe une sorte d’edit de Frànçois & The Atlas Moutains pour conclure par un soliloque musical interminable ponctué de vocalises, de bombes lâchées au moment opportun, de plages ultra planantes. Le mayonnaise a pris, personne ne veut rompre le lien, pas plus le public que Flavien, et la transition s’opère en douceur et discrétion avec Judah Warsky.

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Judah a beau chanter de plus en plus en français et réveiller mon snobisme primaire et complètement injustifié à l’égard des paroliers poursuivis par un héritage moliérien confinant à la névrose, je me sens une connexion avec ce type depuis Turzi, une connexion avec son univers sombre et introspectif. Et c’est comme ça qu’il débute son set, dans l’obscurité, campé entre deux pratos comme un écorché. L’ambiance est plus oppressante, la voix puissamment filtrée, le beat est pesant, lourd, il tape là où il faut. Le tout gagne en puissance dès le deuxième morceau, I Lost It, la prose de son texte se perd dans la texture chevrotante de sa voix inégale, les breaks sont parfaits, les silences émoustillent et laissent à peine le temps à l’oreille de se tendre pour guetter la suite du morceau que déjà le tympan se rétracte. Judah Warsky, c’est l’homme des influences, celles qu’il puise dans des répertoires composites pour ciseler un mélange confondant et poétique qui ne perd rien en live, au contraire. Bruxelles, premier titre de l’album éponyme, nous est imposé par une mesure somptueusement lourde et à grand renfort de réverb. Les lights nous pètent les yeux mais on est dans le noir avec lui, jusqu’à sa relecture de William Blake dans Painkillers & Alcohol, berceuse triste et sombre qui assoit une texture soyeuse pour mieux dissimuler les épingles cachées dans sa fibre. À l’invitation de Judah, une partie de la salle se met à danser un slow apathique et désenchanté, et les couples imbibés et enlacés sont rapidement rejoints par Warsky lui-même qui entre dans sa propre danse sans lâcher son micro. On est tous là pour nous amuser et même en l’absence de salle comble, l’artiste laisse sa décontraction et sa bonhomie gagner le public jusqu’au fondu au noir final. Pause.

Koudlam. J’avais préparé mes plus beaux godillots pour les secouer sur Negative Creep mais l’ambiance n’est pas celle attendue et c’est en vain que j’ai tenté de me laisser marcher sur les pieds par les quelques enthousiastes agités de soubresauts qui m’ont plus fait mal au cœur qu’aux orteils. Peut-être est-ce à mettre en rapport avec un dernier album, Benidorm Dream, qui avait levé chez moi quelques interrogations sur la progression stylistique de Koudlam, du moins qui m’avait laissé sceptique sur sa motivation à prolonger l’approche esthétique trompeusement simple et nonchalante qui m’avait tellement séduit dans Goodbye ou son EP Alcoholic’s Hymns. Ou peut-être est-ce à cause de l’attitude désabusée de Koudlam on stage, caché derrière des lunettes de soleil, un strobo agressif et sa guitare, qui finira par lui faire défaut et tourner le dos au public pendant dix bonnes minutes. Ou peut-être est-ce tout simplement parce qu’il s’est restreint à jouer les morceaux de son dernier album en omettant Negative Creep, jusqu’à ses premiers mots à l’adresse du public, “Bonne nuit Nancy”, lassante et énième relecture d’un rappel convenu invitant le public à se rendre digne des meilleurs morceaux, qu’il ne manquera évidemment pas de jouer. Negative Creep donc et enfin, See You AllSunny Day et Alcoholic’s Hymns, on est dans le répertoire qu’on connaît et qu’on a attendu qurante-cinq minutes. On a même droit à quelques esquisses d’une prestation scénique timide mais méritée. Gros capital sympathie tout d’un coup, c’est un beau rattrapage qui réconcilie Koudlam avec le public, et le type ne s’arrête plus, il se tape un bœuf tout seul, bière et clope à la main, après un second et bref rappel. Tirant parti du “meilleur pour la fin”, je décide de remballer mon tempérament atrabilaire pour rester sur une bonne impression finale qui, si elle ne me fera pas revenir trop tôt à un concert de Koudlam, m’évitera de rester sur un sentiment de déception.

Credits photos : Arnaud Vezain pour Monolithe


On y était - Weather Winter

10915040_720796284686450_97823194422578351_oWeather Winter, Paris Event Center, Paris, 21 février 2015

Il y a cinq semaines exactement, Surprize, instigateur de barouf émérite et organisateur de l’after le plus célèbre de la capitale, s’apprêtait à donner le coup d’envoi de sa dernière trouvaille : le bien nommé Weather Winter.

Présenté au public comme le prologue de sa version best-of-best-known, dont la troisième édition aura lieu du 4 au 7 juin prochain, le Weather Winter a tout de même trouvé le moyen de rassembler, pour la première fois sous le toit du Paris Event Center, la bagatelle de 10 100 personnes.

45 000 m² de terrain au pied du parc de La Villette, deux scènes gigantesques réparties sur 16 250 m² d’espaces modulables, une dizaine de foodtrucks, un vestiaire autonome de 5 000 casiers, une douzaine d’artistes, quatorze heures de fête non-stop filmées et retransmises en direct sur Arte Concert, et un havre d’amour tendu autour des platines joyeuses de Romain Play et des bambocheurs de la Mamie’s. Une ode à la démesure pour une soirée qui, l’espace d’une nuit, a revêtu sans complexe sa plus belle robe de festival.

Certes, on est encore loin de la machine de guerre qui, en trois ans à peine, a su se hisser aux rangs des plus grands rassemblements de musiques électroniques mondiaux, mais il faut tout de même admettre que pour un prologue, l’équipe de Surprize a sorti le grand jeu. Une organisation irréprochable, des bars raisonnablement bondés, de l’eau potable en libre service, des toilettes toujours disponibles, un staff ultra réglo et une équipe logistique qui mérite amplement son vingt sur vingt.

Du point de vue monétaire, si le tarif des consommations ne peut être retenu comme un vrai point positif de la soirée, il faut tout de même reconnaître que les prix ont été maintenus dans la fourchette basse de ce que l’on est en droit d’attendre d’une soirée légale de cette envergure. Qu’on le qualifie, par abus de langage, de rave ne doit pas pour autant faire oublier que le Weather Winter est une soirée publique et déclarée, et donc soumise à une réglementation spécifique, dont les prix ne peuvent sortir indemnes. Là encore donc, pas grand-chose à dire.

Du point de vue des installations, il faut bien avouer que l’expression « cathédrale de lumières », répandue dans le matériel promotionnel, ne tenait ni de l’hyperbole ni de la métaphore mais bien de la promesse. Chapeau bas aux techniciens qui ont très largement contribué à la réussite de la soirée.

Venons-en maintenant au nerf de la guerre : le public, le line-up, les performances, l’ambiance.

On ne dispose pas de statistiques précises sur la fréquentation de la soirée, mais l’impression générale qui demeure répartit le gros des troupes dans la fourchette 18/25 ans. Public assez jeune donc, avec son lot de vagissements indécrottables ("allllllllleeeeeeeezzzzz lààààààà !") et ses chenilles à paillettes qui poussent tout le monde pour attraper la queue du selfie ou coller ses lunettes de soleil dans la membrane des enceintes. Mais ne soyons ni bégueules ni vieux cons, les plus honnêtes admettront, d’une manière ou d’une autre, qu’ils sont passés par-là ; les autres avaient, de toute façon, largement assez de place pour danser tranquille.

Le line-up. Partage équitable entre de grosses légendes et des acteurs bien connus de la scène contemporaine française. Un line-up propre et majestueux auquel on reprochera peut-être de s’être laissé aller au jeu de la facilité. Evidemment, il est difficile de construire de véritables arguments à l’encontre des choix de programmation, on est très loin d’une soirée fourre-tout, et la cohérence dans le choix des artistes est évidente. Tabassage en règle par les académiciens du kick et la nouvelle mafia de la techno martiale française. Aucun mauvais choix mais pas non plus de vraie surprise. Quand on sait à quelle vitesse se vendent les préventes du moindre événement estampillé Weather, je ne sais pas, je me dis qu’on est en droit de s’attendre à une programmation un peu plus déconcertante — surtout de la part de Brice Coudert et de son équipe qui, tant ils arrosent Paris depuis déjà plus de quatre ans, n’ont plus rien à prouver à personne. Finalement, c’est peut-être dans cet écart entre les prises de risque sincères des affiches des Concrete (Vatican Shadow, Cio D’Or, Xhin, Joe Claussel, Delroy Edwards, ou encore les Spi, et cette liste pourrait continuer pendant encore longtemps), et ce line-up Weather Winter assez convenu, que loge le cœur de la critique. Mais encore une fois, la soirée s’adressait sans doute plus aux fêtards avertis qu’aux mélomanes à la recherche de nouvelles sensations musicales. Et de ce point de vue là, inutile de préciser que l’objectif a été plus qu’atteint. On a beau faire la fine bouche, quand Robert Hood balance un gros Dancer au milieu d’un hangar de 6 000 personnes, on lève les bras et on chante comme tout le monde.

Les dimensions colossales du lieu et les dilemmes de programmation (Robert Hood ou Raresh, DJ Deep ou Minilogue, Derrick May ou Laurent Garnier), incitant à zapper d’une salle à l’autre, compliquent la réalisation d'un report focalisé sur telle ou telle performance. Honnêtement, j'aurais bien du mal à défendre un set plutôt qu'un autre. De ce que j'en ai vu, chacun a eu son lot de bons et de mauvais moments. Techno dure et sans concession dans la salle 1. Ambiance très martiale et machinique où l’émotion naissait essentiellement de rythmiques précises et linaires, couplées à une surenchère de reprises de basses. Ambiance plus deep et introspective dans la salle 2. Cadence plus suave et mélodieuse qui convenait d’ailleurs mieux à la taille plus réduite cette seconde salle. Mention spéciale au Camion Bazar tout de même qui, une fois n’est pas coutume, a su créer à l’écart des stars et de leurs hangars olympiens un îlot festif chaleureux dans lequel ont pu se réfugier ses fidèles.

Bilan de ce premier Weather Winter : si on aurait apprécié une programmation un peu plus audacieuse de la part de Surprize, force est d’admettre que d’un point de vue purement festif, la soirée est une franche réussite. Organisation impeccable, choix du lieu excellent, exploitation des possibilités offertes par l’espace quasi optimale, partenariat avec Arte très bien senti, line-up qualitatif et cohérent, bonne répartition du public sur le terrain qui parvient à donner la sensation d’avoir beaucoup d’espace tout en participant à l’euphorie de la foule. Un bémol peut-être, la qualité du système son de la scène 1, très variable en fonction de sa position dans la salle. D’autres ont mentionné la sueur qui s’est mise à goutter du plafond aux alentours de cinq heures du matin. Bon, à titre personnel, quand je vais à la piscine, je sais bien que je risque de me faire éclabousser ; quand je fais une teuf de quatorze heures, je ne m’attends pas non à en sortir frais comme un gardon. Pas de quoi en faire un plat.

N’en déplaise aux ronchons, il faut bien admettre que Surprize a, une fois de plus, prouvé son expertise dans la gestion des événements techno d’envergure et continue d’asseoir son hégémonie sur la scène électronique parisienne "grand public pointu".

Une soirée pour ceux qui aiment quand ça crie, que ça pousse, que ça brille, que c’est grand, que ça tape, pas toujours dans les tons les plus raffinés mais sans jamais tomber dans la vulgarité. Bref, une putain de bonne soirée.


On y était : Robert Henke - Lumière II

A004_C006_101888.0020875On y était : Robert Henke - Lumière II, 18 février 2015 (Centre Pompidou, Paris)

Ce vieux fantasme d’un langage audiovisuel ultime devient en général une des obsessions de tout musicien électronique passé un certain stade dans sa carrière. Robert Henke, scientiste électro émérite et moitié du duo Monolake, récemment interviewé (lire), a pratiquement tout brassé depuis vingt ans, de l’ambient écologique à la techno hi-fi taillée au scalpel. Aujourd’hui, il entre logiquement dans sa phase « spectacle son et lumière », et n’évite pas tout à fait l’écueil de l’exercice. Lumière a pour ambition de détourner l’outil souvent décrié du laser de son utilisation attitrée - à savoir, des décennies d’animations visuelles craignos types discothèque de campagne et décoration de Noël. Le pari est tentant, et ouvre un champs des possibles attrayant, Henke promettant de pousser l’instrument à ses limites. Dans les faits, Lumière, dont la deuxième version a été inaugurée au Centre Pompidou le 19 février dernier, est une affaire bien prévisible, et ne dépasse que rarement son statut de distraction technologique de pointe.

C’est que le producteur teuton n’est pas le premier sur le créneau, et il le sait pourtant bien. Avant lui, les textures de l’electro-expé ont déjà eu droit à toutes sortes d’habillages vidéo, qu’il s’agisse de la matrice stroboscopique de Ryoji Ikeda, des oscilloscopes de Pan Sonic ou des schémas intriqués d’Alva Noto, pour les exemples les plus immédiats. L’approche d’Henke est ici bien naïve, et c’est peut-être délibéré. Pour autant, la poésie, ou le frisson sensuel, n’émergent que lors des quelques séquences les plus épurées. En ouverture, un ballet de fines lignes parallèles déploie toute la profondeur et la dimension tactile des lasers. L’illusion semble alors prendre vie, et c’est l’un des rares moments où l’on aperçoit le début d’un vrai langage abstrait né du son et de l’image. Plus tard, toute une géométrie saillante et rétractable se jouera de notre regard pendant un moment, en synchronisation parfaite avec des beats eux-mêmes très perpendiculaires, une figure certes un peu usée mais auxquels les sens ne peuvent résister.

Pour le reste, rien qui ne dépasse vraiment le décoratif, type économiseur d’écran. Dès qu’il alimente sa formule, Henke glisse vite dans un cosmos filandreux mille fois traversé, des couleurs trop sucrées, des motifs éculés (des chiffres, qu’on aimerait bien prendre comme de simples formes abstraites, mais qu’une typo à la Matrix référence trop) et une récurrence de spirales et de mouvements circulaires qui lasse vite. La bande-son elle-même, certes satisfaisante, est à ranger parmi les productions les plus prudentes et linéaires de l’artiste teuton, et certaines formes lumineuses auraient peut-être mieux respiré avec un son moins fourni - et sans fumigènes devant l’écran ! L’émerveillement, ou l’attrait ludique de certains passages, s’estompe souvent sous la profusion d’autres, carrément kitschs. Ainsi, Lumière II demeure un divertissement oculaire et auditif haute-fidélité qui ne se renie pas, mais n’atteint ni la fusion son/image à laquelle Henke aspire, ni la pertinence à laquelle il nous a habitués.

La première mouture du spectacle est d’ailleurs disponible dans son intégralité sur les internets.

Vidéo


On y était : Jeff Mills & Mikhaïl Rudy - When Time Splits

Duos éphémères, When Time Split, Jeff Mills & Mikhaïl Rudy

Duos éphémères, When Time Splits, Jeff Mills & Mikhaïl Rudy, le 6 février à l'auditorium du Louvre

Si son nom résonne encore pour beaucoup comme l’une des figures emblématiques de la seconde vague techno de Détroit, le virage engagé par Jeff Mills au cours des années 2000, amorcé par la composition d’une nouvelle bande-son pour le Metropolis de Lang, a peu à peu remplacé l’image glorieuse du producteur de musique club par celle d’artiste total dont l’ambition dépasse largement les frontières de la musique « dansante ». Après avoir, entre autres, créé un an plus tard la sculpture-installation Mono en l’honneur du film 2001 : L’Odyssée de l’espace de Kubrick, sorti son DVD Exhibitionist (un an avant le Biomechanik III de Manu le Malin et quatre ans après le lancement des premières Boiler Room), commencé en 2005 sa carrière de vjing sur la DVJ-X1 de Pionner en triturant Les Trois Âges de Buster Keaton lors d’une tournée mondiale, et collaboré avec l’Orchestre Philarmonique de Montpellier ou encore l’Orchestre National d’Île-de-France à Pleyel en janvier dernier, c’est avec le Louvre cette fois que le musicien de Détroit s'engage, pour une série de quatre collaborations qui s’étalera du 6 février au 19 juin prochain.

Né à l’initiative du musée et inauguré il y a dix ans déjà par Laurent Garnier, le cycle des « Duos éphémères » consiste moins, comme ce sera reprécisé en guise d’introduction à la performance, à faire jouer sur la scène de l’auditorium des duos d’artistes, qu’à faire travailler ensemble des « images anciennes » et des représentants des « musiques actuelles ». Des images et de la musique, deux modalités d’expression du mouvement à travers lesquelles, et pendant ces dix années, se sont succédés sur la scène de l’auditorium des musiciens aussi variés, tant par leur style que par leurs ambitions musicales, que Vincent Segal, Arthur H, ­ M ­, Camille, Emily Loizeau, Oxmo Puccino, Ibrahim Maalouf et Rubin Steiner.

Le 6 février dernier, c’est aux côtés du pianiste classique Mikhaïl Rudy, formé au conservatoire Tchaïkovski de Moscou, ayant joué entre autres avec l’Orchestre Symphonique de Londres, l’Orchestre Philharmonique de Berlin, ou encore l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, que Jeff Mills a ouvert cette nouvelle saison des « Duos Ephémères ». Une saison qui débute par une relecture de L’Enfer, film inachevé d’Henri-George Clouzot, redécouvert à Cannes en 2009 grâce au long métrage du producteur et réalisateur Serge Bromberg : L’Enfer d’Henri-George Clouzot. Quinze heures de rushes filmées en 1964. Véritable chef-d’œuvre de créativité cinématographique traitant des affres de la jalousie à travers le prisme des techniques développées par l’art cinétique — mouvement artistique dont l’expression n’apparaît clairement qu’au milieu des années 50, mais dont les premières manifestations remontent au début des années 1910, au cœur du mouvement futuriste et dans certaines œuvres de Marcel Duchamp. Ouverture logique donc. Prolongement en quelque sorte, de l’installation audiovisuelle Critical Arrangements, que Mills avait présenté à Pompidou entre 2008 et 2009, dans le cadre de l’exposition Le Futurisme à Paris.

La soirée, placée selon les mots du Louvre « sous le signe de la fusion », débute avec charme dans une gentille confusion lorsque Mikhaïl Rudy, après s'être avancé au centre de la scène, se penche pour saluer le public et aperçoit, mais trop tard, Mills foncer droit vers ses platines. Situation comique qui n'échappe pas au public dont les applaudissements sont entrecoupés de rires légers et bienveillants. Heureusement pour la suite, les décalages entre les deux artistes n'excéderont pas le territoire de l'étiquette. Très vite, la symbiose entre le Rudy et Mills, et, devrait-on dire, Clouzot, s'impose comme une évidence. Les nappes de l'un enveloppent les notes de l'autre et les images entrent en résonance parfaite avec la musique qui s’élève. Des images magnifiques d'ailleurs, où Romy Schneider n'en finit pas de fumer sa cigarette tandis qu'une palette de couleurs, vives et grasses, défile sur un visage auquel Lynch doit peut-être beaucoup ; où une silhouette, accroupie sur un carrelage en damier, fixe le sol, de dos, un rasoir à la main ; où des formes géométriques et des tâches de lumières parsèment en boucle le grand écran qui s'agite sous les spasmes d’un montage épileptique. Rudy, couché comme un bossu sur son clavier, tape avec adresse et frénésie sur les touches blanches et noires. Mills, rapide, précis, enchaîne les morceaux, le casque penché sur une oreille. L'émotion est réelle ; le public, saisi. Sans autre fil conducteur que celui des images et des morceaux qui s’enchaînent, sans linéarité ni contrainte narrative, l'heure de performance file à toute allure. L'esprit colle à l'écran, au piano, aux enceintes, les décrochages se font rares. Et puis d'un coup, plang ! le visage de Jeff Mills se fige, un instant, juste assez pour comprendre que ce qui vient de se passer dans les circuits n'était pas exactement… prévu.

Rudy lève les yeux puis interrompt son jeu, le visage fendu d'un sourire amusé, tandis que Mills, visiblement agacé quoique d'un calme olympien, patiente sur un bord de la scène. Un technicien détale dans les franges du rideau noir. Les images, imperturbables, défilent, dans le silence respectueux du public. Quelques applaudissements d'encouragements retentissent dans la salle ; une manière de dire qu'il n'y a pas mort d'homme. On comprend.

Finalement, après quelques minutes d'attente, le courant revient et la performance reprend. Dix minutes à peine. Dix minutes auxquelles il n'y a rien à reprocher sinon l'impression désagréable de s'être fait ravir l'envolée finale de Mills qui exigeait sans doute, pour aller au bout d'elle-même, d'exploser dans la continuité d'un flux ininterrompu. Mais soit, les machines, elles aussi, sont soumises aux aléas et la promesse de ce premier duo a été, disons-le encore une fois, plus que tenue.

Rendez-vous le 6 mars pour le second épisode.