Battles à la Cigale le 25 mars 2016

Battles revenait dispenser ses liquides sommations à la Cigale, fin mars dernier : après une date vacillante à la Villette Sonique, l’année dernière, le trio revenait cette fois-ci à Paris, assuré d’un nouvel album sorti il y a quelques mois sur Warp, La Di Da Di.

Crédit photos: Cédric Oberlin

La première chose qui frappe lorsque l’on voit Battles sur scène, c’est que Ian Williams ressemble de plus en plus à Jim Carrey. Clairement. Sans mentir. Il y a quelque chose. Il verse régulièrement dans la grimace, la plupart des riffs qu’il joue affichent une bouche tordue, des sourcils relevés, une langue qui se déploie. Ses pas de danse sont chaloupés, mollassons, collent au maximum les sonorités qui s’extraient de sa guitare, parfaitement extra-terrestre. C’est criant, sur scène, amplifie à l’extrême cet effet d’énorme et globale boule de chewing-gum à l’écoute de la musique de Battles. Bien sûr, cette vision des choses s’inscrit dans la parfaite continuité de l’identité visuelle du groupe, mais la musique des trois Américains est par elle-même intensément colorée, élastique et malléable. Très enfantine, finalement, comme la nouvelle obsession d’un gamin qui découvrirait un nouveau jouet, une nouvelle façon de canaliser son attention, qui l’obligerait à retirer le maximum de cette situation par une série d’opérations précises et minutieusement misent en action.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

C’est-à-dire que la musique de Battles se traduit de façon assez riche par le comportement de ses membres sur scène : Williams – le gosse et facétieux –, Stanier – le puissant et déterminé – et Konopka – le sobre et appliqué. Toute cette équation se retrouve doctement compilée dans ce que donne la musique du groupe. L’attitude de Stanier prend d’ailleurs le contre-pied de celle de Williams : humainement besogneux derrière son kit - la mine est particulièrement sévère et contractée lorsqu’il essaye d’atteindre cette cymbale haut-placée – il frappe durement ses toms comme au premier jour, lorsqu’il terrorisait les foules chez Helmet. Plus qu’accompagner les divagations de ses deux collègues, il les maîtrise, les assujettit, puis leur montre le chemin. Stanier insuffle une telle dynamique au groupe – solide, impérieuse, essentielle – qu’il dirige robustement la musique du trio et l’enferme dans une espèce de marche forcée donnant au groupe cet aspect si particulier. Konopka, lui, est en arrière, plus discret. Il gère obscurément ses boucles de manière studieuse, assurant une base certaine et tranquille sur laquelle Stanier et Williams peuvent aisément s’embarquer.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Battles peut alors soit amuser ou fasciner, soit carrément repousser, mais difficilement laisser indifférent, tant ce mélange peut parfois sembler instable, risqué, voir carrément hors de propos ; particulièrement lorsque les couches et boucles s’accumulent jusqu’à provoquer une lourde indigestion, lorsque les sons de synthé s’encroûtent sans peine dans le pire du ridicule ou que les morceaux s’étirent en longueur comme d’interminables suites d’impuissance. Mais à son meilleur, Battles parvient à des cimes quasiment naturelles, d’une évidence assez lumineuse et d’une redoutable efficacité. C’est cette ambivalence qui capte dans ce groupe, cette façon qu’ils ont d’associer le pire et le meilleur, le hors-sujet comme le judicieux dans un univers à l’imagerie profondément travaillée.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Quoi qu’il en soit, le trio, ce soir, à la Cigale, aura opté pour l’efficacité : mieux calibrés qu’à la Villette Sonique, le Américains auront habilement déroulé leur art, avec quatre morceaux du petit dernier à la clé, les quasi-classiques Atlas, Futura et Ice Cream en point d’orgue, et deux titres issus des premiers EPs, comme pour mieux souligner le chemin parcouru par le groupe depuis maintenant plus d’une dizaine d’années.

Setlist

01.       Dot Net
02.       Ice Cream
03.       FF Bada
04.       Futura
05.       Hi/Lo
06.       Atlas
07.       Summer Simmer
08.       B + T
09.       The Yabba


William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

William Basinski, Ellen Fullman, Sourdure, le 6 avril 2016 à l'église Saint-Merri (Sonic Protest)

Avec une affluence monstre (30 minutes de queue) et un instrument monumental trônant en son sein (30 mètres de cordes), jamais la nef de Saint-Merri n’a ressemblé à un si réjouissant bordel que ce 6 avril pour Sonic Protest. L’affiche en vaut la chandelle, puisque pour sa soirée « musique minimaliste », le festival réunit deux poids lourds et un entre-deux décalé. C’est la pionnière Ellen Fullman, 69 ans, qui inaugure et fait donc parler son fameux « long-string instrument », installation enchanteresse de deux rangées de cordes qu’elle pince ou caresse, laissant place à un corridor dans lequel elle va et vient pas à pas. Les aspects visuels et manuels sont tellement prépondérants qu’on ne peut les détacher du résultat sonore, et que l’ensemble se doit d’être pris comme une sorte de performance. Conçu pour jouer avec des fréquences et des phénomènes acoustiques inhabituels, le dispositif donne une qualité surnaturelle au son, à croire qu’on entend un harmonium ou des cornes de brume, et non un instrument à cordes. À l’hypnose du captivant spectacle d’équilibriste qui se répète devant nous, s’ajoute celle du son, d’une beauté pure, rassurante, à vitesses multiples. On est bien à l’école des minimalistes américains, mais pas dans le formalisme raide d’un La Monte Young. Fullman est plus accueillante, portée vers une spiritualité qui s’apprivoise, et aurait même mérité un bon quart d’heure de plus (et davantage de places assises !) pour se déployer vraiment.

Ellen Fullman
Ellen Fullman

Après cette amorce divine, le live de Sourdure nous fait basculer dans un folklore de feu de camp, traditions médiévales et rituels religieux inclus. C’est audacieux dans ce contexte, d’autant qu’un problème technique le prive de son enrobage électro-bruitiste et le limite à une configuration violon/voix qui parvient pourtant à s’élever dans l’église et faire son effet. C’était peut-être ça qu’il fallait poser entre deux séances de méditations électroniques : un chant en occitan, dépaysant et familier à la fois, qui parvient à faire surgir des montagnes quand il est tout juste repris en écho par un magnétophone. On goute alors volontiers à cette relecture fervente et inventive des musiques traditionnelles, déjà bien entreprise par le collectif de la Novia.

William Basinski
William Basinski

Mais la vraie surprise de la soirée, c’est de découvrir que William Basinski, enseigne incontournable de l’ambient contemporaine, ressemble en personne à un croisement entre DJ Hell et Yves-Noël Genod. Redingote pailletée dans un halo bleuté, silhouette svelte, tignasse blonde : ce n’est pas parce qu’on fait de l’électro expé qu’on va se priver d’un peu de glamour. Pour la deuxième date parisienne de sa carrière, l’Américain tente quelques mots en français - il semble avoir parlé de messe, d’acoustique, et de David Bowie - puis enclenche la machine à rêves sans plus attendre. On est instantanément happé par l’ensevelissement ultra-gradué de ses boucles baroques, figure de style qu’il a quasiment brevetée devant l’éternel. Les tonalités sont proches de celles de son dernier travail, The Deluge, ou de celles de Pinkcourtesphone, projet de Richard Chartier avec lequel il a collaboré dernièrement. Deux séquences se rencontrent et s’éloignent à intervalles croissants, déroulant immuablement leur petite tragédie, puis s’affaissent progressivement, au rythme de ces bandes magnétiques qui se délitent petit à petit. Faite de peu de choses, la grandeur indéniable de la prestation nous dépose dans un espace-temps résolument poétique, qu’on souhaiterait ne jamais quitter. Les effets de lumières dans l’église s’y prêtent tellement bien (une croix écrasante derrière un Basinski magnifié en contre-plongée), qu’ils sont vite atténués pour ne pas virer au pompier. Beaucoup auraient souhaité un peu plus de volume pour s’enfoncer davantage dans l’expérience, mais c’est peut-être là le geste infime de Basinski pour éviter de forcer l’immersion, et amplifier plutôt cette douce irréalité. Nous restons juste au bord, entre conscience et état second, comme le dictaient les fondamentaux de l’ambient : une musique censée échapper à notre attention, à la fois présente et absente. On regrettera un peu que le deuxième et dernier mouvement de son concert prenne une tournure plus horizontale, nous cajolant dans un nuage certes angélique, mais moins consistant. Qu’importe, la magie est bien là, et on la ramènera jusque dans notre lit ce soir là.


La Route Du Rock Collection Hiver 2016

La Route Du Rock Collection Hiver 2016, du 24 au 28 Février 2016 à Rennes & Saint-Malo

Inaugurée sur les chapeaux de roues avec une première soirée rennaise illuminée, paraît-il, par une prestation dantesque des montréalais de Jerusalem In My Heart, on était pas mécontents pour notre part de démarrer cette édition hivernale avec l'alléchante programmation de cette seconde soirée: Car Seat Headrest, Kevin Morby et Here We Go Magic, autant dire que ça sentait bon la dentelle. Will Toledo, premier à fouler la scène de l'Antipode, ne décevra pas nos attentes, provoquant même un enthousiasme réel et des dodelinements de tête garantis sans coup du lapin: avec sa dégaine et ses chansons définitivement laid back, Car Seat Headrest délivre une slacker-pop délicieusement addictive et définitivement détendue du gland, piochant dans les qualités d'un certain nombre de nos héros, de Yo La Tengo à Teenage Fanclub en passant, bien sûr, par Stephen Malkmus. Le petit Will est sans doute promis à des lendemains enchanteurs. Kevin Morby, lui, sera la déception de la soirée: non pas que l'individu manque d'inspiration, ou que l'on remette ses qualités d'écriture en cause. Avec Woods, Morby a prouvé ces derniers temps qu'il était capable du meilleur (même si le prochain album du groupe, City Sun Eater In The River Of Light, à paraître en avril prochain, divisera sans doute un peu plus...). Mais sur ce coup, il convient de reconnaître que le garçon, seul sur scène, agira sur nous comme si on on nous avait collé trois Temesta dans la bière: une prestation gentiment soporifique, sans être désagréable, mais terriblement convenue et plan-plan. Les fans seront restés fans à la fin du set, les autres se seront poliment et progressivement détournés de la scène, un peu engourdis. Par la suite, Here We Go Magic, qui avec leur dernier album Be Small sont revenus à une formule plus épurée et plus intimiste, remplira son contrat sans difficultés: avec un Luke Temple serein aux manettes, le groupe délivre un show empreint d'une classe naturelle et d'une finesse qui lui sied à ravir. C'est beau, c'est juste, et constitue une conclusion idéale de la parenthèse rennaise avant le coup d'envoi des réjouissances malouines.

Cavern Of Anti Matter
Cavern Of Anti Matter

Et il convenait d'être à l'heure à La Nouvelle Vague le lendemain pour assister à ce qui restera comme l'un des highlights de cette édition: Novella, le quintette de Brighton aux trois-quarts féminin, aura remporté la mise haut la main avec un show mêlant mélodies légères, raffinées, et puissance sonique entêtante. Certes, tout ne semble pas totalement abouti chez Novella, mais ces chansons armées d'une sensibilité mélodique typiquement twee, d'une dimension hypnotique non sans rappeler DIIV, et d'une efficacité digne de leurs glorieuses ainées Elastica ou Lush, ont toutes les qualités pour faire sacrément parler d'elles. Un concert réjouissant, énergisant, galvanisant. Et de l'énergie, il nous en faudra pour supporter la suite des évènements: La Priest, qui aura choisi son plus beau pyjama pour investir seul la scène de la Nouvelle Vague, délivrera un set pour le moins... anecdotique. Enchaînant ses vignettes electro-pop se voulant plus érudites qu'il n'y paraît mais sonnant pourtant inexorablement datées, l'ancien leader de Late Of The Pier ne déclenchera pas un enthousiasme débordant, bien qu'il semble décidé à s'agiter un maximum pour honorer le festival. Pas foncièrement désagréable, mais tout sauf mémorable. Dans tous les cas, le pire était à venir: le collectif Bon Voyage Organisation, dont on se demande bien comment ils ont pu atterrir dans la programmation, constitue sans doute l'un des pires traumatismes vécus durant une Route Du Rock, été et hiver confondus. Visiblement plus soucieux de leur apparence que de la qualité de leur musique, et probables malheureuses victimes d'une hypertrophie égotique carabinée, les Bon Voyage Organisation tournent à vide, sans que l'on comprenne pourquoi ils semblent si réjouis de la vacuité de leur œuvre. Qu'ils tentent à l'occasion de faire guincher quelques commerciaux du BTP dans des afterworks niortais, ou qu'ils ambiancent des retours de mariage à Juan-les-Pins, d'accord. Mais pitié, qu'ils nous laissent en dehors de ça, on a rien demandé. Heureusement, Flavien Berger aura réussi par la suite à nous ramener à la vie, et c'est une sacrée performance quand on a été précédé d'une telle catastrophe. Berger, fidèle à ce qu'on connaît de lui, promènera sur scène sa touchante singularité, ses chansons surréalistes en bandoulière, qui allient à merveille poésie contemplative et froideur techno. Une parenthèse spatiotemporelle, à la fois bucolique, urbaine et intersidérale, qui aura sauvé les meubles de la soirée avec brio, avant que Benjamin John Powers, moitié des délicieux Fuck Buttons, ne s'occupe de clôturer en beauté la nuit avec son projet solo Blanck Mass. Nappes de synthés saturés, rythmes extatiques, incandescence du son et des sens: quoi de mieux pour terminer une soirée nichée au cœur de l'hiver breton qu'une bonne gifle de ce type, à la fois capable de faire rosir les joues et glacer les synapses. Il était temps de rentrer se pager, un peu étourdis par tant d'émotions contradictoires, pour remettre à nouveau le couvert le lendemain.

Hookworms
Hookworms

Malheureusement, intervient ici une ellipse que commande un minimum d'honnêteté: des raisons impérieuses nous ayant conduit à manquer une partie de la soirée, exit tout commentaire sur la pop argentée de l'Écossais C Duncan, et de celle de son voisin Irlandais Villagers. Mais notre arrivée tardive ne l'aura heureusement pas été assez pour manquer Hookworms, combo de Leeds qui avec son second album a considérablement gagné en cohérence et en puissance. Leur psych-rock bien frontal fait merveille sur scène, éructé avec urgence, sincérité, et à une vitesse folle. Excellente entrée en matière, donc, avant que Cavern Of Anti-Matter, nouveau projet de Tim Gane de Stereolab pour faire court, ne déboule sur scène. Avec une galette convaincante en poche ne s'éloignant pas de l’œuvre "stereolabienne" mais incluant des éléments kraut et parfois garage, on était en effet impatients de voir la puissance de frappe de ces morceaux sur scène. Et elle se révèle considérable: dans une formule guitare/batterie/machines à l'efficacité sans faille, chaud comme la braise, le trio jouera à merveille la carte de l'hypnotisme et finira par remporter la mise auprès d'un public pourtant quelque peu désarçonné en début de set. La soirée se conclura sur la même dynamique vertueuse avec Drame (lire notre interview), nouveau projet kraut-disco de Rubin Steiner. Bien plus enjouée que son nom ne l'indique, cette nouvelle entité, sans complexe et en toute décontraction, aura su s'occuper de fournir au public une dernière secousse avant de renvoyer tout le monde à ses pénates. La dimension impro et éminemment collective saute aux yeux et fait plaisir à voir et entendre, tant ces types semblent s'amuser sur scène. Avec en cadeau bonux un Quentin Rollet des grands soirs, chaud-bouillant au saxo, on ne cachera pas notre plaisir d'avoir pris un bon shoot de cette sauce kraut-disco-techno bien fêlée du casque et jamais prétentieuse.

Drame
Drame

Et la fin d'une édition hiver nous amenant invariablement à envisager sa prochaine homologue estivale, on en profite donc, satisfait de notre week-end malouin, pour nous faire l'écho d'une initiative plutôt originale du festival: faisant appel aux talents de pronostiqueurs de son public, La Route Du Rock organise en effet  un concours sortant des sentiers battus. Vous pouvez en effet laisser dès maintenant libre cours à vos fantasmes de line-up parfait, en imaginant celui de la prochaine édition été sur cette page dédiée. Les affiches les plus approchantes de la réalité gagneront deux passes VIP. De quoi goûter, en plus des concerts, à l’inénarrable ambiance de l'espace pro du Fort Saint-Père.


Dernière nuit avant travaux - Confort Moderne

Dernière nuit avant travaux, Confort Moderne, Poitiers, le 13 février 2016

Parfois il y a des papiers un peu plus difficile que d’autres à écrire parce qu’ils ont une petite, ou une grosse charge émotionnelle. Chacun d’entre nous, d’entre vous a été construit par des lieux et des rencontres, c’est comme ça que ça marche en théorie. C’est comme ça qu’à un moment donné on pousse une porte, un peu curieux, et puis là dans l’entrebâillement notre vie s’en trouve un peu, beaucoup, même entièrement changée.

La première fois que j’ai poussé la porte du Confort Moderne j’étais tout petit, et je me suis retrouvé au milieu de quelque chose qui m’avait vraiment dépassé. Je me souviens qu’il y avait des choses vraiment partout. Des expositions, dont une est restée un peu mythique dans le monde de l’art Concrete Castle, un labo de sérigraphie et une fanzinothèque avec des éditions et des impressions un peu partout, et plein de concerts, à droite, à gauche, tout ça dans une friche de quelques milliers de mètres carrés au cœur du Poitou-Charentes, à Poitiers. Oui oui à Poitiers. Je me souviens, ça devait être en 2005 mais j’y avais vu dans l’exposition des gens aussi différents et fous que les Reena Spaulings, Brian DeGraw, Richard Kern, Harmony Korine, Bernadette Corporation, Agathe Snow, Rita Ackermann, Michael Portnoy, Mirka Lugosi et j’en passe.Bien sûr c’est après, que j’ai compris que c’était vraiment fou, mais souvent, c’est après , parfois même bien après qu’on comprend ce qui change notre vie.

Je me souviens aussi d’un concert de Bastard vraiment fou, d’un set de Chloé et d’Optimo (joué au sol dans un angle de la salle), et d’un habillage lumière fait par Ingrid Luche… Bref, je crois que maintenant je peux dire qu’à partir de là ma vie avait un peu changé. Depuis 10 ans donc, c’est un lieu que j’ai fréquenté, aimé, dans lequel j’ai vécu des choses que peu de lieux en France ou ailleurs  permettent de vivre. C’est là où j’ai vu Sunn O))) pour la première fois, là où j’ai vu WHY?, là où j’ai vu Jay Reatard, là où j’ai vu Ivan Smagghe, là où j’ai vu Hair Police, Jad Fair, Daniel Jonhston, Sun Araw, Noetinger, I Cube, Koudlam, La Chatte, etc etc. Là que l’art a changé ma vie quand j’ai compris qu’il était sensible, immédiat, et absolument toujours politique. C’est le lieu où j’ai compris que la culture au sens large et sans hiérarchie de genre était, peut-être, ce qui avait un sens et un sens profond, un sens qui fait qu’on se lève le matin, aux aguets. Là où s’est chevillé profondément l’art et la vie confondus, là où cette formule n’est pas une petite phrase marketing. Là où pour un vernissage de Yann Gerstberger devant Clara 3000 on bouffe des hot dogs offert pour l’occasion. Là où Matthew Barney décide de se payer un billet d’avion pour venir voir jouer son pote Stephen O’Malley pour le vernissage d’une expo sur le métal et avec qui on bouffe des soupes chinoises, là ou Peter Halley vient voir sa femme Ann Craven venir faire son premier solo show d’envergure en France.

JULIEN-KORS-11

Photos © Julien Kors

Bref, je vais arrêter cette longue introduction histoire d’amour, parce que je pourrais sans doute y passer des heures, raconter ce qu’on faisait alors que tel groupe tournait tel ou tel clip, raconter comment parfois les montages d’exposition ressemblent à des utopies dans la vie même, mais hier c’était la dernière nuit avant les travaux, la dernière nuit qui venait clore 30 ans d’histoire d’un lieu qui sait justement faire vivre cette réplique si lointaine aujourd’hui de l’art et la vie confondus. Et la faire vivre radicalement et souvent sans concession. Le Confort Moderne a ce caractère fou de toujours plus ou moins malgré nous, plus ou moins malgré lui, produire du sens dans le réel, et d’en faire son histoire.

Alors voilà, le Confort ne ferme pas, heureusement pour l’art, pour la musique et pour les idées, mais le Confort sera en travaux pour 18 mois. Dernière soirée d’ouverture avant une réouverture qu’on espère encore plus belle. De la programmation comme souvent on ne connaît pas grand chose. Et puis toujours un peu la même histoire, toujours une soirée comme seul, ou quasiment, le Confort peut nous en faire vivre. Une exposition Distopark, transformée en terrain de paintball pour la soirée, et des concerts. Des concerts on retiendra sans doute Gugayage, une sorte d’électro noise au milieu d’un atelier vidé pour l’occasion, sorte de masse sonore hyper dense et possessive, Fiction au milieu du labos de sérigraphie et puis l’impeccable set d’Helena Hauff. Le tout avec les amis, la famille, on recroise Mirka Lugosi venue danser pour l’occasion, un peintre, un sculpteur, d’anciens membres de l’équipe, des programmateurs d’ailleurs, bref on est dans une histoire qui se joue, une histoire de lieu au sens le plus fort du terme. Une histoire aussi qui marque une position qui depuis trente ans n’a presque pas pris une ride, une position radicale. Pas de posture au confort, pas de course à l’avant-garde de l’avant garde, pas de course au dépassement du dépassement, juste la vie dans des murs en béton d’un ancien magasin de bidet, d’une ancienne fonderie.

Il y avait quelque chose de beau et quelque chose de triste. Mais quelque chose aussi de l’absolue singularité de ce lieu qui existe vraiment. Des fois si on était amené à rêver un lieu, je crois que ça pourrait ressembler au Confort Moderne. Un lieu où la vie, la théorie, l’art et la musique se font sans posture, sans allure, un lieu où ça se fait pour de vrai et simplement. Alors bien sûr pas toujours, mais souvent, ça dépasse! Quoi qu’il arrive au fil des années, ça surgit si j’ose dire. Au milieu d’un vernissage, au milieu d’un concert… C’est un lieu qui depuis 30 ans crée sa propre mythologie, en permanence et toujours à nouveau. C’est je crois, après en avoir écumé pas mal, un des lieux en tout cas les plus singuliers de l’hexagone, et on lui souhaite pour ça, de toujours persister, persévérer et de toujours se radicaliser. Encore et encore. Il y a sans doute une école Confort Moderne, en Art, en Musique. Il y a surtout des choix et souvent le choix c’est de ne pas renoncer, de ne pas être dans la facilité. Si je devais résumer en un exemple le Confort Moderne, je crois que je me souviendrais ému, d’une scène monochrome construite par Olivier Mosset sur laquelle je vois Rhys Chatham jouait de la trompette. Le tout au milieu d’un entrepôt immense, éclairé par la lumière du jour qui passe par une tôle en éverite transparente… Ou je ne sais pas, c’est peut-être voir Nico Vascellari performer un monolithe en bronze de 4/5 mètres de haut dans la cour du Confort, le tout accompagné de John Duncan, ou je ne sais pas peut-être voir le chargé de diff de l’équipe passer des disques dans une chapelle en bois de Nicolas Milhé devant Elke Krystufek à côté des sauces pour les patates du buffet du vernissage… Des fois c’est à se demander si le Confort Moderne en plus de créer du sens dans le réel, ne crée pas du réel tout court.

En tout cas ce qui est sûr c’est que le Confort Moderne est un lieu vital, un lieu à côté et un lieu devant, un lieu qui vous fouette et qui chasse. Un lieu qui peut-être changera, ou a changé votre vie. Et puis mince à la fin vous en connaissez beaucoup vous des lieux ou vous pouvez en plein mois de février vers 10h du matin, entendre un poème arabe sur l’infini devant un container qui contient une âme?

Vidéos


On y était : Teen Daze et Teknomom à Mains d'Oeuvres

Teen Daze et Teknomon, Mains d’œuvres, Saint-Ouen, le 31 janvier 2016

Seconde soirée de concerts pour Mains d’Œuvres depuis la reprise de la programmation: la salle accueillait en son sein le sympathique Jamison, plus connu sous l’alias Teen Daze, dans le but certain de sereinement auréoler le dimanche soir d’une pleine couronne de sérénité. Au-delà de ces niaises et basses considérations, le Canadien venait prioritairement présenter son dernier album, Morning World, épaulé pour la première partie du duo parisien de Teknomom, affilié à la sémillante famille du Turc Mécanique.

DSC_0934

All images © François-Marc Loze

Il faut l’avouer : la musique de Teen Daze est belle. Elle s’allonge et s’enroule autour de la conscience, la prend à part pour la soulager, pour lui dicter une réalité parallèle. Une vision des choses passablement engourdie qui se repose paisiblement sur le mol édredon de la rêverie : cela s’agite comme les ondes un peu brumeuses de l’esprit, lorsque l’on ferme les yeux, que l’on se concentre, que l’on visualise cet horizon bourdonnant, chaleureux, un brin vert d’eau, qui s’écoule tranquillement comme un flot de saines pensées. On se perd assez facilement à travers cette atmosphère éthérée, un peu chancelante mais toujours juste, dirigée par une ample rythmique, peut-être à la façon d’un élégant personnage qui s’élance d’un pas large et léger à la fois.

La première partie du concert lorgne vers les morceaux les plus doucereux du Canadien, conversant régulièrement avec son micro, jusqu’à ce que celui-ci se hisse lentement vers la partie la plus élevée de sa setlist, renforce la rythmique et durcisse l’intensité sur les quelques derniers titres. Étrange ambiance pour un dimanche soir, qui ne se prête pas nécessairement à cette débauche d’énergie, que l’on verrait plus à propos en club passé minuit, mais qui ici interpelle – pas de façon négative, au contraire, car donnant un effet intriguant au décalage, presque tendre, assez caressant. Les vapeurs soufflées par le synthétiseur résonnent alors comme une suite de couleurs se déployant dans l’intégralité de la salle avec la force d’une exclamation. Le Canadien aura joué une méthodique sélection de sa florissante production, puisqu’il compte pas loin de six albums, pour pas moins du double d’EP. Parfait concert du natif de Vancouver.

Il fallait voir Teknomom, en première partie. Teknomom joue une musique plus ou moins lente, se hissant progressivement et durement vers d’inatteignables sommets : c’est assez plaisant d’entendre ces longues plages s’étirer et prendre leur temps. Disons que c’est assez solennel, que cela se présente de manière presque cérémoniale : les mélodies s’interprètent comme une personnalité voilée, parfois froide, souvent distante. Quelque chose de taiseux, assez sombre et discret, presque ample et majestueux dans son minimalisme. J’apprécie la façon dont cette musique se déploie de manière sobre et parcimonieuse, le détail lourd de conséquence et l’émotion camouflée par une sourde tension, une indicible volonté d’agir, certainement troublée par les méandres d’un esprit retors, prêt à accomplir le mal, prêt à semer les germes du vice sur le chemin tout tracé par sa destinée.

Disons que ces gars-là, c’est du sérieux. On a à faire, à travers cette musique, à quelqu’un qui ne se dévoile que peu, découvrant ses pensées à travers une paire d’idées murmurées, presque glissées comme on indiquerait par énigme la juste voie, le droit chemin, la véritable route vers l’infini. La musique de Teknomom se développe en effet comme un charme, très langoureusement, presque sensuellement, de manière autrement subtile, apparaissant à la fois vive et secrète comme un mystère. Le duo aura laissé s’exposer quatre mouvements d’une dizaine de minutes chacun avec, à chaque reprise, une ineffable propension à se diriger tel le fatal serpent vers les sombres et obscures cavernes de la menace. Fameux concert des deux parisiens, nous pouvons le dire.

Photos © François-Marc Loze

DSC_0927

DSC_0905

DSC_0907

DSC_0896

Setlist TEEN DAZE

01.Narrow Road, Too Deep
02.Along
03.New Life
04. Waves
05. It Start at the Water
06. Shine on You, Crazy White Cap
07. Another Night
08. Homesick
09. Carmel
10. Sunset Theme
11. Divided Loyalties
12. Célébrer


On y était: Lotic et Rabit à la Java (Bye Bye Ocean)

Bye bye Ocean, la Java, Lotic, Rabit. Ça fait beaucoup de bonnes raisons d’imaginer que la soirée va être belle. Bye Bye Ocean a le nez, Young Marco, M.E.S.H, Photonz, Visionist, Kid Antoine, etc. Toujours de bon goût, toujours de bon ton. Toujours le parquet humide de la Java. 1h30, on croise comme d’habitude à la Java quelques connaissances d’un milieu ou d’un autre. On descend sur la piste, on s’assoit un peu, on foule le parquet. Tout au fond, on voit déjà la tête de Lotic dépasser. Ça fait longtemps que je voulais voir Lotic en DJ set. Sa Boiler Room m’avait interrogé, son mix Janus encore plus. Un type capable de remixer dingue de toi de Sofiane, bon clairement, ça présage d’une touche et d’un style bien particuliers. Les deux sorties de l’an dernier nous ont pour la plupart laissés sur le derrière, on s’était dit qu’il y avait vraiment un truc chez ce type là, un truc de la frustration, un truc du travail sur une musique monstrueuse, une musique à contre-temps, une musique qui ne se veut pas que celle d’un dancefloor automatique et mécanique, mais celle d’un temps traversé par des durées et des intensités différentes, un temps plein de sentiments.

Et il n’en a pas été autrement. Très vite on entend ce qui fait la marque de Lotic, des transitions bien à lui, ou simplement des cuts, une manière de faire un rythme et une durée. Une manière de donner à danser, de donner à se regarder, de s’exaspérer parfois de frustration. Il y a toujours un temps, puis un contre-temps, une manière de lâcher le corps, puis un temps où il faut le retenir. Pas de calibrage donc dans ses DJ sets mais une manière d’être dans la sensation, le sentiment, le ressenti. Des DJ sets qui laissent place à une intériorité, à une manière de vivre différemment la musique. On ne va pas parler d’expérimentation, mais c’est certain qu’entre un remix de Beyoncé, et un remix de Rihanna, se retrouver au milieu d’une des pistes d’Agitation, produit un effet étrange, un effet bizarre. On a donc une danse bizarre, on ne sait pas trop comment faire avec son corps entre les différentes intensités. Il y a des libérations, comme il y a des « en soi ». On ressent ça sur la piste, on voit des accélérations et des décélérations dans les manières de danser, dans les manières de vivre la musique en commun. Et il y a une certaine beauté là-dedans, une certaine surprise aussi. C’est certain qu’on est pas à la Weather, techno 4 x 4, monter et descendre sur un même tempo. Là, on est dans une forme de profondeur qui ne joue pas sur la répétition ni sur une forme de possession mais sur la surprise sans cesse renouvelée, sur l’à côté, l’arythmie. D’une certaine façon Lotic libère une forme, ou revient à une forme plus « disco » du DJ set. Une forme disco qui n’est pas rejouer une ancienne forme, mais imaginer une autre manière de faire le dancefloor.

La foule s’est amassée; et au bout de deux heures c’est autour de Rabit d’assurer la soirée. On retrouve chez lui ce même soucis d’aller à contrepied, de créer autre chose au milieu du calibrage habituel. Une manière de jouer sur le réceptif et sur le circuit de la récompense. R’n’b, expé, techno, hip hop, drum’n’bass, UK bass. Encore une fois, c’est une manière de libérer la musique électronique de son côté genré. On est au milieu d’un dancefloor, tout en étant tout à fait ailleurs, dans une très forte singularité et dans une manière d’appréhender une autre histoire et une autre pratique. Disco, House, Vogue, une autre route de la musique électronique. Écrire sur la musique, c’est souvent travailler sur un support fixe, avant de travailler sur une réalité vécue. Passer de l’enregistrement au live, c’est un peu entrer différemment dans l’objet d’une recherche. Travailler sur la substance même de cette recherche et lui donner corps. Avec Lotic et Rabit, on n'a pas vraiment été déçus. Au contraire, ça confirme, je crois, qu’un changement se fait dans la musique électronique. Qu’il y a des brèches -- et des brèches intéressantes -- dans le calibrage techno des dernières années. Il va falloir compter et être aux aguets de cette scène là! S’il fallait tirer une certaine leçon au fond ça serait la boucle plutôt que le BPM. D’une certaine façon à nouveau et dans un genre différent c’est passer de la tonalité à l’atonalité du DJ set. Créer des fictions émotives et non des continuités linéaire, bref jouer la profondeur, la densité et surtout la sueur. En d’autres termes, faire du sens et du sensible sur un parquet humide.

Vraiment, je crois, qu’il va falloir se tenir là, et s’étonner de cette scène là pour encore quelques années!


On y était : Ought à la Maroquinerie

On y était : Ought à la Maroquinerie, le 25 novembre

À l'occasion de la sortie de Sun Coming Down, le deuxième LP sorti sur Constellation, je revoyais Ought à la Maroquinerie pour la troisième fois de l'année. Fallait-il s'inquiéter d'une telle assiduité? Étais-je en train de développer un quelconque syndrome, ou une addiction compulsive pour ce groupe ? Désireuse de pénétrer les arcanes du milieu indé, je péchais plutôt par excès de mondanité. Oh Yeah! Euh Yes pardon. Le terme « Yes » est plus stylé comme le souligne Stuart Berman dans sa chronique pitchforkienne de Sun Coming Down, consacrant un paragraphe tout entier à la différence ontologique qu'il y aurait entre les deux termes : « La musique Pop s'incarne toute entière dans le terme « Yeah ». Celui-ci renvoie à une forme de rébellion inoffensive et décontractée. Il n'y a pas plus je-m'en-foutiste que dire Yeah. Enlever le s c'est décliner tout sens des responsabilités alors que l’énoncer correctement atteste d'une vraie forme d'engagement »… Je ne traduirai pas la suite du corpus qui pourtant ne cesse de broder sur la valeur de ce nouveau « Yes » révolutionnaire et post-postmoderne car sa métacompréhension en langue anglaise me dépasse quelque peu, par contre je me propose à mon tour de digresser autour d'une autre définition qui à mon sens reflète parfaitement l'esprit de ce quatuor de postpunk classique….

Le terme «Ought» marque une intention, qui tend à la résolution d'une action mais le conditionnel rend la démarche vacillante. Il n 'y rien de moins fiable en effet qu'un piètre conditionnel en guise de réponse donnée, d'autant que le conditionnel est souvent utilisé pour marquer un langage soutenu. Il est l'apanage des gens bien élevés, qui, de manière courtoise, n'imposent pas avec perte et fracas mais suggèrent avec finesse et délicatesse. Ce nom sied ainsi tout à fait à ces quatre garçons sensibles au charme discret. Tim Beeler incarne à lui seul cet esprit nobiliaire, avec sa joliesse de dandy, son cou racé, ses chemises en daim légèrement froissées et ce visage de poupin aux traits émaciés. Sa voix est galante, et malgré son faible timbre, qui manquait d'ailleurs cruellement d'amplification à cette occasion, elle sait se faire impérieuse car le ton fluctue incessamment. Et si son ton s'entend, on est content, faudrait-il dire en allitérations car il s'agissait bel est bien d'une constante constitutive de sa diction. Autre manifestation, j'appréciais tout particulièrement sa manière de scander les textes de manière théâtrale et son goût de la répétition avec une voix presque aussi nasillarde que celle d'un Mark E Smith, lui donnant des airs de garçon prolétaire. Celle-ci pouvait pourtant tout aussi bien s'élever et gravir les échelons de l'humaine condition. Tout ce panel sociologique et cette palette de tons qu'il nous mettait à disposition étaient hautement distrayants. Les titres Men For Miles ou encore Beautiful Blue Sky illustraient bien ces différents points : la répétition et les registres variés à satiété pour un effet théâtralisé.

Ought

Les détracteurs de Ought pourront justement lui reprocher cet excès de théâtralité et ce phrasé emphatique presque ironique, à l'image du « I've given up love » dans le titre Passionate Turn. S'agit-il de sur-interprétation ? Dois-je leur prêter des intentions qu'ils n'ont pas?  N'allant pas jusqu'à dire qu'il ont la dérision d'un Frank Zappa, il y a tout de même des dimensions qui à première vue n'apparaissent pas. J'évoquais dernièrement, avec un ami, le cas de Lawrence Hayward, le chanteur de Felt. Ce poto soutenait être terriblement indisposé par le timbre et les modulations d'Hayward. En dépit de son amour immodéré pour la pop britannique des années 80, il exécrait au plus haut point ce groupe seulement à cause de l'artificialité de la voix de son chanteur (notamment au sujet de Sunlight Bathed The Golden Glow sur Gold Mine Trash). Cette haine invétérée me fascinait et je me rendais compte que j'aimais précisément ce groupe pour cet aspect.

Certes on peut reprocher à cette voix maniérée et aux arrangements musicaux léchés et bien souvent empruntés, un certain manque de naturalité. C'est du post punk de garçons bien élevés à qui il manquerait la fougue et la radicalité. L'introspection y est mais le chant a beau tenter de s'encanailler, la musique ne cesse d'être appliquée. Ought en concert n'a rien de révolutionnaire. C'était même plutôt très mou en première partie de soirée... Quel serait finalement l’intérêt d'assister à un concert reproduisant le disque dans son intégralité sans aucune altération ou improvisation ?

Il nous aura fallu un certain pour entrer dans le vif du sujet. C'est même à la fin que l'émotion a commencé à nous gagner sensiblement. Curieusement, le public qui jusque là, ne bougeait pas d'un iota s'est tout à coup emballé à la fin du concert et les rappels ont été si intenses et les applaudissements si denses que le groupe est revenu une troisième fois sur scène. Tim Beeler, répondant poliment aux injonctions du public, s'est alors exclamé avec sa plus belle voix de canard: « We're not the Beatles » pour indiquer qu'il avaient déjà quasiment épuisé la quasi totalité des titres de leur répertoire. Ce plébiscite inattendu n'a pas manqué de me faire sortir de ma langueur et je me mettais alors à applaudir avec la même ferveur idolâtre en criant « Yeah! » à tout-va alors même que je m'ennuyais quelques secondes auparavant. J'ignore ce qui s' est passé, sans doute, une fois de plus, cette fameuse envie de communier et de se prendre dans les bras... Cela va-t-il cesser enfin? Je souhaiterais retrouver mon esprit critique et retrouver la verve irascible d'un Mark E Smith ou tout simplement m'arrêter d'écrire...

 


On y était : Os Mutantes & Faust à Petit Bain

On y était - Os Mutantes et Faust, les 20 et 21 novembre à Petit Bain

Comment aimer de nouveau après une longue séparation? Cette question, qui pourrait faire l'objet d'un déchirant sujet dans une émission télévisée pour mère au foyer, s'est posée tout au long de la prestation des Os Mutantes. Il était de bon ton de se retrouver dans une salle remplie de personnes fermement décidées à célébrer l'hédonisme en toute insouciance et l'hilarité à l'occasion de la 3e édition du festival How To Love à Petit Bain. Après Tahiti Boy, l'heure était à l'esprit carnavalesque et le public réservait son plus bel accueil à Os Mutantes pour communier chaleureusement et partager un moment de douce ébriété. Leur entrée, quelque peu ratée puisque Sergio Dias, n'arrivant pas à amplifier sa guitare, fut contraint de quitter la scène pour quelques ajustements, était à l'image de ce rendez-vous manqué aux espoirs ô combien déçus. Allons donc... Fallait-il vraiment s'étonner ? Quelle vaine illusion que de croire qu'ils pourraient ressusciter ou même se réinventer après tant d'années ! Du trio facétieux il ne reste que Sergio. Rita Lee et Arnaldo Battista, les anciens amants sulfureux, se sont à jamais éloignés, et Sergio porte désormais l'héritage funeste d'un groupe céleste déchu avant même d'avoir triomphé. Aujourd'hui, leur rayonnement s'étend sur toutes les contrées indés et les Os trônent désormais au Panthéon de l'Outsider. Quelles sont les raisons d'une telle fascination? Le mystère de l'incarnation reste intact.

Depuis leur reformation en 2006, deux albums ont vu le jour et le dernier LP intitulé Fool Metal Jack sorti l'an dernier et chanté en anglais, marquait un revirement important quelque peu alarmant. Malheur et damnation! Le glas sonna aux premiers riffs dignes de ceux d'un Carlos Santana, dénaturant un style estampillé qui pourtant faisait leur spécificité. Les velléités guitaristiques de Sergio s'en donnaient à cœur joie et plombaient la légèreté des douces mélodies psychés au profit d'interminables solos dégoulinants. Vade Retro Santanos Mutantes! Le plaisir qu'il prenait à jouer était pourtant évident et il s'amusait, tel un enfant, à presser indifféremment les cordes de son jouet et à appuyer sur tous les boutons.

La formation était restreinte ce soir là, seuls quatre membres officiaient, et nous étions loin du joyeux bordel foutraque et coloré auquel ils nous avaient habitués. La fantaisie n'était soulignée que par des artefacts compassés. L'adorable Sergio arborait un costume à la Paul Revere and The Raiders, accompagné de bottines à talonnettes et d'une redingote de capitaine de vaisseau en pleine époque coloniale tandis qu'Esmeria Bulgari, toute de noir vêtue, portait également des bottes montantes au fétichisme sexuel vicié, délaissant ainsi leurs traditionnelles tuniques de farfadets au profit d'un look glam outrancier.

En dépit d'une chaleureuse ambiance, je préférais rester dans mon coin et boudais bêtement comme une petite sotte ingrate, au lieu de me laisser submerger par le plaisir et me réjouir d'être en aussi bonne compagnie... J'étais en effet entourée de jeunes représentants de la diaspora brésilienne, composée à 80 % de charmantes petites soubrettes plantureuses au déhanché et décolleté vertigineux qui m'invitaient à danser. Parmi l'assemblée, Il n'y avait aucun vétéran de l'ère psyché et encore moins de garageux 60's, seulement de joyeux boute-en-train prêts à danser sur les rythmes endiablés de la Bat Macumba !

12246774_10154056360713029_4879791348332792690_n

Photo © Vincent Arquillière

Bien heureusement, dès le lendemain, Faust m'a réconciliée avec l'idée que je ne pourrai plus jamais assister à un concert de pépés. Hé hé ! Grand bien m'a fait de communier en collectivité et d'entrer dans la danse de l'irréalité. Ce groupe de krautrock a pourtant 40 ans d'existence mais il continue de croire en ses forces vives et de vouloir œuvrer pour le bien de l'humanité. Les époques changent, les mentalités évoluent, les idéologies s'alternent, les régimes se succèdent mais Le monde selon Faust s'indiffère de ces mutations. Le premier titre renommé Paris pour l'occasion, faisait écho aux récents évènements et donnait le ton de cet engagement dès l'introduction. À la fin du morceau, le bassiste Jean Hervé Péron a ensuite brandi un papier dressant la liste des grands dictateurs (déchus), parmi lesquels Augusto Pinochet ou encore le général Franco! Révélation ultime et prise de risque absolue! Engagement total au mépris des conséquences! Oui oui en effet… Faust a fauté. L'intervention était surréaliste et plutôt anachronique, mais en dépit de l'apparent ridicule de la situation, la sincérité et l'engagement était tels que nous finissions par adhérer pleinement.

L'expérience était inédite, d'autant qu'elle ne se reproduirait sans doute jamais. Leur prestation nous plongeait dans une faille spatio-temporelle pour un voyage dans un passé utopiste et antimilitariste. Nous commencions à nous prendre au jeu et à saluer leur ferveur idéologique. Le rythme martial de la batterie, martelé par le mastodonte Werner « Zappi » Diermaier nous faisait marcher au pas et facilitait cette adhésion. Cependant, les discours avaient beau être bienveillants, l'angoisse nous saisissait tout du long car leur musique était glaciale. L'effet de répétition, les collages électroniques fantomatiques, les sonorités stridentes obtenues au moyen d'objets fétiches informes et tranchants, d'écuelles en métal renversées suspendues à des mobiles, concouraient à cette plongée dans les abîmes en vue d'un fatal envoûtement. Faust a triomphé et a ravi notre âme pour la damner éternellement. Nous ne voyions plus les choses de la même façon. Un filtre abject couvrait ainsi les visages de mes condisciples qui commençait à agir de manière étrange. Un voisin se grattait frénétiquement le crâne en grimaçant notamment à l'écoute d'un extrait incorporé du document sonore d'Antonin Artaud (Pour en finir avec le Jugement de Dieu), une femme pécheresse s'est jetée tout à coup dans les bras d'un parfait étranger pour le couvrir de baisers. Je vis ensuite débouler un mec défoncé arborant un look de métalleux salafiste, tenant sa housse de guitare sous le bras, et les pires visions se bousculaient tout à coup. Je me voyais déjà, prête à bondir dans un élan désespéré, pour contenir le geste furieux d'un illuminé. L'esprit de Faust avait eu raison de moi. J'étais devenue folle à lier.

Le très beau titre éponyme et archétypique intitulé Krautrock (issu de l'album Faust IV), a clôturé ce secte.. euh set pardon et je pensais alors à la multitude de formations actuelles qui se réclamaient de cette obédience…. Finalement, leur soi disant approche passéiste, que je raillais au début de leur prestation, n'était pas irréaliste. L'histoire se répète inlassablement, à l'image de ce mouvement musical, qui ne cesse de réapparaître et dont les forces n'ont jamais été plus vives qu’aujourd’hui.

Le visage grimaçant du cynisme se propage mais l'utopisme avant/arrière-gardiste de Faust entend fortement résister à cet état irréversible des choses. Telle une poignée d'irréductibles révoltés (« Faust » signifie également « poing » en allemand ) ses membres réactivent un rêve et sont emprunts d'une ferveur qui leur donne encore à penser que l'art peut transformer le monde et qu'il peut même se fondre dans la vie. Aujourd'hui, il semble n'y avoir plus de lieu pour l'utopie, comme si nous étions imprégnés de la conviction désespérée que le monde court à sa perte et que le jugement critique tient du leurre. Les initiatives de ce type tendent à nous réconcilier avec certains principes prétendument oubliés et il ne pouvait y avoir de concert plus salutaire, en ces temps troublés, que celui auquel je venais d’assister.


On y était : Bitchin Bajas & Raymond IV à l'AJMI

Bitchin Bajas + Raymond IV, AJMI, Avignon, le 6 novembre 2015 

Aussi docilement que le peuple hébreu se laissa conduire vers Jericho en 1493, la population avignonnaise se prit de son plein gré dans les filets métalliques tendus par le collectif Jericorp ce soir du 6 novembre 2015. Les activistes de la cité papale arrivent une fois de plus à réunir un plateau expérimental pointu dans une ville plus habituée aux longues tirades théâtrales qu’aux crissements analogiques. Ce sont les gourous Raymond IV et Bitchin Bajas que les outsiders ont sollicités pour répondre à notre quête spirituelle et nous offrir un moment hors du temps. Et l’initiation chamanique débute à peine passée les portes du club de jazz de l’AJMI.

Le lyonnais Raymond IV a l’honneur d’ouvrir le bal dronesque, installé avec son artillerie scintillante au milieu de la salle. Seule différence avec une cérémonie incantatoire, on ne danse pas autour du feu mais l’on médite les yeux fermés, assis en tailleur encerclant le marabout et ses boites à rythmes et cassettes. Des chants célestes nous pénètrent de part en part laissant fuiter des voix d’esprits africains qui nous alpague. La résistance est brève, rapidement déjouée par des percussions entêtantes projetées de parts et d'autres du club à la vitesse de la lumière grâce au système quadriphonique de l'AJMI. Après la vague africaine, ce sont les sonorités aquatiques et mécaniques qui s’entremêlent, des sons qui pourraient être tout droit sortis d’un thérémine claquent entre deux trainées euphorisantes. Le public est dans une sorte de transe interpersonnelle, les conflits intérieurs sont retranscrits par la musique, par la dualité entre des sons emplis de chaleur et d’autre d’une froideur hivernale. Comme victimes d’une communion silencieuse entre les esprits et eux-mêmes, les corps presque inertes des personnes du public se laissent portés au gré d’un vent imaginaire qui construit et déconstruit tout sur son passage.

Remis de ce moment de flottement hertzien, nous nous apprêtons à rentrer dans la deuxième phase de la procession chamanique : la procession façon nord américaine.

IMG_8450

Photo © Louis Bérenger

Débarqués de Chicago leurs vieilles machines sous les bras, les thaumaturges de Bitchin Bajas n’ont rien à apprendre en matière de charme. Le groupe initialement formé par Cooper Crain, également membre du groupe psyché motorik Cave, sème des trainées organiques derrière lui et montre ce que l’ambient sait faire de mieux.

Le set s’ouvre sur le fantasmagorique Inclusion de l’album Bitchitronics sorti chez Drag City. Rob Frye, assis en tailleur, nous téléporte jusqu’au pays du soleil levant grâce à la pureté du son qui émane de sa clarinette. Il n’aura pas fallu attendre longtemps avant d’entendre Marimba, titre phare de Transporteur, dernier album en date sorti chez Hands In The Dark. Flûte et synthés s’unissent dans un effort jouissif presque médicinal pour quiconque l’écoute, les répétitions lancinantes faisant office de remède. Et le Crumar DS 2 manié avec tant de dextérité par Daniel Quinlivan n’est sans doute pas étranger aux effets immédiats de ce traitement. C’est ça aussi le génie de Bitchin Bajas, utiliser des machines datées de plusieurs décennies mais surtout savoir les écouter et en exploiter tout le potentiel. Cette maîtrise, ils nous la prouvent notamment au moment de Parisan Jam, morceau créé et expérimenté un mois plus tôt à l'Espace B qui fit tant d'effet à la capitale qu'ils se voyaient mal en priver les villes suivantes. S’ensuivront des moments d’une pureté sans équivoque glorifiés par les variations d’un saxophone parfois lourd, parfois léger comme l’air. Chaque intervention de l’orgue électronique Ace Tone de Cooper Crain marque une renaissance dans une chaine sonore diaphane. Difficile pour le public d’ouvrir les yeux à nouveau lorsque vient le moment du rappel : des percussions qui s’emballent et enveloppent les sonorités analogiques immaculées pour une entrée que l’on ne peut refuser dans la troisième dimension. Les musiciens, eux, restent stoïques, à la merci de leurs instruments et de leurs émotions. Nos chakras sont plus que jamais ouverts et nos esprits s’imbibent de chaque note. L’effort des Bitchin Bajas marque son point culminant sur l’ultra mystique Rias Baixas, Everest de plus de 10 minutes, passant d’un son de flûte cristallin à la tension des frappes de batterie qui s’entrechoquent et nous prouvant encore une fois ce que les machines des années 70-80 ont dans le ventre.

Le set se termine et avec lui, le retour au monde réel que l’on aurait volontiers prolongé de quelques heures.

Vidéo

Setlist

1. Inclusion
2. Marimba
3. Parisan jam
4. Tilang
5. No tabac
6. Going home
7. Rias Baixas


On y était : Musiques Volantes aux Trinitaires

On y était - Musiques Volantes le 6 novembre 2015, Les Trinitaires, Metz

Assister à la soirée violente des Musiques Volantes, c’était vivre cinq heures de la surdité progressive d’un ouvrier sidérurgique chinois, ou franchir l’Atlantique planqué dans le train d’atterrissage d’un long courrier. Un cimetière de tympans noyé de sueur et de bière. Wire, J.C. Satàn et T.I.T.S réunis dans une même soirée à 110 décibels ponctuée de projets noise, drone et punk, la virée promettait de toutes façons de désensabler nos portugaises, on le savait et on le voulait.

Tout commence pourtant sobrement par Nibul, un duo à la tradition bruitiste mâtinée d’ambiance ethnique et partagé entre saxo et batterie de fortune. Les complaintes interminables et sirupeuses de la drone cuivrée, secondées par un fond sonore ronronnant et chuintant émanant du binôme séquenceur/disto, sont secouées par les soubresauts rythmiques du batteur qui semble tout autant succomber à la transe générée par l’atmosphère musicale qu’à une expérience mystique sous ayahuasca. Le contact avec le public se crée rapidement et ne fait pas défaut sur toute la longueur du set improvisé, tant le fond expérimental et progressif du tandem peine à lasser. La transition est incertaine une fois la chapelle atteinte et les premières notes de Destroyer égrenées: il y a tout un monde entre une formation binaire bruitiste et le simili-orchestre de pop composé de Dan Bejar et ses sept musiciens. Les prods du Canadien sont fignolées aux petits oignons, le backing band joue à la croche près, et bien que fortement malade et limité dans son chant, Dan se donne beaucoup de mal pour assurer un set raccourci à 45 mn au lieu de 80. Mais la sauce trop coulante ne prend pas, une partie du public scande et s’enthousiasme mais l’approche mielleuse fait tache dans la programmation et décourage les masos qui attendent de saigner des oreilles. Ce n’est pas le bon groupe pour la bonne soirée, ou l’inverse, et c’est sur le terme de “fromageux” soufflé par une voisine et validé par l’assemblée qu’on s’extrait promptement de la salle pour gagner le cloître et se délecter de Fort Crèvecœur.

Destroyer © Damien Electrophone

Destroyer © Damien Electrophone

Comme Nibul, avec qui ils partageaient ce soir là le projet Raga du Soir en Trois Mouvements, Fort Crèvecœur est un duo noise à prédominance folk minimale. Face à face sur leurs chaises respectives et ceints par le public, les deux bruitistes réduisent leur appareil musical au cheap le plus rudimentaire, communiquant tour à tour et parfois de concert, qui avec un banjo à cinq cordes ponctuellement joué à l’archet, qui avec un Mélodica Bontempi vintage ou un harmonica. Le fond sonore, diffusé par un lecteur/enregistreur de l’âge de son propriétaire, oscille entre field recording naturel et sons dissonants dans une version concrète de musique de chambre qui impose à l’assistance un silence respectueux et contemplatif. La rythmique elle-même est atténuée, discrète, jouée à même la cuisse, s’élevant progressivement sitôt que la chaise sert de caisse claire, un chapelet de cloches jouant finalement le rôle de charley de fortune. L’atmosphère est sourde et intime, et le public finit assis, dans le calme, comme de bons élèves. La torpeur, repoussée par une ou deux gorgées de bière, est définitivement balayée par le punk empoisonné d’Avale, duo de messines autoqualifié d’“amour froid” se répartissant basse et batterie dans une ambiance bitchy agréablement surjouée. Le set commence dans la retenue malgré les maracas qui tombent lourdement sur les fûts de la batteuse, et la fausseté du chant associée à l’espace du caveau résonnent comme un concert de squat, quand bien même on ne peut pas allumer sa clope. Soutenues par leurs expériences respectives dans des groupes locaux, les deux garces au look rockab ne manquent ni d’humour ni de technique, mais Avale ne crache pas: même avec des amorces plus que correctes, les morceaux peinent à décoller et sur la longueur la motivation s’estompe doucement — il faudra la folie dévastatrice de J.C. Satàn dans la chapelle pour se dégourdir les mollets.

Avale © Damien Electrophone

Avale © Damien Electrophone

Que dire du quintet garage rock qui n’ait déjà fait l’objet de multiples reports? Fidèles à leur réputation et malgré une chaleur tenace dans une nef au bord de l’Enfer sonore, les Bordelais déversent leur psychédélisme méphistophélique sur un parterre de bigots transformés, reprenant dévotement leurs paroles et implorant la damnation. On croit un instant assister à une cérémonie sacrificielle lorsqu’une pécheresse en courte bure tente d’agiter sa choucroute blonde sur scène, mais elle est prestement rejetée dans les abysses soufrés de la fosse, rejoignant le commun des succubes pour assister à la fin du concert qui s’achèvera, comme de bien entendu, torse nu dans les vapeurs de sueur et d’alcool. En aparté de l’intensité satanique se tenait dans le cloître la troisième et conclusive performance du triptyque Raga du Soir en Trois Mouvements, cette fois menée par Gugayage, un autre duo à l’approche noise mais à dominante techno dont l’énergie finira par pousser une partie du public à entamer une queue-leu-leu imprévue et franchement drôle sur fond de micro réverbéré et de minimale tirant parfois vers l’IDM. Retour au caveau pour découvrir les Montréalais deChocolat en live, dont l’album Tss Tss, lui-même enregistré en live dans la foulée de quelques répètes, avançait une psyché garage aux ressorts progressifs. Mené par Jimmy Hunt, dont les antécédents cheesy imprègnent les compositions sans toutefois les transformer en guimauve, le groupe balance un set rôdé mais pas lisse, basculant facilement d’une texture pop un peu lustrée à un garage discordant fondu au larsen. Hunt, les bras noueux écorchant sa guitare et à moitié caché derrière des lunettes de presbyte, jabote ses maigres versets en anglais comme en français d’une voix à la limite de la féminité, dans une ambiance hypnogène et douillette qui étourdit à peine tant elle reste cachée au milieu des saturations et des élans frénétiques du clavier.

JC Satan © Damien Electrophone

JC Satan © Damien Electrophone

Gagnant les tympans les plus profonds, la saturation sucrée des Canadiens finit d’être boursouflée par les Britanniques de Wire dans un élan transatlantique de solidarité acouphénique. Entre punk et art rock, feedbacks enthousiastes et synthétiseurs expérimentaux, Wire a contribué à graver les microsillons de la sainte galette post-punk et enfanté presque autant de sous-genres que d’enfants terribles. Wire en live, c’est reprendre quarante piges de circonvolutions métalliques, c’est toucher du doigt l’atemporalité du rock dans ses déclinaisons les plus empiriques et alternatives, c’est… visiter un musée du classicisme. À l’exemple du mouvement pictural, une fois l’intellectualisation mise derrière soi, une fois le plaisir prêt à recouvrir la moindre parcelle de réflexe analytique, reste un arrière-goût de déjà-vu regrettable prenant la forme d’un set ultra propre, où la crainte du moindre pain empêche le quatuor londonien d’oublier un temps son perfectionnisme pour se lâcher un peu, obligeant un public pourtant acquis à sa cause à se focaliser davantage sur le détail technique que sur la composition générale, histoire de ne pas s’ennuyer avant de passer au tableau suivant. La répète était parfaite, vivement le concert. Autant dire que c’est sur T.I.T.S, derniers à se produire sur les coups d’une heure du matin, que se portaient nos espoirs de conclure la soirée en bousculant un peu la bière du voisin. Une pression qui n’a effectivement pas empêché le groupe de nous faire renverser les nôtres, le quatuor aux horizons divers (Catholic Spray, The Feeling of Love, Pierre & Bastien, Chimiks) se renvoyant la patate chaude cacophonique dans un exemple strident d’orgie garage aux effluves punks panachés de sueur. Boostés par l’acoustique catacombesque du caveau, les accords lo-fi frisant l’indéfinissable se répercutent sur la voûte basse et les corps chauds, pourrissant définitivement et dans la plus grande allégresse les reliquats de nos nerfs auditifs. C’est brutal et intense comme une claque sur le cul pendant le coït, et suffisamment addictif pour justifier un rappel malgré la fatigue et la chaleur. T.I.T.S finira par nous laisser vannés, essorés, les esgourdes empâtées et les pattes engourdies, mais ravis de cet épilogue à la plus dissonante des soirées de cette vingtième édition de Musiques Volantes.

Wire © Damien Electrophone

Wire © Damien Electrophone


On y était : Skull Defekts au Point Éphémère

On y était - Skull Defekts, le 30 octobre 2015 au Point Éphémère

Après avoir semé une noire descente de ferraille l’année dernière sur une scène extérieure du Villette Sonique, le quatuor suédois revenait sans pression balancer leur bitume casse-nuque dans un Point Éphémère à moitié vide : la concurrence, ce soir-là, était bel et bien relevée. Cependant, point de déception car, en plein cagnard ou dans l’obscurité la plus totale, les hommes du Grand Nord ne se sont clairement pas fait prier pour tracer leur route avec mesure, application et sobriété. Les Skull Defekts sont des princes. Ils possèdent une irrésistible attitude. Ils drainent le regard, l’attirent et l’attrapent d’une façon presque irrépressible. Comme un charme fait action sur les créatures les plus avides d’une extraordinaire expérience, ils ensorcèlent les assoiffés, enchantent les résignés et fascinent aisément l’assemblée. C’est dire que ces importuns disposent d’un vrai style : il ne s’est pas fait voir de très longue date une propension si élégante à enchaîner des pas de danses, à représenter une force vive parfois si intense, à projeter vers la foule incrédule une suite de mouvements étranges, jamais vraiment évidents, toujours parfaitement adéquats.

Observez le guitariste blondinet. Est-ce vraiment possible ? Peut-on légalement considérer le fait qu’il imite à merveille les déplacements d’un crustacé un peu bourré ? Qu’il dégaine son palet d’une manière parfaitement incorrecte ? Qu’il extraie des riffs aussi sensuels que rocailleux de sa guitare ? Cette musique s’exprime sans filtre car elle fait brillamment appel à l’acte sexuel, discrètement évoqué par un minimalisme subtilement forcené, habilement décontracté. Les relations pour adultes sont ici mystérieusement dévoilées, jugez plutôt : de répétitives constructions - donnant le tournis, approchant l’extase - des riffs presque arides mais toujours empreints d’une particulière suavité, portés par une rythmique hypnotique lorgnant souvent vers une transpirante martialité. Et ces trajectoires, à n’en plus finir, ces espèces de gestes et d’à-coups, physiques et déroutants, c’est vraiment plaisant, c’est ce qui fait véritablement graviter le concert dans une dimension supérieure : tous vêtus de noir de la tête jusqu’aux pieds, les mater se dandiner sur ces insondables lignes de tension, ces sourdes et lointaines menaces, a quelque chose de profondément captivant. Ces enfants incarnent à la perfection leur musique : ils l’habitent gaillardement tout en produisant ces riffs si singuliers, prêtant une vague impression de rock’n’roll mystiquement perverti, inflexiblement manipulé puis disséqué pour en ressortir une moite et lascive noirceur, à la fois minimale et voluptueuse, austère et concupiscente, à l’odeur de souffre, à la couleur du charbon. Quasiment une heure et demie de riffs modérément dépravés, d’économe opacité et d’attitudes volontairement déplacées : ce fut excellent.

Photo © Jérôme BRODY

FMR_7747

FMR_7801

FMR_7757--

FMR_7799

 

 


On y était : Festival ERA

On y était : 4/25 juillet 2015, MASÍA CAN GASCONS

Il y a quelques semaines la team Hartzine débarquait au fin fond de la campagne catalane afin de découvrir le Festival ERA, soit le Festival Rural de Musica Alternativa i Electronica. A quelques kilomètres de Girona, ce petit festival propose un évènement à taille humaine, privilégiant la qualité à la quantité en mêlant têtes d’affiches internationales (Gold PandaThe Antlers) et groupes issus de la scène locale (DeloreanJupiter LionEl Ultimo Vecino).

Pour cette troisième édition, le festival se partageait sur deux jours, avec une pool party électronique ambiancée notamment par Ricardo Tobar, Marc Piñol, Undo et le le festival "boutique" avec concerts, lives électroniques et djsets.

IMG_2302

Arrivé sur les lieux à 14h pour la pool party, Abu Sou du crew Discos Paradiso (disquaire emblématique de Barcelone) déroule un set balearico disco impeccable, parfait pour découvrir le lieu et chiller. Imaginez une maison de maître avec piscine perdue au milieu des champs, quelques tireuses à bière, un photomaton, un terrain de volley, quelques petits stands de créateurs et fringues vintage et au fond un berger et ses brebis. Cadre idyllique, l'ambiance est décontractée, les festivaliers se posent tranquillement dans l'herbe, on prend le soleil tout en sirotant une petite Moritz. La jauge limitée à 500 personnes, permet de jouir pleinement du lieu, "on est bien Tintin" comme dirait l'autre. Côté musique, la transition devient un peu plus putassière avec deux jeunes DJ, Optmst et Vallès (venant respectivement de Barcelone et Ibiza) qui balancent de la house un peu bitch - pour le coup ça colle moyennement à nos oreilles, on en profite donc pour se caler quelques shots de Jägermeister offerts gracieusement par des promoteurs vêtus de combis latex noir et orange, ça fait un peu mal aux yeux et à la tête. On rentre ensuite sérieusement dans le vif du sujet avec Marc Piñol. Habitué aux sets impeccables, celui ci ne fera pas exception à la règle. Le catalan, journaliste et DJ depuis la fin des 90's, cajole nos oreilles avec son set electro/disco sexy à souhait un peu darkos sur les bords. Les gens commencent à être un peu imbibés, ça se trémousse et ça se roule des pelles dans la piscine. Le live de l'ami Ricardo Tobar ne sera finalement qu'un DJ set pour cause de souci technique, on est un peu déçus de ne pas découvrir le nouveau set qu'il a confectionné pour la sortie de son dernier LP Collection mais son DJ set à la techno psyché/chamanique oscillant entre sonorités aériennes et rugueuses est implacable. La foule danse et les gens font bien plus que s'embrasser dans la piscine. Le festival se clôture avec Undo, dont on a gardé un mauvais souvenir depuis l'an dernier et son set au festival MiRA où il avait choisi de nous faire saigner les oreilles avec sa techno d'autoroute. Cette fois-ci ce ne sera pas le cas, belle transition avec Ricardo, son set équilibré et nuancé tout en étant rentre-dedans quand il le faut sera parfait pour terminer cette pool party.

Il est deux heures du matin, c'est fini. Les festivaliers retournent à la ville grâce aux navettes de bus mises à leur disposition. Tout le monde est heureux, ça chante, ça danse et la fête continue pendant l'heure de trajet qui ramène tout ce petit monde Plaza de España à Barcelona.

Processed with VSCOcam with 5 preset

Deuxième volet de la saga ERA, le festival "boutique" se déroule une dizaine de jours plus tard. Cette deuxième journée est plus orientée musique indé avec des lives rock, des lives électroniques et des DJ sets. Cette fois-ci le festival se déroulera sur la totalité du domaine de Can Gascons, deux scènes sont montées pour l'occasion, le coin buvettes/sandwich est beaucoup large et la jauge est étendue à 2000 personnes. On part donc sur les coups de 16h avec la superbe navette de bus, notre chauffeur a la pêche il double les camions sur l'autoroute d'une main tout en mangeant des cacahuètes, on est rassuré.  A peine arrivé, quelques minutes plus tard commence le premier concert, El Ultimo Vecino, groupe synth-pop de Barcelone emmené par Gerard Alegre Dòria. Début timide, pas évident d'ouvrir un festival à 18h, mais le groupe se met à l'aise au fur et à mesure et la foule commence à danser sur cette synth-pop aux guitares cristallines. On part ensuite découvrir le "coin VIP" situé au bord de la piscine, la tireuse à bière en libre service nous fait de l'œil. On décide de se caler là un petit moment, et on retrouve Marc et Carles de l'orga, dans le speed mais toujours dispos et souriants.

Quelques bières plus tard, El Ultimo Vecino nous rejoint et on décide de taper la discussion (cf. plus bas), assez dur envers eux-mêmes, tendance à l'auto-flagellation, on essaie de les rassurer sur la qualité du concert qu'ils nous ont donné une heure plus tôt. Pas facile de laisser notre amie la tireuse à bière, mais on décide d'aller faire un petit tour sur la seconde scène, Lili's House et son combo pop/folk/ukulélé plein de clichés aura raison de nous, on reste cinq minutes pas plus et on repart se lover près de notre tireuse à bière préférée. On y croise Ekhi de Delorean, disparu des radars depuis un petit moment, ils ont sorti deux titres quelques jours plutôt, dont Crystal - titre au mood Hot Chipien. Bien sympatoche, les basques installés à Barcelona, sont ravis de reprendre la route des concerts et des festivals mais nous livrent quand même leur difficulté à finaliser leur album studio (conversation dans son intégralité plus bas). Nous laissons les basques et la tireuse à bières pour aller voir ce qui se passe sur la petite scène. Bel Bee Bee y joue une pop chaude et mélodieuse. Le duo guitare-synthé nous scotche par sa présence, et il n'y a pas que nous, le public est captivé. Très belle surprise que ce concert de Bel Bee Bee ! On retrouve ensuite les américains de The Antlers, live sans surprise mais impeccable - très pro, ça manque un peu de spontanéité mais on ne leur en veut pas.

On enchaîne ensuite avec Delorean, live puissant - c'est simple t'as pas le temps de prendre une montée - c'est un climax de 50 minutes. Grosse claque dès le début du show - énergie et intensité, le public est fou et saute partout - on ressortira de ce concert totalement rincé. On en profite donc pour retrouver notre tireuse à bière et on tente d'essayer de se nourrir. Manque de bol la majorité du public a décidé au même moment de se sustenter. Queue interminable pour choper des sandwiches, notre patience légendaire nous fait jeter l'éponge très vite et on décide de se nourrir de houblon.  Pleine lune au dessus de la scène où se produit Jupiter Lion, trio de Valence signé sur le label barcelonais BCore disc. Rock tendance kraut, aux rythmes hypnotiques, on est bien captivés ça nous fait presque oublier le vent un peu frisquet qui vient de se lever. Petite pause au coin VIP pour essayer de se réchauffer et prendre des forces. La pause se transformera pour moi en un vrai KO et gros dodo sur un des canapés au chaud... Je manque donc les lives de Gold Panda et Sau Poler. Beaucoup de regrets d'avoir loupé le concert de Sau Poler, dont le dernier maxi Paradoxes of Progress sorti l'année dernière avait éveillé ma curiosité. On essaiera de se rattraper dans les mois qui viennent, pour capter le catalan dans une interview.

Mon acolyte "chaton-patou" vient me réveiller quelques heures plus tard pour capter la navette de retour vers Barcelona. Malgré le gros coup de mou de fin de festival, on garde de très bons souvenirs. Tout comme son penchant basque Baleapop, le festival Era va devenir un rendez-vous régulier pour la team Hartzine.

Interviews

Processed with VSCOcam with 5 preset

Voici quelques conversations de El Ultimo Vecino, Delorean et Bel Bee Bee captées lors de nos pauses tireuses à bières au coin VIP. Nous en voulez-pas, "c'est un peu décousu mais moi je vous retranscris ça pèle-mêle" - la faute au houblon.

El Ultimo Vecino

"J'ai commencé à la maison à écrire des chansons. J'avais fait d'autres disques plus éclectiques ou bizarres - pas facile à écouter. Pas vraiment expérimental mais pas non plus vraiment facile d'accès. J'ai alors décidé de faire un disque avec un son qui se rapprochait plus de ce que j'écoutais quand j'étais plus jeune. C'est comme ça que El Ultimo Vecino a commencé. J'ai donc écrit et composé plusieurs chansons, et avant de faire le master, j'ai parlé à des amis - qui sont maintenant mon groupe - en leur demandant d'écouter ces compos et de répéter ensemble. Ce que nous avons fait jusqu'à la sortie du disque. Ce qui me plaît c'est que nous ne sommes pas un groupe typique. Personne n'a de fonction fixe. Je crée quelques chansons mais lors de nos répétitions, il y a beaucoup de créativité et de liberté pour emmener les chansons à leurs versions live.

Mes influences, je suppose coïncident avec beaucoup de groupes que j'écoutais quand j'étais plus jeune, des groupes de pop électroniques comme Joy Division, New Order, The Smiths. J'aime aussi beaucoup Phil Collins, The Police... Des groupes d'ici, il y en a un qui est très important pour moi qui est El Ultimo de la Fila. C'était un groupe très très connu en Espagne, c'était au même moment que les Smiths. A cette époque, dans le rock il y avait beaucoup d'arpèges et de sons cristallins. Ça m'a beaucoup marqué, cette façon de jouer de la guitare. En réalité toute la musique qu'écoutait mes parents à la maison est la musique qui m'a influencé. Principalement c'étaient des groupes britanniques, pas mainstream mais pas non plus au cœur de l'underground. Des fois des gens de Barcelone, qui s'y connaissent beaucoup plus que moi dans les groupes undergrounds espagnols des 80's, me demandent si je me suis inspiré de tels ou tels groupes - mais la plupart de temps je ne connais pas les références qui me citent. Je connais plus les groupes anglais des 80's que la scène espagnole de cette même époque.

Mon processus créatif est très simple. Premièrement je me déprime beaucoup, je pense que je ne peux rien faire, rien composer. Ensuite passe un peu de temps et peu à peu je compose à nouveau. Bon en réalité, je suis en train de décrire mon cas en ce moment parce que je suis dans un crise créative très importante car nous devons sortir un disque à la fin de l'année. Nous avons sorti un disque il y a une paire d'années, d'abord un LP puis quelques mois plus tard, le maxi Tu Casa Nueva qui a beaucoup plu et j'aimerais bien continuer dans cette même lignée. Mais c'est très difficile, je ne sais pas pourquoi, en ce moment même je ne peux pas vraiment décrire mon processus créatif, car je ne le connais plus moi-même.

Ce maxi est sorti avec Canada Editorial et Club Social (un label de Madrid). Ils ont co-édité. Cette rencontre s'est faite car nous avons sorti notre premier disque sur un autre label mais le traitement qu'ils en ont fait ne nous a pas plu et donc je suis allé toquer à la porte de Canada et ils nous ont ouvert leur porte immédiatement. Tu sais c'est comme quand tu appelles quelqu'un au téléphone, et que la personne décroche dans l'instant et que tu demandes "pourquoi tu décroches si rapidement ?" et que la personne te dit "j'étais sur le point de t’appeler" - c'est exactement comme ça que ça s'est passé avec Canada, c'était génial. Nous avons aussi contacté Club Social car ils sont basés à Madrid, qu'ils sont beaucoup actifs et qu'ils ont plein de contact avec la côte-ouest des US.

Nous nous entendons très bien avec Clubz, qui est un groupe mexicain. Nous sommes allés là-bas et avons joué avec eux, nous avons fait un remix qu'a édité Canada. Nous ne faisons pas la même musique mais nous pouvons jouer ensemble parfaitement. Nous nous entendons super bien. De Barcelone, Mujeres, est un groupe que j'aime bien au niveau stylistique."

Processed with VSCOcam with e4 preset

Delorean

"Je crois que la meilleure façon d'expliquer notre musique est que chaque disque se définit comme un projet différent. Pour Subiza nous voulions un album très animé, très mélodique, très pop. Pour Apar, nous voulions quelque chose de plus classique avec un peu d'influence pop-rock des 80's avec plus de guitares. Aujourd'hui nous sommes dans un processus de faire que l'album sonne beaucoup plus électronique. Mais une musique électronique un peu différente, plus inspirée par des musiques aériennes. Je crois que Crystal et Bena sont les deux chansons qui font le pont entre Apar et ce qui va être notre prochain disque. Je ne pense pas que ces deux nouvelles chansons seront incluses dans le prochain album, elles sont véritablement un lien qui unit ce que nous faisions avant et notre musique vers laquelle nous tendons. Ce sont des chanson lentes, le rythme est lent, ce qui n'était pas le cas avec Subiza par exemple. C'est aussi moins rock, le son est beaucoup plus contenu. Crystal a comme une ambiance un peu plus obscure et plus chic.

Le prochain disque n'est pas encore fini mais nous travaillons beaucoup et je crois que nous avons fait une bonne moitié du boulot. Ceci dit il y a des jours où nous pensons que la moitié du disque est faite, et il y a d'autres jours où nous pensons que non... Nous soulevons beaucoup d'idées, chacun présente des choses sur lesquels chacun a travaillé et à l'heure actuelle nous essayons de définir plus précisément le projet. Nous avons sélectionné les idées les plus solides et nous essayons de finaliser peu à peu le son brut du projet qui est déjà quand même pas mal défini, nous affinons de plus en plus notre sonorité. Nous aimerions terminer avant la fin de l'année pour le sortir l'année prochaine. Je ne sais pas si nous le sortirons chez True Panther puisque notre contrat s'est terminé - en ce moment nous sommes libres. Avec Apar se sont achevés tout les contrats et compromis que nous avions avec les labels et éditeurs et nous préférons maintenant nous concentrer essentiellement sur la musique. Quand nous aurons notre disque terminé et que nous saurons ce que nous avons fait, nous essaierons de trouver un label qui convienne au disque.

Nous composons tous avec notre ordinateur. Nous avons chacun un mini-studio à la maison et nous avons aussi notre propre studio en commun. Ce que nous faisons, c'est que nous composons chacun de notre côté et ensuite nous partageons nos idées. Nous voyons ensuite ce qui nous plaît le plus et ce qui semble le plus adéquat avec l'orientation que nous souhaitons faire prendre au disque. Par exemple, une chanson que j'ai commencé à composer peut être complétée par Guille ou Igor et vice versa. Nous avons découvert le monde du cloud. Avec Dropbox, on télécharge les projets et on y a accès à n'importe quel moment. Nous travaillons et partageons tout le temps même si nous ne sommes pas réunis dans un même lieu. Je suis par exemple à la maison en train de composer et je vois un message Dropbox me disant que tel fichier a été ajouté, etc. C'est comme être plus unis, tout est beaucoup plus rapide. Avant nous travaillions tous sur le même ordinateur et sur le même projet donc par exemple Guille travaille sur un son à l'ordinateur, puis il me vient une idée et je ne pouvais pas accéder à l'ordinateur donc je ne pouvais pas travailler... Notre façon de travailler est différente aujourd'hui. Nous ne sommes pas ensemble mais nous écoutons tout ce que nous faisons au moment même ou nous le faisons.

Le seul problème c'est que nous avons chacun du mal des fois à nous arrêter sur une idée ou un son en particulier. Tu peux être avec une idée, tu la tournes dans tous les sens, avec le temps tu la modifies encore plus parce qu'il te vient de nouvelles idées et toi-même tu épuises cette idée qu'elle soit bonne ou mauvaise ou alors au contraire tu arrives à maitriser ton idée. Être musicien, c'est essayer de faire coïncider tes idées avec la vie réelle, le temps qui passe, ton souhait de vouloir sortir un disque à un moment précis et finaliser chaque idée que tu peux avoir. Jusqu'alors tous les changements sont valides. Il y a un moment où tu dois mettre fin à toute cette recherche et expérimentation et il y a des fois ou tu ne sais pas si l'idée t'a étourdi ou si l'idée est finalisé. C'est sûr qu'il existe un risque de trop changer et d'aller trop loin dans l'expérimentation des choses. C'est ce qui s'est passé ces deux dernières années. Je ne sais pas si ça nous aide ou non mais le fait de travailler ensemble permet aux autres d'y voir plus clair sur tes propres idées dans lesquelles tu t'es perdu.

Nous n'avons pas de producteurs, nous sommes seuls, c'est plus difficile de prendre des décisions c'est sûr - nous faisons quand même des essais avec un producteur pour voir... C'est sûr que notre processus créatif est très lent, et nous ne sommes pas des plus rapides, disons. Nous avons besoin de laisser les choses se reposer, nous avons besoin de temps, nous ne sommes pas des gens qui savons instantanément si les sons et la composition sont parfaits. Nous enregistrons en un jour, nous avons besoin ensuite d'écouter plusieurs fois et nous avons besoin d'avoir tous le même feeling avec la chanson. Nous ne voulons pas avoir d'avis contradictoires mais nous voulons que chacune de nos idées aillent vers la même direction et le même sens.

Je crois qu'avec Delorean, les albums vont en changeant parce que nous même trouvons des nouveaux processus créatifs différents pour composer et faire des chansons. Quand nous avons commencé le groupe, nous faisions des jam sessions ensemble et nous avons appris à nous servir de différents systèmes, instruments. Depuis 2008, nos albums avaient une idée de production, un son fort et bien défini tout au long de l'album. Maintenant nous sommes plus ouverts à ce que les chansons d'un même disque soit différentes entre-elles. Nous avons bien entendu une idée claire du concept du disque : musique électronique qui se danse plus ou moins mais tout ce sera plus nuancé tout au long du disque.

Nous travaillons beaucoup avec Ableton live et Igor compose beaucoup avec un ancien synthé Nord Lead. Nous avons beaucoup de synthés des 70's, des Moog, Roland, Juno 106. Le Nord Lead 2X, nous l'utilisions avant pour les lives et nous le redécouvrons en ce moment dans notre travail de studio. Nous avons trouvé des nouveaux sons que nous utilisons. Nous sommes vraiment de ces gens qui, s'ils trouvent une machine qui donne un bon feeling, passent leur temps dessus, à chercher de nouveaux sons qui donnent des idées pour ensuite construire des chansons. Nous sommes tous plus ou moins "nerds", nous achetons de boîtes à rythmes 707, 727, 606 et certains passent même des fois leurs journée sur les sites de synthés, ou se créent leurs propres synthés modulaires. Au final, une chanson se divise entre la composition et la production, c'est une moyenne de ces deux choses. Uniquement avec de la production tu n'as pas une bonne chanson, et uniquement avec de la composition tu n'auras rien de bon non plus. Tu dois équilibrer tout ça, et ne pas s'obséder soi-même avec les machines.

Je ne sais pas si notre prochain album aura une influence en particulier. Chacun écoute des choses bien différentes chez soi. En ce moment j'écoute tous les disques Warp de la fin des 90's, Plaid, Autechre. L'autre jour j'ai aussi écouté toute la discographie de Modeselktor, je suis beaucoup fan. Alors que les autres membres n'écoutent pas vraiment tout ça. Il y a un label anglais qui fait du Balearic qui s'appelle Aficionado Recordings qui est très bien. Igor écoute aussi beaucoup de rap.

Nous souhaitons changer notre live car il est maintenant très rock, enfin la formation est très rock avec batterie, guitare etc. Comme le prochain disque sera très électronique nous voulons que le live soit très électronique aussi. Je crois que ce sera la première fois dans notre carrière que nous définissons un live électronique. Je ne sais pas si nous ne serons sur scène qu'avec nos ordinateurs, ou si nous aurons un live plus comme Caribou par exemple, avec une batterie. Nous devons y réfléchir mais ce dont nous sommes sûrs, c'est que nous ne voulons pas d'un live indie-rock. Depuis de nombreuses années, nous avons un live très intense avec une ligne rythmique très élevée. je crois que maintenant nous voulons tous faire quelque chose plus nuancé, électronique mais arriver à avoir différentes intensités. Je crois que nous aimerions composer le live comme si c'était un autre disque. Mais bon avant tout cela, nous devons terminer notre disque, pour le moment nous spéculons beaucoup..."

Petite anecdote footballistique de la part d'Ekhi : "Il y a trois ou quatre ans dans le quartier de Gracia à Barcelone, nous étions en train de boire des gins tonic avec des amis dans un rade et nous voyons ce mec énorme assis, il ressemblait à un hippie avec des cheveux longs et une barbe. Et d'un coup je réalise que c'est Cantona. Mon idole. je suis tout excité, j'ai le cœur qui bat à fond et je me demande "qu'est-ce que fout Cantona dans un tel rade ?" Je suis allé lui parler et il a été super sympa. C'est le seul moment de fan que j'ai eu dans ma vie."

Bel Bee Bee

"Ce projet est né parce que je faisais de la musique toute seule à la maison. J'ai commencé à mettre quelques chansons sur Youtube, et des programmateurs ont commencé à m'appeler pour faire des concerts. Peu à peu je me suis alors rapproché de quelques personnes pour pouvoir jouer ma musique en concert. Une de ces premières formations, ce fut avec mon ami Leo. C'était vraiment avec un groupe avec batterie etc mais j'avais quand même conservé un peu le format machine parce que mes amis venaient de la péninsule et moi étant de Gran Canaria, je devais quand même rester autonome vis-à-vis du live. Aux Canaries, il y a une scène musicale très intéressante, beaucoup de choses se passent en ce moment. Il y a beaucoup de mouvements.

J'ai donc commencé à faire de la musique vers les onze ans, à jouer de la guitare. A quatorze ans, j'ai commencé à chanter des chansons puis je me suis dit que j'avais envie de composer mes propres chansons plutôt que de chanter celles des autres. Et donc à 17 ans j'ai commencé à faire des concerts avec Leo et partir en tournée hors de l'île.

Mes influences sont toute la musique que j'écoute. Pour le meilleur ou pour le pire vous êtes de toute façon influencé par tout ce que vous écoutez, n'est-ce pas ? Dernièrement j'ai beaucoup écouté Bon Iver et Bjork. Au moment de composer, il te vient une idée dans la tête que tu développes. Puis quand je commence à répéter avec Leo, il y a comme un second moment de création qui développe encore plus l'idée que j'avais eu."

Leo : "Quand j'ai rencontré Belen, nous étions au Conservatoire et ce fut plus qu'un simple échange. Elle m'a apporté beaucoup de liberté en terme de composition et d'arrangements. Elle sait donner beaucoup de liberté et dans un même temps elle sait très bien diriger et dire les choses quand il faut les dire. Ça te donne beaucoup de motivation et c'est aussi facile de s'adapter. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'avoir une grande formation de musiciens pour transmettre quelque chose. Simplement, les gens s'identifient et c'est très bien de voir comment les rapports entre deux personnes, en l'occurrence elle et moi se développent peu à peu. L'amitié influe beaucoup, la confiance aussi. Nous avons aussi des goûts similaires, ce qui influence grandement notre façon de travailler et composer ensemble. Mais c'est toujours un processus divertissant. Je l'ai toujours vu ainsi".

Belen : "Nous avons sorti un disque, nous sommes partis en tournée, la prochaine étape maintenant est d'un peu se reposer. En fait, je vais continuer à composer un peu pour essayer de sortir un autre disque. Mais c'est sûr qu'il y a une première étape qui se termine pour nous. Après la pause nous verrons ce qu'il se passe."

Photos Pool Party © Hélène

IMG_2303

IMG_2304

IMG_2307

IMG_2297

IMG_2306

IMG_2305

IMG_2299

IMG_2294

IMG_2292

IMG_2295

IMG_2298

IMG_2296

IMG_2293

IMG_2300

IMG_2291

Era Festival © Patrice

Processed with VSCOcam with 5 preset

Processed with VSCOcam with 4 preset

Processed with VSCOcam with 4 preset

Processed with VSCOcam with 4 preset

Processed with VSCOcam with 5 preset

Processed with VSCOcam with 4 preset

Processed with VSCOcam with 5 preset

Processed with VSCOcam with 5 preset

Processed with VSCOcam with c2 preset

Processed with VSCOcam with 9 preset

Processed with VSCOcam with a6 preset

Processed with VSCOcam with 4 preset


On y était : RIAM 2015

Même après 12 ans d’existence, les propositions du RIAM demeurent risquées dans une ville comme Marseille : réunir un plateau électro d’initiés un soir de Fiesta des Suds (gros événement populaire où les marseillais s’amassent à coup d’invites), c’est s’assurer une fréquentation moindre. Peu importe, puisque les quelques acharnés qui sont venus au Cabaret Aléatoire le 17 octobre auront joui dans un cadre exclusif de sons bien aiguisés, et rares dans les parages. Comme ceux de Ketev, dont l’electronica presque sentimentale fait l’effet d’un déjeuner sur l’herbe en ce début de soirée. Le Berlinois livre un set de breakbeats légers, avec des nappes colorées au pastel, un registre un peu désuet aujourd’hui mais qu’il traite avec caractère, et pose bien parmi les productions leftfield du label Opal Tapes qui l’a fait émerger. C’est un peu du Border Community lo-fi, et c’est guère représentatif de cet artiste de formation classique qui donne désormais dans le drone acoustique sur Subtext, mais c’est une introduction en douceur. Un vif contraste avec Gabor Lazar, qui s’est fait lâcher par son laptop peu avant le concert, et choisit de diffuser, depuis la console, des inédits de l'indispensable inventaire de maltraitance qu’il a commis avec Mark Fell cette année, The Neurobiology Of Moral Decision Making. La scène est donc vide, nous sommes plongés dans le noir, des gens errent devant la scène, photographient parfois l’absence du jeune hongrois sur scène, leurs flashs étant le seul élément visuel qui interviendra pendant ce petit happening improvisé d’une heure. Les chutes de studio qui nous sont dévoilées sont de nouvelles déclinaisons assez similaires du revigorant headfuck digital entamé par Gabor depuis quelques années. C’est un travail à la serpe sur une forme simple, autour d’une poignée de sons aux pixels apparents, qui déclenche une trance viscérale, presque nettoyante. On regrettera uniquement que les limitations réglementaires en France n’aient pas laissé à ces objets multiformes la puissance physique qu’ils méritent. En comparaison, Zamilska disposait de toute la force de frappe nécessaire pour son live-coup de boule. Bien plus nuancée sur disque, la Polonaise adopte sur scène une attitude indus qui détonne, et rend un mélange d’IDM et d’EBM pas toujours du meilleur goût. Low Jack redresse la barre avec un DJ set qui résume bien l’esprit de l’électro-indie du moment : un éclectisme joueur, un jonglage peu orthodoxe au mix, et des ramifications entre hiphop ghetto et avant-garde électronique (on retrouvera donc Gabor Lazar en chemin).

LorenzoSenni5

Le dimanche soir est pluvieux, mais un public fidèle fait le trajet jusqu’à la Salle Seita au fin fond de la Friche Belle de Mai pour la performance de Lorenzo Senni, qui a beaucoup polarisé le clubbing expérimental depuis deux ans. Il y expose sa synthèse entre haute et sous-culture de l’électronique, cette fois sous une forme très épurée et discrètement théâtralisé. Sur 40 minutes, des samples issus de la hard trance sont agencés dans le vide et créent une dramaturgie faite d’anticipation et de frustration, comme une compilation Thunderdome jouée par saccades et dont la fureur est constamment retenue. C’est fort comme du tuning dans un dispositif d’art contemporain, et ça met en exergue la beauté hyper-expressive de toute cette famille de sons enfin revisitée après des décennies de mépris. Le petit bonus qui donne corps à l’ensemble est le support visuel rudement efficace choisi par ce Milanais et ami personnel du metteur en scène Romeo Castellucci (les deux venant de Sienne) : immobile sur sa chaise, les jambes croisées, un faisceau lumineux derrière lui, et quelques bourrasques de fumigènes dont le son s’intègre parfaitement à celui des rutilantes turbines qui défilent dans les haut-parleurs.

NiggaFox3

Le 24 octobre, on bascule dans une ambiance de ghetto-club suintant aux Demoiselles du Cinq, dont la petite jauge se remplit enfin très vite. Les locaux d’Ideal Corpus incarnent avec ferveur les subcultures des internets, des plus régressives aux plus barrées, et leur live les rassemble dans un formule pop-saccharine qui passe bien. Le duo garçon/fille au look street-manga passe tout en revue, footwork sentimental, chanson gabber et hiphop fruityloops, et ouvre le terrain pour l’enfant des banlieues lisboates, Nigga Fox. Fort du succès rampant du label Principe qui a fait connaître ces productions bricolées par des enfants du ghetto, l’afro-portugais condense toute la pertinence et la vitalité de ce courant dans son set. Tout y est simple et essentiel, et on voit prendre forme une nouvelle dance music rapide aux beats décalés, équilibrée entre clubbing européen et vibrations africaines. L’occasion d’une belle liesse avant de clore cette édition panoramique du Riam 2015, ce vendredi 30 octobre dans la Tour Panorama de la Friche.

 


On y était : Saudaa Group, Lubomyr Melnyk & Charlemagne Palestine à la Maroquinerie

On y était : Gonzaï Night w/Saudaa Group, Lubomyr Melnyk & Charlemagne Palestine le 17 octobre à la Maroquinerie

Saudaa Group est le projet solo d’Alexis Paul. Un orgue de barbarie se dresse sur scène : cet instrument impressionne vivement, semble sortir de l’imaginaire. Alexis ne cesse d’actionner une manivelle pour opérer une boucle sur cette machine et en extirper une suite de rêves un peu oubliés, une chaîne d’agréables et troubles souvenirs comme lentement effacés par le grain des années. Cela sonne comme un coin chaud, quelque chose qui chahuterait l’ombre, l’onde hésitante et vacillante d’une bougie. Le début est tendre, comme une façon de sourire déçu, enroulant sa pensée à travers d’infinis parchemins de réflexion. Puis cela s’inquiète, s’assombrit, s’approfondit pour réagir par cet accès brut à la rythmique : on trouve toujours en toile de fond cet appel, cette espèce de vertigineuse pente sonore, bourdonnement constant irradiant de beauté, resplendissant par sa propre évidence. Il est attrayant de le voir manipuler cet instrument : l’orgue conserve une part de mystère, cache sa réelle nature, dissimule sa véritable responsabilité à travers les strates de sons libérées, renforçant le côté presque onirique de la prestation, s’ajoutant au mystère voilant ses compositions et permettant notamment à ces vingt-cinq minutes de lentement sombrer dans un épais brouillard des sens, fameusement applaudi par la salle.

Lubomyr Melnyk joue droit. Reste sereinement stoïque face au continuel déferlement de notes qui se cognent avec la plus doucereuse des logiques. Rivers & Streams, c’est le nom de son dernier album. Lubomyr Melnyk révère les courants et les rivières, cela ne fait aucun doute : l’eau, matière première à toute vie, imprègne sans égards ses longues compositions. Cette descente de sons, infinie, ce flot continu de ritournelles qui s’entrecroisent et s’accumulent pour construire, petit à petit, un éternel repaire de résonance : cela atteint cet état difficile où les sonorités rebondissent les unes sur les autres, où celles-ci se transforment discrètement en une espèce d’onde fuyante et bourdonnante, où l’unité même de la pièce ne s’achève que lorsque toute cette armada de mélodies s’élève en un point central, donnant sens à toute chose. Il est captivant de voir son buste se figer lorsque sa paire de bras s’activent de manière régulière, parcourant le piano tel une pendule dorée minutieusement réglée sur les brillantes et majestueuses pulsations de son instrument ; d’autant plus que le bougre se permet d’abaisser les paupières durant chacun de ses morceaux, profondément immergé à travers ces tumultueuses et magnifiques cavalcades. Splendide concert donné par l’ukrainien.

Charlemagne Palestine

On se trouve maintenant en présence de Charlemagne Palestine. L’homme investit la scène. Il se présente avec moults attributs que l’on pourrait qualifier de « bigarré », arborant un costume aux mille couleurs et disposant son escouade de peluches autour du piano, comme pour mieux en absorber les colossales vibrations qui en sortiront quelques minutes plus tard. Le bonhomme se faufile posément entre ses instruments, nous fait apprécier le tintement régulier d’une paire de verres à pied pour finalement nous servir le plus gros de son œuvre. Car, par la suite, il ne sera question que de piano. Charlemagne Palestine racle les cordes de son piano. Il en extrait ce que l’on appelle la « substantifique moelle » : il exige et force cet instrument à élargir ses limites en projetant les notes les unes contre les autres, provoquant collisions qui, misent bout à bout, ordonnancent une gigantesque montagne de sonorités agiles et vivaces comme le bruissement d’un millier de feuilles d’arbre. A la manière de Melnyk, on retrouve ici cette insidieuse volonté de s’égarer dans les vastes brumes sonores déployées ; seulement, la méthode de Palestine est plus radicale, s’articule précisément sur les frottements alternés et incessants d’une étincelante poignée de cordes. Les sons s’arrangeant les uns aux autres ne cessent de s’entremêler comme un groupuscule grouillant de corps vivants, chacun possédant sa propre identité et se brassant les uns aux autres dans une danse frénétique ouvrant avec force le champ d’une infinie collection de possibles. Les mélodies croisent le fer et s’écartèlent à tel point qu’une sourde voie se creuse à travers cet inarrêtable amas de notes, resplendissantes au début comme étouffantes vers la fin, immense et menaçant nuage noir qui mit un terme à une vertigineuse demi-heure. Trente minutes qui n’auront pas suffi à un public demandeur : Charlemagne Palestine ayant été, à ce qui se disait, hautement troublé par la performance de Lubomyr Melnyk, il décida d’abréger sèchement sa performance.  Il n’en reste pas moins que celui-ci aura parfaitement géré son affaire en parsemant l’assemblée des fréquences les plus inédites que peut produire son instrument de prédilection.

Vidéos


On y était : Positive Education à Saint-Etienne

Positive Education, St Étienne, du 7 au 10 octobre

Déjà 3 ans que les larcins de Positive Education commettent des actes de tapage nocturne plus notables les uns que les autres. Si ils ont réussi à faire déplacer dans leur fief stéphanois de grands manitous de la techno à l’image de Jeff Mills et de Paula Temple, c’est lorsqu’ils reçoivent des musiciens s’affairant à triturer la noise et l’expérimental que leurs cœurs battent à l’unisson. Poussé par l’envie de prouver que St Étienne en a sous le coude, le collectif Positive Education créé l’édition immaculée de son festival techno aux larges penchants new wave et post punk et y lie une programmation difficilement égalable tant elle dégouline de saveurs analogiques, valorisant artistes Stéphanois et grands gourous internationaux.

C’est un torrent impétueux qui s’abat sur la ville de St Étienne le weekend du 7 au 10 octobre, remplaçant les cris des supporters de l’AS St Étienne par des flots techno et post punk vivifiants. La ville nous capture et nous pousse dans ses recoins les mieux gardés entres souterrains bétonnés, bars intimistes et lieux empreints d’histoire.

La sauterie commence pour nous le jeudi soir. Les yeux aussi brillants que la brume n’est insistante, l’on se rend à la Tanière ce soir là, habités par le secret espoir de s’enquiller quelques litrons de jus de houblon avec Helena Hauff. On se retrouve happés d’entrée de jeu, admirant l’aplomb des deux malfaiteurs en place ; Judaah, digger émérite du collectif Brother From Different Mother et DJ 7, activiste de l’underground lyonnais chez Groovedge, qui nous font comprendre dès la première décharge techno qu’on ne s’est pas trompés de festival. Notre état d’euphorie laissera place à quelques crises d’épilepsie face à l’univers visuel ultra psyché du groupe local Maha. Occulté dans un coin de la pièce, le synthé s’éveille pour délivrer un son à la fois déchirant et triomphant, limé et déconstruit par les cris du chanteur qui nous balade entre chaos et sentiment d’accomplissement. Habités par ces sentiments confus et un peu ramollis, nous avons pu compter sur l’arrivée d’Helena Hauff pour nous remettre dans le droit chemin. Si la discrète et pourtant très charismatique hambourgeoise était attendue comme le messie ce soir là, on en comprend vite les raisons : techno subtilement tapageuse, références new wave en règle et poussées rock anarchiques font de son set un des meilleurs que l’on ait entendu. La flèche allemande se promène de Tribantura à Pierre Normal aux titres de l'excellent opus Discreet Desires avec une facilité déconcertante. Sur un malheureux mais inévitable arrêt de ce prodigieux spectacle en plein milieu du rappel, nous voyons la fin de notre première soirée se dessiner.

12109902_866214443474208_7992416902356089707_o

All photos © Malo Lacroix

Dès le lendemain, le potentiel enfoui de la ville en terme de lieux alternatifs apparaît très clairement. Fièrement dressée dans les rues sombres de St Étienne, la Coopérative est un de ces lieux qui nous font sentir privilégiés dès le pas de la porte franchi. Anciens entrepôts Emmaüs servant désormais de studios d’enregistrement, les souterrains en enfilade de la Coop invitent à la débauche post punk et techno. Underground au sens littéral, le choix de ces couloirs bétonnés prend tout son sens lorsque la techno industrielle d’Hélione et de Rough Copy en b2b nous traine jusqu’à elle. Celui qu’on a hâte de voir, c’est Das Ding, pionnier de Rotterdam, aussi détendu que sa musique n’est exaltante qui a élu domicile dans la salle post punk. Das Ding c’est avant tout l’histoire singulière de Danny Bosten, ce bidouilleur qui va pondre dans les années 80 le chef d’œuvre Highly Sophisticated Technological Achievement avec les moyens de l’époque, en écouler une dizaine de cassettes et le voir se retrouver après 30 ans d’anonymat sur le pointu label Minimal Wave. Le Rotterdamois nous livre un set techno minimal parfaitement équilibré où les beats mythiques de la TR-808 fusionnent avec des nappes analogiques jamais vieillissantes. Son set est une ode à la machine sous toutes ses formes et aux possibilités infinies qui ont découlé de l’invention de l’analogique.

C’est ensuite HxB, fondateur du label Hexibeats, qui va faire faiblir les murs des garages de la Coop à coups de techno tantôt chaloupés, tantôt brutaux. De l’autre côté du couloir, Container prouve aux mélomanes surexcités toute la subtilité que peut avoir la techno à travers la noise ou l’expérimental et son don de provoquer des émotions aussi différentes que délectables. C’est le même type de leçon que fait passer le stéphanois à l’énergie débordante Woodwireavec un set où techno et UK garage s’acoquinent avec brio. L’avant-dernière soirée du festival se finit dans une hystérie générale que ne va pas avoir de mal à capter PEEV, catalysant toute l’énergie du lieu et des festivaliers béats à l’aide de sonorités électro supra efficaces, s’apparentant à de la jungle ou de la drum au fur et à mesure de l’avancement du set. C’est sur cette tornade que le vendredi soir s’achève, ne nous donnant qu’une envie à nous tous : continuer la soirée en se laissant guider par les très accueillants Stéphanois.

12091304_866213996807586_2775753184856746656_o

Le lendemain, persuadés d’avoir déjà mis les pieds dans le lieu le plus atypique de la ville, nous nous dirigeons vers le Musée de la Mine. Trois pas et toutes nos certitudes s’écroulent. Un mastodonte de fer géant se dresse face à nous et nous invite à nous engouffrer derrière lui. On se retrouve alors dans un lieu à la limite du réel où le temps s’est arrêté. Après les minutes passées à s’émerveiller devant les vieilles machines d’extraction et la salle des compresseurs que l’on devine derrière les carreaux, il est temps pour nous de nous aventurer dans l’antre de cet impressionnant bâtiment. C’est alors que le moindre son devient immédiatement organique, que chaque crissement est enveloppé par l’ambiance du lieu. La salle des pendus dans laquelle a lieu la dernière soirée de Positive Education a le don de faire se décupler les émotions.

Vêtements de mineurs d’époque dessinant des silhouettes pendues au dessus de nos têtes, rideaux de chaînes flottant dans l’air, lignée de douches laissées là comme si les travailleurs étaient encore présents. On se croit dans une chapelle abandonnée, un lieu où l’on sent une présence, où les sons déstructurés n’auraient pu trouver meilleur refuge. Niveau programmation, la déception de ne pas compter à l’appel de cette soirée Powell et Ekman comme il était prévu s’efface lorsque l’on apprend que Cut Hands et Jan Melnick les remplaceront au pied levé.

Moyö, du label franco-japonais Mind Records, maison de l’excellent Bataille Solaire, a l’honneur d’être le premier à faire revivre les murs de la salle des pendus, il fait se côtoyer basses ténébreuses et voix robotiques au milieu d’une deep techno qui colle au lieu. C’est Broken English Club armé de sa techno grinçante industrielle qui nous propulsera définitivement dans un monde parallèle. On peut alors entendre les machines en ferraille autour de nous se frotter lascivement les unes contre les autres alors que la fumée provenant du sol nous entoure peu à peu. Les sons perçants et tranchants sont relevés par des scintillements analogiques provoquant chez le public un sentiment de flottement ô combien apprécié. Flottement ébranlé de temps à autre pour se délecter des sons de la flûte enchantée de Broken English Club, braillant entre deux percussions. La lourde tâche de passer après le prodige londonien est attribuée au berlinois NGLY, signé chez L.I.E.S, qui nous charme dès la première note avec ses loops infinies et son électro hypnotique ultra cadencée. Au tour de Cut Hands de nous désarmer. Les lumières provenant de la scène s’entrechoquent contre les énormes murs de béton de la salle tandis que les rythmes très soutenus de la noise résonnent englobant sonorités africaines, d’Amérique du Sud ou encore l’improbable samba sur des airs de trance. Alors qu’on commence presque à imaginer les silhouettes suspendues des mineurs en train de se déhancher, Jan Melnick, preux équipier de la Fête Triste apparaît pour débuter le set qui clôturera ce tourbillon sonore du mois d’octobre, rejoint par son compère Moyö. C’est ainsi, dans un vent de techno brute, de house et d’amour fraternel que le festival touche à sa fin, nous faisant nous rendre compte de l’expérience complètement singulière que nous venons de vivre. Quelques jours syndicaux seront nécessaires pour arriver à se détacher de ce monde utopiste. Dans lequel on replongera la tête la première l’année prochaine.