The Famous Boyfriend, rétrospective

Après avoir évoqué le duo Hood en janvier (lire), c’est au tour du parcours des deux acolytes de The Famous Boyfriend d’être retracé. Andrew Johnson le batteur et Craig Tattersall le guitariste ont, après leur passage chez Hood, exercé au sein de différents projets qui, pour la plupart, sont passés complètement inaperçus. C’est l’occasion de leur rendre hommage via différents acteurs de leurs carrières, puis de s’adresser directement à Andrew.

Les Famous Boyfriend ont sorti leur premier album en 1996 sur un label français : Orgasm Records. Puis leur second en 2000 chez 555 Recordings, label de Stewart Anderson, aka Boyracer, Steward, Empress, membre occasionnel de Hood, j’en passe et des meilleures. C’est donc avec Stéphane Récrosio, responsable du label Orgasm, que nous débuterons notre révérence. Le label parisien Orgasm voit le jour en 1994 avec la double sortie du single wax des Tongue et du flexi des pastels parisiens Through Comers. Suivi d’un excellent 7” de Hood et donc de celui de The Famous Boyfriend. Pour les nostalgiques, et les aficionados de disquaires pointus, Stéphane a aussi tenu l’excellent magasin de disque Festen, qui se trouvait au 78 boulevard Diderot à Paris, de fin 2002 à 2005, puis sonna enfin l'heure de la retraite, sans regrets. Au passage, en prévision pour 2015 sur Orgasm, la suite de la trilogie d’Astatine (La Compression du Souffle, spasm58). Puis plus tard, deux autres d’Astatine, dont un de jazz effondré et lo-free.

On retrouve Andrew avec son excellent projet A New Line (Related) avec un EP dont la sortie est pour le 15 novembre chez Home Assembly Music.

Stéphane Récrosio l'interview

The Famous Boyfriend

Stéphane peux-tu te présenter en quelques mots ?

Empereur chez Orgasm recordsnapalm guitar chez Acetate Zero, et franc tireur chez Astatine et j’en passe.

Comment as tu rencontré Craig et Andrew ?

J’ai d’abord croisé Andrew en août 94 à Londres lors d’un concert de Hood qui partageait l’affiche avec Movietone et Crescent. Le groupe m’a proposé de rentrer avec eux à Leeds. Je suis resté chez eux deux semaines. Deux semaines de beuverie. C’est à ce moment là je crois qu’Andrew, un mec d’une drôlerie exquise, m’a refilé une cassette démo de Famous Boyfriend. Des morceaux très Field Mice gorgés de fuzz, de la grosse baballe. Bien sûr, je lui ai proposé derechef un 7’’. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai rencontré Craig chez lui lors d’une escapade avec Andrew à Accrington. On avait même enregistré un titre. Une bonne soirée.

Comment s’est faite la sortie du LP ?

Très naturellement. Après la sortie du 7’’, ils avaient enregistré une quinzaine de titres dans la même veine indie électro. Je me souviens qu’il s’est passé quelques mois avant que je puisse récupérer une simple cassette. Ce fut Laurent Hô, le prince de l’électro industrielle pour qui je bossais alors, qui me fit le mastering ! La pochette, c’est Stéphane Bodin, alias Bosco, qui s’y est collé. Gloire à lui .

The Famous Boyfriend 2

Comment qualifierais-tu le son de Famous Boyfriend ?

Un habile mélange de pop et d’expérimental électro. De leurs débuts noisy pop est restée une mélancolie toute britannique. Leur ADN en somme. Un morceau comme In A Way It Hurts était à la base une chanson guitare voix avant qu’elle ne devienne le hit machine miniature du single. Et les deux versions sont toutes aussi bonnes. Par la suite, ils ont poussé leurs chansons plus loin du côté de chez Warp sans jamais se perdre.

Qu’est-ce que représente pour toi Famous Boyfriend désormais et plus largement, cette scène ?

The Famous Boyfriend, deux meilleurs amis qui savaient épancher leur désarroi éthylique après une bonne après midi à jouer au cricket. Je ne sais pas si on peut raisonner en termes de scène. Famous Boyfriend aurait tout aussi bien pu signer chez Sarah Records. Ensuite, il est vrai que des groupes comme Empress, Hood,Boyracer et donc The Famous Boyfriend étaient plus que liés entre eux, même s’ils possédaient leur son propre. En tout cas, ils représentent pour moi bien plus qu’une époque. Une ambiance, la bande son idéale de tous mes automnes.

Richard Adams (Hood) l'interview

The Famous Boyfriend 3

C’est au détour de sa précédente interview de Hood que j’ai demandé l’avis de Richard Adams sur ses potes. Voici ce qu’il en est :

Andrew a rejoint le groupe (Hood) dans des circonstances assez étranges. Nous avions un concert prévu au Royal Park Pub à Leeds, notre précédent batteur était parti la semaine d’avant, mais on tournait quand même sans batteur. A un moment pendant la balance, un membre du public a essayé de battre sur les morceaux mais c’était nul. Andrew était assis dans la salle et avait écouté toutes nos cassettes et 7” qu’on avait sortis et a dit à son pote “je connais tous ces morceaux” , son pote l’a alors convaincu de se lever et de jouer sur scène et il est resté derrière les fûts pendant six ans. Craig nous a rejoints un peu plus tard. On avait un gros concert à Manchester prévu pour un évènement qui s’appelait In The City et on voulait un guistariste en plus donc on n’a pas manqué l’occase. On connaissait Craig par Andrew et il a accepté de faire le concert à condition qu’on lui enregistre son émission préférée Prisoner Cell Block H pour ne pas qu’il la rate. On était vraiment ravis de l’avoir dans le groupe parce que c’est un super guitariste.

Au début, quand on a rencontré Andrew, il nous parlait de Famous boyfriend et peu de temps après il nous a envoyé des cassettes pour qu’on écoute. C'était des genres de Field Mice du nord. Andrew m’a dit qu’ils étaient entièrement influencés par Why Does the Rain de The Loft. Ce que je préfère chez eux, c’est ce que j’appellerai leurs ballades qui selon moi sonnent plus comme des trucs de Prefab Sprout. J’adore aussi les trucs plus loopés sur Making Love All Night Wrong. Mes deux morceaux préférés sont probablement I Can See No Point in Trying and I Can't See My Way Out of This. Ils auraient dû signer chez Sarah Records.

Quand je pense à Andrew et Craig, je pense aux deux personnes les plus drôles, attachantes et chaleureuses que j’ai rencontrées. C’est toujours un plaisir total de se voir car ils n’arrêtent pas de me faire sourire. Je remarque du coup que je les vois comme une seule entité et ça a toujours été une blague qu’ils auraient dû s’épouser plutôt que leurs femmes respectives. Même s'ils vivent désormais dans des villes différentes et ont des vies différentes, ils sont toujours restés amis et lorsqu’ils sont dans la même pièce, ils rebondissent toujours sur ce que dit l’autre et se complètent parfaitement. Ils sont tous les deux incroyablement créatifs et j’espère bien les compter parmi mes amis à vie.

Andrew joined Hood in quite odd circumstances. We had a gig booked at the Royal Park pub  in Leeds. Our previous drummer had left the week before but we turned up anyway without a drummer. At one point in the soundcheck a member of the audience tried to drum along but was hopeless. Andrew was sat in the crowd and had heard all the tapes and 7"s we'd put out and said to his friend 'I know all these songs….'. His friend persuaded him to get up and play and so he became our drummer and stayed for six years. Craig joined a little later. We had a big show in Manchester planned at an event called In The City and we wanted an extra guitarist so we didn't mess it up. We knew Craig through Andrew and he agreed to do it if we promised to videotape his favourite show "Prisoner Cell Block H"  so he didn't miss the show. We were very pleased to have him in the band as he's an amazing guitarist.

When we first met Andrew he'd mentioned the Famous Boyfriend and soon he'd sent us a tape to listen to. They were like a Northern Field Mice I guess. Andrew told me that they were influenced entirely by 'Why Does the Rain' by The Loft. I like best what I'll call their 'ballads' which sound rather like Prefab Sprout to me and I liked a lot of the more loopy stuff on 'Making Love All Night Wrong'. My favourite two Famous Boyfriend songs are probably 'I Can See No Point in Trying' and 'I Can't See My Way Out of This'. They should have been on Sarah Records.

When I think of Andrew and Craig I think of two of the funniest, most endearing and warmest people I've had the pleasure to come across.  It's always a total pleasure to meet up with them as they never cease to make me smile. I've noticed here that I'm automatically grouping them as one person and it has been joked that they should have married each other rather than their respective wives! Even though they live in different cities now and have different lives they have always remained very good friends and when they get in the same room they bounce off each other in the most incredible way. They are both incredibly creative and I'd hope to count both of them as friends for life.

Andrew Johnson, "le fameux amant", l'interview

The Famous Boyfriend 6
Où vous êtes-vous rencontrés toi et Craig et quand avez-vous commencé à faire de la musique ensemble ?
Where did you guys meet and when did you start to make music together ?

On s’est rencontrés à travers le fameux réseau d’annonces d’un magasin de musique, quand nous avions seize ans. Bien que nous habitions à quelques mètres l’un de l’autre nous n’étions pas au courant de la proximité de nos vies adolescentes. Je pense que j’avais marqué que je recherchais quelqu’un qui écoutait Perspex Whiteout, The Loft, The Boo Radleys and The Edsel Auctioneer. Craig aimait The Smiths, The Cure et Slowdive. Alors j’imagine qu’on avait quelques bases sur lesquelles bosser. Les premiers mois étaient dévoués entièrement à la musique, ce qui pouvait se résumer ainsi : “Essayer de sonner comme les Field Mice. Ne pas parler aux filles et être à la maison à l’heure pour The Bill “(une série bien bien anglaise)

We met through the much feted music shop advert when we were 16. Although we only really lived around the corner from each other we weren't aware of our parallel teenage existence. I think I asked for someone into Perspex Whiteout, The Loft, The Boo Radleys and The Edsel Auctioneer. Craig liked The Smiths, The Cure and Slowdive. So I suppose we had some common ground to work with. The early months were spent straightening out our musical agenda, which turned out to be "Try to sound like The Field Mice. Don't talk to girls and be home in time for The Bill"

Quelle est l’origine de votre nom ?
Where does your name come from ? 

Je pense que le nom vient vraiment de l’époque où les groupes s’appelaient The Boy Hairdressers ou des merdes du genre. C’était mon idée. L’idée de Craig c’était "Snowblind", un nom de groupe si pourri qu’on ne s’est pas parlés pendant trois semaines. Ça a été vraiment dur de faire décrocher Craig du shoegaze. Ça m’a pris des années.

(Après en avoir parlé avec Stéphane plus largement, il semblerait que le nom vienne plus d’une rupture amoureuse et d’un délire d’orgueil du genre : je veux qu’elle se souvienne de moi, je veux être son Famous boyfriend. Apparemment la fille en question c’est sa femme maintenant donc bien joué Andrew.)

I think the name was really born from that time where bands were called The Boy Hairdressers and shit like that. It was my idea. Craig's idea was "Snowblind" a name so bad we didn't talk for three weeks after he'd suggested it. It was really hard to wean Craig off shoegaze. Took me years.

Comment définirais-tu votre son à l’époque et quels étaient vos projets de carrière musicale ?
How would you define your sound by the time and what were your musical plan ? 

On était pas mal ambitieux à seize ans. On a très vite envoyé des démos à Sarah Records toutes les semaines. On a joué un jour pour un mec à Haslingden ( à trente bornes de Manchester) qui montait un label de K7, qui allait selon lui rivaliser avec Sarah Records. Un gros mytho. Mais on a vu ça comme une opportunité de prendre nos guitares, basse et batterie et on a joué pour lui dans la cuisine de sa maison pavillonnaire. C’est le seul concert que j’ai fait devant un mec appuyé tout du long contre son évier et durant une chanson entière avec un Jack Russel qui se branlait sur ma jambe. Je suppose qu’après avoir rejoint Hood l’idée de sortir un album nous a paru plus sérieuse. C’est devenu le but ultime. Je crois qu’à l’époque du 7” et de l’album on était pas mal dans le trip-hop, de trucs genre St Etienne et notre son a pris forme en écoutant de plus en plus d’électro. La plus grosse influence a probablement été The Northern Picture Library et l’album Alaska ça nous a vraiment ouvert les oreilles à une pop plus expérimentale. J’adore toujours autant cet album.

We were actually quite ambitious as 16 year olds. We were pretty quickly sending demo tapes to Sarah records every week. We once played a gig for a fella in Haslingden who was setting up a tape label or something. He said he was going to rival Sarah. Complete bullshitter. But we saw an opportunity to set up our guitar, bass and dum machine and played to him in his kitchen of his terrace house. It's the only gig I've ever done where I played an entire set to one man leaned against his sink and a whole song with a Jack Russell shagging my leg. I suppose after I'd joined hood we got a bit more serious about putting a record out. I suppose that became the main aim. I suppose the sound at that time of the first 7" and album was really shaped by starting to listen to more electronic stuff, loads of trip hop, lots of St Etienne stuff like that. Probably the biggest influence was The Northern Picture Library album Alaska it opened our ears to sort of experimental pop. I still love that record so much.

Pourquoi avoir arrêté Famous Boyfriend pour devenir The Remote Viewer ?
Why did you gave up Famous Boyfriend and moved toward The Remote Viewer ?

A l’époque où on a sorti notre premier album, on commençait à écouter de plus en plus de sons électroniques. Seefeel, Autechre et des trucs du genre. On a enregistré plein de morceaux puis on a fait le tri entre ceux purement électro et les autres avec du chant et des samples des Carpenters. Je crois me souvenir avoir envoyé les deux en même temps à 555 recordings. L'un est devenu Making Love All Night Wrong et l’autre le premier album de Remote Viewer. Je pense qu’on a vendu 29 copies du premier album de Famous Boyfriend alors qu’on a du réimprimer le premier Remote Viewer au bout d’à peu près un mois. Le choix d’enterrer Famous Boyfriend s’est donc fait par la quantité de disque vendu.

By the time we'd done the first famous boyfriend records we'd started listening more and more to electronic stuff. Seefeel, Autechre and stuff like that. We'd recorded loads of stuff and basically divided them between purely electronic stuff and stuff with singing and carpenters samples. I think I recall basically giving them to 555 at the same time. One became Making Love... And the other the first Remote Viewer release. I think the Famous boyfriend album sold 29 copies and we had to repress the Remote Viewer album within a month or so! The choice to knock The Famous Boyfriend on the head was made by the record buying public.

The Famous Boyfriend 4

Qu’est-ce que Famous boyfriend représente pour toi désormais ?
What does Famous Boyfriend means to you now ?

Je repense avec beaucoup de tendresse à cette époque. Pas de boulots, pas de femme ni de prêts, du vin artisanal, jouer au cricket, mater Prisoner Cell block H et par dessus tout être vraiment, vraiment productif  et ça sur un quatre pistes. Pas l’été parfait mais presque, surtout quand t’habites dans l’est du Lancashire.

I think back really fondly to The Famous Boyfriend days. No jobs, no wives, no mortgage, home made wine, playing cricket, watching Prisoner Cell block H and most of all being really, really productive. On a 4 track. Not quite an endless summer but as close as you could get in East Lancashire.

Quel est ton morceau préféré de Famous Boyfriend et pourquoi ?
What is your favorite FB song and why ? 

Je pense que les deux morceaux que j’aime le plus sont Your Hearts Not in It et I Regret Everything. Du point de vue des paroles je crois qu’ils sont assez bons. Tu sais quand t’es ado t’as plein de trucs à essayer et à virer de ton système, boire, aimer, le sexe, les ruptures, le futur…C’était une période riche en inspirations. Quand tu arrives à la quarantaine et que tu écris des morceaux, tu essayes de trouver des choses qui riment avec “mal de dos”, “taux d’intérêts”. Heureusement y’a plein de choses qui riment avec “hémorroïdes” (Alors pas en français, mais en anglais ça se dit “piles”, ndr)

I think the two songs I like best are "your hearts not in it" and "I regret everything". I think lyrically they're quite good. You know in your late teens you've got tons to try and get out of your system, drinking, love, sex, loss, the future...It was a rich seam of inspiration. You hit 40 and suddenly your writing songs and trying to find things that rhyme with "bad back" and "interest rates". Fortunately  there are tons of words that rhyme with "piles".

J’aimais beaucoup comment tu chantais dans Famous Boyfriend, c’est révolu pour toi la guitare et le chant ? 
I really loved the way you were singing and voices in general in FB, is singing ang guitars over ?

Je n’ai plus de guitare à la maison et ma femme trouve que j’ai une voix horrible. Je pense donc que mes années de one man tribute band de Field mice sont derrière moi. En revanche ce serait cool de réentendre Craig jouer de la guitare parce qu’au delà de ses bidouillages électro, les gens oublient que c’est un putain de gratteux.

I don't have a working guitar in the house anymore and my wife thinks I have a horrible voice. I think the days of me as a poor mans field mice tribute act are gone. It'd be nice to hear Craig play guitar again, because, despite of his tape loop infatuations, people forget he's a fucking brilliant guitarist.

Depuis Famous Boyfriend vos projets sont de plus en plus Electro minimales comment l’expliques-tu ?
Since FB you seem to do more and more electronic music, why is that so ?

A chaque fois que je fais face à un vide musical, c’est toujours à travers la musique électronique que mon regain d’intérêt prend forme. Ce n’est pas la seule musique que j’écoute. J’écoute toujours plein de trucs avec des guitares tordues, mélancoliques et vrombissantes. Mais pour ce qui est de ce que je vais m’écouter au casque je pense que des boucles filtrées hystériques et répétitives me correspondent vraiment. Je pense que moi et Craig avons pris des chemins opposés dans la musique qu’on fait mais on est toujours sur la même longueur d’ondes sur plein de trucs qu’on écoute.

Every time I've hit a musical wall it's always been electronic music that's seduced me back to actively engaging again. It's not all I listen to. I still listen to loads of jangling, shambling melancholy guitar stuff. But as far as headphones on I think a certain kind of hissy, blurred repetitive loop really helps me out. I think me and Craig have gone down slightly different paths with the music we do but essentially we get turned on by the same things.

The Famous Boyfriend 8

Est-ce que tu pourrais nous en dire un peu plus sur les années Hood ? 
Could you tell us a bit about the Hood years ?

Les années Hood sont évidemment très chères à mes yeux. On est toujours des amis très proches avec Chris et Richard, c’est la preuve de notre implication après toutes ces années. J’y repense avec une douce nostalgie. La réalité c’est que nous étions très jeunes et plus angoissés. J’avais 17 ans quand je les ai rejoints et environ 25 ans quand je suis parti. Il y’avait donc pas mal de moments sinistres d’artistes torturés, de remises en question du genre « pourquoi on fait ça ? Tout le monde s’en fout ».
Mais je pense que l’un des points les plus positifs, à part notre amitié, est que nous ayons réussi à signer sur un gros label indé, (qui est devenu évidemment encore plus gros) ce qui nous a donné le sentiment que tout ça importait vraiment. Nous avions un public, donc quand nous faisions les deux albums pour Domino, on avait l’impression de contribuer à l’histoire d’une pop délaissée et sans réelle visibilité.

The hood years. Obviously very dear to my heart. It's testimony to how serious me and Craig took it that we are still very close friends with Chris and Richard after all these years. I look back with rose tinted shades. The reality was that we were all very young and a bit more *angsty*. I was 17 when I joined and probably about mid 20s when I left. So there were plenty of pretty bleak, what are we doing this for, no ones bothered, tortured artists,who put the flange on the bass sort of times. But I think the most positive bit, apart from the friendships, was that we managed to sign to a big indie (it obviously got a lot bigger!) so it did give me (us) a sense that it all mattered. We had an audience, so when we were making the two Domino albums (that we were involved in) it did feel that we were actually contributing to some kind of history of underperfoming left of centre pop.

Est-ce que vous pensez rejouer de nouveau ensemble ?
Do you have any plans on playing together again ?

C’est déjà bien assez difficile de motiver Craig à boire une pinte alors oublie le « reunion tour ».

It's difficult enough to get Craig to go for a pint never mind plan a reunion tour.

Peux-tu nous parler de A New Line (Related) (son projet solo) et Moteer (feu label tenu par Andrew et Craig ) ?
Could you tell us a little about A New Line (Related) and Moteer ?

Moteer était quelque chose dont je suis vraiment fier. Je pense que c’était assez influent en termes d’aspect et de son. Je suis aussi content qu’on ait diversifié nos sorties tout en conservant une ligne esthétique. Craig, le plus vieux et le plus pingre, ne s’attendait pas à autant en s’occupant d’un label (à la fin il s’en occupait plus seul) donc c’était cohérent d’arrêter. Mais j’espère que ça a inspiré d’autres à monter des labels, faire de la musique ou autres. A New Line (Related) est le premier projet que je fais sans Craig, J’ai toujours pensé être mélomane mais je gardais tout à l’intérieur. En fait je laissais un peu faire Craig et Chris et m’attribuais les sorties. Je pense que tu peux entendre que A New Line (Related) est plutôt basique et simple mais c’est ce qui en fait son charme j’espère.

Moteer was something I'm glad we did. I think that it was actually quite an influential affair in the way it looked and sounded. I'm also glad that we diversified output wise whilst still having a clear aesthetic. The older and more curmudgeonly Craig got the less he was prepared to deal with all the shit that you had to do regarding up keep of the label (in the end he was pretty much doing it all on his own) so it made sense to wrap it up. But hopefully it inspired others to do a label, make music or whatever. A New Line (Related) is the first thing I've done without relying on Craig. I always suspected I was musical but I kept my feelings suppressed. In reality I just loitered around Craig and Chris and took credits for the output. I think you can see or hear that the Anl(r) stuff is pretty basic and simple but hopefully that's part of its charm.

Qu’est-ce que tu écoutes ces temps-ci ?
What are you listening to these days ?

J’ai une playlist que j’alimente constamment. Je suis passé par plein de trucs ces derniers 18 mois et là je me sens plus en adéquation avec ce que j’aime, je suis plus dans des trucs blurry et fuzzy ces temps-ci, genre Sagat, Perfume advert, Austin Ceasar, Terence Dixon, Efdemin.

I have a whole playlist that I constantly just add new stuff to. I've gone through a lot in this last 18 months and now I'm more comfortable with what I like, I'm more of a blurry, fuzzy, four to the floor man these days...Sagat, Perfume advert, Austin Ceasar, Terence Dixon , Efdemin...

Audio

Mixtape by Full Moon Fuck

01. The Field Mice - Let’s Kiss and Make Up - « Snowball » 1989 Sarah Records
02. Nothern Picture Library - Untitled #1/ Into The Ether - « Alaska » 1993 Vinyl Japan
03. The Loft - Why Does The Rain - « why does the rain » 1984 Creation Records
04. Famous Boyfriend - You’re Heart’s Not In It - « Making Love All Night Wrong » 2000 555 Recordings
05. Famous Boyfriend - A Stick To Beat Me With - « The Famous Boyfriend » 1996 Orgasm Records
06. The Remote Viewer - Untitled - 555 Recordings
07. The Remote Viewer - They’re Closing Down The Shop - « Let Your Heart Draw A Line » 2005 City Centre Offices
08. The Humble Bee - Fin - « The Undescriptible Brightness Shown » 2011 Cotton Goods
09. On Fell - A - 7 2011 Moteer
10. The Boats - P Versus NP - « Abstraction » 2015 Other Ideas
11. Astatine - Titarenko - « Warm Machine EP » 2011 Orgasm Records
12. A New Line (Related) - Great Palaces - « A new Line (Related) » 2014 Home Assembly Music
13. Lynne Hamilton - On The Inside - « Prisoner Cell Block H Theme » 1979


Uniform l'interview

Lorsqu'il s'agit d'envoyer la purée noise-punk et d'en étaler violemment les contours industriels, les New-Yorkais Ben Greenberg et Michael Berdan d'Uniform se posent là et n'y vont pas par quatre chemins. Réunion de deux activistes œuvrant au sein de formations telles que Factory Complaint, The Men, Drunkdriver ou Hubble, le duo façonne un véritable mur de décibels dont le très nihiliste Perfect World, paru en juin dernier via Alter de Luke Younger aka Helm et 12XU, constitue la première exégèse discographique. Frontalement dystopique et parfaitement sépulcrale, la musique d'Uniform se consomme telle une lame rouillée tourbillonnant avec agilité autour de notre glotte, ne desserrant l'étreinte que pour mieux nous éructer à la gueule. En concert le 30 octobre à La Mécanique Ondulatoire, en bonne compagnie de Paper Dollhouse (Event FB), les deux lascars à l'origine du remix de Vortex de John Carpenter, inclus sur Lost Themes Remixed sorti le 16 octobre dernier sur Sacred Bones, ont accepté de nous pondre un mix en plus de répondre à nos quelques questions. Ça pique.

Michael Berdan

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Photo © Kelsey Henderson

Comment vous est venu le concept d’Uniform et d’où vient le nom ?
How did the whole concept of Uniform come about and how did you come up with the name?

Ben et moi faisons de la musique dans les mêmes cercles depuis presque toujours ; mais bien que nous ayons travaillé en étroite collaboration sur un certain nombre de projets, nous n’avions jamais réellement joué ensemble. Un jour, l’idée nous est venue par une conversation et nous avons décidé d’y donner suite. Le concept était simple : faire quelque chose de moche et le jouer fort. Nous ne voulions pas y mêler d’autres personnes donc nous avons décidé d’utiliser des séquences midi entre une boîte à rythmes et un synthé basse pour compléter les basses fréquences.

Le nom est le résultat de notre agacement général pour le travail consistant à trouver un nom à un groupe. Sérieusement, j’aurais du mal à nommer un exercice plus vain que l’échange inepte concernant l’appellation d’un projet. Nous nommer Uniform était notre façon de dire “Qu’est ce que ça peut foutre ?”.

Ben and I had been making music in the same circle since a day short of forever; but although we had worked closely on a number of projects we'd never really played together. One day the idea came up in conversation and we decided to pursue it. The concept was simple: make something ugly and play it loudly. We didn't want to involve other people so we decided to use midi sequences between a drum machine and a bass synth in order to fill out the low end.

The name is a product of our general annoyance toward the activity of naming a band. Seriously, I am hard pressed to think of a more pointless exercise than the inane back and forth regarding what a project should call itself. Calling ourselves Uniform was our way of saying "Who the fuck cares?".

Comment décririez-vous Uniform, et qui sont vos principales influences sur ce projet ?
How would you describe Uniform, and who are your biggest influences in this project?

Je ne suis pas entièrement sûr de savoir comment nous décrire, mais je crois que notre son est la conclusion logique de nos précédentes productions collectives. Je fais de la musique industrielle depuis un bon moment et Ben s’est transformé en auteur-compositeur en jouant avec The Men, mais nos racines sont fermement ancrées dans le punk le plus dur. Ce groupe est un peu un amalgame de tout ça. Et pour les influences, elles viennent d’un peu partout. J’écoute beaucoup de métal et Ben, en général, déteste le métal. Ben écoute beaucoup de songwriters et de punk classique et la plupart du temps, je déteste ça. On a généralement le même avis sur la plupart de la musique qui n’est pas basée sur la guitare. On aime tous les deux Eno. Je suis à peu près sûr qu’on aime tous les deux Suicide et Killing Joke, mais ça dépend des jours.

I'm not entirely sure how to describe ourselves, but I think that our sound is the logical conclusion of our previous collective output. I had been making industrial music for quite awhile and Ben had developed as a songwriter through playing with The Men, but our roots are firmly planted in the harshest realms of punk. This band is kind of an amalgam of all of that. As for influences, they are all over the place. I listen to a lot of metal and Ben generally hates metal. Ben listens to a lot of songwriters and classic punk and I generally hate songwriters and classic punk. We generally agree on most music that isn't guitar based. We both like Eno. I'm pretty sure that we both like Suicide and Killing Joke, but that might depend on the day.

Quel genre d’émotions mettez-vous dans vos morceaux ?
What kind of feelings do you put in yours songs?

En général, c’est souvent en rapport avec ma confusion concernant ma place dans le monde. Je dirais que l’émotion principale qui dirige mes compositions est la peur : la peur de la perte, la peur du changement, la peur de l’immobilisme, la peur de grandir, la peur de la mort, la peur de vivre. La musique me sert à la fois de vecteur pour me lamenter sur mes regrets et mes rancœurs, mais m’aide aussi à comprendre quoi faire avec et vers où aller.

Generally, most of it has to do with confusion regarding my place in the world. I'd say that the primary emotion that drives my songwriting is fear: fear of loss, fear of change, fear of stagnation, fear of growth, fear of death, fear of life. Music gives me a vehicle not only to lament on my regrets and resentments, but to try to figure out what to do with them and where to go.

As-tu un projet parallèle ? Fais-tu partie d’autres groupes ou d’autres projets ?
Do you have a side-project? Are you involved in other bands or other projects?

Je joue dans un groupe industriel qui s’appelle York Factory Complaint avec mon ami Ryan Martin. Ça fait environ 8 ans qu’on fait ça, ce qui est assez fou quand on y pense.

I play in an industrial band called York Factory Complaint with my friend Ryan Martin. We've been at it for about 8 years now, which is kind of crazy to think about.

De quels groupes actuels vous sentez-vous proches ?
Which actual bands do you feel close to?

Il y en a trop pour les nommer. New York est un endroit formidable avec plus de musiciens fantastiques et encourageants que je ne peux en nommer.

Too many to name. New York is a wonderful place with more fantastic, supportive musicians than I can even begin to properly address.

Quels sont tes projets et partez-vous en tournée avec Uniform prochainement ?
What’s next for you & are you going on tour with Uniform soon?

On a tourné assez régulièrement les six derniers mois. Nous allons réduire les concerts une fois cette tournée terminée afin de nous concentrer sur l’écriture d’un nouveau disque. Une fois que ceci sera fini, on reprendra la route.

We've been touring fairly regularly for the past 6 months. The live shows are gonna take a back seat for awhile once we get back from this tour so that we can concentrate on writing a new record. Once that's finished we'll be back out on the road again.

Uniform Mixtape

01. Siouxsie and the Banshees - Dazzle
02. Campingsex - Und Sie Alle
03. Halo - Buried in Light
04. Kilslug - Death Squad
05. The Tear Garden - Romulus and Venus
06. Wumpscut - Krie
07. Night Beats - H-Bomb
08. Killing Joke - Almost Red
09. Warning - Magic Castle 1
10. K.O.T.O. - Visitors [edit]
11. Velvet Condom - Kalter Lippenstift
12. Vito Ricci - I'm at that Party Right Now

Audio

Tracklisting

Uniform - Perfect World (Alter / 12XU, 9 juin 2015)

01. Perfect World
02. Indifference
03. Footnote
04. Buyer's Remorse
05. Lost Causes (feat. Drew McDowall)
06. Learning To Forget


Savant l'interview

L'américain Kerry Leimer est de ces musiciens sûrs de leur art, sculptant la matière sonore avec autant de discrétion que de longévité. Le natif de Seattle, qui emmancha Palace Of Lights accueillant dès 1979 outre ses propres œuvres, celles de Marc Barreca ou plus épisodiquement de Robert Carlberg, et à qui le label RVNG Intl. a consacré l'année dernière une compilation intitulée A Period Of Review - Original Recordings: 1975-1983, délaye depuis lors une ambient iconoclaste, inspirée des standards de l'époque tel le My Life in the Bush of Ghosts de Brian Eno et David Byrne paru en 1981, mais s'en détachant du fait d'une attirance prononcée pour les rythmiques issues de musiques essentiellement noires que sont le funk, le hip-hop, la disco ou même la world music. En témoigne son projet Savant instigué via d’épisodiques et fragmentaires collaborations avec David Keller, Dennis Rea, James Keller et les précités Marc Barreca et Robert Carlberg. Créditée uniquement d'un maxi et d'un LP à son actif, respectivement Stationary Dance / Sensible Music datant de 1981 et The Neo-Realist (At Risk) divulgué en 1983, la formation jetait un véritable pont entre ambient minimaliste, collages sonores répétitifs et post-punk à la basse slappée. Toujours sur la brèche, la structure New-Yorkaise RVNG Intl. a eu la bonne idée d'exhumer l'essence de cette éphémère collaboration par le biais de la compilation Artificial Dance parue le 4 septembre dernier et regroupant lesdites premières sorties en plus de quelques inédits s'insérant à merveille dans l'ensemble. Kerry Leimer est disponible et affable, il fallait bien qu'on lui pose quelques questions.

Kerry Leimer l'interview

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Tu as lancé ta carrière avec Savant. C'était un vrai groupe ou un projet personnel ?
You began your career with Savant. It was a real group or a personal project?

À l'époque où je tâtonnais sur les projets de Savant, j'avais déjà sorti trois albums solos. Ce n'était pas vraiment le début de ma carrière, mais j'avais suffisamment appris, à ce moment là, pour éviter de transformer l'expérience en complète pagaille. Savant était surtout pour moi une façon de jouer avec des instrumentations et des formes plus classiques : un rock artificiel. Peu de musiciens se retrouvaient ensemble dans le studio et aucun n'a vraiment entendu avant la fin la forme qu'ont commencé à prendre ces morceaux. Les fragments ont été assemblés dans une sorte de proto-sampling où quelques éléments clés seulement occupaient toute la durée. En outre, Savant n'a jamais été un groupe, même si nous avons essayé de jouer Stationery Dance une fois en live.

By the time I got around to the Savant projects I had already released three solo albums, so it wasn’t the start of things for me, but I had learned enough by that time to avoid making a complete hash of the experiment. Mostly Savant was my way of playing with more typical instrumentation and forms: artificial rock. Few of the musicians were ever in the studio together and none really heard the shape these tracks began to take until it was finished. The pieces were all assembled in a sort of proto-sampling style with very little play-through on any key element. And, Savant was never a group, though we did try to play Stationary Dance live just once.

Peux-tu nous détailler tes motivations au départ et tes influences ?
Can you explain to us what were your basic motivations and what were your influences?

Mon approche de l'écriture et de l'enregistrement s'appuie sur un intérêt très large pour le son, les détournements de formes classiques et de méthodologies. Savant était une manière de faire évoluer les choses hors de mon influence personnelle, et de changer mes réactions habituelles à l'enregistrement : les musiciens faisant partie du projet ont décidé du type d'instrument, de l'agencement général, du timbre, etc., même s'ils ont rarement eu accès à une vision globale de ce qui se déroulait. Ces concepts reposent en fait sur une analyse artistique, en particulier de jeux à l'aveugle et surréalistes comme le cadavre exquis ou la décalcomanie sans objet préconçu, de travaux d'artistes comme Duchamp et Man Ray et d'écrivains comme Lautremont, Rimbaud, Breton et Éluard.

A very broad interest in sound and in subverting typical forms and ways of working drives most of my approach to writing and recording. Savant was a way to take things a bit further out of my own influence, and a way to alter my own familiar reactions to recording — the musicians that were part of the work decided on the type of instrument, general set-up, timbre, and so on — even though they rarely had access to any overview of what was going on. These ideas actually originated from a study of fine art, mostly the blind-folded surrealist games like Exquisite Corpse or Decalcomania Without Preconceived Object, and the work of individual artists such as Duchamp and Man Ray, and writers such as Lautremont, Rimbaud, Breton and Eluard.

On pense évidemment à Brian Eno et David Byrne. À cette époque, il y avait une scène américaine pour ce genre d'ambient ?
We think obviously of Brian Eno and David Byrne. There was a scene at this moment in the US for this kind of ambient?

J'en suis persuadé, même si je n'en faisais pas partie. Le Nord-Ouest Pacifique de cette époque accueillait une esthétique un peu post-punk et new wave. J'ai beaucoup apprécié les travaux de formations comme The Wipers et Three Swimmers, mais je ne voyais aucun intérêt à faire partie d'un groupe ou à jouer sur scène, et je suis resté en retrait des aspirations traditionnelles consistant à développer un public, chercher un label et essayer de vivre de ma musique.

I’m sure there was, though I was not a part of it. The Pacific Northwest at that time had a bit of a post-punk and new wave aesthetic rolling around. I greatly enjoyed the work of bands like The Wipers and Three Swimmers, but I had no interest in being part of a band or in performing and remained removed from the traditional aspirations of building an audience, looking for a label, and trying to make my living making music.

Plus de vingt ans après votre seul enregistrement avec Savant, pourquoi sortir une anthologie sur Rvng Intl. ? Restes-tu convaincu de la modernité de votre production à cette époque ?
More than twenty years after your unique record with Savant, why to take out an anthology on Rvng Intl.? Are you still convinced of the modernity of your work at that time?

La décision de publier Artificial Dance et le précédent, A Period of Review, appartient à RVNG, et je ne peux pas prétendre connaître toutes leurs raisons. Mais je sais que le label est respecté et soutient les musiques et artistes, ce qui me tient à cœur. Plus largement, on observe une tendance évidente à réenregistrer les travaux pionniers d'une partie des précurseurs de l'enregistrement maison et du DIY. Peut-être que cela va de pair avec la redécouverte croissante du vinyle et l'attachante séduction de l'analogique et ses défauts ? Et je pense que c'est une excellente chose pour un public qui s'intéresse à la façon dont émergent l'innovation et les nouvelles formes. S'agissant de la modernité d'Artificial Dance, ce genre de définition reste la responsabilité d'autres personnes mais, de mon point de vue, oui. Assurément moderne.

The decision to release Artificial Dance and the previous A Period of Review belongs to RVNG — I can’t claim to know what all their reasons are. But I do know that the label is respected and supports musics and artists which I care about. More broadly, there’s obviously a trend to recapture the pioneering work of some of the home studio, D-I-Y advance force. Perhaps this goes hand-in-hand with the growing rediscovery of vinyl and an endearing longing for analog and all its failings? And I think that it’s a great thing for listeners who have an interest in how innovation and new forms emerge. As for the modernity of Artificial Dance, such definitions are in the care of others but, for my sake, yeah. Absolutely Modern.

Depuis 1979, tu gères le label Palace of Lights. Pourquoi avoir choisi Rvng Intl. pour éditer Artificial Dance ?
Since 1979, you manage the label Palace of Lights. Why do you chose Rvng Intl. to take out Artificial Dance?

Je suis très flatté de pouvoir dire que ce sont eux qui m'ont choisi. Je pense que Matt pourrait proposer une meilleure réponse.

I’m very pleased to be able to say that they chose me — I think Matt could give you the best answer to this one.

Kerry Leimer

Ton label a en particulier sorti des enregistrements d'anciens membres de Savant comme Marc Barreca ou Roy Finch. Quelle a été ta principale motivation dans ce projet ? Est-elle toujours intacte ?
Your label especially took out records of former members of Savant as Marc Barreca or Roy Finch. What was your main motivation in this project? Is it always intact?

Pour PoL, la motivation était très simplement de rendre la musique alternative accessible à ceux qu'elle intéresse. L'album de Roy était synth-pop, ceux de Marc sont très électroniques, celui de Michael William Gilbert new jazz, le travail de Gregory Taylor est puissamment génératif et celui de Steve Peter profondément expérimental. À chaque sortie, c'est une résistance modeste mais obstinée à l'illusion du genre, à la musique mise sous packaging comme d'autres produits.

The motivation for PoL was very simple — to make alternative music available to those who are interested. Roy’s album was synth-pop; Marc’s albums are very electronic; Michael William Gilbert’s was new jazz; Gregory Taylor’s work is highly generative, Steve Peters’ highly experimental. In every instance it’s been a small but stubborn resistance to the illusion of genre, of packaging music like any other product.

Palace of Lights est aussi à l'origine de deux sorties de Robert Carlberg, membre de Savant et fondateur d'Anode en 1975. T'intègres-tu aussi dans cette “culture cassette” ?
Palace Of Lights is also at the origin of two Robert Carlberg's releases, member of Savant and founder of Anode in 1975. Are you also considered of this “cassette culture”?

L'Anode original consistait en Robert et moi-même. Et je dois dire que le travail effectué par Robert avec Anode n'est pas seulement remarquable, mais humoristique, engageant et réflexif. Il était bien plus impliqué que moi dans la scène cassette. J'ai publié deux cassettes sur PoL uniquement parce qu'on pensait que la sortie vinyle était un risque financier. Idem pour le Music Works For Industry de Marc Barreca, qui précède son premier album PoL, Twilight. Mais une partie de mes toutes premières cassettes, des trucs produits entre 1977 et 1979, ont fait leur chemin jusqu'à la cassette et font aujourd'hui partie de l'American Cassette Culture box de VOD, à paraître fin septembre. Mais je continue à penser qu'il n'y avait pas d'effort conscient, de notre côté, pour appartenir à cette catégorie : certains travaux ont rejoint la culture cassette malgré moi.

The original Anode was comprised of Robert and myself. And I have to say the work Robert has done as Anode is not only keenly distinct, but humorous, engaging and thoughtful. He was much more involved in the cassette scene than I was. I released two cassettes on PoL only because we didn’t feel it was worth the cost to put the work on vinyl. Same was true for Marc Barreca’s Music Works For Industry, which predates his first PoL album Twilight. Still, some of my very early tapes — stuff that was done between 1977 and 1979 — found their way onto cassette and are now a part of VOD’s American Cassette Culture box set being released at the end of September. But still, I don’t feel that there was a conscious effort on our part to somehow belong to that category; a few works were included in the cassette culture despite me.

Même aujourd'hui, tu publies des enregistrements sous ton nom propre. Quelle est ta vision de la création contemporaine ? C'est un confort, d'avoir toujours plus de machines et de précision ?
Even today you take out records on your own name. What is your vision of the contemporary creation? Is it more comfortable to have always more machines and precision?

Laisser les machines prendre les devants a toujours été mon approche par défaut, et certains de ses aspects sont impactés par l'évolution des machines. Mais au final, le travail s'appuie encore beaucoup sur la chance, l'accident, la qualité surpassant la quantité. Il y a aussi cette pulsion de me détacher du processus, même s'il s'agit plutôt d'une posture illusoire, et une frustration persistante avec les technologies informatiques dès lors qu'une majorité d'entre elles semble complètement dévolue à faciliter les approches les plus classiques de production musicale. Par exemple, quand il fallait appliquer une voix à un synthétiseur analogique, il n'y avait aucune façon de garantir qu'elle serait rendue à l'identique, c'est là où résidait le génie de ce genre de production matérielle. De nos jours évidemment, la capacité absolue à la répétition est accessible à des degrés affligeants. Ce degré d'automatisation a pour conséquence que bien des aspects de la musique fonctionnent aujourd'hui de la façon dont les ressources photographiques “facilitent” le design. Les solutions “automatiques” utilisées pour être véritablement uniques peuvent désormais paraître aussi courantes que d'autres marchandises produites en masse. Ce qui implique que nous devons continuellement chercher de nouvelles façons de générer des erreurs et de laisser la porte ouverte aux accidents.

Letting machines take the lead has always been my default setting so, as the machines change so do certain aspects of my approach. In the end though, the work remains very reliant on chance, on accident, on quantity yielding quality. There’s an impulse to remove myself from the process too, though this is most likely a self-deluding affectation. And there’s a lingering frustration with computer-based technology since much of it seems absolutely obsessed with facilitating the most typical approaches to generating music. For example, that when developing a voice on an analog synthesizer there was virtually no way to guarantee you’d ever recall it in just the same way –– which was the great thing about that generation of gear. Now, of course, absolute repeatability is available to excurciating degrees. That degree of automation results in many aspects of music now operating in the way that stock photography “enables” design. “Automatic” solutions used to be fairly unique — now they can seem as common as any other mass-produced commodity. Which means we have to continually seek new ways of making mistakes and leaving the door open to chance events.

Comment vois-tu ce retour de plus en plus prégnant du format cassette ? Cela éveille-t-il ton intérêt ?
How do you judge this return more and more pregnant of the cassette format? Does it interest you?

Je suis un agnostique du format. Du point de vue de la composition, travailler dans des limites strictes ou sans aucune limite n'a pas d'intérêt : le médium jouera un rôle important dans la traduction de ce que tu fais, peu importante le degré de contraintes ou de flexibilité de l'environnement de travail. Au niveau de l'écoute, en tant qu'auditeur, je ne me soucie pas vraiment des formats concédés. Écouter aussi clairement que possible ce qui a été fait, que ce soit sur cylindre en cire ou en 24/96, revient à expérimenter ce travail sans autre forme de dénigrement ou contribution au signal reproduit.

I’m format-agnostic. From a compositional point of view working within strict limits or absolute limitlessness isn’t of interest: the medium will have a great deal to say about whatever you do no matter how constrained or how flexible the work environment is. As for playback, as a listener, I don't really care for compromised formats. To hear as clearly as possible whatever was done — whether on a wax cylinder or at 24/96 — is to experience that work without further denigration or contribution to the reproduced signal.

Si tu devais collaborer avec un artiste de Rvng Intl., lequel choisirais-tu ? Et pourquoi ?
If you had to collaborate with an artist of Rvng Intl. which it would be? And why?

Je suis très touché par le travail de Bing & Ruth, mais étant resté un dilettante autodidacte, je doute sincèrement d'être capable de collaborer à ce niveau.

I am very moved by the work of Bing & Ruth, but, having remained an autodidactic dilettante, I sincerely doubt that I’d be capable of collaborating at that level.

Audio

Vidéo

Tracklisting

Savant - Artificial Dance (RVNG Intl., 4 septembre 2015)

01. Using Words
02. Indifference
03. The Neo - Realist
04. Shadow in Deceit
05. The Shining Hour
06. Knowledge And Action
07. Heart of Stillness
08. Stationary Dance
09. Sensible Music
10. Deceit in Passion
11. The Radio
12. Facility
13. Falling At Two Speeds
14. Fault Index


Ms. John Soda l'interview

En 2006 sortait Notes And The Like, l'album que l'on croyait définitif du duo Ms. John Soda formé par Stefanie Böhm, par ailleurs membre de Couch, et Micha Acher, qui faut-il encore le préciser, s'évertue au sein de The Notwist, 13 & God ou encore Alien Ensemble. Définitif, car il semblait synthétiser à lui seul l'univers Morr Music, cette pop oscillant entre le rétro et l'électro, à la fois mélancolique et doucereuse. Oui, tout à fait le disque qu'on laissait tourner à l'heure de s'emballer au coin du radiateur. Définitif aussi, car depuis sa parution, absolument rien ne laissait transparaître un futur. Et tandis que l'on a définitivement enterré l'existence même d'une supposée folktronica et que Myspace est bel et bien six pieds sous terre, les deux Berlinois repointent le bout de leur nez comme si rien n'avait changé, comme si Morr Music ne s'était pas mis à l'ambient, comme si quelqu'un emballait encore au pied d'un radiateur renâclant la poussière. Et pourtant. A écouter Loom, révélé le 2 octobre dernier toujours sur le label de Thomas Morr, il n'est pas impossible, les yeux mi-clos, de prendre un bain de jeunesse et de chercher machinalement ses dessous dans le coin le plus douillet de son appartement. Peut-être plus abouti, plus travaillé et moins candide, Loom n'en reste pas moins un formidable disque de chevet. Stefanie Böhm a eu la gentillesse de répondre à nos questions tandis qu'en fin d'article un mix intitulé Ms. John Soda – end of summer favourites est à écouter au moment opportun.

Stefanie Böhm l'interview

Andreas Staebler_2

Photo © Andreas Staebler

En 2000, pourquoi as-tu lancé ce projet et quels sentiments essaie-tu de transmettre avec Ms. John Soda ?
In 2000, why did you start this project and what kind of feelings do you try to transmit via Ms. John Soda?

J'ai lancé Ms. John Soda en 1998 sous la forme d'un projet solo et produit un premier 7” sur le label Hausmusik. J'ai joué avec Micha dans plusieurs groupes pendant les années 90, mais ils ont tous avorté. Et comme on voulait continuer à faire de la musique ensemble, on a décidé qu'il serait membre de Ms. John Soda. Ça a très bien fonctionné et rien n'a changé depuis. Quand on joue ensemble, on essaie d'écrire et créer une chanson et une musique qui reflètent un certain état d'esprit ou un ressenti dans des situations données. On travaille sur nos chansons jusqu'à avoir l'impression que “c'est bien du Ms. John Soda”. Mais on est incapable de retranscrire exactement ce qu'on ressent avec des mots. Il arrive parfois que notre musique soit mélancolique, triste, mais malgré tout apaisante, encourageante et réconfortante, rageuse mais optimiste. Mais au final, on n'essaie pas activement de transmettre quelque chose, on tente de s'exprimer par la musique, et on espère toujours qu'il y aura des gens pour apprécier et comprendre ces humeurs attachées à nos chansons.

I first started Ms. John Soda in 1998 as a solo project and released one first 7" on the Label Hausmusik. I played together with Micha in some other bands during the 90ies, but these bands all split up. And as we wanted to go on making music together we decided that he will join Ms. John Soda as a certain bandmember. And as this worked out that very well, we never changed this. And when we do music together we try to write and create a song and music that reflects a certain kind of mood or feeling we have in different situations. We work on our songs until we both have that "that's Ms. John Soda"-feeling. But we both can not put in words what exactly that feels like. Maybe sometimes it's melancholic, sad, but still soothing, encouraging and heartening, angry but still hopeful music. But all in all we do not actively try to transmit something, we try to musically express ourselves and we always hope, that there a people that like and understand these certain moods our songs have.

Comment décririez-vous Ms. John Soda en tant qu'entité, et quelles sont vos plus grandes influences dans ce projet ?
As an entity, how would you describe Ms. John Soda, and who are your biggest influences in this project?

Je décrirais Ms John Soda comme un espace où ma musique et celle de Micha se complètent l'une l'autre. Beaucoup d'éléments, du son, des sentiments et des mots se mêlent pour progresser vers quelque chose de neuf en orbite constante autour de l'essence de notre musique, les états d'âmes très particuliers de Ms. John Soda. On ne cherche pas à transmettre des messages importants, mais on essaie de se focaliser sur ces petites choses que vivent les gens au quotidien. On pense, et on espère, que s'attacher aux petites actions, la façon dont elles interagissent et ces choses que nous faisons tous chaque jour importe bien plus que se concentrer sur un seul gros événement. Autrement dit, un million de petites actions sont plus solides et efficaces qu'attendre qu'une évolution importante améliore les choses. Et nos influences rassemblent toutes les expériences que nous vivons chaque jour. La musique, les gens, les conversations, les actes des gens, de la famille, des politiques, de l'histoire, de la nature, des livres et des mots, etc...

I would describe Ms. John Soda as a space where Michas and my music complement each other, many things and sounds, feelings and words mix up and something new evolves, always spinning around the core of our music, the very special Ms. John Soda moods. We do not try to transmit big messages, but we try to put a focus on the small things going on in peoples everyday lives. We think and hope, that caring for all the small steps, the way we interact and things we all do each day weighs much more than focusing on one big action. In other words: one million small steps are stronger and more effective than waiting for a big change to come and make things better. And our influences are just everything we experience in our everyday lives. Music, people, conversations, the way people act, family, politics, history, nature, books and words and...

Neuf ans après votre ultime Notes and the Like, qu'est-ce qui a changé dans l'approche musicale de Ms. John Soda ? Pourquoi avoir mis tellement de temps pour composer à nouveau à deux ?
Nine years after your ultimate Notes And The Like, what changed in the musical approach of Ms. John Soda? Why did you put so much time to compose again together?

La raison de ce long silence est que beaucoup de choses ont changé dans nos vies et qu'on n'avait plus vraiment le temps de se voir pour faire de la musique. Micha a beaucoup d'autres groupes et projets, une famille, et j'ai beaucoup à faire avec mon boulot, ma famille et mes enfants. Mais à chaque fois qu'on a trouvé le temps de travailler sur des morceaux pour Ms. John Soda ces dernières années, on a constaté que faire de la musique ensemble fonctionnait toujours immédiatement, peu importe le temps qu'on avait passé sans se voir ou à travailler sur d'autres choses. Et au final ça ne nous a pas demandé beaucoup de temps pour composer et créer notre musique, juste de faire un peu plus de choses entre les sessions studio...

The reason why it took us that long is, that a lot of things changed in our lives and we just did not have that much time to meet and do music. Micha has a lot of other bands and projects and family and I have a lot to do with my dayjob, family and children. But whenever we found the time to work on Ms. John Soda songs over the years, we found out that doing music together immidiately worked again, no matter how long we had not met or worked on something inbetween. So, all in all it did not take longer to compose and create the music, we just had to do more other things inbetweeen studio days...

Les lignes mélodiques semblent être au cœur de votre travail. Et en ce qui concerne votre méthodologie créative ? Pour donner naissance à une chanson, qui fait quoi dans Ms. John Soda ? Vous confrontez vos idées ou ça ressemble plus à un puzzle, chacun apportant sa partie pour compléter l'ensemble ?
The melodic lines seem to be the heart of your work. What about your creating process? The birth of a song : who does what with Ms. John Soda? Do you mix up your ideas or is it more like a puzzle, everybody bringing their own part to the whole work?

Micha et moi écrivons chacun de notre côté, chez nous. Et de temps à autres, on partage ce qu'on a produit. Puis chacun de nous poursuit en travaillant sur les morceaux de l'autre. On enregistre de nouvelles lignes, de nouveaux instruments, de nouvelles mélodies, on chante, on supprime certaines parties, on en intègre d'autres... Ce qui nous passe par la tête. Et quand on aime tous les deux ce qu'on a produit, on lance les sessions studio au cours desquelles on travaille les morceaux ensemble et on enregistre d'autres instruments. Pour Loom, nous avons aussi passé quelques jours dans le studio avec Cico Beck (notre nouveau membre live). Et à la fin, on rassemble toutes nos chansons pour les mixer et les produire dans le studio, cette fois avec Olli Zülch, et ça a fonctionné à merveille !

Micha and I, we both write songs on our own, at home. And from time to time we exchange what we have done. And then each of us goes on working with the other ones songs. Recording new lines, instruments, melodies, singing, throwing parts out, putting new parts in... Whatever we feel like. And often the songs change quite a lot. And sometimes we also exchange the song several times. And when we both like what came out we also have studio days where we work on the songs together, record some additional instruments. For "Loom" we also spent some helpful days in the studio tegether with Cico Beck (our new live bandmember). And in the end we take all our songs and finally mix and produce them in the studio, this time we did this together with Olli Zülch, which worked out very well!

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Tes side projects t'ont-ils influencé pour composer ce nouvel album ou Ms. John Soda reste un imperméable chaudron pop pour votre inspiration commune ?
Did your side-projects influence you for compose this new album or Ms. John Soda remain a pop impervious cockpit of your common inspiration ?

Ms. John Soda est le seul groupe pour lequel j'écris activement des chansons, mais jouer dans d'autres groupes comme Couch influence mon travail, comme toutes les expériences de ma vie influencent mes actes.

Ms. John Soda is the only band I actively write songs for, but playing in other bands, like Couch, influences my work in the same way as everything else I experience in my life influences what I do.

Vos productions semblent dépeindre un monde rempli de rêves et de nostalgie... C'est un objectif ou une façon naturelle d'écrire ?
Your songs seem to reflect a world full of dreams and nostalgia… Are you aiming at this or is this just natural when you’re writing?

Je n'ai aucun objectif quand je fais de la musique. Ça vient tel quel. Et cette musique mélancolique et parfois triste, qui véhicule cependant de l'espoir et quelque chose d'encourageant et d'apaisant en même temps est plus ou moins l'essence de ce que Micha et moi voulons faire.

I aim nothing while doing music. It just comes out like this. And this melancholic, sometimes sad music, that still carries hopes and something soothing and encouraging at the same time is more or less the core of what Micha and I want to do.

De quels groupes contemporains vous sentez-vous proches ?
Which actual bands do you feel close to?

On écoute beaucoup de groupes présents dans le mix qu'on t'a envoyé. Mais il y a bien d'autres groupes et musiciens, beaucoup trop pour les citer...

We listen a lot to the bands we put in the mix we sent you. But there are still so many more bands and musicians we like, too many to mention...

Ce nouveau LP donne l'impression que vous vous êtes débarrassés de certaines de barrières, de certains formats pop, votre musique paraît plus profonde. Quel est ton avis ?
With this new LP it sounds as if you’d got rid of some barriers, pop formats, your music seems deeper. What do you think?

En fait, ce n'est pas évident de parler de cette façon de ma propre musique. Je peux difficilement la décrire d'un point de vue théorique. Mais si ça te paraît plus profond, ça me va. J'aime bien cette description.

Well, it is hard to talk about my own music in that way. I can hardly describe it from a theoretically point of view. But it sounds good to me, if it seems deeper to you. I like that description.

Qu'est-ce qui attend Ms. John Soda dans un proche avenir ? Et toi ?
What is your near future and Ms. John Soda's?

On prévoit quelques concerts en début d'année prochaine. Et on continue à écrire de nouveaux morceaux en espérant trouver plus de temps pour ça par la suite !

Well, we actually plan some live shows early next year. And we go on writing new songs, hoping to find more time for this in the future!

Tu peux introduire votre mixtape ?
Can you introduce your mixtape ?

Ce que vous écoutez maintenant est notre “Ms. John Soda – end of summer favourites – mix”. La musique qu'on aime. Bonne écoute !

What you listen to here, is our "Ms. John Soda - end of summer favourites – mix". Music we love. Enjoy!

Mixtape

01. Low - Lies
02. Soley - Follow Me Down
03. The xx - Fiction
04. Caribou - Dive
05. L'Orange - The Pull of Warmth
06. Shabazz Palaces - Solemn Swears
07. Jel - Thnk4U
08. Baths - Ossuary
09. Le Millipede - Gedanken
10. The Handsome Family - Far from Any Road
11. Sufjan Stevens - Should Have Known Better
12. Lisa Germano - If I Think Of Love
13. Alien Ensemble - Modest Farewell

Audio

Tracklisting

Ms. John Soda - Loom (Morr Music, 2 octobre 2015)

01. In My Arms
02. Hero Whales
03. Millions
04. The Light
05. Sodawaltz
06. Hi Fool
07. Sirens
08. Name It
09. Oh Seven
10. Fall Away


Os Drongos vs Oh well, goodbye

À ma droite, Os Drongos, groupe de Chambéry dont la particularité est d'avoir cadenassé l'ensemble de sa discographie sur Bleeding Gold, label basé à San Diego et fleurant bon la pop solaire, y compris le récent LP Out of the Box à paraître le 9 octobre et dont l'extrait True Love Surrender est à découvrir ci-après. À ma gauche Oh well, goodbye, formation instiguée par le Liverpoolien Philip Rourke, claquant aussi facilement ses cordes vocales sur un You'll Never Walk Alone des familles qu'estropiant ses ballades à coup d'évidences mélodiques tel que le premier maxi du groupe ne le laisse présager (lire). En plus d'être sur le même label, Os Drongos et Oh well, goodbye vont bientôt partager l'affiche et les joies de la route pour une tournée commune débutant mi-octobre. À l'heure où Brendan Rodgers n'est désormais plus sur le banc des Reds, le précité Phil et Buddy, guitariste et chanteur d'Os Drongos, ont décidé de prendre la température et de s'interviewer mutuellement. Quoi de mieux pour un journaliste que de se retrouver au chômage technique à l'heure de l'apéro ? Rien, surtout en si distrayante compagnie.

Audio

Os Drongos vs Oh well, goodbye

Os Drongos

Phil : La musique française est un peu un mystère au Royaume-Uni. Peux-tu me parler de la scène française indé ?

Buddy : Je vais évidemment parler de mon point de vue somme toute limité et omettre un grand nombre de groupes et je m'en excuse. En ce qui concerne le rock garage psyché, je ne sais pas si quelqu'un a déjà fait le compte de tous ceux qui cohabitent sur cette planète mais je pense que la France mérite sa place sur le podium. J'écris lorsque j'ai un peu de temps pour un webzine qui est aussi un label, Casbah Records, et j'ai la chance d'écouter de nombreuses pépites plus ou moins confidentielles provenant des quatre coins de la France et surtout de Bretagne en général, de Lyon, Chambéry et très peu de Paris qui contre tout attente semble ne pas trop aimer la musique. Étant donné que j'éprouve un certain trop plein de cette scène garage psyché je citerai juste quelques groupes qui n'hésitent pas à agrémenter leur musique d'un psychédélisme subtil extirpant leur identité de la refonte de plusieurs époques. J'ai récemment fait l'expérience très réjouissante de Regal, Sapin, Baston, Skeptics avec leur mélange de post-punk, surf'n roll, shoegaze, et grunge de la première heure jouant à la fois avec allégeance à la tradition mais aussi avec inventivité sans se réduire à un style. Nous avons pas mal de groupes pop psyché sur Lyon comme Satellite Jockey, Collection, Sierra Manhattan, Réveille et un collectif nommé Folkwelt féru de musique traditionnelle réarrangé à la sauce disco prog psyché comme avec par exemple Mazalda, Direction Survet, Kumbaya, Guess What et le label Catapult Records... Je pourrais parler pendant un DJ set d'au moins une année de tous ces groupes aussi excitants les uns que les autres et de tous ces labels qui se démènent pour faire les choses d'une manière authentique avec passion et intelligence. La scène indé française est définitivement florissante.

Phil : Mais pour l'amour du ciel, c'est quoi un « Os Drongo » ?

Buddy : Quelques chose prêt à se perdre lui-même pour trouver son propre os, enfoui partout où l'on voudra bien le chercher. C'est l'utilisation de la sainte folie afin d'explorer les si nombreuses possibilités de l'être.

Phil : L'artwork de votre nouvel album est assez incroyable. Parlez-moi de l'artiste qui en est à l'origine et de l'inspiration derrière tout ça ? Y a-t-il une connexion avec la musique du disque ?

Buddy : Depuis notre troisième EP Greetings from cuckoo bay, nos pochettes sont réalisées par KrisPy, une peintre touche-à-tout cévenole qui est également ma mère. Nous élaborons le concept avec les Drongos et lui donnons la direction. Mais avec Out of the Box nous avons un peu pataugé. La première idée était de faire nos portraits dans des médaillons accrochés sur la tapisserie psychédélique d'un saloon, l'image globale éclaboussée en multicolore à la manière de Ralph Steadman, l'illustrateur d'Hunter S. Thompson. De nombreuses discussions plus tard, nous avons finalement décidé de seulement garder les éclaboussures de couleurs pour le back cover et Krispy a capturé nos têtes à l'aide d'un procédé photographique primitif, le sténopé, lesquelles furent incrustées dans les astres de la pochette finale. Cette technique est une des nombreuses références à l'époque du Far West et à tout l'imaginaire qu'il véhicule dont l'exploration d'un nouveau monde, d'un au-delà où les fantômes sont les seules choses qui nous restent. Chef, notre batteur qui est aussi cuisinier et dessinateur de notre bande-dessinée Drongos à sortir bientôt, commença à travailler sur quelque chose et une semaine avant que le disque soit envoyé au pressage nous ramena cette belle fresque de western cosmique influencé par notre ami dessinateur mexicain Tony Sandoval. L'on peut citer aussi Van Gogh, Munch, Chirico, un mélange entre Expressionnisme et Surréalisme. Chaque Drongo a vécu le processus de l'album comme un petit achèvement de ce que nous essayions de construire depuis le début de notre association il y a trois ans. Il y a une homogénéité, une réelle complémentarité entre la musique, la pochette et les personnes responsables de l'ensemble, chaque chose agissant comme le miroir de l'autre. Nous quittons le vaisseau mère, la boîte, affrontant l'angoisse des grands espaces avec plus de sérénité.

Phil : Si Roger de Bleeding Gold Records se montrait à l'un des concerts que nous allons faire ensemble, quelle chanson lui joueriez-vous ?

Buddy : Pour sûr nous lui improviserions une chanson spéciale pour un type spécial qui le mérite.

Phil : Qu'est-ce qui vous attend dans le futur ?

Buddy : Après la tournée nous allons sortir le tome 1 de notre bande-dessinée Os Drongos Stories qui décrit la naissance et les aventures des personnages qu'ils nous arrivent de porter sur scène. Nous tournerons également des documentaires fictionnels sur leur mode vie. En janvier un concert est prévu sur Genève pour un festival hautement psychédélique avec convulsion quadri-dimensionnelle et Caremess party.

Phil : Dernière question mais non des moindres. Nous jouons dans des lieux bien chouettes, connaîtriez-vous une bonne pizzeria parmi les villes françaises dans lesquelles nous allons passer ? Vous savez il y a ce bar à pizza à Liverpool où vous allez jouer qui n'est plutôt pas mauvais...

Buddy : A Chambéry, ville où nous répétons, il y a cette pizzeria Da Anna Maria qui va vous mettre à genou à coup sûr avec la pâte de ce gars qui est parti un an à Naples apprendre avec l'un des meilleurs pizzaïolos les techniques traditionnelles les plus rigoureuses. Tout simplement incroyable.

Philip

Buddy : Et à propos de la scène anglaise, quel est le nouveau contexte ? Connais-tu Temples ? Cela a été un gros succès indé. As-tu un autre groupe à l'heure actuelle dont tu puisses prédire la même exposition ? Est-ce que la musique rock indé est minoritaire dans le paysage anglais actuel ?

Phil : La musique à guitare est pas mal populaire auprès du grand public. La BBC et d'autres radios diffusent un bon mélange de pop, d'indé et de rock. Pour être franc, je ne suis pas vraiment l'actualité musicale de masse. Je ne dis pas cela pour être cool ou quoi que ce soit, je sais pas. Je n'aime pas vraiment non plus assister à des concerts. Je crois que je suis juste du genre à tomber sur des trucs nouveaux par hasard ou quelque chose comme ça. L'Angleterre est un très bon endroit pour les groupes indés qui tournent. Si tu réussis à être booké ce peut être super. Je n'ai pas entendu parler de Temples mais j'ai vu passer leur nom ci et là. La prochaine sensation ? Je sais pas. Je me soucie juste d'Iron Maiden.

Buddy : Je me trompe peut-être mais au regard du nom de vos groupes People/Talk, Oh well, goodbye, y a-t-il quelque chose dont tu voudrais parler à moins que tu me dises que tout est dans les paroles ? Je sens pas mal de mélancolie dans tout ça et à la fois tu donnes l'impression d'être détaché, te comportant avec pas mal d'humour. La vie est-elle tellement merdique ?

Phil : Eh bien je suis batteur dans People/Talk et je n'écris pas les paroles mais je pense qu'il y a des similarités à ce niveau entre les deux groupes. Oh well, goodbye c'est moi et oui l'EP qui vient de sortir est un peu morose j'imagine. Il y a certainement beaucoup de mélancolie et un désir nostalgique d'un moment de ma vie ou d'une personne qui me manque. C'est la merde classique je crois. Pourtant cet EP a été un bon exutoire de tous ces sentiments. Ce fut très cathartique et dans un sens chaque concert l'est aussi. Ceci dit, j'aime me marrer et boire un coup tout comme n'importe qui. On est tous triste à un moment ou à un autre.

Buddy : Pourrais-tu nous décrire la journée typique d'un héros de la classe ouvrière dans le Liverpool de 2015 ?

Phil : Oh mon Dieu ! Quelle question ! Je pense qu'à peu près tout le monde en fait partie ! J'en suis certainement un. J'ai un job alimentaire et je suis assez chanceux de l'apprécier. Je pense que les vrais working class heroes sont des gens qui luttent et qui sortent faire tous les boulots qu'ils peuvent pour subvenir aux besoins de leur famille. Des gens qui s'assurent que leurs enfants passent en premier. Les emmènent à l'école tous les jours, travaillent dur, mettent de quoi manger sur la table même si c'est vraiment difficile. C'est tellement facile pour certains de rester à la maison et de toucher les aides du gouvernement mais j'admire vraiment les femmes célibataires, les hommes et les familles qui vont chercher de quoi se nourrir et qui mettent un toit au-dessus de la tête de leurs enfants bien qu'ils aient un job pourri. Fuck John Lennon.

Buddy : Quand il n'y a rien à faire, une chose étrange et drôle que tu aimes faire ?

Phil : Si je suis seul à la maison et que je cuisine, je vais inventer des chansons de rap à propos de ce que je suis entrain de faire et je chante ça à mon chien. Par exemple, si je mets des haricots sur des toasts je vais balancer un rap sur le fait de mettre des haricots sur des toasts. Mes chiens adorent ça. Ils pensent tout simplement que je suis Dr. Dre. C'est aussi bien marrant de faire comme si vous présentiez une émission culinaire. Je vais cuisiner le plat merdique de base et commencer à le décrire comme tous les chefs le font à la télévision. Encore une fois mon audience est composée de mes deux chiens (Poppy et Chewbacca). Pour mes chiens, je suis un rappeur fantastique et un chef de haut de niveau.

Buddy : Oh well, goodbye est un nom de voyageur. Est-ce que c'est la première fois que vous venez en France, dans le reste de l'Europe ? Quelle image avez-vous des Français et du pays en général ?

Phil : J'ai tourné en France quelques fois avec mes anciens groupes et aussi comme tour manager. J'y ai passé de merveilleux moments. Tout spécialement à Bordeaux et St Etienne. J'adore ! J'ai aussi été chanceux de tourner dans d'autres parties de l'Europe avec des anciens groupes mais c'est la première fois que Oh well, goodbye va jouer hors du Royaume-uni. Je suis vraiment impatient à ce propos, n'étant jamais allé dans cette partie de la France où nous allons bientôt jouer. Mon batteur habitait à St Etienne et connait déjà quelques salles où nous allons passer. Il a fait sa lune de miel à Annecy également et il est comme un fou d'y retourner. Il parle bien le français. L'image que j'ai de la France ? D'une manière générale des routes et des supermarchés. Les tournées sont souvent un moment difficile parce que je suis végétarien et que j'ai une vilaine allergie aux noisettes. Alors je fais d'énormes efforts en général pour ne pas mourir. Mais la France pour moi c'est les charmantes bières locales, le pain, le fromage et les gueules de bois... et aussi la recherche de pizzas.

Buddy : Ta blague du mois ?

Philip : Why was the penguin popular?" "Cos he was an ice guy..." More of those to come France! Come to a show to experience more quality jokes!

Tracklisting

Oh Well, Goodbye - BG092 (Bleeding Gold Records, 04 août 2015)

01. Hey Alright
02. So I Say
03. August Eyes
04. You There?
05. The Reason

Os Drongos - Out The Box (Bleeding Gold Records, 9 octobre 2015)

01. To The Wide
02. Os Instructions
03. True Love Surrender
04. Monkkids
05. Silent Fourth
06. Herewhile
07. Dark Commando
08. Sacred Shit
09. Shining Shake Hands
10. Lethi's Laundry
11. Captcha
12. Twisted Fire

Tournée

Os Drongos Tour


Cankun l'interview

Parti très tôt explorer les recoins les plus étranges d’un univers psyché mâtiné de dub et de boucles hypnotiques addictives, Cankun aura su entretenir une véritable trajectoire ascendante depuis ses premiers projets en 2011. Armé de sa guitare et d’une boite à rythmes, sa première approche franche et directe révèle une ambition de faire danser sans arrière-pensée tout ce que l’imaginaire exotique peut lui permettre d’agiter le temps de morceaux gorgés de soleil d’ailleurs et d’évocations tribales. Très vite, Cankun ambitionne pourtant d’altérer lui-même sa formule pour y injecter une dose maximale d’errance et de recherche spirituelle pleine de détour et de circonvolutions moins évidentes, plus proches de ce qu’il est : un rêveur. A n’en pas douter, un héritage de ses premières armes alors qu’il agitait des paysages drone / ambient sous le pseudonyme Archers By The Sea. Les deux ans écoulés depuis la parution de Culture Of Pink chez Hands In The Dark en 2013 racontent cette recherche d’un nouveau souffle, d’une synthèse entre le passé et le futur d’un Cankun qui trouve alors le moyen d’associer les différents pans de sa personnalité pour donner naissance il y a quelques mois à Only The Sun Is Full Gold. Un nouvel album en forme d’aboutissement musical et personnel qui préfigure peut-être un nouveau changement de direction, à la croisée des chemins, dont nous avons pu explorer la genèse à l’occasion de l’un de ses rares passages sur la capitale en mai dernier pour un live au Monseigneur.

Cankun l'interview

Cankun (1)

Photo © Vincent Fribault

Comment tu vois ton évolution depuis Culture Of Pink, ta dernière sortie chez Hands In The Dark, il y a deux ans ? Comment le projet Cankun a évolué depuis ? Tu as été plus absent ces derniers temps, il semblerait que tu aies pas mal travaillé dans ton coin sur ce nouveau disque, Only The Sun is Full Of Gold.

Durant cette période, j'ai beaucoup travaillé pour intégrer aux nouveaux morceaux un maximum d'idées. Sur Culture Of Pink, à mes yeux, il y avait trop de cassures très nettes, avec des boucles assez rigides, tout ça n'était pas très construit. J'ai aussi cherché à intégrer le plus d'éléments organiques possible. Je me suis acheté un kit de batterie électronique qui retranscrit vraiment la batterie classique. Ça ne s'est pas complètement fait comme je le voulais au final mais j'ai cherché à construire les morceaux de manière plus poussée, surtout avec de nouveaux éléments de percussion. Sortir de la boite à rythmes.

Tu as appris au fur et à mesure à te servir d'une série d'instruments sans forcément les avoir étudiés de manière classique ?

Je suis guitariste à la base mais les synthés, l'informatique musicale, tout ça c'est un univers avec lequel je n'étais pas forcément familier à la base. Je pense d'ailleurs que c'est les limites de ma création : la maîtrise de cette informatique musicale. J'utilise vraiment le minimum des logiciels que j'ai, je ne peux pas prétendre vraiment maîtriser tout ça correctement. Du coup je fais avec les moyens en ma possession. Mais quelque part ça me plaît, c'est ce que j'ai toujours cherché à faire, travailler avec ces limites là, faire les choses par moi-même.

Est-ce que ça n'est pas frustrant, de sortir un nouveau disque, ce Only The Sun Is Full Of Gold donc, d'essayer de monter le niveau ou de franchir un cap, tout en fournissant beaucoup d'efforts, à la mesure de ce que tu ne maîtrises pas justement ? C'est à ça que tu as consacré beaucoup d'énergie ces deux dernières années ?

J'ai longtemps cherché les meilleures associations, sur pas mal de morceaux. Certains ont eu plusieurs versions assez différentes, que j'ai retravaillées de nombreuses fois. Ça m'a pris beaucoup de temps. Mais ce disque s'est fait en 6-7 mois, en réalité, depuis l'écriture jusqu'au bout du processus. Je n'ai quasi pas tourné l'année dernière, je suis resté beaucoup chez moi à travailler là-dessus. Par ailleurs, ce disque devait sortir plus tôt en réalité mais ça ne s'est pas fait. Les morceaux datent en fait de début 2014. Il ne devait pas sortir à la base chez Hands In The Dark.

Est-ce qu'il s'agit de l'album qui devait voir le jour chez Mexican Summer, dont tu m'avais parlé il y a quelques temps ?

Oui, c'est ça. Ils m'avaient contacté juste avant la sortie de Culture Of Pink. Il n'y avait pas d'opportunisme de leur part ou quoi que ce soit, juste l'envie de collaborer. Ils voulaient sortir quelque chose avec moi, j'étais super chaud pour ça. Au final, ça ne s'est pas fait. Ils aimaient bien les morceaux mais, a priori, pas assez pour le sortir. Après, je ne sais pas vraiment ce qu'ils voulaient de moi, ce qu'ils attendaient, je n'ai pas trop compris ce revirement de situation après avoir autant discuté.

Ce qui est assez étrange car, à mes yeux, il s'agit du disque le plus abouti de Cankun, en fait. Tu es même parti un peu des boucles basiques pour aller vers quelque chose d'un peu plus travaillé. Avec une démarche très humaine, qui me parle : une démarche humble, où tu travailles à la hauteur de tes moyens. Ça se ressent beaucoup dans tes sorties et notamment dans ce nouveau disque.

Il y avait peut-être d'autres raisons que la qualité musicale en tant que telle, aussi. Je n'en sais rien. Ils ont un catalogue hyper éclectique, assez difficile à comprendre, je trouve, maintenant. Quand je travaille sur un disque, je procède d'une manière assez particulière : je n'envoie pas le disque tout fait, d'un seul coup. J'envoie les morceaux tels que je les termine au fur et à mesure, ça me plaît bien. Ça me permet d'établir une relation avec un label, que ce dernier me dise "Ok, ça c'est bien mais est-ce que tu ne pourrais pas optimiser ça ?". C'est ce qu'a toujours fait Britt de Not Not Fun. C'est un échange qui me plaît bien car je fais tout vraiment tout seul, ça me permet de relativiser, d'améliorer... J'ai donc envoyé les morceaux à Mexican Summer au fur et à mesure, ils étaient super enthousiastes et quand le disque au global a été finalisé, ça ne s'est pas fait. Honnêtement, je ne me suis jamais trop fait d'illusion non plus sur la sortie du disque. Ils ont lancé une bouteille à la mer. Mais ils m'ont quand même fait signer des papiers pour les droits d'auteur, ils ont annoncé la sortie sur leur site... Sur le coup, j'ai été un peu déçu de la tournure des événements, je le reconnais. Mais quand j'ai reçu l'avis de Morgan (ndr : de Hands In The Dark) et Britt et qu'ils m'ont confirmé que le disque leur plaisait, ça m'a vraiment rassuré. J'essaie au maximum de ne jamais refaire le même disque deux fois, du moins de le faire différemment. Ce disque là je l'ai voulu vraiment construit, même si la trame est venue au fur et à mesure, à base de beaucoup d'impros, d'assemblage... J'ai beaucoup cherché de cohérence dans les morceaux et à l'intérieur du disque. Au vu du temps imparti, j'aurais aimé faire beaucoup plus de musique, sortir carrément un double album. J'avais plus d'une heure, réduit à 40 minutes sur le LP, un peu plus sur la K7 et le digital.

Tu sentais que tu touchais à quelque chose d'intéressant à explorer, de nouveau pour toi, dans la structure des morceaux et de l'album ?

Je voulais faire un disque hyper consistant. Je ne suis pas fan de musique progressive particulièrement mais je voulais partir dans un délire plus complexe, avec une recherche et un façonnage plus subtil des morceaux, à la hauteur de ce que j'étais capable de faire. Un peu de concept, de travail sur les arrangements, les structures de morceaux, ça m'aurait fait marrer d'aller plus loin encore, pour voir.

Cankun

Ce qui est différent des débuts de Cankun, à savoir une musique plus simple, basique, très tournée sur des boucles uptempo, avec une ambiance exotique affirmée. Mais au-delà de cet esprit un peu prog dont tu parles, ce que j'ai ressenti surtout c'est cette tentative de revenir vers ce que tu faisais avec Archers By The Sea, très ambient / drone, et de le fusionner avec ce qu'est Cankun aujourd'hui. C'était une démarche volontaire ?

C'était totalement ça, effectivement. Quand j'ai commencé à travailler sur Only The Sun Is Full Of Gold, je me suis mis à réécouter pas mal de musique expérimentale. Ce que je n'avais pas fait depuis un moment. J'y ai retrouvé des éléments qui me plaisaient, qui me parlent vraiment. C'est ce vers quoi j'ai aussi envie de retourner, aujourd'hui. Il y a un mec pour qui j'ai beaucoup d'admiration : c'est Mark Nelson de Labradford, qui fait Pan American aussi. Je trouve que c'est fantastique ce qu'il fait, un mélange d'expérimental et d'accessible, ce travail subtil sur les rythmiques. Ça m'a donné envie de revenir un peu vers de l'ambient mais un peu plus travaillé. Et essayer de me passer du synthé, faire de l'ambient avec de la guitare. Je ne voulais pas faire un disque cool, dub, comme les précédents. J'ai cherché à revenir vers ces racines là qui sont celles qui me parlent le plus, au final. J'ai cherché des éléments de distorsion aussi, notamment sur le morceau bonus de la K7 (ndr : Trezz), qui se rapproche pas mal d'ABTS. J'ai eu envie de mélanger ces univers là. Aujourd'hui, j'aurais même envie de produire des choses encore plus épurées, en fait.

Quand tu as arrêté Archers By The Sea, vers 2011, et que tu as lancé le projet Cankun, on a senti une cassure nette. Comme si tu voulais tout stopper et passer brusquement à autre chose. Aujourd'hui, on a l'impression que tu refais un peu le chemin dans l'autre sens. Qu'est-ce qui t'avait poussé à faire ça à l'époque et pourquoi tu reviens un peu vers tes premières amours, je dirais, maintenant ?

Je pense que je n'ai jamais vraiment changé à proprement parler, j'avais juste envie que la musique soit différente, qu'elle se manifeste d'une manière nouvelle. Mais je ne crois pas qu'elle ait changée tant que ça, dans le fond. Je ne suis pas spécialement à l'aise de refaire les mêmes morceaux à l'infini. Avec ABTS, j'étais sûrement arrivé à un niveau de saturation, où j'avais sorti beaucoup de choses, j'ai eu besoin de tourner la page et d'aller ailleurs. Mais je me rends compte aujourd'hui que ça ne correspond pas forcément à qui je suis. Le délire dub, ça me fait marrer mais c'est pas ma culture musicale, c'est moins mon identité. Avec Only The Sun Is Full Of Gold, j'ai eu envie de revenir vers quelque chose de beaucoup plus personnel. Ce disque est beaucoup plus personnel que Culture Of Pink, même s'il y avait beaucoup de samples que j'aimais beaucoup dedans. Peut-être aussi une envie de ma part, au moment de lancer Cankun, de sortir un peu de l'underground complet dans lequel j'étais et d'aller voir ce que ça donnerait avec une musique un peu plus accessible que ce que je faisais avec ABTS. Une solution de facilité, quelque part, mais qui ne me satisfait pas non plus totalement. Au-delà de ça, j'aime bien jouer en live mais je ne suis pas un grand fan de ça. J'avais construit le projet Cankun autour de cette idée, pour faciliter le fait de faire du live, de manière plus simple et plus immédiate, de me confronter à ça. Finalement, je n'ai pas une passion incroyable pour ça, j'ai envie de revenir vers la création musicale pure, ce que j'ai fait sur Only The Sun....

Ce que l'on peut voir éventuellement comme un retour en arrière, pour toi ça ressemble plutôt à un aboutissement, non ? A mes yeux, c'est le disque que j'attendais de Cankun il y a 2-3 ans, sans le savoir. Sinon il y a un autre élément dont on n'a pas encore parlé mais que je trouve important chez toi, c'est ce travail sur les mélodies. Proposer de petites mélodies simples mais qui se mémorisent bien et qui entraînent dans une spirale légère, très aérienne en fait. C'est un élément que tu recherches spécialement ou ça te vient sans trop y penser ?

Au final, ouais, j'ai essayé de trouver quelques gimmicks pour accrocher l'auditeur. Ça reste un peu simple mais ça fonctionne bien, je trouve. Je ne sais pas trop ce vers quoi je veux aller aujourd'hui, tout est un peu confus en réalité. Mais peut-être retourner même vers de l'ambient pur, sans ces gimmicks là, ça me tente bien.

À l'époque d'ABTS, il y avait une véritable dynamique internationale en termes d'ambient ou de drone. Je trouve que ça s'est un peu perdu en 2015, par rapport à il y a 5 ans. Tous les groupes versés là-dedans, la plupart a arrêté ou est retournée dans des niches lointaines. D'autres ont essayé de se mettre à des trucs plus uptempo ou accessibles, au point de créer une scission, comme ce fut le cas pour Emeralds, entre autres. Revenir vers ça, c'est assumer un retour vers une musique plus confidentielle, non ?

Disons que je n'ai pas de plan de carrière, je m'en fiche un peu de ça. Ce vers quoi je veux aller prochainement, c'est retrouver un plaisir simplement personnel. Revenir vers une démarche DIY à mort, quitte à ne plus sortir de disque à proprement parler, tout mettre en ligne gratuitement ou que sais-je. Je ne suis pas blasé mais il y a beaucoup de choses qui sortent et en tant que passionné de musique, j'ai du mal aujourd'hui à trouver des choses qui me portent ou qui m'inspirent. On marche un peu sur la tête, on est en saturation complète. Au-delà de ça, Culture Of Pink, je ne vais pas le nier, sa notoriété est due à Pitchfork en grande partie. La Route Du Rock etc., tout est arrivé grâce à ça. Ça n'est pas un problème en soi mais quand ça commence à arriver, tu prends une espèce d'habitude. Et quand tu ne l'as plu, tu vas inconsciemment essayer de retrouver ce soutien. Ma réflexion aujourd'hui est là : un disque va aussi beaucoup se faire en fonction des gens qui vont le soutenir ou non, au-delà de toi. C'est ce qui me gêne, en réalité. Même si mon intention de base n'est pas de "plaire à Pitchfork", quelque part tu peux avoir ce réflexe là. Je ressens un grand ras-le-bol de tout ça, d'où mon envie là tout de suite de retourner à des choses basiques, plus à mon échelle.

J'interviewais Max (High Wolf) il y a peu. Je lui disais que toi, lui et Seb Forrester (Holy Strays), vous aviez été mis dans le sac des "Frenchies de NNF", avec des musiques que l'on rapprochait beaucoup. Aujourd'hui, vos 3 parcours sont assez différents : Seb essaie de partir sur quelque chose qui se rapproche d'une carrière sérieuse aujourd'hui, Max tourne beaucoup, à l'étranger notamment. Comment tu vois cette évolution là, depuis vos premières sorties ?

On ne se parle pas trop souvent ces derniers temps mais je regarde ça un peu de loin. Seb est jeune, on a dix ans d'écart, c'est maintenant que ça se joue pour lui, c'est bien qu'il tente le coup, il a le talent pour. Il essaie d'être dans une démarche construite, hyper clean, d'un autre niveau. Mon parcours est différent, j'ai commencé à travailler et je me suis dit ensuite que tout ce que j'avais en stock, ce serait bien que ça sorte. Le point de départ était plutôt celui-là. J'ai commencé à sortir des disques mais j'étais déjà un peu "âgé", quoi, 27-28 ans (rires). De son côté, Max a construit un truc assez hallucinant : à partir de rien, en tournant comme un fou, il a bâti une réputation dingue autour du nom High Wolf, que je trouve vraiment superbe. Mais c'était clairement son délire de tourner dés le début, c'est là qu'on est différent lui et moi. Je suis admiratif de ce qu'il a fait, les sorties, les tournées, le premier a avoir été chez NNF de nous trois. C'est un peu grâce à lui qu'on s'est retrouvés là-bas aussi. Il y a aussi Felicia (Le Petit Chevalier), qui commence à bien marcher.

Tu te dis que là où tu en es aujourd'hui, c'est ce à quoi tu aspirais au final ? Que tu ne voulais pas spécialement être vu comme un "professionnel de la musique", faire 250 concerts par an, mais plutôt garder cet esprit DIY ?

Carrément, oui. Professionnel ça n'a jamais été ma motivation. Ça a toujours été un à-côté, j'ai fait ça de manière amateur mais le plus professionnel possible, je dirais, dans l'exécution. Il y a beaucoup de choses qui me sont arrivées, que je trouve géniales. Jouer à la Route du Rock, même si j'en garde un souvenir mitigé (rires), être sur Pitchfork... Je suis hyper content de tout ça, ça restera une passion, très prenante mais une passion. Je n'ai jamais eu l'envie d'aller au-delà de ça. Quand Culture Of Pink a commencé à recevoir pas mal de retours positifs, ça m'a un peu titillé, mais ça n'a pas duré longtemps. J'ai beaucoup parlé à des pros du milieu, je me suis fait ma propre opinion et ça ne m'a pas forcément donné envie d'aller chercher le statut d'intermittent. J'ai pas envie de faire de compromis, je veux faire ce que je veux. Cette liberté là est dure à concilier avec l'envie de vivre uniquement de la musique. Mais c'est une réflexion très banale aujourd'hui de toute façon : la plupart des musiciens a un boulot à côté, trime... On est tous pareil.

Cankun 2

L'avantage de ton parcours c'est d'avoir tissé une relation intéressante et, je crois, forte avec Morgan d'Hands In The Dark. Comment tu travailles avec lui ?

Notre relation est totalement différent de celle du début. On en est à la troisième sortie ensemble, c'est comme si j'étais à la maison. C'est important pour moi d'avoir ce genre de personnes autour de moi. J'habite dans un endroit totalement paumé, je n'ai pas l'occasion d'avoir un paquet de personnes autour de moi pour écouter ma musique, participer, etc. Avoir un regard extérieur sur ma musique, c'est crucial. C'est le cas aussi avec Britt. Avec Morgan, je sais qu'il fait à chaque fois le maximum pour mettre en avant la musique. On a une super relation, c'est un super label, je ne pourrais pas rêver mieux.

C'est un bon exemple de mec qui fait les choses à sa sauce, sans forcément trop calculer tout le temps ou de faire des compromis à tout bout-de-champ. Il est parvenu à trouver le juste équilibre entre faire ce qui lui plaît et trouver un public.

Le nerf de la guerre, ça reste les PR. Il a un super réseau aujourd'hui, ça aide beaucoup pour la mise en avant des disques. Quand Mexican Summer m'a dit non, je me suis naturellement tourné vers HITD. Morgan m'a dit qu'il ne pourrait pas le sortir de suite, j'ai attendu sans problème, pour faire les choses comme il faut. Je ne voyais pas passer du temps à envoyer mon disque à plein de labels différents alors qu'il y avait HITD derrière moi. C'était une super opportunité de prolonger cette relation particulière.

Quelles sont, selon toi, les différences entre Culture Of Pink et Only The Sun Is Full Of Gold ? Tu en vois un plus abouti que l'autre ?

Only The Sun... est clairement plus abouti, il n'y a pas photo. Même s'il y a plein de choses que j'ai voulu y mettre et que je n'ai pas pu, des cuivres, etc. Ça me plairait bien sur un prochain disque, pour enrichir le son. Par exemple j'ai découvert Flying Lotus il n'y a pas longtemps, je trouve ça fantastique ce qu'il fait. Ces petits morceaux, ces petites saynètes, c'est fascinant, ça me donne envie de tenter ça aussi. Pourquoi pas s'ouvrir à autre chose, j'adore le free jazz par exemple. Quand j'ai commencé à faire de la musique, j'ai quasi arrêté d'en écouter. J'enregistrais beaucoup. Je m'y suis remis pas mal avant la sortie de Only The Sun..., tout était prêt, j'ai eu du temps. Ça m'a redonné envie d'aller vers de nouvelles directions. Mais ce dernier LP en date, oui c'est clairement mon plus abouti. Il correspond vraiment au postulat de base que j'avais, travailler sur un disque compact, comme je te disais tout à l'heure.

Je voudrais qu'on s'attarde un peu sur le live, un élément essentiel pour tous les musiciens. Beaucoup voient leur musique d'abord comme du live, avant d'aller en studio. Pour toi, le live, ça reste un exercice avec lequel tu es le moins à l'aise, je pense. Tu te sens obligé de le faire ou tu en tires une forme de plaisir tout de même ?

Je ne suis pas quelqu'un d'hyper expressif, globalement. Je vois le live un peu comme une obligation, oui. Mais je ne veux pas juste être le mec qui met de la musique sur le web, non plus. Du coup c'était un peu l'objectif de base avec Cankun, de sortir de ça, d'exister réellement. Le live te donne une crédibilité assez importante. Je n'ai pas énormément tourné, même si j'ai un peu joué à différents endroits. Il y a des lieux dans lesquels je me suis vraiment éclaté, sincèrement. Mais je trouve qu'en live, les limites techniques ressortent énormément, en tout cas pour moi. Et ça ne me passionne pas des masses, je ne suis pas vraiment à l'aise. Le fait de jouer seul accentue ça pas mal.

J'imagine que tu as déjà réfléchi au fait d'incorporer quelqu'un dans une mini-formation à deux, par exemple ?

Oui j'y ai réfléchi mais c'est compliqué aujourd'hui. L'adrénaline que certains ont en finissant un live, moi je l'ai en complétant un morceau, tu vois. Si on était deux, je pourrais peut-être un peu plus me lâcher. Mais je ne sais pas vraiment comment prendre le sujet. Je n'ai pas d'autres dates prévues pour le moment, je n'en cherche pas d'autres particulièrement. J'accepte quand j'ai des opportunités intéressantes mais pas davantage, pour le moment. Et la répétition de jouer toujours les mêmes trucs en live, ça ne me plaît pas. Jouer live, je le ressens un peu comme aller au taf, tu vois, refaire les mêmes choses. Avec Seb Forrester et Robedoor, on avait joué à Milan dans un endroit exceptionnel, ça s'était super bien passé, c'était un très bon moment. Mais c'est rare. De toute façon, c'est dur de se refaire à 35 ans (rires). Et puis il y a des musiques plus faciles à jouer en live, mes impros complexes sur Only The Sun..., c'est un challenge pour moi de les exprimer sur scène. J'essaie de faire le maximum pour ne pas me mettre derrière un ordinateur et appuyer sur des boutons, ça ne me parle pas.

Comment tu construis tes morceaux en live ? Tu le fais par couche progressivement, c'est ça ?

C'est le système que j'avais sur les anciens morceaux, oui, que je n'ai plus trop maintenant. Les morceaux d'Only The Sun Is Full Of Golf, aujourd'hui, sont quasi injouables sur scène. Il y a trop d'éléments. Parfois sur une seule partie, j'ai 3-4 lignes de guitare. Si je gardais le même système en live, un morceau me prendrait peut-être une heure à se faire (rires). Même à deux, ce serait compliqué. Il faudrait que quelqu'un s'occupe de la rythmique, un clavier, moi à la guitare etc. Ce serait trop complexe, surtout au vu des niveaux de rémunération dans lesquelles je suis aujourd'hui.

Tu as fait quelques splits / collaborations par le passé. Tu es plutôt sur le solo aujourd'hui mais est-ce que tu aurais des envies d'ouvrir ça à d'autres musiciens, confronter ta musique à d'autres projets ?

Oui, ce sont des réflexions qui reviennent un petit peu ces temps-ci. Je suis assez proche de certaines personnes qui gravitent autour de Bruno de Ruralfaune. On collabore sur quelques petites tentatives, des choses qui ne sont jamais perdues. Mais il y a pas longtemps je me suis dit que ce serait cool. Revenir vers un peu d'ambient, sur des projets collaboratifs, ça pourrait être une solution, ça me motive bien, oui. Je fais un peu tout tout seul dans Cankun, hormis lemastering. Même le mix je le fais seul. Je pense que je suis un peu arrivé à la limite de ça, aussi. Je me remets en question sur tous ces items là, sur ce que j'ai envie de faire, dans quelles conditions... J'ai envie de repartir d'une feuille blanche et de retrouver un nouvel élan dans le projet. Disons que je suis un peu dans une vision négative, là, même avec la sortie du disque. Je sors juste d'une période compliquée pour ce nouvel album, il n'est pas encore complètement extérieur à moi, du coup je traîne ces questions et ces interrogations que j'ai eues pendant sa réalisation. Je sens que j'ai besoin d'un nouveau souffle, qui doit venir de moi. Récemment, je me suis retrouvé dans une vieille vidéo de Dominique A sur VHS, tirée d'un vieux disque de la fin des 90's, Remué. Le mec est un peu paumé, ça m'a pas mal parlé (rires). Mais ça me reconnecte avec ce qui est important pour moi : l'humain et l'échange, notamment celui que j'ai avec Britt ou Morgan. S'ils n'avaient pas aimé, je ne l'aurais jamais sorti, c'est important d'avoir ce genre de soutien. A ce moment là, je me suis dis que j'étais dans le vrai. Sortir ça tout seul, ça n'aurait pas eu d'intérêt. Le partage via la musique, c'est clairement galvaudé aujourd'hui, mais c'est l'essentiel pour moi. Ça me permet de rencontrer un tas de gens, de venir vous voir et de discuter, même si venir à Paris, pour moi, ça n'est pas vraiment la folie (rires).

Audio

Tracklist

Cankun - Only The Sun Is Ful Of Gold (Hands In The Dark, 4 mai 2015)

01. System
02. Cuts
03. Words
04. Moyit
05. Tyreu
06. Sytern


Amelie Ravalec l'interview

IndustrialSoundtrack_OfficialPoster_web

Musique industrielle pour peuple industriel. Le mot est du performer Monte Cazazza à l'encontre du label Industrial Records, fondé par Throbbing Gristle - via lequel celui-ci sortira ses deux premiers EP en 1979 et 1980 avant de migrer pour Sordide Sentimental de Jean-Pierre Turmel et Yves Von Bontee. Que voulait-il dire au moment de glisser ce qui deviendra le slogan de moult formations se réclamant, ou rattaché indûment par la presse, à la mouvance industrielle ? C'était une blague... Je ne pensais pas que l'expression allait être prise avec autant de sérieux. Il n'empêche, la formule est assez générale et laconique pour embrasser l'origine de ce courant du post-punk, historiquement contemporain d'un punk vite asséché de créativité et récupéré, et trouvant ses racines dans quelques esprits issus des milieux artistiques affiliés à la vague des happenings, intellectualisant au sein de COUM Transmissions un actionnisme conciliant improvisations free jazz et rituels chamaniques incorporant automutilation, pratiques sexuelles, sang et scatologie. Les esprits en question, instigateurs d'un rock psychédélique inversé, narrant pour Simon Reynolds un interminable mauvais trip, et ce, en pleine décomposition de la société anglaise aboutissant aux années Thatcher, se nomment Génésis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti, Peter Sleazy Christopherson et Chris Carter, qui, ensemble au sein de TG, et sans se départir d'une approche expérimentale, tant au niveau de la recherche que de l'effet sensoriel produit, s’embringueront sur les chemins d'une "anti-musique" bruitiste, faite d'instruments traditionnels, de boîtiers d'effets, de synthétiseurs et de samplers archaïques dont le Gristle-izer bricolés par Carter, ou Tesco-Disco, selon l'expression de P-Orridge, aux rythmiques inspirées des chaines d'assemblages et de la division fordiste mais débilitante du travail. Ce dernier d'ailleurs, lors de l'un des premiers concerts du groupe éructera à la face de quelques punks venus les insulter : Vous ne pouvez pas avoir l'anarchie et avoir de la musique en même temps. Doublant cet effort d'improvisation par une conceptualisation de son activité artistique - lutte frontale contre la monotonie, l'uniformité, le contrôle des masses et la mystification - TG s'imposera au fur et à mesure une organisation quasi paramilitaire, entre bunkerisation de son studio d'enregistrement, adoption de tenues militaristes et création de son propre label destiné à préserver son indépendance totale. Au-delà des aspects plus que limites de leurs paroles et de leur imagerie suggestive - utilisant une photo du camp d'Auschwitz comme logo du label, s'inspirant pour celui de TG de l'éclair qu'avait adopté la British Union of Fascists et jouant avec ambiguïté d’histoires de viols, de tueurs en série, de meurtres d'enfants et de pédophilie pour alimenter ses textes - TG va, par l'entremise de son label et de puissance magnétique, favoriser l'émergence d'une scène industrielle avec notamment Clock DVA, The Leather Nun, ou encore Whitehouse et Nurse with Wound, groupes dans lesquels il ne se reconnaîtra que peu. Dans une interview récente donnée à Vice, Richard H. Kirk du trio Cabaret Voltaire, rattaché à l'étiquette indus du fait de sa pratique du collage sonore, des thématiques abordées et de ses quelques sorties sur IR, va même plus loin, au-delà de toute généralisation abusive : "Il n’y avait qu’un groupe de musique industrielle, c’est Throbbing Gristle, et beaucoup de gens les ont copié après. (...) Tout le monde part du principe que parce que les Cabs viennent de Sheffield, et que Sheffield avait une grosse industrie sidérurgique dans les années 70, on faisait de la musique industrielle. Cabaret Voltaire ne s’est pas mis à la musique pour faire le même bruit qu’une usine, c’est ce qu’on entendait déjà tous les jours, pourquoi faire un truc pareil ? On voulait faire quelque chose qui ressemblait au son d’une autre planète, pas celui d’une putain d’usine à métaux !" Le débat reste entier.

A mi-chemin entre contextualisation, tentative de définition et mise en perceptive historique de la filiation industrielle, Amelie Ravalec, jeune réalisatrice déjà auteure en 2012 du documentaire Paris/Berlin: 20 Years Of Underground Techno, a sorti en mai dernier avec son acolyte Travis Collins Industrial Soundtrack For The Urban Decay reposant sur des images d'archives et de nombreuses interview de membres de TG - par ailleurs futurs Psychic TV, Coil et Chris & Cosey - Test Dept, Cabaret Voltaire, SPK, Z’EV, In The Nursery et Clock DVA, d'artistes américains tel Boyd Rice de NON, de fanzines avec RE/Search de V. Vale ou encore de labels d’époque tel Sordide Sentimental ou d’autres apparus au début des années 90 tel les allemands Ant-Zen ou Hands Production. Déjà visionné au quatre coins du globe, le film tient enfin ses premières projections parisiennes avec une diffusion dans le cadre de l’Étrange Festival le 4 Septembre en leur présence plus celles additionnelles de Jean-Pierre Turmel et d'Ellen Zweig, réalisatrice d'un documentaire sur Stefan Joel Weisser aka Z’EV également projeté, suivie par une série de projections à La Clef du 17 au 22 septembre. L'occasion était trop belle pour ne pas lui poser quelques questions sur ses motivations.

Amelie Ravalec l'interview

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Peux-tu nous relater la genèse de ce second projet et décrire l'aventure humaine qu'il a représenté pour toi ?
Can you talk about the origins of this second project and describe the human adventure it embodies ?

L’idée de réaliser un documentaire sur la musique industrielle m’est venue il y a quelques années. Voulant me documenter sur la question, j’ai lu de nombreuses publications, livres et fanzines mais n’ai trouvé aucun film exclusivement dédié à la musique industrielle, ce qui m’a donné envie de réaliser Industrial Soundtrack For The Urban Decay. Quelques mois après avoir sorti Paris/Berlin, j’ai donc contacté les artistes que je voulais interviewer et nous avons commencé à tourner. J’ai ensuite monté le film, ce qui a pris une bonne année, et nous avons ensuite passé de longs mois à finaliser la post-production et à négocier les droits. Nous avons littéralement tout fait nous mêmes, tournage, montage, post-production, négociation de droits, distribution, promotion, presse… Cela représente un travail énorme, jour et nuit pendant quasiment 3 ans.

I thought about making a documentary on industrial music a few years ago. When I discovered industrial music, I read numerous publications, books and fanzines but never found a movie devoted to the subject. This led me to start working on Industrial Soundtrack For The Urban Decay. I was busy at the time with my first film Paris/Berlin, but a few months after releasing it, I got in touch with the artists I wanted to interview and we began to shoot. Then I edited the movie, which took a year or so, and Travis and I spent months completing the post-production and licensing the rights. We did everything ourselves: shooting, editing, post production, licensing, distribution, advertising, press... That was a huge amount of work, day and night for almost three years.

Après un premier documentaire consacré à l'underground techno entre Paris et Berlin, pourquoi t'être investi dans un second traitant de la musique industrielle ? Est-ce une façon pour toi d'exposer une filiation de l'un envers l'autre ?
After making a first documentary dealing with underground techno between Paris and Berlin, why choose to make another one dealing with industrial music ? Is it a way to showcase a legacy from one to another ?

J’ai découvert la musique industrielle par les artistes techno que je préférais, comme Ancient Methods ou Adam X, qui mixaient de la musique industrielle avec de la techno depuis des années. Ce fut donc un cheminement personnel plutôt naturel. Bien que les passerelles entres les deux genres existent et soient importantes, ce n’est pas ce que j’ai choisi d’explorer dans le film, car le sujet pourrait presque faire un film à lui tout seul !

I discovered industrial music thanks to some of my favorite techno artists such as Ancient Methods or Adam X, who had been mixing industrial music with techno for years. Though there are obvious bridges between the two genres, this is not what I wanted to delve into in the movie, because the subject could deserve a movie in its own right.

À son encontre, on parle de la musique industrielle comme un violent télescopage entre musiques concrètes et musiques électroniques, avec en toile de fond théorique le futurisme italien du début du siècle. Quelle est la définition de la musique industrielle que tu as voulu faire transparaître du film ?
Industrial music is seen like a violent confrontation between musique concrète and electronic music, with a theoric background in italian futurism from the beginning of the century. What definition of industrial music did you try to convey in this movie ?

La musique industrielle englobe une collection d’influences variées, tels que les mouvements d’art avant-gardistes comme le dadaïsme, le futurisme et le surréalisme, les premières expérimentations électroniques, la musique concrète, les bandes sons de films de science-fiction des années 50/60, la littérature, avec notamment William Burroughs et Brion Gysin et leurs techniques de cut-up, J.G. Ballard, les penseurs et philosophes Foucault, Baudrillard, Deleuze… Ce mélange est ce qui pour moi rend la musique industrielle captivante et c’est ce que j’ai choisi d’explorer dans le film.

Industrial music gathers a collection of various influences, the avant-gardist movements dadaism, futurism and surrealism, electronic experimentations, musique concrete, soundtracks from 50's or 60's science-fiction movies, literature from William Burroughs and Brion Gysin and their cut-up techniques, J.G. Ballard and philosophers Foucault, Baudrillard, Deleuze. To me, this mix of influences is what makes industrial music so fascinating, and that's what I chose to explore in this movie.

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La musique industrielle est-elle intimement liée par sa dimension politique et contestataire au contexte historique qui l'a vu émerger en Europe et plus particulièrement au Royaume-Uni ? Quelles en ont été les manifestations ou conséquences ?
Is industrial music closely related to the historic context it was born in, in Europe and more specifically in the UK, thanks to its political and protest dimension? What has been its expressions or results?

Absolument, et nous en parlons d’ailleurs dans le film. Le contexte politique des années Thatcher a marqué toute une génération d’Anglais, amenant oppression culturelle et chômage important pour toute la classe ouvrière. Paradoxalement, cela a permis à de nombreuses personnes de prendre le temps de se concentrer sur leurs activités artistiques et c’est d’ailleurs grâce à ça que de nombreux groupes de musique industrielle ont vu le jour.

Definitely, and we reflect on this in the movie. The political context of the Thatcher years left its mark on a whole generation of English people, leading the working class into significant cultural oppression and unemployment. Ironically, this allowed many people to take the time to focus on their cultural activities, and that’s how many industrial music bands got started.

Selon toi, quelles sont les principales figures de ce mouvement ? As-tu réussi à toutes les interviewer ?
According to you, who are the main advocates of this movement? Did you manage to interview them all?

Nous avons réuni dans le film une grande partie des figures majeures de la musique industrielle. Nous avons interviewé tous les membres de Throbbing Gristle, premier groupe industriel, mais aussi Cabaret Voltaire, SPK, Clock DVA, Test Dept et bien d’autres groupes et musiciens. Nous nous sommes aussi intéressés à des personnages comme V.Vale, qui a édité la publication de référence sur la musique industrielle (Industrial Culture Handbook, 1983) et Jean-Pierre Turmel, qui édite le fanzine et label Sordide Sentimental depuis 1978 et fut l’un des premiers à faire découvrir Throbbing Gristle en France. Certains groupes comme Neubauten ou Laibach et quelques journalistes n’ont pas souhaité faire partie du film et c’est dommage, mais les artistes que nous avons interviewés nous ont procuré largement assez de matériel pour le film.

We featured most of the major industrial music artists in the film. We interviewed every member of Throbbing Gristle, the first industrial band, but also Cabaret Voltaire, SPK, Clock DVA, Test Dept amongst many other bands and musicians. We also interviewed people like V. Vale, who published Industrial Culture Handbook, 1983, now considered the reference publication on Industrial music, and Jean-Pierre Turmel, owner of fanzine / label Sordide Sentimental since 1978, who was the first person to share Throbbing Gristle’s music in France. Some bands like Neubauten or Laibach and a couple of journalists didn't want to be included in the movie and that's a shame, but the artists we interviewed gave us more than enough content to tell the industrial music story.

Comment peux-tu expliquer la relative méconnaissance du public pour la musique industrielle alors que celle-ci reste et restera pour longtemps encore un terreau fertile de créativité pour nombre d'artistes ? Est-ce une musique aujourd'hui uniquement d'initiés ?
How do you explain that people barely know industrial music, event if it offers now and for a long time a fertile ground for creativity to many artists ? Is it only a music for insiders ?

C’était une musique d’initiés au début, et le noyau du mouvement l’est encore aujourd’hui, mais de nombreuses personnes ont maintenant entendu parler de la musique industrielle. Beaucoup d’artistes également se revendiquent aujourd’hui de son influence. Bien que la musique industrielle ne fasse pas intégralement partie de la culture populaire, elle est tout de même aujourd’hui bien plus connue qu’elle ne l’était à ses débuts. Chris Carter nous racontait par exemple que Throbbing Gristle était devenu bien plus populaire quand le groupe s’est reformé en 2004 qu’à leurs débuts. Tout d’un coup, ils se sont mis à vendre des milliers de disques et à jouer en tête d’affiche de gros festivals.

It used to be a niche genre, and it still is for the core of the movement today, but many people have now heard about industrial music. Many artists claim its influence too. Though industrial music isn't totally part of  pop culture, nowadays it's far more recognize. Chris Carter was telling us that Throbbing Gristle became far more popular when the band reformed back in 2004 than when they first started. They then began to sell thousands of records and started headlining huge festivals.

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Tu travailles également pour Fondation Sonore qui a édité une belle compilation en support de ton documentaire Paris/Berlin: 20 Years Of Underground Techno. Penses-tu faire de même ? Est-ce le but de la division label de Fondation Sonore ?
You're working for Fondation Sonore too, they released a nice compilation to support your documentary Paris/Berlin : 20 Years Of Underground Techno. Do you consider doing the same ? Is it the purpose of the label section of Fondation Sonore ?

Nous avons monté Fondation Sonore en 2011 avec Gregorio Sicurezza, et avons lancé le label un an après. Nous sortons la musique que nous aimons, ce n’est pas directement relié à mes films, cependant il était évident de sortir une compilation pour Paris/Berlin car elle regroupe tout nos morceaux technos préférés et de nombreux artistes que nous avons invités à jouer pour la Fondation. J’ai bien sûr pensé à éditer une compilation pour Industrial Soundtrack mais malheureusement je ne pense pas qu’elle verra le jour pour des raisons de droits.

I founded Fondation Sonore with Gregorio Sicurezza back in 2011, and we launched the label a year after. We release music we love and this is not directly related to my films, but doing the Paris/Berlin compilation was obvious to us, as it gathers all of our favorite techno tracks and many artists we invited to play for our gigs. Of course, I’d like to make a compilation for Industrial Soundtrack, but unfortunately I don't think it will ever be released because of licensing issues.

Comment vas-tu promouvoir ton film désormais ? Ou sera-t-il diffusé ?
How do you plan to promote your movie now ? Where will it be released ?

Le film est sorti en mai 2015, nous avons eu une centaine de projections dans des cinémas, centres culturels et festivals dans le monde entier et nous en confirmons encore tous les jours. Nous allons également sortir le DVD très bientôt. Toutes les infos sont disponibles sur le site.

The movie was released theatrically May 2015. So far, we had more than 100 screenings in cinemas, cultural centres and festivals all around the world, and we’re still confirming more every day. We’re also about to release the DVD. All the info available on our website

As-tu d'ores et déjà un nouveau sujet d'étude pour un troisième documentaire ?
Do you think about a new theme for a third documentary already ?

Je réfléchis à plusieurs projets pour la suite mais pense me tourner vers la fiction pour mon troisième film.

I’ve got several projects in mind but my third movie will probably be a feature film.

Vidéos


Neugeborene Nachtmusik l'interview

Projet du Hollandais Maurice Hermes, Neugeborene Nachtmusik a sorti un premier LP éponyme en avril dernier sur le toujours fiable label de Martijn van Gessel, Enfant Terrible (lire), après plusieurs collaborations au sein de compilations dont Post-everything datant d'à peine un an (lire). Ledit album, que l'on avait présenté par le biais du morceau Schaf Auge Rabe (lire), entre chrysalides noctambules et vêpres hallucinatoires, s'instigue au carrefour d'une ambient perturbée, telle que Coil a pu en aligner au kilomètre, une musique industrielle sortie des carcans, entre autres, de Throbbing Gristle, et d'une musique électronique flirtant avec des textures black metal, telle que le géant Suédois Thomas Martin Ekelund et de son label Beläten (lire) impulsent. Et même si l'on se situe à mille lieues des ripailles estivales, le son de Neugeborene Nachtmusik porte en lui un message qu'on a voulu creuser, à la fois par une interview de celui qui présentera bientôt son projet de label avec Jeroen Holthuis, Ordo Viatorum, et une mixtape exclusive, à écouter et télécharger ci-après.

Mauritius Hermes l'interview

Neugeborene Nachtmusik 2
Comment t’es venu le concept de Neugeborene Nachtmusik et d’où vient le nom ?
How did the whole concept of Neugeborene Nachtmusik come about and how did you come up with the name?

A travers les siècles, sur le territoire européen, ceux qui réalisaient des cérémonies pendant la nuit, ceux qui travaillaient avec les pouvoirs guérisseurs des plantes sur la planète Terre, ceux qui pouvaient entrer en connexion avec le cosmos, ceux qui pratiquaient des rituels dans un certain but, beaucoup d’entre eux ont été brûlés vivants. Entre 1450 et 1750, environ cinquante mille soi-disant sorcières ont été brûlées parce-que l’Église les accusait d’avoir pactisé avec le diable ; beaucoup d’entre elles ne survivaient pas aux tortures infligées avant le bûcher. En conséquence, l’Église Catholique a réussi à faire reculer l’humanité de mille ans sur les connaissances en flore et en spiritualité. Plus tôt dans l’histoire, entre 1150 et 1250, l’humanité a eu l’opportunité d’évoluer rapidement. A cette époque, la même église tua environ huit-cent mille cathares, détruisant ainsi cette opportunité, dans le seul but de perpétuer un système où la loi et l’ordre étaient ceux de Dieu, afin de maintenir son pouvoir et sa main-mise sur la société civile. Les cathares étaient des gnostiques et utilisaient les même principes et le même savoir que les gnostiques mille deux cent ans auparavant ; ils se focalisaient sur la liberté et l’indépendance de l’individu, son parcours, son développement personnel et sa victoire sur ses peurs.

Quand on lit les mots de Jésus, une toute autre couleur émerge que celles des pages marronasses léguées par l’Église. Dans l’évangile selon Thomas, Jésus parle de la connaissance de soi comme moyen de prendre conscience de soi, de voir les choses dans leur réalité - ou - voir les choses telles qu’elles sont pour la première fois, et il te guide et te montre les pièges de la vie. Ce que l’Évangile enseigne, c’est que chaque jour est une opportunité pour changer de direction et de se séparer de ce qui nous est le plus utile. Chaque nuit est l’occasion de se connecter à un flux éternel de créativité et d’inspiration et de transmettre les sérénades et les hommages créatifs de chacun aux habitants actuels de la planète. Chaque nuit, une musique nouvelle naît de l’amour ou de la haine, et ce sont là les grandes lignes conceptuelles de Neugeborene Nachtmusik, qui se traduit en français, à peu près, par musique de la nuit nouvellement née.

On European soil, over the centuries, those who performed ceremonies at night, those who worked with the healing powers of plants on this planet Terra, those who could connect to the cosmos, those who worked with intentions through rituals, many of them have been burned alive. Between mainly 1450 and 1750  around 50.000 so called witches were burned because the church accused them of a pact with the devil; many did not  survive being tortured prior to being burned. As a result, the catholic church effectively set humanity back a 1000 years in knowledge of spirituality and flora.  Earlier in history between 1150  and 1250 humanity had great chance to evolve rapidly. During this time this same church killed around 800.000 Cathars, effectively ending this possibility, all in the name of perpetuating a system where law and order were God's laws and orders, thus maintaining their power and control over civil society. The Cathars were gnostics and used the same principals and knowledge as gnostics 1200 years earlier; they focused on the freedom and independence of the individual and their path, self development and overcoming personal fear.

When reading the words of Jesus a complete different color emerges than the dirty brown page the church has left behind. In the gospel of Thomas, Jesus is talking about self-knowledge, a way to remember yourself, to start seeing for the first time, and he takes you by the hand and shows you the 'pitfalls of life'. What the Gospel teaches is that every day is an opportunity to change direction and let go of that which no longer serves you. Every night is a chance to tune into an eternal stream of creativity and inspiration and bring one's creative serenades and homages to the planet's current inhabitants. Every night new music is born either from love or hate, this is the conceptual framework for Neugeborene Nachtmusik, which roughly translates in English to newborn nightmusic.

Comment décrirais-tu Neugeborene Nachtmusik, et qui sont tes plus grandes influences sur ce projet ?
How would you describe Neugeborene Nachtmusik, and who are your biggest influences in this project?

Le son de Neugeborene Nachtmusik est principalement inspiré par des expériences post-apocalyptiques, ritualistiques et utopiennes, et profondément personnelles avec quelques exceptions ici et là. Beaucoup de choses influencent le son que je crée, la plupart viennent de la musique, mais pas seulement. Musicalement, je suis inspiré par des groupes comme Coil, Throbbing Gristle et Esplendor Geometrico ; ces groupes ont créé un art conceptuel, vaste et sacré, une musique industrielle sans compromis avec des pulsations minimales et névrotiques. Maria Zerfall, Haus Arafna et Cluster m’inspirent également, j’apprécie vraiment la musique sombre et abstraite, j’aime particulièrement pouvoir en décoller une à une les couches qui peuvent de prime abord sembler négatives afin d’en révéler une information et un savoir enrichissants. J’aime danser sur de l’acid music, de la vraie électro et de la techno aventureuse car danser permet d’ouvrir de nombreuses portes à l’inspiration. Par ailleurs, le minimalisme, l’ambient et les performances artistiques ont été des sources d’inspiration importantes pour moi.

The sound of Neugeborene Nachtmusik is mostly inspired by the post-apocalyptic, ritualistic and utopian or deeply personal experiences, with an exception here and there. Many things influence my sound, a lot of them are music, but not only music. Musically, I am compelled by bands such as Coil, Throbbing Gristle and Esplendor Geometrico; these groups create vast and holy conceptual art, uncompromising industrial music, and neurotic minimalistic pulses. Also, Maria Zerfall, Haus Arafna and Cluster inspire me, I really enjoy dark conceptual music, specifically peeling away layerswhich can at first seem very negative to reveal enriching information and knowledge. I like to dance on Acid music, (real) Elektro and adventurous Techno; dancing opens many doors to new inspiration. Also minimalism, ambient music and performance art have been significant sources of inspiration for me.

Quels genre de sentiments mets-tu dans tes morceaux ?
What kind of feelings do you put in yours songs?

Des scènes de films qui n’ont jamais été tournés, des champs de bataille juste après la bataille, l’utopie, des rêveries, de l’occulte, de l’honneur et de l’espoir, pour n’en citer que quelques uns.

Scenes of never made movies, battlefields just after the battle, utopia, daydreams, occultism, honour and hope, to name a few. 

Quels sont tes buts précis pour ce premier LP de Neugeborene Nachtmusik ?
Did you have specific goals for the future Neugeborene Nachtmusik LP?

Tout s’est passé très naturellement, après la sortie de l’album de ma précédente collaboration, Milligram Retreat, le projet s’est arrêté. Peu après, j’ai déménagé à Berlin et j’ai commencé à créer, dans le cadre de Neugeborene Nachtmusik, quatre morceaux dont trois sont sur des compilations d’Enfant Terrible. Ce LP de Neugeborene Nachtmusik est un résumé du travail que j’ai effectué pendant mes trois premières années à Berlin, Martijn van Gessel d'Enfant Terrible ayant sélectionné les morceaux à partir d’un corpus plus large.

It all went very naturally, after my previous collaboration, Milligram Retreat released an album, the project ended. Subsequently, I moved to Berlin and started to create within the framework of Neugeborene Nachtmusik, 4 tracks of which are included on 3 Enfant-Terrible compilation albums. The upcoming Neugeborene Nachtmusik LP is a synopsis of work which I completed in my first 3 years in Berlin, Enfant-Terrible selected the tracks from a larger body of work.

Neugeborene Nachtmusik

Pourquoi as-tu choisi Enfant Terrible Records pour cet LP ? Te sens-tu proche d’eux ?
Why did you choose Enfant Terrible Records for this LP? Do you feel close to them?

Martyn, le créateur et directeur d’Enfant Terrible, m’a approché pour inclure Milligram Retreat sur la compilation Kamp Holland et plus tard pour l’album Falun Gong. La philosophie du label est unique, provocante, et est une source d’inspiration pour ma créativité. Les dj-sets de Martyn peuvent être suivis comme des cours magistraux ; ils ne font pas qu’inspirer, ils éduquent en exposant une musique originale, parfois oubliée, authentique de différents styles et genres. J’aime la façon dont il communique par la musique en faisant ça et encore plus le fait qu’il n’a pas peur de sortir des carcans. Je me sens heureux d’avoir Martyn comme ami et de travailler avec Enfant Terrible.

Martyn, Founder and Director of Enfant Terrible, approached me to include Milligram Retreat on the compilation 'Kamp Holland', and later for the Album 'Falun Gong'. As is Martyn, the ethos of the label is unique, provocative, and source of inspiration to my creativity. Martyn's dj sets can be heard more as lectures; they not only inspire, they educate by exposing the sometimes forgotten, bona fide original music from different styles and genres. I like the way he communicates through music that way, and even more that he is not afraid to colour outside the lines. I feel blessed having Martyn as a friend and working with Enfant Terrible.

De quels groupes actuels te sens-tu proche ?
Which actual bands do you feel close to?

Les garçons d’Europ Europ qui dirigent le label norvégien Etch Wear. J’aime profondément leur musique ; l’orgue du désespoir, les voix apathiques et les rythmes étranges, je perds vraiment la notion du temps quand j’écoute leur travail. On m’a demandé de faire des remixes de leurs morceaux, ce qui a déclenché un flot d’inspiration. L’été dernier, Martyn et moi avons eu l’honneur de les recevoir à Berlin pour qu’ils jouent pendant le concert diurne Post-Everything de cinq heures (lire). Allez écouter leur LP Repeating Mistakes.

The boys from Europ Europ, who run the Norwegian label Etch Wear. I deeply enjoy their music; the organ of despair, the apathetic voices and odd rhythms, I really lose track of time listening to their work. I was asked to do remixes for them, which elicited a lot of new inspiration. Last summer Martyn & I were honored to host them in Berlin to play during the 5 hour 'Post-Everything' afternoon concert. Definitely check out their LP 'Repeating Mistakes'.

Qu’est ce qui te fascine le plus aujourd’hui dans la création musicale actuelle ?
What fascinates you most from now on in the current musical creation?

En ce moment même, l’alpinisme est un thème sur lequel je travaille pour la sortie d’une cassette plus tard dans l’année. Le film Possession de 1981 a aussi fait des émules pour les prochains travaux de Neugeborene Nachtmusik.

At this very moment, 'mountain climbing' is a theme I'm working with for a tape release later this year. Also the 1981 movie, Possession, generated much new inspiration for further Neugeborene Nachtmusik works.

Qu’est-ce qui est prévu pour toi et pars-tu en tournée avec Neugeborene Nachtmusik ?
What’s next for you & are you going on tour with Neugeborene Nachtmusik?

Je dois finir des projets expérimentaux, les préparer pour une sortie et je dois me concentrer sur Ordo Viatorum, un label créé par Jeroen Holthuis et moi-même. Ensuite faire quelques remixes pour le projet industriel néerlandais <Vektor> et collaborer avec Kensaku sur and the Wind, un projet d’ambient industrielle à venir et collaborer avec un ami proche venant du Nord. Restez donc à l’écoute.

Next is finishing some experimental projects, getting them ready for release; focusing on 'Ordo Viatorum' (a label by Jeroen Holthuis and myself); doing some remixes for o.a. Dutch Industrial Project <Vektor>; collaborating with Kensaku on an upcoming industrial ambient project 'and the Wind'; as well, nurturing a new collaboration with a good friend from the North. Stay tuned.

Mixtape

01. Gending Bonang Babar Layar - Javanese Court Gamelan vol.2
02. Hildegard von Bingen ' Instrumentalstuck' - Canticles of Extasy
03. Lokasenna 'November wind' - Elitepop 03
04. Mira Calix 'Because to why' - Eyes set against the sun
05. Coil 'At the Heart of it all' - Scatology
06. Death in June 'Hidden amongst the leaves' - The world that summer
07. Novy Svet ' Fin Finito Infinito' - Fin Finito Infinito
08. Tindersticks 'Vertrauen II' - Tindersticks
09. Pink Floyd 'The Narrow Way part 2' David Gilmour - Ummagumma
10. Embers 'Nielude' - Kout
11. Europ Europ 'Prescription Drugs' - Mellow Harscher
12. November Novolet ' - Entry' From heaven on earth
13. Cluster 'Seltsame Gegend' - Curiosum
14. Metamorphosis ' Muzak from Hawthorne Court' Elephant Table Compilation
15. Throbbing Gristle 'Weeping' The Third and Final Report
16. Shu-De 'Voices from a distant Steppe'
17. Ilya Monosov - excerpt from "For Sine wave and Hurdy Gurdy"

Tracklisting

Neugeborene Nachtmusik - S/T (Enfant Terrible, 15 avril 2015)

A1. Last Days of Winter
A2. Schaf auge rabe
A3. Kino Sputnik
B1. Horse
B2. Mola
B3. Sacrifice


Benoît Rousseau l'interview

La Gaîté Lyrique à Paris, le Lieu Unique à Nantes et le Sucre à Lyon accueilleront du 2 au 5 juillet Loud & Proud, un festival dédié à la culture queer. On pourra y croiser Austra, Zebra Katz, Le1f, Cakes da Killa, Big Freedia ou encore Mike Q - une scène bien trop rare en France, alors même que c’est sans doute par là que se réinventent les codes et les genres du hip-hop, des musiques électroniques et même de la pop et du rock. On retrouve dans la programmation et dans l’organisation le même soin apporté à la visibilité des minorités et à la parité. Autant de femmes que d’hommes dans l’équipe de programmation et sur scène, des conférences, des performances, des projections… On a voulu demander à Benoît Rousseau, programmateur de la Gaîté Lyrique, comment le projet était né.

Benoît Rousseau l'interview

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Pour commencer très simplement, est-ce que tu pourrais faire le pitch du projet Loud & Proud ?

En fait, ça faisait longtemps que je voulais organiser un festival de musique à la Gaîté, début juillet à l’heure des festivals d’été. Il fallait qu’on trouve le bon angle. Et puis c’est vrai que ça fait plusieurs années que j’avais remarqué l’émergence d’une nouvelle scène queer, avec des artistes qui s’exprimaient de plus en plus par rapport à ça. Je me suis dit qu’il était temps, après les deux années horribles qu’on a passées avec les débats autour du mariage pour tous, de faire la fête et de passer à autre chose. C’est comme ça qu’est né le festival. J’ai réuni trois autres commissaires autour de moi, Fanny Coral, Anne Pauly et Alexandre Gaulmin. L’idée, c’était de faire un festival sur la communauté queer, un festival paritaire où il y autant d’hommes que de femmes sur scène et dans l’organisation. Très vite, on a débordé du cadre de la musique en programmant aussi bien des rencontres, des conférences et des projections que des ateliers. J’en ai parlé autour de moi et très vite, on m’a sollicité à Nantes au Lieu Unique et au Sucre à Lyon pour faire aussi un décrochage en région.

C’était l’idée, au début, de travailler dans plusieurs villes et dans plusieurs endroits ?

Ce sont des lieux amis, le Sucre et le Lieu Unique. En général, quand je travaille sur des projets un peu plus d’envergure que des simples concerts, j’essaie de les solliciter. Je leur en ai parlé rapidement et ils m’ont dit : "ça nous intéresse, ce sont des questions qu’on voulait aborder dans nos différents lieux et on n'avait pas encore trouvé la bonne formule". C’est comme ça que ça s’est fait.

En programmant des groupes comme Cakes da Killa, Le1f ou Perfume Genius, est-ce que pour toi c’est aussi une manière de donner une certaine définition de cette culture queer qu’on voit très peu programmée en France, et qui reste quelque chose d’assez évanescent ?

C’est donner aussi un coup d’oeil médiatique à ces artistes-là. C’est pas anodin de le faire à la Gaîté : on n'est pas les premiers à faire des événements queer à Paris, mais ils n'ont jamais lieu dans des institutions. Nous on a pu mettre un pied dans l’institution donc on en profite. C’est vrai que pour l’instant, ce sont des artistes qui ont souvent été cantonnés à des caves de bar ou à des petits endroits, et qui jouent sans budget. Nous, on a la chance de pouvoir faire ça à la Gaîté et d’avoir une exposition médiatique plus importante que d’habitude. Après c’est vrai que ce sont des artistes qui sont très peu représentés dans les festivals d’été. On se rend compte que mine de rien, les grands festivals d’été de musique rock, et encore pire de musique électronique, sont dominés à 90% par l’homme blanc hétérosexuel.

C’est aussi pour protester contre ce genre de trucs et faire évoluer un peu les choses. C’est pas normal aujourd’hui en France, là où on se dit que la culture c’est plus ouvert, ça va un peu mieux qu’ailleurs, en fait c’est le reflet de la société. Mais pas que chez les artistes : les mecs programment et les filles elles font la comm’. L’idée c’était de faire un festival de musique de façon différente.

Il y a une démarche finalement assez politique dans l’idée de faire ce festival-là ?

À notre petit niveau, mais oui, c’était important pour nous qu’il y ait autant de femmes que d’hommes sur le festival, pour nous c’était important qu’on s’engage dans ce sens-là. Comme c’est un festival sur les minorités, il y a aussi pratiquement autant de blacks que de blancs, et tout ça se mélange. Et on a aussi des artistes qui sont venus pour ça. On a toute la galaxie des mecs de The Knife qui viennent, je pense que si on n'avait pas eu cette démarche, ils ne seraient pas venus. C’est même eux qui nous ont contactés pour venir jouer dans le festival, alors que d’habitude tout le monde les sollicite et qu'ils ne veulent jamais rien faire.

C’est une scène qui réinvente vraiment les codes de l’électronique, du hip-hop, et qu’on ne voit jamais en France, alors que ça reste une des parts vraiment intéressante de ce qui se fait en musique aujourd’hui…

Alors c’est le thème de plusieurs rencontres qu’on fait là-dessus aussi. C’est-à-dire comment la culture mainstream se réapproprie aussi les codes de l’underground et de la culture gay. Il y a plusieurs exemples à ce sujet : le plus fameux, c’est Vogue de Madonna, qui a pillé complètement la culture vogguing new-yorkaise pour la diluer dans le mainstream. Il y a plein d’exemples comme ça qui font que la culture mainstream digère la culture gay et underground. On le voit tous les jours.

Il y aussi un exemple célèbre, c’est Gossip : ils ont commencé comme un groupe de punk, et puis ça s’est emballé, et ça a été très folklorisé, c’est-à-dire qu’à un moment, dans les festivals, les gens allaient voir la grosse gouine qui se roule par terre parce qu’elle est marrante. Nous on a voulu rendre à César ce qui est à César, et permettre à ces artistes de jouer devant un public qui ne viendra pas se foutre de leur gueule parce qu’ils ont mis une robe et du rouge à lèvre.

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La programmation, elle s’est décidée à quatre dès le début ?

Oui, on l’a faite ensemble. L’idée aussi, c’était de faire jouer des artistes jeunes - ils ont quasi tous entre 20 et 30 ans. L’idée, c’était vraiment de rendre compte de cette nouvelle scène. On aurait pu faire toutes les vieilles gardes, Jimmy Summerville, etc., mais on voulait faire jouer une nouvelle génération dont la queerness fait partie intégrante de la création. Quand on voit un mec comme Perfume Genius, c’est une évidence qu’il est gay, et pourtant ça peut plaire au plus grand nombre. Malheureusement personne le programme en festival.

Je trouve ça quand même fou, ils font des choses hyper importantes en ce moment - je pense à un type comme Lotic…

On y a pensé, à Lotic, mais le programme était déjà plein. J’espère l’année prochaine. Mais c’est pas facile non plus d’expliquer ce festival aux professionnels de la musique, dans le sens où tu parles à un agent français qui parle à un agent anglais, qui parle à un manager qui parle lui-même à l’artiste. Finalement, tu ferais une offre pour le festival de la saucisse ou pour un festival queer, pour eux, c’est la même, ils regardent le nombre de zéro dans ton offre.

Dès qu’on a pu parler directement à un artiste, ça s’est passé beaucoup plus simplement. C’était le cas pour Austra parce que j’ai pu les rencontrer avant. On voulait absolument faire Arca sur le festival, malheureusement il a fallu que ça passe par quinze intermédiaires, résultat ils nous ont demandé des sommes astronomiques et finalement le mec était plus trop dispo, bon bah voilà, on a abandonné. C’est dommage, parce que du coup c’est le téléphone arabe, l’info elle est diffuse, alors que je pense qu’un certain nombre d’artistes serait content de jouer dans ce type de festival.

C’est aussi une couleur, ta programmation à la Gaîté ?

Oui, j’ai toujours fait attention justement à avoir une certaine parité dans la programmation, que les minorités y soient représentées, qu’il y ait autant de femmes que d’hommes, sans le vouloir vraiment d’ailleurs. Du coup, après, l’argument des festivals de rock ou de musiques électroniques, c'est qu'ils programmeraient bien des femmes mais qu'ils n'en trouvent pas, voilà… On me l’a fait plusieurs fois…

Pour finir, est-ce que tu as une explication sur le fait que ces groupes ne descendent pas plus en province ?

Malheureusement, je dirais que ça n’est pas du fait uniquement qu’ils soient queer, mais en général les agents n'en ont rien à foutre de la province. C’est pour ça aussi que nous, on a voulu faire des décrochages à Nantes et à Lyon. J’espère que l’année prochaine, il y aura d’autres villes, voire pourquoi pas monter une tournée queer plutôt que de faire un festival, ça serait super.

J’ai l’impression quand même qu’il y a une frilosité des programmateurs de SMAC « classiques », on va dire.

Le truc, c’est que les programmateurs de SMAC, c’est que des mecs blancs hétéros, hein. Des SMAC, il y en a beaucoup en France, et il y a deux femmes programmatrices, dans les gros festivals tu as aussi deux programmatrices. Sinon c’est que des mecs, donc c’est pas qu’ils veulent pas, c’est que ça leur vient même pas à l’idée de programmer des femmes ou des queers, ils se sentent pas concernés.


Mehdi Maizi l'interview

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Photo © Pierre Aé - Chroniques Automatiques

Après Sylvain Bertot (lire) et Thomas Blondeau (lire), interview avec un autre chroniqueur du hip-hop, Mehdi Maizi.

Je vais commencer par un truc particulier : j'ai pas mal parcouru ton livre sorti récemment, Rap français : une exploration en 100 albums, et je suis tombé sur un micro-détail qui m'a fait sourire. A la fin du livre, tu remercies ce mec qui s'appelle Anthokadi, un ancien de l'Abcdr du Son, et sa chronique du Ouest Side de Booba qui, visiblement, a fait tilt chez toi à l'époque et t'a donné envie de te lancer là-dedans.  Ça m'a intrigué parce que moi aussi, ce papier là, je m'en souviens très bien. Il m'a aussi marqué dans une certaine mesure, avec cette plume et ce style complexe mais précis. Il y avait aussi un autre papier sur Saul Williams que j'avais trouvé fort à l'époque. C'est ce qui t'a poussé à franchir le pas et à commencer à écrire ?

Pour être très franc, à l'époque, en 2006, j'étais un très gros lecteur de l'Abcdr. Je suis un peu un enfant de ces gars-là, je suis de la deuxième génération des forums, je dirais. Je n'étais pas là au début des années 2000, mais vers 2005-2006, j'ai commencé à m'intéresser à pas mal de choses, j'avais accès à Kazaa, à Soulseek, Emule tout ça, un peu en retard d'ailleurs. L'Abcdr m'a tout de suite parlé, je l'ai beaucoup lu et j'ai beaucoup lu Anthokadi, effectivement. D'ailleurs, je le reconnais, ma première chronique, c'était vraiment du sous-Anthokadi. C'était un papier sur Seth Gueko. Anthokadi avait ce truc qui m'intéressait beaucoup : il parvenait à parler à la fois de la musique mais aussi à sortir de ça et à aborder des aspects sociaux, quelques éléments d'environnement ou de contexte qui donnaient vraiment une richesse à ce qu'il écrivait. Avec parfois un bémol : je ne l'ai jamais rencontré en vrai, du coup je lui dis ça aujourd'hui mais il a parfois ce défaut de trop s'éloigner du disque et d'aborder davantage tout ce qu'il y a autour. Je trouve qu'il écrit extrêmement bien mais j'ai parfois l'impression qu'il ne se met pas assez au service de l'album, en fait. Parfois j'en suis venu à me demander si le disque était le plus important ou si c'était sa plume, tu vois ? Mais ces chroniques-là, je les trouvais dingues. Je trouvais ça fort de raconter ce genre d'histoire autour d'un disque.

Un passage dans la chronique de Ouest Side m'a fait marrer à l'époque, qui m'est resté en tête sans trop savoir pourquoi. Anthokadi écrit : "Ouest Side, c'est le premier punchline album". Je ne m'étais jamais vraiment posé la question - il y a dix ans, le délire punchline, on le recherchait moins ou on l'exprimait moins dans le rap français. Et ça m'avait fait comprendre comment Booba, et d'autres, construisaientt leurs albums, au final. 

Oui ça m'avait super marqué aussi ! Ce que je trouve terrible dans les chroniques, c'est quand le mec qui écrit arrive à mettre des mots précis sur une impression. Anthokadi avait fait ça aussi avec la Sexion d'Assaut, je me souviens, à l'époque où on kiffait tous, c'était pas honteux, autour des premiers freestyles, Le Renouveau du 3ème Prototype en 2008, que j'ai mis dans le bouquin, etc. Bref, Anthokadi avait comparé Maître Gims à Usain Bolt, Black M avait le sourire Mona Lisa dans les freestyles, toutes ces images que j'avais trouvées tellement parfaites et parlantes qu'elles véhiculent une impression plus forte que n'importe quelle phrase, tu vois. Les quelques fois où on m'a fait ce genre de remarque, je l'ai ressenti comme une vraie satisfaction de parvenir à mettre des mots sur un ressenti qui parlent aux gens. Et Anthokadi, comme d'autres d'ailleurs, avait ce truc-là. Récemment, je lisais un papier d'un mec qui s'appelle Olivier Catin qui écrivait sur lehiphop.com à l'époque (ndr : site de rap de référence du tout début des années 2000 où beaucoup d'activistes de l'époque se sont retrouvés, notamment sur les forums) et qui faisait ça très bien aussi. Il m'a dit récemment avoir vraiment apprécié le bouquin et ça m'a fait plaisir parce que ces gars-là, je les ai beaucoup lus à une époque. Tous ces gars de l'Abcdr, de lehiphop.com m'ont vraiment influencé et m'ont poussé à aller dans cette direction.

Tu es vraiment arrivé au sein de l'Abcdr dans la deuxième moitié des années 2000. Tu fais partie d'une sorte de "deuxième génération", qui a connu et accompagné ce que je verrais comme une forme de tournant du site : l'arrivée du rich media, des vidéos YouTube qui ont supplanté peu à peu le média écrit sur le web. L'Abcdr a pris ce tournant-là à juste titre, peu à peu, au fil des années, et toi tu as fait partie de ceux qui ont, volontairement ou non, aidé à aller vers là pour aboutir à ce qu'on connaît aujourd'hui.

J'ai intégré l'Abcdr en 2008. Le site a été créé en 2000, le site avait déjà huit ans quand je suis arrivé. Ce qui était pas mal pour un site d'amateurs créé sans ambition à l'époque. D'autant que tous les sites créés à la même période, que tu connais mieux que moi d'ailleurs, ont tous peu à peu disparu ou changé d'orientation, HipHopSection, lehiphop.com, HipHopCore. Tous se sont un peu essoufflés et ont arrêté. L'Abcdr est le seul véritable survivant de cette époque-là - je mets 90bpm un peu de côté parce que la ligne du site a changé, même si le site existe toujours aujourd'hui. Depuis, plein de sites ont été créés, mais l'Abcdr est le seul à avoir tenté d'évoluer et de résister au temps. Aujourd'hui, on a un site qui pour moi a évolué dans le bon sens : le même jour, on sort une mixtape sur l'année 1995 dans le rap et l'interview de DFH&DGB, je trouve ça cool qu'on puisse faire ça, mélanger les époques et les genres tout en restant, je crois, légitimes de le faire.

Pour ma part, je suis arrivé au moment où l'Abcdr commençait peut-être à tourner un peu en rond, à parler des mêmes choses. Mais je ne suis pas le seul : Nemo est arrivé un peu avant moi, Diamantaire ou Raphaël, de nouvelles têtes avec d'autres références, qui ont amené des choses complémentaires. Nos rappeurs préférés, ça n'était plus Akhenaton, c'était d'autres gens, comme Salif par exemple, une autre génération.

L'Abcdr est aussi passé d'un créneau très street rap français quasi exclusivement vers la deuxième moitié des années 2000 à une approche plus ouverte aujourd'hui. Parce que le site a aussi endossé un peu le rôle d'un des représentants du rap au sens large sur le web, en France, auprès d'un public plus large que les seuls fans hardcore du genre. 

J'aimerais bien qu'on arrive à faire ça mais honnêtement je ne sais pas si on le fait réellement. L'Abcdr, aujourd'hui c'est un projet auquel je crois énormément, auquel je donne beaucoup d'énergie et je ne suis pas le seul, loin de là. Mais si on regarde les chiffres, nous ne sommes pas un gros site : les vues Dailymotion, les fans FB, Twitter, on est un site modeste. On est loin d'un Booska-P, par exemple.

Et au niveau de l'image, au-delà des performances ?

De ce côté-là, oui, je crois qu'on est un site respecté aujourd'hui, ce qui nous permet d'avoir accès à des projets cool. On a réussi à trouver un rythme qui nous est propre, grâce à un renouvellement des têtes et les idées qui en ont découlé.

Tu as rédacteur en chef adjoint au sein de l'Abcdr aujourd'hui. Tu te considères comme un journaliste au niveau de ton activité quotidienne ? Tu bosses à côté ?

Depuis un an et demi, j'ai la chance de pouvoir être totalement dédié à l'Abcdr et d'autres projets périphériques. Je ne suis pas fermé à d'autres projets en-dehors de l'Abcdr par exemple, comme le livre que je viens de sortir. Pour moi, ce sont des projets un peu journalistiques, quelque part, même si c'est difficile à expliquer, mais c'est compliqué pour moi de me considérer vraiment comme un journaliste aujourd'hui. J'en parle beaucoup avec JB (ndr : le rédacteur en chef de l'Abcdr et l'un des fondateurs historiques du site), qui pour moi est l'éminence grise du site : à l'Abcdr, il n'y a que Raphaël qui est journaliste de profession, sinon nous sommes tous des gens qui faisons ou avons fait autre chose, avons eu une activité parallèle. Mais est-ce que ce que l'on fait, il s'agit d'un travail de journaliste ? Très honnêtement, je ne me pose pas trop la question. Pour moi c'est avant tout un vrai travail de passionné, comme ce que peuvent faire les mecs sur Down With This : à la base c'est un vieux fanzine des années 90 que je respecte énormément, ils se sont ensuite transportés sur le web. A mes yeux, l'Abcdr c'est un peu cette démarche de purs passionnés. Le rap ça nous a baisé la tête, ça nous a massacrés, on a eu envie de parler de ça, d'interviewer des rappeurs, d'y aller à fond sans retenue.

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Je te pose cette question sur le fait de te considérer comme journaliste avec une arrière-pensée claire : très honnêtement, je ne m'attendais pas à ce que tu proposes un livre comme Rap français, qui réclame un vrai travail journalistique de recherche et d'écriture. D'autant que tu écris moins qu'à une époque aujourd'hui, je crois, du coup je trouve que tu avais beaucoup plus une image construite autour des vidéos que vous produisez pour l'Abcdr, où tu évolues sur ce territoire qui me semble naturel pour toi.

Oui, je comprends ta question, mais à la base, je viens quand même de ce travail par l'écrit, c'est ce qui m'a fait kiffer, comme je te le disais au début. C'est vrai que je n'écris plus depuis un an et demi et le lancement de tous ces projets différents, mais j'ai toujours beaucoup écrit, durant mes études, quand j'ai eu mon premier ordinateur, etc. Aujourd'hui, je suis vraiment dédié à la vidéo, c'est vrai. D'ailleurs, comme on se le disait en off tout à l'heure, ce bouquin, à la base, ça n'est pas mon idée première : c'est Sylvain Bertot qui redirigé Le Mot et Le Reste vers l'Abcdr, après que ce dernier lui a proposé de faire un livre dédié au rap français. Sylvain ne se sentait pas de le faire mais moi j'ai été tout de suite emballé par le projet. Je voulais réhabiliter les années 2000, c'était mon grand combat (rires). Mais pour revenir aux émissions, j'y vois aussi de toute façon un travail de journaliste équivalent à celui d'écrire un bouquin, la forme change simplement.

Avant de revenir au livre plus en détail, si je reviens un peu en arrière, la rencontre avec le rap, c'est un point déterminant dont on se souvient tous. Pour ma part, je me souviendrai toujours de ce J'Appuie Sur La Gachette trouvé par terre en rentrant du collège, un truc tombé du ciel, tu vois. Après ça, tout a basculé. Toi tu as grandi dans quel coin, et ça s'est passé comment, ta plongée dans le rap ?

Je suis arrivé d'Algérie en France à l'âge de 4 ans et j'ai grandi en Picardie. J'ai pas mal déménagé entre l'Oise, le Val d'Oise, Melun, etc. Le très très Grand Paris. Pendant longtemps, le rap, je m'en foutais. On a à peu près le même âge donc on a connu à peu près les mêmes époques : quand j'avais 7-8 ans, le rap ça commençait à devenir pop, avec Solaar, Gynéco, "L'Ecole...". J'écoutais ça mais ça ne me parlait pas plus qu'un autre gamin lambda, j'écoutais un peu tout ce qui tombait, j'avais d'autres passions. Mais c'est revenu vers 13 ou 14 piges : j'étais en colo, mon cousin me parlait toujours de 2Pac. A l'époque, il fallait aimer 2Pac même sans savoir qui il était, si tu te souviens (rires). Plus tard, un pote me fait écouter Changes, le morceau le plus grillé de toute sa discographie, et je me mets à kiffer de manière dingue. J'avais l'impression de vraiment ouvrir les yeux sur un truc incroyable. Je pense que c'est à ce moment-là que je me suis mis à creuser, jusqu'à arriver à Ready To Die de Biggie. Ce disque-là, je l'avais acheté à Chicago, durant un échange. Je me suis dit : je ne vais écouter que ça jusqu'à la fin de ma vie. Je l'avais écouté assez tard, à une époque où le rap avait déjà pas mal changé, c'était un vieil album pour l'époque, mais je n'ai jamais ressenti ça : son flow, son groove, les prods d'Easy Mo Bee, tout était super fort. J'ai beaucoup tripé sur Eminem aussi, je suis de cette génération là : Marshall Mathers LP, Eminem Show, ce moment où le rap est déjà super installé, entre 2000-2003 aux Etats-Unis.

Eminem a d'ailleurs été un déclencheur ultra-important pour la France. Au-delà des ventes, un morceau comme Stan, tout le monde l'avait écouté et pas qu'une fois, en 2000-2001, on le connaissait limite tous par cœur. A cette époque, le rap en France est quand même loin d'avoir trouvé sa place dans l'espace public.

A fond, oui. Et moi je me sens un peu comme un produit de ça. J'ai vraiment compris ce qu'était le rap à ce moment-là.

Du coup, tu n'étais pas naturellement connecté avec les mecs de la scène rap en France, finalement ?

Non, pas vraiment. Mais peu importe que les mecs parlent dans leurs morceaux de choses que je connais ou pas, finalement. Si je reprends Eminem : je ne suis pas un white trash, j'en n'ai rien à foutre de ça tu vois mais la manière dont il le racontait, ça me parlait énormément. Et ça m'a fait ça avec plein de rappeurs : sans venir des quartiers ou des endroits où ils se trouvaient, ça m'a tout de suite scotché. D'ailleurs c'est aussi la musique elle-même qui m'a beaucoup touché. C'est ce que j'ai essayé de retranscrire dans le livre, au-delà des anecdotes : j'aime cette musique-là, la manière dont elle est construite, dont elle sonne. Mon grand combat, si j'en ai un, c'est vraiment d'essayer de parler du rap comme une musique à part entière. Tu vois, je regarde beaucoup ce que fait un magazine comme Tsugi, par exemple, les mecs parlent d'électro mais sont centrés quasi exclusivement sur la musique en elle-même et évacuent tout le reste. Ils parlent souvent de groupes que je ne connais pas d'ailleurs mais ça m'intéresse parce que je trouve ça bien fait. A mon modeste niveau, c'est ce que j'essaie de faire : que je reçoive Alkpote, Akhenaton, Booba ou Hyacinthe, je m'adresse à des musiciens ou des artistes. Et je veux parler de ça comme une musique, au-delà du phénomène ou je-ne-sais-quoi.

Dans le genre de livres comme Rap français, une liste in extenso travaillée et construite, il y a un écueil que je trouve vraiment très compliqué à éviter, c'est de faire un sort aux albums "qui doivent y être" : se sentir obligé de faire figurer certains disques tellement considérés comme des classiques que ton avis personnel doit s'effacer derrière ça. Comment tu es parvenu à gérer cet équilibre-là ? Ton livre me semble vraiment coupé en deux entre les albums qui doivent y être et tes albums du coeur, tes madeleines de Proust à toi, quelque part.

En fait, quand j'ai commencé à travailler sur le livre, je suis parti des premiers retours des gens qui me disaient : "Mehdi, sérieux, il y a vraiment cent disques de rap incontournables en France ?" Dans l'inconscient collectif, évidemment, il n'y en a pas. Il y a disons quarante à cinquante disques, sur la période que j'ai traitée, qui vont mettre tout le monde d'accord. On les connaît tous, ceux-là, et je pense qu'ils y sont tous dans le livre. Ils étaient obligés d'y être parce que je pense aussi que ce sont de très grands disques. Même si j'ai eu quelques parti-pris : sur Assassin, peu de gens auraient mis Le Futur Que Nous Réserve-t-il ?, par exemple.

Ou sur NTM, 90% des gens auraient mis Suprême.

90% des gens auraient eu tort. Mais c'est un autre débat (rires). Passées les premières évidences sur les disques à choisir, j'ai discuté avec pas mal de gens qui écoutaient du rap depuis plus longtemps que moi, on arrivait à la même liste d'indispensables, au final. Ensuite, avec tout ce que j'ai publié ces dernières années, je vois comment n'importe quel débat peut diviser les gens. C'est impossible de mettre tout le monde d'accord. A partir de là, je me suis senti super à l'aise pour compléter cette liste d'incontournables avec des parti-pris qui me ressemblaient, sans prise de tête. Autant mettre Le Rat Luciano, qui n'est pas un disque parfait mais qui raconte quelque chose. Autant mettreLe Célèbre Bauza, qui à mon avis est un des rappeurs les talentueux en France mais dont tout le monde se fout. Allons-y, jouons le jeu à fond.

Deeper tha rap

Le risque de ce genre de livre, c'est de tomber au final dans cet inventaire des incontournables qui frôle l'enfonçage de portes ouvertes.

Evidemment, mais je pense que j'ai échappé à ça. Sur le rap français, c'est compliqué de tomber là-dedans. Sur le rap américain, par exemple, cent disques, c'est beaucoup trop peu, tu finiras fatalement par ne plus dire grand-chose en étant obligé de te concentrer sur des évidences. Mais en vérité, en France, c'est surtout le problème inverse : il n'y a pas non plus cinq cents choix possibles. Néanmoins, maintenant que le livre est sorti, les gens me disent que j'ai oublié tel ou tel ou tel artiste. Et ça n'est pas du tout infondé ! Je me rends compte que c'est même plus riche au final que ce que j'avais moi-même délimité lors de l'écriture.

Tu as d'ailleurs publié sur Vice une mini-liste complémentaire après la sortie du bouquin avec quelques albums qui n'étaient pas dans ta sélection publiée.

J'ai rajouté Sniper, Gradur, Enz, Nubi... Parce que ce sont des albums tout aussi importants pour moi. Et quand je repense à ces gars qui me disaient que je ne trouverai pas cent disques de rap français intéressants, des gens qui aiment le rap, ou certains qui sont même dans l'Abcdr et dont je tairai les noms (rires), au final tu soulèves une pierre et tu découvres une richesse importante que l'on a tendance à oublier parfois. D'où l'intérêt de ce genre de bouquin. En fait, je crois même que j'aurais pu mettre cent cinquante disques, ou peut-être même deux cents disques intéressants. Et puis je ne me mets pas de pression : si des pointures comme David Drake, Craig Jenkins ou autres se trompent parfois sur leurs choix, selon moi,  je crois que je peux moi aussi me permettre de ne pas mettre tout le monde d'accord (rires).

Tu ne t'es pas dit à un moment, si je prends un exemple totalement fictif autour d'un album reconnu par quasi tous comme majeur : "Bon, L'Ecole du Micro D'Argent est un disque important mais ça ne me parle pas, je vais le mettre de côté" ?

Tu essaies de me faire dire des saloperies (rires). Je voulais trouver un équilibre qui me parlait, que je partage d'ailleurs avec la plupart des gens, je pense. L'Ecole..., je n'aurais pas pu ne pas le mettre, par exemple, évidemment. Mais il y a des groupes pour lesquels la réflexion se pose. Si je prends par exemple Assassin : je n'ai jamais été un fan du groupe, j'ai découvert le rap à une époque où Assassin, c'était plutôt terminé, Touche d'Espoir, tout ça. Ca n'est pas un mauvais album, loin de là, mais je ne trouve pas ça grandiose, ça ne m'a pas parlé. Mais c'est un groupe important en France, le mentionner est incontournable. Ou si je prends Rappatitude : je n'écoute pas ce disque comme ça en me levant le matin, ça ne te surprendra pas. Mais c'est une forme de coup d'envoi officiel du rap français pour un public plus large, une étape majeure là aussi. Je devais trouver un équilibre entre ça et Le Célèbre Bauzadont je parlais, etc. Je voulais jouer sur l'équilibre entre ces deux situations. J'ai discuté du bouquin avec Alexis Onestas (ndr : co-créateur des soirées Hip Hop Loves Soul à Paris, entre autres), qui m'a fait un retour très intéressant. Il m'a dit : "Moi en tant que connaisseur de rap, je n'ai pas appris grand-chose. Par contre je trouve que c'est un très bel annuaire". On pourrait le prendre de manière négative mais moi je trouve ça positif : j'essaie de créer une espèce de porte d'entrée vers le rap français, un peu comme ce qu'a fait Sylvain sur le rap US indé. Et la plupart des retours que je reçois d'auditeurs modérés de rap vont dans ce sens, je pense avoir atteint l'objectif que je m'étais fixé.

Tu nous as proposé cent disques au final mais si tu devais en garder deux ou trois qui ont compté beaucoup plus que les autres, pour toi, ton choix se porterait sur quoi ?

Jusqu'à l'Amour des Sages Poètes de la Rue. C'est comme tes films préférés, tu vois : si on me dit "Viens Mehdi, on va regarder La Mort Aux Trousses", j'arrête tout et j'y vais direct. Et c'est pareil avec cet album des Sages Po. Je n'arrive pas à m'en lasser : c'est une alchimie parfaite à tous les niveaux, les prods, Dany Dan, dont j'ai longtemps été une véritable groupie, je l'avoue. A cette époque-là il marchait sur l'eau. Dans un délire complètement différent, je dirais Les Vrais des Little.

Ah oui ? Mais tu l'as vraiment écouté ce disque de 92 avec leur délire en costumes trois-pièces (rires) ?

Ah mais carrément ! Evidemment, je l'ai découvert bien après sa sortie, mais je l'ai tout de suite trouvé exceptionnel. Je l'ai redécouvert en écrivant le bouquin. Sulee B. Wax, on dit beaucoup que c'est un visionnaire, un des premiers en France à avoir amené le rap à ce niveau-là, mais c'est vraiment le cas sur ce disque. Et je trouve que le disque vieillit bien, il vieillit beaucoup mieux que des trucs sortis en 95-96-97. Pas forcément un de mes disques préférés mais c'est un disque important que je trouve en avance sur son temps, qui raconte quelque chose sur l'époque et qui m'a beaucoup marqué. Et pour finir sur une note encore plus personnelle, évidemment Ouest Side de Booba, le rappeur français que j'ai probablement le plus écouté. J'aurais pu citer aussi Peines de Maures / Arc En Ciel Pour Un Daltonien de La Caution, qui pour moi est peut-être l'album de rap français le plus complet jamais sorti, même si j'ai mis beaucoup de temps à le digérer, au vu du style, de la longueur et de la richesse du double album. Mais il est impressionnant, les rappeurs sont grandioses, il y a le fond et la forme. Même s'ils ont eu cette espèce d'étiquette de rap alternatif qui ne voulait rien dire, La Caution ça a toujours été du rap de banlieue, avec un autre habillage, d'autres influences.

Avec un délire un peu plus intellectualisant quand même dans leurs textes, leurs prods et leur manière de construire la musique. Quelque part, un prolongement du travail qui avait été entamé par DJ Mehdi à la fin des années 90, en fait.

Exactement. Pour moi c'est un peu la même musique, le même type de rap avec des samples ou des influences différentes mais les deux approches se répondent l'une l'autre, je suis tout à fait d'accord avec ça.

Le rat luciano

Si je m'intéresse à la manière dont tu as abordé les disques, je trouve ça plutôt neutre et factuel dans l'écriture, en fait. Très centré sur les faits autour et au sein des disques, beaucoup de descriptif. Sur ce genre de textes très courts, on pourrait être tenté d'en mettre plein la vue sur des effets de manche, des formules toutes faites, etc. Ce que tu n'as pas fait, au final. C'est une volonté d'avoir pris cette direction ? 

C'est vrai, oui. C'était un parti-pris quand j'ai commencé à écrire. Je voulais vraiment travailler en priorité sur la présentation pure des disques, de la description avant tout. Il y a évidemment une contrainte de caractères pour chaque mini-chronique, comme tu le sais. A la base, je voulais partir sur un délire très personnel, fondé sur l'écoute et le ressenti pour chacun des disques. Mais pour la cohérence du bouquin, c'était difficile, d'un disque à l'autre. Du coup, comme j'avais une place limitée, je me suis orientée sur ce qui servirait davantage le sujet du livre, à savoir une présentation plus factuelle, plus neutre, pour bien remettre dans le contexte, expliquer plus que faire vivre vraiment, tu vois. Aussi parce que je sais que je m'adresse forcément à des gens qui découvrent ce qu'ils sont en train de lire, j'étais donc obligé de passer par cette étape-là. Si demain je dois faire un autre bouquin, le parti-pris serait probablement différent.

Je sais que tu as lu le livre de Vincent Piolet sur la naissance du rap en France, sorti juste avant le tien chez Le Mot Et Le Reste. L'approche y est plus "socio-historique", plus centrée sur les personnages, leurs parcours, leurs témoignages. Ca te plairait de t'orienter vers ce type d'ouvrage par la suite ?

J'ai véritablement adoré son bouquin. C'est très prenant, très bien fait et bien documenté. Surtout, ça n'existait pas avant ça, il a comblé un manque évident. Pour moi, il y a une complémentarité entre nos deux livres. Lui s'intéresse à la naissance du mouvement, moi je reste centré sur la musique, comment le rap a évolué, ce qu'il a proposé en termes d’œuvres. Quant à savoir si ça m'intéresserait de le faire, à fond, oui. On avait fait ce genre de choses surProse Combat de Solaar, avec l'Abcdr. Je n'étais pas directement impliqué dans le projet mais c'est une démarche qui me parle, même si évidemment elle est plus complexe et plus longue à faire aboutir, dans un sens.

C'est assez marrant que ces deux livres sortent de manière très rapprochée. On ne va pas reparler de la place du rap en France il y a quinze ans mais aujourd'hui, ce dernier a trouvé sa place, ou est en train de la trouver. Ça n'est peut-être pas encore une véritable culture en France, même si je n'aime pas ce mot, mais cela devient de plus en plus accepté, légitime dans l'espace public, au-delà des seuls fans.

Si on regarde ça de manière cynique, le premier livre chez LMELR, c'est le livre de Sylvain, basé sur une proposition de Sylvain. A ce moment-là, l'éditeur s'est rendu compte qu'il y a un public pour ce genre de sujets, que cela intéresse plus de gens que ce qu'il pensait au préalable. Ça l'a sûrement motivé à rechercher / sortir de nouveaux livres sur le rap, d'où le fait aujourd'hui qu'il y ait ces deux nouveaux ouvrages de disponibles. Mais au-delà de ça, le rap français a aujourd'hui un patrimoine. Si je reparle de la mixtape que l'on a sorti hier avec l'Abcdr sur le rap en 1995 en France, en termes de visites et d'audience c'est notre deuxième meilleur score de tous les temps, après l'interview de Booba en 2012. Il y a une nostalgie, les gens ont grandi et vécu avec le rap français, un public arrive à maturité. Mais ça parle aussi aux jeunes de vingt ans qui écoutent justement le groupe 1995 et L'Entourage. Et puis on est aussi depuis cinq ans dans une période où le rap est à la mode. Aujourd'hui, dans beaucoup de soirées parisiennes, ça joue du rap, de la trap, c'est cool d'en écouter, c'était pas le cas du tout il y a dix ans. On allait dans les concerts à cette époque, il n'y avait que des mecs, contre le mur, personne ne dansait. Aujourd'hui, tu vas voir Niro, il y a plein de gens différents, pleins de filles de tous horizons, une ambiance vraiment cool. Cela prouve que le rap est aussi arrivé à maturité, qu'il a atteint différentes couches sociales.

Dans l'interview que j'ai faite avec Thomas Blondeau en 2014, on discutait du fait qu'il y a quand même encore en France ce malentendu où l'on prête au rap une vertu, une vocation sociale qu'il n'a pas : une parole politique, une rébellion... Mais peu de gens le situent au bon endroit selon moi, à savoir une espèce de troisième ou quatrième degré, où des gens projettent certes un peu d'eux-mêmes mais jouent aussi un personnage, comme dans plein d'autres genres. La France écoute du rap mais je crois qu'elle connaît mal tout ce qu'il y a derrière, en réalité.

Je suis globalement d'accord mais je mettrais un bémol à ce que tu dis, sur ce troisième ou quatrième degré. Si je cite Ali par exemple, c'est très premier degré, je trouve ça excellent, il a vraiment cette volonté de raconter quelque chose de personnel, sans être moralisateur. Le rap en France, aujourd'hui, c'est beaucoup Kaaris ou Gradur, mais ça n'est pas que ça. Ceci dit, ce malentendu dont tu parles provient aussi du fait que les premiers mecs à avoir écrit sur le rap en France ont souvent été des sociologues, avec toujours cette volonté de décrypter le rap sous un angle spécifique, qui sont ces gens, qu'est-ce que la banlieue, pourquoi ils nous disent ça... On le voit par exemple quand on a eu les émeutes de 2005, on a appelé Tandem, Disiz, pour essayer de décrypter un phénomène. Je trouve ça dramatique, quand on y repense. Mais le problème est peut-être plus global en France, que simplement centré sur le rap, notamment au niveau des médias généralistes. Ceci dit, Thomas le disait dans l'interview que tu avais faite : dans le rap, on n'est pas vraiment mal loti. L'électro, c'est plus dur. Il y a une grande méconnaissance de la culture musicale au global. La dernière fois en soirée j'ai discuté avec des fans de reggae : pour eux, il se passe énormément de choses importantes dans leur musique mais on n'en parle quasi pas dans les médias généralistes. Le rap vend beaucoup en France, il y a de très grosses communautés sur le web mais parfois on va plutôt voir Nolwenn Leroy qui a 300 000 fans Facebook v/s Alonzo qui en a 800 000. Mais bon, on passe à la radio, on existe, on fait le Beforedu Grand Journal. Je vois le verre à moitié plein, il y a plein de signes positifs : la MZ sur Canal +, un vrai groupe d'aujourd'hui, de son temps. Gradur au Grand Journal, il est à, il existe.

En plus de ça, la créativité du rap aujourd'hui en France est importante, en écho à la créativité du rap US. Le terreau est plus fertile qu'à d'autres époques. Je pense à des projets très créatifs et vraiment singuliers comme les mecs de PNL qui ont explosé la tête de tout le monde avec Que La Famille, ces dernières semaines. Je l'écoute toute la journée, il y a une force et une évidence incroyable dans ce qu'ils font.

Pour moi, c'est le 113 des années 2010. Du rap de rue avec du 808s à la Kanye. Les rappeurs ne sont pas plus techniques que Rim-K ou AP mais ils ont des phases qui te restent vraiment en tête, c'est fort. Ça te hante pendant des jours, comme ce que ça me faisait sur le 113. Ce ne sont pas des fines plumes mais ils ont un truc, une vraie sincérité, une musicalité très forte avec une vraie identité de quartier. Exactement ce qu'était parvenu à faire Mehdi avec le 113. PNL, ce sont vraiment des rappeurs de quartiers qui racontent leurs trucs de manière très simple, sans chichi, mais c'est super fort. Le 113, à l'époque, c'était pas les X-Men, PNL c'est pas Nekfeu tu vois. Mais musicalement il y a un truc qui t'embarque, qui fait que tu voyages. Sûrement un des trucs les plus originaux que j'ai entendus dans le rap ces dernières années.

Pour revenir sur l'Abcdr, je voudrais qu'on se parle des émissions que vous avez montées ces dernières années, parce que c'est devenu une des activités les plus visibles du site aujourd'hui. Pour moi, paradoxalement, le coup d'envoi de ce nouveau chapitre ça n'est pas une vidéo mais c'est le top 100 que vous aviez fait juste avant, sur le rap français. Suite à ça, j'ai l'impression qu'un nouveau public est venu jusqu'à l'Abcdr et cela vous a permis de vous ouvrir à ces projets de vidéos et d'émissions

C'est ce que dit souvent JB, que c'est une espèce de nouvel acte de naissance, ce top 100. Ce qui est amusant c'est qu'il est né sur le forum de l'Abcdr, en réalité, à l'époque où il vivait vraiment. Un mec avait écrit : "Ce serait marrant de faire un top 100 des meilleurs morceaux du rap français sur l'Abcdr". C'était évidemment une très bonne idée : on a lancé un sondage, etc. C'est né d'une volonté de passionné et de geeks du rap. Mais effectivement, ça a parlé à énormément de gens et ça nous a lancés dans une nouvelle dynamique.

Si je me concentre sur les émissions, justement, c'est un exercice dans lequel tu es très à l'aise, je trouve. C'est là que je t'ai vraiment identifié pour ma part comme un mec avec un truc en plus. Comment tu vois la naissance de ces émissions et ton rôle là-dedans ? Ce next step de l'Abcdr, pour moi, il t'a aussi permis de passer un next step, toi, en te plongeant là-dedans.

C'est intéressant ce que tu dis, je ne m'étais jamais posé la question comme ça.  Mais avant de te répondre sur mon cas personnel, je vais revenir à l'origine du projet pour les émissions : en fait Dailymotion est venu nous voir un jour car ils étaient en train de créer un studio à Paris et ils voulaient proposer des contenus exclusifs.

Ils ont contacté Nico de l'Abcdr à l'origine, on a travaillé en petit comité, on a discuté durant des mois pour proposer un format d'émission. Le jour où on a tourné le premier épisode de l'émission, avec Chris Macari et Tcho, sorti en janvier 2014, on n'avait même pas fait de pilote, c'était à l'arrache mais je me suis tout de suite senti bien, effectivement. Un mec qui était là, qui avait fait pas mal de castings TV, etc., m'avait d'ailleurs dit qu'il me trouvait à l'aise dans l'exercice, du coup ça m'a vraiment donné confiance. Ce qu'il faut garder en tête, c'est que sur l'Abcdr, avant ça, on ne s'était jamais vraiment montré et on a toujours été un peu pudique. On est toujours dans l'ombre, on ne s'est jamais mis en avant, on mettait juste notre nom sur l'interview ou l'article mais rien de plus. J'ai conscience qu'aujourd'hui les choses ont changé, on nous voit. A la base, Dailymotion voulait d'ailleurs qu'on fasse un talk show, façonOn Refait le Rap avec J.P. Seck, Mouloud, Cachin, etc. Mais nous on ne s'était jamais montré, on était des quidams, je ne voyais pas comment on allait pouvoir faire mieux qu'eux, avec leurs personnages, leurs identités fortes, leur forte expérience sur cet exercice. Nous, on est des scribes, moi j'écris des chroniques dans ma chambre, j'écoute Chiens De Paille, je viens de ça. Bref, du coup on s'est dit qu'on allait plutôt faire quelque chose qui nous ressemble : des interviews, c'est ce qu'on sait faire. On a un peu modernisé la formule aujourd'hui, on tente de nouveaux formats, mais on est resté dans cette logique-là.

En ce qui me concerne, à travers cet exercice vidéo, aujourd'hui je suis un peu la figure exposée de l'Abcdr, mais il y a plein de gens derrière moi qui travaillent et qui cartonnent. Si je reparle encore du mix sur 1995, il a été réalisé par Kiko, il est super bon mais il est assez pudique, il ne se montrera jamais en vrai, tu vois. Mais on a cent mille écoutes sur Soundcloud du mix, ça cartonne vraiment. L'Abcdr, c'est aussi lui ou les chroniques de Jedi Mind Tricks qu'il fait très souvent, les gens viennent aussi pour ça. On est d'ailleurs un peu aux antipodes, lui et moi. Pour revenir sur les émissions, c'est effectivement un exercice que j'aime beaucoup, qui me parle vraiment. J'y suis allé un peu à reculons au début, je l'avoue. Mais aujourd'hui je trouve ça marrant et ça me plaît d'amener le rap dans une dimension différente mais de manière modeste, à notre façon. Je kiffe ce que font les mecs de Rap Elite, tu vois : des interviews simples mais qui cartonnent. L'intervieweur s'appelle Kerch et il est super bon, il n'est pas bienveillant inutilement, ce que je suis parfois, il a le ton juste.

Booba

Evidemment, je voulais aussi aborder ce point de la bienveillance dont tu parles : avec ta posture de M. Loyal de l'émission, c'est compliqué pour toi d'aller au bout de l'exercice journalistique en titillant vraiment les rappeurs, avec une opinion forte, tout en animant et en présentant l'émission. Et on le ressent un peu, en visionnant les émissions, que tu ne vas pas toujours au bout des interviews, sur ce plan-là.

Je suis très content que tu me poses cette question, c'est assez rare qu'on me parle de ça mais c'est un sujet important. Disons qu'en ce qui me concerne, je progresse tous les jours, en regardant beaucoup ce que font les autres, qu'il s'agisse de Français ou d'Américains. Des émissions comme The Breakfast Club m'inspirent beaucoup, par exemple. Pour les invités mais aussi pour la forme des vidéos. Ce que j'aime avant tout, de manière très sincère et très modeste, c'est de parler de musique. Je ne cherche pas spécialement à mettre les artistes mal à l'aise ou aller creuser dans cette direction, je préfère créer un terrain d'entente, un terrain propice à la discussion et à l'échange. Quand Rocca vient dans l'émission, c'est l'émission que l'on tourne ces jours-ci, on discute, on se met à l'aise, on parle de musique, des raisons derrière un album, etc., c'est ce qui m'intéresse le plus. J'essaie de mettre l'accent sur la musique et pas trop sur le reste. Sur les dernières interviews que j'ai faites, Kaaris ou Booba, j'essaie d'aller un peu plus loin, de travailler les artistes pour les pousser un peu en tirer le maximum très modestement à mon niveau. Je progresse en permanence, quoiqu'il arrive.

Il y a une phrase intéressante de Genono (ndr : rédacteur pour Captcha, Noisey, Vice) dans son article concernant ton bouquin : il te décrit, en rigolant évidemment, comme un "Ali Badou fan de rap". Je trouve ça à la fois drôle et un peu injuste évidemment mais est-ce que tu ressens ce risque pour toi de partir dans cette direction-là, un mec un peu sans conviction qui sourit à la caméra, non ?

Oui j'ai vu ça (rires). Mais en fait ce qui est compliqué, c'est le format de l'émission avec un invité, des chroniqueurs, etc. J'essaie d'apporter autre chose que dans les interviews juste en face à face, comme avec Booka et Kaaris par exemple. Du coup dans l'émission, en-dehors des face-à-face, je suis parfois obligé d'être dans une forme de contradiction par rapport aux propos de l'invité pour le pousser un peu. Or, j'anime aussi et je tiens le conducteur global de l'émission. Je ne dis pas que je le fais bien aujourd'hui, j'apprends évidemment plein de choses régulièrement et j'espère progresser mais dans le cadre de l'émission, c'est très compliqué d'être à la fois l'animateur, le M. Loyal comme tu l'as dit très justement, et en même temps l'intervieweur qui va aller chercher les gens. C'est aussi sur ce point-là que l'émission est encore en rodage après quelques mois d'existence pour trouver une formule qui fonctionne et une complémentarité totale dans l'équipe. J'aimerais pouvoir me concentrer sur l'animation et avoir à côté des contradicteurs, ce que sont déjà un peu Yerim ou Nico aujourd'hui, mais j'ai conscience que l'on peut progresser encore là-dessus. J'essaie de muscler mon jeu personnellement, en tant que "journaliste", de confronter les invités à ce qu'ils sont, ce qu'ils font, et pas juste leur servir la soupe. Je mets de gros guillemets à "journaliste", ne les oublie pas à l'écrit (rires).

Au-delà des émissions de l'Abcdr, il y a aussi le podcast et les vidéos que vous réalisez, Kicket, Pure Baking Soda, Nemo et toi via Deeper Than Rap. Vous avez créé une espèce de quatuor assez complémentaire, avec des profils et des goûts différents qui vous permettent néanmoins d'adresser de manière assez large et complète le rap US, le focus exclusif de ces émissions. Comment est né le projet ?

Très simplement, à l'origine, tout est parti d'un tweet où j'avais parlé d'une interview que j'avais faite et Kicket avait réagi, je ne sais plus pourquoi, en disant : "Quand est-ce qu'on fait une interview des journalistes de rap en France ?", en mentionnant PBS, JB de l'Abcdr, Nemo et moi. Faire ça sur l'Abcdr n'avait évidemment pas de sens, vu qu'on y bosse, du coup on s'est dit : organisons un rendez-vous et créons un podcast, un one-shot. On était cinq dans la boucle au départ, JB s'est volontairement éclipsé parce qu'il bossait énormément sur son projet autour de Prose Combat. Tout le monde était chaud à ce moment-là, Nemo, Kicket et moi. Là où j'ai été étonné, c'est quand Nico (Pure Baking Soda) a réagi en disant : "Ok, faisons-le !". Je ne le connaissais pas beaucoup à l'époque mais il avait l'air d'être plus renfermé, plus discret, avec sa team, etc. Au final, on s'est rencontré, ça a tout de suite connecté et on s'est rendu compte qu'il y avait cette complémentarité dans nos parcours. On a fait un premier podcast, on a pris vraiment du plaisir, ça fonctionnait, il y avait déjà des personnages qui se dessinaient. La vidéo est venue environ un an après le premier podcast.

Il y a un esprit assez pro dans les vidéos Deeper Than Rap, du montage, un décor travaillé, etc. Mais il y a aussi une approche qui reste assez amateur, comme elle vient, dans les relances, l'humour et les interventions de chacun. Vous avez volontairement choisi de garder ce délire assez naturel pour vous, sans trop travailler le truc ?

Sur les débats et les grandes discussions, quand on fait un débat sur les XXL Freshmen en parlant de Bankroll Fresh, Ca$h Out ou autres, on sait qu'on parle à cinq cents personnes en France. Du coup, on s'affranchit de certaines règles, de certaines contraintes, on parle entre nous comme là toi et moi, on est posé tranquillement. On n'est pas à la télé dans ce cas-là, on cherche juste à proposer un contenu qui nous fasse plaisir sans trop forcer les personnages et les prises de parole. On se rend compte aussi que plein de gens nous disent : "Je m'en fiche qu'un tel lise ses fiches ou je ne sais quoi, moi je veux des infos, savoir quel nouveau mec écouter". Avec DTR, on n'a pas une audience très large, les gens attendent de nous qu'on leur donne des pistes.

Il y a néanmoins un beau succès d'estime autour du projet. On vous voit au final comme des défricheurs du rap US en France, même s'il y a moins d'audience que certaines émissions de l'Abcdr. 

Oui, disons qu'on est un peu des rappeurs indés que les gens aiment bien, quoi. On est Hocus Pocus en 2003 : les gens nous aiment bien et ils se disent : "Pourquoi ça ne marche pas plus pour vous ?". En réalité, on est très critique, on parle de rappeurs peu ou pas connus en France, on sait très bien que dans la formule même des émissions, ça ne peut pas fonctionner beaucoup plus que ça. On a un plafond de verre sur DTR, on en a conscience. Sur l'Abcdr, quand j'interviewe Booba, je fais deux cents mille vues. Sur DTR, on n'aura jamais ce score-là. Mais on réfléchit beaucoup là-dessus quand même, pour faire évoluer la formule, parler à plus de gens. On a créé d'autres formats, des choses plus courtes et condensées. Quand Nemo parle de Missy Elliott ou Mobb Deep, on pense que ça peut parler à d'autres gens que ceux qui écoutent Young Thug, même si comme tu le sais ça fait longtemps qu'on plaide pour la cause de Young Thug dans DTR.

Il n'y a pas un moment où vous vous dites que les émissions de l'Abcdr et ce que vous faites sur DTR pourraient se connecter ?

Dans ces deux projets, il y a une émission rap français, une émission rap américain. Les deux émissions ont été pensées par des gens différents à des moments différents, les deux histoires ne sont pas liées véritablement donc aujourd'hui la fusion des deux n'est pas forcément ce que l'on cherche. Je m'en rends compte que quand tu as un invité dans une émission, il ne faut pas trop emmerder les gens avec d'autres contenus. Du coup ramener de nouveaux contenus avec de nouveaux intervenants, je ne suis pas sûr que c'est ce qui fonctionnerait le mieux. On a les chroniques de Yérim et de Nico pour l'heure, qu'on continue à bosser et à améliorer. DTR c'est un truc de passionnés, de connaisseurs, l'approche est différente.

PNL

Le focus que vous avez dans DTR, parler du rap US exclusivement de manière un peu plus poussée que juste de Kanye ou de Kendrick Lamar, c'est assez nouveau en France sur des podcasts vidéos. Pour vous, c'était en réaction à quelque chose d'avoir volontairement choisi cet angle-là ? J'ai parfois un peu senti le truc : "Baisez-vous le rap français, nous on écoute ce qui se fait aux Etats-Unis, c'est là-bas que ça se passe" (rires).

Oui, on a dit ça parfois (rires). A la base, il n'y avait pas ça en tout cas, on voulait juste se retrouver ensemble, faire un premier test sans arrière-pensée. Simplement, pour nous, il n'y a aucun média français qui sait parler du rap américain. Je ne vais pas citer de nom mais tu vois ce que je veux dire. Grosso modo de toute façon, il y a très peu de gens qui savent parler de rap en France, mais c'est un autre débat. Même s'il y a des mecs comme Thomas Blondeau, beaucoup de respect pour lui. Je voulais d'ailleurs à une époque qu'il participe à l'émission, parce que c'est un mec vraiment qui sait de quoi il parle. C'est comme JB de l'Abcdr, qui m'a beaucoup appris, c'est vraiment un gars qui connaît son sujet. Mais en termes de média, pas de personnes, c'est très pauvre en France. On comble juste un manque, pour moi, avec DTR. On sort d'Ace Hood et de Future, on essaie d'aller plus loin que les soirées Yard, tu vois : c'est cool, ça ramène des gens mais en vrai c'est pas terrible. Quand Nico cite Young M.A, qui connaît et écoute en France à part toi et moi ? C'est pas pour faire les élitistes de merde mais vraiment parce que ce sont des choses qui se passent et qu'on a envie de pousser à notre petit niveau, ici. Pour moi DTR c'est la bonne équipe pour parler du rap US de manière assez large : moi je vais parler de Wale, Nico va parler de Young M.A, Kicket il va parler d'E-40 et Nemo il va parler de tout (rires). Mais c'est ça qui est intéressant.

De manière plus large, il y a un sujet que j'aime bien aborder en interview quand c'est pertinent : on se trouve dans un moment où le rap est créatif comme il l'a peu été auparavant, selon moi. Beaucoup de sous-genres, de personnages... S'il y avait un film à faire sur le rap US d'ailleurs, je vois déjà les personnages principaux, les lieux, les histoires et tout ce qui va avec, ça aurait une putain de gueule tellement on a de singularités à mettre en avant. Comment tu le ressens de ton côté et est-ce que ça se transpose en France selon toi ?

Je suis globalement tout à fait d'accord avec toi. Le rap US est très excitant, il se passe des millions de choses. Il y a un renouvellement permanent. Il y a trois-quatre ans, on parlait beaucoup de cloud rap, après il y a eu l'explosion mainstream de la trap, etc. Aujourd'hui on est un peu entre les deux, des mecs comme Father (ndr : rappeur et producteur du crew d'Atlanta Awful Records) avec leur délire étrange, un peu entre les deux, on ne sait pas trop ce que c'est. Barter 6 de Young Thug, les journalistes pas trop spécialisés ne savent pas ce que c'est et se demandent si c'est de la trap. Mais non, c'est autre chose, impossible de cataloguer ça trap aujourd'hui. Le rap évolue énormément, Young Thug est d'ailleurs le plus bel exemple de tout ça. Parfois je me demande ce qu'on aurait pensé si on avait écouté Barter 6 en 2001. Sur un morceau, il y a  trois-quatre flows différents, il chante, il pleure. C'est super particulier et ce genre de personnage est le fruit de ce renouvellement permanent du rap US ces dernières années, de cette explosion des sous-genres et des styles. C'est super excitant de vivre ça mais ça rend tout ça très compliqué à suivre au quotidien, d'écouter tout ce qui tombe, tu le sais aussi bien que moi. Je trouve qu'on vit une période dorée, vraiment, à ce niveau là.

Et en France, tu vois une traduction de cette explosion de créativité aux Etats-Unis ?

Moins, fatalement moins que ça. 2015 est une très belle année pour le rap français, jusque-là, mais pour moi ça n'est pas connecté à la santé du rap US. Mais 2015, ça reste la première année depuis très longtemps où j'écoute presque plus de rap français que du rap américain. C'est énorme, vraiment. Joe Lucazz, Ali, Booba, Kaaris, Gradur et sa trap super instinctive que j'aime beaucoup... Je ne vois pas de lien de cause à effet avec les Etats-Unis. Il y a des mecs qui kiffent Father, Ca$h Out, etc., des gars avec une créativité et une approche super novatrice mais les mecs que l'on kiffe en France, ce ne sont pas ceux-là, qui sont peu connus. On est de toute façon toujours un peu en retard, même si tout est beaucoup plus immédiat qu'il y a vingt ans. Une mixtape sort, tu es tout de suite connecté dessus et ça peut te parler sans attendre six mois de la récupérer par un pote qui est passé à New-York, comme à l'époque.

Tu avais vu d'ailleurs ces news fake sur Future qui disait de Gradur : "Ce genre de gars, avec sa trap lambda, il y en a cinq cents par quartiers chez nous" alors qu'ici ça reste l'un des plus gros vendeurs de rap en France aujourd'hui. C'était du vent, cette news, mais en creux, il y a toujours cette volonté en France de rattrapage de ce qui se passe aux Etats-Unis. Comme ce que faisaient IAM avec Sunz Of Man ou autres à l'époque, pour avoir l'impression de capter le son du Wu du milieu des années 90.

Oui, je comprends, mais tu vois, Gradur fait un clip, il y a Lil Boosie dedans. Et pour moi ça reste super important de se rapprocher de ça en France. Kaaris invite Future, Gradur invite Migos, Booba invite Future aussi, c'est assez fou. C'est même mieux : inviter Future en 2015 c'est mille fois plus bandant qu'inviter Sunz Of Man en 95, sérieusement (rires). C'est la deuxième division quoi, Sunz Of Man. Future c'est l'un des mecs les plus importants du rap américain aujourd'hui. Les rappeurs en France sont encore plus connectés au rap américain en 2015, c'est clair, et font des feats qui défoncent. Gradur et Migos j'adore, Future et Kaaris aussi. Mais pour moi ça révèle autre chose de plus évident et de plus dérangeant pour nous : ça veut dire que le rap français, ça n'existe pas en fait. Ça existe autour des histoires, des anecdotes, mais musicalement ça n'existe pas, à part quelques exemples : La Caution, Grems ou autres, avec de vraies idées différentes, alternatives, comme on disait. Mais ceci mis à part, d'un point de vue strictement musical, le rap français a du mal à trouver une véritable identité, encore aujourd'hui.


Demian Castellanos l'interview

Demian Castellanos 3

Si on pourrait facilement ne voir en The Kyvu Tapes Vol.I (1990 - 1998) (déjà évoqué ici) qu’une simple collection d’influences, c’est avant tout la construction d’une identité artistique dont témoigne ce disque. On sait Demian Castellanos très attaché aux voyages mystiques chers à la philosophie psychédélique et chaque morceau des Kyvu Tapes s’emploie à entraîner l’auditeur vers un ailleurs introspectif.

Quand as-tu commencé à faire de la musique de manière sérieuse ?

J’ai commencé par jouer de la clarinette quand j’avais 8 ou 9 ans, puis j’ai continué avec le saxophone pendant quelques années. Je ne pense pas avoir sérieusement envisagé de devenir musicien avant de me saisir, à 16 ans, d’une guitare pendant un été, à la fois par ennui et par curiosité. Elle trônait dans la maison depuis des années mais je me contentais de la regarder en pensant que c’était trop compliqué pour moi. Mais dès que j’ai commencé à en jouer, je ne l’ai plus lâchée pendant des années. Ça semblait être la solution parfaite à beaucoup de choses, comme le fait de ne pas être trop intéressé par les sorties, et pour se perdre dans des mondes imaginaires.

Pourquoi as-tu voulu sortir le disque Kyvu Tapes Vol. I aujourd’hui ?

J’avais ce sentiment qui me tarraudait depuis des années qu’il y avait peut-être quelque chose de bien perdu au milieu de toutes ces cassettes que je gardais dans une boîte depuis toujours. Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il y ait quelque chose d’intéressant pour une sortie, j’étais plutôt curieux de voir ce que je faisais à l’époque et à quel point je me me faisais des idées. Je sais que je faisais ça très sérieusement et que je passais beaucoup de temps à enregistrer et expérimenter, mais dans mon esprit, il s’agissait uniquement d’une phase de préparation avant d’aller dans un studio d’enregistrement digne de ce nom, ce qui n’est jamais arrivé ! J’ai aussi envoyé pas mal de démos mais je n’avais aucun retour, ce qui a fini par me décourager. Clairement, je n’ai pas complètement abandonné la musique mais j’ai laissé cette période derrière moi, et quand je me la remémorais, c’était avec une certaine gêne parce que je m’étais fait une idée assez négative de la personne que j’étais alors. Comme je le disais, j’avais surtout besoin de m’y confronter.

J’étais assez surpris de voir que certaines choses étaient plus cohérentes que dans mes souvenirs et après avoir mixé environ 15 morceaux, je les ai envoyé à deux labels en lesquels j’ai confiance (Cardinal Fuzz et Hands In The Dark), simplement pour avoir leur avis et puis on a fini par parler de les sortir. Je m’inquiétais de savoir s’ils ne faisaient pas ça par politesse donc je n’arrêtais pas de leur demander s’ils étaient sûrs de vouloir les sortir. C’est assez incroyable de voir ces morceaux exister sur un vrai disque après autant de temps passé dans une boîte.

Les morceaux ont été enregistrés sur une période de huit ans, comment les as-tu sélectionnés ?

J’ai acheté un 4-pistes d’occasion sur eBay il y a deux ans afin de tout passer en revue. Ce fut assez facile de sélectionner les morceaux en vérité. S’ils n’étaient pas complètement merdiques alors je les notais comme “bon” et s’ils étaient nuls alors ils allaient dans la pile “ne plus jamais réécouter ou laisser quiconque entendre ça”. Hormis la mauvaise musique, ç'a aussi été assez simple d’écarter les idées qui étaient soit incomplètes, soit pas très intéressantes ou très mal enregistrées (environ 80% des cassettes).

La biographie parle de nombreuses expérimentations avec la guitare, peux-tu en décrire quelques unes ? Essayais-tu d’imiter des sons que tu entendais ou était-ce de la pure recherche “scientifique” ?

J’essayais toujours de trouver des moyens d’obtenir des sons plus intéressants avec les guitares. Je me souviens que je m’étais fixé une sorte de mission à un moment pour prouver qu’il était possible de faire sonner une guitare comme un clavier, ou n’importe quoi d’autre d’ailleurs, je crois que c’était devenu une légère obsession. Des trucs comme faire rebondir une fourchette sur les cordes pour imiter un santour ou tordre les cordes avec un tuyau en métal afin de créer des harmonies bizarres. Rien de très original j’imagine mais à l’époque, ça me fascinait vraiment.

Demian Castellanos

De quels instruments jouais-tu sur les cassettes ?

Principalement de la guitare, de la basse, de la boîte à rythme et quelques percussions. Parfois un peu de clarinette, de flûte à bec et de claviers…

Les influences sont assez évidentes (de la fin des années 60-début des années 70 au shoegaze des années 90) mais il y a aussi une atmosphère indienne sur certains titres (Lizard Raga par exemple). T’intéressais-tu à la musique indienne autrement que par le biais de la scène psychédélique ?

J’écoutais beaucoup de musique indienne à l’époque et j’ai passé pas mal de temps à jouer de la guitare sur Ravi Shankar et Ali Akbar Khan, à essayer d’imiter les gammes et la technique de jeu du sitar, non pas que j’y sois arrivé mais il faut bien essayer ! J’aimais beaucoup le santour aussi. J’écoutais beaucoup Tangerine Dream mais je n’avais pas vraiment entendu parler de trucs comme Popol Vuh à ce moment-là.

Une autre chose qui m’intéressait était l’idée de jouer dans certaines tonalités en fonction de l’effet que cela pouvait avoir sur les différents chakras. Je m’étais mis en tête de composer une sorte de musique thérapeutique moderne qui intéresserait un autre public que celui de la scène “new age”.

Tu n’enregistrais que de la musique instrumentale à cette époque ?

J’alternais entre de la musique instrumentale et d’autres trucs plus violents avec du chant, un peu dans le genre de The God Machine, Spacemen 3 et Loop (surprise). Il y a deux ou trois morceaux de ce style qui étaient ok, mais la plupart sont assez mauvais rétrospectivement, et ce ne sont pas des paroles en l’air, j’en suis maintenant certain ! J’ai aussi traversé une phase de morceaux avec beaucoup de guitare acoustique, dont la plupart sont inécoutables à part pour quelques instrumentaux. Ce n’est pas qu’ils étaient tous complètement mauvais, c’est surtout qu’il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver ce qui correspondait à ma voix et comment chanter d’une manière supportable et je n’y étais pas encore complètement arrivé à cette époque.

Joueras-tu ces morceaux en concert ?

Oui, j’ai l’intention de les jouer en concert, mais pas avant la fin de l’année. Au début, je pensais que je n’en avais pas envie, mais je regretterais de ne pas essayer.

Puisque le titre précise Vol. I, doit-on s’attendre à une suite ?

Eh bien, j’espère sincèrement qu’il y aura une suite. J’étais très heureux de recevoir quelques bonnes critiques étant donné que je ne savais pas comment le disque serait reçu. Je m’étais préparé au pire pour être honnête. Je pense qu’il y a assez de matière de cette période pour deux autres albums, mais je vais devoir rester réaliste. Ce serait génial de faire Kyvu Tapes Vol. 3 si on le pouvait ! Après ça, j’aimerais sortir des titres ambient que j’ai faits plus récemment. À vrai dire, l’album CD Dead Cell Memory qui est sorti avec Veils était dans cette veine il me semble.

Video filmed and directed by Will Clarke

When did you seriously start playing music?

I started playing clarinet when I was 8 or 9, then went on to saxophone for a few years. I don't think I got that serious about trying to be a musician until I picked up the guitar one summer holiday out of boredom and curiosity when I was 16. It had been in the house for years but I'd only ever looked at it and thought it looked too complicated for me. But as soon as I started I pretty much never put it down for years. It seemed like the perfect solution to a lot of things, like not being that interested in going out much, and getting lost in imaginary worlds.

Why did you want to release the Kyvu Tapes Vol. I today?

I'd had this feeling bugging me for years that there might be something good somewhere amongst all these tapes I'd kept in a box for ages. I didn't really expect anything to be fit for release, I was more curious to see what I had been up to and how deluded I was at that time. I know that I took it very seriously and put a lot of time into recording and experimenting, but in my mind it was just preparation for going into a proper studio which never happened! I also sent out quite a lot of demo tapes but couldn't get any interest so I became quite disheartened with what I was trying to do. Obviously I didn't totally give up music but I left that period behind, and if I did look back it was with quite a lot of embarrassment at myself because I'd formed a negative opinion about who I was back then. Like I say, I just needed to confront that.

I was pretty surprised that some of it was more coherent than I remembered and after mixing about 15 tracks I sent them to two labels I trust (Cardinal Fuzz and Hands In The Dark), just to get some opinions and then we ended up talking about putting it out. I had this worry that they were just being polite so I kept asking if they were sure they wanted to put it out. It's been quite amazing to see it come into existence as a real record after all that time sitting in a box.

The songs were recorded over a period of 8 years, how did you select them?

I bought a second hand 4-track on eBay a couple of years ago to go through it all. It was pretty easy to select the tracks really. If they weren't totally shit then I marked them as "good", and if they were shit then they got marked as "do not ever listen to again or let anyone hear them". Apart from the terrible music it was also easy to discard the ideas that were either incomplete, not that interesting either way or recorded really badly (about 80% of it).

The biography mentions a lot of experimentations while playing the guitar, could you describe some of them? Did you try to mimic sounds you heard or was it pure scientific research?

I was always trying to find some way to getting more interesting sounds out of a guitar. I remember that I had some kind of mission at some point to prove that you could make a guitar sound like a keyboard, or anything for that matter, I think it became a bit of an obsession. Things like bouncing a fork on the strings to mimic a santoor or bowing the strings with a metal pipe to get weird harmonics. Nothing new I guess, but to me at the time, it was really exciting.

What instruments did you play on the tapes?

Mainly guitar, bass, a drum machine and a bit of percussion. Some clarinet, recorder or keyboard occasionally...

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The influences are pretty obvious (late 60s-early 70s to 90s shoegaze) but there's also some "indian vibe" to some tracks (Lizard Raga for instance). Were you interested in indian music otherwise than through the psych scene?

I was listening to a lot of indian music back then and spent quite a lot of time playing guitar along to Ravi Shankar and Ali Akbar Khan, trying to emulate the scales and sitar technique not that I got very close but you have to try! I really loved the santoor too. I was listening to quite a lot of Tangerine Dream but hadn't really heard about stuff like Popol Vuh at the time. Another thing I got into was the idea of playing in certain keys because of the effect it might have on different chakras. I got into the idea of making some kind of modern healing music that would appeal to a different audience other than the kind of "new age" kind of scene.

Were you only recording instrumental music at that time?

I was doing a mixture of instrumental music and some heavier stuff that had vocals, a bit like The God Machine, Spacemen 3 and Loop (surprise). There's a couple of those tracks that were ok, but most of it was pretty bad in retrospect and I'm not just saying that, I now know for sure! I also went through a phase of a lot of acoustic guitar stuff, most of which is kind of unlistenable apart from some instrumental tracks. It's not that they were all just plain bad, it's more that it took me a lot of time to find what my voice fitted and how to sing in a way that was tolerable and I didn't really accomplish that then.

Will you play these songs live?

Yes, I'm planning to play live - but not until later in the year. Originally I thought I didn't want to, but I'd regret not to try it out.

Since the title mentions Vol. I, can we expect a sequel?

Well, I really hope that there will be a sequel. I've been very happy to get some nice reviews as I didn't' know how it would be received. I was quite prepared for the worst to be honest. I think there is enough for two more albums from that period, but I'll have to be objective. To get to Kyvu Tapes Vol. 3 would be great if it makes it that far! After that I would like to start to introduce some newer ambient tracks that I have done more recently. In fact the Dead Cell Memory CD album that came with Veils was in the same vein I guess.

Audio

Tracklisting

Demian Castellanos - The Kyvu Tapes Vol.I (1990-1998) (Hands in the Dark / Cardinal Fuzz, 4 mai 2015)

01. High Road Raga
02. Decaying
03. Time Slip
04. Lizard Raga
05. Photon Waterfall
06. Afterthought
07. Again
08. Headless Aztec
09. Particle Suspension
10. Gateway


Julie Hascoët l'interview

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Il y a peu, Maud Geffray, moitié du duo Scratch Massive, ressuscitait via un EP paru en février via Pan European et un film documentaire réalisé par Christophe Turpin l'été 1994 (lire) où les raves à ciel ouvert importées d'Angleterre constellaient, avec une spontanéité qui n'avait d'égal que la quête d'autonomie d'un mouvement free alors en gestation, le littoral Atlantique historiquement criblé par les vestiges brutes de la Seconde Guerre Mondiale. Vingt-et-un ans depuis se sont écoulés, et Julie Hascoët, par le biais de l'exposition Les Murs de l'Atlantique qui se tiendra du 12 au 21 juin au BAC(K) Up à Saint Nazaire (Event FB), en figure elle la pérennité et le dynamisme, envers et contre tout, et ce, malgré un certain dédain du grand public, voir un profond mépris, et une répression sans cesse inexorable par des forces de l'ordre voyant naturellement d'un mauvais œil ces rassemblements, sporadiques et insaisissables, de collectifs luttant pour la reconnaissance culturelle de leurs actions et prônant encore et toujours l'autogestion et la débrouillardise. Faisant coïncider son finissage avec la Fête de la Musique le 21 juin prochain (Event FB), nous avons posé quelques questions à la Finistérienne qui, en fin d'article, à la gentillesse de nous offrir quelques clichés imageant ce dialogue entre la fête libre et son environnement.

Julie Hascoët l'interview

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Photo © Guillaume Thiriet

Julie, comment est né ton projet Murs De L'Atlantique ? Quelles ont été ton intention, ta volonté, au moment de photographier les free-parties bretonnes ?

Murs de l’Atlantique est un projet qui a vu le jour au début de l’année 2013. J’avais terminé mes études en photographie l’été précédent, et je venais de passer plusieurs mois au Mexique en résidence. J’ai eu envie de revenir sur un territoire familier, pour photographier quelque chose dont je me sentais proche.

Je viens du Finistère, où les côtes sont constellées de fortifications militaires. Pour moi, ça a toujours fait partie du paysage. Et il en va de même pour les free-parties car je suis née à la fin des années 80 et que, dès mon enfance, les battements des basses me sont régulièrement parvenus des campagnes alentours.

Pour ce qui est de l’intention, le projet Murs de l’Atlantique balaie du regard le territoire breton et propose un dialogue visuel entre ces deux phénomènes: d’une part, les restes du Mur de l’Atlantique (blockhaus, casemates, bunkers) qui marquent le paysage de manière lourde et permanente, et d’autre part, les rassemblements techno illégaux, qui apparaissent spontanément pour disparaître aussitôt, dans les zones périphériques du littoral.

C’est une sorte d’étude photographique autour de la notion de mur, des manières d’occuper un territoire.

Tu te sens proche de mouvement ? Quelle est ton expérience de la techno ?

La techno est arrivée assez « tard » dans mon parcours musical.

Mon adolescence s’est plutôt faite dans le punk et le hardcore, avec les salles de répétition où tu vides tes premiers packs de bières, les festivals dans des fermes isolées ou les concerts dans des rades sur le port, la scène crust, les squats, etc. J’écoutais parfois Manu Le Malin et Liza N’Eliaz mais pour moi ça s’inscrivait dans une dynamique de musique violente, énervée, et je n’étais pas plus curieuse que ça.

Rapidement j’ai préféré la scène post-punk, no wave. J’ai passé beaucoup de temps à écouter des productions des années 80, pas mal de NDW aussi, et du noise rock. Des trucs comme Neubauten ou Sonic Youth.

La musique a toujours joué un rôle essentiel, j’ai beaucoup fouillé, dans les bacs des magasins de vinyles et aussi sur Soulseek, qui était un bon compagnon de route! J’ai écouté beaucoup de noise, de musiques expérimentales - c’est sûrement ce que j’écoute le plus, encore aujourd’hui.

La techno s’est imposée naturellement dans la lignée de cette curiosité pour les musiques expérimentales, noise, new-wave, et s’est développée au fil de voyages dans les capitales européennes et sur le dancefloor de nombreux clubs. Je suis entrée dans l’univers de la techno grâce à des sons froids, martiaux, sans concession. Des productions qui pouvaient me rappeler DAF, ou Front242.

D’ordre général, la techno jouée en free-parties a quelque chose de plus rapide, plus dur et plus rugueux que celle jouée dans les clubs. Ça me parle, parce que c’est plus bruitiste. Et je me sens proche du mouvement également pour l’aspect humain, libertaire, qui l’accompagne.

Enfin, ça m’a permis de me rapprocher de mon petit frère, qui était dans ce milieu. C’était donc une belle rencontre.

Vingt-cinq ans après la naissance du mouvement rave en France, importé d'Angleterre, comment celui-ci se porte-t-il ?

Du point de vue de la fête: toujours bien. D’un point de vue extérieur : plutôt mal.

Ça fait vingt cinq ans que ce mouvement existe, avec une histoire, des valeurs, des codes, une identité (faite de multiples identités), des sous-genres, c’est une culture à part entière. Et pourtant, cette culture souffre toujours d’une mauvaise image, d’une mauvaise presse, et subit toujours une énorme répression.

Si le mouvement est descendu d’Angleterre au début des années 90, c’est justement à cause de la répression exercée par le gouvernement mis en place par Thatcher. Les soundsystems étaient plus tranquilles en France et pouvaient organiser des fêtes assez librement. Ça a changé au début des années 2000 avec la mise en place de lois pour contenir le mouvement. Du point de vue du gouvernement, la free-party a été encadrée pendant quinze ans par une législation qui dépendait du Ministère de l’Intérieur, qui ne la considérait pas comme un événement culturel mais comme un risque potentiel, sanitaire et sécuritaire.

Au mois de mars dernier et pour la première fois depuis quinze ans, grâce au travail d’associations actives comme Freeform ou Techno+ (pour la défense de la free-party comme mouvement culturel), le dossier a de nouveau été mis sur la table. On pourrait croire à une évolution positive, une volonté de mieux faire - malheureusement la répression a repris de plus belle, et on a assisté à de larges abus.

Mais ce mouvement est fort, il sait tenir bon, et il s’est construit dans la clandestinité et l’illégalité donc ça ne l’empêchera pas de vivre. C’est simplement dommage car le manque de dialogue accentue les fractures et les problèmes. Il y a cette phrase des Spiral Tribe qui résume assez bien la situation « You might stop the party but you can’t stop the future ».

La scène bretonne est riche et vivante, des jeunes se rassemblent pour former de nouveaux soundsystems, la fête bat son plein. La musique techno a connu de belles évolutions ces dernières années, des tas de productions intéressantes, et la free-party s’est développée avec ces nouvelles sonorités, moins sombres en général. Si je m’en tiens aux témoignages, la scène a l’air plus festive et joyeuse qu’au milieu années 2000.

On garde en tête des collectifs tels que Spiral Tribe. Que reste-t-il aujourd'hui de ce réseau ? S'est-il recomposé ? Véhicule-t-il les mêmes idéaux libertaires et d'autogestion qu'autrefois ?

Le mouvement free-party véhicule toujours des idéaux libertaires, nomades, et les principes de DIY et d’autogestion. Après, je pense quand même qu’il s’est sédentarisé - peut-être à cause du prix de l’essence, ou de l’évolution de la société et des moeurs en général. Je pense aussi que la scène est moins « punk », que les jeunes participants sont moins concernés, moins engagés, et que l’aspect politique s’est un peu perdu.

Beaucoup vont en free-party comme on irait en boîte, ou en concert, sans trop se poser la question du sens qu’il y a derrière, des valeurs véhiculées par le mouvement et de son histoire. Ils y vont pour s’éclater, pour boire avec leurs potes, profiter du son. Ils respectent l’environnement, le travail des organisateurs, et ils respectent l’autre dans sa différence, c’est l’essentiel. Mais ils ne pensent pas particulièrement que ces fêtes sont l’amorce de quelque chose de plus global, une réflexion sur la société, sur la consommation. Ça n’en reste pas moins une expérience riche, politique, et certainement une des expériences les plus intéressantes à vivre quand on est jeune (ou moins jeune) aujourd’hui, car je crois que le manque de conscience politique est assez généralisé et que la free-party reste un milieu engagé où l’on prend conscience des choses et des gens qui nous entourent.

Après, c’est assez difficile pour moi d’effectuer une comparaison car je n’ai pas connu la scène de l’époque, et qu’assez peu d’ « anciens » vont encore en free-party aujourd’hui. Si ça se trouve, la situation était la même dix ans auparavant.

Tandis que la techno devient un véritable produit commercial, avec notamment une profusion de clubs et de festival dédiés, comment communique et s'inscrit tous ces collectifs revendiquant la free party ?

D’un point de vue personnel, ce que j’apprécie dans la free-party, si l’on compare aux clubs et aux gros festivals techno, c’est d’une part la dimension humaine, où tu peux échanger librement avec les autres sans redouter d’être mal interprété, et de te faire dévisager, et d’autre part, le culte de la musique et du son. Je ne dis pas que le son est moins important en club, mais dans la configuration d’une free-party, le DJ est placé sous une bâche sur le côté, et non à l’avant-scène. Le public fait face au mur d’enceintes, il se prend la musique de plein fouet. Il n’y a pas cette glorification du DJ, mais plutôt une reconnaissance du collectif dans sa totalité, pour le travail aussi bien fourni au niveau musical qu’organisationnel. Le soundsystem devient l’organisme responsable d’un ensemble de facteurs qui rendront la fête agréable ou non: un son bien réglé, le lieu où se déploie la free-party, l’ambiance au sein du public, les mixes opérés par les DJs, les styles musicaux choisis, la déco, le chill-out, et j’en passe… C’est une expérience totale, contrairement aux gros clubs et aux gros festivals qui sont des temples de la consommation où les gens se mélangent assez peu, où le DJ se tient comme une figure-totem, et qui terminent en champs de bataille jonchés de déchets car il y aura toujours un salarié pour venir nettoyer le lendemain. Et par dessus tout ça, tu vois rarement le soleil se lever en club! Ça ne m’empêche pas de continuer à clubber de temps à autres, mais plutôt dans des lieux indépendants.

C’est aussi agréable de voir que certains collectifs jouent une techno assez séduisante, commerciale, et revendiquent la free-party comme mode d’expression, pour les valeurs qu’elle véhicule. Les choses se mélangent, et c’est plutôt bien.

Ton exposition rentre en parfaite résonance avec le récent film documentaire de Maud Geffray, 1994. En avais-tu connaissance ? Que t'inspire-t-il ?

Je l’ai découvert via votre magazine au moment de sa publication, grâce à des amis qui faisaient tourner le lien. Je ne connaissais pas le boulot de Maud Geffray et je connaissais très peu Scratch Massive. C’est une très belle production, autant pour la vidéo que pour les sonorités, à la fois atmosphériques, acides, expérimentales qui m’ont rappelé Coil ou Throbbing Gristle. Et bien entendu, de voir des images d’une rave de 1994 du côté de Carnac, où l’horizon est criblé de blockhaus, au moment où je travaillais sur la série Murs de l’Atlantique, ça m’a plu, ça m’a semblé directement familier.

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Peux tu présenter le vernissage et le "finissage" de ton exposition qui se tient au BAC(K) Up à Saint Nazaire ?

Cette exposition est avant tout le fruit d’une rencontre, avec Morgane - Mö - qui est aux commandes de ce petit lieu, le BAC(K) UP, anciennement BAC (Beach Art Center), qui a ouvert il y a cinq ans, puis qui avait fermé ses portes l’année dernière, avant de ré-ouvrir exceptionnellement sous ce nouveau nom.

Mö est une artiste punk, musicienne, activiste, et sa pratique consiste à détourner, détraquer, créér et recomposer - depuis plus de vingt ans. Elle a endossé de multiples identités et a opéré sous différents pseudonymes, tels que Monik2, Mimosa ou encore Cchwet. Elle a fondé le soundsystem B0rd3l1k, et collaboré avec pas mal de monde.

L’idée de cet événement est né de nos échanges.

Murs de l’Atlantique fait donc l’objet d’une exposition du 12 au 21 juin prochain, et l’installation est pensée à la manière d’une cartographie. A cette occasion on fête aussi le lancement d’un fanzine photo que je viens de publier, qui fait partie intégrante du projet.

Vendredi 12, le vernissage est mis en musique par deux DJs: Monik (B0rd3l1k) & Vic (Body-Rytmik)

Pour la clôture de l’événement, qui a lieu le jour de la fête de la musique, on monte une scène devant le lieu, de 14h à minuit, et on invite des artistes pour des DJsets, du live, de la performance vidéo. Ils ont tous un lien avec la free-party. Il y aura de l’acid techno, du breakcore, du hardcore, du crossbreed, etc. L’idée est de faire connaître cette culture, avec l’organisation de l’exposition, de cette scène, et la rencontre entre les artistes et le public.

Parallèlement tu as projet de fanzines, Murs. Tu peux développer ? Quel en est l'intention ?

Ca n’est pas vraiment parallèle, ça fait partie du même projet global. La série Murs de l’Atlantique se présente sous la forme d’une exposition / installation et au sein de cette installation j’intègre un ensemble de petites publications qui viennent apporter autre chose, compléter, enrichir le projet.

MURS est la première publication: c’est un petit fanzine photo d’une quarantaine de pages que j’ai auto-édité. J’en ai sorti 100 exemplaires que j’ai cousus à la main. Et comme j’apprends la sérigraphie en ce moment (merci Roméo), la prochaine publication sera sûrement une petite édition de bunkers sérigraphiés.

Le fanzine est un médium que j’affectionne particulièrement.

Depuis trois ans, je suis d’ailleurs co-fondatrice d’un projet nomade, qui est une collection de fanzines photo / publications auto-éditées utilisant de la photo. On organise pas mal d’expositions pour partager et enrichir la collection, et ça s’appelle ZINES OF THE ZONE.

Portofolio Les Murs de l'Atlantique par Julie Hascoët

MURS DE L'ATLANTIQUE

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Les Siestes Électroniques l'interview

Siestes'13-11Ô Toulouse ! Une ville où la douceur de vivre n'a jamais vraiment fait débat dans l'Hexagone mais qui a longtemps engendré la suspicion quant à la qualité et la vivacité des cultures musicales émergentes en son sein. La faute à un attrait immodéré pour le ska-punk ou le power manouche - défense de rire on a reçu un email à ce sujet pas plus tard que lundi dernier - , au mauvais goût musical tenace entourant l'ovalie - faire un tour place Saint-Pierre entre le Pastisômaitre et le bar Basque pour s'en convaincre - ou à celle d'une frilosité municipale qui a longtemps préféré reconduire l'existant plutôt que de favoriser des lieux de création alternatifs ou dynamiques ? Sabi pas comme on dit là-bas. Je suis parti de la Ville Rose l'année de la mort de Nougaro, en 2004. Soit bien trop tôt pour apprécier les tangibles évolutions dans le domaine, de l'ouverture de nouvelles salles, la Dynamo ou le Connexion Live, au foisonnement de collectifs - le Boudoir Moderne, la Chatte à la Voisine... - et de labels tels nos amis de BLWBCK ou, dans un autre registre, de Falco Invernale Records, et ce, sans oublier évidemment le rendez-vous estival que propose Les Siestes Électroniques qui, dans le cadre bucolique du Jardin Compans-Caffarelli, organisent depuis 2002, sous une forme qui tend à connaître son archétype après quelques années de tâtonnements, un festival gratuit, curieux et aventureux, privilégiant l'expérience de l'écoute à l'effet de masse. Bicéphale depuis 2011 avec le déroulement au Musée du quai Branly à Paris d'une série de dimanches explorant par le biais d'artistes invités la richesse du fonds ethno-musicologique du musée (Event FB), la direction artistique du festival à pour cette quatorzième édition décidé de ne pas révéler la teneur de la programmation Toulousaine qui s’égrènera du 25 au 28 juin (Event FB). Alors plutôt que leur tirer les vers du nez au cours de l'entrevue à trois qui suit, avec Samuel Aubert (SAM), directeur artistique, et Hervé Loncan (H) et Jeanne-Sophie Fort (JS), on leur a soutiré une mixtape évoquant de près ou de loin la programmation.

Les Siestes Électroniques l'interview

Siestes'13
Tout d'abord, question évidente, que peux-tu nous révéler que nous ne sachions déjà puisque la programmation de cette année est tenue dans le plus grand secret ?

JS : Soyons honnêtes, c'est le secret le moins bien gardé du monde. Déjà, parce que nous avons autorisé nos artistes, les bookers et les partenaires à dévoiler ce qui les arrangeaient. Il est donc naturel que parmi tout ce beau monde, certains sèment quelques indices sur la toile. Nous-même avec nos mixtapes, nous dévoilons nos aspirations et inspirations de l'année, ça ne nous pose pas de problème de communiquer sur les artistes qui nous ont excités. Dans l'histoire, on ne cherche pas tant à absolument conserver secrète notre programmation, mais plutôt à adresser un message clair à nos publics : faites-nous confiance !

À l'heure où tous les festivals rivalisent d'annonces en annonces sur les "nouveaux noms" et autres "têtes d'affiches", pourquoi avoir choisi de ne rien dévoiler de la programmation ? Est-ce une façon de faire un pied de nez à cette course à l'échalote qui ne rime plus à rien ?

JS : Ce qui compte dans cette démarche, c'est l'intention, celle de ne pas utiliser des noms d'artistes pour racoler, et s'engager dans une relation plus saine, plus durable, plus forte, avec nos publics. Nous avons d'ailleurs été très agréablement surpris d'apprendre que certains festivaliers, notamment les plus assidus, ne veulent rien connaître en amont, jouer le jeu jusqu'au bout et vivre ce moment de surprise, bonne ou mauvaise, devant une scène. D'autres ont joué le jeu des devinettes. La bienveillance avec laquelle on a imaginé cette démarche a été comprise.

SAM : Avec cette démarche, largement plus symbolique qu'autre chose, on affiche faire un pas de côté. Et finalement on n'a pas totalement pris la mesure de ce que cela changeait, mais si on tient cela sur plusieurs années, ça devrait modifier pas mal de chose dans notre manière de penser l'événement, son contenu, dans notre façon de communiquer, d'interagir avec nos publics. On avait envie de changement, de secouer un peu le cocotier et ça marche !

Entre hédonisme et curiosité, quelle est la philosophie du festival et comment se matérialise-t-elle ?

JS : Cette réponse est très personnelle, mais je parie que mes collègues et les membres de notre association s'y retrouveront. Prenons n'importe quelle autre manifestation ou concert, on constate que certains éléments nous empêchent de profiter un maximum de l'expérience musicale. Combien de fois se dit-on qu'on est finalement mieux chez soi avec son super système son, un bon canap' et le chat qui ronronne à côté ? De ce constat, on retient pour concevoir le festival l'idée de confort et d'isolation. Mais il y a tout de même quelque chose de séduisant dans l'idée de se réunir en nombre pour vivre une expérience unique à un instant T.

Donc pour optimiser l'expérience "festival" selon notre goût, il a fallu en décortiquer la carcasse et en éliminer, ou contourner, les éléments perturbateurs. Pour être plus clair :

Truc chiant numéro 1 : la foule, être nombreux ne veut pas forcément dire être cerné d'une foule en délire, avinée et cherchant à tous prix à faire la fête.
Solution envisagée : maîtriser la jauge, rester à taille humaine comme on dit dans les festivals plus "socio-cul".

Truc chiant numéro 2 : avoir à choisir entre 4 super concerts au même moment, se bousculer et finir à 900 mètres de la scène à regarder un écran.
Solution envisagée : organiser les concerts les uns après les autres, pas plus de 4 d'affilée (au delà, on ne retient plus rien, l'attention n'y est plus). Proposer un programme complet humainement appréhendable. Que retient-on d'un festival où plus de 20 artistes sont programmés la même journée ? Pas grand chose, il y a toujours un tri à faire, un choix d'ailleurs pas forcément heureux.

Truc chiant numéro 3 : la boue, les transports, les merguez-frites, les campings...
Solution envisagée : s'installer en ville, dans un cadre de qualité que l'on ne vient pas saccager, choyer le contexte, les à-côtés, le service.

SAM : Truc chiant numéro 4 : finir malgré soi par aller voir des groupes dont on se fout éperdument juste par curiosité mal placée dans le but inavoué de pouvoir défoncer la dernière sensation du moment.
Solution envisagée : proposer des groupes que personne (ou si peu) ne connaît, comme ça on évite toute bulle spéculative, et des artistes dont on sait que les lives sont bons (c’est une chose de sortir un bel album, c’en est une autre d'avoir un live qui tient la route).

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Les Siestes Électroniques sont avant tout dédiées à la musique électronique. Comment définir le champ de celle-ci ? Jusqu'où ses frontières s'étendent-elles ?

JS : En fait Les Siestes sont nées avec la musique électronique, mais aujourd'hui le champ des musiques diffusées aux Siestes s'est élargi. Difficile donc d'en déterminer le contour exact, il n'y a pas de frontières a priori, juste l'appétence pour des créations musicales qui l'année en cours ont su retenir notre attention, nous séduire, attiser notre curiosité au point qu'il nous paraissait nécessaire de les partager. Dans notre programmation, on retrouvera de la musique électronique de puristes, mais aussi des formes musicales plus expérimentales, au sens bricolage du terme. Disons qu'on ne peut pas nier d'où nous venons, le bain des musiques électroniques de la fin des années 90, quelque part entre fin des raves, l'apogée de Warp et le phénomène de la French Touch, cela nous a durablement marqué et continuera de nous influencer, mais nous souhaitons représenter plus que cette histoire et ne pas devenir un festival de genre destiné à un unique public, très générationnel, très ciblé.

SAM : On veut continuer à se surprendre nous-mêmes, bousculer nos habitudes et donc être capable d'aller chercher de belles choses où qu'elles soient. Simplement notre point de départ et donc notre grille de lecture, dans une certaine mesure, c'est les musiques électroniques des 90s, après, on navigue au large, un peu à vue, en espérant trouver les Indes, comme Christophe Colomb :)

Où place-t-on l'expérimentation et la création improvisée dans la conception d'un festival ? Quel est le risque ?

SAM : Je ne suis pas sûr de bien comprendre la question, désolé. L'expérimentation est somme toute une notion subjective. Selon l'éducation de ton oreille, certaine musique peuvent sonner "expérimentale" ou non. Les musiques dites expérimentales ont leur académisme aussi. Comment se prémunir contre cela ? Essayer autant que possible de changer de prisme musical, ne pas appartenir à une seule famille musicale. Plutôt que d'expérimentation, je parlerais donc plus volontiers de curiosité. Là où Les Siestes prennent un risque, c'est en tâchant de promouvoir cette curiosité chez ses spectateurs. Si la question tenait plus à l'aspect live de nos concerts et au champ des musiques improvisées, oui, une bonne partie de notre programmation relève de ce champ-là, mais pas au sens esthétique (musique improvisée = post-jazz). Je dirais qu'un bon DJ fait de la musique improvisée, par exemple. Pour plus de la moitié des concerts programmés cette année, je ne sais pas exactement à quoi m'attendre.

Les Siestes Électroniques n'est pas qu'un festival toulousain. C'est aussi, du 5 juillet au 2 août, des dimanches au Musée du Quai Branly. Entre Aïsha Devi, Zaltan et Stephen O’Malley, quelle est la tonalité de cette année ?

SAM : La tonalité de notre édition parisienne n'est pas vraiment donnée par les noms des artistes invités mais plutôt par les ressources au sein desquelles ceux-ci vont puiser dans les collections du musée Branly. Cette année, beaucoup s'intéresseront au sous-continent indien et plus généralement à l'Asie. La voix et le bourdon sont également deux thèmes porteurs de cette édition 2015. Par ailleurs, comme testé l'année dernière, il y aura quelques lives un peu plus "physiques" sur cette édition : Eric Chenaux, Jéricho, Frànçois and the Atlas Mountains. Notre édition parisienne reste très DJ set et laptop, mais nous avions envie de réinterprétations plus "incarnées".

Comment fait-on de nos jours pour organiser un festival gratuit ?

SAM : On a la chance d'avoir 14 ans d'âge, ce qui nous permet d'avoir eu accès aux subventions publiques à une époque où les lignes de crédit étaient plus faciles à débloquer. Elles diminuent, certes, forcément, mais il nous en reste quand même. Sans ça, on serait mal. Et puis après, il y a évidemment la force et la beauté du don de soi, le bénévolat. Pendant le festival, seuls les ingénieurs du son sont rémunérés, toutes les autres tâches sont effectuées par des gens qui nous donnent de leur temps, de leur énergie, de leur amour. Nous sommes une association, la dynamique de notre événement, sa faisabilité, doit beaucoup à ce statut, au fait que notre projet soit donc collectif. Si nous étions une société, je pense que cela marcherait bien moins. Enfin, on est débrouillards, on bricole, on fait avec le système D, on se creuse la tête, on invente pour faire beaucoup avec peu.

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Peux-tu nous parler d'Audimat ? Comment se porte cette revue et quelles relations entretient-elle avec le festival ?

H : Audimat est une revue éditée par le festival mais pensée par ses deux rédacteurs en chef, Étienne Menu (GQ, Vice) et Guillaume Heuguet (co-fondateur du label In Paradisum). L’idée est d’écrire sur la musique en s’affranchissant des contraintes d’actualité et des formats de la presse périodique. On traite de l’ensemble du spectre de la pop music, avec des contributeurs internationaux, spécialistes ou non. Le dernier numéro, par exemple, évoque le guitariste culte Robert Quine, des gamins mexicains qui revisitent leur héritage, les Supremes, le french boogie, les racines du schmaltz ou explore un continent perdu de la techno... Trois numéros ont déjà paru, sur un rythme annuel. La revue se porte plutôt bien, même si les chiffres sont évidemment modestes. Grâce à l’intérêt qu’elle suscite, Audimat va désormais sortir deux fois par an, le numéro 4 devrait donc voir le jour en septembre ou octobre. On réfléchit également à d’autres projets autour de l’édition.

SAM : Quant à la relation de la revue vis à vis du festival, je dirais qu'elle agit comme une muse. La revue nous donne à réfléchir, nous extirpe du temps court, des tops annuels, des stickers "best new music", d'une certaine fuite en avant. Elle agit comme un garde-fou. Elle nous immunise contre la prétention de croire que ce que l'on fait représente le meilleur à l'instant T. Elle nous donne le temps de penser alors que notre métier aurait plutôt tendance à pousser vers l’Entertainment.

Peux-tu nous présenter le mix fait pour Hartzine et quelles en sont les accointances avec la programmation toulousaine ?

H : Chaque morceau utilisé possède un lien plus ou moins direct avec nos programmations toulousaine et parisienne (huit tracks concernent Toulouse, trois pour Paris). Remixé ou remixeur, label boss ou label mate. Le morceau d’ouverture, par exemple, est un remix fraîchement sorti et réalisé par des artistes qui seront présents à Toulouse. Les plus assidus des lecteurs d’Hartzine devraient pouvoir l’identifier sans peine… On retrouve aussi une des dernières sorties Antinote, puisque le créateur du label, Zaltan, sera présent lors de notre édition parisienne. Le morceau de clôture, lui, est un clin d’œil au film « Baltimore, where you at? » que nous diffuserons au cinéma Utopia de Toulouse le 24 juin, veille de l’ouverture du festival. Pour le reste, blind test (ça va, c’est facile) !

Mixtape

01. Trésors feat. Holy Strays - Once A Believer (Saåad Remix) (Desire, 2015)
02. FF (aka French Fries) & NSD - 8 hours from Nation (ClekClekBoom, 2015)
03. Ghost Culture - Mouth (Shan & Gerd Janson 808 Culture Dub) (Phantasy, 2015)
04. Busy P - This Song (Club Bizarre Drama Remix) (unreleased, 2015)
05. Lorenzo Senni - PointillistiC (Boomkat Editions, 2014)
06. Planningtorock - Misxgyny Drxp Dead (Holly Herndon Remix) (Human Level, 2013)
07. DJ Nigga Fox - Lumi (Warp, 2015)
08. Geena - Box of Exotica (Antinote, 2015)
09. Aïsha Devi - Popular Science (Willie Burns Remix) (Danse Noire, 2013)
10. Sophie - Nothing More To Say (Huntleys & Palmers, 2012)
11. Rod Lee - Dance My Pain Away (Club Kings, 2005)


High Wolf l'interview

High Wolf

Souvent présenté comme un mystique français, mystérieux et peu disert sur sa propre personne, High Wolf est avant tout un rêveur. Depuis ses premiers trips il y a cinq ans en solo puis chez les Californiens de Not Not Fun, High Wolf a toujours mis un point d’honneur à proposer une musique du voyage et de l’évasion ; pour l’auditeur mais avant tout pour lui. Une expérience spirituelle pour mettre en son sa propre vision du monde qui l’entoure, nourrie de ses multiples voyages sur les différents continents.

Sans jamais dévier de sa route, High Wolf a conduit sa monture musicale en suivant son instinct qui l’a vite poussé à synthétiser ces influences exotiques et folkloriques qui lui parlent tant. Aujourd’hui porteur d’une patte musicale reconnaissable entre mille, enrichie de ses projets annexes Black Zone Myth Chant ou encore Iibiis Rooge, High Wolf s’en va explorer des territoires voisins et nouveaux pour lui, flirtant de près avec l’expérience dansante et électronique sur Growing Wild, son nouvel album prévu le 9 juin prochain chez le label californien Leaving Records.

High Wolf sera à l'affiche de la soirée FUTURA™ organisée par Imagenumerique​ et le Collectif MU​ dans le cadre du festival BARBES BEATS le 19 juin prochain au FGO Barbara (concours).

High Wolf l'interview

HIGH WOLF tokyo
Ces derniers mois, il y a eu une vraie effervescence autour de toi pour ton projet Black Zone Myth Chant sorti en 2011, à l'origine un projet annexe pour toi. Mais la ressortie du premier volet des aventures de BZMC fin 2014 par Laitdbac a donné une seconde vie, ou une "vraie" vie, au projet, alors que tu préparais la sortie d'un deuxième disque. Comment tu as perçu cette récente évolution ?

Disons que c'était un peu une surprise pour moi, en fait. Ce premier volet, je l'avais volontairement sorti de manière confidentielle, il y avait presque un côté expérience : je m'étais dit que je n'allais pas faire de promo, que j'allais sortir très peu d'exemplaires, donc avoir une visibilité très limitée du projet. Mais si la musique est bien et plaît, à un moment donné il trouvera son second souffle, soit dans l'immédiat, soit dans le futur. Même si ça n'est pas forcément un pari que j'étais sûr de remporter, évidemment. Au final, ça a pris un peu de temps, ça s'est construit au fil des ans. Quand Damien de Laitdbac a voulu le rééditer, quand on voit le résultat aujourd'hui, on se dit que c'est une bonne idée mais ça n'était pas si évident que ça que ça (re)trouverait son public.

Oui et non, je dirais. Je lui avais fait découvrir le disque lors de sa sortie, ça nous avait pas mal marqués à l'époque, la musique, la cover, etc. Et quand Damien m'a dit qu'il pensait à le ressortir, je me suis dit : "Mais oui, c'est une vraie bonne idée, en fait" : un projet singulier, avec ses qualités et ses défauts, qui n'a jamais vraiment été exploité par le passé mais que beaucoup de gens appréciaient.

Bien sûr, mais ça restait un pari risqué. Et ça a bien marché, le disque a été sold out très rapidement, Damien a fait du super bon boulot, le disque a eu une belle exposition médiatique dans notre milieu. Il y a eu aussi un buzz autour qui n'était pas forcément justifié selon moi. J'ai du mal à juger ça mais certaines chroniques allaient un peu loin dans une apologie du disque qui m'a un peu gênée par moments, que je trouvais un peu exagérée. D'autant que j'étais en train de préparer le second Black Zone (ndr : disponible depuis), et j'avais peur qu'on ne donne pas sa chance à une suite du projet en glorifiant trop le premier, avec des attentes démesurées pour le deuxième.

L'impact de Mane Thecel Phares, le second BZMC sorti chez Gravats, aurait probablement était moindre, cependant, sans la réédition du premier, non ?

C'est clair. Mais je me suis posé la question à un moment donné de le faire ou non. S'il se construit une espèce de "mythe", enfin c'est un grand mot mais tu vois ce que je veux dire, autour de ce premier Black Zone, même en donnant le meilleur de toi-même, quand tu essaies d'aller contre l'imaginaire qui se construit chez les gens, ça peut devenir très compliqué. Mais les choses se sont plutôt bien passées au final, le deuxième LP est sorti et a été bien accueilli.

Cette histoire pose la question du décalage, pour le musicien, entre le moment où un disque est écrit, puis enregistré, avant d'être sorti. Il peut se passer un, deux, trois ans parfois. Dans le cas présent, pour Black Zone, ç'a été assez long, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Tu n'as pas ressenti ça comme une exploitation de morceaux avec lesquels tu n'es plus du tout en phase aujourd'hui ? Pour travailler avec des musiciens régulièrement, je sais qu'ils pensent vite les morceaux datés et qu'ils ont besoin de passer à autre chose.

Oui, c'est un sentiment que je connais très bien. Quand on te présente un de tes disques comme "ton nouveau travail" alors que tu l'as fini il y a un an et demi, c'est clair qu'il est difficile d'être en phase avec ça. Dans le cas présent, il s'agissait d'une réédition, l'aspect temporel était moins important. L'ayant déjà sorti moi-même, sa parution à l'époque correspondait bien à l'état d'esprit dans lequel j'étais et au contexte dans lequel je m'inscrivais. Le ressortir aujourd'hui, ça n'était qu'invoquer en fait ces éléments du passé mais sans véritable tromperie, en gardant le principe que c'était une deuxième vie du projet, que ça n'était pas un nouveau High Wolf. Maintenant, je n'ai pas réécouté le disque récemment mais il y a forcément, au fond de moi, des éléments qui ne me parlent plus aujourd'hui, par rapport à ce que je produis et ce que je sors dernièrement.

En parlant d'évolution, comment tu vois ton parcours depuis 2009, 2010, tes premières sorties chez Winged Sun ? Te concernant, il est compliqué d'y voir une trajectoire ou un parcours évident, c'est moins clair et rectiligne que certains.

La principale évolution qui me marque, par rapport à mes premiers enregistrements, c'est la façon dont j'ai évolué en tant que musicien. A mes débuts, j'étais vraiment un "bedroom musician", je faisais ça chez moi, des impros, des trucs dans le genre. A un moment donné, j'ai voulu me rapprocher du live, il a donc fallu que j'apprenne à jouer de manière plus "efficace", c'est-à-dire laisser moins de place au hasard, contrôler davantage ma musique sur scène. Je n'ai jamais pris aucun cours de musique, étant plutôt autodidacte. Mais aujourd'hui, je sais que j'ai une vision plus claire et plus de maîtrise de ma musique. Depuis le premier High Wolf jusqu'au prochain qui va sortir sous peu, il a dû se passer cinq ou six ans, j'ai fait pas mal de concerts dans différents endroits, ça m'a aidé à mieux comprendre ce que je faisais et à le maîtriser.

HW

Il y a une constance évidente dans ta musique néanmoins, c'est le fait d'avoir creusé ce sillon, tes inspirations autour du voyage - l'Inde, l'Asie -, ce qui t'a aidé à créer l'imaginaire autour de ta musique. Ce sont ces éléments qui sont très prégnants et qui subsistent, au fil des ans.

En fait, je n'ai jamais vraiment arrêté de voyager depuis les premières sorties. Je voyage beaucoup moins "gratuitement", juste pour le plaisir, mais je bouge sur pas mal de continents, dans différents pays, grâce à ma musique. J'essaie de rester un peu sur place dans les endroits où je me rends et ça nourrit en continu cette inspiration intacte. Mais c'est compliqué de définir les déterminants d'une évolution artistique. Disons que je me pose peu la question de la direction musicale dans laquelle je vais. Mon seul désir c'est d'éviter de me répéter, c'est assez important pour moi, c'est ce qui me fait avancer, me permet de rester motivé à faire des albums, des concerts. L'excitation d'expérimenter des territoires nouveaux, des manières de faire ou des idées différentes, tout ça me fait me focaliser moins sur le résultat que sur le processus en lui-même. Je fais beaucoup de musique, c'est mon occupation principale, ce renouvellement est indispensable pour éviter de me faire chier.

Et cette envie de creuser dans des musiques dites "folkloriques", avec des idées de transe et de méditation très fortes, cela te vient d'où ?

C'est complexe d'expliquer ça en cinq minutes, il y a beaucoup d'inconscient, si ce n'est essentiellement, du moins en partie. Mais ce genre de musiques "folkloriques" me plaît car j'aime l'idée de faire de la musique sans avoir une véritable intention de créer une "œuvre d'art" ou un produit culturel. Dans ces cultures-là, la musique est un prétexte à autre chose et non pas une fin en soi. Un prétexte, souvent, à une pratique spirituelle. C'est un peu l'antithèse de la musique pop, à mes yeux. Faire cette musique de manière honnête, limite existentielle et passionnée, c'est ce qui me plaît. Je ne minimise pas la pratique de la musique mais ces musiques-là ont un rapport au monde différent, sans se dire : "Je fais de l'art". Ce que j'exprime à travers la musique, c'est important pour moi que ça présente aussi mon rapport au monde, pour le dire de manière un peu pompeuse. Comme je le dis souvent, si je savais exprimer ces choses-là différemment, je crois que je ne ferais pas de musique, j'utiliserais plutôt le langage pour le dire. Il y a du métaphysique ou du spirituel dans ce que je souhaite exprimer et c'est dans ces musiques-là que je retrouve le plus ça. Dans ces musiques africaines, asiatiques ou même occidentales (même si ça s'est beaucoup perdu aujourd'hui), les gens ne se considéraient pas comme des artistes ou des gens avec un statut à part. Ils pratiquaient une activité qui s'immergeait plus dans le quotidien. Et j'essaie de "désintellectualiser" un peu la pratique de la musique, pour retourner vers ça.

Pour revenir à ce que tu évoquais auparavant, le thème du voyage semble très important pour toi. Tu te déplaces beaucoup, on a l'impression que tu es en concert à de nombreux endroits une bonne partie de l'année. C'est ça aussi ton idée de la musique ? L'emporter dans de nombreux lieux et la vivre à travers ce déplacement ?

Oui, c'est vrai que tourner un maximum, je cherche ça en permanence. Il y a beaucoup de gens proches de moi qui font une tournée par an et qui se contentent de ça, pour plein de raisons : la famille, le boulot, etc. J'aime bouger à droite, à gauche. Mais j'ai beaucoup voyagé avant de le faire grâce à la musique. J'ai besoin d'avoir plusieurs voyages de calés dans le futur pour me sentir bien. J'aime beaucoup aussi ma vie chez moi, très stable, très agréable et équilibrée. Je l'aime beaucoup mais j'ai aussi besoin de beaucoup bouger, de rencontrer des gens, d'aller dans de nouveaux endroits. C'est très profond en moi. J'ai mis ce schéma en place très tôt quand j'ai commencé à faire de la musique. Mes albums sont, avant tout, à mes yeux, des outils de promotion pour pouvoir faire des concerts, très honnêtement. Je ne suis pas de ces musiciens qui passent des heures en studio et qui prennent plaisir à affiner ce qu'ils vont proposer. L'album reste pour moi l'occasion de me rendre sur le terrain, face aux gens, qu'ils soient au courant de mon son du moment en live.

Tu me fais penser à tous ces gars qui ont beaucoup pratiqué le field recording, qui ont même construit des "carrières" sur cette idée de la prise de son terrain, à la rencontre d'autres quotidiens, d'autres univers, proches ou lointains. Ce côté témoignage est assez présent, comme si tu étais parti visiter un pays et que tu en avais rapporté des sons, des idées.

Avant que la musique ne soit quelque chose d'un peu plus sérieux pour moi, le field recording, je l'ai pas mal pratiqué. Lors de voyage, à la rencontre de gens, c'est une pratique qui m'a toujours intéressé et qui transparaît peut-être dans ce que je fais.

Dans ta relation avec d'autres musiciens, il y a eu ce parcours un peu parallèle, à un moment, avec Vincent (Cankun) ou Sébastien (Holy Strays). Vous vous êtes retrouvés tous les trois chez Not Not Fun, les petits "Frenchies" avec leurs délires exotiques, ça a créé une forme de mini-scène imaginaire spontanée. Tu as senti un lien à un moment donné entre vous ?

Avec Vincent, on a le même âge, on a commencé ensemble avant que je ne fasse High Wolf, chez Not Not Fun, ou qu'il fasse Cankun. On était déjà lié avec toute la clique Ruralfaune, deux ou trois années en amont, on avait déjà joué ensemble. C'est un peu différent de Seb qui est plus jeune, je me souviens qu'il était venu me voir jouer à Paris en 2010, à mes débuts. Je n'ai jamais fait de musique avec lui à ce moment-là mais je pense que ça lui a permis de découvrir quelque chose qui l'intéressait, dans lequel il a sûrement trouvé une forme d'inspiration, j'imagine. Il a commencé à s'orienter là-dedans avant de complètement s'affranchir et de vraiment trouver son truc, sa patte personnelle, qu'il entretient très bien aujourd'hui. Je l'ai encore vu récemment, il y a quelques mois. On reparlait de cette époque où, au final, il y avait très peu de gens pour véritablement s'intéresser à cette musique. Tu te retrouvais fatalement connecté parce qu'il y avait cinq personnes intéressées par ce style de musique en France, à ce moment-là. Et parmi ceux-là, ceux qui faisaient cette musique-là, on était encore moins nombreux.

A votre façon, on retrouve chez tous les trois ces inspirations lointaines, des rythmes africains ou des mélodies asiatiques. De là se forme une connexion par la pensée, plus que par les faits, du coup.

Seb a une formation de batteur et c'est pour moi une des rares personnes qui saisisse vraiment l'importance des rythmes, de la rythmique, il a une vraie sensibilité pour ça et ces influences-là s'en ressentent franchement. C'est un sujet sur lequel on peut se retrouver. Je n'ai pas les mêmes connaissances que lui à ce niveau-là, on ne va pas parler du sujet de la même manière mais ça nous rapproche, dans un certain sens. Il comprend ce que j'essaie de faire à ce niveau-là, il voit la différence entre mes premiers enregistrements et là où je vais aujourd'hui. On partage cet intérêt, même si nos musiques sont complètement différentes aujourd'hui.

(Bartolomé du label français Shelter Press, organisateur de la soirée, se joint à l'interview.)

Bart, vous semblez assez proches, Max et toi. Comment vous vous êtes rencontrés ?

Bart : Je vais répondre à ta question mais je voudrais saisir l'occasion, si tu me le permets, pour poser une question à Max que j'ai toujours voulu lui poser (rires).

Vas-y je t'en prie (rires).

Bart : Hé bien, en fait, quand je t'ai connu, Max, les musiques africaines, ce mélange avec le drone/ambient, tous ces éléments-là, il n'y avait pas beaucoup de gens intéressés par ça en France. Aujourd'hui, il y a pas mal de structures qui véhiculent tout ça, Awesome Tapes of Africa, etc., qui sont quasi mainstream pour certaines. Tu vas à Paris aujourd'hui, tu as au moins cinq disquaires qui vendent des trucs de Mississippi Records, par exemple. Beaucoup de gens se disent influencés par ça aujourd'hui : tu prends Cut Hands, tout le concept du gars est basé sur ce mélange noise dure/musiques africaines, comme une marque de fabrique. Comment tu vois le fait que cet élément soit devenu aujourd'hui un élément commercial évident ?

High Wolf : Je pense qu'on n'en est qu'au début, de cette dynamique. L'afrofuturisme, dont personne ne me parlait il y a quelques mois, on me le sort à toutes les sauces aujourd'hui alors que je n'ai jamais vraiment changé là-dessus, même si ma musique évolue (et le prochain High Wolf en sera la preuve évidente). Je ne cherche pas à prouver que je m'y intéressais avant ou pas, je reste dans mon truc.

Bart évoquait cette scène drone/ambient, très Côte Ouest des Etats-Unis. Tu as senti un lien avec cette musique à un moment, ce qu'il se passait dans la première moitié des années 2000 ?

High Wolf : Ça m'a essentiellement montré que des mecs comme eux qui ne savaient pas faire grand-chose étaient capables de faire de la musique. Ç'a été un tournant décisif pour moi. Quand j'étais adolescent, j'étais très branché sur les musiques du monde, le free jazz, etc., des musiques où les gars maîtrisaient leur instrument suite à un long apprentissage, la plupart du temps. Même les musiques traditionnelles, tu ne te mets pas aux tablas du jour au lendemain, tu mets quinze ans à apprendre à en jouer. Je n'ai pas eu d'éducation musicale particulière mais j'adorais la musique, je faisais de la radio à la fac. Et quand est arrivée toute cette scène DIY avec une idée, une manière de faire, ça m'a vraiment marqué. Je n'ai pas forcément commencé par l'auto-édition parce que j'avais besoin qu'on légitime mon travail, avant tout. Je ne me sentais pas de le faire seul. Il a fallu que deux ou trois labels s'intéressent à ce que je fais pour vraiment me faire à l'idée que j'avais quelque chose à proposer.

Bart : Tu as aussi commencé un label quasi en même temps, non ?

High Wolf : Oui c'était suite à un séjour en Finlande, je suis resté quelques mois là bas en 2005-2006. Ils ont une grosse culture DIY, des groupes comme Avarus ou Kemialliset Ystavat / Tomutonttu qui avaient eu un beau papier dans Wire l'année où j'étais là-bas. En revenant, j'ai eu envie de faire ça en France. Je ne connaissais quasi personne qui le faisait, Ruralfaune commençait juste je crois. J'avais envie d'apporter ma pierre à l'édifice. Je n'étais pas encore dans le schéma où je voulais faire de la musique mais c'était le moyen d'être dans le truc sans produire directement des disques.

Bart : Je me souviens de Maxime à l'époque. J'habitais Rennes et Maxime avait sorti une petite compil' qui m'avait bien marqué. C'est là que tu vois que c'est important  d'avoir des tous petits labels qui touchent des petites sphères. Je comprenais que les groupes de sa compil', ça m'intéressait, mais je n'en connaissais aucun vraiment. Ça peut paraître anecdotique mais pour les gens qui ont chopé cette compilation à l'époque, ç'a été une porte d'entrée importante.

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C'est à ce moment-là que vous vous êtes rencontrés ?

High Wolf : Oui, c'était vers 2006-2007, en gros. On habitait tous les deux Rennes sans se connaître.

Bart : A Angers, il y avait la scène avec Ruralfaune, des labels plus électroniques genre Ego Twister, etc. Je connaissais bien Yann d'Ego Twister. A l'époque, il y avait un forum sur leur site. Bruno de Ruralfaune le fréquentait, des mecs qui sortaient des CD-R sur des labels américains. Plus ça allait, moins je m'intéressais à ce que faisait Ego Twister et plus je m'intéressais à ce que faisaient ces mecs-là. Par extension, Bruno poste un truc sur une compil', je la commande. Je comprends par hasard que c'est un mec de Rennes qui l'a sortie. Je pensais que le mec vivait en Finlande ou à Austin. Je lui ai écrit, on boit un coup et on devient potes. Peu de temps après, on s'est installé en colocation ensemble. Une rencontre très aléatoire mais qui m'a fait réaliser que le terreau local est super important.

High Wolf : Mais il n'y avait pas vraiment de scène à Rennes, on était trente à écouter ce genre de musique, tu vois. Et nous on était surtout tous les deux, dans notre coloc', à aimer ce son et à vibrer dessus.

A cette époque-là, ou peu après, qui achetait les disques Winged Sun ? Surtout des étrangers ?

High Wolf : Oui, surtout des Etats-Unis, un peu du Japon, etc. Je n'en ai jamais vendu un en France au début, à part une poignée en tournée. C'était surtout du mailorder, de la commande à distance.

Bart : C'est la limite du DIY sur Internet, je dirais : c'est souvent en anglais, tous avec la même esthétique ou presque, c'est difficile de savoir d'où ça vient, de soutenir de la création locale.

High Wolf : Je les vendais bien néanmoins, les cent exemplaires sortaient sans trop de soucis, mais c'est vrai que c'était peu visible en France, peut-être en raison du manque d'intérêt pour cette forme de musique hybride, ici.

Parmi la liste des projets que tu as sortis, il y en a un que j'apprécie tout particulièrement, c'est ta collaboration avec Neil Campbell, Iibiis Rooge. C'est beaucoup plus électronique que le reste de ta musique à l'époque. Comment s'est construit le projet ?

High Wolf : Neil, c'était un de mes héros, enfin ça l'est toujours d'ailleurs. Dans le délire DIY, dont on parlait tout à l'heure, mais aussi l'homme en tant que tel, son rapport à la musique. Il n'en a rien à foutre de la notoriété ou quoi que ce soit, il fait son truc. C'est un vrai modèle pour moi, j'ai un profond respect pour lui. A l'époque du premier MySpace, une époque dorée où tu pouvais très vite chatter avec n'importe quel musicien, je lui avais envoyé un friend request, il avait écouté ma musique, on a commencé à sympathiser et on s'est dit qu'on allait faire un split. Je lui envoie ma musique et lui me dit : "Ca te dérange si je rajoute des éléments, si je triture un peu tout ça ?" Et c'est devenu le premier Iibiis Rooge, Pink Hybrid, sorti en CD-R chez Winged Sun en 2009. C'était Bart qui avait fait la pochette un peu au dernier moment, parce que je lui avais demandé.

Bart : On avait fait une pochette avec quelques éléments limite un peu tropicaux. On pouvait encore faire ça à l'époque sans que ce soit trop grillé (rires). Ce que faisaient Ducktails ou Sun Araw, dans leur genre.

On a l'impression d'une vraie connexion entre Neil et toi alors que le projet s'est construit presque par hasard, sans forcément y avoir pensé.

High Wolf : Le premier disque, Iibiis Rooge, sorti chez Dekorder, s'est construit comme ça, de manière un peu improbable. Le deuxième LP, Hesperides, sorti chez Weird Forest, on l'a vraiment construit et travaillé ensemble. On avait booké une journée en studio ensemble. On a ensuite refait une cassette sur Winged Sun. Récemment, on s'est dit que ce serait cool de donner une suite à ce projet mais on ne le fera que lorsqu'on aura le temps de se retrouver dans la même pièce, d'enregistrer ensemble. Mais on ne se prend pas la tête, qu'il se passe un an ou cinq ans entre deux disques, ça n'est pas un soucis.

Hormis ce projet-là, tu as une approche assez "solitaire" de ta musique. Tu travailles beaucoup dans ton coin, tu collabores peu, de manière générale.

High Wolf : En fait, ça n'est pas très flatteur pour moi mais je peux être un peu un connard si je fais de la musique avec d'autres gens. J'ai envie de prendre toutes les décisions, ce qui peut poser un problème. Même si j'ai fait quelques collabs par le passé et ça s'est toujours bien passé. Disons que je peux avoir du mal avec le compromis quand il s'agit de musique.

Bart : Je me permets d'intervenir pour contrebalancer ça et donner une image un peu différente, mais les deux premières années de tournée de High Wolf, Max se rend dans une ville, il rencontre des musiciens de cette scène qu'il écoutait et aimait et leur propose de jouer ensemble, de manière improvisée. Il déboule au Japon ou ailleurs, ils sont cinq, il est tout seul et se met à organiser une session live improvisée. Ou sur la Côte Ouest, de Seattle à Los Angeles, les mecs peuvent avoir une culture free jazz ou autres, Max débarque là-bas et se met à jouer avec eux.

High Wolf : A l'époque, mes sets étaient totalement improvisés. Du coup ça me rassurait certainement un peu d'être avec d'autres musiciens, même si je ne me l'avouais pas vraiment. Et puis c'était un peu casse-gueule d'improviser tout seul. Je connaissais quand même un peu les gars avec qui je collaborais un soir, de loin, et je connaissais bien leur musique surtout. On sortait sur les mêmes labels, c'était naturel pour moi de collaborer avec ces gars-là.

Aujourd'hui tu ne fais plus trop ça, au final.

Avec le temps, j'ai monté des tournées un peu plus structurées, des dates dans des endroits un peu plus formels. Il a fallu que j'aie des choses plus construites. Maintenant, ce serait plus compliqué de laisser des musiciens improviser sur une musique qui l'est beaucoup moins. Sur disque, si c'est une collaboration, c'est une collaboration mais si c'est ma musique que je joue, j'ai du mal à partager. Même si je vais en refaire, j'ai des projets en tête.

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Si je reviens au projet Black Zone, qu'est-ce qui a changé pour toi sur ce deuxième disque, sorti chez Gravats ?

Déjà, il a fallu me convaincre de le faire, ça n'était pas si évident. Et Phil (ndr : Low Jack, fondateur de Editions Gravats) m'a vraiment poussé, en me disant qu'il fallait que je le fasse. Je me méfiais un peu : il s'était passé plusieurs années, je ne savais pas si j'allais retrouver le feeling, si j'allais vraiment sentir le projet de la même manière. J'ai accepté d'essayer de reconstruire quelque chose sans savoir si ça allait véritablement aboutir. J'ai réfléchi un peu, j'ai laissé le temps passer, pour saisir une esthétique qui ne soit pas trop proche du premier disque mais pas trop éloignée non plus. Tout ça sans réécouter le premier disque, ce qui est un peu compliqué car tu te raccroches souvent à des souvenirs qui ne sont pas vraiment totalement fiables. A un moment donné, j'ai senti une couleur, une intuition forte qui m'a fait me dire : "Il va être comme ça, ce disque", et j'ai eu un déclic pour me replonger dans Black Zone.

Les approches sont différentes mais on sent un lien entre les deux disques. Ton matériel a sûrement évolué, ta manière de procéder aussi, mais on sent une connexion forte néanmoins. 

En fait je l'ai travaillé en plusieurs fois. J'ai commencé à travailler sur le nouveau disque durant le printemps et l'été 2014. A ce moment-là, je tournais pas mal : je bougeais deux semaines, puis je rentrais à la maison deux semaines avant de repartir. Quand je repassais chez moi, j'essayais de faire trois ou quatre morceaux à chaque fois, pour que cela avance. En termes de méthode de travail, avec Black Zone je suis plutôt proche de la manière dont je travaillais sur le High Wolf du début : tout est très intuitif, j'essaie de passer un minimum de temps sur les morceaux. Pour High Wolf, j'ai justement voulu sortir de ça afin de pouvoir aboutir à des choses différentes entre les projets, ne pas refaire tout le temps la même chose. Pour Black Zone, je n'avais qu'un disque de sorti quand j'ai travaillé sur Mane Thecel Phares, je me suis dis que je pouvais me permettre de rester dans un truc assez inconscient, naturel, qui pourrait s'avérer répétitif si à terme j'aboutis à dix albums de ce projet. Mais pour le moment, le problème ne se pose pas.

Sur High Wolf, les disques sont plus travaillés, cela s'entend évidemment. Notamment sur ton nouvel album à venir que j'ai pu écouter. On sent que tu vas explorer un nouveau territoire tout en restant dans cet esprit exotique à la High Wolf, mais plus travaillé et maîtrisé. Et surtout j'ai l'impression qu'il est plus "joyeux", lumineux, plus électronique aussi, moins dans une forme de transe mystique sombre que tu as pu avoir par le passé.

Oui, j'ai un album qui sort en juin sur Leaving Records. Je l'ai commencé en 2012-2013 en fait, cela remonte un peu, mais j'ai mélangé avec des choses plus récentes. J'ai essayé de faire en sorte que le disque ne soit pas trop bordélique. Pour ce côté lumineux, comme tu dis, je pense que Black Zone a aspiré pas mal de vibes dark qui pouvaient exister dans High Wolf, même à la marge. Ce nouveau disque a été pas mal influencé par mes tournées et mes concerts, dans un esprit davantage tourné vers la fête, un délire plus dansant, où les gens sont là et s'amusent. J'ai beaucoup pensé à ça en le préparant. Je voulais quelque chose de plus physique, d'un peu moins purement cérébral, tout en restant connecté à ces musiques rituelles, très axées sur le rythme, la participation du corps dans la musique, ça m'a beaucoup influencé.

Et pourquoi Leaving Records ? Tu connaissais déjà Matthew David, le boss du label ?

Je l'ai rencontré il y a quelques années. La véritable histoire de cet album c'est que j'avais cherché à mettre davantage l'accent sur les beats et les sonorités électroniques mais j'avais quelques soucis dans la conception des morceaux. Matthew, c'est un vrai beatmaker, qui vient de la scène post-hip-hop ou ce que tu veux, du côté de L.A. Du coup, au départ, je lui avais envoyé l'album pour lui poser quelques questions techniques, un peu geek sur les bords, traitement du son, etc. Et il est rentré à fond dans le disque, il a vraiment souhaité le sortir lui-même et ça me paraissait être une bonne idée. Le seul frein que j'ai eu à un moment c'est que Matthew c'est un pote, je ne voulais pas rentrer forcément dans ce type de relation avec lui, je trouve ça souvent compliqué. C'est parfois délicat quand tu connais les gens. Je n'ai pas envoyé mon disque à Bart, par exemple, parce que je ne veux pas le mettre dans une situation inconfortable où il pourrait se dire : "J'ai pas envie de le faire mais je le fais pour faire plaisir à Max." Avec Matthew, on s'envoyait beaucoup de mails sur plein de sujets, on discutait pas mal, mais il est à L.A., c'est différent, on ne se voit pas tous les jours comme avec d'autres potes. Finalement je suis passé au-dessus de ça et le disque a pu aboutir.

Tu as d'autres projets à venir pour High Wolf, Black Zone ou un autre alias ?

High Wolf : Tout sort un peu en ce moment, le Black Zone, le High Wolf, du coup ça me donne pas mal de temps pour réfléchir à la suite. Il y a des inédits de Black Zone qui arrivent aussi chez Gravats, ils sont chauds pour me faire bosser comme un petit Chinois (rires). On réfléchit à un projet de duo avec Low Jack, on a des dates de bookées, ça commence à prendre forme. Phil est en train de faire un truc hyper important pour la scène française, je trouve. On est tous en train de se plaindre qu'il n'y a rien de vraiment fort en France, que tout le monde reste séparé et qu'on ne fait rien pour que ce soit autrement. Et lui, même s'il bosse avec In Paradisum et la techno française qui cartonne, il crée un label lui-même pour ramener des mecs d'un autre réseau et mélanger les délires, je trouve ça important. La connexion entre Phil et moi, c'est assez marrant : il kiffait la K7 de Black Zone que Damien a rééditée mais il ne savait pas que j'étais français. Il a fallu deux ou trois ans avant qu'il le sache, puis on s'est envoyé cinquante mails et on s'est appelé plusieurs fois avant qu'il apprenne que j'habite Rennes. Lui aussi à habité là-bas pendant cinq ans, il a grandi à Saint-Malo pendant quinze ans, on vient du même coin sans le savoir. Moi, c'est un mec des Etats-Unis qui m'avait fait découvrir In Paradisum et Low Jack alors qu'à la base on est de la même région ! Notre rencontre s'est faite par des détours improbables, mais on avait vingt piges dans la même ville, on faisait les mêmes concerts, etc.

Bart : C'est d'ailleurs assez drôle parce qu'au final, Max et moi, on aurait pu aussi ne pas se rencontrer tout de suite, tout en habitant dans la même ville.

High Wolf : Disons qu'à l'époque de MySpace et autres, personnellement j'étais super proche de mecs de Los Angeles mais pas du tout de gars autour de chez moi. Avant, il y avait le schéma scène locale/scène nationale mais ce truc a complètement explosé. Aujourd'hui, les rencontres se font dans tous les sens, peu importe la situation géographique, presque. A vingt piges, on a sûrement essuyé un peu les plâtres de ce changement qui était compliqué à appréhender mais je me rends compte aujourd'hui que ça a créé une forme de richesse différente mais super importante, qui a contribué à créer le paysage musical d'aujourd'hui.

Audio

Tracklisting

High Wolf – Growing Wild (Leaving Records, 9 juin 2015)

1. Wild At Heart
2. Girls, Amen
3. 1314
4. Savage Beasts Be Wise
5. Life Don't Care
6. Maithuna
7. Exploratory Impatience


Circuit Des Yeux l’interview

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403620pp

Circuit Des Yeux, on l’a écrit plus tôt cette année, traduit une allégorie du spleen, cet ennui profond et conscient qui confine à l’angoisse et à l’isolement. Dans In Plain Speech, Haley Fohr a choisi de sublimer ce spleen en lui offrant l’espace d’expression de plusieurs scénarios, dont un récemment mis en images à travers un clip réalisé par Julia DratelDo The Dishes, à visionner ci-dessous, met en scène une housewife typique filmée dans sa mélancolie harassante. Ce témoignage intime et touchant de crudité aussi bien symbolique que visuelle, puisque Haley y court nue sur un tapis roulant, est le reflet d’une subjectivité appuyée qui, sans revendiquer une approche exclusivement féministe, engage une vision cynique et fataliste de la féminité. Avec la même audace que dans son clip, Haley se met à nu pour Hartzine et expose son parcours, sa sensibilité et ses projets.

Circuit des Yeux ouvrira le concert de Liturgy à l'Espace B le 9 juin prochain (Event FB).

Circuit Des Yeux l’interview

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403831pp

All photos © Julia Dratel

Tes titres et paroles ont beaucoup de sens, mais Circuit Des Yeux ressemble à un non-sens poétique, plus esthétique qu’allusif. Quelle est son histoire ?
You have many meaningful titles and lyrics, but Circuit des Yeux sounds like a poetic nonsense, more esthetic than allusive. What’s the story behind this name?

C’est un terme abstrait que j’ai inventé en 2008. Il renvoie au nerf qui connecte l’œil à la vue.

It is an abstract term I coined in 2008. It stands for the nerve that connects the eye to sight.

Ta voix très particulière fait complètement partie de ton style personnel. Indépendamment, as-tu envie qu’elle transmette quelque chose ? De la voix ou des instruments, lequel dirige l’autre ?
Your voice is really specific and truly part of your personal style. Apart from that, do you want it to convey something? Between voice and instruments, which one drives the other?

La voix est l’instrument le plus intime. Tout ce qu’on fait dans la vie affecte le corps et la voix. Ma voix est affectée par ce que je mange, bois ou même souvent par mon sommeil. Depuis toujours, j’adore les sensations du chant, en particulier dans le registre grave. Dès l’enfance, je me suis entraînée à chanter à des fréquences très basses, juste parce que j’appréciais leurs résonances dans mon corps. Je me sens aujourd’hui capable de m’exprimer clairement grâce à ma voix.

The voice is the most intimate instrument. Everything you do in life affects your body & voice. Depending on what I eat, drink, or how often I sleep, my voice is affected. I’ve always loved the way singing feels, especially the lower register. Since I was a kid I would practice singing low hollow tones just to enjoy the way it resonated through my body. Today, I think I am able to most clearly express myself through my voice.

In Plain Speech est ton quatrième album et son titre donne l’impression que tu nous livres un message plein de sincérité. Cela fait-il partie de ta catharsis, qui d’après toi aurait débuté avec Sirenum, ton premier album en 2008 ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
In Plain Speech is your fourth album and its title looks like you have a straightforward message for us. Is it part of the catharsis you said began with Sirenum, your first album in 2008? Have you found what you were looking for?

IPS est un long voyage qui sert de message pour aider les autres. Ce n’est pas une liste de conseils mais seulement un espace pour se questionner. La majorité du message laisse libre cours à l’interprétation. Ma musique a toujours évolué autour des émotions humaines. Sirenum les intériorisait alors qu’IPS les extériorise. Je n’ai pas du tout trouvé ce que je cherche, je me suis simplement enfoncée davantage dans ce trou de ver* sonore.

IPS is a long journey that serves as a message to help others. It isn’t an advice column, merely a space to place questions. Much of the message is left up to the listener. My music has always evolved around human emotions. Sirenum was pointing inwards, and IPS points outwards. I certainly have not found what I’m looking for, but have merely wedged myself farther down this worm hole of sound.

Tu as beaucoup évolué depuis Sirenum, qui se présentait comme un premier album noise, expérimental et lo-fi. Penses-tu avoir conservé cette approche brute de la musique ? Quelle place occupe In Plain Speech dans le déroulement de ta discographie ? Comment ton processus d’écriture a-t-il évolué ?
You’ve come a long way since Sirenum, which sounded like a noise experimental lo-fi first album. Do you think you still have a raw approach of music? What is the position of In Plain Speech in the storytelling of your discography? How has your writing process changed?

Sirenum était un album de la sincérité. Ses morceaux renfermaient beaucoup d’innocence. Je pense que j’ai toujours une approche brute de la musique. J’aime exploiter le field recording et tenter ma chance avec les retours et les arrangements “sur le vif”. Mais IPS est plus mature en ce que les chansons ont traversé de nombreuses étapes et subi beaucoup de révisions. L’écriture a été expédiée, mais plus laborieuse en même temps. Impliquer d’autres personnes pour l’écriture des parties à l’alto et à la flûte m’a vraiment détendue, en tant que compositrice. Je pense que j’ai réussi à atteindre un objectif qu’il m’aurait été impossible d’accomplir en solo.

Sirenum was a very honest album. There is a lot of innocence in those sounds. I think I do still have a raw approach to music. I like using field recordings, & taking chances with feedback and very “in the moment” arrangement. But IPS is more mature in that the songs went through many stages and much revising. The writing was expedited, but more laborious at the same time. Having others involved in writing the viola & flute parts really stretched me as a songwriter. I think I was able to reach something I would not have been able to had it been a solo adventure.

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403712pp

Avec ton approche et ton parcours, comment vois-tu la scène folk actuelle ? De quels autre artistes folks te sens-tu proche ? J’ai lu sur ton blog que tu mentionnais Jessica Pratt par exemple.
Considering your own approach and path, how do you see the folk scene nowadays? What other folk artists do you feel close to? I’ve read you mentioned Jessica Pratt on your blog for instance.

J’ai le sentiment que ma musique oscille fortement entre folk et expérimental. Je suis trop noise pour les gens de la folk mais trop chanteuse pour ceux de la noise. Je pense que je suis simplement moi. En réalité, je ne me sens aucune affinité ou aucune espèce de légitimité avec l’une ou l’autre. J’ai plus de rapport avec la culture DIY qu’avec le reste. J’aime la musique de Jessica Pratt. J’aime aussi les “Moon Bros” Ryley Walker et Matt Schneider. Ce sont des voisins et c’est un vrai plaisir de les entendre régulièrement jouer de la guitare. J’aime moi-même jouer de la guitare. J’aime jouer d’un instrument qui ne dépend pas de l’électricité, qui est affecté par le poids des doigts. Ce genre d’interaction physique est un peu primal et plus réel qu’un ordinateur. Mais une grande partie de la folk est traditionnelle, et je ne suis pas ce genre de traditions dans mon style de jeu.

I feel my music vacillates between folk & experimental music pretty severely. I am too noisy for the folk people, but too song-y for the noise folks. I just have to be me, I guess. I don’t feel an affinity or feel a sort of lineage from either really. I relate more to DIY culture than anything. I like Jessica Pratt’s music. I also really like Ryley Walker & Matt Schneider’s “Moon Bros”. They live next door, and it’s a real treat hearing them play guitar on the regular. Personally, I like playing guitar. I like playing an instrument that doesn’t rely on electricity. It is affected by the heaviness of your fingers, and these sort of physical things make it feel a bit primal and real(er) than a computer. However, a lot of folk music is tradition based, and I don’t follow any sort of folk traditions in the sense of my guitar style.

Ton dernier clip pour Do The Dishes met en scène le quotidien d’une femme de classe moyenne seule, déprimée et attendant probablement le retour de son mari. On y lit un puissant message de lassitude, appuyé par cette scène où tu cours nue sur un tapis roulant jusqu’à l’épuisement. Comment as-tu travaillé avec la réalisatrice Julia Dratel pour créer cette intimité crue ?
Your recent video for Do The Dishes takes place in the everyday life of an average middle-class woman, alone, depressed and probably waiting for her husband to come back home. There’s a strong message of weariness strengthened by this scene where you’re running naked on a treadmill until you’re exhausted. How did you work with director Julia Dratel to create this raw intimacy?

J’adore ce que fait Julia. Son regard est génial. Je lui ai soumis l’idée générale et elle est revenue avec le plateau, la liste de tournage et nous avons façonné ça toutes les deux. J’avais un concept artistique qui, selon moi, amplifiait vraiment le message de la chanson. Dès que l’idée a germé dans ma tête, la peur m’a paralysée. Brusquement, dans cette approche surréaliste, ma vie est devenue une œuvre d’art. Je suis très contente du résultat final et j’aime ton interprétation de la vidéo.

I’m a fan of Julia’s work. She has a great eye. I brought the general idea to her and she came up with the set, and shot list, and we worked through it all together. I had an artistic idea that I think really amplifies the message of the song. As soon as the thought was in my head, I became paralyzed by fear. Instantly my life became a piece of art in this surreal way. I’m really happy with the end result & I enjoy your interpretation of the video.

Tu te considères comme une féministe ?
Do you consider yourself as a feminist?

Je crois fermement que tous les être vivants devraient avoir les mêmes chances dans la vie.

I strongly believe that all living beings should have an equal chance at life.

As-tu surmonté ce problème des gens qui parlent fort pendant tes concerts ? J’ai lu ton expérience éprouvante en ouverture de Xiu Xiu l’an passé.
Did you overcome this issue of people talking loud during your shows? I’ve read your distressing experience while opening for Xiu Xiu last year.

Ça ne concernait pas que Xiu Xiu mais le fait d’être une première partie. Je ne sais pas si j’ai “surmonté” le problème, mais IPS est le résultat de ces expériences. J’essaie de rester ouverte et sensible mais je me suis sentie devenir indifférente à cette période. C’est important pour moi de rester douce et dynamique.

It wasn’t just Xiu Xiu, it’s part of being an opener period. I don’t know if I “overcame” the issue, but IPS is a result of those instances. I’m trying to open up, and stay sensitive. I felt myself becoming calloused during that time. It is important for me to remain soft & dynamic.

Dans quelle mesure la musique et la vie à Chicago t’ont influencée ?
In what way the music or lifestyle of Chicago influenced you?

Les gens autour de moi, le coût de la vie, les concerts et la scène musicale, tout cela a contribué à me rendre capable de faire ce que je fais. J’ai rencontré un tas de gens et d’amis qui font ce que je fais et vivent de la même façon que moi. J’y ressens une “normalité” que je n’ai trouvée nulle part ailleurs. J’adore cette ville ! Elle serait parfaite si le ramassage des ordures était meilleur, la nature un peu plus abondante et les hivers moitié moins longs.

The people around me, the ability to afford life, and the venues and music scene all contribute to my ability to do what I do. I have found a slew of people and friends that do what I do and live the way I live. I feel a sense of “normalcy” I haven’t felt anywhere else. I love this city! If only the trash pick up was better, nature was a bit more bountiful, and winters half the length, it would be ideal.

Tu es en tournée avec Liturgy pour deux mois. Et ensuite ? Quelques indices sur ce que tu prévois dans un prochain album ?
You’re on tour with Liturgy for a couple of months. What’s next? Any clue about what you plan for another album?

La semaine prochaine, j’enregistre pour un petit projet que les autres décrivent comme “la pire idée que j’aie eue”. Donc naturellement, je suis surexcitée. Je viens aussi de télécharger des logiciels de composition et je commence un gros projet.

I’m recording next week for a small project that has been described by others as “my worst idea yet”. So naturally, I am very excited. I’ve also just downloaded some compositional software and am beginning a big project.

* Un trou de ver est une brèche hypothétique de l’espace-temps (NDLR)

Vidéo

Tracklisting

Circuit Des Yeux - In Plain Speech (Thrill Jockey, 18 mai 2015)

01. KT 1
02. Do The Dishes
03. Ride Blind
04. Dream Of TV
05. Guitar Knife
06. Fantasize The Scene
07. A Story Of This World
08. KT 5
09. In The Late Afternoon