Memory Tapes – Seek Magic

memory-tapes-seek-magicLe renouveau de l’electro-pop par des clichés synthétiques archi-usés c’est possible ? Ça dépend de qui tire les ficelles, et dans le cas du schizophrénique Dayve Hawk on répondra immédiatement à l’affirmative. Ce jeune américain un peu fêlé mais talentueux, fusionne ses deux projets musicaux Memory Cassette et Weird Tapes, et en garde toute la fraîcheur ainsi que l’originalité. Car Memory Tapes c’est avant tout l’histoire d’un mariage musical entre dream-pop vintage et post-rock futuristique et glam. Un peu comme si les Beach Boys effectuaient un come-back électronica chez 4AD. SIC !
Et juste au moment où l’on commençait à se lasser des revivals claviéristes bontempi et des pédales à effet pour ukulele, cet originaire de Philies pour les intimes, débarque avec son Seek Magic qui concilie, et d’une aisance ahurissante, la rêverie piquante du Loveless de My Bloody Valentine et le groove dance du  The Warning d’Hot Chip.
On ne transite pas entre électro ou pop, on fusionne, on malaxe, on digère et on recrache le tout sur huit titres qui se savourent autant qu’ils transpercent, fiévreux et électriques. On n’avait pas entendu mieux dans le genre depuis The Knife, et pas sûr que la ré-édit soit pour tout de suite. Narcotique et revitalisant en même temps, c’est possible ? Il faut croire que Memory Tapes a réussit cet exploit.

Akitrash

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Memory Tapes - Graphics

Tracklist

Memory Tapes – Seek Magic (Rough Trade, 2009)

1. Swimming Field
2. Bicycle
3. Green Knight
4. Pink Stones
5. Stop Talking
6. Graphics
7. Plain Material
8. Run Out

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Soap & Skin - Marche Funèbre EP

soapskin-artworkSoap&Skin vient d'Autriche. Un curieux nom de scène pour une jeune femme d'à peine dix neuf ans, à la beauté fragile et au teint diaphane. Quoi que. Dès les premières notes on pressent l'étrangeté cristalline, la pureté maladive. Le titre de son récent EP, Marche Funèbre, n'est guère plus rassurant. On ferme les yeux et on se retrouve en plein cœur d'une nuit froide, où la voûte céleste se joint à la terre déshumanisée par d'épais rideaux brumeux. On reste à l'affût, on trésaille, et il y a de quoi. Avec déjà un album à son actif, Lovetune for Vacuum (PIAS, 2009), et deux maxis inauguraux (S/t - 2008, Spiracle Single, 2009), Anja Plaschg, de son véritable nom, n'a pas perdu de temps pour composer et enregistrer ses comptines transpirant d'effroi et égrainer ainsi ses obsessions morbides. Telle une Chan Marshall possédée, ou un double antithétique de Chris Garneau, Anja Plaschg électrise la peau et les âmes d'oraisons minimalistes, où sa voix d'opale s'adjoint d'infernales mélodies exécutées au piano, le tout subrepticement agrémentés d'une électronique triturée et de cordes anémiées. La demoiselle aux mains d'argent règne sans partage dans son royaume de l'étrange, aux arcanes gothiques et aux décoctions instantanées quasi surnaturelles. Les deux versions proposées sur cet EP de Marche Funèbre, dont l'original est inclus dans Lovetune for Vacuum, inoculent le maléfice et son lot d'incongruités - cris lointain, déchirement de cordes, mantras catatoniques - dans les interstices d'un morceau d'une noirceur phénoménale quand Thanatos n'est autre, dans la mythologie grecque, que la personnification de la mort. Inédit et ramassé (deux minutes trente), Thanatos résume à lui seul la potentialité de Soap&Skin : remuer les tripes sans pour autant verser dans l'imagerie glauque et malhabile. A l'évidence, la pureté de l'incantation suffit.

Thibault

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Soap&Skin - Thanatos

Tracklist

Soapand Skin - Marche Funèbre EP (Couch Records/Pias, 2009)

01. Thanatos
02. Marche Funèbre (yrazor)
03. Marche Funèbre (dj koze marxa mix)

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Chromatic Flights - Sunset Bell

sunsetbellChromatic Flights est le projet solo de Kyle Wyss des Blind Man’s Colour. A savoir un duo de laborantin en herbe, qui, entre bruits, échos et réverbérations, triturent la matière sonore selon les leçons de chimistes parmi les plus avertis et réputés, Animal Collective et Panda Bear pour ne pas les nommer. C'est bien simple : la grande pomme est en ébullition depuis la signature des deux garnements venus de Floride sur le label Kanine records (Grizzly Bear, Chairlift, Oxford Collapse). Kyle Wyss et Orhan Chettri - qui a aussi un side-project nommé Lucid Bus - peuvent compter en effet sur le soutien indéfectible d'une kyrielle d'étoiles du landerneau pop new-yorkais : Ed Droste de Grizzly Bear et John Norris, de MTV, les maternent avec une dévotion non dissimulée, tandis que Kanye West est fan, c'est dire, et que la soeur d'Avey Tare d'Animal collective a confectionné la pochette de l'EP Favorite Cat de Chromatic Flights. Tout est donc paré pour que 2010 soit l’année de l’envol de ces jeunes gens ne cumulant à deux qu’à peine quarante piges. Et c'est Kyle Wyss qui envoie la seconde salve - après Season Dreaming de Blind Mind's Colour paru en 2009 - avec Sunset Bell (OneThirtyBpm, 2009), un disque à l'épure psychédélique et cotonneuse. Les sept morceaux, proposés en téléchargement gratuit ici, s'égrainent à nos oreilles de la même manière que l'on regarde les vieux Polaroïds d'antan, floutés mais confondants, avec cette dose de nostalgie procrastinant l'inutile neurasthénie. Une somme de variations fluxant l'expérimentation à la répétition et irradiant l'auditeur jusqu'à l'étourdissement volubile par d'ondoyantes nappes de synthétiseurs. La beauté chloroformée de morceaux tels Sunset Bell et Cocomo's mirage, comme la litanie scintillante de Diamond Skull, qui n'est autre qu'une reprise d'un des poncifs de son compère Orhan Chettri, transfigurent les affres de l'hiver rigoureux en une odyssée aquatique nimbée d'un soleil plus qu'omniscient. Sunset Bell participe au réchauffement climatique. Mais là, personne ne s'en plaindra.

Thibault

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Chromatic Flights - Sunset Bell

Tracklist

Chromatic Flights - Sunset Bell (Self Release, 2009)

(téléchargeable ici)

1. Passagrille
2. Sunset Bell
3. Favorite Cat
4. Home Is More
5. Diamond Skull (Lucid Bus cover)
6. Cocomo's Mirage
7. Sunken Sunny


Pantha du Prince – Black Noise

pantha_Pantha du Prince ou Comte de Lautréamont, car Black Noise dans sa course effrénée vers la lumière finit part plonger l’auditeur dans l’enfer cotonneux du coma blanc. Bien que pas encore délivré à une écoute grand publique,  certains aficionados de la musique minimaliste de Hendrik Weber lui auront tourné le dos en apprenant son passage de Dial à Rough Trade. Mais que ceux-ci se rassurent, il ne s’agit pas ici d’une tentative marketing bien placé de son auteur mais d’un essai un peu plus ouvert sur un ciel moins couvert et plus gracieux. Un peu plus shoegaze toutefois, le petit prince germanique n’en perd pas son sens du défrichage sonore et des mélopées aériennes mélancoliques. Quant au ralliement de guests de choix comme Noah Lennox (Panda Bear, Animal Collective), Tyler Pope (!!!) ou James Murphy (LCD Soundsystem), on ne pourra que s’en féliciter tant la démarche fait des étincelles que ce soit sur les morceaux  The Splendour ou Stick to my side, et apporte une brève éclaircie sur cet onyx que représente Black Noise. Un album qui se rapproche plus du minimalisme du dernier Nathan Fake et s’éloigne certes de ces précédents opus, ou de ceux de son compagnon de toujours Lawrence, mais au final tellement addictif.

Akitrash

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Pantha Du Prince – The Splendour

Tracklist

Pantha du Prince – Black Noise (Rough Trade, 2010)

1. Lay In A Shimmer
2. Abglanz
3. The Splendour
4. Stick To My Side
5. A Nomads Retreat
6. Satellite Sniper
7. Behind The Stars
8. Bohemian Forest
9. Welt Am Draht
10. Im Bann
11. Es Schneit


The Rodeo - Hotel Utah

couv-hotel-utah19 août. 22h42. Nipton, California. Je suis assise devant le motel, sous la véranda. Cinq clients, le désert, la voie ferrée, et rien. Le bruit très étouffé des conversations, celui des insectes qui gambadent sur le sol, poursuivis par le chat, et parfois, le fracas d'un interminable train de marchandise. Le silence est juste ce qu'il faut d'habité pour pouvoir ne penser à rien. C'est là que j'aurais aimé découvrir le dernier EP de The Rodeo. La voix chaude et rebondie de Dorothée Hannequin se serait parfaitement mariée à ce silence-là. Ses chansons, qui sonnent comme des westerns en carton-pâte, n'auraient pas dépareillé dans cet hôtel dont on se demande, une fois qu'on l'a quitté, s'il a vraiment existé.

Après un premier EP brut et dépouillé (My First EP, sorti en juin 2008), The Rodeo offre un deuxième apéritif à son premier album, prévu pour février 2010. Cette mise en bouche, aux arrangements nettement plus léchés, est pour le moins appétissante. On y redécouvre le timbre à la fois doux et rugueux de Dorothée dans des comptines jolies, mais pas complaisantes. L'EP s'ouvre sur la mélodie parfaitement maitrisée d'On The Radio, dont les chœurs semblent tout droit sortis de la maison hantée de Disneyland. Si on devine en effet les influences américaines de Dorothée (elle cite les Byrds, les Shangri-Las ou Billie Holiday), on sent qu'elle les interprète avec une élégance toute française. Rien qui ne sonne faux, pourtant, car sa voix veloutée sait se faire âpre quand il faut donner à ses compositions toute la profondeur qu'elles méritent. I'll Catch The Following Train et Here's The Light sonnent ainsi comme deux petits bijoux folk sans artifices, délicatement ciselés dans le bois de cette guitare qu'elle a trouvé dans le grenier de son oncle quand elle avait quinze ans.

The Rodeo brille donc par son authenticité. Mais s'il y a aussi un art dans lequel il excelle, c'est celui de la reprise. De la discrète citation du The Beautiful People de Marylin Manson à la fin de l'éraillé Cha Cha Cha à la version gracieuse d'Amazing de Kanye West, Dorothée fait preuve d'un second degré pop superbement retenu qu'on ne peut qu'admirer. Un trésor de modestie et de discrétion qui laisse sur sa faim et dont on attend avec impatience la version longue.

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The Rodeo - Cha cha cha

Tracklist

The Rodeo - Hotel Utah (Emergence Music, 2009)

1. On The Radio
2. I'll Catch The Following Train
3. Cha Cha Cha
4. Here's The Light
5. Amazing (feat. Olympic)


The Young Friends - North End / South End

youngfriends1Difficile d'en savoir plus sur eux autrement que par leur page myspace pour le moins laconique. Une chose de sûre, bientôt on en saura plus. Avec des morceaux d'une telle efficacité, inutile de dire que de l'ombre à la lumière, il n'y a qu'un pas. A l'instar de leur grand frère The Drums, et pratiquant une surf music sautillante et condensée - pas de morceaux de plus de trois minutes - ces jeunes gens ne vont pas tarder à devenir les meilleurs amis de tout le monde. Voix nonchalantes, guitares mélodiques caressant la base du manche et batterie discrète et épurée, c'est frais et intrépide, instantanément accrocheur. Des cousins d'outre atlantique, Two Door Cinema Club pour ne pas les citer, se tirent la bourre sur Kitsuné en alignant des concerts partout en Europe. Pas de raisons valables donc pour qu'un groupe égrainant de la sorte deux tubes potentiels (Make Out Point et North End) ne réussisse pas à franchir l'étape supérieure. Cela va s'en dire, c'est tout le mal qu'on leur souhaite.

Thibault

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The Young Friends - Make Out Point

Tracklist

The Young Friends - North End / South End (Holiday Records, 2009)

1. Make Out Point
2. North End
3. Riverside Kids
4. South End


Atlas Sound

atlassound

Atlas Sound, Le Point FMR, Paris 16 novembre 2009

Le temps est poisseux, le métro bondé et la nuit déjà noire. Le week-end encore dans les jambes, joyeuse décoction ondoyant entre le mauvais goût d'un concert évitable (T21) et l'odeur rance d'endroits aux effluves d'éthyles, ce lundi transpire d'une sensation charnelle, une sourde mélancolie flottant aux abords du canal Saint Martin. Lieu d'avant garde, tant plastique que musicale, occupant une caserne de pompier pour partie abandonnée, le Point FMR, accueille foule d'artistes, à l'orée d'une reconnaissance internationale, venus prendre le pouls d'un public parisien réputé sourcilleux. La salle, pourtant à taille humaine, est blindée. Après Girls et The XX, et avant The Pains of Being Pure at Heart, Bradford Cox est l'origine d'un tel attroupement révérencieux. Leader démantibulé des sinueux Deerhunter, Bradford Cox est très en verve pour présenter Logos, second volet de son side-project Atlas Sound, initié en février 2008 avec Let the blind lead those who can see but cannot feel. Ce n'est que la deuxième fois que le grand bonhomme vient trainer ses guêtres à Paris, la première, lors de l'édition 2008 de la Vilette Sonique, fut l'occasion de percevoir quel foutoir régnait au sein de Deerhunter. Formé en 2001 à Atlanta et relevant d'une collision entre bricolage post-punk et ambient techno éthérée, à la manière d'un Sonic Youth revisitant le répertoire scolastique de Brian Eno, Deerhunter s'impose dès 2007 et son album Cryptograms comme valeur sûre de la scène expérimentale américaine au même titre que les new-yorkais d'Animal Collective. Le pouvoir d'attraction de ces derniers joue d'ailleurs à plein. Si Microcastle, troisième album de Deerhunter, et son orientation pop sous méthadone, découle de cette accointance psychoactive, une amitié indéfectible se tisse entre Bradford Cox et plusieurs membres d'Animal Collective dont Noah Lennox, alias Panda Bear. Celui-ci l'invite lors d'une tournée des new-yorkais en 2008 tandis que Bradford Cox est au plus bas, vertement découragé par la profanation numérique des démos d'Atlas Sound et Deerhunter.

Convaincu d'approcher la possibilité d'un mythe, c'est donc avec une curiosité non feinte que le public attend son heure. Récente signature du label Ghostly International - plus connu pour ses références techno, mais s'ouvrant de plus en plus au versant pop de l'électronique (The Chap, School of Seven Bells, Matthew Dear) - les Choir of Young of Believers assurent une première partie qui n'a d'originalité que la barbe proéminente et la nationalité danoise d'origine gréco-indonésienne de Jannis Noya, pierre angulaire d'un collectif à géométrie variable. Les conventions d'une pop aux arrangements biens ficelés sont par trop respectées pour aimanter durablement l'attention sur les chansons extraites de This is for the White in your Eyes (2009), récent album d'un groupe cultivant plus la neurasthénie qu'une poésie lunaire trop rarement entraperçue (Claustrophobia). Il n'empêche, Bradford Cox, lui, les aime bien. Il ouvre d'ailleurs son set en leur compagnie, sur un morceau foutraque vraisemblablement écrit l'avant veille. Mine satisfaite, la grande carcasse osseuse se déploie et s'en va chaleureusement étreindre chacun des Choir of Young of Believers quittant la scène. Bradford Cox, chemise blanche, cravate et lunettes noires, regagne sa chaise et sa guitare face à une foule un brin dubitative : aucun autre musicien ne le rejoindra. Seul, il entame alors un set intimiste, où la mise à nue révélée par l'apaisé Logos (4AD / Kranky, 2009) s'avère poignante et attachante à défaut d'être mémorable. Transfigurées par un minimalisme de circonstance, et jouées avec une lenteur glaçante, Criminals, Shelia, Kid klimax et Walkabout se succèdent dans un enchevêtrement d'échos et de loops. Jetant patiemment les bases de chacune de ses orchestrations répétitives, mille feuilles de boucles de guitare, de chant et d'harmonica, Bradford Cox disparait derrière sa batterie au deux tiers des morceaux pour en rythmer l'agonie. Ce qui marche au début et qui finit par lasser. D'autant qu'il se prend allégrement les pieds dans les câbles lors d'une reprise capharnaüm d'un des poncifs de Deerhunter, Rainwater cassette exchange. Mais l'essentiel est ailleurs et plus précisément au bout de ses lèvres décharnées par la maladie, Cold As Ice et Attic Lights, qui concluent le set, résonnent durablement dans les limbes tant la voix de Bradford Cox reste fascinante. L'homme transmets par son chant pénétrant et sa gestuelle maladroite cette fragilité consubstantielle à son être déliquescent - Bradford Cox souffre du syndrome de Marfan - cette équation sans inconnu, où la maladie travaille au corps et menace à tout moment d'écourter l'instant. Entouré d'un groupe soutenant ce patchwork de fine dentelle sonique, la magie n'aurait pas été loin. On se contente là d'en percevoir l'écrin.

atlassound-walkabout-coverEt s'il fallait se convaincre d'un tel talent brut, l'écoute de Logos (4AD/Kranky), sorti le 19 octobre dernier, suffit amplement. Si Let the blind lead those who can See but Cannot Feel est un disque maladif, claustrophobe, mettant en abîme les symptômes d'un Bradford Cox meurtri génétiquement, Logos tend à une lecture rassérénée d'une fatalité incontournable. Si l'angoisse de la dégénérescence traverse de par en par Logos, ce n'est plus avec la saillie lacrymale que celle-ci chloroforme le disque. Par la captation sensible d'un regard éprouvé mais lucide, le disque émeut autant qu'il émerveille. Le morbide cède la place à la grâce. Entamé par l'aquatique The Light That Failed, qu'aucun animal collectif ne renierait, puis par la nébuleuse et acoustique, An Orchid, un premier sommet est atteint avec Walkabout et son chant espiègle, assuré par Noah Lennox. Criminals et Attic Lights, au-delà de témoigner d'une écriture délicate, égrainent une langueur éblouissante quand Sheila, et son refrain d'une froide sincérité (« Shelia, nous mourrons ensemble et nous nous enterrerons l’un l’autre, car personne ne veut mourir seul »), se pare d'une intemporalité propre à un classique du genre. Laeticia Sadier, échappée de Stereolab, prête sa voix à une odyssée narcotique de toute beauté, Quick canal, où un beat saisissant s'adjoint d'un tumulte progressif tissé de saturations shoegaze. Bradford Cox, étant de toutes les écoles, aurait pu nommer Washington school "New York school" tant sa logorrhée s'aventure sur le terrain lunaire d'un folk psychédélique subtilement défloré par ses amis funambules. Reste Kid klimax à l'électronique épurée, et Logos au rythme échevelé, toutes deux cousues d'un chant trafiqué que l'on pu croire être celui d'un Mark Linkous - Sparkelhorse - non moins inspiré. Logos est sans doute le disque le plus abouti de tout ceux que Bradford Cox a initié jusque là, avec ou sans Deerhunter. Pour preuve que l'introspection accouche parfois de miracle - car Logos est un grand disque - que la science ne saurait cerner. Un sacerdoce musical restant à confirmer sur scène avec un Bradford Cox aussi bien entouré que sur disque. Ce qui ne saurait tarder.

Thibault

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Atlas Sound - Sheila

Tracklist

Atlas Sound - Logos (4AD / Kranky, 2009)

01. The Light That Failed
02. An Orchid
03. Walkabout
04. Criminals
05. Attic Lights
06. Shelia
07. Quick Canal (feat. Laetitia Sadler)
08. My Halo
09. Kid Klimax
10. Washington School
11. Logos


Toro y Moi – Causers of this

toro-causersColumbia Part.2. Si tu lis régulièrement les chroniques publiées sur hartzine, le nom de Toro y Moi a peut être retenu ton attention. J'en parlais déjà  dans la chronique du hyper buzzé ep de Washed Out. En effet Toro y Moi fait partie de cette « scène » de hipsters localisée en Caroline. Ils partagent tous un amour inconditionnel pour ce que tout lecteur de pitchfork a pu admirer et détester du jour au lendemain. En gros : house filtrée, new disco, pop maussade, folk synthétique, ambiant.Le mauvais goût étant une des choses que les gens s'échangent sans réfléchir, il est parfois difficile de s'acclimater à cette fusion parcellaire et incessante de style musical. Cela donne néanmoins de bonnes chansons (Blessa, Minors, Lissoms, Thanks Vision). Le reste sonne davantage musique de pub ou jingle incroyablement long.

Nicolas

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Toro y Moi - Thanks Vision

Tracklist

Toro y Moi - Causers of this (Carpark records , 2009 )
01. Blessa
02. Minors
03. Imprint After
04. Lissoms
05. Fax Shadow
06. Thanks Vision
07. Freak Love
08. Talamak
09. You Hid
10. Low Shoulders
11. Causers Of This


Letting Up Despite Great Faults

coverx600Connaissez vous Matt Sharp ? Oui, le type, à l'allure gauche et aux grosses lunettes, qui émerveilla, le temps de deux albums au sein de Weezer (The Blue Album - 1994, Pinkerton - 1996), le petit monde de l'indé pop américaine. Celui qui initia, avec The Rentals, une stimulante relecture de l'héritage new wave par le prisme d'une surf music à la coolitude typiquement californienne (The Return of the Rentals - 1995). Vous y êtes ? Oui. Mais, vous ne saisissez pas le sens de ce who's who ? Pourquoi parler du bon Matt quand le sujet de la chronique ici déployée sous vos yeux est Letting Up Despite Great Faults, groupe dont on se sait pratiquement rien ? Si la réponse peut être contenue dans la question, ce qui serait un peu léger de ma part, c'est avant tout parce que de la première à la dernière écoute du disque éponyme des LUDGF, il est difficile de ne pas penser à une filiation musicale plus qu'étroite entre ces derniers et le grand gaillard aux allures d'éternel étudiant. Certes, les arrangements différent, le son est moins compact, plus volubile, mais une intention similaire anime l'effort : faire de l'automne la saison omnisciente d'un calendrier grégorien obsolète. La luminescence de synthés accrocheurs comme la monochromie des guitares diffusent, avec cette même candeur, l'insidieuse mélancolie propre au prélude de l'hiver et à son cortège d'effeuillage anarchique. En extrapolant, on aurait pu croire que les californiens de LUDGF, natifs de Los Angeles, avaient franchi le pas et l'Atlantique pour signer sur le label berlinois Morr Music, tant l'on observe une familiarité de ton et d'ambiance avec - au hasard - Electric President. Mais non rien y fait, les LUDGF ont auto-produit leur disque tout en étant estampillés shoegaze par la presse musicale, Pitchfork en tête. De ça on s'en gratte la tête, préférant dire qu'à l'égal de The Pains of Being Pure at Heart, c'est tout une idée de la pop romantique qui transpire de ces balades habilement matinée d'électronique vintage. Et on risquera, dans un soucis de précision confinant à la dérision, l'étiquette - tout en néologisme - d'indietronica. Bien qu'un irrécupérable défaut de fabrication mitraille l'enthousiasme suscité par l'ensemble des parties instrumentales du disque : une absence flagrante de talent ou de maîtrise des séquences chantées. Matt Sharp, pour en revenir à lui, avait une voix incomparable : son timbre, savamment monotone, laissait choir une harmonie vaporeuse que Pétra, la troisième des Haden (les deux autres officiant dans That dog) magnifiait de fulgurantes mélopées aériennes. Sur ce second album des LUDGF, comme sur Movement, paru deux plus tôt, une timidité des voix, constamment étouffées, voir une maladresse due à la production ou, plus grave, aux qualités intrinsèques du quatuor, bousille une atmosphère éthérée du disque que la pochette suggérait pourtant avec goût. Si quelques titres sont à garder précieusement dans quelques unes de nos playlist saisonnières, on citera pèle mêle, les deux d'ouverture In steps et Folding Under Stories Told aux claviers sentant bon la naphtaline, ou encore l'échappée onirique So fast, délicieusement instrumentale, la plupart des morceaux n'échappent pas à un fatras d'idées non converties, parmi lesquelles les ébauches shoegaze (The Colors aren't You or Me, Release) ou les épures dream pop (So fast : You et Photograph Shakes), n'arrivant pas à la cheville du mirifique duo The Postal Service. L'escapade synthétique Our Younger Noise, la bien nommée, révèle le chemin encore à parcourir pour Rachel, Kent, Chris et Mike : une maturation en règle, sous peine d'anonymat plus qu'infranchissable. D'autant que Matt, après dix ans de silence radio, reforme The Rentals.

Thibault

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Tracklist

Letting Up Despite Great Faults - Letting up Despite Great Faults

1. In Steps
2. Folding Under Stories Told
3. The Colors Aren't You Or Me
4. Our Younger Noise
5. Pause
6. So Fast: You
7. Photograph Shakes
8. Sun Drips
9. Release


Shanka - Rock The Folk !

shanka_cover_def_cropIl y a quelques temps, j'entendais parler d'un projet intrigant : Shanka, le guitariste de Lycosia, No One Is Innocent et Destruction Incorporated, annonçait la sortie d'un EP composé de reprises de morceaux de folk country - et entièrement autoproduit par lui seul. Avant même de l'avoir entre les mains, je me suis posée maintes questions. Pour résumer : comment un petit Français, dont l'univers musical me semblait à mille lieux de cette musique, allait-il s'approprier un patrimoine tout ce qu'il y a de plus américain ? Allait-il se rendre aussi ridicule que Roch Voisine reprenant "City Of New Orleans" ?

Si l'évocation de cette possibilité fait frémir d'horreur, on est vite rassuré. Premier bon point : François Maigret n'a pas choisi de faire un best of, mais a sélectionné cinq titres avec amour (comme les légumes dans la soupe Maggi, un peu). Tant mieux, on n'avait pas particulièrement envie d'entendre sa version de "Stand By Your Man". Dans le texte d'introduction publié sur son profil MySpace et sur sa page Facebook, il s'explique : "Ce sont mes amis Elliott Murphy et France de Griessen qui m'ont donné le 'virus' de la folk music et de la country music. C'est en rentrant d'un voyage à Nashville au printemps dernier que j'ai décidé de chercher ma propre interprétation de ce style musical en enregistrant des reprises de chansons 'à ma manière'". Alors, justement, voyons à quelle sauce il a mangé ces morceaux.

L'EP s'ouvre sur "The Cuckoo", un vieux standard anglais que le folklore américain s'est largement réapproprié. Parmi les nombreuses versions remarquables enregistrées depuis le début des années soixante, on retiendra celle, au banjo, de Clarence Ashley, la jolie interprétation de Rory Gallagher ou encore celle, plus énervée, de Janis Joplin avec Big Brother and the Holding Company. Enfin, quand je dis "énervée", ce n'est rien à côté de celle de Shanka. Au début, tout va pour le mieux, sans être très original : banjo et voix grave à la Johnny Cash. Et puis le petit coucou se transforme soudainement en un méchant vautour agressif. François nous avait pourtant prévenu : "à ma manière", il avait dit. Si l'on apprécie l'efficacité de la réinterprétation, on déplore néanmoins sur ce titre le son de la caisse claire, que l'on aurait apprécié moins mat, plus gras. Malgré sa radicalité, l'ensemble ne laisse pas un goût amer ; la douce voix de France de Griessen vient nous rassurer : non, nous ne serons pas mangés tout crus par un oiseau mutant. Ouf.

On enchaîne avec "Last Of The Rock Stars", un des titres les plus célèbres d'Elliot Murphy, sorti en 1973. En rendant ainsi hommage à son mentor, Shanka prend des risques, car il sait qu'il sera jugé par l'intéressé. Comment se sort-il de cet exercice périlleux ? Très bien, pour tout vous dire. Exit l'harmonica, place à la disto : sans en faire trop, il dépoussière l'hymne de Murph the Surf et lui donne une nouvelle jeunesse plus que méritée.

Nous voilà au morceau central de l'EP. Et ce n'en est pas un petit, de morceau : Shanka s'attaque carrément au célébrissime "Folsom Prison Blues" de Johnny Cash, composé en 1955 et performé en 1968 au sein même de la prison de Folsom, en Californie. Etait-il utile d'en faire une énième reprise ? Au vu du résultat, on est tenté de dire que c'était indispensable. Le titre est méconnaissable, jusqu'aux premières notes du génial solo, originellement interprété par le non moins génial Carl Perkins. Néanmoins, quoi qu'on puisse penser de la transformation, on ne peut pas nier le fait que la brutalité de cette nouvelle version correspond parfaitement à celle des paroles. C'était d'ailleurs l'un des objectifs de Shanka : "Mon but était de m'approprier le plus possible les chansons pour pouvoir les interpréter sans faux-semblants, quitte à aller parfois loin dans le soulignement de la violence sous-jacente des textes". Et c'est après cette phrase qu'il cite, justement, un extrait bien choisi de "Folsom Prison Blues" : "I shot a man in Reno just to watch him die". Objectif complété, mon Capitaine.

Retour au calme avec "Cherokee Fiddle", une vieille chanson de cow-boy traitant de sujets aussi primordiaux que le violon et le whisky. Les versions que l'on peut en trouver sur le net ressemblent plus à de la soupe qu'à ce qu'a dû entendre Shanka : "J'ai entendu 'Cherokee Fiddle' [...] dans un restaurant ('The Ol' Blinkin' Light') isolé au fin fond du Nouveau-Mexique". Probablement plus réjouissant que les interprétations d'Eddie South ou de Mickey Gilley. L'introduction de celle de Shanka ressemble étrangement à "Revolution" des Beatles. Ensuite - on commence à en avoir l'habitude - on retrouve la même énergie infaillible qui habite les autres titres de l'EP.

Ce dernier s'achève avec "What Would You Give In Exchange For Your Soul", un standard de gospel aux paroles plutôt naïves. Chantées par Shanka, elles prennent une toute autre signification : la question innocente devient, dans sa bouche, un réquisitoire diabolique. Décapant.

Malgré mes craintes, notre petit Français s'en est donc très bien tiré. Car, bien qu'il soit beaucoup plus éloigné géographiquement de Nashville que Roch Voisine, ses reprises sonnent plus justes. On sent en effet dans chacune de ses réappropriations un amour et une compréhension du patrimoine américain plus qu'appréciables et pour le moins touchants. Pour vous en convaincre, je ne peux que vous conseiller d'écouter, ci-dessous, son voyage mental en troisième classe sur un chemin de fer rouillé ; c'est perdu au beau milieu du désert californien, quand personne ne peut plus l'entendre, qu'il crie le mieux sa colère.

Emeline Ancel-Pirouelle

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Shanka - Folsom Prison Blues(Johnny Cash Cover)

Tracklist

Shanka - Rock The Folk ! (2009)

1. The Cuckoo
2. Last Of The Rock Stars
3. Folsom Prison Blues
4. Cherokee Fiddle
5. What Would You Give In Exchange For Your Soul


Bibio - The Apple And The Tooth

584Autant le dire tout de suite, lorsque Warp présente un album comme le bon complément d'un disque préalablement sorti, on peut, sans dénigrer la qualité et l'originalité de l'artiste, sentir le coup fumant, l'effet d'aubaine que représente un succès d'estime encore récent. Utile  retour en arrière : Stephen James Wilkinson est un amoureux de la nature, habitant des West Midlands en Angleterre. Jusque là rien de très original. Le jeune homme va régulièrement pécher au Pays de Galle avec son père tout en s'éprenant de sons organique et d'ambiances éthérées propres au duo écossais Boards Of Canada. Là, tout s'emballe : de la pêche, il tire son nom de scène, Bibio, soit l'espèce de mouches utilisées par son père pour appâter la poiscaille, des promoteurs du mirifique Music Has the Right to Children (Warp - 1998), il extrait la substantifique moelle nécessaire à la mise en branle de sa démarche musicale. Lors de studieuses années londoniennes, il jette les bases d'une délicate et colorée "folktronica", subtil mélange de guitares folks estampillées sixties et d'expérimentations électroniques savamment texturées. Fort logiquement, le jeune homme trouve vite terre d'accueil sur l'aventureux label hip hop Mush Records, par le biais duquel il égraine une discographie éloquente, dont "fi" (2004) intronisé "album de l'année" par Michael Sandison himself, moitié de Boards of Canada. Dès lors, l'amitié qui se tisse entre les maîtres et le prodige aboutit à la sortie d'Ambivalence Avenue (mai 2009) sur Warp, label légendaire en pleine célébration de son vingtième anniversaire. Alliant de subtiles aquarelles sonores dignes des canadiens de Caribou, à la finesse d'arrangements remémorant un certain Kieran Hebden, alias Four Tet, Bibio obtient le statut incontestable de bande son de l'été pour tout amateur de mélodies rafraichissantes et aériennes (Haikuesque, Lover's Carving) matinées de divagations électroniques assumées (Sugarette, Dwrcan). Cinq mois plus tard donc, Bibio propose The Apple And The Tooth, dont la sortie est prévue le 16 novembre 2009, composé de quatre inédits et de huit remixes de morceaux présents sur Ambilence Avenue. Des quatre inédits, tout est à prendre, rien est à laisser. Plus que de ludiques face B, The Apple and the Tooth comme Rotten Rudd et Bones & Skulls perpétuent cette science du bricolage kaléidoscopique où de cristallines guitares s'entrechoquent harmonieusement à une litanie de beats aussi efficaces qu'inattendus. S'agissant des remixes, mis à part deux exceptions plus que notables - Haikuesque remixé par The Gentleman Losers et Lovers' Carvings retoqué par Letherette - rien de très marquant : dispensables sans être inécoutables. L'impression première est donc la bonne : ça sent le réchauffé. Mais six titres sur nike air max pas cher douze d'un tel brio, c'est déjà ça de gagné !

Thibault

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Bibio - Bones & Skulls

Tracklist

Bibio - The Apple And The Tooth (Warp, 2009)

01. The Apple And The Tooth
02. Rotten Rudd
03. Bones & Skulls
04. Steal The Lamp
05. S'vive (Clark Remix)
06. Sugarette (Wax Stag Remix)
07. Dwrcan (Eskmo Remix)
08. Lovers' Carvings (Letherette Remix)
09. Haikuesque (the Gentleman Losers' whispers in the rain mix)
10. All The Flowers (Lone Remix)
11. Fire Ant (Keaver & Brause Remix)
12. Palm Of Your Wave (Bibio Remix)


No Age - Loosing Feeling

NoAge_LP_FRONTLes No age en remettent une couche. Tout juste remis d'une tournée haletante avec Deerhunter et Dan deacon, le rocambolesque "No Deachunter tour", soldée pour le guitariste du groupe, Randy Randall, par une luxation de l'épaule suite à un concours de break-dance aussi scabreux qu'aviné, les deux acolytes, via leur label Sub Pop, ont sorti début octobre l'EP Losing Feeling, . En droite ligne des deux albums précédents, Weirdo Rippers (Fat Cat records, 2007) et Nouns (Sub Pop, 2008), les quatre morceaux que contiennent Losing Feeling concassent, avec efficacité, un ineffable sens de la formule pop, aux fulgurance noise-punk revêches et accrocheuses. Marchant sur les pas de géant d'Husker Dü, Dean Allen Spunt, chanteur et batteur du groupe, et Randy Randall, affinent dans Losing Feeling la production de leurs compositions ramassées tout en conservant l'urgence comme valeur cardinale. La vidéo - toute fraîche - illustre à merveille ce que le duo d'activiste skateurs vocifère, à savoir une franche déconnade, ébouriffée et addictive. Pas mal pour des végétariens. En écoute, pour rappel, Here Should Be my Home, l'un des hymnes noise du groupe présent sur Nouns.

Thibault

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No Age - Here Schould Be My Home

Video


Tracklist

No Age - Loosing Feeling  (Sub Pop, 2009)

01. Losing Feeling
02. Genie
03. Aim At The Airport
04. You’re A Target


Turzi - B

turziC'était un jeudi soir pas comme les autres (29/10/2009). Ou presque. L'Élysée Montmartre ouvre tôt ses portes, et pour cause, la liste des artistes venus célébrer la sortie de B, second album de Turzi, est longue comme un bras. Un bras seulement amputé des anglais d'Action Beat, annulés. Étienne, moitié-Jaumet moitié-Zombie, au cours d'un dj set allumé, puis SCUM et Koudlam préparent avec leurs bonnes manières respectives un public relativement nombreux pour l'occasion et le lieu. Mention spéciale à Koudlam qui termine son set d'une involontaire acrobatie qui aurait pu être drôle s'il n'avait pas flingué son mac en l'aspergeant abondamment de bière. Lorsque Romain Turzi prend place au centre de la scène, entouré de son Reich IV, la salle est brusquement plongée dans une demie-obscurité qu'elle ne quittera plus. L'auditoire exalté entame alors un voyage roboratif en plein cœur des villes cartographiées par B via l'imposant écran disposé en arrière plan. Seules deux incursions en territoire connu (Alpes et Afghanistan du précédent album A) jalonnent cette balade sinueuse et extatique, au son puissant et aux multiples sommets. Le concert est bon, impressionnant de maîtrise, celle qui libère et permet l'accès de fièvre sans pour autant en gripper la machine. Les variations sonores des guitares et des claviers se déploient sur la durée quand la rythmique, plus massive qu'auparavant, cercle d'une discipline imparable la liberté de ton et de style du groupe. Ahuri, les oreilles vrillées, je rentre chez moi, le vynil sous le bras. Une nuit en points de suspension m'attend.

Après Made Under Authority, mini-LP sorti en 2006, et A paru en 2007 sur Record Makers, B est le second volet d’une trilogie qui sera complétée ultérieurement par un C. Romain Turzi et son Reich IV déclinent de la sorte leur alphabet doublé d'une intime géographie urbaine puisque les dix morceaux que comporte B portent le nom de villes éparpillées sur le globe commençant par la lettre b. Le choix des villes semble curieux, surtout lorsque Romain déclare ne jamais y avoir mis les pieds, mais un simple coup d'œil à une mappemonde ornant son local au point FMR suffit pour comprendre : en reliant chacune d'entre elles d'un trait, on obtient un B. Le type même de décalage amusé coloriant l'univers d'un groupe que l'on a tôt fait d'imaginer sombre, élégiaque. Le Reich IV - hommage appuyé à Steve Reich, pape de la musique répétitive, et à son IV organs - est composé de Sky Over (batterie), Judah Warsky (keyboards), Gunther Rock (Guitare) et Arthur Rambo (Basse). D'eux, tous amis de longue date, Romain Turzi est catégorique : "plus qu'un backing band, ce sont des éléments de mon esprit". Autant dire que Turzi ne s'assimile pas à Romain Turzi, qui, seul, dans un projet parallèle portant lui-aussi le nom de Turzi, décline une musique électronique introspective. Et lorsque Marc Tessier, patron de Records Maker, propose à Romain d'enrôler, pour les voix de B, Damo Suzuki, second chanteur de Can, groupe élémentaire de la kosmiche music (1969 - 1975), lui se permet de refuser, voulant au contraire s'affranchir de tout code référentiel, forcément restrictif. C'est dans cet ordre d'idées, contre-indiquées, que Romain ira chercher, pour deux des morceaux les plus extravaguant de B - Baltimore, tout en puissance et Bamako, longue complainte à la noirceur vénéneuse - Bobby Gillespie, chanteur de Primal scream et Brigitte Fontaine , rencontrée par l'intermédiaire de son compagnon légendaire, Areski Belkacem, compositeur de génie (Fontaine, Barbara, Higelin...), lui même invité à décliner, tout au long de l'album, sa science des percussions. Si Romain Turzi revendique une filiation précise, dessinant un croissant pan-européen (la France de Camembert de Gong, Alpes, Heldon, Catharsis et De Roubaix, l’Allemagne identitaire de Can, Gottschring, Deuter, Harmonia et Faust et l’Italie de Morricone, Cipriani et Goblin) en plus d'un pont transatlantique (de l'Angleterre shoegaze des Jesus and mary chain, My bloody valentine et Ride à l'Amérique minimaliste - Reich, Glass, Chatham - ou noise de la No Wave et SonicYouth), il ne veut en aucun cas imiter et reproduire pour reproduire, à défaut de figer l'identité de son groupe qu'il estime en perpétuelle mutation. En 2007, lors de la sortie de A, Turzi est rapidement intronisé par la critique comme la contribution française la plus aboutie d'un revival krautrock en pleine ébullition. Loin d'être immérité, tant sur A renaît de la plus belle des manières le rock disciplinaire incarné par Neu!, Can ou Faust, Turzi jouant aussi bien sur la longueur des morceaux que sur la répétition de motifs simples et subtilement évolutifs, ce constat élogieux n'est pas ce qui intéresse Romain. Alors B est un contre-pied, tout en finesse : "ce que l'on cherche au final, c'est plus de jouer sur des paysages que sur des structures". Ainsi le disque est à prendre comme un tout, un ensemble nimbé d'électricité, mâtiné de claviers omniscients. Dès le début de B, une hostilité blanche se déploie, menaçante et incisive, à la frontière de l'indus anglo-saxon (Beijing, Bombay, Bangkok), remémorant en cela les bonnes heures du groupe angevin Hint, quand d'hypnotiques interludes, à connotations plus franchement germaniques, de Can à Tangerine Dream (Buenos Aires, Bethlehem, Brasilia), tempèrent, dans un registre plus familier au groupe, un album qui fera date. Turzi, et ses pendants psychédéliques (Étienne Jaumet), clubbin' (Joakim ) ou expérimentaux (Aqua nebula oscillator), dessinent les contours de formes musicales nouvelles, bien que référencées, et influentes bien au-delà de nos frontières. Ce n'est pas pour rien que le label qu'il a contribué à créer avec Arthur Rambo se nomme Pan european recordings (Koudlam, One Switch to Collision, Service).

Thibault

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Turzi - Brasilia

Tracklist

Turzi - B (Records Maker, 2009)

1. Beijing
2. Buenos Aires
3. Bombay
4. Bethlehem
5. Baltimore (feat. Bobby Gillespie)
6. Brasilia
7. Bangkok
8. Baden Baden
9. Bogota
10. Bamako (feat. Brigitte Fontaine)


The So So Glos - Tourism/Terrorism

the-so-so-glos-tourism_terrorismAutant le dire d'entrée, le deuxième album des So So Glos donne dès la première écoute l'envie de tout lâcher, de se lever, et d'aller crier avec eux : "Well fuck 'em all !" Car les quatre petits gars de Brooklyn font du punk, du vrai. Dès leur premier EP éponyme, sorti fin 2007, Alex Levine, Ryan Levine, Matt Elkin et Zach Staggers ont annoncé la couleur : ils ne feront pas dans le joli. Leur deuxième rejeton, Tourism/Terrorism, est de la même trempe : rauque, agressif, furieux.

"Brooklyn Calling"

Dès le premier titre, on ne peut s'empêcher de penser aux Libertines pour la musique et aux Clash pour la voix : cette ligne de guitare claire sur un gros son foutraque, ce chanteur qui ne maîtrise pas grand chose... Mais les So So Glos sont moins élégants que leurs confrères anglais, moins british, en somme. Et ils ne sont certainement pas dupes du monde dans lequel ils vivent, comme le révèlent leurs paroles, à la fois engagées ("Standing in front of the camera's a lot like standing in front of the TV it hurts to smile but after a while you get the money, you feel breezy ") et délicieusement sans queue ni tête ("But don't you feel afraid that your 40oz will be a cappuccino some day ?").
S'il y a un reproche que l'on ne peut pas faire à cet album, c'est celui d'être inégal : chacun des neuf titres a été enregistré avec la même grâce fêlée. De "Throw Your Hands Up", parfait pour sautiller dans une boîte punk, à la frêle comptine "There's A War (Holiday Version)", de l'efficace "Isn't It A Shame" à "Love Or Empire", fragile chanson d'amour toute cassée, les So So Glos ne renoncent jamais. Tourism/Terrorism culmine avec l'excellent "Execution", un hymne jouissif chanté d'une seule voix par le groupe et dont on imagine aisément l'effet dévastateur en concert.

"Fuck Art, Let's Dance"

Fidèles jusqu'au bout à l'esprit DIY du punk, les So So Glos ont fondé une communauté près de Brooklyn, à Bushwick. Point de cheveux longs, de poux et de discours soporifiques sur la paix dans le monde au Market Hotel, mais des concerts, des concerts et des concerts, ouverts à tous. Il suffit de regarder les quelques photos ratées qui traînent sur le MySpace pour deviner l'ambiance déglinguée qui doit y régner.
Alors, les So So Glos ont-ils tout bon ? Pas loin. Avec vingt-sept minutes de bonheur seulement (pour convenir à la génération iPod, dixit Alex Levine), la claque est aussi furieuse qu'elle est courte. C'est loin d'être original, ce n'est pas soigné, c'est mal chanté, c'est brutal et primaire, mais comme aurait pu le dire un célèbre rock critic, plus le boucan est grossier, plus c'est bon.

Emeline Ancel-Pirouelle

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The So So Glos - Execution

Vidéo

Tracklist

The So So Glos - Tourism/Terrorism (Green Owl, 2009)

1. There's A War
2. My Block
3. Throw Your Hands Up
4. There's A War (Holiday Version)
5. Execution
6. Isn't It A Shame
7. Love Or Empire
8. Island Loops
9. Underneath The Universe


Chris Garneau - El Radio

el-radioC'est un jour d'octobre, le soleil flatte mollement la nostalgie des cigales du Midi Festival. J'ai coché cette date d'un grand M, celui d'une maroquinerie assiégée, où Jeremy Jay nous a donné rendez-vous. Son concert à la Villa Noailles de Hyères, comme ses deux disques sortis coup sur coup (a place were could go - octobre 2008 - Slow Dance - février 2009), ont hissé haut le jouvenceau dans l'estime de la petite planète pop cousue dentelle. Du firmament, il redescend bas - le temps d'un concert espérons - étouffé d'une lourdeur inhabituelle, digérant mal la présence d'une seconde guitare (voix trop forte, saturations ferrailleuses). Tandis que la salle se vide avant la fin de ce set éprouvant, d'aucun n'est pourtant persuadé d'avoir fleurté, quelques instants auparavant, avec un monde magique et sensible où l'apesanteur des sens incommode l'idée d'un temps qui passe. Comme revenu d'un rêve éveillé, les lumières de la salle s'éclairent et surprennent, Chris Garneau et son groupe se lèvent, saluant une dernière fois un public médusé. L'homme, aussi timide que sa musique n'est fragile, vient présenter El radio, paru, comme son précédent album, Music for tourist (2007), sur Absolutely Kosher. Et pas grand chose ne prédisposait l'esprit critique à une telle supplique céleste. Sacrifier deux de ses doucereuses comptines sur l'autel d'états d'âme d'un bloc opératoire cathodique (grey's anatomy) a de quoi effrayer, surtout lorsqu'une publicité, vantant un parfum non moins délicat, enfonce le clou en s'appropriant l'intonation lascive d'Hometown Girls, présent sur El radio. Faisant fi de tout ce tralalala, les disques ne se vendent plus et il faut bien vendre, l'imagination trotte et se laisse joliment embringuer dans quelques merveilles qui la dépassent, à la manière d'Alice, l'illustre ingénue. La voix de Chris Garneau, mutine et inclassable, sublimé d'un confondant piano cristallin, insinue élégamment les arrangements d'une violoncelliste altruiste et d'un batteur beau à voir jouer. Les morceaux défilent et, sans écoute préalable, El radio se pare déjà d'une ineffable fraîcheur pop, accordant, poétiquement, la plus franche des mélancolies à l'enjouement des plus subtils. Précisément là où l'épure ascète de Music for Tourist avait de quoi refroidir. Enregistré aux confins d'une pleine nature américaine, dans le New Hampshire, El radio, comporte quatre parties pour douze morceaux suivant le rythme des saisons et lorsque certains citent non sans raison feu Elliot Smith - pour la voix - et Sufjan Stevens - pour les arrangements - comme influences, lui préfère mentionner Jeff Buckley et Nina Simone. Ce qui n'est finalement qu'évidence tant la tension dramatique, oscillant entre joie et désespoir, habite El radio. La complainte inaugurale The Leaving Song, montée tout en cordes et en intensité, trouve son exact double inversé dès la plage suivante avec Dirty Night Clowns, chanson de cabaret à l'espièglerie magnifiquement orchestrée, tandis que le dépouillé Raw and Awake conclu la partie printanière du disque. L'été fait grâce du premier single No more pirates, rappelant la grandiloquence d'un Sufjan Stevens inspiré, et d'un hymne délicieusement mutin - Fireflies - contrastant de la plus belle des manière avec Hands on a radio, où l'intimité du new-yorkais s'expose avec cette finesse qui caractérisait Elliot Smith. L'automne est la saison la plus triste - Over and oOer - et sans doute la moins attachante - Hometown girl - même si Cats and Kids transpire d'une amertume salée assurément poignante. L'instrumentale Les Lucioles en ré Mineur, clin d'œil à ses quelques années passées à Paris lors de son enfance, entame l'hiver d'un malicieux petit air trouvant son échos regretté avec Things she Said et sa langueur crépusculaire. Pirates Reprise, s'octroie un onirisme que Jason Lytle ne dédaignerait aucunement, surtout au moment décisif de clôturer un album délesté d'une année calendaire bien remplie. Mature mais vulnérable, les deux faces d'une pièce des plus précieuses.

Thibault

Bonus

Nous avons capté le New Yorkais lors de sa dernière descente parisienne, deux titres live spécialement pour nous!

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Chris Garneau - Dirty Night Clowns

Tracklist

Chris Garneau - El radio (Naïve, 2009)

01. The Leaving Song
02. Dirty Night Clowns
03. Raw and Awake
04. Hands on the Radio
05. No More Pirates
06. Fireflies
07. Hometown Girls
08. Over and Over
09. The Cats & Kids
10. Les Lucioles en ré Mineur
11. Things She Said
12. Pirates Reprise
13. Black Hawk Waltz (Bonus track)