L’ouverture est immédiate, abrupte, immergeante. L’introductif One Plus One semble avoir été composé comme une suite mathématique, une séquence de Fibonacci qui ne se prolonge que parce qu’elle est le résultat des deux unités précédentes. C’est un code ronflant et tintinnabulant traité par une ligne de basse monosyllabique et austère qui ne se révélera pas beaucoup plus volubile dans le morceau suivant Outsiders, dont la discrète expressivité sert d’abord les modulations de claviers numériques rappelant l’orgue et le clavecin. Harmonisées dans une structure redondante, elles servent de soutien à des soli de flûte, seul instrument totalement libre de la plage, jouant à cache-cache avec les autres stems avant de faner, comme le reste, dans un crépuscule chaud étiré à l’infini. Tombe la nuit, décide soudain Bazin qui prolonge son approche néo-classique amorcée à la flûte par une brève berceuse au piano, The Glass Key, dont Arvo Pärt n’aurait pas boudé le minimalisme et la délicatesse. Son œuvre, c’est celle-ci, cette dimension cartésienne de l’émotion, l’empathie à travers la structure, maîtrisée, contrôlée. En trois scènes, le Parisien membre du Groupe de Recherches Musicales, à l’occasion partenaire de Jonathan Fitoussi, laisse entrevoir un univers personnel entre traduction cinématographique et métonymie cosmique.

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Comme un prologue, ces trois premiers morceaux ouvrent un album entièrement acquis à la nuit, peut-être bien un album concept. L’orchestration, sans se départir de son ambient minimaliste, gagne en générosité, en trames de fond aux bourdonnements électrisants, suspendus dans l’espace sans révéler leur origine. Youth, par exemple, murmure un blues à l’immortalité robotisée, où subsiste la conscience de l’éternité placide d’un humanoïde au vieillissement inutile. Plus véloce, Runaway esquisse une indolence hispanisante avant de se défiler en une échappée dont les kilomètres s’égrenent à travers une rythmique progressive et répétitive, avant de laisser fuir les premières notes post new-age d’un Silence Of The Sea dont les nappes façonnent un ressac clairsemé de rivage sans tourment. Plus loin, Full Moon, qui donne son nom à l’album et en justifie l’approche concept, joue avec l’espace et le temps dans un phasing craquetant qui perturbe l’équilibre et la concentration: la fuite prend une dimension flottante qui ne trouvera son issue que dans l’envolée ultime de Nova Express et son esthétique kosmische appliquée à une série de sons 8 bits. L’album se referme sur une ascension qui ne rejoindra plus la terre ferme.

Si la brièveté des morceaux empêche le côté extatique des compositions de s’installer bien longtemps, la faute — en est-ce une? — en incombe au penchant de Bazin pour l’ossature mélodique et le métissage des influences qui n’ont pas besoin, chez lui, de plus de cinq minutes pour libérer leur sensibilité. De la même façon qu’un poème peut parfois souffrir de sa longueur et émousser sa stylistique trainante sur d’interminables vers, la musique cherche d’abord sa structure avant de relâcher son émotion.

Audio

Alexandre Bazin – Night Riders

Tracklist

Alexandre Bazin – Full Moon (Umor Rex, 22 juillet 2016)
01. One Plus One
02. Outsiders
03. The Glass Key
04. Night Riders
05. Youth
06. Runaway
07. Silence of the Sea
08. Followers
09. Full Moon
10. Space is the Place
11. Nova Express