Je n’ai pas grandi dans une famille particulièrement mélomane et mes premières écoutes se limitaient à de la musique traditionnelle grecque et à la collection de disques de hippies de ma mère, n’ayant à l’époque que très peu d’intérêt pour la chanson française que mon père affectionnait. Si bien qu’au départ, ma culture musicale s’est essentiellement construite au gré des rencontres, des amis et de mes expériences de sorties.

Au lycée j’étais à fond dans le métal, Slayer, Pantera et cie, c’était ça ma sauce, pas que hein, mais surtout. Peu de temps après le Bac j’ai fait la connaissance d’ Hervé dont les initiales, H. C. s’avéreront prophétiques.

Par son biais j’ai découvert une autre facette de la musique extrême (ou devrais-je dire de nouvelles facettes tant le genre est protéiforme et l’appellation fumeuse) mais aussi et surtout, une culture, une éthique, une façon de faire : le Punk/Hardcore DIY.

On était en 2001, la France n’était pas encore passée à l’ Euro, les Twin Towers venaient de s’effondrer et moi j’étais en train de vivre ma petite révolution musico-sociale. Après ça, ma vie tournait autour des concerts dans les squats parisiens, le Squat du 13 (de le 13 pour les puristes), L’Alternation, Montrouge qui tâche, la cave chelou d’un immeuble d’habitation métro Poissonnière, la Miroiterie et j’en passe.

Contrairement à aujourd’hui, il existait une offre généreuse de lieux autogérés et véritablement underground qui sentaient bon cette envie de faire les choses sans compromis ni faux semblants. Du coup, avec la petite bande de potes on se faisait facilement trois, quatre parfois cinq concerts par semaine. Paris était très excitante pour le jeune coreux que j’étais mais ne suffisait pas à assouvir cette passion.

À un peu plus de 100km à l’est de la capitale, à Reims, un mec faisait jouer tous les groupes (y compris ceux qui n’avaient pas l’occasion de passer par Paris). Il avait la distro la plus pointue en la matière et tout ça dans la meilleure des ambiances. Ce mec, c’était Phil Burn Out. Résultat : on prenait la caisse de ceux qui avaient le permis et on se faisait l’aller-retour souvent une à deux fois par mois, parfois plus.

Je porte un regard particulièrement ému sur cette période de ma vie car même si je me suis très largement désintéressé de ce qui se fait dans la scène aujourd’hui, tout cela a grandement participé à ma construction personnelle. J’ai fait partie d’un groupe avec lequel j’ai eu la chance de découvrir les joies des tournées européennes dans un van pourri, j’ai réalisé quelques pochettes de disques, des affiches et des flyers et j’ai plus tard eu envie de monter un petit label, qui bien qu’absolument pas Punk HxC dans le style, fonctionne pas mal sur les mêmes principes.

Encore aujourd’hui les disques de Punk HxC représentent près de la moitié de ma collection et même si je ne les écoute plus autant qu’avant je pense que je ne m’en séparerai jamais car je prends toujours du plaisir à me faire des petites sessions nostalgie de temps à autre.

Mais c’est en juin dernier que la nostalgie m’a frappé de plein fouet. Je trompais l’ennui en zonant sur facebook lorsque j’ai vu apparaître dans mon feed une vidéo Youtube, intitulée  » Dead For A Minute @Les Trinitaires – Metz 09/05/2015″, et là je me suis dit « mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »

DFAM était un groupe messin dont j’étais un fan absolu (d’ailleurs si tu aimes le HxC chaotique et que tu ne possèdes pas « Diégèse dans ta discographie tu as raté ta vie mais tu peux toujours te rattraper car il a été réédité ICI). En plus de la musique et des textes intelligents le groupe était une véritable machine de guerre en live, un truc d’une rare intensité. J’aimais tellement leur énergie qu’au final j’ai du les voir une bonne demi-douzaine de fois, à Paris forcément, dans d’autres bleds et aussi à Reims donc. Voir ce truc m’a fait l’effet d’une madeleine de Proust et j’ai tout de suite repensé à Phil qui pour moi représentait à l’époque une sorte d’activiste ultime : orga de concerts, distro, label, membre d’un groupe, le gars était impliqué dans chaque maillon de la chaîne tout en suivant une éthique forte avec des rapports humains simples.

J’ai donc écrit à Flo, chanteur des DFAM, aujourd’hui disquaire à la Face Cachée à Metz, avec qui j’avais gardé le contact pour choper le mail de Phil et en profiter pour lui poser quelques questions au passage.

Entretien avec Flo de DFAM

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Alors ce concert de Dead For A Minute ? ça devait être un moment sacrément émouvant, comment ça s’est mis en place ?

Florian Schall : Le concert était vraiment cool. Très particulier. Au début, les gens ne savaient pas trop quoi faire ni comment réagir puis ils ont été pris dans le truc et c’est devenu quelque chose de très physique. Moi j’attendais ça avec beaucoup d’impatience. J’ai toujours vécu DFAM comme un exutoire, et là ça faisait depuis longtemps que j’avais pas eu l’occasion de sortir toute la merde que j’avais accumulé depuis la fin du groupe. Je veux pas parler pour les autres mais j’imagine qu’ils ont dû le vivre de la même façon… L’idée est venue suite à la possibilité de rééditer Diégèse via mon label (Specific Recordings) et celui de Sam (Rick Hordz). Je m’occupais de presser le disque, il se chargeait d’imprimer les pochettes. Le timing était serré mais on pouvait faire coïncider la sortie avec le onzième anniversaire de la Face Cachée (le magasin que je co-gère avec mon copain Médéric). On s’est revu avec les loulous durant les fêtes de fin d’année 2014, on a bien mangé, bien picolé et puis on est tombé d’accord sur le fait qu’il fallait au moins jouer pour marquer le coup. Les répétitions ont été aussi chaotiques qu’à l’époque, la mise en place assez compliquée parfois, mais au final c’est ressorti de façon assez chouette, un peu comme à l’époque (bruyant, bordélique, brutal). Je te cache pas, hurler et tout lâcher dans un groupe du style me manque, j’aimerais vraiment retrouver des gens avec qui le faire…

Je parie que vous avez eu pas mal de propositions suite à ça mais j’imagine que c’était bel et bien un one shot, il n’y aura pas de tournée, de reformation, si ?

C’était un one-shot, effectivement. On aurait pu faire une bonne paire de dates dans la foulée mais c’était pas le but de la manoeuvre. On préfère continuer à créer de nouvelles choses, même si celles-ci n’intéressent clairement pas autant les gens que ce qu’on pouvait faire avec DFAM.

Phil était là ?

Malheureusement Phil n’était pas là. Y’avait plein de copains absents, mais aussi plein de visages familiers et plein de gens qui n’étaient pas là à l’époque et qui avaient entendu parler du groupe. C’était plutôt cool, t’avais pas l’impression d’être revenu en 2001, et puis si un peu quand même :-)

Peux-tu me raconter ta première rencontre avec Phil ? Quel impact a-t-il eu sur toi ? Tu as monté un label, tu es aujourd’hui disquaire, quel rôle a-t-il pu jouer là-dedans ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai rencontré Phil IRF (in real flesh) à un concert de KNUT et BLOCKHEADS dans les Vosges. Il avait apporté sa distro, on avait un peu échangé par mail avant et c’était assez fou de pouvoir discuter avec lui. J’achetais déjà beaucoup de vinyles à l’époque et il m’avait conseillé plein de trucs, des zines aussi… Phil, c’est mon mentor, mon sensei (au même titre que Médéric, mon associé au magasin). Il m’a donné l’envie de monter mon propre label, de m’occuper de ma propre distro, d’écrire, de créer et de vivre tout simplement en respectant une éthique bien particulière. DIY, indépendance, remise en question, recherche d’un absolu. You don’t have to fuck people over to survive (titre d’un super bouquin de Seth Tobocman), qu’il disait parfois. Aujourd’hui, j’essaie de pratiquer le métier de disquaire en gardant les principes qu’il m’a inculqué et les réflexions qu’il a fait naître et grandir en moi. S’il n’avait pas été là pour moi, je pense que ma vie aurait effectivement été un peu différente.

Phil a sorti votre album « Diégèse » en 2002, tu te souviens de comment ça s’est fait ?

Je ne te garantis pas de l’exactitude de mes propos (c’est assez loin maintenant), mais si mes souvenirs sont bons Phil nous a fait jouer et vu plusieurs fois avant de nous proposer ce disque. Il avait un peu suivi notre évolution depuis la démo jusqu’au split avec Desiderata et je crois qu’il avait décelé ce potentiel de destruction qu’on a pu avoir avec Diégèse. Pour nous c’était une évidence de collaborer avec Phil (mais aussi avec les frangins Etasse, sans oublier le fait d’y participer moi-même avec mon label de l’époque) et aussi un sacré putain d’honneur, étant donné qu’on achetait tous les disques qu’il sortait, qu’on allait souvent voir les concerts qu’il organisait sur Reims… Il nous a également filé des conseils sur l’artwork et le mastering, sans forcément interférer avec nos choix. Juste souligner des trucs qu’on avait pas vu ou entendu, histoire de rendre le disque meilleur à tous points de vue. On est également parti en tournée avec son groupe, SUBMERGE, avec qui on a également sorti un split 7′ par la suite. C’était d’ailleurs assez cool de pouvoir passer 3 semaines complètes avec toute la raïa.

En 2015 vous avez réédité le disque sur ton label, Specific Recordings, qu’est-ce qui vous a motivé ?

La motivation est venue du fait qu’on en avait beaucoup parlé au cours des dix dernières années sans forcément passer à l’acte. C’était un disque qu’on me demandait d’ailleurs régulièrement en concert ou au magasin. Ayant acquis une certaine confiance avec Specific Recordings, on s’est dit que c’était probablement le bon moment, que ça pourrait être une bonne occasion de caler un petit concert pour les 11 ans de la Face Cachée, de collaborer ensemble (avec Rick Hordz, le label de Sam) à la résurrection de ce chouette disque qui tient une place toute particulière dans nos coeurs. À la base, on voulait éditer une discographie en triple LP mais c’était beaucoup trop de boulot à abattre en si peu de temps. Du coup, on s’est vraiment concentré sur Diégèse (qui est aussi le disque que les gens connaissent le mieux).

Quels sont tes projets futurs en musique, avec le label et le shop ?

Niveau musique, je chante actuellement dans LOTH (black métal traditionnel) et on est en train d’étudier la question de sortir notre album. Je suis toujours guitariste dans le projet POINCARE (grand orchestre bien noisy) avec qui l’on donne des concerts de temps à autre. Sinon je prête ma voix à droite à gauche. Avec Specific, on a quelques sorties de prévues (SUIYOBI NO CAMPANELLA (coffee house japonaise) en décembre, le premier album des ADELIANS (trve soul de Seine Saint Denis) en coprod avec Q-Sound en février, le nouvel album de JAN MORGENSON (blues primitif mosellan) et le troisième album d’HATSUNE KAIDAN (anti-idol noise japonaise) dans les environs de Mai. On a envie de continuer à collaborer avec des groupes japonais tout en soutenant la scène locale et les copains qui font de la bonne soul en France. Ca reste très éclectique et sans directions particulières (ptet pour ça que les gens s’en foutent un peu, mais bon on fait pas des trucs pour plaire).

Avec le magasin, notre gros chantier est de travailler sur une structure de distribution véritablement alternative et indépendante (on bosse actuellement avec des distributeurs français, les marges sont horribles, tu vois le prix du disque neuf en ce moment, tu sais pas si tu dois pleurer de rire ou d’effroi, donc on souhaite y remédier en proposant un vrai deal équitable aux disquaires indépendants comme aux labels) tout en continuant à animer la vie culturelle messine via des concerts, des expos et des sorties de disques. C’est un peu le projet d’une vie.

Entretien avec Hiroshimike

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Avant de donner la parole au principal intéressé, je vais faire une dernière petite digression. La vie est souvent pleine de petites surprises et de hasards amusants, je l’ai constaté une nouvelle fois au boulot en me rendant compte que j’avais parmi mes collègues un pote perdu de vue depuis longtemps. Mike aka Hiroshimike faisait partie de la bande qui bougeait dans tous les concerts, on en a fait un paquet ensemble à l’époque si bien que quand j’ai eu envie de faire ce papier il fallait que je le mette à contribution.

Te souviens-tu de ta première rencontre avec Phil ? C’était où et quand ?

Mike : Alors si je ne dis pas de bêtises. Je crois que c’était lors d’un concert au squat du 13 (R.I.P). Début des années 2000. Le concert en question, Ekkaia ou Tragedy.

A l’époque, un mec comme Phil ça incarnait quoi pour toi ?

C’est bien simple, après ma rencontre avec Phil et la découverte de sa distro, il était ma référence absolue ! On pouvait parler de plus ou moins tous les styles de musique « extrême ». Que ce soit Screamo/Emoviolence, Punk/HxC, Sludge/Doom, Powerviolence/Grind, tous les classiques UK, Japonais, US, etc… Un mec ultra calé et précis. Une passion débordante et sincère, comme rarement rencontrée.

Comme moi, tu es de la région parisienne et à l’époque, contrairement à aujourd’hui, il y avait une vraie offre locale en termes d’orgas mais surtout de lieux avec notamment de nombreux squats. Comme pas mal de passionnés, tu faisais malgré tout la route de Reims aussi souvent que possible. Selon toi, qu’avaient de particulier les concert organisés par Phil ?

Les concerts à Reims avaient une énergie complètement différente des concerts parisiens. Et puis Phil avait aussi une programmation un peu plus spécifique qu’a Paris. Bon nombre de groupes jouaient à Reims et pas forcement à Paris à l’époque.

La MJC Turenne était devenu culte pour nous ! Les concerts à même le sol, restent un souvenir magique ! Et bien évidemment, on va pas se mentir, la distro de Phil jouait un énorme rôle dans la motivation pour Reims.

Se dire qu’on allait voir des groupes mortels, dans de bonnes conditions et qu’en plus on allait repartir la caisse remplis de disques, bah on hésitait pas longtemps !

Quel pourcentage de ta collection de disques provient de la distro de Phil ? À tes yeux, en quoi la distro Burn Out était-elle spéciale ?

Une bonne partie de ma collection de disque, je la dois à Phil. Je dirais facile 40 à 50%. Une distro aussi pointue, mise à jour aussi régulièrement et tenue de façon aussi carrée (surtout pendant autant d’années !) tout en restant D.I.Y et No Profit, c’est tout juste unique en France !
Il faut aussi remettre les choses dans le contexte, à l’époque, il n’y avait pas autant de sites et de distro sur internet. Donc avoir tous ses disques à portée de main, pour des prix super honnêtes, c’était juste exceptionnel ! Tout ça, en plus, avec les super conseils du patron Phil.
Je crois que j’ai acheté des disques à Phil jusqu’au tout dernier jour de sa distro !

Tu as joué dans Skit Youth Army avec entre autres, Alex qui faisait le zine Black Lung à l’époque et vous aviez sorti un 7′ sur Wee Wee Records. Tu as encore des contacts avec les anciens ?

Oui, je vois encore Alex régulièrement (encore le mois dernier à Lyon). Alex qui après Black Lung a fait le zine Ratcharge pendant des années. Il écrit aussi pour Maximum Rock n Roll. Je vois également Fab (le chanteur) de temps en temps.

Contrairement à moi, tu es encore impliqué dans la scène Punk HxC DIY. Quelles différences perçois-tu entre aujourd’hui et ce qu’il se passait il y a 15, 10 ans ? Et quels sont tes projets actuels ?

La vraie différence pour moi, comme déjà un peu évoqué dans une des questions précédentes, c’est surtout le contexte qui a complètement changé. Internet en particulier. Avant il fallait justement se donner du mal et avoir une passion intense pour découvrir les groupes, trouver les disques, se tenir informé des concerts, etc…
Alors que maintenant, n’importe quel gosse avec une connexion internet peut devenir spécialiste de n’importe quel style musicale !
Ce qui, bien sûr, a de très bon côtés, mais je trouve que la passion s’est beaucoup perdue dans tout ça.
Pour les projets, 2 des mes groupes ont arrêté leurs activités en 2015. Peur Panique (Powerviolence) et Krigskade (D-beat/Raw punk chanté en Danois). Les 2 groupes ont sorties quelques K7 et un 45 tours.

Les projets actuels, un groupe de Crust/Metal qu’on a débuté en septembre avec 2 potes et un « groupe » de Black Metal dans lequel je joue tous les instruments devrait sortir sa 1ère cassette d’ici peu de temps.

Entretien avec Phil Kieffer

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Maintenant que les intermédiaires ont fait les présentations, entretien avec monsieur Phil Kieffer, l’homme derrière Burn Out, Shogun Records, Submerge…

Quelle a été ta porte d’entrée dans la scène punk / hc diy ? jouer dans des groupes en tant que musicien ? en tant que simple spectateur ?

Phil Kieffer : Difficile de dire précisément ce qui a constitué la porte d’entrée. J’ai fait de la zik avant même de savoir qu’il y avait une scène DIY, puis j’ai fait de la radio associative à la Primitive où j’ai rencontré Buch, Mamas et Urbain avec lesquels on a monté Discorde. En même temps on fréquentait des salles comme l’Arapaho à Paris, le squat qui s’appelait le 105 (rue de Bagnolet, juste en face de l’actuelle Flèche d’Or), et bien sûr la MJC Claudel et le Tigre à Reims. Certaines fois, j’étais donc simple spectateur, d’autres fois j’étais impliqué comme fanzineux ou pigiste. On a mis un bout de temps avant de faire notre premier concert avec Discorde, on était exigeant sur ce qu’on voulait, et comme on ne pouvait pas répéter trop souvent… Je crois pas qu’on pensait en terme de « scène », c’était plutôt un réseau d’amiEs qui se construisaient au gré des rencontres et des affinités.

Comment t’es-tu retrouvé à être impliqué dans chaque maillon de la chaîne, groupe, label, orga de concerts, distro, etc. ? C’est quelque chose qui est arrivé progressivement ? Était-ce une volonté précise ou un peu le fait du hasard ? Avais-tu une expérience dans le milieu de la musique (diy ou non) auparavant ?

C’est arrivé progressivement, au gré des rencontres. Les groupes c’était pour le fun, c’est le pied de faire de la zik avec des potes. L’orga de concert s’est mise en place naturellement puisque personne ne pouvait nous faire jouer, à part Fabien Thévenot (Molaire Industries), qui a posé les bases de l’orga de concert Burn Out. Il a ensuite déménagé et j’ai pris le relai. Le label, même chose, on a fait pour nous parce que ça nous paraissait plus simple. Mais en même temps personne n’est venu nous faire signer un contrat en or. On peut pas dire qu’à la base on ait choisi le DIY, mais ça s’est imposé et au fur et à mesure pour devenir une évidence et même une valeur.
Personnellement j’avais eu une expérience assez désastreuse du milieu de la zik, ayant été pigiste et stagiaire dans un magazine et un distributeur connu. Je n’étais pas fait pour ce milieu, même si je m’y suis fait quelques amiEs.

Tu organisais la plupart de tes concerts du côté de Reims, dans la fameuse maison de quartier de Turenne, comment ça se passait avec les institutions / autorités locales ?

Ça a toujours été à la fois cool et difficile. Cool parce que la plupart des gens qui bossent dans le milieu socio-culturel sont plutôt sympas, mais des contraintes leur sont imposées et ils tentent de faire respecter. C’est pas toujours compatible avec l’esprit DIY, c’est même parfois à des kms de la réalité. Pourtant, je pense que les gens qui ont su faire preuve d’audace et d’initiative en nous aidant en gardent des souvenirs émus. J’ai en mémoire la tête ébahie de Yannick, le responsable de la culture à Turenne, au moment où Xav Blockheads a sorti une enclume pendant leur set. Dans un de leur morceau, Xav faisait une sorte de solo avec son enclume qu’il utilisait comme une cymbale sur un gros mosh. Il tapait dessus avec une masse avec un long manche, de toutes ses forces. C’était la folie ! je voyais bien que Yannick craignait pour le carrelage de la salle, mais en même temps il jubilait. Yannick, c’était le genre de gars qui prenait des risques pour nous, le genre de gars sans qui rien n’est possible. Il était présent aux concerts, il te cassait pas les noix avec des assurances, ni à savoir d’où venaient les groupes, ni s’ils avaient leurs papiers. On faisait une bonne équipe. Les « anciens » que je croise me disent que cet esprit a disparu, peut-être qu’il manque simplement le cadre pour se permettre des fantaisies.

Mais bon, on a tenté de faire passer le message au-dessus, on a même rencontré des conseillers municipaux dits « de gauche », des gens dont la culture est la spécialité, et j’ai halluciné sur le décalage entre leur vision des choses et notre réalité. Ils n’en revenaient pas qu’on puisse booker un concert avec 2 groupes étrangers pour moins de 500 euros. Il ne comprenait pas notre notion de musiciens amateurs. En gros, pour eux, si tu pars en tournée européenne, c’est que tu es professionnel. Quand je leurs ai dit que, par exemple, on avait déjà tourné 2 fois en Europe avec Submerge, ils étaient sur le cul. On leurs a un peu ouvert les yeux, mais je sentais que sur le fond, il y avait maldonne. À un certain niveau, les pouvoirs publics veulent de la sécurité, des locaux aux normes, des responsables, du sûr, du qui-ronronne, pas des indiens qui font la fête. Pour eux, la culture est une chose trop sérieuse pour être confiée à des amateurs.

Lorsque tu as commencé les orgas de concerts, il n’y avait pas les réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il y avait bien des forums, des zines et des newsletters mais j’ai l’impression que le vrai truc c’était le bouche-à-oreille. Avec le recul comment tu vois la construction d’un tel groupe d’individus passionnés par une musique de niche et une certaine éthique ?

Je crois que la grande force du mouvement DIY, c’est qu’il est assez facile de s’y faire une place. Il suffit de dire « je m’y mets» pour en faire partie. Il y a plein de personnalités différentes, pas mal de relous même, mais finalement, ça se passe pas trop mal. Les gens échangent en fonction de leurs intérêts, un peu comme les labels échangeaient leurs skeuds dans le temps. Je t’organise un concert ici, tu organises un truc pour moi ensuite. Les gens qui ne rentrent pas dans l’échange sont vite grillés. Du coup, au fil des rencontres des amitiés se créent, c’est là qu’on commence à parler de scène à mon avis, quand entre deux villes il y a des échanges, il y a une scène dans chaque ville qui en profite, de un tu passes à trois ou quatre groupes qui ont la possibilité d’aller jouer ailleurs, et ainsi de suite le réseau se propage. C’est comme ça qu’on a lié des liens très forts avec les gens de Troyes, de Nancy, de Metz, de Dunkerque, de Mannhein, d’Anvers, etc. et que les Parisiens ont fini par venir en nombre voir des concerts à Reims. Ça, c’était mortel pour toute l’équipe de bénévoles, voir des gens venir de loin pour des concerts dans une petite salle, des gens passionnés, des connaisseurs, des collectionneurs et souvent très sympas en plus.

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Etant donné les groupes que tu programmais et le public auquel tu t’adressais, ça ne devait pas être facile d’arriver à mettre en place autant de concerts, j’imagine que ça devait impliquer pas mal de sacrifices, financiers et autres ?

C’est surtout pas mal de temps et d’énergie. Je pense que ça doit être propre au milieu associatif en général, qui est d’abord basé sur un certain volume d’activité bénévole. Personnellement, le jour où ça a commencé à me contraindre, j’ai arrêté. Chacun fait avec ce qu’il a comme temps et comme énergie à fournir, il se trouve que j’en avais pas mal.

Faire jouer autant de groupes c’est aussi pas mal d’aventures humaines. J’imagine qu’en plus de les faire jouer, tu devais aussi les héberger, y’a t-il des gens qui t’ont plus marqués que d’autres ?

Je pourrais faire une très, très longue liste des gens qui m’ont marqué. En fait, ça ressemblerait plus à un bouquin qu’à une itw. Il y a des gens qui méritent un chapitre. Et puis, ici j’aurais peur d’oublier un nom si je commençais à en citer.

Je peux simplement catégoriser les personnes. D’abord tous ceux et celles qui ont filé un coup de main aux concerts, ma compagne, mon frère, mes meilleurs amiEs, le crew local quoi. Ensuite tous les gens des groupes qui se sont déplacés jusqu’ici, en particulier ceux qui rendaient la monnaie de la pièce, et puis ceux qui nous ont mis des taloches pendant leur set, même devant 20 personnes.

On a aussi rencontré des gens géniaux qui organisaient des trucs dans leur coin, ceux qui soutenaient les distros (et donc les groupes) en achetant plein de trucs, ceux qui hébergeaient les fauves, parfois sans même avoir vu le concert.

A propos de l’hébergement à la maison, j’ai pas tant de souvenirs que ça d’after-partys délirantes. Il y en a eu de belles certes, mais souvent les groupes qu’on faisait jouer étaient en tournée, un peu crevés, et la fête tournait court après quelques bières à la maison. D’ailleurs, le fait qu’on faisait jouer des groupes en tournée était une sorte de marque de fabrique, et un gage de qualité en plus. Tu n’envoies pas le même set si tu viens de jouer 8 dates ou si tu répètes 1 fois par semaine. Ça a été le sujet de conversation numéro 1 à la distro pendant les concerts. C’était tellement évident pour tous les nouveaux groupes français à l’époque. En plus de l’expression, du message qui était souvent de qualité, il fallait bosser sur la forme, sur le « jouer ensemble » et pour ça, il n’y a pas 36 méthodes, il n’y en a qu’une : jouer régulièrement devant un public d’inconnus. C’était super cool de voir des groupes progresser au fil des concerts et des tournées. De voir des jeunes s’investir et « y croire ». Je veux pas dire croire en un hypothétique succès, mais simplement croire en eux, en leurs qualités. Ça c’est le truc le plus valorisant que j’ai pu faire. S’arrêter sur un parking de station-service désert en Espagne et délirer avec les Dead sur le bonheur d’être là…
Après, dans les gens qui m’ont marqué y’a aussi ceux dont j’attendais une performance exceptionnelle, ce genre de groupe qui a fait un ou deux disques qui m’ont retourné et dont j’espérais une merveille de concert. Quand tu arrives à aimer le disque, le concert et la personne elle-même, qu’en plus tu la rencontres dans l’intimité d’une maison, avec une bouteille ou deux, ça te laisse un pur souvenir.

J’ai un souvenir assez précis d’un événement qui m’a dévasté à l’époque. Parmi la multitude de groupes qui me rendaient fou, Pg.99 était l’un des plus importants, pour moi ils étaient une sorte de synthèse parfaite de tout ce que j’aimais dans la musique extrême. Quand ils sont venus en tournée tu leur as booké deux dates de suite et pour je ne sais quelle raison avec mes potes on avait décidé de venir le second soir, erreur fatale. Je me revois dans la caisse du poto, sur le départ, hyper chaud, quand celui-ci décide de checker un dernier truc sur sa boîte mail. Il est revenu tout blanc, la nouvelle était tombée, le groupe avait splitté dans la nuit.
Quelques temps plus tard Martin, le roadie allemand qui tournait avec tout le monde, m’a raconté que c’était l’une de ses pires expériences de tournée tellement les mecs étaient ingérables. Tu en gardes quel souvenir ? ça fait quoi 9 ricains qui déboulent chez toi et qui décident de splitter ?

Martin est un gars super, c’est lui qui avait booké la première tournée Yage / Robocop Kraus, et ils ont fait leur premier concert en France à Turenne. C’était mortel ! Je lui fais confiance quand il dit que c’était la pire ambiance. Pour être précis pg99 n’ont pas joué à Reims. Ils ont splitté quelques jours avant. On avait joué ensemble à Luzy au Todo Es fest. J’ai pas de souvenir grandiose d’eux, si ce n’est qu’ils ont voulu jouer deux bonnes heures et que, du coup, on s’est retrouvé à jouer à 4 ou 5 heures du matin. Je sais pas si c’était déjà tendu entre eux au festival.

Un autre groupe qui m’a beaucoup marqué est Catharsis. Le chanteur Brian était un personnage charismatique haut en couleurs, et surtout impliqué dans plein de trucs, les groupes, les labels, son fanzine Inside Front que tu distribuais et évidemment le collectif Crimethinc, quels genre de rapports entretenais-tu avec cette équipe anarcho punk d’Atlanta ?

Catharsis avait un discours radical c’est vrai. L’histoire est assez amusante puisqu’à la base c’était de bons vieux hardcoreux Straight Edge. D’ailleurs, les 1ers disques ne sont pas exceptionnels. Je crois me rappeler avoir lu une interview qui disait qu’un jour Brian est tombé sur un disque d’Amebix (à l’époque c’était pas si simple) et qu’il a pris une énorme claque. Puis il a enchaîné sur des trucs plus obscurs du Hardcore européen, en particulier des groupes yougoslaves comme U.B.R.(Uporniki Brez Razloga) qui avaient une dimension politique différente. Ça a radicalisé le groupe. En 1999 on a eu la chance de faire jouer Catharsis lors d’une longue tournée hivernale qu’ils ont fait dans des conditions très roots. Arrivés à Reims, le chauffage du camion est en panne, ils étaient gelés. Ils se sont jetés sur les radiateurs sans demander si l’endroit était squatté ou si l’électricité venait d’une centrale nucléaire. L’endroit était une MJC tout ce qu’il y a de subventionné. Brian avait une extinction de voix, ils ont quand même fait un concert de 20 minutes, ce qui était à la fois courageux de leur part et frustrant pour nous, d’autant que Brian ne pouvait presque pas parler et on n’a même pas pu discuter. Je pense qu’ils étaient aussi sincères que possible, et que tenir des positions aussi radicales vis-à-vis de la société exigeait d’être clair quant aux possibilités de « faire sans », aux limites du DIY : par exemple est-il possible de construire soi-même un véhicule pour tourner ? de tourner sans prendre de l’essence dans les stations des multinationales ? etc. Des trucs quand même assez peu probables. C’est le genre de paradoxe qui animait les discussions à l’époque.

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On parle d’une scène punk / HC mais c’est un terme un peu fourre-tout qui ne veut pas dire grand-chose musicalement. Entre crust, noise, screamo, power violence, grind, sludge, metalcore, doom, antifolk, trucs un peu post rock, expérimentaux et j’en passe les styles pouvaient varier sur un même événement. Finalement l’unité se faisait plus autour de la façon de faire que sur la nature même de la musique. Aujourd’hui certains groupes que tu as fait jouer devant 30 ou 40 personnes se retrouvent dans le circuit traditionnel des salles de concerts et des festivals, tu penses que c’est une évolution somme toute normale ou que le côté hyper bien organisé et passionné du réseau punk / HC de l’époque était aussi (voir surtout) un bon moyen pour eux de se montrer avant de bouger vers autre chose ?

Bien sûr que le circuit DIY est un bon moyen de progresser en tant que personne et en tant que musicien. Quand on faisait jouer certains groupes, je savais à l’avance généralement si on avait affaire à des puristes du DIY ou à des gens plus pragmatiques. Je n’étais pas seul à programmer, ou plutôt je ne programmais pas que pour ma gueule. Je faisais en fonction des autres bénévoles de l’asso. Après je sais pas si la scène Punk HC te permet de te « montrer », en fait je crois bien que non, parce qu’elle est finalement assez invisible aux yeux des média génériques. Mais là encore, tu as des passerelles.

Si tu regardes l’historique de création du Hellfest, c’est d’abord une asso de Rennes qui faisait du Hardcore et des mecs qui ont monté Stormcore à partir de pas grand-chose pour avoir au moins un groupe local à faire jouer. Ils étaient très pragmatiques dès le début. Ils ont inspiré pas mal de monde, des gens qui n’auraient sans doute pas été touchés par une ligne politique Anarcho-punk plus classique. Ils ont rallié des metal heads, des gens qui écoutaient de la noise, du NYHC, des trucs mélodiques Californiens, etc. Overcome a créé pas mal de connexions. Bien sûr ça c’est pas fait sans critique d’abord parce qu’un des message principaux du DIY c’est quand même l’anticapitalisme et que Overcome, direct, dealait avec des distributeurs professionnels.
Personnellement j’ai toujours essayé d’avoir du recul par rapport à ça, de ne pas trop juger les gens dans leurs activités tant qu’ils ne jugeaient pas les miennes. Après tout on est libre non ? donc pour en revenir au Hellfest, de ce que j’en sais, l’énergie primaire du truc vient du DIY. Je n’ai jamais mis les pieds sur le site du Hellfest, mais à ce qu’on m’en a raconté, ça n’a plus rien à voir avec un concert dans un rade. Tu peux toujours critiqué l’un ou l’autre, dire qu’il y en a un qui te plaît d’avantage. Tant mieux. Il en faut pour tout le monde. C’est déjà tellement mieux que dans les années 70 où il y avait rien de rien.

Les concerts représentaient une part importante de ton activité mais tu as très vite fondé ton label, Shogun Records. Tu t’es embarqué là-dedans tout seul ou vous étiez plusieurs à piloter le truc, avec peut-être différents degrés d’implication ?

Le label, au début, c’était pour sortir les disques des copains. À un moment il y avait peut-être une dizaine de labels indépendants sur Reims. Melmack (Bumblebees), Partycul System (Roselicoeur), Reims Punk n’ roll, Molaire, Tête De Mort, ESB, Electropuncture sont ceux que je distribuais et dont je me rappelle. Il y avait énormément de labels en France à l’époque. Presque chaque groupe avait son propre label pour sortir son CD ou son LP. Après, au fil des années, ma distro a grossi et on m’a branché sur des co-prods, et puis j’ai eu envie de faire un label plus international. J’avais l’opportunité de le faire, de faire des trucs avec des chouettes groupes, pourquoi se priver ?
Sur le label, j’étais un peu tout seul, même si en faisant des co-prods tu as l’impression d’être dans un collectif. J’aime beaucoup la liberté que te donne ton propre label, tu peux vraiment faire à ton idée, sortir les trucs qui te plaisent vraiment. Il y a moins de compromis que dans un groupe, quoique ça m’est arrivé de ne pas être d’accord avec un groupe sur une pochette ou un financement. C’est même arrivé que ça bloque la sortie du skeud, ou mon implication.

Shogun c’est une bonne soixantaine de sorties, en format vinyle pour la plupart, étalées sur une quinzaine d’années, c’est quoi le secret de cette longévité ?

Y’a aucun secret, faut juste aimer ce qu’on fait. Si j’avais plus de temps je continuerais la distro et le label, mais c’est plus possible d’y consacrer 20 ou 30 heures par semaine et si c’est pour faire un truc à moitié c’est pas la peine.

Pour durer il faut quand même que les skeuds se vendent ou s’échangent et ça prend pas mal de temps. Mais c’est vachement agréable la plupart des gars / filles avec qui je tradais étaient super cool. Puis ça donnait envie de se voir, de faire des projets ensemble, des tournées, des groupes, etc.

Tu assurais ta propre distribution via le mailorder et donc la distro. Tu faisais beaucoup d’échanges j’imagine, les activités de label et de distro étaient donc connectées. C’était pensé comme ça dès le départ ou ça s’est imposé comme une évidence ? Y’avait quoi en premier, le label ou la distro ?

Au début il n’y avait que le fanzine, puis je me suis dit que je pourrais y ajouter une petite liste de distro. J’étais assez réticent pour faire un label, sachant que ça peut vite être un gouffre à pognon. Une distro c’est plus facile de la garder petite et mignonne. C’était le but au début, distribuer des trucs introuvables comme Hydra Head aux copains alentours. Après j’avais quelques copains via le zine et je me suis aussi occupé de distribuer leurs skeuds, les Ananda, Knut, Rubbish Heap, les labels qui allaient avec, etc. Puis j’ai aussi mis dans la liste des trucs que mes copains / copines appréciaient, du grind, de l’émo, des trucs différents. Elodie m’aidait dans mes choix. On a utilisé la structure de la distro pour sortir les premiers trucs Shogun, qui étaient uniquement des groupes locaux ou des splits avec des groupes amis comme les Dead For A Minute ou Karras ou Superstatic Revolution. Je n’avais pas vraiment à l’idée de sortir des albums en vinyle au début, mais je pense qu’il y a un besoin de labels de taille moyenne pour aider des groupes qui n’ont pas de structure de distribution.

Grossecaillasse

Pour moi, le format vinyle est intimement lié à cette scène Punk/HC, les premiers vinyles que je me suis payés viennent des distros, et de la tienne en particulier. Tous les groupes underground sortaient sur ce format à une époque où le CD était encore roi. Aujourd’hui la tendance s’est inversée, le vinyle est presque redevenu la norme, si bien qu’aujourd’hui tout le monde presse du vinyle à foison et les rares usines sont débordées par les commandes. Tu as senti une évolution dans ton activité de label au niveau du pressage ? Tu penses que les plans étaient plus nombreux/ abordables/ fiables au début ou que les galères étaient simplement différentes ? Tu avais ton propre réseau de fabricants ?

Je me rappelle bien du début d’année 2002, quand en quelques mois le CD a commencé à moins se vendre dans ma distro. C’est arrivé assez brutalement. Les ventes de vinyle n’ont jamais vraiment pris le relai, même si les groupes se sont tous mis à réclamer une version LP de leur album. Aujourd’hui les quantités pressées restent minimes, parfois moins de 500 pour le monde entier, c’est peanuts. Ce qui a changé c’est donc les quantités et comment les boîtes de pressage arrivent à s’en sortir avec des 300 copies quand elles avaient l’habitude de commandes de 10000 ou 20000. Il y a une époque où les « gros » presseurs ne travaillaient qu’avec les « gros » indés. Niveau fiabilité, je sais pas trop, j’ai toujours connu des galères ça et là. C’est un business compliqué, le pressage. J’ai aussi galéré avec des imprimeurs, c’est aussi pour ça que je me suis tourné au maximum vers l’impression à la main faite par des punks pour des punks. Finalement à la fin je faisais presser chez un « gros » en France et imprimer à l’étranger.

Ta distro était tellement fournie que ça donnait presque le tournis et je crois que c’ est la première fois que j’ai été exposé au délire « digger » en quelque sorte, des mecs qui cherchaient des trucs hyper pointus et plutôt rares. Je me souviens de ce type que je croisais quasi systématiquement à tes concerts, un mec plus vieux, la boule à zéro, avec des lunettes et un bras noir qui repartait systématiquement avec une palette de disques. Avec les potes c’était presque devenu une blague, on se demandait si le mec avait le temps d’écouter tout ça. Aujourd’hui on retrouve beaucoup de disques, que tu avais en distro, à des sommes astronomiques sur ebay ou discogs, ça t’inspire quoi le fait que des mecs n’aient aucun scrupule a se faire un paquet de pognon sur des disques de groupes diy anticapitalistes ?

Ça aussi c’est un sujet récurrent. Nombre de fois j’ai pu répondre aux critiques à propos des collectionneurs et des gros consommateurs de disques que c’étaient eux qui soutenaient les groupes financièrement, en achetant leurs disques. J’ai pu remarquer que des gens qui achetaient peu de disques focalisaient la plupart de leurs achats sur des « gros » groupes qui avaient déjà vendus plein de disques. Ou j’ai fait remarqué à un gars d’un groupe de Reims qui lui aussi critiquait la « folie consommatrice » que le fou en question était le seul à avoir acheter la démo CD de son groupe dans ma distro… Pour les groupes, il faut se poser la question du sens qu’il y a à sortir des disques. À qui on s’adresse ? Choisit-on son consommateur ? Et le consommateur finalement, il achète ce qui lui plaît selon ses moyens.

Concernant Dominique, que dire ? j’ai un grand respect pour lui. Il aurait pu se la péter 1000 fois plus. Il sortait le 1er album d’Eyehategod et de Dazzling Killmen sur son label Intellectual Convulsion quand certains d’entre nous n’étaient même pas nés. C’est un globe-trotter qui consacre sa vie à la musique, un de plus grands fan de Hardcore Jap que je connaisse, il possède la plupart des flexis de Confuse, Gai, etc. Bien sûr ce sont des disques qui valent un bras aujourd’hui. Le fait d’avoir été produits par des groupes anar ne les a pas protégés de l’économie du marché. Les très bons disques rares valent cher. Ça ne date pas d’hier, ni d’internet. A la fin des années 80, des disques comme le LP de Vile (Boston) valaient déjà plusieurs centaines de dollars. Idem pour les 1ers skeuds sur Dischord. Un ami m’a raconté avoir chopé 2 copies du Vile à sa sortie. Ça se faisait beaucoup à l’époque, d’une part pour amortir les frais d’envoi quand tu achetais direct au groupe, et ensuite ça fournissait ta liste d’échange, liste qui était un bon moyen de choper des trucs un peu rares. Donc l’ami en question met sa liste et son contact dans les petites annonces de Maximum Rocknroll. Quelques temps plus tard il est contacté par un mec en Corse qui demande sa liste et lui demande s’il est prêt à vendre certains disques. Le gars lui propose + de 1000 francs pour le Vile. A sa place que fais-tu ? 1000 francs, ça lui permet de racheter au moins 15 disques. Le calcul est vite fait. Qui doit avoir le plus de scrupules ? celui qui paye un disque aussi cher ou celui qui le vend ou personne des 2 ? C’est vrai que voir ces skeuds Punk atteindre ces prix est assez surprenant, mais en fin de compte le disque une fois sorti du monde DIY et arrivé chez le disquaire est un produit comme un autre, qu’on le veuille ou non.

Pour moi tu étais un papa de la scène, et les mecs impliqués comme toi n’étaient pas légion, en revanche je me souviens d’autres figures comme Christophe Stonehenge, Fab Molaire / Waiting For An Angel, l’allemand un peu dark qui était chanteur de Stack et qui avait aussi un label et une distro et j’en passe. J’imagine que vous deviez pas mal échanger, tu as encore des nouvelles, tu sais ce qu’ils sont devenus ?

Je revois Fabien de temps en temps, nous étions très proches quand il habitait sur Reims. Maintenant il vit dans un autre région. Il se consacre à sa maison d’édition (ndlr : Black Cat Bones Editions).

Christophe continue sa distro et son label. Quelle constance ! Il m’arrive de lui commander un disque, si jamais je cherche un truc et qu’il fait partie des vendeurs, je n’hésite pas. C’est l’intégrité incarnée.

Bernd et son acolyte Ralf (batteur de Stack) ont disparu de mon radar. Je ne suis pas très fan des réseaux sociaux.

Finalement j’ai perdu le contact de la plupart des gens, mais au hasard de la vie je rencontre des anciens, c’est l’occasion de papoter, de parler du « bon vieux temps ».

Au début de l’interview tu dis que certaines personnes mériteraient des chapitres entiers, t’as déjà pensé à faire un bouquin ? surtout que tu dois avoir un sacré paquet de photos/flyers à l’appui, un sorte de « salad days » papier façon burn out ?

Il y aurait de quoi raconter, mais finalement ça concerne assez peu de monde et je ne pense pas avoir ni le talent pour écrire, ni la matière pour illustrer un bouquin façon Salad Days ou Touch & Go. Burn Out a peut-être influencé quelques personnes en France, mais ça reste très limité. Ce sont de vieilles histoires, souvent privées. Je me suis même décidé à supprimer les sites internet.

Aujourd’hui, le punk hardcore et la zik en général c’est définitivement derrière toi ou tu vas encore à des concerts et jouent dans des groupes avec des potes ? Comment remplis-tu tes journées ? As-tu l’impression de vivre une seconde vie après le hardcore diy ?

Avec Elodie on a le projet de faire un blog musical où on parlerait de nos coups de cœur du moment. On pourrait à l’occasion ressortir un vieux flyer ou une bonne photo. Peut-être même qu’on pourrait faire une petite expo dans un lieu DIY à Reims. Rien de sûr. A la limite je trouve que l’aventure Burn Out est encore trop récente pour en tirer des traces définitives.

Je baigne encore dans le Punk Hardcore, même si le temps passant je suis revenu à mes premières amours Post-punk New Wave. J’achète encore pas mal de disques, entre 5 et 10 par mois. J’écoute du mp3 pour choper du nouveau son. Mais bon, mes journées sont remplies par mon taf déjà. Et en dehors du taf je consacre mon temps à ma famille et mes amiEs. Je fais 5 ou 6 concerts dans l’année, j’évite les soirées à 8 groupes… malheureusement j’ai perdu de vue pas mal de copains de concert, surtout sur Paris. Et puis les copains qui squattaient la distro en ligne ont aussi disparu. Je me dis qu’on se recroisera à l’occasion, le monde est petit. De toute façon j’étais arrivé à un point où je commençais à me sentir usé, blasé. Alors oui, ma vie est assez différente aujourd’hui que je ne fais plus 20 ou 30 heures de distro par semaine. Il ne faut pas idéaliser le truc DIY, pour faire « un truc de dingue », une distro bien fournie avec pratiquement tout ce qui sort, c’est vraiment du taf. Et du pognon. Et du stress. Ça n’a rien de très romantique, même si sur le principe c’est assez séduisant.

Je suis content d’avoir fait ce que j’ai fait, d’avoir vécu des trucs assez incroyables, voire mythiques. Je peux même ressentir de la fierté d’avoir été l’instigateur parfois, ou bien simplement fier de certaines rencontres. Je suis également content d’avoir tourné la page sans trop me faire mal. Je suis flatté que tu veuilles entendre ce que j’ai à dire sur ces biens insignifiantes histoires qui paradoxalement ont l’air de t’avoir bien marqué. Peut-être que j’ai atteint mon but alors : montrer qu’une autre façon de penser la musique, hors des circuits commerciaux, est possible.

Vous pouvez lire l’avis éclairé de Phil sur son nouveau blog musical ici.

Mixtape

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01. Catharsis – Obsession
02. Hot Cross – Born On The Cusp
03. Dead For A Minute – Etre Officiel
04. Yage – Leben Leben
05. The Robocop Kraus – The Dead Serious
06. Unlogistic – Oil Slick
07. His Hero Is Gone – Like Weeds
08. Amanda Woodward – Ultramort
09. From Ashes Rise – Concrete And Steel
10. What Happens Next ? – Salmat Kaibigan
11. Orchid – I Am Nietzche
12. Iscariote – Soleil Trahi
13. Ananda – Journées Exsangues
14. Jasemine – Restriction
15. The Flying Worker ! – Dawn Of The Dead
16. Yaphet Kotto – Reserved For Speakers
17. Envy – Left Hand
18. Jellyroll Rockheads – Ganja Boy
19. Georges Bitch Jr – Fuck Education We Need More Jails
20. Blockheads – Haashaastaak
21. Submerge – Bury Ignorance
22. Pg. 99 – The Mangled Hand