On y était :Festival Visions 2016

On y était :Festival Visions 2016, Fort de Bertheaume, 5-6-7 aout 2016

Au départ, une bande de malfaiteurs basé à Rennes qui opérent sous le nom de « Disques anonymes » et défendent la scène Indé dans le Grand Ouest (ils ne sont pas les seuls, est-il besoin de préciser que c’est une spécialité locale), à l’arrivée, un Festival entre rock, noise, Techno, ambient-electronica voire Italo disco pour les meilleurs pioches dancefloor, le tout dans une ambiance de camp de vacances en bord de Mer du côté de Brest.
Gros Flash visuel sur le site le premier soir, le Fort de Bertheaume surplombant la mer tandis qu’un paysage tout juste grandiose s’affiche derrière la scène principale. Démarrage slow motion avec les Yéti Lane (lire) et leur pop lysergique tandis que la pelouse en gradin se remplit petit à petit une fois que les festivaliers ont pu planter leur tente dans le camping gratuit avoisinant. La bonne surprise de la soirée viendra de The Oscillation (lire), le band anglais signé sur DC Recordings est un pur moment de plaisir auditif - tribalisme krautrock, drone et guitares envoutantes, c’est un bon début de voyage dans le pyché rock. Petit tour sur la scène 2 et là, autre bonne surprise le live d’Inc Cloud Inc. tout en montées subtiles en un mot convaincant, le reste de la scène 2 sera plus énervée au fur et à mesure de la soirée et c’est un peu l’écueil principal de cette première nuit où l’on attend toujours un son un peu plus festif qui hélas ne viendra jamais, même si la performance de Dopplerefekt reste d’excellente facture-on ne peut pas dire que la funkyness soit réellement au rendez-vous, peu importe l’ambiance semble réjouir les festivaliers qui ne lâchent pas l’affaire, nous, on part faire un tour au stand de vinyles avant de regagner nos tentes pour un after en petit comité.

Feminielli
Day 2, le soleil est au rendez-vous et l’ambiance bat son plein sur la plage et les criques avoisinantes–on se croirait sous les Tropiques, c’est la cool vibration de cette édition de Visions. Retour sur le site en fin de journée après un après-midi de baignade et de chill ou l’on prêt à danser sur l’excellent live de Black Devil Disco Club, Bernard Fèvre (lire) n’a rien perdu de sa splendeur discoïde et nous régale. A sa suite, Bernardino Feminielli (lire) se cherche un peu malgré une scénographie aussi décalée que son look de dirty angel-hélas son set est trop court (45mn) et on reste sur notre faim. Rien Virgule porte bien son nom, on bouge de là comme dirait MC Solar pour aller faire un tour sur l’autre scène et rejoindre les copains. Shift Wife et le reste de la prog sont du genre super énervé, pas vraiment du genre à faire onduler son corps, on décide donc de passer notre tour.
Le dimanche démarre sous des auspices plutôt nuageux, c’est le propre du temps océanique, qu’importe, le Duo nantais The Brain est là pour mettre l’ambiance avec une sélection débridée sur la grande scène suivi de l’excellent Live de La Honte, qui n’a rien d’honteux et met tout le monde d’accord avec sa version française de Purple rain. Comme toujours le 3é jour d’un Festival, l’ensemble du public est dans un état second entre montées et redescente, joli moment de grâce avec le Comte pour un pur moment d’apesanteur face à la Mer-volutes synthétiques, nappes oniriques, on décolle ou on atterrit c’est selon mais en tout cas, on est totalement conquis.

BlackDevil
Idem pour Itola Disco, dans un tout autre registre le niçois fait danser les festivaliers dominicaux et redonne un coup de pêche. Détour au stand Food pour déguster les spécialités locales avec de bons produits bios arrosé de Coreff la bière finistérienne qui va bien. On repart danser sur le set de December, nettement plus électro-wave et qui a lui aussi un petit goût de trop court, qu’à cela ne tienne, on reste scotché sur le dancefloor ce soir là car c’est le dernier soir et qu’on a envie de tout donner de bons lives techno suivront derrière des visuels assez perchés. Au final, un Festival foncièrement alternatif qui commence apprendre du galon avec cette 4é édition, on regrettera seulement le manque de parti pris festif –les Djs n’ayant peut-être pas eu une place suffisante en dépit du capital sympathie évident du public Breton pour le dancefloor.

par Tara King


On y était - RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE à La Maroquinerie

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RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE, Gonzaï XIV, La Maroquinerie, le 12 avril 2013

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 12 avril dernier, à l'occasion des concerts de RICKY HOLLYWOOD (FR) et de YETI LANE (Clapping Music / FR) dans le cadre de la soirée Gonzaï XIV.

 

Vidéos


Yeti Lane - The Echo Show

Le CD avait engendré cette évolution, le MP3 est venu la confirmer : notre approche de l’écoute d’un album a bien évolué depuis vingt ans. On s’attache désormais plus à la « 9 » ou la « 4 » qu’à une œuvre musicale dans son intégralité ; il demande moins d’effort d’avoir un petit coup de cœur de quatre minutes écoutable jusqu’à satiété que de prendre le temps d’essayer de comprendre et d’apprécier la logique et les rouages d’un opus. Culture du plaisir immédiat en minimisant les efforts, certes… Allez, mettez moi une frite avec mon cheeseburger… L’industrie du disque ne s’y trompe pas en formatant des albums programmés à nous faire réagir au bon moment sur le ou les morceaux qui marcheront plutôt que de promouvoir l’œuvre d’un artiste dans sa globalité (« Inclus le titre machin ou le single bidule », peut-on bien souvent lire en garantie ultime de l’acquisition d’un disque...).

Mais, Dieu merci, parviennent de temps à autre à nos oreilles des disques qui sentent bon le sillon, qui se veulent profondément honnêtes et sincères, évitant la tentative de percée commerciale au travers d’un hit formaté pour les radios en seconde position. The Echo Show, second album de Yeti Lane, dont la sortie chez Clapping Music est prévue le 7 mars, fait indéniablement partie de cette veine. Car ici, il vous faudra plusieurs écoutes attentives afin de commencer à dissocier les différents morceaux, l’agencement méthodique des différentes pièces intelligemment mis en place par Ben Pleng et Charlie B nous poussant à aimer cet album de prime abord dans son intégralité, sans restriction aucune. Treize morceaux, donc, dont quatre petits instrumentaux savamment distillés en plein cœur de cette épopée musicale.

Car entamer l’écoute de The Echo Show, c’est avant tout accepter une invitation au voyage où tout n'est qu'ordre et beauté. Ordre jusqu’à la référence à Kraftwerk dans la pochette rappelant un autre voyage entrepris celui-là à travers l’Europe, mais surtout par l’utilisation quasi-constante de la musique synthétique. Beauté générée par l’ajout à cette base organique de cette guitare flamboyante plus ou moins puissante en fonction des différentes émotions véhiculées au sein même des morceaux. De l’ascensionnel et inaugural Analog Wheel affichant sa progression sur près de huit minutes dantesques puis ensoleillées, en passant par le sublime morceau éponyme The Echo Show, tout en fluidité et nuance, jusqu’à l’apocalyptique Faded Spectrum, judicieusement placé en fin d’album, Yeti Lane ne recule devant aucun effet pour donner corps à ses mélodies les plus entraînantes sans jamais jouer la carte de la surenchère mais bien celle de la complémentarité. Le travail des deux comparses n’est pas sans nous rappeler celui des Californiens de Grandaddy, derniers acteurs en date du mouvement space rock dont le duo, jusque dans les intonations de voix aériennes et spleenétiques de Ben Pleng, semble être l’héritier tout désigné. La beauté mélancolique de morceaux comme Dead Tired ou encore Sparkling Sunbeam (ce dernier bénéficiant de l’apport de la chaleureuse voix de David-Ivar Herman Dune) renforce cette impression et nous redonne foi en cette voie musicale orpheline de représentants phares depuis la séparation de la bande à Jason Lytle en 2006.

Yeti Lane élève la musique au rang de science pour nous proposer une  fiction faite de lumière et d’obscurité, de doux rêves et de cruelles réalités. Vous venez d’entrer dans une nouvelle dimension où chaque élément matériel apporte son lot émotionnel. Comme l’autre grand disque « cosmique » de ce début d’année, le All That We See And Seem de The New Lines (le morceau Strange Call tutoyant d’ailleurs les mêmes hauteurs stratosphériques que le groupe de Hewson Chen), The Echo Show mérite une attention tout particulière. Mais cette œuvre sait rendre avec plus ou moins de calme à qui veut bien lui porter de l’intérêt cette impression de luxe et de volupté. Aucun doute possible, c'est à vous que revient le pouvoir d’entreprendre cette chasse aux trésors insoupçonnés.

Audio

Yeti Lane - The Echo Show

Tracklist

Yeti Lane - The Echo Show (Clapping Music/Sonic Cathedral, 2012)

1. Analog Wheel
2. The Echo Show
3. Warning Sensation
4. -
5. Logic Winds
6. Strange Call
7. - -
8. Alba
9. - - -
10. Dead Tired
11. Sparkling Sunbeam
12. Faded Spectrum
13. - - - -


Histoire de... Clapping Music

Histoire de... Clapping Music : rencontre avec Julien Rohel

Un peu bourru mais l'œil espiègle, Julien Rohel, fondateur du label Clapping Music, nous fait face sur une banquette du Bar Ourcq. Avril et le début des beaux jours, ceux qui ont brusquement pris fin il y a peu. "Un moment important pour le label ? Et bien... le festival que l'on a monté pour nos dix ans... C'était réconfortant de voir qu'il y avait la queue devant le Point FMR, et que l'on n'était pas qu'une bande de potes à se retrouver là, entre nous... contrairement à ce que tu as pu écrire d'ailleurs !" Et s'il est vrai que j'avais usé de propos maladroits dans un report partagé avec Émeline pour tenter de dépeindre l'ambiance chaleureuse régnant dans une salle comble et brûlante de mars dernier, "quoi de plus logique que d'être entouré de ses proches pour souffler ses bougies ?", la remarque fait office d'un intense révélateur d'orgueil bien placé : l'affluence rencontrée par ledit festival, avec Karaocake, Lauter, Reveille, Centenaire, Yeti Lane et Clara Clara au programme, récompensait dix années de travail et d'engagement dans la création musicale. En somme "du plaisir... mais pas que... un certain nombre de galères aussi". Une reconnaissance que Clapping est donc loin d'avoir volée au cours d'une histoire parsemée de rencontres et de démerde et dont le fil conducteur reste cette foi inébranlable dans les artistes maison.

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Une histoire de "copains"

A écouter Julien nous raconter comment Clapping a pris forme, on devine à quel point les contours du label ont épousé les aspérités d'une vie professionnelle déjà bien remplie. "En fait, j'ai toujours fait des choses pendant Clapping et presque pas avant, d'autant que ça n'a jamais été mon activité principale... J'ai bossé longtemps dans le cinéma, j'étais machiniste sur des tournages de films, j'ai fait plein de boulots de merde type Manpower, sondages, manutention, supermarchés et puis j'ai aussi fait des piges dans des magazines, comme critique, en réalisant des interviews aussi... Et là en ce moment j'ai un mi-temps." Ceux qui imaginaient le boss du label confortablement vautré dans son fauteuil en cuir, s'amusant de volutes de fumée émanant d'un délectable cigare cubain, se plantent, et quelque part, on s'en doutait dans les grandes largeurs : l'indépendance a un foutu prix, étalonné par la débrouillardise et un culot de chaque instant. "Bien sûr... l'idée de fonder Clapping m'habite depuis ma plus tendre enfance ! (Rires.) Plus sérieusement, je m'intéresse à la musique depuis très longtemps, je jouais dans des groupes, j'achetais plein de disques depuis l'age de onze ans, douze ans, à décortiquer les notes de pochettes et à m'intéresser aux groupes mais aussi aux labels... à acheter ces disques d'ailleurs uniquement parce qu'ils étaient sur tel ou tel label... Du genre, dans les années 80, 4AD ou Factory, des labels qui avaient une belle identité graphique... Fonder un label est donc une idée qui s'est imposée, sans avoir pour autant d'occasions concrètes de franchir le pas, disons que je n'avais rien à sortir... J'habitais en banlieue (à Saint Germain-en-Laye), j'allais de temps en temps à des concerts à Paris, sans pour autant fréquenter le milieu indé, et puis tu sais, il n'y avait pas internet..."

Sous l'égide de quelques rencontres et d'une bonne dose d'amitié, tout s'est alors emballé : "Je faisais de la musique avec un pote de lycée, on enregistrait des morceaux le samedi après-midi sur un quatre pistes cassette… vers 95 on a eu envie de monter un groupe et on a passé une annonce à La Clef genre “ch. bassiste et batteur aimant Sebadoh, Pavement et Sonic Youth”… et deux mecs se sont pointés…" A savoir Bertrand Groussard, qui deviendra par la suite King Q4, et Damien Poncet, initiateur avec Julien en 1999 du projet Évènement!, micro-label égrainant des CD-R aux tirages limités à 99 exemplaires et proposant leur contenu gratuitement en ligne. "On a fait un peu de musique ensemble, puis au bout d'un moment le groupe a splitté et Bertrand s'est acheté un sampler... Vers les années 97/98, il a commencé à faire de la musique électronique jusqu'au moment où il a eu une dizaine de morceaux plutôt bons... Et comme j'avais un peu d'argent, on s'est dit que c'était le moment de monter un label pour sortir son disque nous-mêmes ! C'était vraiment un truc de potes au départ, d'ailleurs on pensait même pas le faire distribuer... On avait juste pensé à ce qu'il fasse quelques concerts et en profiter pour vendre son disque... Et puis au final, l'album a été chroniqué par Magic (lire), puis par Les Inrocks et d'autres magazines... et enfin il a été distribué..." Première sortie officielle du label donc, datée du 17 octobre 2000 et numérotée CLAP 001, l'album éponyme de King Q4, tendancieusement électronique et subtilement à contre-courant de la french touch d'alors, trouve d'entrée son public : il n'en fallait pas plus pour mettre la mécanique en branle. "A partir de là Clapping a eu une certaine notoriété, ce qui fait qu'on a commencé à recevoir des démos tout en rencontrant pas mal de monde..." Une histoire ressemblant à s'y méprendre à celle de Daniel Miller, initiateur presque malgré lui du prestigieux label Mute Records. Inspiré par les Desperate Bicycles, chantre du DIY, ce dernier sort dans l'urgence en 1978, sous l'alias The Normal, un maxi 45 tours auto-produit comprenant le fameux Warm Leatherette, morceau préfigurant la déferlante électronique. Le succès est immédiat, des dizaines de milliers de copies sont vendues avec l'aide de Rough Trade, transformant de facto Miller en patron de son propre label, dont le nom sonnait telle une provocation aux Majors (Mute pour muet), sertie de son adresse personnelle aux dos de la pochette. Inévitablement, les cassettes affluent : "La première qui m'ait plu au point de vouloir la sortir c'est Fad Gadget : sans vraiment m'en rendre compte, je dirigeais une maison de disques".

Le Fad Gadget de Clapping s'appelle alors Yann Tambour. "On a sorti le disque de King Q4 sans rien de prévu pour la suite... Ce n'était ni plus ni moins qu'un one shot fait avec  les moyens du bord... Et puis j'ai rencontré Yann Tambour d'Encre, dont on a décidé de sortir le premier album (l'éponyme Encre en 2001) qui, pareil, a pas mal fait parler de lui". Délicat musicalement, mais à l'écriture revêche et châtiée, le premier effort de Yann Tambour, auteur, chanteur et compositeur sensible, est à mille lieux de celui de King Q4, défiant par une électronique minimaliste et onirique l'IDM venu de Sheffield. Entre ces deux balises rêvées, assurant d'entrée la respectabilité tant critique que publique de Clapping, le champ, bien qu'en friches, reste démesurément ouvert. Et c'est l'adaptation scénique du projet Encre qui devient l'occasion pour le label de franchir le pas de la continuité : Yann Tambour s'entoure de Bertrand Groussard à la batterie et de Damien Poncet à la basse et au sampler, faisant ainsi le trait d'union entre Clapping, Évènement! et Active Suspension, structure, créée en 1998 par Jean-Charles Baroche, ayant préalablement sorti le premier EP d'Encre, Pente Est / Albeit Cale. Une sémillante effervescence s'établit alors entre tout ce petit monde, aboutissant dès 2003 à la création de la structure As Corpus, mutualisant les frais d'édition et de vente en ligne de Clapping et d'Active Suspension, et à la sortie quasi concomitante de la compilation Active Suspension vs. Clapping Music, réunissant des artistes des deux bords dans un maelström de collaborations inédites et d'escapades transgenres lumineuses. "Dès lors, ça s'est enchainé comme ça... avec un rythme de sorties hyper modeste au début, un voire deux albums par an, c'est tout..."

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Après deux EP, aux étiquettes toujours aussi hétéroclites, l'un du groupe dub Lab°, Friendly remixed by... (2003), comprenant comme son titre l'indique des morceaux du groupe remixés par des artistes estampillés Clapping, et l'autre, Trop Singe EP (2003), des agités électro-punk de dDamage avec la participation de membres de TTC, le label étrenne quasi biannuellement ses nouveautés, oscillant toujours entre diversité et continuité : en 2003, le premier album de My Jazzy Child, Sada Soul, album solo de Damien Poncet (qui devient à cette occasion le Damien Mingus), en 2004, les seconds albums d'Encre, le sublime et crépusculaire Flux, et de My Jazzy Child, I Insist, en 2005, le premier et unique live du label, celui d'Encre où Yann Tambour, accompagné entre autres de Bertrand Groussard, Damien Poncet et Sonia Cordier, révèle son moi rock plus immédiat, puis en 2006, les premiers albums sur Clapping d'Axel Monneau, éponyme lui aussi, sous l'alias Orval Carlos Sibelius, et de l'Américain Ramon Alarcón, The Boy Who Floated Freely, délivrant, sous le nom d'emprunt Ramona Cordova, un folk intimiste à la voix haut perchée. Entre 2006 et 2008, le label observe une pause propice à une rencontre qui en annoncera d'autres : "Chaque rencontre avec un artiste est un moment important, mais celle avec François Virot, après deux années de quasi inactivité, a permis à Clapping de se relancer... Il est très énergique, il a eu de suite plein de projets... Tout s'est enchaîné très vite après la sortie de son premier album..." Ainsi Yes or No de François Virot parait dès octobre 2008, suivi de près en 2010 par la parution de Comfortable Problems de Clara Clara et de Time and Death de Reveille, groupes dans lesquels François tient respectivement la batterie et la guitare. L'intéressé nous confirmait un mois plus tôt, lors d'une entrevue avec les trois membres de Clara Clara (lire), cette relation de bon ménage : "Avec Clapping ça se passe hyper bien ! Si on s'intéresse autant à nous c'est que Julien fait vachement bien son boulot ! Il m'a repéré suite à un concert que j'ai donné en solo et puis dans la foulée on a bossé sur mon premier album. Puis j'ai amené Clara Clara... On va continuer avec eux autant que possible même si au final on connaît pas trop les groupes de Clapping... sauf Karaocake et Reveille, forcément..."

Entre temps, plusieurs références viennent fleurir un catalogue que Yann Tambour n'abonde désormais plus, ni sous Encre, ni sous l'entité Thee, Stranded Horse, déménageant ce dernier projet folk à la kora pour lequel il s'est consacré un temps, sur le label bordelais Talitres. Il en va ainsi, de Centenaire (avec Axel Monneau, aujourd'hui parti du groupe, Stéphane Laporte aka Domotic, Aurélien Potier et Damien Mingus), responsable de The Enemy (2009), aux sonorités folk-rock rustiques et mélancoliques, de Yeti Lane (composé d'anciens du groupe Cyann & Ben et n'opérant depuis peu qu'en duo, avec Charlie Boyer à la batterie et aux percussions et Ben Pleng à la guitare, aux claviers et au chant), auteur d'un premier album éponyme et de deux EP, dont Twice EP (2010), édité en mai 2010 et s'apparentant à un énième nouveau départ, telle une idoine relecture, abrasive et psychédélique, de leur pop syncrétique d'antan, de Lauter, projet solo de l'alsacien Boris Kohlmayer, associant Clapping et Herzfeld le temps d'un coproduction, The Age Of Reason (2009), à la beauté gracile et sentant bon la poussière du grand ouest américain, de Red, avec The Nightcrawler aka Red, projet folk à la classe inénarrable et à l'envergure sérigraphiée démesurée (les cinq cents copies tirées ayant chacune une pochette différente dessinée par Red), et plus récemment, de Karaocake (ou l'on retrouve Domotic et Charlotte Sampling aux côtés de Camille Chambon, à l'origine du groupe) dont Rows And Stitches, paru le 2 juin dernier, étire une dream-pop légère et mutine aux confins de l'émerveillement, et de Pokett, fausse nouvelle tête étant entendu que Stéphane Garry, entouré de l'omniprésent Bertrand Groussard à la batterie (King Q4) sur ce Three Free Trees, disque paru en septembre dernier, au songwriting raffiné et aventureux, est un ancien de la boutique mitoyenne et aujourd'hui en "pause indéterminée", Active Suspension.

Et la source ne risque pas de tarir : avant la fin de l'année, un nouvel EP est au programme, celui de Ddamage, en plus d'un nouvel album de My Jazzy Child (The Drums), quand l'année 2011 s'annonce sous les hospices de trois nouvelles comètes qui seront rapidement mises en orbite : le prochain album du duo franco-américain Berg Sans Nipple, dont le premier album avait vu le jour sur Prohibited Records, le troisième effort des Konki Duet, réalisé par Domotic, en plus du second opus d'Orval Carlos Sibelius.

Une identité en recomposition perpétuelle

Le nom du label aurait pu être un indice. Car Clapping Music n'est ni plus ni moins que l'une des œuvres minimalistes les plus connues (voir) du compositeur américain Steve Reich. Écrite pour deux personnes frappant dans leurs mains, l'un répétant un motif fixe, l'autre le réalisant de façon synchrone, puis en le décalant d'une croche jusqu'à retomber sur le point de départ, à savoir le motif toujours répété par le premier, Clapping Music engendre un jeu complexe de sonorités et de temps, chaque translation faisant immédiatement naître une figure nouvelle. Influençant par sa technique et ses tonalités nombre de pionniers de l'électronique minimaliste, tel Kraftwerk, de l'intelligent dance music, tel Microstoria et Autechre, ou de l'ambiant house, à la manière de The Orb, Steve Reich n'est pas une référence anodine, surtout lorsque celle-ci est concentrée dans le nom même d'un label ayant pour première sortie l'un des disques pionnier de l'électronica française (King Q4). Mais la sortie dès l'année suivante de l'album d'Encre brouille les pistes et les opinions toutes faites : n'y a-t-il pas un plan, une politique préétablie ? "Non, Clapping n'est pas né avec une volonté de défendre quoi que ce soit, comme l'électro expérimentale, tout en prenant soin de développer une esthétique militante... Mais il y a quand même une identité musicale propre à Clapping. Disons indie au sens large, brassant tout le spectre folk, rock, noise et électro." Cette identité, si elle n'est pas énoncée, se constate a posteriori : "La cohérence se crée au fur et à mesure des sorties... King Q4 c'était un ami, c'était amical et musical, en revanche Yann Tambour, je ne le connaissais pas. C'est pas non plus un truc qu'entre potes, ça a été un coup de cœur et on l'a fait, voilà c'est comme ça que marche le label, aux coups de cœur". En s'affranchissant d'une identité de label trop forte, ou trop statique, de la prévisibilité des disques et des artistes présentés donc, cette dimension humaine - celle qui présidait dans la folie Factory Records, où les marottes de Tony Wilson et d'Alan Erasmus passaient avant leur potentialité commerciale - pousse à une perpétuelle recomposition de ladite identité, à savoir, au rythme des sorties et des projet retenus selon les logiques de l'émotion, pierre angulaire de l'attrait du tout un chacun pour la musique. Une façon sans doute de ne pas considérer celle-ci comme un produit, une marchandise lambda, mais une méthode surtout ne permettant aucune autocensure découlant de principes a priori. "Au fur et à mesure, quelque chose va s'esquisser, on verra bien ce que c'est... Toutes proportions gardées, s'il s'agissait de faire une comparaison, je pense à un label comme Domino, "un label indépendant au sens large et qui maintenant a plein de pognon... Grâce à quelques têtes de gondoles faisant tourner la boutique, tels les Artic Monkeys ou Franz Ferdinand, ils continuent de sortir des trucs obscurs en rééditant notamment pas mal de vieux trucs dont ils sont fans (Robert Wyatt, Royal Trux, Galaxie 500...)". Chez Clapping, quelles sont ces fameuses têtes de gondoles ? "Il n'y en pas, j'aimerais bien, mais aucune sortie n'a pour le moment réussi à franchir un seuil permettant de les considérer comme telles... mais je ne perds pas espoir !" Des galères donc et du DIY.

Un modèle économique fragile, mais encore viable

Pour se faire une idée de ces difficultés quotidiennes que rencontrent petits et moyens labels, disquaires et autres distributeurs indépendants, la majorité de ces structures étant au bord de l'asphyxie, pas besoin de dessin ni de palabres en pagaille : entre crise du disque et téléchargements pirates (l'un n'allant plus sans l'autre), entre crise tout court et promoteurs blogueurs de la gratuité, l'existence d'un label indépendant, si reconnu soit-il, tient parfois à peu de choses. "D'un point de vue économique, le fait d'avoir eu un morceau utilisé par une publicité Orange en Angleterre - Herz Chain - Yukulele 31.12.01 présent sur la compilation Active Suspension vs Clapping Music (2003) - a été déterminant : sans ça le label n'existerait plus". Des contingences donc qui font tenir le cap, alors que l'essentiel ne se suffit presque plus à lui-même : depuis 2000, Clapping a bâti un catalogue dénombrant vingt albums pour quatorze groupes, en plus de sept format court (7" ou 12"). "Disons que notre modèle économique est quasi le même que celui d'il y a dix ans : tout juste suffisant pour vivoter et se débrouiller." Et Clapping dans dix ans ? "Impossible de te répondre (silence). Enfin si... le même mais avec plus de moyens et avec un ou deux groupes ayant bien explosé, permettant de financer le reste... pas un truc de masse mais de bons disques qui marchent et qui permettent à la structure de grossir pour se développer et produire dans de meilleures conditions. Je reste persuadé qu'avec les groupes qu'on a, il y a la potentialité de sortir du cercle un peu trop étriqué du réseau indépendant français..." A l'étranger ? "Les disques de Clapping se sont exportés, c'est une réalité. Aujourd'hui c'est plus dur car avec la crise pas mal de distributeurs ont fermé, ce qui nous oblige à tout repenser. Les commandes que l'on a sur notre boutique en ligne viennent d'un peu partout dans le monde, mais en distribution dans les bacs c'est loin d'être la cas... Pourtant on a des groupes qui peuvent rivaliser avec tout ces groupes estampillés Pitchfork ou ceux repris sur des blogs qui aujourd'hui font la pluie et le beau temps... Ils ont le talent et ils le méritent largement. Par exemple regarde Clara Clara, ça défonce largement un truc comme Wavves..."

Pourtant, malgré cet environnement peu propice, depuis 2008 et l'arrivée de François Virot, le label compte quatorze sorties, tous formats confondus, soit autant que lors des huit années précédentes réunies. Preuve en est qu'il existe des solutions, en plus de l'irrémédiable don de soi et du savoir-faire accumulé. Et si solutions il y a, celles-ci ne peuvent-être que collectives. Très tôt donc, histoire de rationaliser les dépenses, Clapping a mutualisé presque tout - sauf la direction artistique et l'accompagnement des artistes - avec le précité label Active Suspension, et ce par l'intermédiaire de la création d'AS Corpus. Mais une union qui n'est pas valable pour d'autres : Rough Trade, célèbre label anglais, issu des disquaires Rough Trade Shop, fondés par Geoff Travis, et gérés telle une coopérative incluant plusieurs autres petits labels (Rough Trade prenait en charge l'édition contre un pourcentage sur la distribution), n'est pas un modèle et n'est pas amené à le devenir : "Avec A Quick One Records (Paris) Effervescence (Nantes), Herzfeld (Strasbourg), Ateliers Ciseaux (Montréal, Bordeaux), Tsunami Addiction (Paris) ou Les Boutiques Sonores Records (Paris), on discute, on s'apprécie mutuellement, on sort des disques ensemble, mais c'est en one-shot, c'est tout... Il n'y a pas de coopérative, on ne va pas se fédérer... En fait si, on en a déjà parlé, mais chacun est très pris par ses propres activités et on n'a jamais vraiment trouvé le temps de mettre ces grandes idées en pratique." C'est ainsi que l'album de François Virot est une sortie assumée en disque et mp3 par Clapping et en vinyle par Atelier Ciseaux, même chose pour Lauter dont l'album a été co-édité avec Herzfeld, pour Pokett avec les Boutiques Sonores Records et French Toast, et bientôt pour les Kondi Duet avec Tsunami Addiction.

Clapping Music s'ébroue donc de ténacité et d'élégance depuis aujourd'hui dix ans. Une décade pétrie de passion et façonnée de choix dont la pertinence n'est pas prête d'éteindre l'affection que l'on porte à ce singulier label. Une attention réciproque puisqu'à cette occasion, en plus de nous gratifier d'un podcast mix écoutable et téléchargeable ci-dessous, Clapping Music offre autant de disques qu'il ne compte aujourd'hui de bougies anniversaires ! Pour participer au concours, cliquez par .

Les groupes Clapping

Albums

francois_virot_yes_or_no_frenetic_recordsFrançois Virot - Yes Or No (2009)

Quelques mois après la sortie du premier album de Clara Clara (AA, 2007), au sein duquel il officie en tant que batteur bruyant, François Virot surprenait son public en publiant Yes Or No, un effort solo intimiste dans lequel la rage joyeuse qui le caractérisait s'était mutée en une mélancolie contenue. Néanmoins, loin du spleen de l'artiste maudit seul face à son instrument, il avait choisi de superposer les couches de guitares et de voix pour mieux exprimer la richesse de sa langueur joyeuse. Deux ans après, les bruits familiers qui habitent ses morceaux - claquements de mains, toussotements - font qu'on s'y sent toujours autant chez soi. Lui-même n'a que faire des comparaisons avec Animal Collective, Panda Bear ou Troy Von Balthazar : Yes Or No sonne plutôt comme un projet personnel, une mise en danger dans laquelle il apparaît aussi timide que sûr de lui. Son chant protéiforme, toujours à la limite du gémissement, exprime tour à tour la joie la plus jubilatoire (Island, Say Fiesta) et la nostalgie la plus délicate (Yes Sun). Et si cet album a souvent été classé dans la case "folk intimiste", on ne peut que constater qu'il est avant tout, comme la plupart des projets du prodigue François, profondément pop.

clap012_350Centenaire - The Enemy (2009)

Pop progressive post-Soft Machine, indie folk proche de Fleet Foxes, chaloupes caribéennes et envolées noise mais mélodiques rappelant The Flaming Lips... Centenaire, de qui sont-ils l' « enemy »... Teinté de poésie subtile et de mélodies éthérées, The Enemy inquiète tout autant, et se révèle parfois aussi pervers que le miroir de Lewis Caroll. Ce quatuor formé autour de quatre musiciens expérimentés (Orval Carlos Sibelius, My Jazzy Child, Domotic et Aurélien Pottier) rivalise d'inventivité et accouche d'un album spatial, hypnotique et pourtant brut, d'une beauté et d'une sensibilité inestimable.

yeti-laneYeti Lane - Yeti Lane (2009)

Bâti sur les cendres encore fumantes du post-rock éthéré de Cyann & Ben, Yeti Lane prend à contre-pied son passé musical tout en clair/obscur pour nous emmener vers des sommets de pop hybride, insoumise et volontaire. Bien qu’ultra référencé, ce premier album évite l'écueil du mauvais remake en délayant l'évidence de ses influences anglophones avec quelques trouvailles sonores dignes de la complexité et de la hauteur de vue qui, de Christophe jusqu'à Zombie Zombie, caractérise ces artisans du bon goût à la française.

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clap12003King Q4 - Love Buzz (2010)

Bertrand Goussard, alias King Q4, a une discographie que l'on pourrait ironiquement qualifier de pléthorique. Auteur de la première sortie du label Clapping en octobre 2000, avec un album éponyme jetant brillamment les bases d'une électronica enfin française, celui qui se définit lui-même comme un invétéré slaker a préféré se mettre au service du collectif, en assurant les fûts d'Encre, Matt Elliot ou The Konki Duet, plutôt qu'entériner une bonne fois pour toute son autre vision d'une french touch lorgnant de l'autre côté de la Manche (Aphex Twin, Autechre). Si Love Buzz n'est qu'un EP, paru le premier mars dernier via Clapping et le label Help Me Music, à mille lieux du second effort attendu depuis des lustres et décrit par le label lui-même comme la plus grande arlésienne de la musique électronique française, on ne va pas gâcher son plaisir de retrouver King Q4 sur quatre titres à l'hétérogénéité flagrante mais diablement convaincante. L'euphorisant Love Buzz est une reprise d'un des classiques de Shocking Blue, déjà remis au goût du jour par Nirvana en son temps, quand Tekmoon puise sa force d'une IDM accélérée et puissamment carénée de beats trempés d'acier. Et si le son techno-rock, bien cadencé, de Slackploitation se pare de la voix d'Orval Carlos Sibelius, autre figure emblématique de Clapping, Screen fait appel aux vocalises enchantées de Suzanne Thomas (Suzanne the Man) pour une balade électro-pop concluant de ses nappes tourneboulantes un EP qui, on l'espère, aura une suite avant le vingtième anniversaire de Clapping. A défaut, on se contentera de She's Dead, projet sans concession, réunissant notre homme à la batterie et Daz a la basse.

reveilleReveille - Time And Death (2010)

Alors qu'il était encore en pleine promo du second album de Clara Clara, l'infatigable François Virot présentait déjà son prochain projet, Reveille, pour lequel il faisait quelque infidélité à Amélie et Charles pour s'associer à la batteuse Lisa Duroux. Le résultat pourrait constituer une sorte de lien entre la pop intimiste de Yes Or No, son album solo, et celle, bruyante, complexe et foutraque de Clara Clara : neuf titres électriques parfaitement maîtrisés, portés par la rythmique candide de Lisa et enrobés de la voix si particulièrement fragile de François. Le seul reproche que l'on pourrait faire à cet album concernerait deux ou trois mélodies qui ressemblent un peu trop étrangement à certains refrains de Yes Or No - mais rien qui gâche vraiment le plaisir que l'on prend, comme d'habitude, à l'écoute de chaque nouveau projet de François. Car ce qui plaît chez lui, c'est cette alliance magique entre amateurisme et maîtrise musicale, entre les imperfections et un talent qui touche au génie. Jamais prétentieux, des titres comme Time And Death ou Mirrors ont ce qu'il faut de fragile pour prodiguer à cet album ce prodigieux charme bancal.

karaocakeKaraocake - Rows & Stitches (2010)

Camille Chambon, dans sa mutine fabrique de ritournelles pop synthétiques, se sentait sans doute un peu seule. C'est ainsi qu'après une tournée aux confins d'indicibles continents, en compagnie notamment d'un lutin nommé Virot, Stéphane Laporte (Domotic) et Tom Gagnaire (Charlotte Sampling) s'immiscent alors dans l'onirisme enfantin de Karaocake, histoire de révéler Rows & Stitches, déjà en partie écrit, à la beauté diaphane. Oscillant entre minimalisme mélodique, évoquant les gallois de Young Marble Giants, comptines éthérées, effleurant d'un battement de cils les new-yorkaises d'Au Revoir Simone, et électronique crépusculaire, le désormais trio s'emploie à faire concorder, le temps d'un sourire de cour d'école, grâce et lo-fi, obtenant ici le substrat de quelques songes mélancoliques (Bodies and MindsIt Doesn't Take a Whole WeekA Kingdom), sensibles (Change of PlansMedication) ou échevelées (Eeeeerie).

clap021_450Pocket - Three Free Trees (2010)

Six ans après Crumble, Stephane Gary, ancien ingénieur du son des bordelais de Calc, que l'on avait pu croiser sur scène en compagnie de Domotic et David Balula d'Active Suspension, récidive : le délicat Three Free Trees confirme, s'il en était nécessaire, un savoir-faire folk-rock insoupçonnable de ce côté-ci de l'Atlantique. Magnifiant son timbre de voix, à l'épure magistrale, d'une orfèvrerie mélodique à la simplicité confondante, le barbu égraine neuf classiques du genre, quelque part nichés entre l'éternel Elliot Smith et les intrépides Nada Surf, conjuguant aussi bien son intimité dévoilée avec acoustique gracile (Take Me HomeMake It Last), électricité scintillante (The Way DownLivin' In Here) et excentricité expérimentale (Three More Chords). Coproduit par French toastles Boutiques Sonores et Clapping Music, Three Free Trees - à l'artwork soigné, une pochette en 3D que l'on peut mirer grâce à des lunettes dispensées dans la version vinyle de l'album - se révèle être un parfait disque de chevet, celui de quelques belles insomnies à contempler un ciel serti de poussières argentées.

mLauter - The Age of Reason (2009)

La musique de Lauter est comme un bon bakeoff que l'on dégusterait attablé au Plaza Athénée. Quelque part entre Strasbourg et Paris, Hertzfeld et Clapping, Boris Kohlmayer n'est jamais vraiment ici et pas tout à fait là, entre deux mondes, son folk hybride navigue. A la fois artisanal et incrusté d'orfèvreries, The Age of Reason n’a rien à envier aux meilleures productions yankees et démontre une fois de plus que la scène française des mecs à guitare  (Thousand, Leopold Skin) n'a jamais été aussi magnétique.

Podcast Mix

Podcast mix by Clapping Music Sound System (téléchargeable ici)

01. Steve Reich - Clapping Music
02. Neil Michael Hagerty - Kali, The Carpenter
03. Sunroof - White Stairs
04. Animal Collective - #1
05. Ennio Morricone - Rito Finale
06. Orval Carlos Sibelius - Fabriquedecollyre
07. The Berg Sans Nipple - All People
08. NLF3 - Wild Chants
09. Neil Michael Hagerty - Polesitting Immigrant Boys
10. Captain Beefheart - Flower Pot
11. Broadcast - Microtronics 16"
12. My Jazzy Child- ""
13. Charles Bukowski - Piss and Shit
14. Hair Police - Freezing Alone
15. Sun Araw - Ma Holo
16. Royal Trux - Back To School
17. Citay - First Fantasy


On y était - Festival Clapping Music

flyerfestivalcmDix ans que le label Clapping Music œuvre pour la musique indépendante. Dix ans de mélodieuses rencontres, de King Q4 à Lauter en passant par Ramona Cordova, Centenaire, Yeti Lane, ou encore François Virot, double tête d'affiche de ce mini festival. Émeline et Thibault se sont rendus à chacune de ces deux soirées hautes en couleurs, vous réservant par la suite un dossier spécial Clapping autrement étayé. Un compte-rendu comme mise en bouche donc.

Karaocake, Lauter et Reveille, Festival Clapping Music, 9 mars 2010, L'International

Les festivités commencent avec le tout jeune Karaocake, timide trio dont le premier opus, Rows And Stitches est sur le point de paraître. A cause de l'heure de retard réglementaire, la foule déjà nombreuse se fait pressante autour de la petite scène de l'International. Malgré leur jeu de scène à peu près aussi dynamique que celui d'une huître en pleine action, les trois camarades conquièrent facilement le public avec leur pop Casio aux relents de plastoc. Miss Karaocake, initiatrice de ce projet qu'elle a mené en solo pendant de longues tournées avec François Virot, se débat entre son carnet de notes et les gommettes qu'elle a collées sur les touches de son clavier et dont elle n'arrive plus à voir la couleur. Son camarade Charlotte Sampler - qui n'a de féminin que le prénom - jette également des coups d'oeil répétés à ses papiers entre chaque chanson tandis que Domotic - par ailleurs membre de Centenaire -, plus à l'aise, leur vole un peu la vedette. Mais cet amateurisme charmant n'enlève rien à la précision soignée de ces chansons cheap et mélancoliques. Un groupe à suivre.

La soirée se poursuit sans plus de transition qu'une bière avec Lauter, accompagné pour l'occasion d'un remarquable batteur. C'est en grande partie grâce à son jeu aussi délicat que tranchant que les morceaux blues-folk-psyché de Boris Kohlmayer gagnent en profondeur. La fatigue aidant, on se laisse volontiers emporter dans son univers d'un sombre vert d'eau. Grâce à son perfectionnisme - son dernier album a nécessité par moins de douze séances d'enregistrement - le concert prend un tour captivant.

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On pouvait compter sur Reveille pour nous sortir de cet état presque béat. Le nouveau projet de François Virot, accompagné de Lisa Duroux à la batterie et d'un bassiste non-identifié qui les a rejoints il y a quelques semaines seulement, consiste en un raffut pop-grunge emmené par le jeu brutal de la batteuse. On devine rapidement qu'elle ne doit pas jouer de son instrument depuis bien longtemps, mais personne dans l'assemblée ne semble en faire cas : l'enthousiasme de son jeu forcené est communicatif. On a presque l'impression de voir un enfant qui se réjouit d'avoir trouvé un nouveau moyen de pourrir les oreilles de ses parents. François, quant à lui, très classe dans son jogging trois bandes - mais il pourrait jouer en charentaises qu'on lui pardonnerait - brode sur cette trame épaisse avec la voix de fausset qu'on lui connaît bien depuis son effort solo de 2008. Si les mélodies peinent à émerger de cette bouillie sonore, le résultat est on ne peut plus réjouissant. Oui, d'aucuns reprocheront à Reveille son manque de bouteille, et on ne pourra leur donner tort. Mais sa fraîcheur est contagieuse et, malgré les multiples pains, on en sort l'éternel sourire angélique de François scotché aux lèvres et orné d'une furieuse envie de vivre.

Emeline Ancel-Pirouelle



Centenaire, Yeti Lane et Clara Clara, Festival Clapping Music, 10 mars 2010, Le Point FMR

J'ai longtemps procrastiné ce report, mais ne m'en voulez pas, le pain sur ma planche ressemble cet an-ci à un énorme campagnard comme on n'en trouve plus qu'à Sarlat. Inutile donc d'y voir un quelconque désintérêt ou méprise de ma part, d'autant que la maison de disque artisanale Clapping Music fait coup double à l'occasion de son dixième anniversaire : si Centenaire et Yeti Lane viennent présenter leurs nouvelles compositions/formations néo-folk, les électrisants Clara Clara égrainent à nos oreilles le jour de sa sortie leur Comfortables Problems.
Ça sent déjà le début du printemps, je parcours en sifflotant les quelques rues qui me séparent du Point FMR. Il est 18h, Paris me laisse un bref répit dans sa course à l'absurde. Je rejoins Émeline, le temps de s'en griller une et de commander une mousse fraîche, puis nous retrouvons Amélie, Charles et François de Clara Clara, pour une interview-conversation aussi sympathique que bordélique. Sans doute un peu ma faute, mes questions étant pour la plupart posées à l'emporte pièce. Sans doute un peu la leur, une polyphonie de réponses amusées m'étant le plus souvent rétorquée. L'heure tourne, les verres se vident, l'interview est dans la boîte. On laisse la petite bande reprendre ses quartiers dans la minuscule loge du Point FMR et notre attention se déporte maladroitement vers un écran géant déployé on ne sait pas trop pourquoi en plein milieu du bar. La voix de Jean Michel Larqué résonne, l'antre de la maison blanche bouillonne sous nos yeux et c'est contraint et forcé que je tire une croix sur le match de l'année. A défaut de onze Lyonnais en partance pour l'exploit, trois vont nous en mettre plein les oreilles. Je gagne au change.

La salle se remplit vite. A l'intérieur, tout le monde se connaît : on sent bien que le nombre d'invités et inversement proportionnel à celui des quelques malheureux s'étant fendus d'une modique somme pour dénicher un billet. Quoi de plus logique que d'être entouré de ses proches pour souffler ses bougies. L'ambiance est donc à la détente, les gens s'apostrophent, se tapent sur l'épaule, les groupes ayant joués la veille (Karaocake, Lauter) squattent les abords de la scène quand les compils - éditées pour l'occasion par Clapping et distribuées gracieusement à l'entrée - circulent avec gourmandise.
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Les bien nommés Centenaire, dont le premier effort n'a pourtant que quatre ans et dont le premier succès d'estime, The Enemy, est paru l'année dernière, se présentent en trio. Batti originellement sur une formule acoustique, Damien Mingus (My Jazzy Child), Aurélien Potier et Axel Monneau (Orval Carlos Sibelius) furent rejoint lors de la composition de The Enemy par Stéphane Laporte (Domotic) qui insuffla par l'intrusion d'une batterie minimaliste une fièvre électrique qui n'allait plus les quitter. Si le départ d'Axel n'élimine pas de fait l'influence folk acoustique du groupe, celui-ci fait quasi table-rase de son passé : seul un titre ré-adapté de The Enemy fait partie de la setlist de ce soir. C'est donc dans un inconnu teinté d'ambiances feutrées que Damin Mingus nous embarque, sa voix évoquant tour à tour la mélancolie doucereuse de Jason Lytle, puis celle monocorde et captivante de Christopher Adams (Hood). Assurée selon le principe des chaises musicales, l'instrumentation révèle toute sa richesse à mesure que s'étirent les morceaux. On reste suspendu à certains silences comme on se prend à fermer les yeux sur d'indolentes arabesques de claviers. Une rythmique sèche mais volubile permet à une guitare de générer de vibrantes nuées sonores qui planent négligemment avant de fondre dans le creux de nos oreilles charmées. Le set est court mais démonstratif : en 2010, il faudra compter sur ces Parisiens d'une profondeur d'âme que l'on jure abyssale.

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Un point score et une bière sifflée plus loin, c'est perdu au milieu d'une foule compacte que je me glisse dans l'espoir d'apprécier au mieux le désormais duo Yeti Lane. Il s'agit de leur premier concert sans le grand LoAc, eux qui avaient déjà débaptisé Cyann & Ben, leur ancien groupe, suite au départ de ladite Cyann. Mon attention est d'entrée subjuguée par l'amas de claviers, d'amplis et de machines diverses et variées que l'on croirait au moins destiné pour un quinquet. En général, ce type de surcharge pue le pâté. Mais il n'en est rien et chacun s'installe, face à face, dans sa moitié de scène respective : Ben au chant, à la guitare et aux claviers, Charlie derrière l'imposante batterie, entourée de synthétiseurs et autres quincailleries clignotantes. Ils ne sont pas là pour rigoler et nous non plus. Un faible éclairage rougeoyant confère au groupe une aura presque mystique que l'entame de set, tout en progression rythmique, ne fait qu'abonder. La plupart des morceaux joués sont extraits de leur premier album éponyme (2009) - le quatrième si l'on compte ceux de Cyann & Ben - parmi lesquels quelques titres inédits annoncent d'ores et déjà un maxi prévu pour 2010. J'avoue sans mal m'être laissé porter par ces structures folk à la fois carénées d'éléments krautrock (la répétition, les rythmiques) et d'influences psychés. Cette intime narcose tissée de sonorités extatiques est donc à situer quelque part entre Turzi et Zombie Zombie (ces derniers ont - comme par hasard - remixé certains de leur morceaux, à écouter ici), la guitare de Ben produisant par moment une étrange écume synthétique à la fois orgasmique et insidieuse. Et si la forêt d'instruments prend clairement le dessus sur les voix, provoquant d'irrémédiable montées d'adrénaline, l'ensemble, sur la durée, s'avère d'un relief très contrasté, Lonesome George en constituant l'Everest infranchissable. Il fait atrocement chaud, les lumières se rallument : j'ose à peine avouer le réconfort qu'elles m'inspirent pour aller m'humecter le gosier.

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On connait leur réputation, ils nous la confirment entre deux sourires : les Clara Clara préfèrent la spontanéité à la rigueur, le bruit à la dentelle, l'envie à la réflexion. Il n'est pas nécessaire d'écouter en long, en large et en travers leur second album, Comfortable Problems, pour se convaincre que le disque est taillé pour la scène et qu'un concert de ces trois-là peut s'apparenter à un déluge sonore particulièrement jouissif. Bien sûr, il y aura toujours ces langues de vipères qui maugréeront en regardant leurs pieds..."ça a déjà été entendus mille fois", "pfff c'est hyper simpliste, ça vaut pas tout le buzz qu'on en fait"... Mais à vrai dire, on s'en tape : un concert où transpire autre chose que l'émotion, où ce qui suinte laisse un goût amer et salé sur les lèvres, vaut parfois toutes les explications du monde. Et à ce titre, comment être déçu ! La batterie de François, jouant debout, au centre et équipé d'un micro-casque lui conférant un air de famille avec toute les divas blondes que la planète dénombre, est réduite à son strict minimum bien qu'étant la pierre angulaire du groupe. Le clavier d'Amélie, apparemment tombé en rade et remplacé sur le champ par l'un des quatre-vingt dix mille que possède Yeti Lane, est disposé à gauche quand Charles occupe le flanc droit, muni d'une basse élégante qu'il porte haut. Une nouvelle fois dans cette soirée si particulière, il s'agit de mettre de côté un passé pas si lointain, où le groupe jouait au milieu du public, sans micro et sans sonorisation autre que des amplis, éructant une musique rêche et abrasive à la manières des Américains de Lightning Bolt. En effet, aucun des morceaux du groupe contenus sur l'album AA (SK records, 2008) ne sera joué, quand la voix de François s'invite pour aérer des compositions qui, malgré la rage inextinguible qu'elles contiennent, ne sombrent jamais dans une violence bête et méchante. Dès les premiers morceaux et We Won't Let You Alone, le public fait corps à cette noise-pop sur-vitaminée et balancée à toute blinde. Le clavier d'Amélie donne une profondeur mélodique évidente à ces hymnes foutraques savamment distillés où la basse, d'une épaisseur saturée à faire pâlir Brian Gibson, cadence âprement un rythme mitraillé par un François Virot aussi frêle que transfiguré sur scène. Under the Skirt, Lovers puis Versus Education Of Artistic Peace finissent de me convaincre de la puissance de feu des Clara Clara qui, à défaut de révolutionner un style largement galvaudé par une palanquée d'imposteurs, s'évertuent à tirer vicieusement sur la corde de chacune de nos terminaisons nerveuses dans l'espoir de provoquer un démantibulement visible de nos membres endoloris. Pas le temps de souffler et de laisser les guiboles se détendre que la sagacité de leur set prend à nouveau à la gorge et époustoufle, tant la gouaille ravageuse des garnements martyrise au centuple nos tympans sur les tubesques One One One, où Amélie - ressemblant étrangement à Kim Gordon moulée dans sa robe blanche - ouvre le morceau en tintamarrant des baguettes sur une chaise, et Paper Crowns que toute la salle attendait pour exulter. La communion est totale, le gâteau d'anniversaire largement entamé. Il fait affreusement moite, chacun a au moins renversé sa bière sur le voisin, quand ce n'est pas sur soi-même, mais tous - ou presque - ont ce regard mielleux de la concupiscence assouvie. Je ne veux pas en savoir plus et je m'infiltre dans la nuit. Mes oreilles sifflent et siffleront jusqu'au petit matin.

Clap Clap Clapping, et longue vie.

Thibault

Photos

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crédits photos : Emeline Ancel-Pirouelle © pour hartzine