Kangding Ray l'interview

Il fait partie de nos têtes de liste pour 2015… Une chronique promise mais reportée, reportée par manque de temps (Je l’avoue mon temps !)… Cependant il était difficile de ne pas succomber à la stupéfaction de violence et de douleur issue du harsh-noise mêlée à une dose poussée d'expérimentation IDM ainsi qu’un grain de techno dancefloor ! Du coup on a souhaité s’entretenir directement avec l’une des recrue les plus prometteuse de l’écurie Raster-Noton… Interview yeux dans les yeux avec David Letellier… Right now !

Kangding Ray l'interview

Peux-tu nous en décrire ton parcours? Comment t'es-tu retrouvé sur raster-noton, label pour le moins élitiste et les prémices de Stabil?

J'ai étudié l'architecture à Rennes et à Berlin. Puis j'ai rencontré Carsten Nicolai (Alva Noto) en 2002 dans l'agence d'architecture où je travaillais à Berlin, il était artiste associé sur un concours dont je m'occupais. Plus tard, il m'a proposé de travailler avec lui pour la création de nouvelles œuvres. J'ai collaboré plusieurs années avec lui, on a fait énormément de projets différents ensemble, principalement des sculptures et des installations sonores, un peu partout dans le monde, mais il n'était pas du tout question de musique au début, il a fallu un ou deux ans avant que lui et Olaf Bender n'écoutent une démo de mes productions et me proposent de faire un album. J'ai ensuite travaillé 3 ans sur le disque avant qu'il ne sorte sur raster-noton en 2006.

Avant de partir pour Berlin en 2001, j'étais guitariste dans des groupes de rock, j'avais un sampler que j’utilisais un peu dans le groupe, mais je me suis vraiment mis à produire des morceaux quand je suis arrivé là-bas. C'est donc l'architecture, l'art, mais aussi Berlin et les rencontres que j'y ai faites, qui m'ont amenés à la musique électronique.

Malgré ta discographie, il semble que ce soit ta sortie sur Stroboscopic Artefacts qui t'ait mis en lumière... Penses-tu que la techno "généraliste" apporte aux auteurs plus "discret”?

Tu parles de la Monad ? Ou peut-être de Tempered Inmid ? Je ne sais pas vraiment, pour moi c’est un tout, je sors en effet sur Stroboscopic Artefacts des productions plus directes et plus techno, car le contexte s’y prête, mais elles ont aussi influencé en retour mon travail sur raster-noton. Je navigue sur cette limite entre musique expérimentale et musique de club, et je m'épanouis dans cette zone.

Cory Arcane était un succès annoncé avant même sa sortie... Entre pré-écoutes et teaser sur YouTube... Y avait-il une vraie opération marketing derrière ce LP ou une attente réel des médias à ton avis?

Il faut d’abord relativiser ce que tu entends par opération marketing, car on est très loin de Taylor Swift, mais c’est vrai qu’il y a eu beaucoup d’investissement de la part du label pour cet album. Sans le vouloir, je suis devenu au fil des années l’un des artistes le plus actif sur raster-noton, notamment dans le milieu club, mes sorties deviennent donc des moments importants pour le label, et Olaf Bender m’a dit dès qu’il a écouté les premières démos : “Fais-en un album très vite, c’est énorme, je veux le sortir avant la fin de l’année”, j’ai donc été poussé dans le processus par une belle énergie de la part de toute l’équipe.

Cory Arcane est un album léché, jusqu'à sa pochette ultra stylisée... Que voulais-tu prouver à travers ce disque?

Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, et je n’ai pas non plus de pression de quiconque pour obtenir un succès commercial, ce qui est plutôt un position privilégiée, mais autant faire les choses bien malgré tout, non ? Sortir un disque, avec tout ce que cela implique d’énergie et de temps d'attention disponible, est une belle opportunité pour faire passer des idées, qu’elles soient esthétiques, critiques ou politiques.

Tu fais partie de ces artistes qui vont piocher dans l'IDM, l'indus... Quelle est ta définition de la musique électronique aujourd’hui?

Le concept de "musique électronique" avait du sens au temps des pionniers et des premiers disques à base des sons de synthétiseurs, mais n’est plus vraiment d’actualité aujourd’hui je trouve, comme de réduire le rock à “de la musique faite avec des guitares“.

Depuis que la technologie s’est immiscée dans chaque recoin de nos vies, il est devenu assez peu judicieux de faire des distinction entre les musiques selon le type de techniques mises en œuvre pour la produire. De nos jours, presque l’intégralité de la production actuelle de pop, hip-hop et R’n'B est faite avec des machines électroniques, et une bonne partie du rock aussi, au grand dam des puristes probablement, mais c’est ainsi. Peut-on pour autant les classer comme “musiques électroniques” ? Probablement pas. Je pense que la techno ou les musiques de club en général ont encore besoin de développer plus loin un discours face au monde, une attitude, une culture en somme, pour ne plus qu’on les réduise au fait qu’elles soient créées avec des machines électroniques.

Je suis resté bloqué sur These Are My Rivers. Quelle relation as-tu avec tes morceaux? Y a en a-t-il dont tu es plus fier? D'autres que tu aurais préféré enlever? Comment matures-tu un album?

Je n’ai pas vraiment de “hits”, mais j’ai certains morceaux plus populaires que les autres, ou avec plus de vues sur YouTube, si c’est une façon d’évaluer, Amber Decay en est un exemple.

Mais je ne sors jamais quelque-chose dont je ne suis pas entièrement satisfait, il y a bien sur des choses que j’aurai aimé mieux faire, mais quand je laisse un morceau sortir de mon studio, c’est que j’en suis suffisamment satisfait pour continuer à l’assumer dans le futur.

Il y a comme un concept invisible derrière Cory Arcane, quel était ton état d'esprit en produisant le disque? Avais-tu une idée bien définie dès le début?

Comme d’habitude, le concept de départ était relativement abstrait, comme une intuition composée de textures, de matières et de couleurs, puis au fur et à mesure, cette intuition s’est concrétisée en sons, qui sont ensuite devenu des morceaux, puis assemblés en album.

Quel est le dernier album non électro que tu as écouté, qu'en as-tu pensé?

C’est encore une fois assez difficile de définir ou s’arrête l’électronique, peut-être que le disque le moins imprégné de machines que j’écoute en ce moment c’est le Black Messiah de D’Angelo, un très grand album.

Y a-t-il des artistes avec lequel tu souhaiterais collaborer... Des morceaux que tu aimerais remixer?

Kendrick Lamar probablement, ou Drake peut-être...

Avec Cory Arcane, tu es devenu l'un des artistes les plus prisés de la sphère techno, que peut-on te souhaiter pour la suite?

De continuer tranquillement mon chemin, comme je l’ai toujours fait.

Audio

Tracklisting

Kangding Ray - Cory Arcane (raster-noton, 30 octobre 2015)

01. Acto
02. Dark Barker
03. Brume
04. These Are My Rivers
05. Safran
06. Burning Bridges
07. Bleu Oscillant
08. When We Were Queens
09. On Sleepless Roads


HZ MONTHLY MIXTAPE – NOVEMBER15

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Hz Monthly Mixtape - November15

01. Bersarin Quartett - Sanft verblassen die Geschichten
02. Infinite Bisous - The Past Tense
03. Shall We – Closer
04. Martin Courtney – Awake
05. Billy Rider-Jones - Wild Roses
06. Jeffrey Lewis - Scowling Crackhead Ian
07. The Chills - Liquid Situation
08. Arbeid Adelt! - De Dag dat het Zonlicht Niet Meer Scheen
09. Colored Music – Heartbeat
10. African Head Charge - Latin Temperament
11. Pixeltan - Yamarena-I
12. Kamixlo – Paleta

01. Arash Moori – Tantalum March
02. OMAAR – Espacio
03. Octual – Singularity
04. Michal Turtle - Astral Decoy
05. Silicon Teens - State Of Shock (Part Two)
06. Shlomo – Avadon Part 1 (Antigone Remix)
07. Frak – Radiant Dominance
08. John Carpenter - Vortex (Uniform Remix)
09. Arca - Broke Up
10. Kangding Ray - These Are My Rivers
11. December – Berds
12. Tommy Four Seven – X9


On y était : Transient Festival

TransientTransient Festival, 14/16 novembre 2014 à Mains d'Oeuvres

14 novembre 2014. Le contraste entre la soirée off du Transient au Monseigneur et celle d’ouverture du festival vendredi nous pose face à une évidence : en dix ans, la musique électronique a beaucoup changé dans le fond comme dans la forme. Le panel de jeudi donnait un échantillon éclatant de notre époque, qu’il s’agisse des douces agressions protéiformes du Lyonnais Vophoniq, ou de l’ambient corrodée et absorbante de Bill Kouligas qui dirige le label Pan, l’un des pivots esthétiques du moment. Le lendemain aux Mains d’Œuvres, on sent comme un gouffre entre les expérimentations contemporaines et l’électronica un peu précieuse ou naïve des producteurs-clés de l’ancienne génération. La soirée s’ouvre par de jeunes Français clairement imprégnés de ces derniers, Ocoeur et le VJ Hieros Gamos, très honnêtes, mais bien prévisibles : des visuels géométriques type économiseur d’écran à thématique Tron qui semblent aujourd’hui un peu parodiques, pour illustrer une électro-glitch de geek, carrée et précise, dont on a fait le tour mille fois grâce à Alva Noto et consorts, le tout manquant tout de même d’un peu de mystère et de fantaisie.

Heureusement, Arovane n’est pas né de la dernière pluie et son live, bien que typique d’une manière de faire soignée à l’ancienne, est un délice. Le producteur allemand nous fait glisser dans un tunnel digital immaculé, les matières y sont translucides et les rythmes chromés. Rien ne dépasse, tout se situe à la surface, mais une surface hyper travaillée, et si ce genre de plaisir d’esthète peut sembler un peu vain à une époque où l’on revendique le DIY, la crasse et l’instinct, l’expérience est plutôt rafraichissante, et on suit le fil très fin qu’Arovane déroule devant nous. Dans un flashback nostalgique, cette soirée nous ramène à cette époque où des labels comme City Centre Offices, Morr Music ou Mille Plateaux représentaient le nec plus ultra, et où l’avant-garde électronique était une affaire de finition, de sophistication infime.

Moins délicat mais toujours dans la thématique « 40-something white guy behind a laptop », Richard Devine nous donne une revigorante leçon d’électronica-hardcore, à laquelle il est impossible de résister. Consacré au versant le plus bruyant de ses prods, son live est un torrent hyperactif de breaks et de sub-bass projetés à un BPM très élèvé, et instaure une ambiance de rave nerd auxMains d’Œuvres, à laquelle on se joint volontiers. Comme quoi, on savait faire la fête début 2000.

Thomas Corlin

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15 novembre 2014. 19h40, je me glisse dans la pénombre de la salle 2. Au premier rang, un groupe de danseurs s'agite dans la lumière de l'écran géant. Un pote me glisse à l'oreille que le live de Lumisokea était juste incroyable. "Beaucoup moins linéaire que ce qui passe maintenant". Il faut l'avouer, le début du live patauge un peu et la puissance du kick ne parvient malheureusement pas toujours à faire oublier quelques déséquilibres dans la construction. Ces critiques suffisent-elles à dire que le live de Somaticae est un échec ? Non. A aucun moment je n'ai envie de sortir de la salle, et j'attends bien sagement la fin du live pour aller chercher un verre (pas trop cher d'ailleurs). Bienveillance du premier des premières heures ? Pas seulement : si la partie techno industrielle m'a un peu laissé de marbre, les inspirations UK et les multiples références au gabber (toujours grasses à souhait) m'ont un peu plus excité le tympan. En outre, le passage d'une techno très martiale et machinique à la frénésie tribalisante de la fin du live - sorte de retour à la nature paradoxale par les machines - plutôt bien senti confère une dimension narrative appréciable à l'ensemble. Et puis bon, un live de Somaticae, c'est aussi l'occasion de le voir s'agiter comme une pile sur scène et dans la foule, puisque le bonhomme ne voit aucun inconvénient à laisser traîner ses boucles pendant trente-deux mesures pour venir sautiller comme un pygmée. Bilan donc, pas le live de l'année, mais les amateurs de grosse caisse et de verre pilé apprécieront.

S'en suit une courte pause qui m'offre l'opportunité d'aller jeter un œil aux installations. Pour une fois, la pluridisciplinarité a du sens et les éléments "non musicaux" ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe. Le Delta d'Olivier Ratsi par exemple, illusion visuelle et sonore reposant sur le principe de la montée infinie, assure une transition parfaite entre les salles de concerts et la salle d'exposition. Si l'une des ambitions du festival était, comme le précise la note d'intention, "de rendre sensible un dialogue sous-jacent entre les pratiques artistiques issues de l'électronique et les nouvelles technologies", force est de constater que le pari est réussi.

Il est déjà 20h45 et le live de Plaster ne va pas tarder à commencer. Une fois encore, l'entrée en matière est un peu laborieuse. Je peine vraiment à décroiser les bras et j'ai l'impression de m'être endormi dans un bus lancé plein gaz sur l'autoroute du BPM. Je me demande qui est ce chauve à l'air patibulaire qui vit sa performance en fermant les yeux et en se pinçant les lèvres. Le crâne chauve arrosé par des lumières denses, il ressemble plus à un combattant du Pride sur le chemin du ring qu'à un producteur de musique électronique prêt à en découdre avec ses machines, mais soit, j'attends la suite - et tant mieux. En un tournemain la mayonnaise prend et en avant pour la grande claque. Les jambes se laissent aller au rythme lancinant de boucles sombres et profondes. L'esprit est happé par l'énergie mystique dans laquelle baignent les nappes et le temps accélère d'un coup sec. La progression du live est rondement menée et la structure d'ensemble est stupéfiante de discrétion. Pour la première fois depuis longtemps, je ne veux même pas me retourner vers mon voisin pour lui dire que c'est bien... tellement c'est bien.

22h. Kangding Ray apparaît sur la scène de la salle 2. Visage aimable, crâne impeccablement rasé, tenue noire très sobre, l'ancien étudiant en architecture dégage quelque chose du gourou transhumaniste. Son live est propre, précis, parfait. Pas grand chose à dire, donc. Des rythmiques élaborées soutiennent des mélodies qui s'enchaînent avec un naturel déconcertant. C'est vivant, machinique, complexe mais jamais compliqué. Ça fait plaisir et ça détonne. Le public est ravi et il aurait tort s'il ne l'était pas.

Carton plein pour cette soirée donc où mon seul regret en quittant Saint-Ouen est de ne pas avoir demandé de passe pour la veille. Merci Transient.

Alexis Beaulieu

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