On y était – High Places & Field Music

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High Places, Field Music, Paris, le Point FMR, le 20 avril 2010

Ça y est. On a presque retrouvé la configuration d’été du Point FMR. Inutile de dire que c’est avec un plaisir non dissimulé que je gagne les rives du Quai Valmy, le soleil daignant enfin lécher de son empreinte tiède mes bras dénudés. N’y voyez aucune récurrence de propos abstruse, mais comment passer sous silence les effluves estivales du Midi que la programmation de ce soir évoque à mes oreilles ? Alors qu’importe les moqueries, refréner l’impatience n’est pas ce qu’il y a de plus sain mentalement, surtout lorsque l’excellence du festival – qui se déroulera les 23, 24 et 25 juillet 2010 – commence à être déflorée un peu partout sur la toile (The Stranges Boys, Lonelady, Lee Ranaldo). Le duo High Places avait en effet égrainé ses « mélopées tribales » quand bien même les cigales s’en donnaient à cœur joie. Et même si je n’avais pas totalement souscrit à leur verve hypnotique d’alors, l’occasion était trop belle pour ne pas se laisser happer pour de bon dans la chaleur moite de leurs élucubrations mélodiques. D’autant que les Anglais de Field Music – que les Belle & Sebastian ont personnellement adoubé en les invitant à leur second Bowlie Weekender qui aura lieu dans le cadre des All Tomorrow’s Parties en décembre 2010 – partageaient l’affiche de ce Club Folamour #5.

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Vivoter un verre à la main en taillant le bout de gras, ça me connaît. Je loupe donc l’entrée sur scène de Mary Pearson et Rob Barber. Cependant rien de grave, je m’immisce dans la salle clairsemée dès la moitié du premier morceau. Mary vient de Brooklyn et ça se voit rien que par ses sapes. Passe donc le look proto-hippie, la belle nous fait face tandis que son conjoint joue de biais, la regardant elle et pas nous. Une table où se trouve disposée une batterie électronique, un clavier et différentes consoles digitales les sépare, les deux oiseaux ayant chacun une guitare qu’ils portent haut. En deux ans, ce n’est clairement plus le même groupe, eux que l’on présentait jadis, du fait de leur tribalisme enfantin, tels les dignes rejetons peinturlurés d’Animal Collective. Cette évolution n’est pas pour me déplaire tant je commence à en avoir ma claque des frappadingues sus-mentionnés. D’emblée l’oreille est écorchée par une balance que l’on jure faite avec des boules quiès, les beats programmés étouffant littéralement le chant et les parties de guitare du couple. L’entrée dans le set est donc difficile mais le duo, muni de son deuxième album High Places vs Mankind paru sur Thrill Jockey (Tortoise, The Sea and Cake), est largement en capacité d’inverser la tendance, ce qu’il fait somptueusement dès On Giving Up et ses méandres rythmiques. Dès lors, la voix profonde de Mary se révèle à sa juste valeur, drapée d’échos où dans son entière nudité, tout comme le jeu de guitare épileptique de Rob. On croirait d’ailleurs entendre sur Constant Winter ces guitares fractales que les Anglais de Gang of Four déclinaient sur leur chef-d’œuvre Entertainment! Mais ici l’électricité est catalysée par une multitude d’effets dans un tourbillon atmosphérique qui laisse pantois. Les nappes synthétiques s’entremêlent avec grâce en s’enroulant délicatement autour d’une batterie à l’écrin de velours (She’s a Wild Horse). Oscillant entre une dream-pop crépusculaire (Canada) et la candeur de quelques fulgurances aux textures aqueuses (On a Hill in a Bed on a Road in a House), le duo répand avec emphase son halo rougeoyant et crépitant, perdu quelque part dans les limbes, entre désir et abandon. Revenir à la vie devient un exercice douloureux. Pourtant il le faut bien, l’air semble plus respirable dehors.

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Par excès d’honnêteté, j’avoue avoir écouté pour la première fois Field Music sur le chemin du Point FMR. Ce soir, la découverte était donc presque totale, si ce ne sont les deux, trois articles lus ici et là. En tout état de cause, pas besoin de s’enquérir de dispendieuse littérature pour s’apercevoir du lien de parenté entre les deux membres fondateurs du groupe. David et Peter Brewis ont ce même air inquiétant que la rigueur très protestante de leur allure ne peut que décupler. Il y a cette marque de folie imprégnant le regard, cette tension palpable dans chacun de leur geste, cette religiosité dans l’approche d’instruments qu’ils se partagent (batterie, guitare, orgue). On comprend mieux pourquoi les deux musiciens complétant le groupe se tiennent subrepticement à l’écart. Mais le fouet ce ne sera pas pour ce soir tant le groupe joue bien, avec cette ferveur millimétrée tant de fois remise à l’ouvrage. Venus présenter leur œuvre titanesque, Measure, sortie sur Memphis Industries le 15 février dernier, comptant pas moins de vingt morceaux pour deux disques, les frangins espèrent vaincre le signe indien et enfin accéder aux devants d’une scène médiatique qui pour le moment et malgré de vaines tentatives se dérobe à leur talent. Et c’est vrai qu’ils ont essayé, aussi bien avec Field Music (2005), Tones of Town (2007)  que par le biais de projets parallèles comme The Week That Was pour Peter, School of Language pour David. Qu’ils viennent de Sunderland n’a donc en soi rien d’étonnant, même les joueurs de l’équipe de foot locale se font appeler les black cats. C’est dire. En tout état de cause, ce soir, difficile de ne pas être emballé par un début de concert lumineux, tutoyant d’entrée, de sa grammaire rock soignée, les cimes d’un psychédélisme seventies jamais mort de ce côté-là de la Manche. C’est tout un pan de l’histoire du rock qui est épousseté et ce avec une virtuosité magistrale, tant leurs digressions titillant les abysses du rock progressif sont suffisamment contrôlées pour ne pas y sombrer corps et âmes. Puis, peu à peu, sous l’enchaînement vertigineux des morceaux, et devant un tel étal de chansons jouant avec cette dangereuse étiquette de déjà vu, on se surprend à penser au vide sidéral de son réfrigérateur, à ce putain de courrier que l’on doit envoyer à l’assurance… ce qui, à ce stade, constitue le point de non-retour. A trop vouloir en faire, on se perd et peu importe la manière, l’ennui fait tâche d’huile. Dommage, car à première vue, ces thuriféraires d’un retour vers le passé ont de quoi passionner. Reste à dégrossir l’ensemble et à repasser les plats. Une fois encore je me dévoile : je n’ai pas attendu la fin du concert pour aller m’encanailler ailleurs.