On y était : Marathon! 2017

La musique, lorsqu'elle est jouée sur scène, s’accommode bien souvent d'un lieu, épousant les courbes de sa réputation et reflétant les ors d'un historique marquant. Ou non d'ailleurs. Que l'annuelle soirée Marathon! se déroule à la Gaîté Lyrique n'a alors rien d'anodin. Pour avoir traversé les siècles, multiplié les scènes, été déclarée morte et de nouveau en activité, un second lustre a été redonné à cet endroit lorsque les musiques actuelles et autres arts numériques y ont fait leur entrée. Par la grande porte, celle de l'institution.

Comme pour prouver que certaines initiatives ne sont pas vaines ou mal récupérées, Marathon! appuie plus fort sur le champignon et insiste sur la rencontre entre le statut et le devenir. Son essence tient même de cette hybridation des genres, bien que loin d'être incompatibles (et les collaborations allant dans ce sens sont légion), qui réunit la musique répétitive des grands auditoriums et celle des clubs, binaire, sortant d'un underground homme-machine aux considérations a priori plus primaires.

Prestation phare de la soirée, le Versus Synthesizer Ensemble, a recomposé les pièces techno d'un puzzle classique. Un ensemble orchestral, certes bien em-phase, dirigé par Carl Craig, impassible légionnaire de cette armée synthétisée, et broyé par l'intensité du jeu de Francesco Tristano. Le récemment échappé d'Aufgang sait mieux que quiconque faire valser les notes, les retourner à l'envoyeur avec grand fracas et imposer son rythme ultra nerveux, saccadé et rythmé comme un possédé. Les doigts fins et les épaules larges, il a, du haut de sa formation classique, renversé les codes, aidé de M.C. Carl Craig et de ses quatre musiciens, faire rentrer Detroit sous les dorures des symphonies cheveux gris.

Piano toujours pour la suite, mais nettement plus aride. Fabrizio Rat, issu quant à lui de la formation Cabaret Contemporain (à l'affiche l'année précédente), a trituré noires et blanches de sa Machina une heure durant pour en extraire des notes aussi vénères que des beats assourdissants d'un set acid. Une techno brute, sans variation composée à la lueur d'un instrument classique, qui paraît ici sous ses airs les plus rugueux et acharnés. Live à 360°, là encore à l'épure contemporaine, le son et l'image se sont coordonnés comme jamais et la manière aura eu raison de l'art. Sauf pour Bambounou, où ni l'un ni l'autre n'auront décloisonné sa représentation.


On y était : Transient 2016

Brosser un portrait général et pluriel de la scène électronique actuelle, sous ses coutures les plus variées et dérivés les plus infléchis, est l’ambition du festival Transient qui, depuis trois ans maintenant, gratifie le mois gris et triste de novembre d’une salve d’événements digital friendly. Une jolie percée pour ce paysage culturel trop souvent réduit aux seuls intérêts geek et club, petit tour d’un festival branché à 360°, électronique jusqu’à la moelle.

Vendredi 05/11. Débarqués frais comme des gardons dans l’enceinte du circulaire et enivrant Cabaret Sauvage, le principe s’édicte vite : circule. Dehors, la nuit est tombée, il pleut à verse et les plus motivés sont là - ils auront ô combien raison. L’idée, c’est justement de naviguer entre les installations, intérieures et extérieures, quand chaque heure permet de mettre en avant le live d’un artiste. En première partie, la part belle était faite à l’audiovisuel, trop grand oublié des clubs. On regrettera juste que ces doubles shows n’aient pas été redistribués sur toute la nuit, l’expérience aurait été plus équilibrée, et le preste horaire du labyrinthe sonore de James Whipple, l’impénétrable projet M.E.S.H., où l’apport visuel de Michael Guidetti promettait d’heureuses combinaisons. Mais la scène, loin d’être accessoire, ne concentre pas toutes les attentions. La vidéo on repeat de Yannick Vallet nous aura fait le week-end, hypnotisante expérience immersive dans le vide blanc des routes américaines, succession Street View motivée par une quête dont la source est la série chef d’œuvre de David Lynch : Twin Peaks All Over The States.

Côté scène, on attaque la meilleure partie de la nuit avec cet enchainement de madre de Dios. Voiron, producteur parisien assez génial de l’écurie Cracki, n’aurait pas pu mieux réussir à rendre les corps mobiles et entremêlés avec sa grande baston électronique marquées de coups de poings acides et kicks synthétisés. Meilleure entrée en la matière avant l’arrivée du grand, de l’immense Legowelt, aka le seul homme qui se prend en photo en chaussettes entouré de synthétiseurs et de plantes vertes qu’on peut trouver cool. La faute à Crystal Cult 2080, petite bombe sortie chez Crème Organization en 2014. Entre nappes démoniaques, sonorités deep et acid-house, notre homme-machine assure au public du Cabaret Sauvage une connexion Chicago-La Haye vénère juste ce qu’il faut, hybride et riche à souhait. Le début du bonheur, si l’on veut. Subjex est l’autre bonne surprise, représentant de la scène glitch dont on cause assez régulièrement ici, dont les breaks ont salement contribué à secouer les derniers conquérants de la fosse du Cabaret Sauvage.

Samedi 06/11. La jauge est déjà plus remplie, cela fait plaisir à voir. La venue du vétéran Luke Slater en a fait déplacer plus d’un. Pourtant, le festival a ce soir-là dû essuyer quelques revers, à commencer par l’annulation triste, triste et triste de Mika Vainio, moitié de Pan Sonic, duo finlandais expérimental à l’approche minimaliste glaciale. Motif : raison de santé. C’est donc seul que Franck Vigroux assure leur show, qui devait pourtant présenter les derniers résultats de leur prolifique collaboration. Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, Coldgeist devra aussi oublier le live audiovisuel qu’il avait préparé, les raisons techniques sont toujours les plus fortes. On se console côté jardin, avec des installations artistiques, les mêmes que la veille, qui n’en finissent pas de détourner écrans et objets numériques au service d’un questionnement plus culturel, citons Hugues Clément et Dorian Ohx. De retour sur scène, c’est Abdullah Rashim, esthète suédois des lignes pures et obscures d’une techno deep racée, qui le remplace au pied levé. Avec un son millimétré et intransigeant, il chauffe à blanc la salle du Cabaret Sauvage, prête à cueillir la race de son week-end. Paillettes et mâchoires serrées. Xhin, d’entrée, déboulonne ce qu’il restait de temps de cerveau. Armé de tracks aux structures étudiées, bâties avec perspective, il annihile toute vie synaptique, au cas où il demeurait chez les plus résistants d’entre nous quelques velléités de neurotransmission. Une véritable vision de l’électronique, qu’on retrouve ensuite chez Luke Slater, dans un genre autre, et dont les deux heures de live font vivre un acharnement vivace au circuit imprimé chaotique qu’est devenu notre esprit. Blndr reprend les manettes mais la tempête est passée.

Vendredi 25/11. Finalement, c’est la soirée off qui ouvrira les chakras à mort, avec une affiche au goût d’inconnu - si ce n’est les bons soldats Rubbish T.C. et UVB 76 qui officiaient déjà lors du in. La venue un peu exclusive d’Impulse Controls a littéralement tout broyé, réunion sans sourire mais bien bien bien productive de Blush_Response et de Darko Kolar, représentant ici du duo serbe Ontal. Un live brutal, ultra fat où les kicks alourdissent à chaque impact la cale du Batofar, compacts et intenses, laissant à la limite de l’épuisement. Notez aussi qu’en ouverture, c’est le label ukrainien Kvitnu qui était mis à l’honneur, accueillant d’abord un set de Kotra avant de laisser place à un live de Zavoloka, les deux producteurs qui le dirigent. Une programmation qui avait le mérite, outre de pulser encore et toujours, de délocaliser les scènes, de les faire se croiser et de rendre l’événement plus global, l’affiche moins attendue. Pari réussi pour qui parlait de mettre en lumière la diversité des musiques électroniques et des pratiques numériques.


On y était : Heart of Glass, Heart of Gold 2016

C'est après avoir traversé la discographie de Teenage Fanclub, tutoyés les cimes du vulcania, longé deux verges que nous sommes finalement arrivés sur les versants ondulés de la Viadéne; lieu sacré où se tient le Hog Hog 2016. Après deux éditions ardéchoises il est désormais temps de découvrir les joies du Cantal. Arrivée vendredi fin d'après midi, à temps pour entendre un titre ou deux  du tandem parisien  Apes & Horses, mais surtout à temps pour voir nos chers écossais sur la scène 1.

Une centaine de personnes pas plus sont massés devant la grande scène pour le concert de Teenage fanclub, une affluence de concert de kermesse en somme ,pour un groupe culte approchant les trente ans de carrière c’est une belle aubaine. La qualité sonore parfaite, la franche communion et un setlist “best of ” agrémenté de deux singles de l'excellent nouvel album : Here  finiront par ravir nos cœurs d’aficionados.

teenageTransition sonore radicale, mais ultra dépaysante, puisqu’enchaîne sur la même scène le trio sororal Israélien A-wa avec leur étonnante “folk’n’beat yéménite”. Robes traditionnelles baskets, chants ancestraux teintés d’électro sont au rendez-vous, souffle dès lors au Hog hog un vent frais désertique au bonheur contagieux.

Un petit tour au “platine” pour chauffer la scène 2 avant le set de Bergen Kremer que nous louperons malheureusement, dû à un petit moment “fan de” avec Norman Blake ( leader des Teenage Fanclub ).

Il est minuit et demi et on retourne sur la grande scène pour retrouver Ninos du brasil et leur ambiance carnaval tribal brésilien. Le duo italien martèle, télescope leurs toms devant une foule dont l’hypnose révèle l’extase.

Pour conclure notre vendredi de la plus belle des manières on se dirige vers le chalêt (le club), au poutre massive et à la charpente triangulaire, pour se déhancher sur les pépites africaines qu’exhument Brian Shimkovitz depuis près de douze ans avec son désormais culte label Awesome tapes from Africa. Soirée digger oblige on achève le dancefloor sur le set d’Hugo mendez du label Sofrito et ses trouvailles tropicales venant de toutes horizons.

Ce n’est que le samedi vers midi que je me rend compte, que vallonnées, les courbes felliniennes du camping offre une activité sportive naturelle, qui sera la caution health du weekend, avec le savoureux Burger de l’Aubrac.

Au delà du festival et sa belle programmation, les entre deux et le champ des possibles sont tels que tout semble être une invitation a l'oisiveté : du kayak au disquaire, au pop up shop, j'en passe et des meilleurs, on aimerait que ça dure une semaine alors qu’on est que le lendemain matin. Cette sensation va d’autant plus se préciser que nous nous dirigeons vers la piscine.

pizzaLa diversité gonflable qui y règne est indécente, de la tranche de pizza à celle de pastèque en passant par le bretzel, là tout n'est que palmes et flotté, flux d'âmes apaisés. Aux abords de l'eau les guitares légèrement saturés de Frankie Cosmos bercent gentiment les festivaliers. On alterne entre plongeon, déferlante dans le toboggan et danse enivrée sur le dj set d’apéro soviet, moment coup de coeur mongol !

Un gros apéro plus tard, on retourne aux choses sérieuses. 22h et des poussières, la piscine est paisible, l’Aligot sommeille et la scène 2 est chauffée à blanc. Les sœurs Larson : Taraka et Nimai accompagnées de Ryan montent sur scène et là comme souvent avec les groupes américains le show est ultra rôdé, rien ne dépasse, le son est au rendez-vous et la trans de Prince Rama s’opère.

Les deux sœurs entretiennent leurs looks , poses gourous MadMax paillettes avec un audacieux cameltoe pour la chanteuse.

Le public est ultra réactif, tant que Taraka les rejoins malgré elle suite à ce qui semble être un slam raté, mais ultra pro le chant reste précis malgré la chute. Les titres s’enchainent, particulièrement ceux de Top Ten Hits Of  The End Of The World pour mon plus grand plaisir, préférant l’énergie glam  à la pop trop sucrée du dernier album X-Treme Now.

princeramaLa frontwoman se dandine façon Madonna dans son legging Mona Lisa qui orne la couverture du nouvel album , sa sœur hypnotise ses fûts avec ses boucles tribales et Ryan fait office de Tony Micelli  alternant guitare, clavier et autres bidouillages.

Le public semble conquis et réclame un rappel mais l’heure c’est l’heure et les darons de Frustration sont attendus sur la scène 1.

Je retrouve au bar extérieur Ryan et Taraka autour d’une clope que la chanteuse me jalouse, mais responsabilité vocale oblige elle décline l’offre des volutes.

On parle de Trump, de la tournée et du festival vegan parisien le smmmile qu’ils retrouveront le weekend suivant. Ryan tente de baragouiner des bribes de phrases en français et même en italien avec la même agilité que Paganelli interviewant Balotelli,on reviendra donc à la langue de Gascoigne. Très souriant, très sympa, très Williamsburgh, bref une soirée américaine.

Je zappe Frustration, en sachant que ça jouera bien qu’ils donneront tout etc… mais ce n’est pas mon truc, un peu trop réchauffé pour moi donc répit au bungalove, avant de nous diriger vers le chalet jusqu’à l’aube.

On entend depuis notre cosy logis les premières notes de “hebrew house”de l’écossais Mr. T.C en sachant qu'on rate un énorme concert, mais la détente, la bonne compagnie et le get 27 -ce breuvage sournois- auront raison des premiers titres. Sacha Mambo prendra le relais, nous entraînant jusqu’à l’aurore.

Le réveil est compliqué, l’heure du départ approchant à notre plus grand regret. Une longue route nous attendant, nous ne verrons pas Black Devil Disco Club et partons le cœur serré. C’était mon premier Hog Hog et c’était plus qu’une prolongation de vacances. De l'accueil à la sécu en passant par les gens de la technique, on reconnaît la qualité d'un lieu aux gens qui l'anime. Loin de l'attroupement, de l'urgence de changement de plateau de certains festivals, où l'on peut passer plus de temps à courir qu'à se poser devant une scène, ici tout est mis en œuvre pour que rythme et confort cohabitent.

Ajoutez à ça une météo idyllique, Heart of Glass Heart of Gold, Haut les coeurs 2017 !

Texte par David Boring


On y était: Celestial Trax et Nunu à Bye Bye Ocean

On aime vraiment toujours autant retrouver le parquet de la Java pour certaines soirées. Son plafond bas, la sueur partout, l’étouffante humidité ambiante, et la Stella en pinte. Le 17 se tenait la traditionnelle Bye Bye Ocean. Après un été de repos, on a pu y voir notre nouvelle mascotte strasbourgeoise d’Astral Planes, Nunu, et un des protagonistes de Purple Tape Pedigree, Celestial Trax .

Promis on ne parlera pas de l’alarme incendie, mais plutôt d’une sorte de remix mi-nightcore mi-UK de Get Busy dans le set de Celestial Trax, et de la technicité sans faille de Nunu dans une Java qui a peu à peu désempli. On pourrait aussi parler, de comment les interjections de Rihanna ont permis de révolutionner le dancefloor de la musique bizarre, comment à trois ou quatre reprises on retrouve des remixes aussi variés qu’étranges, dans les différents sets d’Aprile, Celestial Trax ou Nunu, de ces mêmes interjections. L’interjection en linguistique a trois fonctions bien particulières, elle permet à la fois d’exprimer spontanément une émotion, un étonnement, un ravissement, d’adresser un message, approbation/dénégation et  de créer une image sonore plus ou moins approximative. On se gardera bien de dire à quelle fonction se réfère Rihanna mais tout de même, ça provoque des choses bien étranges sur le dancefloor ces « blah blah blah », et « work work work ». Interjection/répétition, ça produit un rythme, un signal, une reconnaissance. Peut-être qu’au fond ça permet un phénomène de reconnaissance sonore qui invite aux expérimentations les plus audacieuses tout en obtenant, une sorte d’approbation général des corps qui tentent de danser.

Mais il ne suffit pas de se perdre dans la linguistique et dans les hagiographies de Rihanna pour dire à quel point cette soirée, comme très souvent, était chouette. Quand on est à une Bye Bye Ocean, comme assez rarement à dire vrai, on a l’impression d’être dans la musique en devenir, dans la musique de maintenant, celle qui expérimente, qui tente des formes et du fond. Dans la musique qui, singulièrement, essaie de travailler à sa propre invention. Et entre le set UK, hip-hop, électronique de Celestial Trax et le set expé, pop, étrange de Nunu on a été servi.

Il y a toujours ce joli sentiment d’être en adéquation avec les tentatives de réaliser le futur musical dans les Bye Bye Ocean, et rien que pour ça, on saluera toujours les programmations ambitieuses de ce définitivement très chouette collectif. Après Angel Ho et Air Max 97, c’était Celestial Trax et Nunu, plus tôt dans l’année on avait eu l’occasion d’y voir Rabit et Lotic, bref, un beau panel de ces scènes monstrueusement productives auxquelles nous sommes si attachés. Mention spéciale au set vraiment très très remuant et impressionnant de Nunu, qui on le rappelle a sorti un des plus jolis EP de l’année du Astral Plane, Mind Body Dialogue.


On y était: Plutominium au festival Visions 2016

On y était : Plutominium au festival Visions 2016

Il se passe de bien belles choses sur Plutominium, cette étrange planète microscopique dans laquelle évoluent deux amibes esseulées : une grande gigasse désarticulée et facétieuse face à un mastodonte musculeux et incommode. Les deux protozoaires se rencontrent et se tournent autour, s'engagent dans une lutte assassine pour finir progressivement par se rapprocher et fusionner. Le fruit de cette hybridation donne naissance à un nouvel être unicellulaire baignant dans une totale plénitude...

Touché par la grâce divine (que Dieu les assiste), ce spectacle déborde d'inventivité. Là ou certains projets artistiques DIY ont souvent trait au trivial, au sordide et à l'humour grinçant, cette œuvre lumineuse montre un tout autre penchant. La désespérance de nos artistes lo-fi suinte par tous les pores faisant la part belle au cynisme ou à l'humeur de potence mais cette œuvre s'en distingue par son esthétique renouvelée. Ce spectacle s'adresse à tous les publics en dépit de son apparente naïveté et nous émeut avec la même immédiateté. Qu'importe la destination, nous retrouvons aussi aisément la cosmogonie fantaisiste de Gregaldur et d'Olivier Gonnet (Mimi Kawouin).

La musique de Plutominium est composée par Gregaldur qui, pour info « flash de dernière minute », a décidé de s'éclipser pour laisser place à un tout nouveau projet. Gregaldur s'efface au profit de « Héron Cendré » mais ces pseudos ne font qu'un car, tout un chacun peut pertinemment savoir qui se cache derrière ces différents avatars. La musique de Grhéronldur est reconnaissable entre mille projets « lo-fi-foutraques-jt'enfoutrais-moi-pouet-pouet-t'as-vu-ma-quéquette ». Elle a cet incroyable pouvoir qui est de nous faire passer par diverses strates d'émotions: de la totale régression à la profonde mélancolie pour finir dans la surexcitation la plus totale à l'écoute des morceaux hystériques cyber techno qu'il balance l'instant d'après. La mélancolie triomphe cependant car, quoi que nous fassions, elle nous saisit à la gorge sans nous puissions en contrôler ses effets. Ses petites comptines purement instrumentales aux cliquetis et tintements sonores subtils ont la particularité de nous y mener bien bien profondément.

Pendant le spectacle, qui se crée sous nos yeux ébahis et devant nos faces d'abrutis, Gregaldur s'engage physiquement dans des moments de pure folie qui viennent accompagner la narration. Il s'agite de toutes parts en faisant osciller un thérémine au moyen de ses faux bras géants incorporés à son costume de mutant. Olivier, quant à lui, projette ses ombres chinoises captées au moyen de différentes webcams sur un grand écran. En bon magicien occulte, il manipule ses différentes silhouettes confectionnées, qu'il dispose sur un support plane et les articule dans tous les sens afin de leur donner vie sur la toile projetée. Les images qui en découlent sont d'une troublante beauté, tantôt en noir et blanc tantôt floutées et quelques fois colorisées. Il est tout aussi admirable de regarder les images qu'il nous donne à voir que de l'observer en train de les créer.

C'est une création in situ qui se doit d'être synchronisée et bien articulée et nous sommes tout à la fois fascinés par le spectacle que par le dispositif déployé. L'économie de moyens favorise le déploiement de l'inventivité et de tous les concerts spectacles et performances auxquels il m'ait été donné d'assister, je placerais Plutominium au firmament des œuvres poétiques contemporaines bien gaulées.

Trailer

plutomi


On y était :Festival Visions 2016

On y était :Festival Visions 2016, Fort de Bertheaume, 5-6-7 aout 2016

Au départ, une bande de malfaiteurs basé à Rennes qui opérent sous le nom de « Disques anonymes » et défendent la scène Indé dans le Grand Ouest (ils ne sont pas les seuls, est-il besoin de préciser que c’est une spécialité locale), à l’arrivée, un Festival entre rock, noise, Techno, ambient-electronica voire Italo disco pour les meilleurs pioches dancefloor, le tout dans une ambiance de camp de vacances en bord de Mer du côté de Brest.
Gros Flash visuel sur le site le premier soir, le Fort de Bertheaume surplombant la mer tandis qu’un paysage tout juste grandiose s’affiche derrière la scène principale. Démarrage slow motion avec les Yéti Lane (lire) et leur pop lysergique tandis que la pelouse en gradin se remplit petit à petit une fois que les festivaliers ont pu planter leur tente dans le camping gratuit avoisinant. La bonne surprise de la soirée viendra de The Oscillation (lire), le band anglais signé sur DC Recordings est un pur moment de plaisir auditif - tribalisme krautrock, drone et guitares envoutantes, c’est un bon début de voyage dans le pyché rock. Petit tour sur la scène 2 et là, autre bonne surprise le live d’Inc Cloud Inc. tout en montées subtiles en un mot convaincant, le reste de la scène 2 sera plus énervée au fur et à mesure de la soirée et c’est un peu l’écueil principal de cette première nuit où l’on attend toujours un son un peu plus festif qui hélas ne viendra jamais, même si la performance de Dopplerefekt reste d’excellente facture-on ne peut pas dire que la funkyness soit réellement au rendez-vous, peu importe l’ambiance semble réjouir les festivaliers qui ne lâchent pas l’affaire, nous, on part faire un tour au stand de vinyles avant de regagner nos tentes pour un after en petit comité.

Feminielli
Day 2, le soleil est au rendez-vous et l’ambiance bat son plein sur la plage et les criques avoisinantes–on se croirait sous les Tropiques, c’est la cool vibration de cette édition de Visions. Retour sur le site en fin de journée après un après-midi de baignade et de chill ou l’on prêt à danser sur l’excellent live de Black Devil Disco Club, Bernard Fèvre (lire) n’a rien perdu de sa splendeur discoïde et nous régale. A sa suite, Bernardino Feminielli (lire) se cherche un peu malgré une scénographie aussi décalée que son look de dirty angel-hélas son set est trop court (45mn) et on reste sur notre faim. Rien Virgule porte bien son nom, on bouge de là comme dirait MC Solar pour aller faire un tour sur l’autre scène et rejoindre les copains. Shift Wife et le reste de la prog sont du genre super énervé, pas vraiment du genre à faire onduler son corps, on décide donc de passer notre tour.
Le dimanche démarre sous des auspices plutôt nuageux, c’est le propre du temps océanique, qu’importe, le Duo nantais The Brain est là pour mettre l’ambiance avec une sélection débridée sur la grande scène suivi de l’excellent Live de La Honte, qui n’a rien d’honteux et met tout le monde d’accord avec sa version française de Purple rain. Comme toujours le 3é jour d’un Festival, l’ensemble du public est dans un état second entre montées et redescente, joli moment de grâce avec le Comte pour un pur moment d’apesanteur face à la Mer-volutes synthétiques, nappes oniriques, on décolle ou on atterrit c’est selon mais en tout cas, on est totalement conquis.

BlackDevil
Idem pour Itola Disco, dans un tout autre registre le niçois fait danser les festivaliers dominicaux et redonne un coup de pêche. Détour au stand Food pour déguster les spécialités locales avec de bons produits bios arrosé de Coreff la bière finistérienne qui va bien. On repart danser sur le set de December, nettement plus électro-wave et qui a lui aussi un petit goût de trop court, qu’à cela ne tienne, on reste scotché sur le dancefloor ce soir là car c’est le dernier soir et qu’on a envie de tout donner de bons lives techno suivront derrière des visuels assez perchés. Au final, un Festival foncièrement alternatif qui commence apprendre du galon avec cette 4é édition, on regrettera seulement le manque de parti pris festif –les Djs n’ayant peut-être pas eu une place suffisante en dépit du capital sympathie évident du public Breton pour le dancefloor.

par Tara King


On y était : Sonar 2016

On y était : Sonar 2016, du 16 au 18 juin à Barcelone, en texte et en images

Les années passent et certaines choses ne changent pas, nous sommes mi-juin et je suis à Barcelone pour le Sonar.  Cette fois-ci en revanche, j'avais envie de faire les choses différemment, plutôt que de faire mon marathonien à essayer de voir tout ce qui passe et à enchaîner trois événements off par nuit j'ai pris le parti de me la jouer plus relax, de me concentrer simplement sur quelques trucs, de profiter des potes en vacances, de bouffer gras et d'aller dépenser mes thunes chez Discos Paradiso. Cette fois-ci je comptais rentrer avec des disques dans mes bagages plutôt qu'avec un sévère cas de tremblotte et des cernes dignes des corpse paint les plus trüe. Je me suis également débrouillé pour prendre mes billets d'avion n'importe comment et arriver après la master class de Brian Eno et les concerts de Lady Leshurr et de King Midas Sound + Fennesz, histoire d'alléger mon planning un peu plus et de passer à côté de trucs qui m'intéressaient beaucoup.

Au lieu de ça, à mon arrivée, je tombe sur The Black Madonna du côté de la grande scène extérieure. L'Américaine est une régulière du Panorama Bar mais elle est surtout la DJ résidente et la directrice artistique du Smart Bar à Chicago, ce qui n'est pas rien quand on connaît l'histoire du lieu. Les premiers sons sur la playlist sont très feria, plutôt grossiers, et j'ai bien l'impression qu'on est partis pour assister à quelque chose de bien moche avant qu'elle ne se décide à envoyer des morceaux plus early house pour une ambiance sonore style amour entre hommes et multi-ethnicité façon Paradise Garage ou Warehouse, ce qui est de bien meilleur goût et fonctionne tout autant auprès des mongols dans une fête en plein soleil.

Je bouge de scène et me cale pour le live de Insanlar, projet live du DJ et producteur turc Baris K et du compositeur Cem Yildiz au saz et au chant. Les deux complices sont accompagnés sur scène par différents collaborateurs, aujourd'hui un batteur et un percussionniste. Le groupe fait doucement monter des constructions rythmiques lentes et hypnotiques sur un fond de drones, comme en apesanteur dans un liquide amniotique avant de laisser pénétrer des éléments de musique folklorique ottomane et des accents rock pour accoucher d'une énergie smooth mais implacable et surtout terriblement contagieuse. Les nappes de synthés se mêlent aux phrases de saz et la litanie de cette voix noyée d'écho est ponctuée par les attaques de toms ou de darbouka. Malgré mes nombreux loupés de la journée j'aurai quand même découvert un live intéressant, finalement c'est un peu ça le Sonar, il a toujours quelque chose à apprécier même lorsque l'on passe à côté de ses cibles initiales.

© Sonar
© Sonar

Il est ensuite temps de bouger dans une galerie à l'extérieur du Sonar où se tient une sauterie sponsorisée par Ableton histoire de s'enfiler des bières gratos. Une DJ au style très health goth enchaîne les saucisses techno allemandes pendant que la marque préférée des amateurs de MAO présente en display sa dernière gamme de contrôleurs (sûrement une grosse banane). Mais ce soir c'est soirée déconne donc on part se terminer au showcase L.I.E.S. dans cet horrible lieu qui pourrait aisément faire figure de cercle de l'enfer dans l'œuvre de Dante : le Razzmatazz.

Par chance on évite les grandes salles remplies d'étudiants Erasmus pour se retrouver au Lolita, la plus petite scène de cet hypermarché de la nuit. L'ami 45 ACP envoie un set dark et sérieux, ça tape où ça faut même si je dois admettre que j'ai plus un faible pour ce qu'il fait sous D.K., son autre alter ego, mais bon les deux entités sont bien trop différentes pour être comparables. Ron Morelli et Low Jack enchaînent en b2b et le but semble clair : envoyer de la violence façon Panzer Division. Faut dire que ça colle pas mal à l'atmosphère essentiellement masculine matinée de sportswear qui règne ici, une lumière néon et je me sentais presque comme dans la salle de sport en face de chez moi. Le reste de la soirée ressemblera à une fin de soirée classique au Razzmatazz, à savoir une course d'orientation dans la fange humaine. Quand on sort de là on se sent un peu comme le personnage de Tim Robbins dans cette scène de The Shawshank Redemption où il retrouve l'air libre après avoir rampé dans un tunnel rempli d'excréments.

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Le lendemain on est fatalement un peu sale et le live d'Ata Kak tombe à point nommé pour se décrasser. En plein soleil, le jeune Ghanéen de cinquante piges va rééditer sa superbe performance de la Villette Sonique toujours accompagné de son backing band de feu et de sa joie communicatrice.

On enchaîne très brièvement avec le sound system de Congo Natty qui a dû faire vibrer tous les adeptes du carnaval de Notting Hill parmi lesquels beaucoup ont dû oublier de voter "stay" (on vous a vu les Anglais, sous prods et bière avec des coups de soleil en guise de t-shirts), avant de patienter sagement devant la scène du SonarDôme pour LE truc que je voulais voir par dessus tout : le live de Timeline, dernière incarnation scénique du mythique collectif de Detroit, Underground Resistance.

Après une introduction par un Monsieur Loyal estampillé UR qui aura fait l'effort de s'adresser à la foule en espagnol, "Mad" Mike Banks, fondateur et figure de proue de l'équipe, prend le contrôle des opérations derrière ses synthés et ses séquenceurs, sac à dos sur les épaules, casquette bien vissée sur la tête, comme un putain de pilote d'hélicoptère. A ses côtés le DJ/producteur Mark Flash assure la section rythmique à base de loops sur platines et de percus tandis que Jon Dixon de Galaxy 2 Galaxy aux claviers et De'Sean Jones au saxophone sont font plaisir sur les thèmes et les improvisations mélodiques.

Pendant plus d'une heure les quatre bonhommes vont nous faire voyager dans l'univers musical de la Motor City, du jazz à la house en passant par des clins d'oeil Motown et des mouvements purement techno, l'expérience est intense, jouissive. Plus qu'un simple état des lieux ou un medley bien senti, leur performance repousse les définitions de la musique noire moderne, une musique encrée dans une histoire riche, mais plutôt que de porter un regard nostalgique sur un illustre passé, Underground Resistance fixe le futur droit dans les yeux et transcende les genres pour finalement faire éclater les chapelles musicales et emmener l'auditeur dans cette énergie hors du commun. Je retiendrai également ce moment magique où Jon Dixon a quitté ses workstations pour venir au devant de la scène et se lancer dans un question/réponse keytar/saxo épique avec le gars De'Sean pendant que Flash maltraitait son pad de percus comme un joueur de djembé énervé et que Banks alternait leads free et motifs kraftwerkiens.

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Après cette immense claque je passe devant le live de Santigold comme une somnambule et je quitte la site du Sonar pour rejoindre les potos dans un événement off en bord de plage avec au menu Marcellus Pittmann et notre chouchou de chez Rush Hour, Hunee. Au Sonar on rencontre toujours des gens qui ne jurent que par le off, alors OK, observer une faune décomplexée par la prise massive de drogues dans des lieux qui sortent plus ou moins de l'ordinaire peut avoir un côté sociologiquement intéressant voire carrément amusant mais le truc à savoir, c'est que ces mêmes gens n'ont jamais mis les pieds au Sonar "in". En fait le clivage est assez simple, le in pour écouter de la musique et le off pour se cramer le cerveau comme un débile. Ça peut paraître un peu simpliste et radical comme distinction mais c'est frappant tant on peut constater à quel point la plupart de DJ sur les événements off ne se prennent pas la tête dans ce qu'ils proposent, à savoir des tracks de teuf bien flingués sur un fond de tech house pour jeunes fatigants et fatigués. Cerise sur le gâteau Hunee ne jouera même pas, la faute à un vol annulé en provenance d'Italie.

A ce moment là je me dis que j'aurais sûrement dû aller voir Jean-Michel Jarre histoire d'en dire quelque chose ici mais finalement non. JMJ est l'un de mes premiers gros souvenirs de concert, en 90 à la défense, sur les épaules de mon père, je me souviens de la foule et des rayons laser, peut-être qu'inconsciemment je ne voulais pas altérer ce souvenir d'enfant de sept ans et puis surtout qu'est-ce qu'on en a à foutre de Jean-Michel en 2016 sérieux ? Finalement on va au DJ set de Lena Willikens dans le bar d'un hôtel chic pour boire un mojito et boucler cette journée.

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Dernier jour du Sonar by day avec en guise d'intro le concert de BadBadNotGood, les canadiens connus pour avoir collaboré avec pas mal de noms du hip-hop comme Ghostface Killah, Danny Brown ou la clique Odd Future. Pour faire court, je me suis profondément ennuyé devant leur pseudo jazz de blancs sortis du conservatoire. C'est lisse et sans relief, c'est faussement détendu, c'est du jazz de blancs. Je pars ensuite voir ce que donne Yung Lean sur scène. Entre nous, j'y allais uniquement pour mesurer le degré de flingage de l'affaire tant le rappeur YouTube suédois de dix-neuf ans ne m'a jamais rien inspiré de bon et je n'ai pas été déçu. Par son public d'abord constitué majoritairement de gamins de seize à dix-huit ans entre looks kawaï, joggings fluo et regards tristes d'emo kids, puis par son bordel à la croisée des chemins entre un son trap, des gimmicks pop, des auto-tunes et une capacité vocale digne d'un chaton qui s'imagine en roi de la jungle, le tout devant des projections de manga. Faut bien que les jeunes s'adaptent on est d'accord, mais le mélange rap/manga/carte 12-25 est à la musique ce que le Danao est à la boisson, y avait qu'un connard pour imaginer l'association du lait et du jus de fruit.

En déambulant je tombe ensuite sur le set bien cool de Sassy J la DJ helvète qui a fait des sorties chez Trilogy Tapes puis sur la prestation de Lafawndah, parisienne d'origine irano-egyptienne expatriée à New York que je ne connaissais pas du tout et qui m'a fait une très belle impression avec sa grosse présence scénique, sa voix puissante et sa singularité. Sa musique est un mélange particulier de sonorités orientales, de rythmiques tribales et de R'n'B mâtiné d'accents grime, électro voire parfois carrément club, que certains qualifient de "ritual club music". Pas nécessairement ce que je m'écouterais chez moi spontanément mais une belle découverte scénique tant la pote de Kelela (qu'on a également vu mais dont j'ai oublié de vous parler, mais les deux ont un truc assez proche) transpire l'honnêteté et l'originalité.

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Le lendemain on clôt les hostilités avec un nouveau DJ set de 45 ACP dans un club plutôt mignon situé dans le Poble Espanyol. La suite sera nettement moins intéressante avec notamment Bambounou et sa tech house aussi prévisible qu'un tacle en retard de Di Meco. Si vous ne connaissez pas le garçon je vous encourage vivement à regarder ce petit bijou audiovisuel situé tout en haut de l'échelle du gênant avec la meilleure tchatche qu'il vous sera donnée d'entendre sur le sujet ô combien sensible du chauffage central. Je pourrai certainement vous balancer d'autres anecdotes débiles mais on va s'arrêter là pour cette fois et encore merci au Sonar qui m'a permis de faire des découvertes intéressantes même si sur le papier cette programmation 2016 était plus légère que celles des années précédentes (sauf pour les gros nostalgiques des années 90 tant il y avait de quoi faire à ce niveau là).

A la proxima chicas y chicos.

Photoshoot

par Hélène Peruzzaro


Festival Yeah! 2016

On y était, le festival Yeah! 2016 à Lourmarin
par Tara King

Il faisait beau, il faisait chaud tandis que la 4e édition du Festival Yeah! démarrait les hostilités avec un invité de marque déjà venu pour son projet Zombie Zombie en la personne d’Étienne Jaumet. Après une longue épopée en BlaBlaCar, la SNCF ayant clairement décidé de ne pas figurer parmi les sponsors officiels du festival, on se mettait tout de suite dans l’ambiance avec les Caennais de Gablé qui constituaient une parfaite entrée en matière en envoyant des salves d’énergie rock avec leurs guitares – présence scénique à la voix, éclectisme du répertoire (un flow rap venant opportunément nous régaler les esgourdes) au milieu du set : on like fortement ces Normands. Ce qui suivra offrait un contraste assez sidérant en la personne de Christophe Chassol – à la fois pianiste compositeur et interprète prodige, il délivrait un show assez détonnant accompagné de la vidéo d’un voyage aux Antilles : collages musicaux sur des samples de conversations, envolées lyriques autant que poétiques – le tout en compagnie d’un batteur qui déchire, selon l’expression consacrée – on plonge littéralement dans ce voyage comme dans une mer bien fraîche après une journée de marche en plein soleil : Dieu que c’est beau, Dieu que c’est bon. La grosse claque de la soirée restait néanmoins le groupe Suuns – auteurs d’un rock électronique toujours aussi lysergique qu’addictif – maîtrisant parfaitement les montées, ils nous ont littéralement emportés jusqu’au bout de la nuit. A côté de la scène du Château, le Pop Up market proposait ses stands de fripes et bijoux bien sympathiques, et cette année, petite cerise sur le gâteau – un stand de vinyles où l’on reviendra plusieurs fois – 45t, mais aussi B.O de films, sélection pop-rock, progressif, world, c’est la bonne surprise du festivalier en goguette. Car le Yeah! c’est d’abord l’ambiance, à la fois décontractée et pointarde – et surtout une « coolitude » qui fait défaut à trop de gros raouts estivaux.

Villeneuve + Morando
Villeneuve + Morando

Le samedi, on descendait dès l’après-midi dans la cave du Château pour écouter une conférence sur Moondog. Deux heures qui ont passé très vite grâce à un auteur passionnant. Il fallait tout de même qu’on finisse immanquablement par aller prendre l’apéro, car les producteurs de la Vieille Ferme qu’on trouve sur tous les bars n’ont visiblement pas chômé aux dernières vendanges, retour dans la cour du Château pour un démarrage tout en slow motion avec Stranded Horse. En dépit d’un début de soirée « tranquille »on n'était tout de même pas là pour s’endormir puisque la Fat White Family enchaîne les déflagrations avec une maestria à l’anglaise sidérante. Le chanteur, sorte de croisement entre De Niro dans Mean Streets et de Paul Weller en jeune, finissait en slip dans les 15 premières minutes. Ok les gars, on a compris que vous étiez énervés, les Night Beats terminaient avec brio et nous on partait en after, ainsi est la vie du Gonzoreporter tout terrain. Dernière salve dominicale avec le très beau concert du duo Morando + Villeneuve, entre B.O cinématique et musique classique, l’ambiance était au recueillement, peut-être allait-on se mettre à refréquenter les lieux de culte dans ces circonstances musicales de haute volée.

Fat Boys
Fat Boys

Last but not least, le dimanche soir démarrait sous les auspices percussives de Deux Boules vanille pour enchaîner sur l’univers voyageur et synthétique du petit protégé de Pan European, Flavien Berger, lequel délivrait un concert tout en légèreté et en demi-teinte. En revanche, Giles Peterson et son acolyte étaient sans doute moins raccord avec le reste de la programmation, le closing revenant comme à l’accoutumée à Laurent Garnier qui nous régalait d’une dernière salve électronique purement dancefloor. Bref, un beau cru encore que cette édition 2016, see you next Yeah !


On y était : Psychic TV / PTV3 + Aikula à Petit Bain

Culte de l’étrangeté et règne de la fausseté, le concert de sa Majesty de PTV3 était un spectacle simulacre d’une absolue beauté. La présence désincarnée de lady P-Orridge triomphait au sein de cette œuvre d’art totale déréalisée et imprégnée du sentiment de vacuité généralisé. Le « show » était complet et l’assemblée de fidèles se pressait dans l’arche de Petit Bain, peu avant le déluge qui allait fatalement l’inonder pour communier devant ce magnifique Rien.

Quoi de mieux pour commencer qu’une première partie totalement absurde assurée par un  obscur groupe slovène distillant un hard rock ethnique vivifiant. Le chanteur d’Aikula adoptait toutes les postures « rock » possibles et imaginables puisant son inspiration dans le répertoire scénographique et vestimentaire consacrés : déhanchés intempestifs à la Freddie Mercury, jambes écartées pendant les refrains, poing tendu vers le ciel, coups de pieds en l’air et t-shirt langue pendante des Rolling Stones. En dépit d’une dégaine improbable, leur rock folklorique, taillé dans un granit primitif, brouillait les pistes. S’agissait-il d’une manifestation d’art spontané ou d’une posture au kitsch assumé ? La première option semblait prévaloir mais la suspicion paraissait justifiée et la question venait immanquablement à se poser d’autant que Psychic TV avait expressément veillé à ce que le groupe fasse leur première partie pendant leur tournée européenne.

Simulacre ou réalité ? Dans quel état de conscience étions nous plongés au cours de cette soirée ? Genesis de sa voix monotone et absente, vêtu tel un biker néo-nazi aux cheveux de sirène nordique, prophétisait d’une voix désincarnée comme si tout son être s’était extrait de sa matérialité. L’artificialité de son visage, due à des ravalements de façade successifs, allait de pair avec cette curieuse impression de fausseté généralisée. Le dispositif scénique semblait parfaitement calibré sans outre surenchère ou quelconque spécificité. Le psychic show était plutôt édulcoré à l’image des visuels projetés, identiques à ceux des  tournées précédentes : images animées aux couleurs criardes, à l’esthétique psychédélique compassée teintée de religiosité dans lesquelles flottait inlassablement le logo emblématique du groupe. Ce n’était que des images mirages peuplées de  figures abstraites, sans intention narrative ni didactique qui défilaient de manière indifférenciée. Seules quelques photos de Genesis Breyer P-Orridge, en compagnie d’un guide spirituel béninois, prises à l’issue d’un voyage initiatique, avaient été nouvellement incorporées. Ce montage photographique semblait être la seule valeur ajoutée à ce dispositif visuel quelque peu daté.

Le prêche a commencé par une reprise, un hymne faussement hédoniste, au cours duquel était répété inlassablement le  « We can make each other happy » du titre Jump Into The Fire d’Harry Nilsson. La voix rauque tout à la fois soporifique et hypnotique de Genesis contrastait avec le chant d’origine aussi furieux qu’exalté. L’instrumentation protopunk partait en envolées krautrock exponentielles et constituait une belle entrée en matière pour un pastiche du plus bel effet.  Les reprises sont récurrentes à chacun des concerts de Psychic TV et nous pouvions apprécier ce soir là une version sous chlorhydrate de kétamine du How Does It Feel de The Creation, un titre déjà bien langoureux, dans la plus pure tradition psychotropique. Je redoutais quelque peu l’omniprésence de titres acid house et techno mais la sélection était riche et diversifiée à l’image finalement de leur immense discographie à l’éclectisme inégalé passant de la glorieuse époque new wave de l’album Allegory And Self, aux reprises classic rock pour terminer sur les expérimentations psychédéliques acid rock de l’album Snakes sorti en 2014 sur Angry Love Productions. Le très beau After You’re Dead, She Said clôturait ce doux rêve éthéré dans lequel nous avions été plongés dans la plus pure artificialité. Le roulement de batterie continu d’une infinie mélancolie me rappelait immanquablement celui d’Atmosphere de Joy Division. La promesse de l’aube triomphait de cette vague crépusculaire diffusant sa lumière dans cette matière sombre et tragique.

Photo : Sophie Richardoz


On y était: Tortoise à Villette Sonique

Les vétérans de Tortoise sortaient The Catastrophist en début d'année (lire): il n'en fallait pas plus pour que Villette Sonique - multi-récidiviste quand il s'agit d'aligner les meilleurs noms sur une affiche - les programme le mardi 31 mai dernier au Trabendo. Le groupe de Chicago se fait d'ailleurs assez rare en France - après un passage avorté fin 2015 : leur dernière date remontait apparemment à 2010, avec Broken Social Scene et Menomena à l'Élysée Montmartre. C'était donc une joie absolue de les revoir sur Paris en cette supposée période printanière.

TORTOISE
© Piotr Grudzinski / Just Focus - Desideratunes

Tortoise est un petit peu comme ce que je nommerais les maîtres du Style. C'est-à-dire que le quintet n'a jamais vraiment eu de compétiteur, de rival donnant dans le ravageur combat de coqs, de nécessaires ennemis stimulant le dépassement de soi. Au lieu de cela, de se perdre dans de vaines et interminables luttes d'influences, ces gentilshommes ont convenablement tracé leur chemin toujours plus avant vers un son paresseusement décontracté, aux confins de la détente, visant précisément le mouvement juste, le geste vrai, la pure élégance ; de celle qui caresse les sommets car toujours emprunte d'un certain mystère, jamais réellement tangible ni saisissable. Prenez High Class Slim Came Floatin' in, jouée en début de set. Est-ce vraiment sérieux ? Allier trois mouvements aux malléables cassures s'enchaîner sans soucis de bienséance tout en ramenant une poignée de genres musicaux s'entrechoquer vaille que vaille ? Tortoise le fait. Certes. Mais Tortoise le fait comme des seigneurs, de royaux souverains montrant à la fois le meilleur tout en déroutant l'auditeur mais en détenant au final, c'est une évidence, la naturelle vérité.

Car Tortoise est un groupe qui depuis leur premier magnifique album m'a toujours fait l'effet d'une bande de savants, de ce genre de personnalité raisonnable mais toujours sensée, à la fois sérieuse, réfléchie et attentive mais qui n'hésiterait pas une seule seconde à placer une légère galéjade de façade au moment le plus opportun. J'ai l'impression d'avoir en face de moi quelqu'un de fort à-propos, bien attifé, mais qui cache phénoménalement plus que ce que ne laisserait supposer ses instants les plus aériens. Le groupe de Chicago met un hallucinant sens du détail dans ses titres, les parsème de sonorités toutes majestueusement dosées, ce qui a pour effet de rendre sa musique incroyablement riche comme de démultiplier les ambiances, de préciser les émotions, de les construire et les élaborer avec une impressionnante minutie tout en leur vouant un caractère absolument unique. C'est pour cela que la musique du groupe laisse tant planer une atmosphère parfois troublante, souvent profondément singulière : à la fois parce que Tortoise va puiser dans une source bouillante d'une quantité toujours plus grande de genres musicaux, mais aussi parce qu'ils polissent leurs morceaux jusqu'à les orner d'une sélection précise de sons menant chacun d'eux à délivrer un attribut particulier. Tortoise en a fait une marque de fabrique et s'affiche aisément dans la catégorie de ces groupes absolument fascinants dont il est toujours difficile d'appréhender la véritable nature, tout en délivrant à la volée des titres fraîchement composés qui murmurent pourtant à demi-mot un travail d'orfèvre accompli.

Parce que si Tortoise sait faire refléter la lumière du repos et de la satiété sur la majorité de ses titres, le groupe perturbe régulièrement l'ambiance en brouillant les pistes, décalant ou détournant les sons jusqu'à retrouver une position alors inédite: Dot/Eyes, jouée ce soir - même si largement retravaillée - est un exemple parlant, comme peut l'être Gigantes, issu de Beacons of Ancestorship. Tortoise est un groupe qui reproduit relativement fidèlement son catalogue sur scène, et cela d'une manière savamment orchestrée : ces musiciens ne cessent de permuter leurs postes et de jongler entre les instruments d'une façon presque insolente. Le concert se scindera en deux grandes parties, la première couvrant sensiblement les deux derniers albums du groupe, The Catastrophist et Beacons of Ancestorship, la deuxième s'attelant à finement retracer leurs plus grands moments de bravoure, laissant une noble part à TNT.

C'est d'ailleurs sur un titre de cet album - le somptueux I Set my Face to the Hillside - que les cinq de Chicago clôtureront cette nuit après un rappel : ils auront plané comme des aigles sur le Trabendo, tranquilles comme majestueux, et laisseront - entre autres, car il y eut beaucoup d'autres pour cette édition - un magnifique souvenir pour les 11 ans de Villette Sonique.


On y était : Villette Sonique 2016 - Boredoms + Beak> + Ata Kak

De nos jours l'appellation « groupe culte » est employée à tort et à travers pour n'importe quel groupe ayant sorti un disque avant 1989 ou pour des artistes tombés dans l'oubli et qui sous l'impulsion de diggers chevronnés rencontrent une certaine reconnaissance quelques décennies après avoir raccroché les instruments. Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur et cela n'a rien à voir avec la qualité ou la légitimité de ces artistes mais être « culte » ne se résume pas au fait d'être vieux ou d'avoir joui d'une petite gloire d'estime dans un microcosme musical pendant les années Giscard ou Mitterrand. Derrière ce qualificatif élogieux se cache une signification plus profonde qui pour le coup correspond parfaitement à ce qu'est Boredoms, une entité inclassable, protéiforme, en constante recherche d'un absolu. Active depuis 1986, la formation d'Osaka peut certes afficher un sacré parcours mais ce qui la rend majeure est le fait qu'elle réinvente constamment sa mythologie, son langage, et guide ses fervents adeptes vers de nouvelles contrées soniques et sensorielles. Et ce samedi soir, le gourou Eye accompagné de la fidèle Yoshimi et de l'incroyable batteur Yajiro Tatekawa vont une nouvelle fois démontrer qu'il n'est pas à la portée de beaucoup d'artistes de s'élever au rang de religion riche en rituels sophistiqués.
 
Le groupe change sans cesse de dispositif scénique et n'hésite pas à inventer ses propres instruments pour donner corps à sa vision singulière et jusqu'au-boutiste d'une musique qui a la capacité de faire vibrer nos enveloppes corporelles tout en pénétrant notre psyché afin de nous faire toucher du bout des doigts un instant de plénitude, de sublime, au milieu d'un orage de stimuli tantôt abrasifs tantôt subtils. Ce soir pas de sevena (structure composée de sept guitares fusionnées ensemble) ni d'orchestre de batteries, mais une formation organisée au milieu de barres métalliques résonnantes torsadées et réunies autour de deux batteries, de machines, de gros pads, de membranes de haut-parleurs en vibration sur lesquelles s'agitent aléatoirement des ustensiles de cuisine et d'autres morceaux de ferraille avec en son centre la voix noyée d'effets de Eye qui égrène sa litanie chamanique et conduit le rituel durant ses différentes étapes, le tout accompagné d'un dispositif multimédia mettant en exergue la singularité de ce laboratoire psychédélique. J'avais déjà eu la chance de les voir il y a quelques années mais ça n'a pas empêché la claque d'être puissante. Je suis bien incapable de donner la durée de la performance, elle aurait pu être de trente minutes comme de trois heures, pour moi le temps s'était arrêté l'espace d'une profonde et bénéfique respiration. À ce moment là plus rien n'avait d'importance, comme lorsque l'on se rend compte qu'on a la chance d'apprécier quelque chose de rare, de précieux.

Autant dire qu'il me faudra un petit moment pour digérer l'expérience et tant pis pour le groupe d'après car l'inter-plateaux sera loin de suffire à me remettre à l'endroit. En même temps, pas grave puisqu'il s'agit de Beak>, groupe qui comme vous le savez comprend un mec qui a eu la bonne idée de se retrouver au bon endroit au bon moment pour surfer sur la vague trip hop britannique des nineties.  La suite du programme m'intéresse énormément en revanche donc une fois frais et dispo je retourne me placer idéalement dans la salle afin de ne rien rater de la fête annoncée. Résultat j'arrive malgré tout à choper la fin du set des anglais et comme à chaque fois que j'ai pu les voir sur scène ça m'évoque un concert de musique au mètre composée pour des spots publicitaires ou des séquences dynamiques de films d'entreprise. Mais au final tout ça tombe très bien car je suis désormais prêt pour terminer la soirée sur une ambiance à l'opposé de celle du début mais tout autant délicieuse. Dans la chaleur des bons potos qui m'entourent je suis bouillant pour Ata Kak.

Redécouvert par l'excellent label spécialisé Awesome Tapes From Africa, le Ghanéen fait partie de ces mecs qui ont créé un petit bijou confidentiel il y a plus de vingt ans et qui a sa grande surprise se retrouve sous le feu des projecteurs et à l'affiche de pas mal de festivals importants longtemps après les faits. On peut donc adorer le disque et légitimement se demander ce que ça va donner sur scène, si la sauce va prendre ou si on va avoir droit à un moment gênant mais le monsieur ne fera pas durer le suspens bien longtemps, à peine quelques notes et on sait que ça va être grand. Pour l'accompagner, un backing band de beaux jeunes gens qui ne sont pas venus en vacances : un mec à la MPC, un clavier, un bassiste/guitariste et une choriste/clavier/bassiste dont la beauté de princesse subsaharienne fera tourner la tête de mon voisin. Ça joue hyper serré et la prestation du beau gosse de cinquante-six ans est plus qu'à la hauteur, il enchaîne les flows, les vocalises, les dance moves de classe et illumine la salle de son sourire. Une dynamique de dingue, un showmanship sobre et impeccable comme si ses cheveux étaient devenus grisonnants après des années à écumer les scènes et les clubs du monde entier à ceci près qu'il a ce regard joyeux et candide de celui qui vit un moment exceptionnel et qui arrive à transmettre ce sentiment spontanément. La communion est totale et la fièvre provoquée par cette house ghanéenne hybride met le public dans un état de transe euphorique. Il ne mentait pas quand il ressortait son leitmotive « we have a great show for you » d'un air hilare et convaincu entre chaque morceau, cette messe festive était magnifique.

Enfin, petit détail qui a son importance, j'ai trouvé le son très bon et même si l'espace était plus réduit c'est pas évident de faire sonner cette halle convenablement (coucou le Pitchfork). En plus d'une programmation de classe, d'un line-up avec un ordre de passage qui sur le papier pouvait surprendre mais qui pour moi s'est avéré parfait, l'acoustique était au niveau ce soir, merci Villette Sonique, on est vraiment pas si mal à Paris.

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On y était: Villette Sonique 2016 - Sauna Youth + White Fence + Frustration + Sleaford Mods

Il faut bien dire ce qui est, la musique de Tim Presley, aka White Fence, n'a toujours suscité chez nous qu'une indifférence polie. Une politesse sans doute entretenue par l'étonnante indulgence de nos petits camarades de la presse indie, le sujet n'étant pas non plus suffisamment important pour provoquer une quelconque irritation. Le psych-rock du bon poto de Ty Segall - lui aussi à l'affiche du festival et chouchouté par la presse -  nous a toujours semblé avoir des prétentions dépassant de loin ses capacités. Loin de nous l'idée de nous justifier, mais tout ça pour dire qu'au moment où le Californien s'excitait sur la scène de la Grande Halle, on profitait encore de la clémence de la météo en ce vendredi soir où il faisait bon siroter une bière sur la terrasse de la petite halle. Ah oui, et autant vous le dire tout de suite, Sauna Youth, programmé dès 19h00, est aussi passé à la trappe pour à peu près les mêmes raisons.

Dans tous les cas, on était là pour les autres protagonistes de la soirée se succédant un peu plus tard: Frustration et Sleaford Mods. Et là, pas d'anicroche: l'enchaînement fut parfait, les performances pleinement satisfaisantes. On avait été sacrément bluffés par Uncivilized, le second album de Frustration sorti en 2013 - lire la chronique - , qui réussissait un sacré tour de force: balancer une sauce post-punk avec une énergie et une authenticité interdisant tout soupçon de singerie de leurs figures tutélaires avouées, de Warsaw à The Fall. Sur scène ce soir-là, le même constat s'impose: les Parisiens envoient du lourd, enchaînant leurs titres avec une rage et une rigueur donnant rapidement à leur performance l'épaisseur d'une main qui vous gifle. Chant habité, batterie martiale et guitare au cordeau, tout est bon dans Frustration et le public ne s'y trompera pas, s'agitant dans une Grande Halle à deux doigts de la syncope. Le highlight de la soirée interviendra en fin de set, lorsque Fabrice Gilbert invitera Jason des Sleaford Mods à les rejoindre sur scène pour un Tweet Tweet Tweet dantesque.

À peine le temps de mettre un slip sec et les Anglais investissent d'ailleurs la scène, pour un set tout aussi cathartique: fâché tout rouge, Jason Williamson éructe ses textes de prolo comme on cracherait à la gueule du bourgmestre local, et c'est sacrément réjouissant. Visiblement à l'aise dans son pantacourt à cordelettes et accompagné par son pote Andrew Fearn qui décapsule une bière après chaque manipulation de son laptop, le gars Jason impressionne par cette énergie sans fond qui porte son spoken word, propulsé à une vitesse folle sur une bass music sortie des profondeurs des Midlands. Un concert jouissif, baigné par une pluie de bière, qui nous aura mis sur une voie royale pour rejoindre le Salon Des Amateurs, ou l'on recroisera d'ailleurs un Jason à l'air satisfait.

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On y était: Pelican à la Maroquinerie

On y était: Pelican à la Maroquinerie de Paris, le 5 mai

Pelican venait fouler les planches de la Maroquinerie trois ans après une grosse soirée en compagnie des anciens d’OM et des discrets Barn Owl : début mai 2016, les Américains remettaient ça sans véritable nouveauté sous le bras. Pas de physique, en tout cas, puisque la seule actualité récente du groupe se trouvait être la sortie d’un live en digital enregistré en Russie, fin 2015.

Presque une quinzaine d’années maintenant que les Américains commandent cette scène aux riffs lourds et au vaillant entrain : Pelican, en une poignée d’albums, a toujours su se faire hautement respecter, de la sage considération que l’on voue à ceux qui sont à la base d’un certain style. Ce style, cette dynamique, cette façon d’emmener la riffaille par-delà les montagnes et les courants : Pelican a toujours eu ce son qui convie au naturel, aux forces telluriques, aux arbres centenaires, et – particulièrement pour moi – à l’océan, à la mécanique infinie de l’océan, à ces immenses vagues qui se fracassent les unes contre les autres lors de sauvages et terribles tempêtes. On retrouve d’ailleurs souvent cette imagerie de la nature dans la discographie du groupe, que ce soit par les artworks ou les titres des morceaux, atmosphère profondément marquante qui trouva son pinacle lors de la sortie de The Fire in Our Throats will Beckon the Thaw. Cet album, sorti en 2001, s’imposait magnifiquement, posait les bases lourdement terrestres et marines sur de longs morceaux évoquant pour la plupart l’environnement dans tout ce qu’il a d’immuable, de grandiose et d’éternel.

Les Américains ont depuis changé la donne en raccourcissant leurs titres, en jouant bien plus sur une force metal peut-être plus traditionnelle mais toujours équipée de leurs reconnaissables et féroces mélodies, de leur façon sourde et titanesque de faire sonner leurs amplis. Sur scène, Pelican reproduit à l’identique une variété de morceaux issus de l’intégralité de leur catalogue, du plus vieillot (Mammoth, du tout premier EP de 2001) au plus récent, avec quelques extraits de What We all Come to Need, et ménage l’ensemble des ses adorateurs par une présence assez sobre, sans extras, sans éclat: un déficit important de charisme qui fait principal état du groupe depuis leurs débuts mais qui n’impacte que peu la qualité intrinsèque des compositions et la bonne présentation de ces espèces de bourrasques héroïques et immobiles. L’impact négatif par contre que l’on ressent proprement et depuis toujours est probablement l’inflexibilité complète d’Herweg derrière sa batterie, droit et rigide comme un véritable poteau, depuis quinze ans : clairement, son jeu m’a toujours donné l’impression de prendre une douche tout habillé. Il est d’ailleurs systématiquement dénigré depuis ses débuts – certaines chroniques ne le pardonnent que très froidement – et contribue paradoxalement à l’identité du groupe, de par ses touches au manque absolu de finesse et ses anguleuses prises de décisions.

Quoi qu’il en soit, un bon concert, donc, que l’on pourrait presque qualifier de standard tant on peut être presque sûr que chacune des performances du groupe se ressemble, est reproduite à l’identique date après date depuis maintenant un bout de temps. J’ai obtenu ce que je suis venu chercher – à savoir proprement vivre ce que je ressentais alors dans ma chambre d’adolescent à l’époque de leur deuxième album – le public également, pour sûr, par ces morceaux directs, efficaces et concis, alors même qu’en filigrane, derrière cette soirée, il était amusant de constater que Pelican est un groupe qui résiste comme il peut au temps qui passe, loin de l’époque où le genre était véritablement à son apogée avec Isis et consorts. Pelican s’est doctement livré, s’est produit comme on attendait qu’ils se produisent, n’ont surpris personne et ont probablement ravi tout le monde. Et c’est bien là l’essentiel.

Vidéo

The Creeper (live)

Setlist

01. Dead Between the Walls
02. Deny the Absolute
03. The Tundra
04. Ephemeral
05. The Creeper
06. Vestiges
07. Immutable Dusk
08. Threnody
09. Strung Up from the Sky
10. Last Day of Winter
11. GW
12. Mammoth


The Intelligence au Divan du Monde

The Intelligence au Divan du Monde, Paris, le 26 mars 2016

The Intelligence, au BB Mix, a déçu. C’était en 2014, au théâtre Bellefeuille, et les conditions n’étaient pas optimales : le groupe s’est empêtré dans un lieu trop grand, laissant ses morceaux s’étioler dans une triste obscurité. Le mal était de toute façon déjà fait puisque les américains passaient après Trans Am – soit le seul groupe connu exclusivement composé d’Êtres Supérieurs - qu’il est mathématiquement impossible de surpasser, quel que ce soit le domaine. Cette nuit était donc à oublier.

Pourtant, The Intelligence est le meilleur groupe du monde. Clairement. C’est absolument incontestable. C’est-à-dire que la troupe à Lars Finberg balance fraîchement sur album, c’est une chose, mais sur une scène, la taxe n’est pas la même : le style est absolument inimitable. Matez-moi ces joueurs. Regardez donc Dave Hernandez, à gauche, souvent agité, aux gestes nerveux, à la diction précise, au visage radieux, aux riffs aigrelets mais terriblement précis. Il enthousiasme. Comparez-le à Drew Church, solide rocaille derrière sa basse, impassible, puissant, presque menaçant, relevant par moment son instrument comme il mettrait une droite : je crois qu’il me fait de l’effet. N’oubliez pas le discret Capponi, sur sa batterie, négociant d’une discipline de fer les atours rythmiques du groupe, transpirant élégamment dans sa chemise rouge aux manches rigides et courtes.

Enfin, la star, la brillante célébrité, l’inestimable accumulation d’atomes de classe depuis plus d’une dizaine d’années : Lars Aldric Finberg. Lars est un homme à multiples facettes, niant l’évidence et proposant toujours une façon de double lecture pour chacun de ces titres. Cela se retrouve jusque dans sa garde-robe : Finberg, ce soir, arbore ce qu’on appelle une veste réversible. Sans blague. C’est cette vision des choses qui séduit, dans The Intelligence, cette manière de second degré quasiment permanent que l’on retrouve dans les paroles de la tête pensante du groupe, ce détachement souverain qui qualifie son attitude sur scène, stoïque, délicat, distingué, qui mâchonne sereinement son chewing-gum, signe ultime d’un cynisme toujours réjouissant.

© Thomas Karamazov
© Thomas Karamazov

« It’s clean, but it’s not that clean to me. » Voilà qui résume en une bravade toute la juste ambiance que The Intelligence peut diablement poser. Cette ligne – issue de Cleaning Lady, sur le tout dernier album des Américains – débutera le concert, et ne fera qu’accumuler une sourde et grinçante tension jusqu’au titre suivant, Sex, qui signera sans équivoque le commencement véritable des hostilités. Le reste de la setlist ne traitera que d’un éternel toboggan de tubes où l’on retrouvera une poignée fournie de titres de Vintage Future, mêlé à de plus anciennes références de Fake Surfers, Males ou Everybody’s Got it Easy But Me.

Le rappel, quant à lui, n’épargnera personne, et finira de convaincre les égarés, les mornes et les sceptiques : le groupe se remet sur scène et entame une version complètement approximative – et surtout ultra-bourrée - du classique Tequila, ce qui a le don de rendre les gens littéralement fous : certains se roulent par terre, d’autre sont pris de spasmes nerveux tandis que le reste navigue dans une haute et hilare incompréhension, tout cela dans un flash à la vitesse d’un bolide, jusqu’à ce que le quatuor lâche l’affaire et reprenne sans attendre le cours des choses par Platinum Janitor. Passé ce pur instant de haute fusion, The Intelligence mettra un terme sec à toute cette entreprise d’intense délire et achèvera toute âme encore présente par un Males – comme à leur habitude depuis une paire de concerts maintenant – clairement emprunt du sceau de Lucifer, puisque Finberg sera pris de démence et accomplira sa gymnastique quotidienne en prenant comme support son petit clavier. Excellent concert des Américains, qui seront d’après les on-dit présents à Paris à la rentrée.

Avant The Intelligence, il y avait Meatbodies, collègues de label sur In the Red, avec la notable présence d’un membre de Fuzz, Chad Ubovich. Machine sauvage et rutilante, aux riffs terriblement saturés en excellente graisse, à l’incomparable dose de pur amusement : une grande partie du public s’est déplacée pour eux ce soir, ce qui peut aisément se comprendre tant les Américains de San Fransisco maîtrise sur le bout de leurs doigts de charpentiers l’art exquis de tout défoncer. A la manière de Fuzz, on voit de plus en plus de groupes de garage élargir leur expérience et administrer une bonne dose de heavy à leur petite tambouille, pour des concerts de manière générale très propres et sacrément efficaces, mais rarement inoubliables. Les Meatbodies auront donc clairement fait leur taff, juste avant la grosse et lourde tatane des Intelligence.

Setlist

Cleaning Lady
Sex
Moody Tower
Debt & ESP
We Refuse to Pay the Dues
Romans
Whip My Valet
Evil Is Easy
Thank you God for Fixing the Tape Machine
Estate Sales
(They Found Me in the Back of) the Galaxy
Hippy Provider
Dim Limelights
Platinum Janitor
Males


Battles à la Cigale le 25 mars 2016

Battles revenait dispenser ses liquides sommations à la Cigale, fin mars dernier : après une date vacillante à la Villette Sonique, l’année dernière, le trio revenait cette fois-ci à Paris, assuré d’un nouvel album sorti il y a quelques mois sur Warp, La Di Da Di.

Crédit photos: Cédric Oberlin

La première chose qui frappe lorsque l’on voit Battles sur scène, c’est que Ian Williams ressemble de plus en plus à Jim Carrey. Clairement. Sans mentir. Il y a quelque chose. Il verse régulièrement dans la grimace, la plupart des riffs qu’il joue affichent une bouche tordue, des sourcils relevés, une langue qui se déploie. Ses pas de danse sont chaloupés, mollassons, collent au maximum les sonorités qui s’extraient de sa guitare, parfaitement extra-terrestre. C’est criant, sur scène, amplifie à l’extrême cet effet d’énorme et globale boule de chewing-gum à l’écoute de la musique de Battles. Bien sûr, cette vision des choses s’inscrit dans la parfaite continuité de l’identité visuelle du groupe, mais la musique des trois Américains est par elle-même intensément colorée, élastique et malléable. Très enfantine, finalement, comme la nouvelle obsession d’un gamin qui découvrirait un nouveau jouet, une nouvelle façon de canaliser son attention, qui l’obligerait à retirer le maximum de cette situation par une série d’opérations précises et minutieusement misent en action.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

C’est-à-dire que la musique de Battles se traduit de façon assez riche par le comportement de ses membres sur scène : Williams – le gosse et facétieux –, Stanier – le puissant et déterminé – et Konopka – le sobre et appliqué. Toute cette équation se retrouve doctement compilée dans ce que donne la musique du groupe. L’attitude de Stanier prend d’ailleurs le contre-pied de celle de Williams : humainement besogneux derrière son kit - la mine est particulièrement sévère et contractée lorsqu’il essaye d’atteindre cette cymbale haut-placée – il frappe durement ses toms comme au premier jour, lorsqu’il terrorisait les foules chez Helmet. Plus qu’accompagner les divagations de ses deux collègues, il les maîtrise, les assujettit, puis leur montre le chemin. Stanier insuffle une telle dynamique au groupe – solide, impérieuse, essentielle – qu’il dirige robustement la musique du trio et l’enferme dans une espèce de marche forcée donnant au groupe cet aspect si particulier. Konopka, lui, est en arrière, plus discret. Il gère obscurément ses boucles de manière studieuse, assurant une base certaine et tranquille sur laquelle Stanier et Williams peuvent aisément s’embarquer.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Battles peut alors soit amuser ou fasciner, soit carrément repousser, mais difficilement laisser indifférent, tant ce mélange peut parfois sembler instable, risqué, voir carrément hors de propos ; particulièrement lorsque les couches et boucles s’accumulent jusqu’à provoquer une lourde indigestion, lorsque les sons de synthé s’encroûtent sans peine dans le pire du ridicule ou que les morceaux s’étirent en longueur comme d’interminables suites d’impuissance. Mais à son meilleur, Battles parvient à des cimes quasiment naturelles, d’une évidence assez lumineuse et d’une redoutable efficacité. C’est cette ambivalence qui capte dans ce groupe, cette façon qu’ils ont d’associer le pire et le meilleur, le hors-sujet comme le judicieux dans un univers à l’imagerie profondément travaillée.

© Cédric Oberlin
© Cédric Oberlin

Quoi qu’il en soit, le trio, ce soir, à la Cigale, aura opté pour l’efficacité : mieux calibrés qu’à la Villette Sonique, le Américains auront habilement déroulé leur art, avec quatre morceaux du petit dernier à la clé, les quasi-classiques Atlas, Futura et Ice Cream en point d’orgue, et deux titres issus des premiers EPs, comme pour mieux souligner le chemin parcouru par le groupe depuis maintenant plus d’une dizaine d’années.

Setlist

01.       Dot Net
02.       Ice Cream
03.       FF Bada
04.       Futura
05.       Hi/Lo
06.       Atlas
07.       Summer Simmer
08.       B + T
09.       The Yabba