Oneohtrix Point Never - Age Of

Encore une fois, Daniel Lopatin n’a pas besoin de forcer le passage pour qu’on s’écarte. Le gredin génial derrière Oneohtrix Point Never est l’un des compositeurs de musique électronique les plus fascinants de cette époque et chaque album concocté par ses soins est là pour le rappeler. Une plongée abyssale dans un vivier créatif des plus surprenants, entre musique savante tendance geek et broyage expérimental dérangeant tant intrusif.

Délaissant le minimalisme sibyllin qui faisait la réputation de ses premiers albums, il s’enfonce depuis Garden Of Delete, sacré monstre tardif de l’année 2015, dans une marre gluante qui côtoie le sublime. Oneohtrix Point Never pousse avec son Age Of cette dualité à son paroxysme, jouant d’un dialogue entre fond et forme qui redore le blason de l’ignoble et salit celui de la beauté. Qui agglutine les époques aussi. Une distorsion de temps, de lieux et d’actions qui passe ou casse mais explose les sens pour peu qu’on y soit réceptifs.

Le poreux Age Of s’ouvre sur un petit raffinement à base de claclaclavecins (type MIDI toujours), envolée lyrique qui se diffracte rapidement et glisse vers le trouble technologique bon marché qu’on lui connaît volontiers depuis Sticky Drama. Oneohtrix Point Never distille une paranoïa ambiante, terriblement adolescente, la satisfaction de semer une petite terreur concoctée par un nerd de service, solitaire et incompris, qui broie les sons à l’infini sur une console de mixage de tamagotchi. Un grand détournement, brillant et visionnaire.

Qu’elle soit baroque ou cheap, la puissance de l’étreinte de ses compositions ne rate jamais sa cible et impressionne ; elle est l’ultime pression avant l’apocalypse. Quelques invités de marque se succèdent sur un tapis non pas rouge mais aux couleurs fluo, comme autant de lignes qui s’impriment sur l’écran d’un minitel de bas étage - James Blake et Prurient, pour ne citer qu’eux. Mais la patte directrice reste la même, il s’agit de faire vibrer jusqu’au plus loin des entrailles (Warning) et de déstructurer tout schéma explicatif : myriad.industries, The Station.

C’est littéralement viscéral. Parce qu’on n’est toujours pas sûr de vouloir savoir ce qui se passe dans sa tête. Puis parce que ce registre épique est frappé d’une complexité qui rend les choses bien plus intelligentes. Last Known Image Of A Song, enfin, laisse le Demogorgon sommeiller dans un coin et clôt le disque avec ce mood incroyable, aussi signé Kelsey Lu, un spleen de retour à la réalité qui rappelle les meilleures heures de Warp à la gloire de l’ambiant des nineties.

Age Of a une forme chelou, des compositions déchiquetées et un magnétisme exceptionnel. Musique électronique pour mauvaise connexion internet, c’est le truc du crapaud et de la blanche colombe, ou l’esthétisme voué aux gémonies. Oneohtrix Point Never pond de nouveau un portrait flippant de ton pire cauchemar mais le joue sur la scène d’un prestigieux opéra. Pour mieux te perdre, mon enfant.

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Tracklist

Oneohtrix Point Never - Age Of (Warp, 01 juin 2018)

01. Age Of
02. Babylon
03. Manifold
04. The Station
05. Toys 2
06. Black Snow
07. myriad.industries
08. Warning
09. We’ll Take It
10. Same
11. RayCats
12. Still Stuff That Doesn’t Happen
13. Last Known Image Of A Song


Maxime Petit & Daniel Carter - LB_106

J'écoutais le timbre attentif du saxophone de Daniel Carter au début du printemps. Interrogé et soutenu par la basse de Maxime Petit, l'américain (qui se partage, depuis le début des 70's, entre free jazz pur jus, collaborations alt-rock, ou climats urbains accrocheurs et décalés), me soufllait dans un saxophone alto tourné vers l'océan pacifique au creux des années 50, ou dans une clarinette volatile échappée du MET, et passer de l'un à l'autre en un clin d'oeil, caressant une poignée de mélodies éraflées, plutôt fugaces et mélancoliques...

De son côté, le son électrique et secoué du bassiste (entendu dans pas mal de productions Becoq, Louis Minus XVI ou Ava Mendoza) laissant entrevoir - entre autres - une écoute attentive de la basse psychédélique, école américaine. La conversation avait été enregistrée au coin de l'ampli, fin 2014, à New York, et chacun y profitait pleinement de la lumière de l'autre. Quelques cassettes (référence LB_106) restaient à vendre sur le site du label Lurker Bias.

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Coldgeist - Unknown Bodies

Cela faisait un moment que l’on avait parlé des potos de DEMENT3D avec qui on partage l’amour de la techno rugueuse et des rythmiques industrielles. La sortie du mini LP de Mattieu Ruben aka Coldgeist par le collectif parisien est donc l’occasion parfaite de mettre en avant le talent de l’artiste qui nous avait ravi de son Under The Bright Light sous son autre pseudonyme, Modern Eleven. Inspiré, semble-t-il, par les virées nocturnes des bosozoku, ces motards-racailles japonais reconnaissables par leurs vestes amples, leurs motos vintages, tunnés et customisés, ainsi que leurs bananes XXL, Coldgeist livre une bande originale crépusculaire plongeant l’auditeur dans l’enfer des néons. Et si on est bien loin des déflagrations punk inhérentes aux voyous nippons, notamment sacralisés par les films de Sogo Ishii (Crazy Thunder Road, Burst City, etc.) abordant le sujet en long et en large, Coldgeist nous livre sa vision toute personnelle de ces nuits faites de bruit et de fureur. Unknown Bodies pue la tôle froissée, un axiome croisant techno rageuse, indus métallique, darkwave crépusculaire et ambient craspec. La production est impeccable et l’enchainement implacable. Rarement un label frenchie nous avait offert un tel coup d’éclat. Unknown Bodies ressemble à long dérapage aussi noisy qu’éclatant. Les mélodies aux odeurs d’asphaltes côtoient les crissements du métal. D’une puissance infinie, ce disque s’ancre dans nos têtes, brûlant nos tympans de son atmosphère perfide mais résolument addictive. Le son d’une balade avant un crash. Attachez vos ceintures.

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Tracklist

Coldgeist - Unknown Bodies (Dement3d, 19 mai 2018)

A1. Martyr Of Beauty
A2. Ambivalent
A3. Secluded
B1. Unknown Bodies
B2. Provoke
B3. Despite


Donny Benét - The Don

Si vous n'avez jamais entendu parler de Donny Benét, c'est tout à fait normal. D'après quelques échos captés ici et là, le travail de l'intéressé parviendrait souvent aux oreilles de l'auditoire par pur hasard, au cours d'une virée sur l'algorithme YouTubien, du côté de ce qu'une poignée (de géant) d'internautes nomme "The Good Part of YouTube" : ce pays virtuel recensant moult artistes alternatifs peu communicatifs mais à l'activité prolifique.

Donny Benét ferait donc partie intégrante de cette immense bande de zèbres qui repoussent les frontières de l'audace dans leur coin illuminé.

En ce mois d'avril bipolaire, il se décide à sortir du bois en brandissant sa dernière potion magique de druide marginal : The Don. L'artiste réapparaît quatre années après l'exubérant Weekend at Donny's, album collaboratif sur lequel il invitait six artistes des deux genres à agrémenter l'esthétique musicale qu'il incarne depuis ses débuts, celle d'un crooner italien kitsch susceptible d'être sollicité pour composer la B.O. d'un long-métrage érotique du milieu des années 1970. Le portrait n'est pas emphatique, Donny cultive le clinquant, mais le clinquant adroit.

Avec The Don donc, le thème se perpétue. Synthétiseurs volubiles et vaporeux, saxophone, moments de voix parlée, lignes de slap rageuses et chant languissant, tout s'assemble pour former ce vortex disco rétro. On pourrait facilement s'y perdre mais on ne s'y perd pas, le second degré et le groove fusionnent comme si ça allait de soi. Derrière cette façade fastueuse se cache un artiste tatillon qui maîtrise ses instruments avec une aisance limpide. Un beau gâteau à étages.

Tracklist

Donny Benét - The Don (Remote Control Records, 06 avril 2018)

01. Working Out
02. Love Online
03. You're Too Good
04. Santorini
05. Reach The Top
06. Konichiwa
07. Night In Rome
08. Just Leave Him


Sister Iodine - Venom

Venom. Le venin, la morsure. Sorti il y a deux mois déjà, c’était peut-être le temps nécessaire pour mettre des mots sur l’expérience et appréhender la douleur que Sister Iodine nous inflige ici. Quelques minutes à peine pour se mettre dans le bain. Les premières secondes sont une sorte de sas entre le silence et le chaos musical absolu qui suivra et durera tout le long de l’album. 1 heure et 5 minutes, une épreuve en un seul bloc, de la noise pure, beaucoup de bruits et de la douleur aussi. Si la violence, c’est l’action ou la volonté d’engendrer de la douleur (aussi bien physique qu’émotionnelle), alors oui, Venom est probablement l’un des albums les plus violents jamais écrits.

Les sons stridents et métalliques sont douloureux, soutenus par un drone qui revient tout au long de l’album et rend l’écoute (un peu) plus douce. Venom fait mal, littéralement comme symboliquement, il s’insinue partout et blesse chacune des cellules qu’il fait vibrer, il créé le malaise, il fait ressortir tout ce qu’on voudrait cacher. Il esthétise la violence pure, la sublime. Le côté organique donné par cette noise à instruments quand de plus en plus de musiciens se tournent vers les machines donne une profondeur et une vie encore plus frappantes à l’album. Les voix aussi, même criées et blindées d’effets humanisent toujours. Là où les machines rendent souvent une musique froide et même distante, le son de Sister Iodine est chaud, organique, humain, et prend au tripes. Difficile alors de rester à distance et de ne pas se laisser atteindre.

La violence sonore et musicale est poussée à son paroxysme, et on se rend vite compte que lutter est inutile. Au contraire, si on se laisse aller et si on accepte cette violence alors l’expérience change du tout au tout, et une atmosphère presque apaisante se créée. Le son se répand dans tout le corps, et on s’abandonne, on se laisse malmener, agresser sans se battre, et si on prend les coups sans chercher à les rendre, alors seulement on accède à l’essence de cet album. On comprend que ce qui pourrait sonner comme un exercice de style est en fait une oeuvre musicale et artistique complexe, où du chaos émerge la paix.

Très peu de percussions à proprement parler, des sons stridents, agressifs, Venom n’est pas un album facile. Il n’y a pas de mélodies, au sens traditionnel du terme en tout cas : on aurait bien du mal à le fredonner. Pas de mélodies, pas de percussions, essentiellement du bruit, et pourtant de la musique, pure. Ce disque repousse les limites et contours de ce qu’on appelle la musique et nous rappelle que la musique n’a pas d’essence, c’est toujours le contexte qui la fait exister.

La douleur. C’est étrange cette volonté qu’on peut avoir de se faire mal, de s’exposer soi-même à la douleur, d’aller jovialement se faire agresser. Là où la plupart des gens diraient que ce n’est pas de la musique, que c’est inécoutable, insupportable, que ce n’est que du bruit, que ça fait mal aux oreilles, il y a bien pourtant quelques fous pour écouter ce dernier album de Sister Iodine. Cet album s’adresse à un public averti et volontaire, un peu comme un rite de passage. Un public qui prend du plaisir à se faire malmener, qui veut qu’on lui fasse mal, qui en redemande. Mais pourquoi s’inflige-t-on ça ? Ne serait-ce pas un peu plus confortable de jouer un album de pop, et se détendre un peu ? Peut-être les musiques extrêmes nous paraissent-elles simplement plus sincères, elles regardent le monde en face et rendent telle quelle la violence d’exister en son sein. L’écoute d’un album tel que Venom, c’est se réserver un moment pour faire face aux choses, face à la violence, ne pas l’éviter mais la contempler, la ressentir et même l’apprécier. Un genre de memento mori, un pause dans cette continuité de fausse légèreté, un moment à soi, où on ne peut plus faire semblant.

On l’a dit, Venom est un album difficile, et rien n’est fait pour le rendre plus facile d’accès. Il y a un refus clair de la part de Sister Iodine de donner des clés de compréhension. Comme dans toutes les musiques sans textes audibles, le récit est caché et n’est pas servi comme un plateau, on n’est clairement pas là pour vous raconter une histoire. Par contre, souvent on trouve quelques éléments de récits, comme dans les mélodies, dans les titres des morceaux, etc. Ici les titres de morceaux ne donnent aucune indication, parfois en français, parfois en anglais, utilisant des caractères spéciaux, tout est fait pour brouiller les pistes, et surtout n’en donner aucune. La seule clé de compréhension sur le récit est le titre « venom », et effectivement, il se suffit à lui-même pour savoir à quoi on a affaire.

Et pourtant, le récit est bien là. La place laissée par le mystère et par le refus d’expliquer laisse l’auditeur se construire son propre récit, ses propres images. On peut même se surprendre à une certaine introspection, être soi-même surpris par les images que l’écoute de cet album peuvent évoquer, qui disent autant de nous mêmes que de la musique écoutée.

Venom est un excellent album, de ceux qui posent les questions mais ne prétendent jamais y répondre.

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Tracklist

Sister Iodine - Venom (Nashazphone, 20 février 2018)

01. BLAACK
02. ØUTRE-MER
03. NOUS SOMMES SURANNÉS (VIVONS DE NOS IDÉAUX PASSÉS)
04. I’M GAME (feat Stephen Bessac)
05. ÆMBRE
06. REFONDER
07. I T (feat Stephen Bressac)
08. PHAZE /\
09. THE FEMALE
10. GLÓCK
11. VENOM HORIZOV\


Gift Wrap - Losing Count

Passer par l'étape des antécédents musicaux d'un musicien de groupe qui se lance dans un projet solo peut parfois me sembler légèrement rébarbatif. Ici, le croisement me semble plutôt nécessaire pour parvenir à comprendre la suite.

Gift Wrap est le projet de Brendon Avalos qui officie en tant que bassiste au sein du groupe de "post-punk" qu'il forme avec deux amis dissipés depuis les alentours de l'année 2014 : B Boys, signés sur le label Captured Tracks. Deux entreprises novices donc, mais dont les influences sonores ne manquent pas de résonner en écho à l'urgence de notre quotidien tantôt tourmenté tantôt canalisé par notre conscience plus ou moins clairvoyante et réfractaire.

Avec Losing Count, une fois de plus, on a affaire à quelque chose de beaucoup trop rêche et provocateur pour ne pas en déceler rapidement le sens. Toutes les tracks de l'album semblent parfaitement incarner l'état psychique dans lequel on se trouverait après une surdose de xanax, amplifiée par un chauffage central réglé trop fort pendant une fin de mois d'août moite.

Boucles obsessionnelles, fond sonore persistant de radio pirate parasitée et boîte à rythme hystérique entretiennent une atmosphère d'exode urbain massif touchant une ville quelconque du Midwest. Losing Count est à mi-chemin entre l'angoisse que figure la musique industrielle et le pied de nez punk. On aurait presque envie d'ériger Avalos en Stockhausen de son temps, tiens.

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Tracklist

Gift Wrap - Losing Count (Captured Tracks, 02 mars 2018)

01. Present
02. Losing Count
03. Current Expulsion
04. Change My Mind
05. Either Way
06. Mirage
07. Past
08. Comatose
09. Half Of Nothing
10. The Situation
11. I Cry
12. A Moment Of Reflection
13. Future


Death & Vanilla - The Tenant

Quoi de plus logique pour le fabuleux trio suédois Death & Vanilla que de s’attaquer à la bande originale d’un vieux Polanski ? Une sombre histoire d’appartement hanté, des personnages out of place, une psychologie fascinante, le cadre du Locataire, sorti en 1976 et réalisé d’après le livre de Roland Topor, était tout désigné pour accueillir les éclats luminescents de la petite bande de Malmö.

Baigné d’une pop cinématographique indéniable et d’une aura psychédélique à la flamme vacillante, Death & Vanilla retisse la toile de ses obsessions sur grand écran, fait montre d’un pouvoir d’évocation plus incarné que jamais et projette sur ses notes graciles toute la splendeur des ambiances picturales d’autrefois. Le charme du mellotron continue d’envoûter, de napper l’atmosphère délétère par petites touches qui viennent tour à tour éclairer une psychose d’avant-garde un peu obscure et désormais datée. Ou rétro. Mais au charme terrible.

Vertigo menaçant, chaque composante de cette grande pièce sonore insuffle sa propre version de l’angoisse : Labyrinthe, Dioz Delirium. Lente descente poétique et néanmoins fatale, cette antichambre expérimentale s’offre le luxe de jouer un dédale de thèmes en noir et blanc, taillé pour être apprécié dans de grands fauteuils rouges. Alors que le compositeur initial du film, Philippe Sarde, s’était servi d’un harmonica de verre, le son cristallin est ici loué dans son caractère le plus angoissant et dans son couffin le plus grandiose, parfois pas loin des magnétiques compositions de Philip Glass. Ciné-concert de grande qualité.

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Tracklist

Death & Vanilla - The Tenant (Fire Records, 02 février 2018)

01. Locataire - intro
02. Zy And Choule
03. Church Music
04. Walls Have Teeth
05. Labyrinthe
06. Mouvement Panique
07. Free Design Kung-Fu
08. ”Do You Have Any Trouble With Your Neighbours?
09. If You Cut Off My Head, What Do I Say? Me And My Head Or Me And My Body?
10. Dioz Delirium
11. Everything Is Always Happening
12. Solitaire
13. The Bouncing Head
14. Music Box - outro


Vox Low - Vox Low

Vox Low, ça vous parle ? Si vous répondez non, c’est que vous avez dû zapper pas mal de festoches cet été, ce jeune groupe s’étant imposé en moins de deux ans comme une référence et un challenger de poids catégorie revival disco-punk, coldwave & more à la sauce frenchie... Bon, ça, c’est ce que vous lirez partout. Parce que pour être franc, Vox Low est avant tout l’âge de raison d’un petit groupe de potes et d’artistes qui gravitent dans le milieu underground depuis une quinzaine d’années. Donc revoyons les bases. Derrière ce nom de band obscur se cache les ex-membres de Think Twice, qui ont fait les beaux jours de l’ex-label de Laurent GarnierF Com. Duo précurseur qui, déjà à l’orée des années 2000, avait prédit le retour de la new/cold/dark-wave à travers l’indispensable Unemployed. Après une longue période de gestation, de réflexion et de remise en question, Jean-Christophe Couderec retrouve ses anciens compagnons de route et s’engage dans un nouveau projet qui va au-delà de toutes nos attentes.

On préviendra tout de suite, afin de savourer cet album au maximum de son potentiel, il faudra plusieurs écoutes. Il est vrai qu’au premier passage, ce disque éponyme pourra nous passer à travers... Et alors ? Qui se rappelle de sa première écoute de Movement de New Order ou de XTRMNTR de Primal Scream ? Il y a des disques qui se savourent, s’apprécient avec le temps. Et Vox Low en fait partie. La voix lourde et monocorde de JC rappelle les intonations de David Best de Fujiya & Miyagi avec qui une accointance semble s’être formée.

Coincé quelque part entre le classicisme obscurantiste de Joy Division et l’expérimentation novatrice proche du dernier LCD Soundsystem, voire les fulgurances de Jeopardy de The Sound, Vox Low prêche des mélodies qu’il est bien difficile de lier à une période précise tant leur musique traverse les époques et les modes. Des titres comme Now We’re Ready To Spend, Some Words Of Faith ou encore Something Is Wrong convoquent autant les fantômes de Can, des Psychedelic Furs ou de Colin Newman, la voix de JC se rapprochant souvent de la sienne.

Encore une fois, Born Bad fait mouche et mise sur le bon cheval tant Vox Low promet, autant par son bagage que son engagement à nous livrer des titres d’une qualité infaillible. La relève du post-punk à la française, pissant sur les clichés type La Femme, est assurée. Vox Low est un groupe sur lequel il faudra désormais compter. On peut dormir sur nos deux oreilles sans pour autant les laisser en alerte... What If The Symbols Fall Down fera bien l’affaire pour cette nuit.

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Tracklist

Vox Low - Vox Low (Born Bad, 02 février 2018)

01. Now We’re Ready To Spend
02. You Are A Slave
03. Rides Alone
04. Something Is Wrong
05. We Can’t Be Blamed
06. Some Words Of Faith
07. What If The Symbols Fall Down
08. Trapped On The Moon
09. Rejuvenation


Bamba - Nephilim

Quand je pense à Montpellier, je pense surtout à la gare de Montpellier Saint-Roch, dans laquelle j’ai passé un temps infini à attendre des Intercités théoriquement sur le départ, ou alors à Nicolas Bourriaud, tentant une énième fois de réinventer "l’exposition" comme le dernier ersatz d’un monde hétéro-blanc post-moderne déjà enterré. Rien de sexy a priori. Et franchement, en tombant sur Nephilim de Bamba, je me dis que j’aurais dû mettre ces heures à profit pour aller écouter un peu la musique qu’on produit là-bas.

Imaginiez-vous possible une sorte de croisement parfait entre MHD, afrotrap et Bala Club, néo dancehall, reggaeton, dubstep, grime et autres chelouteries électroniques ? Parce que c’est à peu près comme cela qu’on pourrait parler de Bamba. Le tout chanté en français et en espagnol.

Si on a tous et toutes découvert la puissance musicale de MHD après un buzz YouTube, quelques segway et deux trois moqueries mal placés à son égard, on connait moins, ou en tout cas on envisage moins ce qu’il a apporté, consciemment ou non, comme tentative esthétique. L’afrotrap n’est pas un vain mot, un vain concept marketing. C’est un genre possible. Une sorte de digestion entre le hip hop autotuné à la française, le zouk, l'afro-beat et l'électronique des plus monstrueuses. On connaît aussi la vivacité de la scène hip hop française SoundCloud, de Thanas à Jäde en passant par les productions de Rolla, Bon Gamin et tout le crew Retro X. Sans parler de la scène électronique bizarre qui tourne autour de Bala Club (lire) ou Janus - dont on a déjà abondamment commenté l’intérêt.

Et bien Bamba croise tout ça pour produire un album dont les tracks ne laissent pas de marbre. On y retrouve le demi-dieu King Doudou, qui produit quasiment tout ce qui se fait d’intéressant à travers le monde, B Skippy, Endgame, Wwwings ou encore l’incontournable DJ NA. Bref, la grande classe des internets réunie dans un album français. Bamba réussit donc un pari étrange et plein de promesses, un grime à la française, un néo-afrobeat, un dancehall bizarre, un reggaeton chelou, une sorte de bailefunk voire, si on peut parler de zoukbass, de la zoukbass. Presque un genre à lui tout seul.

On entend sur Nephilim aussi bien des références au hip hop le plus connu, Booba, MHD, PNL, en tout cas beaucoup d’autotune, que des productions néo-kuduro à la Lycox ou encore un truc assez Gqom. C'est une incarnation de l’hybridation comme mode de production, un album aussi singulier que brillant.

Ce qui, peut-être, caractérise le changement d’époque et de paradigme qu’on vit, dans la musique comme ailleurs, c’est une hybridation réelle. Une hybridation qui n’est plus injonction à l’ironie permanente mais au contraire pratique concrète. Pratique concrète dont le matériau est un ensemble de genres ou de matériaux d’habitude relégué à la moquerie ou aux gros yeux des critiques. Peut-être qu’au fond, c’est cela le changement : la fin post-moderne, une fin de l’ironie comme injonction et un retour à une sincérité réelle qui a sans doute plus à voir avec les monstres et les sorcières qu’avec un énième nouveau placement produit. Plus à voir avec une production sans a-priori. Bref, plus à voir avec l’art et la vie vraiment confondus.

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Tracklist

Bamba - Nephilim (07 janvier 2018)

01. Hummin
02. Badman Place (prod. by B Skippy)
03. Tarpé (prod. by ENDGAME x Wwwings)
04. Deseo
05. Heartless
06. Dans le mood (prod. by Ahadadream)
07. LB (Ft. LosBelamigos)
08. Atsuko Jackson
09. Aku-Aku (prod. by King Doudou x Daniel Haaksman)
10. Vampira (prod. by DJ NA)
11. Rebirth


Bitchin Bajas - Bajas Fresh

Encore un disque du trio Bitchin Bajas qui filera l’envie de se trimballer pieds nus sur des torrents de tapis crochetés aux couleurs poussiéreuses. Un truc à la Madrigal, style patchwork des temps modernes, un peu zarb - ésotérique, si j’ose dire. Pourtant hyper détente et rafraichissant.

La dernière fois, je m’en souviens, ils étaient là à s’engouffrer des montagnes de fortune cookies trippés avec Bonnie ‘Prince’ Billy et à déblatérer sur le sens de la vie. Du moins autant que synapse se peut, branchés sur deux de tension, véritablement victimes d’une sévère illumination. Un moment chillax au max, orchestré à huit mains au milieu de salon, assis en tailleur devant la toile de leurs câbles électriques. Une fée électricité qui leur va si bien.

Même délire ici, tout le fourbi de l’esprit vagabond et fécond qui est le leur est déballé, les boucles n’en finissent plus d’onduler et de pénétrer nos êtres. La richesse des matières déployées inspire une sorte de transe méditative, une compilation Nature & Découvertes underground et dix fois plus puissante. Portés par un paroxysme musical qui vaut son pesant de buvards, les motifs s’étirent et les vapeurs de patchouli se respirent à pleins poumons. Un flow de synthétiseurs bien étalé dans lequel il est de bon ton de se vautrer à l’envi, les sens en alerte et l’esprit ankylosé.

Derrière ses volutes de drone, Bajas Fresh est une pièce de collection qui pousse les murs de l’expérimentation du trio et explore toujours plus loin. Cooper Crain, Rob Frye et Dan Quinlivan ramènent la fraise de leurs influences (Sun Ra, par exemple, dont Angels And Demons At Play est ici repris) avant de leur tordre le coup en redessinant les contours des caractéristiques mêmes de leur identité. La beauté du mouvement, lentement et sûrement. Derrière les vapeurs de patchouli.

Tracklist

Bitchin Bajas - Bajas Fresh (Drag City, 17 novembre 2017)

01. Jammu
02. Circles On Circles
03. Angels And Demons At Play
04. Yonaguni
05. 2303
06. Chokayo
07. Be Going


Rabit - Les Fleurs du Mal

"Ainsi aurons-nous vu linguistes, sémiologues, sociologues, psychanalystes...; s'emparer, avec la suffisance des spécialistes, de ce qui dans la peinture ou la poésie des XIXe et XXe siècles avait hautement attenté à l'ordre des choses. Et il est loin d'être indifférent que le surréalisme et ses choix en aient électivement fait les frais. Non plus pour être occultés comme ce fut longtemps le cas mais au contraire pour devenir matière à la fabrication d'une esthétique surréaliste qui n'a jamais existé, à la seule fin de faire oublier quelle révolte fondamentale est à l'origine de ce qui aura été au XXe siècle la plus large tentative pour repenser tout l'homme, et qui plus est en donnant la prérogative à la sensibilité. D'où l'urgence d'en finir avec son projet de "repassionner la vie", en ce qu'il justifie toutes les formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre. Inassignable à quelque programme théorique qui soit, c'est précisément d'avoir misé, à l'encontre de toute préoccupation culturelle [...]" - Du trop de Réalité, Annie Le Brun

Que peut la poésie ? Voilà une question jamais résolue, une question qui, néanmoins, reste d’un maintenant très actuel. Une question à laquelle Rabit (lire), avec Les Fleurs du Mal, essaie peut-être d’apporter une tentative, une piste de réponse.

Est-ce un hasard complet si le producteur texan et boss du label Halcyon Veil en vienne à produire un LP intitulé Les Fleurs du Mal ? Est-ce un hasard complet si ce qu’on nomme parfois les musiques monstrueuses s’emparent des radicalités sensibles d’une poésie qui propose comme horizon des infinis possibles ? Est-ce un symptôme si plusieurs albums sortis ces derniers mois se questionnent sur la poésie en convoquant dls textes plus ou moins radicaux de cette matière de l’art ?

Que peut la poésie ? En voilà une question… On a l’impression d’être à la fin du XIXe, à la fin d’une époque. Avec quoi peut-on sortir de l’époque pour en faire une autre, ou essayer en tout cas d’en inventer une autre ? Il y a le trouble et, pour y répondre, deux possibilités : soit le renier, l’exclure, le classer, le dominer, soit s’en emparer, en faire une matière, un matériau de possibles et d’inconnus à inventer.

Si "je" est "un corps qui fait aussi être le monde, de cette manière-là" comme le théorise Jean-Luc Nancy, alors peut-être que "je", et les phénomènes que perçoit et restitue "je", est une possibilité d’étendre cette matière commune de la perception. De faire de "je" un "on". Un "on" comme puissance et non comme Bloom. "Les grands Veilleurs sont morts. Sans doute, on les a tués" disait Tiqqun dans Théorie du Bloom. Peut-être qu’au contraire on peut, doit les abolir pour se redonner sa commune puissance.

La poésie est monstrueuse. C’est une abolition permanente. Une dégradation qui dure, encore, toujours. Elle est communication sans communication. Elle est débarrassée. Elle démembre. Elle désidentifie. Elle dit, sensiblement. Elle est pour elle. Elle n’est jamais ce qu’elle est. Elle est toujours bizarre et hors. La dégradation est ce moment d’une infamante destitution, d’une métaphysique vitale, d’une diminution morale et d’une action qui cause un dommage, qui rend quelque chose inutilisable, qui rend l’usage impossible. Alors comment vivre ? Et comment Rabit répond à cette question fondamentale ?

"Confusion dans le détail, diffusion dans l'ensemble ; c'était toute la quantité de contour et de relief qui peut s'ébaucher dans de la nuit. L'effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là" - Victor Hugo

Les Fleurs du Mal de Rabit sont habitées d’une matière trouble et tordue, louche et interlope. Accumulation de couches, de voix, puis des frôlements, des bouts du poème de Baudelaire, un abandon au profit du son seul, et à nouveau le poème. Rabit produit un album qui s’empare de Baudelaire, pour en convoquer son irréductible maintenant. Des synthétiseurs hésitants, des monstruosités électroniques, une matière assez électro-acoustique qui joue sur une stratégie de tension et de silence, d’accumulation et de respiration, d'élévation et de déréliction. Une matière comme un poème, une matière où le blanc aurait un son, où le rythme serait non plus une perspective mais la tentative sensible même.

Les Fleurs du Mal offre une curieuse atmosphère, entre l’intensité d’une beauté chelou et l’inconfort de la nécessité d’une écoute attentive. Rabit provoque dans son LP une piste sonore volontairement flou, étrange, bizarre. Une hybridation entre électronique, poésie et expérimentation sonore. Ce n’est pas une mise en son ou en musique du recueil de Baudelaire mais bel et bien un essai sonore et plastique. Il y a une matière ambigüe, difficilement saisissable, non immédiate. Une force, une puissance qui se fait jour peu à peu, une inquiétante étrangeté qui ne peine pas à convaincre mais qui fait exister le moment, le maintenant de l’écoute.

Comment vivre alors ? Est-ce que cet album de Rabit nous donne des pistes ? Si rien n’est évidant, si tout est imbriqué et bizarre, il n’en est pas moins question d’une intensité et d’une puissance VNR. Les samples nous troublent, l’accumulation agit comme confrontation. C’est un LP beau et étrange, qui donne une image sonore à l’hybridité que l’on retrouve partout et qui fait trait à l’époque. C’est aussi un agencement particulier qui offre une prestation forte, une radicalité sensible. Une radicalité qui grince et qui dérange les sens et l’écoute. Ça grouille et ça ne cesse de grouiller. Il y a des sons partout, des samples et des morceaux de voix, des collages, des grincements, des ruptures permanentes dans les linéarités envisagées à l’écoute. C’est vraiment de l’ordre d’une tension permanente, sans équilibre ou en tout cas sans centre. C’est un LP décentrée où l’auditeur se retrouve dépourvu de tout confort connu. C’est brillant et bouleversant, c’est très puissant et très mental.

Cette convocation de la poésie par Rabit (et d’autres) semble redonner une responsabilité à l’art - la responsabilité inhérente aux arts en général, celle de pouvoir changer la vie. Pour un moment ou une durée infinie, cette convocation replace l’art dans son contexte social, politique et vital. Rabit travaille un matériau trouble, d’un poème trouble. Il fait entrevoir la puissance des monstruosités qui habitent le monde. Des monstruosités loin d’être négatives, au contraire. Des monstruosités qui, par leur apparence sensible, produisent du sens. Du sens dans une réalité qui en manque cruellement.

Avec Les Fleurs du Mal, Rabit re-passionne la vie, en fait le pari. Donner une responsabilité à l’art, ça n’est pas lui retirer sa spontanéité ou le contraindre à produire tel ou tel contenu, c’est lui permettre de trouver les matières, les expériences, les phénomènes qui sonnent comme des solutions à une situation saturée de signaux mous et avilissants. C’est redonner la possibilité à l’art de toucher la vie même. L’art et la vie confondus. Par le sensible, une insurrection mentale. Par le sensible, beau et trouble, permettre à chacun-e d’envisager une puissance commune.

La poésie est monstrueuse, elle est vitale. Jamais elle ne pourra se résigner. Espérons que les arts non plus, jamais ne finiront par se résigner et toujours produiront des "formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre".

Tracklist

Rabit - Les Fleurs du Mal (Halcyon Veil, 02 novembre 2017)

01. Possessed
02. Bleached World
03. Roach
04. Ontological Graffiti
05. Dogsblood Redemption
06. Prayer
07. The Whole Bag
08. Humanitys Daughter
09. Rosy Cross
10. Ontological II
11. Prayer II (Gemme)
12. Elevation


Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism

Escape-Ism, inconnu au bataillon ? Cherche plutôt à Ian Svenonius, une entrée synonyme de Chain & The Gang, de David Candy, des Make-Up, de Nation Of Ulysses, de Weird War, de XYZ, et tu comprendras alors pourquoi parler de premier album fait doucement rigoler. Le grand dadais de D.C. est du coin. Il connaît même plutôt bien la chanson, auteur d’un paquet de brûlots bien engagés comme il faut, du genre à briser les chaînes pour se libérer du gang.

Une fois de plus, il n’y a qu’à lire le nouveau patronyme qu’il s’est dégoté et le nom du disque pour comprendre qu’Ian Svenonius n’est pas près de lâcher le morceau ; Introduction To Escape-Ism sera libertaire ou ne sera pas. C’est donc délesté de tout superflu, avec pour seuls alliés boîte à rythmes, cassette et guitare, qu’il s’est mis en tête de composer son nouveau pamphlet. Un truc qui a de la gueule, plein d’une énergie vintage envoyée le souffle court, et qui te requinque volontiers. Ce pourrait être la traduction musicale d’un Alan Vega plus jeune qui aurait foutu des beignes à Prince. Comme ça, juste pour le plaisir. Avant que ses potes des Black Lips (Zumi et Cole Alexander), gavés aux Gories, maravent à leur tour avec les titres The Stars Get In The Way et Lonely At The Top comme si c’était Lora Logic qui la ramène sous l’œil averti de Kim Fowley. Ou des frères Asheton sur Rome Wasn’t Burnt In A Day, hein ?

Pour parfaire le reluisant tableau, I Don’t Remember You explose le compteur émotionnel, ballade chantée ou mouchée en réalité augmentée, sublime et moche d’un amour-propre un peu piétiné. Iron Curtain est un lieu de perdition qui donne envie de tout abandonner sur place pour se jeter à corps perdu dans cette diatribe sensuelle, soulignée de lignes de guitare enivrantes. Il y a aussi They Took The Waves qui balance des hanches avec une classe folle, et le reste… C’est dire si Merge, adepte des recettes dépouillées à l’insolence punk depuis le bon flair de Sneaks, a eu raison de poser ses pattes sur ce damn good Introduction To Escape-Ism qui hurle à pleins poumons son pouvoir de rébellion. Putain, on voudrait mille satires électriques comme celle-ci.

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Tracklist

Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism (Merge, 10 novembre 2017)

01. Walking In The Dark
02. Lonely At The Top
03. Rome Wasn’t Burnt In A Day
04. Iron Curtain
05. Almost No One (Can Have Me Love)
06. They Took The Waves
07. The Stars Get In The Way
08. I Don’t Remember You
09. Crime Wave Rock


Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson

par Xavier Mazure

Au siècle dernier, ce filou de Jorge Luis Borges inventa dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Fictions, 1944) un étonnant écrivain. Ce personnage nourrit le projet de réécrire à l'identique le premier tome du Don Quichotte de Cervantes. Borges nous explique alors, en divers arguments savants, la nouveauté et la supériorité de la réécriture de Pierre Ménard sur l’œuvre originale. Cette célèbre nouvelle au ton satyrique, exemple typique du postmodernisme littéraire, revient toujours en mémoire lorsqu'il s'agit de gloser sur un nouvel album d'Ariel Pink, le personnage de réinventeur imaginé par Ariel Rosenberg. La comparaison – encore plus marquante depuis l'EP Myth 002 avec Weyes Blood – pourrait néanmoins faire passer le Californien pour un terrible raseur, en occultant le caractère immédiat de ses mélodies et son amour presque naïf pour la pop.

En plus de quinze années d'enregistrements, en solitaire puis en groupe, peu de choses ont changé dans l’œuvre de recréation du génial Ariel Pink. Celle-ci, en apparence disparate (entre la lo-fi des débuts et les récents passages en studio), retrouve son unité lorsqu'on répertorie les quelques éléments constants de la discothèque rose de notre éternel nostalgique. Pour commencer, il y a cette obsession pour l'âge d'or des différentes formes de la musique pop radiophoniques des années 1960 à 1980 (de la soul à la new wave) auxquelles viennent se marier toutes sortes d'expérimentations et autres hérésies de production, des ponts improbables et un humour absurde. On retrouve aussi le refus permanent de sacrifier aux modes de production de l'époque ; le choix systématique de l'enregistrement sur bande magnétique et de sa compression lo-fi en est l'exemple le plus flagrant. Dès Another Weekend, le premier single issu de Dedicated To Bobby Jameson, on reconnaît un style, une manière inimitable de concevoir des refrains magnifiques. Le sourire aux lèvres, on se demande qui d'autre – même parmi ses nombreux copistes – serait capable d'écrire une aussi belle mélodie, d'un tel équilibre entre l'humour et la confidence mélancolique. On repense à la splendide Dazed In Daydreams qui venait clore Pom Pom...

En cela, le nouvel album n'est guère une surprise, on retrouve aussi à plusieurs reprises l'ancienne habitude qu'avait notre Hibernatus de la pop de bruiter la batterie à la bouche et de juxtaposer des couches et des couches de voix. Les fantaisies expérimentales de Death Patrol (sa disco et son violon déglingués), Santa's In The Closet (épopée haletante et burlesque), Time To Live (invraisemblable hymne hard-glam rythmé par un fragile cri de guerre) et Acting (sorte d'hybride de soul et de G-funk) rappellent les plus grandes fresques imaginatives de Worn Copy. Notons aussi que la chanson I Wanna Be Young, réenregistrée pour l'occasion, était déjà présente sur Scared Famous, paru en 2001. S'il existe une évolution dont témoigne Dedicated To Bobby Jameson, elle n'est pas à rechercher d'un point de vue formel où se côtoient les habituelles dévotions d'Ariel Pink : la dream pop (Feels Like Heaven, Kitchen Witch), The Doors (Dedicated To Bobby Jameson), The Shadows (Dreamdate Narcissist) et la bubblegum (Bubblegum Dreams). En faisant appel au personnage de Bobby Jameson, chanteur de folk des sixties détruit par l'industrie du disque, présumé mort puis réapparu dans les années 2000 au fil d'une série de vidéos autobiographiques publiées sur YouTube, le timide Ariel a trouvé un moyen pudique de nous livrer sa musique et ses émotions. Si c'est ça, la maturité ; qu'elle soit louée ! Un disque d'Ariel Rosenberg a rarement été aussi émouvant, drôle et éloigné de l'image de fanfaron qui lui colle aux pompes. À peu de choses près, Dedicated To Bobby Jameson est un chef-d’œuvre d'inventivité et de sensibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? Gageons qu'à quatre-vingt berges, Ariel Rosenberg écrira toujours des chansons merveilleuses !

Audio

Tracklist

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (Mexican Summer, 15 septembre 2017)

01. Time To Meet Your God
02. Feels Like Heaven
03. Death Patrol
04. Santa's In The Closet
05. Dedicated To Bobby Jameson
06. Time To Live
07. Another Weekend
08. I Wanna Be Young
10. Dreamdate Narcissist
11. Kitchen Witch
12. Do Yourself A Favor
13. Acting (feat. DāM-Funk)


Brian Case - Spirit Design

Brian Case n'est pas que le mec qui a réussi à radiner dans son groupe, depuis implosé, le subtil et légendaire Steve Shelley (lire). Faut dire que Disappears, aux ressorts pourtant érodés et rouillés sur le conclusif Irreal (lire), se suffisait à lui-même, le plus souvent capable d'étreindre l'auditeur suffocant d'une poigne acérée et gantée de fer, vitupérant l'ennui en le recrachant en assourdissantes mélodies noires. Pas mal donc pour un groupe de Chicago, expurgeant sur Kranky les tablatures d'un post-rock aujourd'hui muséifié. Frontman déchu, Brian Case sait aussi être seul, bien entouré d'un innommable bordel, mais seul. Un homme moderne ou post- quelque chose, sachant porter son fardeau discographique sur des sentiers déjà moult fois rebattus, prenant ainsi le risque de l'aventure anodine et ressassée. Mais effleurant, à force d'épures amoncelées et éperdument retravaillées, quelques sommets d'électronique industrielle, nébuleusement dardés de grisaille, où la tension que ses claviers triturés induise supplante celle qu'autrefois il grimait d'électricité et de batterie revêche. Brin Case, un homme seul, à la voix froide et éparpillée, inquiétante et laminée, hantant épisodiquement les plages labyrinthiques de ce second disque, Spirit Design, en totale discontinuité avec les circularités de son premier essai Tense Nature paru en juin 2016, déjà sur Hands in the Dark (lire). Et ce par d'infinis dédales minimalistes, aux entournures chahutées de psalmodies lysergiques (Shipbuilding, Said Your Name), et par une inquiétante liturgie, où la lex humana semble irrémédiablement détournée au profit de machines sonnant le glas, dès l'introductive Uncanny Valley ou White Chapel. Brian Case offre un glaçon à l'orée de l'été, un glaçon confondant de beauté sournoise.

Deux morceaux sont à écouter en exclusivité ci-après : No Immediate Threat et White Chapel. 

Audio (PREMIERE)

Video

Tracklisting

Brian Case - Spirit Design (Hands in the Dark, 25 août 2017)

01. Uncanny Valley
02. Shipbuilding
03. No Immediate Threat
04. White Chapel
05. Ubu
06. Control
07. Cold Space
08. Divider
09. Said Your Name
10. Spirit Design


Jay Watson remixe Le SuperHomard

par Gaël Bouquet

Le SuperHomard, c’est l’histoire d’un projet sorti en 2015 et injustement passé au travers de beaucoup trop de radars. Pas tous, fort heureusement, ce qui nous aura permis entre autres de voir le quintette avignonnais sur scène au festival This Is Not A Love Song à Nîmes au début de l’été. Séance de rattrapage pour les plus tête en l’air d’entre vous.

Vous en seriez presque excusés tant l’ambiance de ce premier mini-album appelle au rêve, carrément iodée pour le tubesque Dry Salt In Our Hair, remixé en juin par Jay Watson, multi-instrumentiste dans Pond, Gum, Tame Impala, etc.

Une pop classe et élaborée qui évoque tantôt les mélodies vaporeuses de Sean O’Hagan (The High Llamas) période Hawaii comme sur Bituminized ou l’émotionnel From My Window. Mais aussi quelque chose de plus Stereolabesque dans la voix sur Mister Corn ou Maple Key. Rayon influences, si certains évoquent des ressemblances avec Jacco Gardner - et l'on se demande encore pourquoi -, on sent chez Le SuperHomard une ambiance psyché sixties avec ce petit quelque chose en plus dans l’efficacité de la ligne de basse, dont on sent qu’elle pourrait à tout moment nous échapper et s’emparer du morceau, un peu à la manière de l’excellent Bertrand Burgalat Meets A.S Dragon.

Alors qu’il se murmure qu'un deuxième album est dans les tuyaux, nous en sommes convaincus, si l'un des projets pop le plus sexy de 2016 était Bon Voyage Organisation, pour nous 2017 devrait être l’année du SuperHomard.

Audio

Tracklist

Le SuperHomard - Maple Key (Mega Dodo, 25 mars 2016)

01. Intro
02. Maple Key
03. On A Sofa
04. Bituminized
05. Dry Salt In Our Hair
06. On A Sofa (Part 2)
07. Mr Corn
08. From My Window