Woods – City Sun Eater In The River Of Light

Aujourd’hui Woods fait pleurer ses guitares dans des trémolos doucereux à la séduction accessible, une sorte d’œillade courtisane, prémisse au gentil coup d’un soir après rupture. Parce que rupture il y a, avec le passé notamment, avec le DIY, avec nous un peu aussi, les nostalgiques. Il n’y a qu’à réécouter les sorties du groupe jusqu’à Sun & Shade en 2011 pour se rendre compte que Woods n’a rien produit de vraiment lo-fi depuis. Et City Sun Eater In The River Of Light est, en plus d’être le titre le plus essoufflant à prononcer de leur discographie, l’effort le plus propre — on pourrait dire assaini — jamais sorti par le groupe new-yorkais. Les rares incartades psyché elles-mêmes (The Take) sont nettoyées et lustrées, habillant le dix titres d’un aspect « production » très marqué qui lisse la rugosité qu’on avait collée par défaut à Woods, émérites représentants depuis 2005 d’un lo-fi et de riffs fuzz qui excusaient le coulant de quelques morceaux à la folk un peu facile. Et comme dans tant d’histoires qui se prolongent, si l’on n’est pas capable de se raisonner au léger ennui du confort, autant prendre la tangente.

Mais on peut rester bons copains. Car par-delà le désaveu définitivement consommé des premières frivolités, ce nouvel album avance une progression légitime, fût-elle partagée ou non par sa fan base. Et si le groupe abandonne peu à peu sa noise psyché, il laisse dériver son approche indie vers une americana teintée d’éthio-jazz (Sun City Creeps) et complétée d’influences savantes, à l’exemple de The Other Side qui adoucit son amertume entre bossa, jazz et dub. Côté shampooinage, I See In The Dark, jolie pièce d’inspiration kraut malheureusement limitée à quatre minutes, montre que le groupe ne cherche pas à affadir ses productions mais à les polir, peut-être pas tant pour séduire un plus grand nombre que pour se plaire à lui-même en cherchant la cohérence dans son évolution; une évolution qui pourrait trouver sa justification dans la lassitude, de celles qui nous gagnent ponctuellement aussi, d’une tendance au fuzz à toutes les sauces, jusqu’au nom des groupes.

Il n’y a plus le consensus en demi-teinte de With Light And With Love, qui refusait de s’arracher des ambitions des débuts et pilotait un peu maladroitement ses nouvelles projections sans jamais quitter le rétro des yeux. Non, cette fois le parti pris est entier et complètement assumé, une nouvelle perspective embrassée. C’est le long play d’un groupe qui cherche à compléter sa base instrumentale (claviers, cuivres entre autres) et son répertoire adolescent par une maturité moins décomplexée et spontanée mais plus assurée, quitte à se diriger — et c’est un peu le risque pour certains morceaux — vers une musique de BO de séries ou de recettes radiophoniques (Morning Light, Politics Of Free). Enrichir ses instrumentations, ses arrangements et, clairement, ses prétentions relève d’une prise de risque, celle de se séparer d’une partie de son public, et si les concernés ne vont pas encenser Woods pour lessiver album après album sa gentille crasse, il faut reconnaître que la nouvelle direction du groupe accouche d’un résultat esthétique et cohérent sous la forme d’un inventaire ethnographique à l’émotion enthousiaste et communicative, et sans aucune nostalgie quand bien même elle reste guidée par le falsetto de Jeremy Earl. Alors on arrête de se promettre l’amour, mais promis on s’appelle.

Audio

Tracklist

Woods – City Sun Eater in the River of Light (Woodsist, 8 avril 2016)
01. Sun City Creeps
02. Creature Comfort
03. Morning Light
04. Can’t See At All
05. Hang It On Your Wall
06. The Take
07. I See In the Dark
08. Politics Of Free
09. The Other Side
10. Hollow Home